RUTH — VII
VII
À partir de ce jour, Jemima cessa de fuir Ruth, et ne manifesta plus l’aversion que depuis longtemps elle cherchait à peine à cacher. Ruth ne put s’empêcher de s’apercevoir que Jemima la suivait constamment tant qu’elle était dans la maison, soit qu’elle y vint pour donner des leçons aux enfants ou pour faire une visite à mistriss Bradshaw. Jusque-là Jemima n’avait nullement cherché à dissimuler son brusque départ lorsque Ruth entrait dans la chambre ; elle semblait redouter d’avoir à causer avec elle pendant une heure. Pendant des mois, Jemima n’avait pas paru dans la salle d’études comme elle le faisait jadis. Et maintenant, au lieu de fuir Ruth, miss Bradshaw s’installait tous les matins à une petite table pour écrire ou pour travailler ; mais, quelle que fût son occupation, Ruth sentait qu’elle avait toujours les yeux sur elle. Au premier abord, elle s’était réjouie de ce changement, dans l’espoir que par une douce persévérance elle viendrait à bout de regagner l’affection de Jemima : mais bientôt cette vigilance constante et froide la glaça involontairement, et la blessa plus profondément que des paroles de colère et de brusquerie qu’elle aurait pu attribuer à la violence d’un caractère naturellement emporté. Cette surveillance infatigable avait quelque motif caché ; ce regard sévère semblait annoncer une condamnation inévitable. Ruth frémissait instinctivement en y songeant, comme si les yeux glacés d’un cadavre l’eussent suivie partout, et tout son être tremblait en présence de Jemima, comme au souffle du vent du nord.
Jemima réunissait toutes ses facultés pour découvrir la vérité sur le compte de Ruth. Parfois ces efforts constants lui étaient pénibles, cette tension continuelle l’épuisait, et elle déplorait le funeste hasard (sans oser remonter jusqu’à Celui qui fait tout hasard) qui était venu la troubler dans son heureuse ignorance.
Les choses étaient dans cet état, quand M. Richard Bradshaw vint faire sa visite accoutumée à ses parents. Dans un an il devait être associé aux affaires de son père. Au bout de huit jours il commença à se lasser de la monotonie de son existence et s’en plaignit à Jemima :
« Je voudrais que Farquhar fût ici. Quelque tranquille et quelque roide qu’il soit, c’était un changement que de le voir le soir. Et les Mills, que sont-ils devenus ? Ils venaient passer la soirée ici assez souvent, il me semble.
— Oh ! papa et M. Mills ont été d’avis différents pour les élections, et nous ne nous sommes pas vus depuis. Mais ce n’est pas une grande perte.
— Tout vaut mieux que de vivre toujours entre soi, comme nous faisons.
— M. et miss Benson sont venus deux fois prendre le thé depuis votre départ.
— Bravo ! À propos de gens amusants, vous parlez des Benson. Voilà du discernement, ma petite sœur. »
Jemima le regarda d’un air surpris, et reprit vivement : « Je ne veux pas dire de mal des Benson, Richard, vous le savez bien.
— Oh ! n’importe ; ils sont assommants, mais cela vaut mieux que rien, et au moins ils amènent toujours cette belle gouvernante avec eux… Savez-vous bien, ma chère, reprit Richard après un moment de silence, que, si cette mistriss Denbigh joue bien son jeu, elle pourra attraper Farquhar ? L’autre jour, en passant à Londres, il m’a invité à dîner, et j’ai bien vite découvert quel était son sujet favori ; il ne parlait pas beaucoup de mistriss Denbigh, mais si vous aviez vu comme ses yeux brillaient quand je lui ai raconté l’enthousiasme de Marie et d’Élisabeth pour elle ! J’avais mes raisons pour essayer de plaire à M. Farquhar ; j’avais besoin d’argent, mon père me tient trop à court.
— Mais il me semble que je vous ai entendu dire hier que vous ne saviez comment dépenser votre argent.
— Vous ne voyez donc pas que c’est le comble de l’art. Mon père me croit si raisonnable que j’espère qu’il augmentera ma pension, et je vous assure que j’en ai grand besoin pour venir à bout de mes spéculations et me tirer de mes embarras.
— Quelles spéculations ? quels embarras ? reprit Jemima vivement.
— Oh ! ce n’est pas le mot propre. Je suis sûr de réussir, et j’étonnerai mon père avec mes richesses, répondit-il, craignant d’en avoir trop dit.
— Mais que voulez-vous dire ? expliquez-moi vos affaires.
— Vous n’y comprendriez rien, ma chère ; parlons plutôt de Farquhar et de cette jolie mistriss Denbigh. J’ai bien vu tout de suite que le sujet plaisait à Farquhar. Quel âge a-t-elle ?
— Vingt-cinq ans cet automne, je crois, dit Jemima.
— Et Farquhar a quarante ans au moins. Elle n’a pas l’air d’avoir vingt-cinq ans, elle paraît plus jeune que vous. Elle ne semble pas d’âge à avoir un grand garçon comme Léonard. Vous avez vingt-trois ans, n’est-ce pas ?
— Oui, depuis le mois de mars.
— Dépêchez-vous de vous marier, vous vieillirez vite. Je croyais autrefois que vous aviez une chance d’épouser M. Farquhar. Comment se fait-il qu’il n’y pense plus ? je n’entends pas que la gouvernante des enfants passe avant ma sœur ; c’est une petite péronnelle qui vous regarde d’un air indigné dès qu’on ose lui faire le moindre compliment : et d’ailleurs, s’il épouse mistriss Denbigh, elle voudra faire entrer Léonard dans la maison quand il sera en âge, et je n’entends pas cela. Aussi vous vous habillez si mal ! je suis fâché de ne pas vous avoir apporté un chapeau rose.
— Si je ne plais pas à M. Farquhar comme je suis, dit Jemima d’une voix étouffée, je ne me soucie pas de devoir sa conquête à un chapeau rose.
— Bah ! bah ! Farquhar mérite bien qu’on se donne un peu de peine. Vous auriez peut-être pu faire quelque chose de ce M. Donne, que vous avez eu si longtemps à la maison. Mais après tout j’aime mieux avoir Farquhar pour beau-frère. À propos, savez-vous que Donne se marie ? il épouse la septième fille d’un sir Thomas Campbell, qui s’est ruiné au jeu ; elle n’a pas le sou. Mais Donne n’est pas un homme à s’inquiéter de ça, quand une fois il est amoureux. Il paraît que c’est une passion née à la première vue.
— Non, nous n’en avions pas entendu parler ; dites-le à mon père, » répondit Jemima en quittant la chambre pour calmer l’agitation qu’elle éprouvait toujours en entendant associer le nom de M. Farquhar à celui de Ruth.
M. Farquhar revint la veille du départ de Richard ; il se présenta le soir chez les Bradshaw et parut un peu désappointé de n’y trouver que la famille.
« Voyez-vous, dit Richard à sa sœur, je voulais qu’il vint ce soir, pour éviter les dernières exhortations de mon père sur les séductions du monde, comme si je n’en savais pas beaucoup plus que lui à ce sujet ! et je lui avais laissé entendre que mistriss Denbigh y serait peut-être ; voyez comme il regarde toujours du côté de la porte ! »
Jemima n’avait pas besoin qu’on lui fit remarquer ce qu’elle ne voyait que trop. Elle n’avait pas besoin qu’on lui montrât les petits paquets que M. Farquhar avait mis à part après avoir distribué à toute la famille des souvenirs de son voyage. Avant la fin de la soirée, elle avait appris de nouveau à être jalouse. Son frère ne laissait pas échapper un mot de M. Farquhar sur Ruth ; il faisait tout remarquer à Jemima comme une marque de son extrême sagacité, sans se douter du mal qu’il causait à sa sœur. Jemima était à bout de force ; elle se leva et quitta la chambre. Les fenêtres de la salle d’étude étaient ouvertes, l’air du soir y entrait de toutes parts : la jeune fille s’assit à la croisée. Les nuages glissaient rapidement sur la lune, dont l’éclat souvent voilé ne reparaissait que pour donner à tous les objets un aspect étrange et mystérieux. Jemima était presque entièrement épuisée : elle appuya sa tête sur ses mains jointes, et la terre lui sembla s’évanouir sous ses pas. C’était un cauchemar terrible ; l’entrée de son frère l’en tira brusquement.
« Ah ! vous êtes là ? Je vous cherchais partout pour vous demander si vous avez un peu d’argent à me prêter pour quelques jours.
— Qu’est-ce qu’il vous faut ? dit Jemima d’un ton languissant.
— Oh ! le plus sera le mieux. N’importe quoi, je suis trop à court. »
Quand Jemima revint avec sa petite fortune, quelque égoïste que fût son frère, il fut frappé de la pâleur de son visage.
« Allons, Jemima, ne vous découragez pas. À votre place, je ferais un grand effort contre mistriss Denbigh. Je vous enverrai un chapeau dès que je serai à Londres, et je parie pour vous, même à l’heure qu’il est. »
Rentrée dans sa chambre, Jemima se dit qu’il était étrange que ce fût son frère qui eût découvert son amour, lui qui était peut-être la dernière personne au monde à qui elle eût confié son secret. Pendant toute la nuit elle fut poursuivie par des rêves si tristes qu’elle soupirait après le jour : le jour vint et ramena avec lui de si poignantes réalités qu’elle attendait avec angoisse la nuit solitaire. La semaine se passa à entendre parler de l’affection de M. Farquhar pour Ruth. Mistriss Bradshaw elle-même en parlait comme d’une chose sur le point de se déclarer en se demandant ce qu’en penserait son mari, dont l’approbation était la règle à laquelle elle rapportait tout.
« Oh ! mon Dieu ! s’écria Jemima dans le silence de la nuit : c’est trop douloureux, je ne puis plus le supporter ; c’est ma vie, mon amour, toute mon âme qu’on me veut prendre, et pourtant je ne puis oublier la charité qui pardonne tout. Si elle avait paru triompher de moi, si elle avait fait quelque effort pour m’enlever le cœur de celui que j’aime, je n’aurais pu résister à l’accabler de mes reproches, je l’aurais écrasée sous mes pieds. La tentation est trop forte. Oh ! Seigneur ! Où est la paix que je possédais dans mon enfance, cette paix qui vient de toi, dont on dit qu’elle calme toutes les douleurs de la vie ? Ne me la feras-tu connaître qu’avec des larmes de sang ? »
Jemima attendait presque une réponse directe du ciel à ce cri de son cœur déchiré : elle attendit en vain. Mais le jour allait bientôt poindre pour elle.
On était à la fin d’août. Le temps était magnifique ; Marie et Élisabeth ignoraient tous les soucis et toutes les tristesses de ceux qui les entouraient, et se réjouissaient sans arrière-pensée du beau temps et des grandes promenades qu’elles pourraient faire. Elles avaient obtenu de leur père un congé pour le mercredi, et elles se préparaient avec joie à emporter des provisions dans un panier pour dîner sur l’herbe. Cette idée les enchantait : quel plaisir que d’emporter leur dîner ! il leur semblerait bien meilleur que tout ce qu’elles avaient jamais mangé à la table de leur père. Ruth et Léonard les accompagnaient ; Jemima avait refusé de faire partie de l’expédition, et pourtant elle songeait avec une sorte de regret au temps où elle se serait amusée comme ses sœurs d’une pareille promenade.
Le soleil était éclatant ; quelques légers nuages venaient seulement jeter de gracieuses ombres sur les blés ondoyants. Léonard devait venir chercher les jeunes filles à midi, après avoir fini ses leçons avec M. Benson. Ruth avait ôté son chapeau et plié son châle, et elle essayait d’inspirer à ses élèves assez de calme pour faire attention à leurs leçons ; mais elle se réjouissait avec elles du plaisir qui les attendait tous, et chaque rayon de soleil qui éclairait le livre qu’elle lisait tout haut faisait lever les yeux de toutes trois dans une joyeuse attente. Les enfants la regardaient avec une affectueuse reconnaissance ; tout leur semblait beau ce jour-là, l’ombre des feuilles sur le mur, comme les gouttes de rosée sur les toiles d’araignée qui couvraient la vigne.
Onze heures venaient de sonner ; le maître de latin s’en alla, tout en s’étonnant de la satisfaction avec laquelle ses élèves lui avaient récité leurs leçons ce jour-là. Ruth commença à lire tout haut pendant que les jeunes filles cousaient. Jemima entra et se mit à regarder négligemment les livres avec cette sorte d’oisiveté fébrile qui la rendait si malheureuse depuis le retour de M. Farquhar. La voix de Ruth perdit de sa tranquillité, son regard devint moins serein. Elle se demandait si elle aurait le courage d’offrir à miss Bradshaw de les accompagner. Dix-huit mois auparavant, elle l’aurait tendrement suppliée d’être de la partie : maintenant tout ce qu’elle faisait ou disait était mal pris, et ne faisait qu’ajouter à la haine ou au mépris que lui témoignait Jemima.
M. Bradshaw entra dans la chambre. On était si peu accoutumé à le voir dans la salle d’étude, il était si rarement à la maison à cette heure-là, que Ruth cessa de lire, et que les jeunes filles regardèrent leur père avec étonnement.
« Marie et Élisabeth, quittez la chambre. Ne vous inquiétez pas de ranger vos livres, » dit-il avec une colère comprimée.
Et les jeunes filles effrayées obéirent sans répondre. Un nuage passa sur le soleil qui donnait dans les yeux de M. Bradshaw ; il aperçut Jemima debout dans un coin.
« Sortez, Jemima, dit-il.
— Pourquoi, mon père ? » répliqua-t-elle avec un entêtement rare même chez elle, et qui était un résultat de la colère cachée qui bouillonnait depuis longtemps dans son sein. Elle resta debout, regardant en face son père et Ruth ; Ruth, qui s’était levée et qui tremblait de tous ses membres, comme si un éclair lui avait fait voir le précipice qui s’ouvrait à ses pieds. Tout avait donc été inutile : ni sa vie innocente et paisible, ni le silence sur le passé n’avaient pu effacer son péché ; il était devant elle dans toute son horreur. Elle n’entendait pas les paroles entrecoupées que M. Bradshaw prononçait dans sa colère ; mais elle n’avait pas besoin d’entendre ce qu’il disait, elle le savait. Peu à peu elle distingua les sons, qui semblaient renvoyés par un écho lointain. M. Bradshaw disait :
« S’il est un péché que je haïsse plus que tous les autres, c’est l’inconduite. Tous les autres péchés sont compris dans celui-là. Il est tout simple que vous nous ayez menti à tous et que vous nous ayez tous dupés par votre visage hypocrite. J’espère que Benson n’en savait rien, je l’espère pour lui. Je jure devant Dieu que, s’il vous a aidé à entrer dans ma maison sous de fausses apparences, il verra que sa charité aux dépens des autres lui coûtera cher… Vous qui êtes la fable d’Eccleston par votre inconduite… »
La colère le força de s’arrêter. Ruth restait sans mouvement et sans paroles. Sa tête était un peu penchée, ses yeux baissés ; ses bras pendaient devant elle. Elle murmura enfin d’une voix inarticulée :
« J’étais si jeune…
— Vous êtes d’autant plus coupable, d’autant plus perdue, » s’écria M. Bradshaw.
Mais, à sa grande surprise, Jemima, dont il avait oublié la présence, s’avança et dit :
« Mon père !
— Taisez-vous, Jemima ; vous devenez tous les jours plus insolente et plus désobéissante ; je sais maintenant à qui je le dois. Puisqu’une pareille femme est entrée dans ma maison, il n’est pas étonnant que le mal, le péché…
— Mon père !
— Taisez-vous ! Puisque, par désobéissance, vous avez voulu entendre ce qu’une jeune fille modeste ne devrait jamais entendre, vous garderez au moins le silence quand je vous l’ordonne. Regardez cette femme ! (Et Ruth détourna la tête comme pour éviter des regards sans pitié.) Regardez cette femme corrompue longtemps avant votre âge, hypocrite depuis des années. Si jamais quelqu’un de mes enfants l’a aimée, qu’il la jette loin de lui, comme saint Paul a jeté la vipère dans le feu. »
Il s’arrêta hors d’haleine. Jemima vint se placer à côté de Ruth ; elle lui saisit la main et la serra dans une étreinte convulsive ; puis elle reprit, sans se laisser interrompre par son père :
« Mon père, je veux parler ! Je ne garderai pas le silence. Je veux servir de témoin à Ruth. Je l’ai (Dieu me pardonne !) détestée si profondément que vous devez croire que je dis la vérité. Je l’ai détestée, et ma haine s’est changée ensuite en mépris. Je ne vous méprise pas maintenant, Ruth, ma chère Ruth, ajouta-t-elle avec une tendresse profonde, en dépit des gestes furieux de son père. Je sais depuis longtemps ce que vous venez d’apprendre, mon père ; et j’ai eu horreur d’elle et de son péché ; j’en aurais parlé si je n’avais pas craint d’agir par jalousie. Oui, mon père, je vous avouerai que j’étais dévorée par la jalousie ; quelqu’un aimait Ruth, qui… Oh ! mon père, épargnez-moi la peine d’en dire davantage ! »
Elle rougit, s’arrêta un moment, puis reprit :
« J’ai veillé sur elle comme une bête fauve ; si je l’avais vue une fois s’écarter de son devoir, ou altérer le moins du monde la vérité, et surtout si mon instinct de femme avait pu découvrir dans ses pensées, dans ses paroles ou dans ses actions, la moindre trace d’impureté, mon ancienne haine serait devenue le feu de l’enfer. Au lieu de cela, j’ai le cœur plein de pitié pour elle, et mon affection et mon respect se sont réveillés. Mon père, voilà mon témoignage !
— Voici ce que vaut votre témoignage, dit son père d’une voix contenue ; c’est une preuve de plus de la corruption que cette femme a apportée dans ma famille. Elle a appelé le bien, mal, et le mal, bien ; elle vous a amenée au bord du précipice, n’attendant qu’une occasion pour vous y jeter. Et je me suis confié en elle,… je l’ai reçue…
— J’ai eu grand tort, murmura Ruth si bas qu’il ne l’entendit peut-être pas, car il continua en s’excitant à chaque parole.
— Je l’ai accueillie. J’ai permis à son bâtard… Cette seule pensée me fait mal au cœur… »
Au nom de Léonard, Ruth leva les yeux pour la première fois depuis l’entrée de M. Bradshaw ; ses prunelles se dilatèrent, comme si elle prévoyait qu’une nouvelle angoisse l’attendait ; le bras que tenait Jemima lui échappa ; Ruth se tordait les mains, sa tête était rejetée en arrière, dans une souffrance suprême.
M. Bradshaw continua :
« J’ai permis à cet enfant de péché de vivre avec mes propres enfants ! J’espère qu’il ne les a pas corrompus.
— Je ne puis pas le supporter, je ne puis pas le supporter ! telles furent les paroles qui s’échappèrent des lèvres de Ruth.
— Vous ne pouvez pas le supporter ! Il faut bien que vous le supportiez, madame ! Pensez-vous que votre enfant échappera aux inconvénients de sa naissance ? Pensez-vous qu’on lui épargnera le mépris ? Pensez-vous qu’il pourra vivre à côté d’autres enfants, d’enfants qui ne sont pas comme lui souillés du péché de leur mère ? Ah ! vous ne pouvez pas le supporter ! Avant de tomber dans le péché, vous auriez dû vous demander si vous pouviez ou non en supporter les conséquences, vous auriez dû réfléchir que votre enfant serait si dégradé dans l’opinion publique, que ce qu’il y avait de mieux pour lui et pour sa mère, ce serait qu’il perdit tout sentiment de honte, qu’il fût endurci contre tous remords ! »
Ruth se redressa comme une créature poussée à bout et qui ne connaît plus la crainte.
« J’en appelle à Dieu de cette sentence contre mon enfant. J’appelle Dieu à mon aide. Je suis mère, et je crie à Dieu pour qu’il garde mon fils dans sa compassion, et qu’il m’aide à l’élever dans sa crainte. Que la honte tombe sur moi ! je l’ai méritée, mais lui !… il est si innocent et si bon. »
Elle avait saisi son châle, et nouait son chapeau de ses mains tremblantes. Qu’arriverait-il à Léonard s’il apprenait sa honte par le bruit public ? Il fallait qu’elle le vît avant qu’il eût horreur d’elle.
Jemima restait là, muette et pleine de pitié pour cette douleur qui était au-dessus de toute consolation. Elle aida Ruth à mettre son châle sans que celle-ci s’en aperçût ; mais M. Bradshaw prit sa fille par les épaules et la poussa hors de la chambre. On l’entendait sangloter dans le vestibule et le long de l’escalier. Toute la colère de M. Bradshaw se concentra alors sur Ruth ; il ouvrit toute grande la porte de la rue et dit entre ses dents :
« Si jamais vous ou votre bâtard avez l’audace de passer le seuil de cette porte, je vous ferai chasser tous deux par la police. »
Il n’aurait pas ajouté cela, s’il avait vu le visage de Ruth.