JEAN-BAPTISTE.—VOYAGE DE
JÉSUS VERS JEAN ET SON SEJOUR AU DÉSERT DE
JUDÉE.—IL ADOPTE LE BAPTÊME DE JEAN.
Un homme extraordinaire, dont
le rôle, faute de documents, reste pour
nous en partie énigmatique, apparut vers ce temps et eut
certainement
des relations avec Jésus. Ces relations tendirent plutôt
à faire dévier
de sa voie le jeune prophète de Nazareth; mais elles lui
suggérèrent
plusieurs accessoires importants de son institution religieuse, et en
tout cas elles fournirent a ses disciples une très-forte
autorité pour
recommander leur maître aux yeux d'une certaine classe de Juifs.
Vers l'an 28 de notre
ère (quinzième année du règne de
Tibère), se
répandit dans toute la Palestine la réputation d'un
certain Iohanan ou
Jean, jeune ascète plein de fougue et de passion. Jean
était de race
sacerdotale[270] et né, ce
semble, à Jutta près d'Hébron ou à
Hébron
même[271]. Hébron, la
ville patriarcale par excellence, située à deux
pas du désert de Judée et à quelques heures du
grand désert d'Arabie,
était dès cette époque ce qu'elle est encore
aujourd'hui, un des
boulevards de l'esprit sémitique dans sa forme la plus
austère. Dès son
enfance, Jean fut Nazir, c'est-à-dire assujetti par
vœu à certaines
abstinences[272]. Le désert
dont il était pour ainsi dire environné
l'attira de bonne heure[273]. Il y menait la
vie d'un yogui de l'Inde,
vêtu de peaux ou d'étoffes de poil de chameau, n'ayant
pour aliments que
des sauterelles et du miel sauvage[274].
Un certain nombre de disciples
s'étaient groupés autour de lui, partageant sa vie et
méditant sa sévère
parole. On se serait cru transporté aux bords du Gange, si des
traits
particuliers n'eussent révélé en ce solitaire le
dernier descendant des
grands prophètes d'Israël.
Depuis que la nation juive s'était prise avec une sorte de
désespoir à
réfléchir sur sa destinée, l'imagination du peuple
s'était reportée avec
beaucoup de complaisance vers les anciens prophètes. Or, de tous
les
personnages du passé, dont le souvenir venait comme les songes
d'une
nuit troublée réveiller et agiter le peuple, le plus
grand était Élie.
Ce géant des prophètes, en son âpre solitude du
Carmel, partageant la
vie des bêtes sauvages, demeurant dans le creux des rochers,
d'où il
sortait comme un foudre pour faire et défaire les rois,
était devenu,
par des transformations successives, une sorte d'être surhumain,
tantôt
visible, tantôt invisible, et qui n'avait pas goûté
la mort. On croyait
généralement qu'Élie allait revenir et restaurer
Israël[275]. La vie
austère qu'il avait menée, les souvenirs terribles qu'il
avait laissés,
et sous l'impression desquels l'Orient vit encore[276], cette sombre
image qui, jusqu'à nos jours, fait trembler et tue, toute cette
mythologie, pleine de vengeance et de terreurs, frappaient vivement les
esprits et marquaient, en quelque sorte, d'un signe de naissance tous
les enfantements populaires. Quiconque aspirait à une grande
action sur
le peuple devait imiter Élie, et comme la vie solitaire avait
été le
trait essentiel de ce prophète, on s'habitua à envisager
«l'homme de
Dieu» comme un ermite. On s'imagina que tous les saints
personnages
avaient eu leurs jours de pénitence, de vie agreste,
d'austérités[277].
La retraite au désert devint ainsi la condition et le
prélude des hautes
destinées.
Nul doute que cette pensée d'imitation n'ait beaucoup
préoccupé
Jean[278]. La vie
anachorétique, si opposée à l'esprit de l'ancien
peuple juif, et avec laquelle les vœux dans le genre de ceux des
Nazirs
et des Réchabites n'avaient aucun rapport, faisait de toutes
parts
invasion en Judée. Les Esséniens ou Thérapeutes
étaient groupés près du
pays de Jean, sur les bords orientaux de la mer Morte[279]. On
s'imaginait que les chefs de sectes devaient être des solitaires,
ayant
leurs règles et leurs instituts propres, comme des fondateurs
d'ordres
religieux. Les maîtres des jeunes gens étaient aussi
parfois des
espèces d'anachorètes[280]
assez ressemblants aux gourous[281]
du
brahmanisme. De fait, n'y avait-il point en cela une influence
éloignée
des mounis de l'Inde? Quelques-uns de ces moines bouddhistes
vagabonds, qui couraient le monde, comme plus tard les premiers
Franciscains, prêchant de leur extérieur édifiant
et convertissant des
gens qui ne savaient pas leur langue, n'avaient-ils point tourné
leurs
pas du côté de la Judée, de même que
certainement ils l'avaient fait du
côté de la Syrie et de Babylone[282]?
C'est ce que l'on ignore. Babylone
était devenue depuis quelque temps un vrai foyer de bouddhisme;
Boudasp
(Bodhisattva) était réputé un sage Chaldéen
et le fondateur du sabisme.
Le sabisme lui-même, qu'était-il? Ce que son
étymologie indique[283]:
le baptisme lui-même, c'est-à-dire la religion des
baptêmes
multipliés, la souche de la secte encore existante qu'on appelle
«chrétiens de Saint-Jean» ou Mendaïtes, et que
les Arabes appellent
el-Mogtasila, «les baptistes[284].»
Il est fort difficile de démêler
ces vagues analogies. Les sectes flottantes entre le judaïsme, le
christianisme, le baptisme et le sabisme, que l'on trouve dans la
région
au delà du Jourdain durant les premiers siècles de notre
ère[285],
présentent à la critique, par suite de la confusion des
notices qui nous
en sont parvenues, le problème le plus singulier. On peut
croire, en
tout cas, que plusieurs des pratiques extérieures de Jean, des
Esséniens[286] et des
précepteurs spirituels juifs de ce temps venaient
d'une influence récente du haut Orient. La pratique fondamentale
qui
donnait à la secte de Jean son caractère, et qui lui a
valu son nom, a
toujours eu son centre dans la basse Chaldée et y constitue une
religion
qui s'est perpétuée jusqu'à nos jours.
Cette pratique était le baptême ou la totale immersion.
Les ablutions
étaient déjà familières aux Juifs, comme
à toutes les religions de
l'Orient[287]. Les
Esséniens leur avaient donné une extension
particulière[288]. Le baptême
était devenu une cérémonie ordinaire de
l'introduction des prosélytes dans le sein de la religion juive,
une
sorte d'initiation[289]. Jamais pourtant,
avant notre baptiste, on
n'avait donné à l'immersion cette importance ni cette
forme. Jean avait
fixé le théâtre de son activité dans la
partie du désert de Judée qui
avoisine la mer Morte[290]. Aux
époques où il administrait le baptême,
il se transportait aux bords du Jourdain[291],
soit à Béthanie ou
Béthabara[292], sur la rive
orientale, probablement vis-à-vis de
Jéricho, soit à l'endroit nommé Ænon
ou «les Fontaines[293],»
près de
Salim, où il y avait beaucoup d'eau[294].
Là des foules considérables,
surtout de la tribu de Juda, accouraient vers lui et se faisaient
baptiser[295]. En quelques mois,
il devint ainsi un des hommes les plus
influents de la Judée, et tout le monde dut compter avec lui.
Le peuple le tenait pour un prophète[296],
et plusieurs s'imaginaient
que c'était Élie ressuscité[297]. La croyance
à ces résurrections était
fort répandue[298]; on pensait que
Dieu allait susciter de leurs
tombeaux quelques-uns des anciens prophètes pour servir de
guides à
Israël vers sa destinée finale[299].
D'autres tenaient Jean pour le
Messie lui-même, quoiqu'il n'élevât pas une telle
prétention[300]. Les
prêtres et les scribes, opposés à cette renaissance
du prophétisme, et
toujours ennemis des enthousiastes, le méprisaient. Mais la
popularité
du baptiste s'imposait à eux, et ils n'osaient parler contre lui[301].
C'était une victoire que le sentiment de la foule remportait sur
l'aristocratie sacerdotale. Quand on obligeait les chefs des
prêtres à
s'expliquer nettement sur ce point, on les embarrassait fort[302].
Le baptême n'était du reste pour Jean qu'un signe
destiné à faire
impression et à préparer les esprits à quelque
grand mouvement. Nul
doute qu'il ne fût possédé au plus haut
degré de l'espérance
messianique, et que son action principale ne fût en ce sens.
«Faites
pénitence, disait-il, car le royaume de Dieu approche[303].» Il
annonçait une «grande colère,»
c'est-à-dire de terribles catastrophes
qui allaient venir[304], et
déclarait que la cognée était déjà
à la
racine de l'arbre, que l'arbre serait bientôt jeté au feu.
Il
représentait son Messie un van à la main, recueillant le
bon grain, et
brûlant la paille. La pénitence, dont le baptême
était la figure,
l'aumône, l'amendement des mœurs[305],
étaient pour Jean les grands
moyens de préparation aux événements prochains. On
ne sait pas
exactement sous quel jour il concevait ces événements. Ce
qu'il y a de
sûr, c'est qu'il prêchait avec beaucoup de force contre les
mêmes
adversaires que Jésus, contre les prêtres riches, les
pharisiens, les
docteurs, le judaïsme officiel en un mot, et que, comme
Jésus, il était
surtout accueilli par les classes méprisées[306]. Il
réduisait à rien le
titre de fils d'Abraham, et disait que Dieu pourrait faire des fils
d'Abraham avec les pierres du chemin[307].
Il ne semble pas qu'il
possédât même en germe la grande idée qui a
fait le triomphe de Jésus,
l'idée d'une religion pure; mais il servait puissamment cette
idée en
substituant un rite privé aux cérémonies
légales, pour lesquelles il
fallait des prêtres, à peu près comme les
Flagellants du moyen âge ont
été des précurseurs de la Réforme, en
enlevant le monopole des
sacrements et de l'absolution au clergé officiel. Le ton
général de ses
sermons était sévère et dur. Les expressions dont
il se servait contre
ses adversaires paraissent avoir été des plus violentes[308]. C'était
une rude et continuelle invective. Il est probable qu'il ne resta pas
étranger à la politique. Josèphe, qui le toucha
presque par son maître
Banou, le laisse entendre à mots couverts[309], et la catastrophe
qui
mit fin à ses jours semble le supposer. Ses disciples menaient
une vie
fort austère[310], jeûnaient
fréquemment et affectaient un air triste et
soucieux. On voit poindre par moments la communauté des biens et
cette
pensée que le riche est obligé de partager ce qu'il a[311]. Le pauvre
apparaît déjà comme celui qui doit
bénéficier en première ligne du
royaume de Dieu.
Quoique le centre d'action de Jean fût la Judée, sa
renommée pénétra
vite en Galilée et arriva jusqu'à Jésus, qui avait
déjà formé autour de
lui par ses premiers discours un petit cercle d'auditeurs. Jouissant
encore de peu d'autorité, et sans doute aussi poussé par
le désir de
voir un maître dont les enseignements avaient beaucoup de
rapports avec
ses propres idées, Jésus quitta la Galilée et se
rendit avec sa petite
école auprès de Jean[312].
Les nouveaux venus se firent baptiser comme
tout le monde. Jean accueillit très-bien cet essaim de disciples
galiléens, et ne trouva pas mauvais qu'ils restassent distincts
des
siens. Les deux maîtres étaient jeunes; ils avaient
beaucoup d'idées
communes; ils s'aimèrent et luttèrent devant le public de
prévenances
réciproques. Un tel fait surprend au premier coup d'œil dans
Jean-Baptiste, et on est porté à le révoquer en
doute. L'humilité n'a
jamais été le trait des fortes âmes juives. Il
semble qu'un caractère
aussi roide, une sorte de Lamennais toujours irrité, devait
être fort
colère et ne souffrir ni rivalité ni
demi-adhésion. Mais cette manière
de concevoir les choses repose sur une fausse conception de la personne
de Jean. On se le représente comme un vieillard; il était
au contraire
de même âge que Jésus[313],
et très-jeune selon les idées du temps. Il
ne fut pas, dans l'ordre de l'esprit, le père de Jésus,
mais bien son
frère. Les deux jeunes enthousiastes, pleins des mêmes
espérances et des
mêmes haines, ont bien pu faire cause commune et s'appuyer
réciproquement. Certes un vieux maître voyant un homme
sans célébrité
venir vers lui et garder à son égard des allures
d'indépendance, se fût
révolté; on n'a guère d'exemples d'un chef
d'école accueillant avec
empressement celui qui va lui succéder. Mais la jeunesse est
capable de
toutes les abnégations, et il est permis d'admettre que Jean,
ayant
reconnu dans Jésus un esprit analogue au sien, l'accepta sans
arrière-pensée personnelle. Ces bonnes relations
devinrent ensuite le
point de départ de tout un système
développé parles évangélistes, et qui
consista à donner pour première base à la mission
divine de Jésus
l'attestation de Jean. Tel était le degré
d'autorité conquis par le
baptiste qu'on ne croyait pouvoir trouver au monde un meilleur garant.
Mais, loin que le baptiste ait abdiqué devant
Jésus, Jésus, pendant tout
le temps qu'il passa près de lui, le reconnut pour
supérieur et ne
développa son propre génie que timidement.
Il semble en effet que, malgré sa profonde
originalité, Jésus, durant
quelques semaines au moins, fut l'imitateur de Jean. Sa voie
était
encore obscure devant lui. A toutes les époques, d'ailleurs,
Jésus céda
beaucoup à l'opinion, et adopta bien des choses qui
n'étaient pas dans
sa direction, ou dont il se souciait assez peu, par l'unique raison
qu'elles étaient populaires; seulement, ces accessoires ne
nuisirent
jamais à sa pensée principale et y furent toujours
subordonnés. Le
baptême avait été mis par Jean en
très-grande faveur; il se crut obligé
de faire comme lui: il baptisa, et ses disciples baptisèrent
aussi[314].
Sans doute ils accompagnaient le baptême de prédications
analogues à
celles de Jean. Le Jourdain se couvrit ainsi de tous les
côtés de
baptistes, dont les discours avaient plus ou moins de succès.
L'élève
égala bientôt le maître, et son baptême fut
fort recherché. Il y eut à
ce sujet quelque jalousie entre les disciples[315];
les élèves de Jean
vinrent se plaindre à lui des succès croissants du jeune
galiléen, dont
le baptême allait bientôt, selon eux, supplanter le sien.
Mais les deux
maîtres restèrent supérieurs à ces
petitesses. La supériorité de Jean
était d'ailleurs trop incontestée pour que Jésus,
encore peu connu,
songeât à la combattre. Il voulait seulement grandir
à son ombre, et se
croyait obligé, pour gagner la foule, d'employer les moyens
extérieurs
qui avaient valu à Jean de si étonnants succès.
Quand il recommença à
prêcher après l'arrestation de Jean, les premiers mots
qu'on lui met à
la bouche ne sont que la répétition d'une des phrases
familières au
baptiste[316]. Plusieurs autres
expressions de Jean se retrouvent
textuellement dans ses discours[317].
Les deux écoles paraissent avoir
vécu longtemps en bonne intelligence[318],
et après la mort de Jean,
Jésus, comme confrère affidé, fut un des premiers
averti de cet
événement[319].
Jean, en effet, fut bientôt arrêté dans sa
carrière prophétique. Comme
les anciens prophètes juifs, il était, au plus haut
degré, frondeur des
puissances établies[320].
La vivacité extrême avec laquelle il
s'exprimait sur leur compte ne pouvait manquer de lui susciter des
embarras. En Judée, Jean ne paraît pas avoir
été inquiété par Pilate;
mais dans la Pérée, au delà du Jourdain, il
tombait sur les terres
d'Antipas. Ce tyran s'inquiéta du levain politique mal
dissimulé dans
les prédications de Jean. Les grandes réunions d'hommes
formées par
l'enthousiasme religieux et patriotique autour du baptiste avaient
quelque chose de suspect[321]. Un grief tout
personnel vint, d'ailleurs,
s'ajouter à ces motifs d'État et rendit inévitable
la perte de l'austère
censeur.
Un des caractères le plus fortement marqués de cette
tragique famille
des Hérodes, était Hérodiade, petite-fille
d'Hérode le Grand. Violente,
ambitieuse, passionnée, elle détestait le judaïsme
et méprisait ses
lois[322]. Elle avait
été mariée, probablement malgré elle,
à son oncle
Hérode, fils de Mariamne[323],
qu'Hérode le Grand avait déshérité[324]
et qui n'eut jamais de rôle public. La position inférieure
de son mari,
à l'égard des autres personnes de sa famille, ne lui
laissait aucun
repos; elle voulait être souveraine à tout prix[325]. Antipas fut
l'instrument dont elle se servit. Cet homme faible étant devenu
éperdument amoureux d'elle, lui promit de l'épouser et de
répudier sa
première femme, fille de Hâreth, roi de Petra et
émir des tribus
voisines de la Pérée. La princesse arabe ayant eu vent de
ce projet,
résolut de fuir. Dissimulant son dessein, elle feignit de
vouloir faire
un voyage à Machéro, sur les terres de son père,
et s'y fit conduire par
les officiers d'Antipas[326].
Makaur[327] ou Machéro
était une forteresse colossale bâtie par
Alexandre Jannée, puis relevée par Hérode, dans un
des ouadis les plus
abrupts à l'orient de la mer Morte[328].
C'était un pays sauvage,
étrange, rempli de légendes bizarres et qu'on croyait
hanté des
démons[329]. La forteresse
était juste à la limite des états de Hâreth
et d'Antipas. A ce moment-là, elle était en la possession
de
Hâreth[330]. Celui-ci averti
avait tout fait préparer pour la fuite de
sa fille, qui de tribu en tribu fut reconduite à Pétra.
L'union presque incestueuse[331]
d'Antipas et d'Hérodiade s'accomplit
alors. Les lois juives sur le mariage étaient sans cesse une
pierre de
scandale entre l'irréligieuse famille des Hérodes et les
Juifs
sévères[332]. Les membres de
cette dynastie nombreuse et assez isolée
étant réduits à se marier entre eux, il en
résultait de fréquentes
violations des empêchements établis par la Loi. Jean fut
l'écho du
sentiment général en blâmant énergiquement
Antipas[333]. C'était
plus
qu'il n'en fallait pour décider celui-ci à donner suite
à ses soupçons.
Il fit arrêter le baptiste et donna ordre de l'enfermer dans la
forteresse de Machéro, dont il s'était probablement
emparé après le
départ de la fille de Hâreth[334].
Plus timide que cruel, Antipas ne désirait pas le mettre
à mort. Selon
certains bruits, il craignait une sédition populaire[335]. Selon une
autre version[336], il aurait pris
plaisir à écouter le prisonnier, et
ces entretiens l'auraient jeté dans de grandes
perplexités. Ce qu'il y a
de certain, c'est que la détention se prolongea et que Jean
conserva du
fond de sa prison une action étendue. Il correspondait avec ses
disciples, et nous le retrouverons encore en rapport avec Jésus.
Sa foi
dans la prochaine venue du Messie ne fit que s'affermir; il suivait
avec
attention les mouvements du dehors, et cherchait à y
découvrir les
signes favorables à l'accomplissement des espérances dont
il se
nourrissait.
JEAN-BAPTISTE.—VOYAGE DE
JÉSUS VERS JEAN ET SON SEJOUR AU DÉSERT DE
JUDÉE.—IL ADOPTE LE BAPTÊME DE JEAN.
Un homme extraordinaire, dont
le rôle, faute de documents, reste pour
nous en partie énigmatique, apparut vers ce temps et eut
certainement
des relations avec Jésus. Ces relations tendirent plutôt
à faire dévier
de sa voie le jeune prophète de Nazareth; mais elles lui
suggérèrent
plusieurs accessoires importants de son institution religieuse, et en
tout cas elles fournirent a ses disciples une très-forte
autorité pour
recommander leur maître aux yeux d'une certaine classe de Juifs.
Vers l'an 28 de notre
ère (quinzième année du règne de
Tibère), se
répandit dans toute la Palestine la réputation d'un
certain Iohanan ou
Jean, jeune ascète plein de fougue et de passion. Jean
était de race
sacerdotale[270] et né, ce
semble, à Jutta près d'Hébron ou à
Hébron
même[271]. Hébron, la
ville patriarcale par excellence, située à deux
pas du désert de Judée et à quelques heures du
grand désert d'Arabie,
était dès cette époque ce qu'elle est encore
aujourd'hui, un des
boulevards de l'esprit sémitique dans sa forme la plus
austère. Dès son
enfance, Jean fut Nazir, c'est-à-dire assujetti par
vœu à certaines
abstinences[272]. Le désert
dont il était pour ainsi dire environné
l'attira de bonne heure[273]. Il y menait la
vie d'un yogui de l'Inde,
vêtu de peaux ou d'étoffes de poil de chameau, n'ayant
pour aliments que
des sauterelles et du miel sauvage[274].
Un certain nombre de disciples
s'étaient groupés autour de lui, partageant sa vie et
méditant sa sévère
parole. On se serait cru transporté aux bords du Gange, si des
traits
particuliers n'eussent révélé en ce solitaire le
dernier descendant des
grands prophètes d'Israël.
Depuis que la nation juive s'était prise avec une sorte de
désespoir à
réfléchir sur sa destinée, l'imagination du peuple
s'était reportée avec
beaucoup de complaisance vers les anciens prophètes. Or, de tous
les
personnages du passé, dont le souvenir venait comme les songes
d'une
nuit troublée réveiller et agiter le peuple, le plus
grand était Élie.
Ce géant des prophètes, en son âpre solitude du
Carmel, partageant la
vie des bêtes sauvages, demeurant dans le creux des rochers,
d'où il
sortait comme un foudre pour faire et défaire les rois,
était devenu,
par des transformations successives, une sorte d'être surhumain,
tantôt
visible, tantôt invisible, et qui n'avait pas goûté
la mort. On croyait
généralement qu'Élie allait revenir et restaurer
Israël[275]. La vie
austère qu'il avait menée, les souvenirs terribles qu'il
avait laissés,
et sous l'impression desquels l'Orient vit encore[276], cette sombre
image qui, jusqu'à nos jours, fait trembler et tue, toute cette
mythologie, pleine de vengeance et de terreurs, frappaient vivement les
esprits et marquaient, en quelque sorte, d'un signe de naissance tous
les enfantements populaires. Quiconque aspirait à une grande
action sur
le peuple devait imiter Élie, et comme la vie solitaire avait
été le
trait essentiel de ce prophète, on s'habitua à envisager
«l'homme de
Dieu» comme un ermite. On s'imagina que tous les saints
personnages
avaient eu leurs jours de pénitence, de vie agreste,
d'austérités[277].
La retraite au désert devint ainsi la condition et le
prélude des hautes
destinées.
Nul doute que cette pensée d'imitation n'ait beaucoup
préoccupé
Jean[278]. La vie
anachorétique, si opposée à l'esprit de l'ancien
peuple juif, et avec laquelle les vœux dans le genre de ceux des
Nazirs
et des Réchabites n'avaient aucun rapport, faisait de toutes
parts
invasion en Judée. Les Esséniens ou Thérapeutes
étaient groupés près du
pays de Jean, sur les bords orientaux de la mer Morte[279]. On
s'imaginait que les chefs de sectes devaient être des solitaires,
ayant
leurs règles et leurs instituts propres, comme des fondateurs
d'ordres
religieux. Les maîtres des jeunes gens étaient aussi
parfois des
espèces d'anachorètes[280]
assez ressemblants aux gourous[281]
du
brahmanisme. De fait, n'y avait-il point en cela une influence
éloignée
des mounis de l'Inde? Quelques-uns de ces moines bouddhistes
vagabonds, qui couraient le monde, comme plus tard les premiers
Franciscains, prêchant de leur extérieur édifiant
et convertissant des
gens qui ne savaient pas leur langue, n'avaient-ils point tourné
leurs
pas du côté de la Judée, de même que
certainement ils l'avaient fait du
côté de la Syrie et de Babylone[282]?
C'est ce que l'on ignore. Babylone
était devenue depuis quelque temps un vrai foyer de bouddhisme;
Boudasp
(Bodhisattva) était réputé un sage Chaldéen
et le fondateur du sabisme.
Le sabisme lui-même, qu'était-il? Ce que son
étymologie indique[283]:
le baptisme lui-même, c'est-à-dire la religion des
baptêmes
multipliés, la souche de la secte encore existante qu'on appelle
«chrétiens de Saint-Jean» ou Mendaïtes, et que
les Arabes appellent
el-Mogtasila, «les baptistes[284].»
Il est fort difficile de démêler
ces vagues analogies. Les sectes flottantes entre le judaïsme, le
christianisme, le baptisme et le sabisme, que l'on trouve dans la
région
au delà du Jourdain durant les premiers siècles de notre
ère[285],
présentent à la critique, par suite de la confusion des
notices qui nous
en sont parvenues, le problème le plus singulier. On peut
croire, en
tout cas, que plusieurs des pratiques extérieures de Jean, des
Esséniens[286] et des
précepteurs spirituels juifs de ce temps venaient
d'une influence récente du haut Orient. La pratique fondamentale
qui
donnait à la secte de Jean son caractère, et qui lui a
valu son nom, a
toujours eu son centre dans la basse Chaldée et y constitue une
religion
qui s'est perpétuée jusqu'à nos jours.
Cette pratique était le baptême ou la totale immersion.
Les ablutions
étaient déjà familières aux Juifs, comme
à toutes les religions de
l'Orient[287]. Les
Esséniens leur avaient donné une extension
particulière[288]. Le baptême
était devenu une cérémonie ordinaire de
l'introduction des prosélytes dans le sein de la religion juive,
une
sorte d'initiation[289]. Jamais pourtant,
avant notre baptiste, on
n'avait donné à l'immersion cette importance ni cette
forme. Jean avait
fixé le théâtre de son activité dans la
partie du désert de Judée qui
avoisine la mer Morte[290]. Aux
époques où il administrait le baptême,
il se transportait aux bords du Jourdain[291],
soit à Béthanie ou
Béthabara[292], sur la rive
orientale, probablement vis-à-vis de
Jéricho, soit à l'endroit nommé Ænon
ou «les Fontaines[293],»
près de
Salim, où il y avait beaucoup d'eau[294].
Là des foules considérables,
surtout de la tribu de Juda, accouraient vers lui et se faisaient
baptiser[295]. En quelques mois,
il devint ainsi un des hommes les plus
influents de la Judée, et tout le monde dut compter avec lui.
Le peuple le tenait pour un prophète[296],
et plusieurs s'imaginaient
que c'était Élie ressuscité[297]. La croyance
à ces résurrections était
fort répandue[298]; on pensait que
Dieu allait susciter de leurs
tombeaux quelques-uns des anciens prophètes pour servir de
guides à
Israël vers sa destinée finale[299].
D'autres tenaient Jean pour le
Messie lui-même, quoiqu'il n'élevât pas une telle
prétention[300]. Les
prêtres et les scribes, opposés à cette renaissance
du prophétisme, et
toujours ennemis des enthousiastes, le méprisaient. Mais la
popularité
du baptiste s'imposait à eux, et ils n'osaient parler contre lui[301].
C'était une victoire que le sentiment de la foule remportait sur
l'aristocratie sacerdotale. Quand on obligeait les chefs des
prêtres à
s'expliquer nettement sur ce point, on les embarrassait fort[302].
Le baptême n'était du reste pour Jean qu'un signe
destiné à faire
impression et à préparer les esprits à quelque
grand mouvement. Nul
doute qu'il ne fût possédé au plus haut
degré de l'espérance
messianique, et que son action principale ne fût en ce sens.
«Faites
pénitence, disait-il, car le royaume de Dieu approche[303].» Il
annonçait une «grande colère,»
c'est-à-dire de terribles catastrophes
qui allaient venir[304], et
déclarait que la cognée était déjà
à la
racine de l'arbre, que l'arbre serait bientôt jeté au feu.
Il
représentait son Messie un van à la main, recueillant le
bon grain, et
brûlant la paille. La pénitence, dont le baptême
était la figure,
l'aumône, l'amendement des mœurs[305],
étaient pour Jean les grands
moyens de préparation aux événements prochains. On
ne sait pas
exactement sous quel jour il concevait ces événements. Ce
qu'il y a de
sûr, c'est qu'il prêchait avec beaucoup de force contre les
mêmes
adversaires que Jésus, contre les prêtres riches, les
pharisiens, les
docteurs, le judaïsme officiel en un mot, et que, comme
Jésus, il était
surtout accueilli par les classes méprisées[306]. Il
réduisait à rien le
titre de fils d'Abraham, et disait que Dieu pourrait faire des fils
d'Abraham avec les pierres du chemin[307].
Il ne semble pas qu'il
possédât même en germe la grande idée qui a
fait le triomphe de Jésus,
l'idée d'une religion pure; mais il servait puissamment cette
idée en
substituant un rite privé aux cérémonies
légales, pour lesquelles il
fallait des prêtres, à peu près comme les
Flagellants du moyen âge ont
été des précurseurs de la Réforme, en
enlevant le monopole des
sacrements et de l'absolution au clergé officiel. Le ton
général de ses
sermons était sévère et dur. Les expressions dont
il se servait contre
ses adversaires paraissent avoir été des plus violentes[308]. C'était
une rude et continuelle invective. Il est probable qu'il ne resta pas
étranger à la politique. Josèphe, qui le toucha
presque par son maître
Banou, le laisse entendre à mots couverts[309], et la catastrophe
qui
mit fin à ses jours semble le supposer. Ses disciples menaient
une vie
fort austère[310], jeûnaient
fréquemment et affectaient un air triste et
soucieux. On voit poindre par moments la communauté des biens et
cette
pensée que le riche est obligé de partager ce qu'il a[311]. Le pauvre
apparaît déjà comme celui qui doit
bénéficier en première ligne du
royaume de Dieu.
Quoique le centre d'action de Jean fût la Judée, sa
renommée pénétra
vite en Galilée et arriva jusqu'à Jésus, qui avait
déjà formé autour de
lui par ses premiers discours un petit cercle d'auditeurs. Jouissant
encore de peu d'autorité, et sans doute aussi poussé par
le désir de
voir un maître dont les enseignements avaient beaucoup de
rapports avec
ses propres idées, Jésus quitta la Galilée et se
rendit avec sa petite
école auprès de Jean[312].
Les nouveaux venus se firent baptiser comme
tout le monde. Jean accueillit très-bien cet essaim de disciples
galiléens, et ne trouva pas mauvais qu'ils restassent distincts
des
siens. Les deux maîtres étaient jeunes; ils avaient
beaucoup d'idées
communes; ils s'aimèrent et luttèrent devant le public de
prévenances
réciproques. Un tel fait surprend au premier coup d'œil dans
Jean-Baptiste, et on est porté à le révoquer en
doute. L'humilité n'a
jamais été le trait des fortes âmes juives. Il
semble qu'un caractère
aussi roide, une sorte de Lamennais toujours irrité, devait
être fort
colère et ne souffrir ni rivalité ni
demi-adhésion. Mais cette manière
de concevoir les choses repose sur une fausse conception de la personne
de Jean. On se le représente comme un vieillard; il était
au contraire
de même âge que Jésus[313],
et très-jeune selon les idées du temps. Il
ne fut pas, dans l'ordre de l'esprit, le père de Jésus,
mais bien son
frère. Les deux jeunes enthousiastes, pleins des mêmes
espérances et des
mêmes haines, ont bien pu faire cause commune et s'appuyer
réciproquement. Certes un vieux maître voyant un homme
sans célébrité
venir vers lui et garder à son égard des allures
d'indépendance, se fût
révolté; on n'a guère d'exemples d'un chef
d'école accueillant avec
empressement celui qui va lui succéder. Mais la jeunesse est
capable de
toutes les abnégations, et il est permis d'admettre que Jean,
ayant
reconnu dans Jésus un esprit analogue au sien, l'accepta sans
arrière-pensée personnelle. Ces bonnes relations
devinrent ensuite le
point de départ de tout un système
développé parles évangélistes, et qui
consista à donner pour première base à la mission
divine de Jésus
l'attestation de Jean. Tel était le degré
d'autorité conquis par le
baptiste qu'on ne croyait pouvoir trouver au monde un meilleur garant.
Mais, loin que le baptiste ait abdiqué devant
Jésus, Jésus, pendant tout
le temps qu'il passa près de lui, le reconnut pour
supérieur et ne
développa son propre génie que timidement.
Il semble en effet que, malgré sa profonde
originalité, Jésus, durant
quelques semaines au moins, fut l'imitateur de Jean. Sa voie
était
encore obscure devant lui. A toutes les époques, d'ailleurs,
Jésus céda
beaucoup à l'opinion, et adopta bien des choses qui
n'étaient pas dans
sa direction, ou dont il se souciait assez peu, par l'unique raison
qu'elles étaient populaires; seulement, ces accessoires ne
nuisirent
jamais à sa pensée principale et y furent toujours
subordonnés. Le
baptême avait été mis par Jean en
très-grande faveur; il se crut obligé
de faire comme lui: il baptisa, et ses disciples baptisèrent
aussi[314].
Sans doute ils accompagnaient le baptême de prédications
analogues à
celles de Jean. Le Jourdain se couvrit ainsi de tous les
côtés de
baptistes, dont les discours avaient plus ou moins de succès.
L'élève
égala bientôt le maître, et son baptême fut
fort recherché. Il y eut à
ce sujet quelque jalousie entre les disciples[315];
les élèves de Jean
vinrent se plaindre à lui des succès croissants du jeune
galiléen, dont
le baptême allait bientôt, selon eux, supplanter le sien.
Mais les deux
maîtres restèrent supérieurs à ces
petitesses. La supériorité de Jean
était d'ailleurs trop incontestée pour que Jésus,
encore peu connu,
songeât à la combattre. Il voulait seulement grandir
à son ombre, et se
croyait obligé, pour gagner la foule, d'employer les moyens
extérieurs
qui avaient valu à Jean de si étonnants succès.
Quand il recommença à
prêcher après l'arrestation de Jean, les premiers mots
qu'on lui met à
la bouche ne sont que la répétition d'une des phrases
familières au
baptiste[316]. Plusieurs autres
expressions de Jean se retrouvent
textuellement dans ses discours[317].
Les deux écoles paraissent avoir
vécu longtemps en bonne intelligence[318],
et après la mort de Jean,
Jésus, comme confrère affidé, fut un des premiers
averti de cet
événement[319].
Jean, en effet, fut bientôt arrêté dans sa
carrière prophétique. Comme
les anciens prophètes juifs, il était, au plus haut
degré, frondeur des
puissances établies[320].
La vivacité extrême avec laquelle il
s'exprimait sur leur compte ne pouvait manquer de lui susciter des
embarras. En Judée, Jean ne paraît pas avoir
été inquiété par Pilate;
mais dans la Pérée, au delà du Jourdain, il
tombait sur les terres
d'Antipas. Ce tyran s'inquiéta du levain politique mal
dissimulé dans
les prédications de Jean. Les grandes réunions d'hommes
formées par
l'enthousiasme religieux et patriotique autour du baptiste avaient
quelque chose de suspect[321]. Un grief tout
personnel vint, d'ailleurs,
s'ajouter à ces motifs d'État et rendit inévitable
la perte de l'austère
censeur.
Un des caractères le plus fortement marqués de cette
tragique famille
des Hérodes, était Hérodiade, petite-fille
d'Hérode le Grand. Violente,
ambitieuse, passionnée, elle détestait le judaïsme
et méprisait ses
lois[322]. Elle avait
été mariée, probablement malgré elle,
à son oncle
Hérode, fils de Mariamne[323],
qu'Hérode le Grand avait déshérité[324]
et qui n'eut jamais de rôle public. La position inférieure
de son mari,
à l'égard des autres personnes de sa famille, ne lui
laissait aucun
repos; elle voulait être souveraine à tout prix[325]. Antipas fut
l'instrument dont elle se servit. Cet homme faible étant devenu
éperdument amoureux d'elle, lui promit de l'épouser et de
répudier sa
première femme, fille de Hâreth, roi de Petra et
émir des tribus
voisines de la Pérée. La princesse arabe ayant eu vent de
ce projet,
résolut de fuir. Dissimulant son dessein, elle feignit de
vouloir faire
un voyage à Machéro, sur les terres de son père,
et s'y fit conduire par
les officiers d'Antipas[326].
Makaur[327] ou Machéro
était une forteresse colossale bâtie par
Alexandre Jannée, puis relevée par Hérode, dans un
des ouadis les plus
abrupts à l'orient de la mer Morte[328].
C'était un pays sauvage,
étrange, rempli de légendes bizarres et qu'on croyait
hanté des
démons[329]. La forteresse
était juste à la limite des états de Hâreth
et d'Antipas. A ce moment-là, elle était en la possession
de
Hâreth[330]. Celui-ci averti
avait tout fait préparer pour la fuite de
sa fille, qui de tribu en tribu fut reconduite à Pétra.
L'union presque incestueuse[331]
d'Antipas et d'Hérodiade s'accomplit
alors. Les lois juives sur le mariage étaient sans cesse une
pierre de
scandale entre l'irréligieuse famille des Hérodes et les
Juifs
sévères[332]. Les membres de
cette dynastie nombreuse et assez isolée
étant réduits à se marier entre eux, il en
résultait de fréquentes
violations des empêchements établis par la Loi. Jean fut
l'écho du
sentiment général en blâmant énergiquement
Antipas[333]. C'était
plus
qu'il n'en fallait pour décider celui-ci à donner suite
à ses soupçons.
Il fit arrêter le baptiste et donna ordre de l'enfermer dans la
forteresse de Machéro, dont il s'était probablement
emparé après le
départ de la fille de Hâreth[334].
Plus timide que cruel, Antipas ne désirait pas le mettre
à mort. Selon
certains bruits, il craignait une sédition populaire[335]. Selon une
autre version[336], il aurait pris
plaisir à écouter le prisonnier, et
ces entretiens l'auraient jeté dans de grandes
perplexités. Ce qu'il y a
de certain, c'est que la détention se prolongea et que Jean
conserva du
fond de sa prison une action étendue. Il correspondait avec ses
disciples, et nous le retrouverons encore en rapport avec Jésus.
Sa foi
dans la prochaine venue du Messie ne fit que s'affermir; il suivait
avec
attention les mouvements du dehors, et cherchait à y
découvrir les
signes favorables à l'accomplissement des espérances dont
il se
nourrissait.