RUTH — III
III
Le jour suivant, pendant que Jemima travaillait auprès de sa mère, il lui vint dans l’esprit de se rappeler les remercîments que son père avait adressés la veille à Ruth.
« Comme mistriss Denbigh est en faveur auprès de papa ! dit-elle ; cela ne m’étonne pas, du reste. Avez-vous remarqué, maman, comme il l’a remerciée d’être venue passer la soirée hier ?
— Oui, ma chère, mais je ne crois pas que ce fût seulement… Mistriss Bradshaw s’arrêta ; elle ne savait jamais si elle avait tort ou raison de dire les choses.
— Que ce fût seulement… pour quoi ? dit Jemima, qui vit que sa mère ne finissait pas sa phrase.
— Seulement parce que mistriss Denbigh était venue prendre le thé.
— Eh ! pourquoi la remerciait-il d’autre chose ? Qu’a-t-elle fait ? demanda Jemima avec curiosité.
— Je ne sais pas trop si je dois vous le dire ; pourtant, votre père ne me l’a pas défendu.
— Peu m’importe ! je n’y tiens pas, » répondit Jemima d’un ton piqué.
Au bout d’un moment de silence, mistriss Bradshaw reprit :
« Il me semble que je puis vous le dire pourtant. »
Jemima avait trop d’honneur pour solliciter une confidence, mais elle était trop curieuse pour essayer de l’arrêter.
Mistriss Bradshaw continua :
« Il me semble que vous méritez de le savoir. C’est en partie à cause de vous que votre père est si content de mistriss Denbigh ; il va lui acheter une robe de soie ce matin, parce qu’il voit que vous faites attention à ce qu’elle dit.
— Certainement, je fais attention à ce qu’elle dit, et je l’ai toujours fait ; mais pourquoi papa lui donnerait-il une robe à cause de cela ? C’est à moi qu’il devrait la donner plutôt.
— Oh ! je suis sûre qu’il vous en donnera une, ma chérie, si vous en avez besoin. Il a été si content de vous voir comme autrefois avec M. Farquhar ! Nous ne pouvions pas comprendre ce qui vous était arrivé depuis un mois. »
Le visage de Jemima se rembrunit.
« Qu’est-ce que mistriss Denbigh peut avoir à faire avec mes manières ? répondit-elle sèchement.
— Ne vous en a-t-elle pas parlé ? demanda mistriss Bradshaw en levant les yeux.
— Non ; et de quel droit s’en mêlerait-elle ? Elle ne serait pas assez impertinente pour cela, dit Jemima ennuyée et pleine de soupçons.
— Mais, ma chérie, votre père l’en avait priée, et elle a le droit de faire ce qu’il lui dit.
— Papa l’en a priée ? Que voulez-vous dire, maman ?
— Oh ! je crois que j’aurais mieux fait de ne pas vous en parler, dit mistriss Bradshaw, s’apercevant au ton de Jemima qu’elle était mécontente ; seulement vous aviez l’air de croire que cela aurait été impertinent de la part de mistriss Denbigh, et je suis sûre qu’elle ne ferait jamais rien d’impertinent. Votre père a causé avec elle vendredi dernier, dans son cabinet, et il l’a chargée de découvrir pourquoi vous étiez de si mauvaise humeur et de tâcher de vous faire rentrer en vous-même. Et maintenant tout va bien, mon enfant, continua mistriss Bradshaw avec un peu d’inquiétude.
— Alors, c’est parce que j’ai été polie hier soir avec M. Farquhar que papa va donner une robe à mistriss Denbigh ? demanda Jemima à voix basse, mais d’un ton indigné.
— Oui, ma chère, » répondit sa mère de plus en plus effrayée.
Jemima se rappela avec une colère concentrée les douces manières de Ruth pour faire passer son humeur la veille au soir. Partout des manœuvres ; mais Ruth s’y prêter, elle qui avait l’air si candide !
« Êtes-vous sûre, maman, que papa a demandé à mistriss Denbigh de m’amener à changer de manières ? Cela me paraît si étrange !
— J’en suis sûre. Il lui a parlé vendredi matin dans son cabinet. Je me rappelle que c’était vendredi, parce que mistriss Dean travaillait ici. »
Jemima se rappela alors qu’elle était entrée le vendredi dans la salle d’étude, qu’elle avait trouvé ses sœurs inoccupées, et qu’elle s’était demandé ce que son père pouvait vouloir à mistriss Denbigh.
À partir de ce jour, Jemima repoussa tous les efforts de Ruth pour découvrir la cause de sa tristesse et pour la consoler. Elle ne pouvait supporter l’idée que son père eût consulté une étrangère (huit jours avant, elle regardait Ruth comme une sœur) sur la manière de conduire sa fille et de l’amener à ses fins.
Elle fut soulagée pourtant en voyant un paquet enveloppé de papier gris sur la table de l’antichambre, à côté d’un billet de Ruth à l’adresse de son père ; elle comprit que c’était la robe de soie grise : elle savait bien que Ruth ne l’accepterait pas.
Personne ne put, à partir de ce jour, persuader à Jemima d’entrer en conversation avec M. Farquhar. Elle voyait des intrigues dans les plus simples actions, et se rendait malheureuse à force de soupçons. Elle ne se laissait pas même aller à approuver M. Farquhar dans les idées qui leur étaient communes. Elle l’entendit un soir discuter avec son père sur les principes du commerce. M. Bradshaw soutenait qu’il fallait suivre la ligne de conduite la plus stricte, la plus sévère, pourvu qu’elle s’accordât avec l’honnêteté ; peut-être même, s’il n’avait pas été son père, Jemima aurait trouvé qu’il allait au delà de la vraie honnêteté chrétienne. Il voulait qu’on fit les marchés les plus avantageux possible, et qu’on exigeât absolument les intérêts et les payements au jour dit. C’était, disait-il, la seule manière de faire le commerce. Une fois qu’on laissait place à la plus légère incertitude, ou que le sentiment, au lieu des principes, devenait la règle, on perdait toute chance de bien faire ses affaires.
« Mais supposez le cas où un délai d’un mois pour un payement sauverait le crédit d’un homme, l’empêcherait de faire banqueroute ! disait M. Farquhar.
— Je ne lui accorderais pas ce délai. Je lui donnerais de l’argent pour se remettre sur ses pieds, dès que ses affaires seraient liquidées ; s’il était insolvable, je pourrais dans certains cas lui faire une pension : mais je tiens à séparer toujours la charité de la justice.
— Mais, d’après la manière dont vous entendez la charité, elle dégrade ceux qui en sont l’objet, tandis que la vraie justice accompagnée de miséricorde et de bonté peut les élever.
— Non, la justice est quelque chose de positif et d’inflexible. Ne permettez pas à vos opinions enthousiastes de faire tort à votre conduite comme négociant. »
Les yeux de Jemima brillaient de sympathie pour toutes les paroles de M. Farquhar ; mais tout à coup elle aperçut un regard de son père qui disait clairement qu’il observait l’effet produit sur elle par la discussion. Alors elle se sentit glacée : il lui semblait que son père prolongeait la conversation pour amener de la part de son associé l’expression de sentiments qui pouvaient plaire à sa fille. Elle aurait bien voulu se laisser aller à aimer M. Farquhar ; mais toutes ces intrigues, dans lesquelles il jouait peut-être un rôle passif, lui faisaient mal au cœur. Elle aurait mieux aimé qu’on ne se donnât même pas la peine de chercher à obtenir son consentement à ce mariage, puisque cela entraînait tant de marches et de contremarches, comme celles des pièces d’un échiquier. Elle se disait qu’elle aimait mieux être achetée comme une femme orientale à qui cela paraît tout naturel. Les conséquences de toutes ces belles manœuvres de M. Bradshaw auraient été funestes pour M. Farquhar, qui en était fort innocent et les aurait méprisées autant que Jemima, s’il n’avait pas été absorbé par ses observations sur le contraste qui existait entre Ruth et Jemima.
Il était évidemment inutile, pensait-il, de persévérer dans des attentions qui déplaisaient à Jemima. Elle était si jeune qu’il lui semblait probablement déjà vieux, et, s’il persistait à vouloir être regardé comme un amant, peut-être perdrait-il même l’amitié qu’elle avait pour lui, et qui lui serait toujours précieuse. Les défauts mêmes de Jemima avaient à ses yeux un certain charme que sa conscience lui avait souvent reproché en vain quand il pensait à en faire sa femme ; mais il n’y aurait aucun mal à cela quand il ne la regarderait plus que comme une amie jeune, et sur laquelle il pourrait avoir une bonne influence. Ruth était presque du même âge, mais elle avait souffert de bonne heure et cela l’avait mûrie. D’ailleurs, sa réserve et la manière tranquille dont elle accomplissait ses devoirs rentraient dans l’idée que M. Farquhar se faisait d’une femme.
Pourtant il aurait eu beaucoup de peine à se détacher de Jemima, si elle ne l’avait pas aidé par tous les moyens qui étaient en son pouvoir. Fatigué de son humeur, de ses violences et de ses bouderies, il reportait avec plaisir ses pensées sur la vertu tranquille et la calme beauté de Ruth, et Jemima, avec toute la sagacité d’un cœur aimant, commençait à s’en apercevoir et à sentir qu’elle avait éloigné d’elle pour toujours celui qu’elle aimait.
« Au mois de mars dernier, il m’appelait : Ma chère Jemima ; et quel joli bouquet de fleurs de serre il m’avait donné en échange des jonquilles sauvages qu’il m’avait demandées ! Comme il me regardait et me remerciait ! Et maintenant tout cela est passé. »
Ses sœurs entrèrent en courant.
« Oh ! Jemima, comme il fait bon ici ! Nous avons fait une si longue promenade ! il fait si chaud ! nous sommes si fatiguées !
— Où êtes-vous donc allées ? demanda-t-elle.
— Oh ! dans le bois de Seaurside, pour cueillir des fraises ; il y en a une telle quantité ! nous en avons laissé tout un panier dans la laiterie. M. Farquhar nous a promis de nous apprendre à les arranger comme en Allemagne, si nous pouvons lui procurer du vin du Rhin. Pensez-vous que papa veuille nous en donner ?
— M. Farquhar était avec vous ? dit Jemima vivement.
— Oui ; nous lui avions dit ce matin que maman voulait envoyer du vieux linge au vieillard malade à Seaurside, et que nous voulions persuader à mistriss Denbigh de nous mener dans le bois cueillir des fraises.
— Oh ! j’étais bien sûre qu’il s’arrangerait pour venir, dit Marie.
— Oh ! moi, je n’y avais pas pensé, et j’ai été bien étonnée d’entendre son cheval sur la route. Il s’est chargé de notre panier, et il l’a porté à la ferme ; il y a laissé son cheval et il est venu nous rejoindre dans le bois.
— Il y a tant de fraises ! reprit Marie ; on les écrase à chaque pas. Nous regrettions bien Léonard ; mais mistriss Denbigh en a cueilli beaucoup pour lui, et M. Farquhar lui a donné toutes les siennes. C’était si joli dans le bois !
— Il faudra venir avec nous demain, Jemima ; nous y retournerons pour cueillir le reste des fraises ; Léonard viendra aussi.
— Oh ! oui, M. Farquhar a une si bonne idée ! il l’amènera sur son cheval, devant lui.
— Vous viendrez aussi, n’est-ce pas, Jemima ? dit Élisabeth.
— Non, je n’irai pas, ne me le demandez pas, » dit Jemima brusquement.
Les enfants la regardaient avec étonnement, car elle était toujours douce avec elles.
« Montez et ôtez vos affaires. Vous savez que papa n’aime pas que vous entriez ici avec vos souliers de promenade. »
Jemima ne pouvait plus supporter les détails que ses sœurs lui infligeaient sans pitié, et pourtant il fallait s’y résigner désormais. Elle sentait qu’elle avait perdu la première place dans le cœur de M. Farquhar, et, si elle s’en était à peine souciée jadis, quand elle était sûre de l’occuper, elle sentait à présent tout le charme de ce qu’elle avait perdu par sa propre faute. Le choix même qu’il avait fait pour la remplacer d’une veuve sans position, sans fortune, chargée d’un enfant, lui prouvait qu’il n’était pas cet esprit froid et calculateur décrit par son père et le relevait à ses yeux ; mais maintenant il fallait supporter en silence chaque nouvelle preuve de son affection pour une autre, et cette autre qui lui était tellement supérieure, qu’elle n’avait même pas la consolation de penser qu’il manquait de discernement et que celle qu’il choisissait n’était pas digne de lui. C’était vrai, Ruth était belle, douce, vertueuse, et Jemima rougit en pensant que toutes les qualités qu’elle reconnaissait à Ruth ne faisaient qu’exciter sa haine contre elle. Le souvenir de sa beauté calme lui faisait mal au cœur, le son de sa douce voix lui portait sur les nerfs. Sa vertu même lui déplaisait plus que des fautes qui eussent laissé apercevoir quelque combat.
« D’où venait ce terrible démon ? disait le bon ange de Jemima. Était-elle abandonnée au diable ? N’était-ce pas là cette haine qui avait inspiré tant de crimes ? la haine des vertus gagnant un amour qui nous était refusé ! la colère qui surgit jadis dans le cœur du frère aîné, et finit par le meurtre du pauvre Abel ! »
« Oh ! mon Dieu, aie pitié de moi ! Je ne savais pas que je fusse si méchante, » s’écria-t-elle tout haut dans son angoisse. Elle avait jeté un regard dans le gouffre, elle avait senti combien le mal était puissant dans son cœur.
Elle passa toute la journée du lendemain à se représenter la joyeuse réunion dans le bois de Seaurside, et son imagination ajoutait sans cesse quelque trait au tableau qu’elle se faisait des attentions de M. Farquhar pour Ruth. Elle sortit dans le jardin pour se promener et pour essayer de l’influence calmante de l’air extérieur. Ses sœurs, en revenant de leur promenade, la trouvèrent marchant à grands pas comme pour se réchauffer dans une journée d’hiver. Elles étaient lasses et peu disposées à donner les détails que Jemima désirait maintenant avec les caprices de la souffrance.
« Oui, Léonard est venu à cheval devant M. Farquhar. Mais asseyez-vous donc, Jemima ; je ne puis rien vous raconter si vous marchez toujours.
— Je ne peux pas me tenir tranquille aujourd’hui ; j’entends tout ce que vous dites.
— Eh bien ! quelqu’un était venu depuis hier et il n’y avait presque plus de fraises. Oh ! Jemima ! Jemima ! la tête me tourne, je suis malade. »
Et l’enfant s’évanouit sur l’herbe. L’énergie fiévreuse de Jemima lui donna la force d’enlever sa sœur ; elle courut sans s’arrêter jusqu’à sa chambre et la coucha sur le lit.
« Donnez-moi de l’eau, allez chercher maman, Marie, dit Jemima, quand elle vit que l’évanouissement résistait à la position horizontale et aux aspersions d’eau froide. Ma chère Lizzie, ajoutait-elle en baisant le visage glacé de sa sœur, je crois que vous m’aimez, ma chérie. »
La longue promenade par la chaleur avait épuisé Élisabeth, qui était délicate et grandissait trop. Les jours s’écoulaient sans lui rendre ni force ni entrain. Elle restait étendue sur le lit de Jemima ou sur le canapé pendant les longs jours d’été, se sentant languissante et épuisée. Mistriss Bradshaw ne fut tranquille que lorsqu’elle eut découvert ce qui avait fatigué Élisabeth ; elle avait toujours besoin de trouver une cause à la moindre indisposition, et, dans son inquiétude pour sa fille, M. Bradshaw trouvait un certain plaisir à pouvoir attribuer à quelque négligence ce malaise qui le préoccupait. Mais Ruth n’avait pas besoin de ses reproches détournés pour regretter amèrement d’avoir permis à ses élèves de se fatiguer par de si longues promenades pour faire plaisir à Léonard. Toutes les fois qu’elle avait un moment à elle, elle demandait à mistriss Bradshaw la permission d’aider à soigner Élisabeth, et la malade recevait toujours sa visite avec un tendre sourire, même lorsque personne n’avait pu réussir à la tirer de son abattement.
Un fruit ou une fleur du petit jardin du presbytère, que lui apportait Ruth, la ranimait pour un moment, et Jemima était blessée dans son cœur de voir si bien reçue dans sa chambre même celle qu’elle détestait.
La jalousie haineuse que Jemima nourrissait contre Ruth ne se montrait ni dans ses paroles ni dans ses actions. Elle était froide, parce qu’elle ne pouvait pas être hypocrite ; mais ses paroles étaient polies et douces, et elle veillait sans cesse à ce que ses actions fussent d’accord avec ses paroles. Cependant le cœur, qui donne la vie aux choses, était fermé pour Ruth. Aussi sentit-elle vivement le changement. Un jour, elle demanda à Jemima en quoi elle lui avait fait de la peine, et pourquoi elle était changée à son égard. Jemima pâlit, puis répondit :
« Changée ! Que voulez-vous dire ? En quoi suis-je changée ? Qu’est-ce que je fais autrement qu’autrefois ? »
Mais le ton était si froid que Ruth sentit que l’amitié de Jemima pour elle était passée sans retour.
L’affection de ceux qui l’entouraient était aussi précieuse à Ruth que par le passé. C’était un des défauts de sa nature que d’être prête à faire tous les sacrifices possibles pour ceux qu’elle aimait, et d’attacher à l’amitié des autres une importance presque trop grande. Elle avait encore à apprendre qu’il vaut mieux aimer qu’être aimé, et les années solitaires de sa jeunesse, sans parents, sans frère ni sœur, lui avaient laissé un besoin de tendresse qui lui rendait très-pénible la rupture de tout lien d’affection.
Le médecin qu’on fit venir pour Élisabeth conseilla l’air de la mer. M. Bradshaw, qui faisait toutes choses avec ostentation, alla à Abermouth et y loua une maison tout entière pour le reste de l’été, sans comprendre qu’un appartement aurait suffi et qu’Élisabeth aurait pu y aller tout de suite, tandis que tous les préparatifs la fatiguaient d’avance. Toute sa consolation était que sa chère mistriss Denbigh venait avec elle.
Ce n’était pas seulement par ostentation que M. Bradshaw avait loué cette maison au bord de la mer ; il était bien aise de se débarrasser de ses petites filles et de leur gouvernante pour le moment des élections qui approchait. Il avait besoin d’avoir sa maison libre et l’esprit en repos, pour soutenir de toute son hospitalité et de toute son énergie un candidat libéral qu’il portait contre le vieux tory qui depuis longtemps représentait la ville, dont la moitié appartenait à lui et à sa famille depuis des siècles.
M. Cranworth et ses ancêtres avaient toujours été les rois d’Eccleston, et personne n’avait jamais songé à leur disputer leur droit à siéger au Parlement au nom de la ville. Ils regardaient ce droit comme leur bien, et n’avaient point cherché à se concilier les puissants manufacturiers qui s’enrichissaient depuis plusieurs années à Eccleston.
M. Bradshaw avait résolu d’attaquer les Cranworth jusque dans leur forteresse héréditaire. Il s’était adressé à un des agents libéraux à Londres, homme dont le seul principe était de ne jamais agir pour un tory, mais dont la conscience n’avait plus de voix dès qu’il s’agissait d’un whig. Peut-être M. Bradshaw ne connaissait-il pas le caractère de cet agent ; mais la certitude qu’il lui trouverait quelqu’un pour se mettre sur les rangs au nom des dissidents lui suffisait.
« Il y a six cents électeurs, deux cents à M. Cranworth, corps et âmes, deux cents à nous, des ouvriers ou des gens qui tiennent à notre commerce, et deux cents douteux.
— Deux cents qui n’ont d’intérêt ni d’un côté ni de l’autre, dit l’agent d’élections ; nous nous arrangerons pour leur en donner. »
À ces mots M. Bradshaw eut quelques scrupules. Il espérait que M. Pilson ne comptait pas employer la corruption, mais il ne dit rien de peur de gêner son agent ; il était décidé à réussir.
L’agent comprenait parfaitement M. Bradshaw :
« Je crois que j’ai votre affaire : un homme riche, qui ne sait que faire de son argent, fatigué des voyages, de tout, et qui cherche quelque chose de nouveau. J’ai entendu dire, il y a quelque temps, qu’il désirait entrer au Parlement.
— Libéral ? demanda M. Bradshaw.
— Certainement ; un membre de sa famille siégeait au Long-Parlement.
— Dissident ? ajouta M. Bradshaw en se frottant les mains.
— Non, non, pas tant que cela ; mais fort indifférent pour l’Église.
Comment s’appelle-t-il ? reprit vivement M. Bradshaw.
— Pardonnez-moi ; tant que je ne suis pas sûr qu’il veuille se présenter pour Eccleston, je crois qu’il vaut mieux ne pas dire son nom. »
Le candidat anonyme consentit à se porter à Eccleston, et son nom se trouva être M. Donne. M. Bradshaw était en correspondance avec lui depuis quelque temps, et, au moment de la mort de M. Ralph Cranworth, tout était prêt pour l’action. M. Donne devait venir travailler lui-même à son élection et demeurer chez M. Bradshaw : c’est pourquoi ce dernier était bien aise d’envoyer ses enfants au bord de la mer.