Voyages de Gulliver — Chapitre 1
VOYAGES
CHEZ PLUSIEURS NATIONS RECULÉES DU MONDE
PAR
LEMUEL GULLIVER
D’ABORD CHIRURGIEN
PUIS CAPITAINE SUR DIFFÉRENTS VAISSEAUX
CHEZ PLUSIEURS NATIONS RECULÉES DU MONDE
PAR
LEMUEL GULLIVER
D’ABORD CHIRURGIEN
PUIS CAPITAINE SUR DIFFÉRENTS VAISSEAUX
COMPLET EN QUATRE PARTIES

PRÉFACE
JE n’ai pas à faire ici la biographie du grand écrivain, de l’illustre et morose penseur que les Anglais appellent Dean Swift, le Doyen Swift. Les matériaux ne manqueraient pas. Les Remarks d’Orrery (Londres, 1752), les Observations anonymes du Dr Delany (1754), l’Essay de Deane Swift (1755), les Vies de Hawkesworth (1755),du Dr Johnson (Lives of the Poets, 1778), de Thomas Sheridan (1784), de Walter Scott (1814), dont une traduction parut à Paris dès 1826, les travaux de Jeffrey, de Macaulay, et enfin de Forster, sans compter un nombre infini d’articles et d’écrits d’une moindre importance, témoignent de l’intérêt constant qu’a inspiré la figure de Swift à tous ceux qui ont étudié la littérature anglaise. Voltaire, qui a été en France, pour ainsi dire, l’introducteur de cette littérature, a, non sans raison, surnommé Swift le Rabelais de l’Angleterre. Disons cependant que Swift manque de ce qu’il y a de plus vivant dans Rabelais, la gaieté. Un brillant et malheureux esprit, Prévost-Paradol, lui a consacré une assez longue et assez peu recommandable étude, sous le titre de Jonathan Swift, sa vie et ses œuvres (1856). Ce n’est, d’ailleurs, que la traduction de sa thèse latine pour le doctorat. Tout dernièrement enfin, M. Henry Craik a publié un volume (The Life of Jonathan Swift, Dean of St-Patrick’s, Dublin. — Londres, 1882) qui semble devoir être le dernier mot de la critique sur les points les plus controversés et les plus délicats de la biographie du Doyen.Mais je n’ai qu’à rappeler brièvement les principaux événements de sa vie.
Son père, venu en Irlande après la mort du chef de la famille, le Révérend Thomas Swift, vicaire de Goodrich, près de Ross, fameux par son dévouement à la cause des Stuarts, y avait épousé une jeune fille aussi pauvre que lui. Il mourut en 1665, laissant sa femme sans ressources et enceinte de celui qui devait être l’auteur des Voyages de Gulliver.
Jonathan Swift, né le 30 novembre 1667, fut élevé grâce aux bienfaits de son oncle Godwin, devenu attorney-general du palatinat de Tipperary, bienfaits qui avaient trop l’air d’aumônes pour que le jeune homme n’en ressentît pas de l’humiliation. Il fit ses études à Trinity College, Dublin, et y obtint avec peine le grade de bachelier.
Sir William Temple, le fameux négociateur de la Triple alliance, avait de lointaines relations de parenté avec la mère de Swift. Il voulut bien recevoir son jeune parent à titre de secrétaire, et Jonathan ne fut pas long à changer ses fonctions, d’abord très subalternes, en un poste de confiance et presque d’amitié. Il obtint, grâce à l’influence de Temple, le grade de maître ès arts à l’université d’Oxford. C’est de cette époque que datent ses premières tentatives littéraires. Il se crut pindarisant et fit des odes. En même temps, il donnait de telles preuves de sagacité politique et de connaissance des hommes, que le roi ne dédaigna pas d’avoir recours a ses avis.
Vers ce temps, il entra dans les ordres et se fit donner la prébende de Kilroot en Irlande. Mais il ne tarda pas à se dégoûter de la résidence et revint en Angleterre auprès de son protecteur. C’est la qu’il fit la connaissance d’une toute jeune fille, Esther Johnson, à laquelle il sut inspirer un attachement que rien ne put jamais détruire. L’histoire littéraire la connaît sous le nom de Stella, qu’il aimait à lui donner.
Je touche ici à la partie la plus romanesque et à la fois la plus triste de l’existence de Jonathan Swift. Il avait déjà aimé miss Waring, Varina, avec laquelle il rompit dans un accès d’honnêteté et de franchise brutales. Une troisième femme, son élève comme l’avait été Stella, miss Hester Van Homrig, qu’il chanta sous le nom de Vanessa, fut aussi attirée par ce charme étrange que Swift exerça sur les femmes qui l’approchèrent. Il faut lire dans l’ouvrage de M. Craik le jugement qu’il porte, en l’appuyant de preuves qui le rendent définitif, sur les relations de Swift avec Stella et Vanessa. Stella avait obtenu d’être épousée secrètement, ceci paraît désormais hors de doute ; mais elle ne put jamais obtenir que ce mariage fût rendu public. Vanessa, inquiète et jalouse, fatiguée de n’éveiller par l’ardeur de sa passion qu’une amitié tout intellectuelle, s’adressa directement à Stella et en apprit la vérité. Elle ne survécut pas longtemps à cette révélation. La femme légitime mourut, plusieurs années après, à la fin de janvier 1728. Le coup fut cruel pour Swift, déjà vieux, aigri par l’échec successif de ses projets ambitieux, en proie au mépris et à la haine qu’il avait conçus pour le genre humain, et dont il était dévoré.
A partir de ce moment, sa vie s’attrista de plus en plus, et, vers 1736, il tomba dans un affaiblissement intellectuel dont il avait conscience et qui fut pour lui la suprême torture. La mort l’en délivra enfin le 19 octobre 1745.
Je ne suivrai pas Jonathan Swift dans sa carrière politique. Élevé dans les sentiments des whigs, il était incapable de se laisser lier aux doctrines et aux intérêts d’un parti, et il eut, par conséquent, à supporter tour à tour les reproches et les attaques des whigs et des tories. Après être passé du service de Sir William Temple à celui de Tord Berkeley, il devint titulaire de la paroisse de Laracor, et s’éprit, pour l’Église épiscopale en Irlande, d’un intérêt passionné, qui ne se ralentit pas. Il était d’ailleurs dans toute l’activité de la vie publique, plus souvent à Londres qu’à sa résidence, donnant l’appui de sa plume et de son influence tantôt à un parti, tantôt à l’autre, et finalement aidant au triomphe des tories, où il espérait bien trouver de quoi satisfaire ses ambitions. On le nomma doyen de St-Patrick, à Dublin. On se servit encore de lui, mais à la façon dont on dépréciait ses services dès qu’il les avait rendus, il dut bientôt comprendre qu’il avait touché la borne extrême de sa carrière ecclésiastique, et qu’il ne lui serait point donné d’entrer dans la terre promise de l’épiscopat.
: De même que je n’ai pu qu’indiquer en traits rapides et incomplets le rôle politique de Swift, je ne peux que dresser à la hâte la nomenclature de ses principaux ouvrages.
J’ai déjà mentionné ses essais lyriques, qui lui attirèrent cette prophétie de Dryden, dont il était un peu le parent : « Cousin Swift, vous ne serez jamais poète. »
Le premier écrit de Swift qui soit digne de fixer l’attention est The Battle of the Books (la Bataille des Livres), où il prend parti pour les anciens dans la querelle littéraire au sujet de la suprématie des anciens ou des modernes, et venge William Temple des brocards de Wooton et de Bentley. D’abord répandu, manuscrit, dans un cercle restreint, ce pamphlet fut publié en 1704 dans le même volume que le fameux Conte du Tonneau.
En 1701, il publia une brochure politique, à l’instigation de lord Berkeley. C’est la seule où il se montre inféodé au parti whig. Elle a pour titre : A Discourse of the contests and dissensions in Athens and Rome (Discours sur les luttes et les dissensions intérieures à Athènes et à Rome). Comme tous ses ouvrages, à l’exception d’un seul, cette brochure est anonyme.
Le Conte du Tonneau (The Tale of a Tub), dont une édition française est restée chère aux bibliophiles, était depuis longtemps composé lorsque Swift se décida à le mettre au jour. On prétend même qu’il en avait conçu la première idée à Trinity College. Il y attaque avec véhémence les dissidents et défend l’Église épiscopale, mais de façon à rendre sa piété suspecte et à se faire redouter de ceux-là même dont il soutient si âprement la cause.
De 1704 à 1708, mêlé à la société des beaux esprits et des littérateurs de Londres, il écrivit plusieurs morceaux humoristiques, parmi lesquels on peut citer : Meditation on a Broom Stick (Méditation sur un manche à balai), parodie acerbe des Homélies et Méditations morales de Robert Boyle, qu’il avait alors la tâche peu agréable de lire à lady Berkeley. C’est à la même époque qu’il composa le seul ouvrage peut-être où la satire n’ait rien à voir : Baucis and Philemon, poème admirablement fait sur la donnée antique, et pour lequel l’auteur profita des critiques et des conseils d’Addison. Dryden n’avait été prophète qu’à demi.
En 1708, il lança plusieurs brochures politico-religieuses sur lesquelles il est inutile de s’arrêter ici. L’une, cependant, a un intérêt spécial. Elle est intitulée : Discussion à l’effet de prouver que l’abolition du Christianisme en Angleterre ne serait peut-être pas, dans les circonstances présentes, sans quelques inconvénients, et pourrait ne pas produire les bons effets qu’on en attend. Cette brochure ne contribua pas peu à lui faire une réputation de mauvais chrétien, d’infidel, et fut un des prétextes dont on se servit pour lui refuser un évêché.
Les articles qu’il donna au journal whig The Taller et au journal tory The Examiner, aussi bien que sa satire contre le grand trésorier Godolphin, intitulée la Verge de Sid Hamet (Sid Hamet’s Rod, 1770), sont du domaine de la politique pure, et il me suffit de les mentionner. Il en est de même de The Windsor Prophecy, très virulente satire dirigée contre la duchesse de Somerset et les whigs. La liste des publications du même genre dues à Swift pendant cette période d’agitation politique dépasserait de beaucoup, à elle seule, les bornes d’une courte notice.
L’unique écrit auquel Swift ait mis son nom est une brochure assez étrange, où il propose l’institution d’une Académie en Angleterre sur le modèle de l’Académie française, et qu’il intitule : Proposition pour corriger, améliorer, et fixer la langue anglaise ; lettre adressée au très honorable Robert, comte d’Oxford et de Mortimer, lord Grand-Trésorier de la Grande-Bretagne (1712).
L’année suivante, il écrivit Cadenus and Vanessa, poème qui reste comme le monument de l’amour de Hester van Homrig pour lui et de l’influence qu’elle exerça sur son esprit et son cœur.
On ne peut passer sous silence les fameuses Lettres d’un Drapier (1824), où Swift, devenu le défenseur des intérêts de l’Irlande, s’élève, avec une force d’invective qui n’a pas été dépassée, contre le monopole donné à un certain Wood d’inonder le pays d’une mauvaise monnaie de billon. Il est curieux de constater que Prévost-Paradol, dans son étude sur Swift, donne tort au pamphlétaire et raison au gouvernement, en parlant de ce scandaleux marché.
Enfin, en novembre 1726, parurent les Voyages de Gulliver, cette immortelle et impitoyable satire, non seulement de la société anglaise à l’époque, mais du monde civilisé tout entier, dont les enfants s’amusent comme du livre de Daniel de Foe, mais qui, pour le penseur, déborde d’amertume et soulève ces terribles questions, chaque jour plus menaçantes, dont il faudra, à brève échéance, trouver la solution, si l’on ne veut périr.
Le manuscrit, depuis longtemps terminé et dont plusieurs des amis de Swift avaient connaissance, fut un jour jeté par une main inconnue, celle de Pope peut-être, dans la boutique du libraire Motte, qui, flairant une manne tombée du ciel, l’imprima et le publia sans retard. Ce fut un immense succès. Les lettrés et la cour ne s’y trompèrent pas, et Swift fut dès l’abord regardé comme l’auteur certain de l’ouvrage. Mais une grande partie du public se laissa prendre au ton de sincérité du récit et crut que c’était vraiment la relation des voyages du capitaine Lemuel Gulliver. Swift, que cette méprise flattait extrêmement, y avait aidé de son mieux, en supposant une lettre au lecteur écrite par un prétendu cousin du capitaine qui se serait chargé de publier son journal ; et il y aida encore davantage en écrivant, pour l’édition donnée à Dublin chez Faulkner en 1735, une lettre de Gulliver à son cousin Richard Sympson, en réponse à celle que l’imaginaire Sympson adressait au lecteur dans la première édition.
Ce sont deux morceaux importants qui trouvent naturellement leur place ici.
I.
LE PREMIER ÉDITEUR AU LECTEUR.
L’auteur de ces voyages, M. Lemuel Gulliver, est un de mes anciens et intimes amis ; nous sommes aussi quelque peu parents par les femmes. Il y a trois ans environ, M. Gulliver, fatigué du concours de curieux qui venaient le voir à sa résidence de Redriff, acheta une petite terre avec une maison convenable près de Newark, dans le comté de Nottingham, son pays natal, où il vit aujourd’hui dans la retraite, mais très estimé de ses voisins.
Bien que M. Gulliver soit né dans le comté de Nottingham, où demeurait son père, je lui ai entendu dire que sa famille était originaire du comté d’Oxford. Et, en effet, j’ai remarqué dans le. cimetière de Banbury, ville de ce comté, plusieurs tombes et monuments appartenant aux Gulliver.
Avant de quitter Redriff, il me laissa en garde les pages suivantes, avec la liberté d’en faire l’usage que je jugerais convenable. Je les ai lues trois fois avec soin. Le style en est tout à fait clair et simple. Le seul défaut que j’y trouve est que l’auteur, suivant l’habitude des voyageurs, s’arrête un peu trop aux détails. Tout le récit porte un air de vérité manifeste ; et, en effet, l’auteur était si remarquable pour sa véracité, qu’il était comme passé en proverbe parmi ses voisins de Redriff de dire, quand on affirmait quelque chose : « C’est aussi vrai que si M. Gulliver l’avait dit. »
Suivant le conseil de plusieurs personnes de mérite auxquelles, avec la permission de l’auteur, j’ai communiqué ce manuscrit, je me hasarde aujourd’ hui à le donner au public, espérant qu’il fournira, au moins pour quelque temps, à notre jeune noblesse une distraction préférable au fatras vulgaire de la politique et des partis.
Ce livre aurait été deux fois plus volumineux au moins, si je n’avais pris sur moi d’en retrancher d’innombrables passages relatifs aux vents et aux marées, aux déviations de l’aiguille et aux hauteurs observées dans les différents voyages, ainsi que la description minutieuse, en style de marin, de la manœuvre du navire pendant les tempêtes et le relevé des longitudes et des latitudes. En quoi j’ai lieu d’appréhender que M. Gulliver ne soit pas complètement satisfait ; mais je voulais mettre autant que possible l’ouvrage à la portée du commun des lecteurs. Toutefois, si mon ignorance des choses de la mer m’a fait commettre quelques méprises, moi seul en suis responsable ; et si quelque voyageur a la curiosité de voir l’ouvrage complet tel qu’il est sorti des mains de l’auteur, je serai toujours prêt à le contenter.
Pour de plus amples détails sur l’auteur lui-même, les premières pages du livre donneront au lecteur toute satisfaction.
RICHARD SYMPSON.
II.
LETTRE DU CAPITAINE GULLIVER A SON COUSIN SYMPSON,
Écrite en l’année 1727.
J’aime à croire que vous êtes prêt à déclarer publiquement, chaque fois que vous en serez requis, que ce sont vos instances pressantes et répétées qui m’ont persuadé de laisser publier un récit fort décousu et inexact de mes voyages, en vous autorisant à payer quelque jeune étudiant de l’une ou de l’autre de nos deux Universités, pour les mettre en ordre et en corriger le style, comme a fait, sur mes conseils, mon cousin Dampier, pour son livre intitulé « Voyage autour du monde ». Mais je ne me souviens pas vous avoir donné pouvoir de consentir à ce que rien fût omis, et bien moins à ce que rien fût ajouté. Aussi, quant à ce dernier point, je désavoue ici toute addition, et particulièrement un paragraphe sur Sa Majesté la reine Anne, de très pieuse et glorieuse mémoire, que je révère et estime d’ailleurs plus que tout autre individu de l’espèce humaine. Mais vous auriez dû, vous ou votre interpolateur, considérer qu’il n’était pas plus conforme aux convenances qu’à mes inclinations de louer aucun animal de notre espèce devant mon maître Houyhnhnm. Et d’ailleurs, le fait était entièrement faux ; car, ayant été en Angleterre pendant une partie du règne de Sa Majesté, il est à ma connaissance qu’elle gouverna par un premier ministre, et même par deux l’un après l’autre, dont le premier fut le lord de Godolphin et le second le lord d’Oxford ; de sorte que vous m’avez fait dire ce qui n’était pas. De même, dans le passage sur l’Académie des projeteurs et dans plusieurs endroits de mon discours à mon maître Houyhnhnm, tantôt vous avez omis des circonstances essentielles, tantôt vous les avez atténuées ou changées de telle façon que c’est à peine si je reconnais mon ouvrage. Lorsque naguère je vous en touchai quelque chose dans une lettre, il vous plut de répondre « que vous aviez peur d’être blessant ; que les gens au pouvoir surveillent très attentivement la presse et sont enclins non seulement à mal interpréter, mais à punir tout ce qui ressemble à une insinuation » (c’est, je crois, le terme dont vous vous êtes servi). Mais, je vous le demande, comment ce que j’ai dit il y a tant d’années, et à plus de cinq mille lieues de distance, dans un autre royaume, pourrait-il s’appliquer à aucun des Yahoos qui, dit-on, gouvernent aujourd’hui le troupeau ; surtout à un moment où j’étais loin de penser ou de craindre que je dusse avoir le malheur de vivre sous eux ? N’est-ce pas moi qui ai le plus sujet de me plaindre, lorsque je vois ces Yahoos traînés en voiture par des Houyhnhnms, comme si ceux-ci étaient des brutes, et ceux-là les créatures raisonnables ? Et, en vérité, c’est le désir d’éviter un spectacle si monstrueux et si détestable qui a été le principal motif de ma retraite ici.
Voilà ce que je croyais bon de vous dire sur vous et sur la confiance que je reposais en vous.
En second lieu, je me plains d’avoir moi-même grandement manqué de jugement, en cédant aux-sollicitations et aux faux raisonnements de vous et de quelques autres, et en permettant, bien contrairement à mon propre avis d’ailleurs, que mes voyages fussent publiés. Rappelez, s’il vous plaît, à votre mémoire combien de fois, lorsque vous mettiez en avant avec insistance la raison du bien public, je vous ai prié de considérer que les Yahoos sont une espèce d’animaux que les préceptes et les exemples sont absolument impuissants à améliorer. Et l’événement l’a bien prouvé ; car, au lieu de voir un terme mis à tous les abus et à toutes les corruptions, comme j’avais lieu de m’y attendre, au moins dans cette petite île, voici que, six mois après mes avertissements, je n’apprends nulle part que mon livre ait produit un seul effet conforme à mes intentions. J’aurais voulu que vous m’eussiez fait savoir, par lettre, le moment où les partis et les factions se seraient éteints ; où les juges auraient été instruits et droits et les plaideurs honnêtes et modestes, avec une ombre de bon sens ; où une pyramide de livres de droit en feu aurait fait flamber Smithfield ; où l’éducation de notre jeune noblesse aurait été entièrement changée, les médecins bannis, les Yahoos femelles remplies de vertu, d’honneur, de vérité et de raison, les cours et les salons des ministres influents nettoyés et balayés à fond, l’esprit, le mérite et le savoir récompensés, tous ceux qui déshonorent la presse, en vers et en prose, condamnés à ne rien manger que le coton de leur écritoire et à étancher leur soif avec leur encre. Je comptais fermement sur ces réformes et sur mille autres, grâce à un tel encouragement ; il était, en effet, facile de les déduire des préceptes exposés dans mon livre ; et il faut avouer que sept mois auraient dû être un laps de temps suffisant pour se corriger de tous les vices et de toutes les folies auxquels les Yahoos sont sujets si leur nature était capable de la moindre disposition à la sagesse ou à la vertu. Mais loin qu’aucune de vos lettres réponde à mon attente, vous chargez, au contraire, votre messager, chaque semaine, de libelles, de clefs, de réflexions, de mémoires, de secondes parties, où je me vois accusé de jeter mon blâme sur de grands hommes d’État, d’abaisser la nature humaine (car ils ont encore l’audace d’appeler leur nature ainsi), et de dire des injures au sexe faible. Je trouve aussi que les écrivains qui noircissent. ces liasses de papier ne sont pas d’accord entre eux, car les uns ne veulent pas que je sois l’auteur de mes propres œuvres, et les autres me font l’auteur de livres auxquels je suis totalement étranger.
Je vois encore que l’imprimeur a été assez négligent pour confondre les époques et pour se méprendre sur les dates de mes différents voyages et de mes retours en Angleterre, ne donnant exactement ni l’année, ni le mois, ni le jour du mois ; enfin j’entends dire que le manuscrit original a été complètement anéanti depuis la publication de mon livre, et il ne m’en reste aucune copie. Cependant je vous envoie quelques corrections que vous pourrez insérer s’il y a jamais une seconde édition ; encore ne saurais-je les garantir absolument ; c’est une question que je laisse à mes judicieux et candides lecteurs à décider selon leurs goûts.
On me dit que quelques-uns de nos Yahoos de mer critiquent mes termes nautiques comme n’étant pas, en beaucoup d’endroits, les termes propres, ni ceux actuellement en usage. Je n’y peux rien. Dans mes premiers voyages, pendant ma jeunesse, j’ai été instruit par les plus vieux matelots, et j’ai appris alors à parler comme je l’ai fait. Mais je me suis aperçu depuis que les Yahoos de mer, tout comme ceux de terre ferme, sont enclins à innover dans leurs expressions, lesquelles, chez les derniers, changent tous les ans ; si bien que je me rappelle qu’à chaque retour dans mon pays, l’ancien idiome était tellement altéré que j’avais peine à comprendre le nouveau. Je remarque en outre que, lorsque quelque Yahoo vient de Londres pour me visiter chez moi par curiosité, nous ne pouvons arriver à exprimer nos idées d’une manière intelligible l’un pour l’autre.
Si la censure des Yahoos pouvait en aucune façon m’affecter, j’aurais grand sujet de me plaindre que quelques-uns d’entre eux aient le front de croire que mon livre de voyages est une pure fiction née de mon cerveau, et aillent jusqu’à donner à entendre que les Houyhnhnms et les Yahoos n’ont pas plus d’existence que les habitants d’Utopie.
Je dois, il est vrai, confesser que quant aux peuples de Lilliput, de Brobdingrag (car c’est ainsi que le mot aurait dû être épelé, et non, comme il l’a été par erreur, Brobdingnag) et de Laputa, je n’ai encore jamais entendu dire qu’aucun Yahoo ait été assez présomptueux pour mettre en doute leur existence ou les faits que j’ai racontés à leur sujet. C’est que la vérité impose immédiatement la conviction à tous les lecteurs. Y a-t-il donc moins de vraisemblance dans ma description des Houyhnhnms ou des Yahoos, lorsqu’il est manifeste que tant de milliers de ces derniers, même dans ce pays-ci, ne diffèrent de leurs frères, les brutes du pays des Houyhnhnms, qu’en ce qu’ils se servent d’une sorte de baragouin et qu’ils ne vont pas tout nus ? J’ai écrit pour qu’ils se corrigent, et non pour qu’ils m’approuvent. L’éloge unanime de la race entière aurait moins d’importance pour moi que le hennissement de ces deux Houyhnhnms dégénérés que je garde dans mon écurie ; d’eux, du moins, tout dégénérés qu’ils sont, j’apprends à me perfectionner dans certaines vertus sans qu’il s’y mêle aucun vice.
Est-ce que ces misérables animaux oseraient s’imaginer que je suis moi-même assez dégénéré pour défendre ma véracité ? Tout Yahoo que je suis, c’est un fait bien connu dans tout le pays des Houyhnhnms que, dans le cours de deux années, j’ai pu (avec la plus grande difficulté, je l’avoue) me débarrasser de cette habitude infernale de mentir, de biaiser, de tromper et d’équivoquer, si profondément enracinée dans l’âme même de tous ceux de mon espèce, et surtout des Européens.
J’aurais d’autres plaintes à faire dans cette déplaisante occasion ; mais je m’abstiens de nous ennuyer davantage, vous et moi. Je dois franchement confesser que, depuis mon dernier voyage, certaines corruptions de ma nature de Yahoo se sont réveillées en moi, par suite de mes rapports inévitables et nécessaires avec quelques individus de votre espèce, et particulièrement avec les membres de ma famille ; autrement, je n’aurais jamais tenté une entreprise aussi absurde que celle de réformer la race Yahoo dans ce royaume. Mais aujourd’hui j’en ai fini pour toujours avec ces visions et projets chimériques.
2 avril 1727.
Dès l’année suivante, l’abbé Desfontaines publiait des Voyages de Gulliver une traduction française (Paris, dans la boutique de la V. Coustelier, chés Jacques Guérin, 1727), où les suppressions, les additions et les contresens les plus audacieux et les plus incroyables s’étalent avec complaisance. Swift en manifesta son indignation au traducteur ; mais que faire entendre à un homme qui « se figure qu’il est capable de suppléer aux défauts et de réparer les pertes par le secours de son imagination, et par de certains tours qu’il donne aux choses mêmes qui lui déplaisent » ?
On ne doit plus s’étonner après cela que parfois l’abbé se substitue au doyen avec une grâce toute désinvolte. Le lecteur croit avoir affaire à Swift, mais c’est Desfontaines qu’il entend. L’exemple le plus frappant de ce sans-gêne, que je qualifierais volontiers d’impertinence, se trouve au chapitre VI du Voyage à Lilliput. L’abbé retranche tout ce que l’auteur raconte de la façon dont on l’habille, de sa manière de vivre, de son repas en présence de l’empereur et des bruits qui courent sur ses relations avec une grande dame ; le traducteur remplace tout cela par un traité de son cru sur la meilleure manière d’instruire la jeunesse. Le morceau vaudrait qu’on le citât ; mais la place me manque. Dans le Voyage à Brobdingnag, l’abbé fond ensemble les chapitres III, IV et V ; mais, pour n’en pas diminuer le nombre apparent, il saute, sans intermédiaire, du chapitre III au chapitre VI. Le Voyage à Lilliput contient une erreur du même genre. Au premier chapitre de la même partie, Swift fait monter un petit sloop par un équipage de quatorze hommes, ce qui est bien suffisant ; Desfontaines, et les auteurs de traductions nouvelles après lui, en mettent quarante. C’est que Desfontaines a étourdiment lu forty (quarante) au lieu de fourteen (quatorze), et que les autres n’ont rien lu du tout. On n’en finirait pas de relever toutes les libertés plus ou moins aimables que le galant abbé prend avec le texte auquel il accorde ses faveurs.
C’est cependant cette traduction qui s’est perpétuée jusqu’à nous et à travers laquelle le public français connaît l’œuvre de Swift. Quelques éditeurs ont prétendu en donner une traduction nouvelle et complète. Certains passages ont été restitués, il est vrai ; on a, par places, rajeuni le style de Desfontaines ; mais c’est une frisure nouvelle donnée à une antique perruque, et rien de plus.
Le travail que l’on offre aujourd’hui, bon ou mauvais, a du moins été fait directement sur le texte ; il a en outre le mérite d’être la première traduction française vraiment complète, et où l’on se soit imposé la loi de suivre fidèlement l’original.
Les Voyages de Gulliver ne furent pas la dernière publication de Swift. L’activité prodigieuse de son esprit se répandit encore dans un grand nombre de brochures ayant trait aux événements de l’époque et dictées par les circonstances politiques. Il avait publié, avec Pope, un volume d’Essays. Après la mort de Stella, il retrouva, dans les premières étreintes même de la maladie qui allait s’emparer de son cerveau, des inspirations originales et puissantes. C’est alors qu’il écrivit une sorte de testament poétique sous le titre de Vers sur la mort du Dr Swift, et la Rhapsodie sur la Poésie (Rhapsody on Poetry, 1733), où il égale Pope à l’avis de tous, et le surpasse au mien. C’est aussi vers cette époque qu’il composa les deux traités intitulés Polite Conversations et Directions to Servants. Ce dernier cependant ne fut imprimé qu’après sa mort. Citons enfin son Poème à une Dame qui lui avait demandé de la prendre pour sujet de vers héroïques, et une Histoire des quatre dernières années de la reine Anne, qui ne fut publiée qu’en 1758.
Je ne veux point juger ni Swift ni son œuvre. L’une et l’autre sont trop complexes pour qu’il soit possible de condenser en quelques lignes une étude qui offrirait d’ailleurs tant d’intérêt et d’enseignement. Il suffira de dire que sa réputation de grand écrivain n’a point à craindre d’être jamais ébranlée, et que, comme homme, il n’avait ni des défauts ni des qualités ordinaires : pour ne s’être pas donné la peine de l’étudier et de le comprendre, on l’a, la plupart du temps, étourdiment calomnié.
B.-H. G.

CHAPITRE PREMIER
L’auteur donne quelques détails sur lui-même et sur sa famille. — Ce qui le porta d’abord à voyager. — Il fait naufrage et se sauve à la nage. — Il atteint sans accident la côte du pays de Lilliput. — Il est fait prisonnier et emmené dans l’intérieur des terres.
MON père avait une petite propriété dans le comté de Nottingham. J’étais le troisième de cinq fils. A l’âge de quatorze ans, on m’envoya à Emmanuel College, à Cambridge. J’y restai trois ans et m’y appliquai strictement à l’étude. Mais, bien que la pension qui m’était allouée fût très médiocre, mon entretien était une charge trop lourde pour une petite fortune, et je fus placé comme élève chez M. James Bates, éminent chirurgien de Londres, avec lequel je demeurai quatre ans. Mon père m’envoyait de temps en temps de petites sommes d’argent, que j’employais à apprendre la navigation et les autres branches des mathématiques utiles à ceux qui ont l’intention de voyager ; car j’avais toujours cru que ce serait, à un temps ou à l’autre, ma destinée de le faire. Lorsque je quittai M. Bates, je retournai vers mon père. Là, avec son aide et celui de mon oncle John et de quelques autres parents, je réunis quarante livres sterling, avec promesse d’une pension de trente livres pour mon entretien à Leyde. J’étudiai pendant deux ans et sept mois la médecine dans cette ville, sachant que cela serait utile dans de longs voyages.Peu après mon retour de Leyde, mon bon maître M. Bates me fit nommer chirurgien sur l’Hirondelle, commandée par le capitaine de frégate Abraham Pannell. Je restai avec lui trois ans et demi, et fis un voyage ou deux dans le Levant et d’autres contrées. Quand je revins, je résolus de m’établir à Londres. M. Bates, mon maître, m’y encourageait, et il me recommanda à plusieurs malades. Je pris un appartement dans une petite maison du quartier de la Vieille Juiverie, et, comme on me conseillait de ne pas rester garçon, j’épousai miss Mary Burton, seconde fille de M. Edmond Burton, bonnetier, de Newgate-street ; et, avec elle, je reçus pour sa dot quatre cents livres sterling.
Mais mon bon maître Bâtes mourut deux ans après ; et, comme je n’avais que peu d’amis, mes affaires commencèrent à décliner ; car ma conscience ne me permettait pas d’imiter les coupables pratiques d’un trop grand nombre de mes confrères. Ayant donc consulté ma femme et quelques-unes de mes connaissances, je me déterminai à reprendre la mer. Je fus chirurgien successivement sur deux navires, et je fis aux Indes orientales et occidentales plusieurs voyages qui augmentèrent un peu ma fortune. Je passais mes heures de loisir à lire les meilleurs auteurs anciens et modernes, car j’étais toujours muni d’un bon nombre de livres. Lorsque j’étais à terre, j’observais les mœurs et le caractère du peuple, en même temps que j’en apprenais la langue, à quoi j’avais une grande facilité, grâce à la force de ma mémoire.
Le dernier de ces voyages n’ayant pas été très heureux, je me dégoûtai de la mer, et je formai le projet de rester à la maison avec ma femme et mes enfants. Je quittai la Vieille Juiverie pour Fetter-lane, et Fetter-lane pour Wapping, espérant me faire une clientèle parmi les matelots ; mais sans succès. Après avoir attendu trois années que les choses prissent un meilleur tour, j’acceptai les propositions avantageuses du capitaine William Prichard, commandant l’Antilope, qui allait faire un voyage dans la mer du Sud. Nous partîmes de Bristol le 4 mai 1699, et notre traversée fut d’abord très heureuse.
Il ne conviendrait pas, pour certaines raisons, d’ennuyer le lecteur du détail de nos aventures dans ces mers. Il lui suffira de lui faire savoir que dans notre passage aux Indes orientales une violente tempête nous entraîna au nord-ouest de la terre de Van-Diemen. Nous fîmes une observation, et nous nous trouvâmes à 30° 2’ de latitude sud. Douze hommes de notre équipage étaient morts par l’excès du travail et par la mauvaise nourriture ; la santé des autres était très affaiblie. Le 5 novembre, ce qui est dans ces parages le commencement de l’été, par un temps très brumeux, les matelots signalèrent un rocher à une demi-encâblure du navire ; mais le vent était si fort qu’il nous entraîna dessus tout droit, et le navire se fendit immédiatement. Six hommes de l’équipage, desquels j’étais, ayant mis la chaloupe à flot, parvinrent à s’éloigner du navire et du rocher. Nous fîmes, suivant mon calcul, environ trois lieues à la rame ; mais nous ne pûmes pas continuer davantage cet effort, épuisés que nous étions déjà par notre travail sur le navire. Nous nous confiâmes donc à la merci des vagues, et au bout d’une demi-heure environ la chaloupe chavira soudainement sous un coup de vent du nord. Ce que devinrent mes compagnons de la chaloupe, de même que ceux qui se réfugièrent sur le rocher ou qui furent abandonnés dans le vaisseau, je ne saurais le dire ; mais je suppose qu’ils se perdirent tous. Pour ma part, je nageai du côté où le hasard me dirigea, poussé par le vent et la marée. Je laissai souvent retomber mes jambes, sans pouvoir sentir le fond. Mais au moment où j’étais presque rendu et incapable de lutter plus longtemps, je trouvai pied ; la tempête avait alors beaucoup diminué. La pente était si peu sensible que je fis près d’un mille en marchant avant d’atteindre le rivage. Je conjecturai qu’il était alors à peu près huit heures du soir. Je m’avançai ensuite de près d’un demi-mille dans l’intérieur, mais ne pus découvrir aucun indice de maisons ou d’habitants ; du moins j’étais tellement faible que je ne les remarquai pas. J’étais excessivement fatigué. Grâce à cette lassitude, à la chaleur de la saison et à une demi-pinte d’eau-de-vie environ que j’avais bue en quittant le vaisseau, je me sentais très disposé au sommeil. Je me couchai sur l’herbe, qui était très courte et très molle, et j’y dormis mieux que je ne me rappelle l’avoir fait de ma vie, pendant environ neuf heures d’après mon calcul, car lorsque je m’éveillai, il faisait juste grand jour. J’essayai de me lever, mais j’étais incapable de bouger. Je m’étais endormi couché sur le dos, et je trouvais maintenant mes bras et mes jambes fortement attachés au sol de chaque côté ; mes cheveux, qui étaient longs et épais, étaient fixés de la même manière. Je me sentais aussi plusieurs ligatures souples autour du corps, depuis les aisselles jusqu’aux cuisses. Je ne pouvais regarder qu’en haut. Le soleil commençait à devenir chaud, et la lumière me blessait les yeux. J’entendais un bruit confus autour de moi ; mais, dans la posture où j’étais, je ne voyais rien que le ciel. Au bout d’un petit moment, je sentis quelque chose de vivant qui remuait sur ma jambe gauche. Cela avança doucement sur ma poitrine et arriva presque à la hauteur de mon menton. Baissant alors les yeux autant que je le pouvais, je reconnus que c’était une créature humaine, haute de moins de six pouces, ayant un arc et une flèche dans les mains et un carquois sur le dos. En même temps je sentis au moins quarante autres individus que je supposai être de la même espèce et qui suivaient le premier. Je fus saisi du plus violent étonnement et poussai un tel cri, qu’ils s’enfuirent tous épouvantés. Quelques-uns, comme on me le dit plus tard, se blessèrent dans les chutes qu’ils firent en sautant du haut de mes côtes sur le sol. Ils revinrent bientôt cependant ; et l’un d’eux s’étant aventuré assez loin pour voir en plein mon visage, se mit à lever les mains et les yeux en signe d’admiration, et à crier d’une voix aiguë, mais distincte : Hekinah degul. Les autres répétèrent les mêmes mots plusieurs fois, mais je ne savais pas alors ce qu’ils signifiaient. Pendant tout ce temps je restai couché, très mal à l’aise, comme le lecteur peut le croire. A la fin, en faisant des efforts pour me délivrer, j’eus la bonne fortune de briser les cordons et d’arracher les piquets qui attachaient mon bras gauche au sol, et, en le soulevant jusqu’à mon visage, je découvris les moyens qu’ils avaient pris pour me lier. En même temps, d’une violente secousse qui me causa la plus vive douleur, je relâchai un peu les fils qui attachaient mes cheveux du côté gauche, de sorte que je pus tourner ma tête de deux pouces environ. Mais ces créatures se sauvèrent une seconde fois avant qu’il me fût possible de les saisir. Puis il y eut une grande clameur poussée sur un ton très aigu, et lorsqu’elle eut cessé, j’entendis l’un d’eux crier très haut : Tolgo phonac. En un instant je sentis sur ma main gauche une décharge de plus de cent flèches, qui me piquèrent comme autant d’aiguilles. Ils envoyèrent aussi une autre volée en l’air, comme nous faisons les bombes en Europe. Beaucoup, je le suppose, tombèrent sur mon corps, quoique je ne les sentisse pas, et quelques-unes m’atteignirent au visage, que je couvris immédiatement de ma main gauche. Lorsque cette grêle de flèches fut passée, je retombai en gémissant de douleur et de dépit. J’essayai de nouveau de me délivrer ; mais ils m’envoyèrent une autre volée plus forte que la première, et quelques-uns tâchèrent de m’enfoncer leurs lances dans les flancs ; par bonheur, je portais un pourpoint de peau de buffle qu’ils ne purent percer. Je crus alors que ce qu’il y avait de plus prudent à faire était de me tenir couché tranquille. Mon dessein était de rester ainsi jusqu’à la nuit, où, de ma main gauche déjà libre, j’aurais pu me délier facilement. Quant aux habitants, j’étais fondé à croire que je saurais tenir tête à la plus grande armée qu’ils pourraient envoyer contre moi, s’ils étaient tous de la même taille que celui que j’avais vu. Mais la fortune disposa de moi autrement. Lorsque ces gens eurent remarqué que je me tenais coi, ils ne lancèrent plus de flèches ; cependant, au bruit qui se faisait, je reconnus que leur nombre augmentait. J’entendis en outre pendant plus d’une heure, à environ quatre yards de moi et vis-à-vis de mon oreille droite, des coups comme d’ouvriers à l’ouvrage. Tournant ma tête de ce côté autant que les piquets et les cordons me le permettaient, je vis un échafaud élevé à environ un pied et demi au-dessus du sol et capable de recevoir quatre des naturels, avec deux ou trois échelles pour y monter. De là, l’un d’eux, qui semblait être une personne de qualité, me fit un long discours dont je ne compris pas une syllabe. J’aurais dû mentionner qu’avant de commencer sa harangue, ce haut personnage avait crié trois fois : Langro dehul san. Ces mots me furent plus tard, ainsi que les premiers, répétés et expliqués. Sur quoi, une cinquantaine d’habitants s’avancèrent immédiatement et coupèrent les cordons qui attachaient le côté gauche de ma tête, ce qui me donna la liberté de la tourner à droite et d’observer la personne et les gestes de celui qui allait parler. Il me parut être d’un âge mûr et plus grand que les trois autres qui l’accompagnaient. L’un de ceux-ci était un page qui portait la queue de son vêtement, et qui me sembla un peu plus long que le doigt du milieu de ma main. Les deux autres se tenaient de chaque côté pour l’assister. Il avait toute l’action d’un orateur ; je pus remarquer plusieurs périodes menaçantes et d’autres exprimant des promesses, de la pitié et de la bienveillance. Je répondis en peu de mots, mais de la manière la plus soumise, levant la main gauche et les yeux vers le soleil, comme pour le prendre à témoin. Mais comme je mourais presque de faim, ayant mangé pour la dernière fois plusieurs heures avant de quitter le navire, les exigences de la nature s’imposèrent si impérieusement à moi que je ne pus — contrairement peut-être aux règles strictes des convenances — m’empêcher de témoigner mon impatience en portant fréquemment le doigt à la bouche pour faire comprendre que j’avais besoin d’aliments. Le hurgo — car c’est ainsi qu’ils appellent un grand seigneur, comme je l’appris depuis — m’entendit parfaitement. Il descendit de l’échafaud et ordonna d’appliquer à mes flancs plusieurs échelles où montèrent plus de cent des naturels, qui s’avancèrent vers ma bouche, chargés de paniers pleins de viande, que le souverain, dès qu’il avait été informé de ma présence, avait donné l’ordre de préparer et d’envoyer pour moi. Je remarquai qu’il y avait de la chair de plusieurs animaux, mais je ne pus les distinguer au goût. C’étaient des épaules, des gigots, des langues, de formes semblables à celles du mouton et très bien accommodés, mais plus petits que des ailes d’alouette. J’en mangeais deux ou trois d’une bouchée et prenais à la fois deux ou trois pains, gros environ comme des balles de mousquet. Ils me servaient aussi rapidement qu’ils le pouvaient, donnant mille marques d’admiration et d’étonnement devant ma taille et mon appétit. Je fis alors un autre signe pour marquer que j’avais besoin de boire. D’après ce que je mangeais, ils jugèrent qu’une petite quantité ne me suffirait pas, et comme c’est un peuple très ingénieux, ils soulevèrent avec une grande adresse un de leurs plus gros tonneaux, puis le poussèrent vers ma main et le défoncèrent. Je le vidai d’un coup, chose facile à faire, car il ne contenait pas plus d’une demi-pinte. Le goût en était assez semblable à celui du petit vin de Bourgogne, mais beaucoup meilleur. Ils m’apportèrent un second tonneau, que je bus de la même manière. Je fis des signes pour en avoir davantage ; mais ils n’en avaient plus à me donner. Quand j’eus accompli ces prodiges, ils poussèrent des cris de joie et dansèrent sur ma poitrine, en répétant plusieurs fois, comme ils l’avaient fait au commencement : Hekinah degul. Ils m’invitèrent par signes à jeter les deux tonneaux en bas, mais non sans avoir auparavant averti ceux qui se tenaient au-dessous de s’écarter, en criant : Borach mevolah ; et lorsqu’ils virent les vaisseaux en l’air, il y eut un cri général de : Hekinah degul. Je confesse que souvent, pendant qu’ils allaient et venaient sur mon corps, je fus tenté de saisir quarante ou cinquante des premiers qui passeraient à ma portée, et de les écraser contre le sol. Mais le souvenir de ce que j’avais ressenti et qui n’était sans doute pas le pire qu’ils pussent faire, la promesse que je leur avais donnée sur l’honneur — car c’est ainsi que j’interprétais mes apparences de soumission — tout cela chassa bientôt ces imaginations de mon esprit. D’un autre côté, je me considérais maintenant comme lié par les lois de l’hospitalité à un peuple qui m’avait traité à si grands frais et avec tant de magnificence. Cependant, à part moi, je ne pouvais assez admirer l’intrépidité de ces diminutifs d’hommes qui osaient se risquer à monter sur mon corps et à s’y promener lorsqu’une de mes mains était libre, et qui ne tremblaient pas à la seule vue d’une créature aussi prodigieuse que je devais l’être à leurs yeux. Au bout de quelque temps, lorsqu’ils virent que je ne demandais plus à manger, un personnage de haut rang se présenta devant moi de la part de Sa Majesté impériale. Son Excellence, étant montée sur mon jarret droit, s’avança jusqu’à mon visage, accompagnée d’une douzaine de personnes de sa suite. Ce personnage m’exhiba, en me les appliquant sur les yeux, ses lettres de créance revêtues du sceau de l’empire, et parla pendant environ dix minutes sans aucun signe de colère, mais avec une sorte d’énergique résolution. Il allongeait souvent le doigt en avant, dans la direction, comme je le reconnus plus tard, de la ville capitale, éloignée d’un demi-mille environ, où Sa Majesté avait décidé en conseil que je devais être transporté. Je répondis quelques mots, sans savoir à quoi je répondais ; et, portant la main que j’avais de libre sur l’autre — par-dessus la tête de Son Excellence, de peur de la blesser, elle ou sa suite — puis à ma tête et à mon corps, je fis signe que je désirais être délié. Il parut me comprendre assez bien, car il secoua la tête d’un air de désapprobation et tint sa main de manière à me montrer que je devais être transporté comme un prisonnier. Néanmoins il me fit d’autres signes pour me donner à entendre que j’aurais suffisamment à manger et à boire, et que je serais parfaitement traité. Là-dessus, j’eus une fois de plus la pensée d’essayer de briser mes liens ; mais, sentant encore la douleur causée par leurs flèches sur ma figure et mes mains, qui étaient toutes boursouflées et où beaucoup de traits étaient restés enfoncés, et remarquant en outre que le nombre de mes ennemis augmentait, je leur fis comprendre qu’ils pouvaient faire de moi ce qu’ils voudraient. Le hurgo et sa suite se retirèrent alors, avec de grandes politesses et un air satisfait. Bientôt après, j’entendis une clameur générale où revenaient souvent les mots : Peplom selan ; et je sentis sur mon flanc gauche un grand nombre d’individus qui dénouaient les cordes, au point que je pus me tourner sur le côté droit et me soulager en lâchant de l’eau : ce que je fis abondamment, au grand étonnement de ces gens, qui, devinant par mes mouvements ce que j’allais faire, s’écartèrent aussitôt à droite et à gauche de ce côté-là, pour éviter le torrent qui tombait de ma personne avec tant de bruit et de violence. Mais auparavant on m’avait enduit la figure et les deux mains d’une sorte d’onguent, très agréable à l’odorat, qui enleva en quelques minutes toute la douleur que me causaient leurs flèches. Tout cela, joint au bien-être que m’avaient procuré leurs vivres et leurs rafraîchissements, lesquels étaient très substantiels et nourrissants, me disposa à m’endormir. Je dormis environ huit heures, à ce qu’on m’assura plus tard ; et cela n’avait rien d’étonnant, car les médecins, par ordre de l’empereur, avaient versé une potion soporifique dans les tonneaux de vin.
Il paraît qu’aussitôt que j’eus été découvert endormi sur le sol après mon atterrissement, l’empereur en fut promptement informé par un exprès, et qu’il décida en conseil que je serais attaché de la façon que j’ai rapportée — ce qui fut fait dans la nuit pendant que je dormais ; qu’on enverrait d’amples provisions de bouche, solides et liquides, pour moi, et qu’une machine serait préparée pour me porter à la ville capitale.





Cette résolution pourra peut-être sembler bien hardie et dangereuse, et je suis convaincu qu’en pareille occasion aucun prince de l’Europe ne l’imiterait. A mon avis, cependant, elle était extrêmement sage, en même temps que généreuse ; car, en supposant que ces gens se fussent efforcés de me tuer avec leurs lances et leurs flèches, je me serais certainement réveillé à la première sensation de douleur ; cela aurait pu exciter assez ma colère et mes forces pour me rendre capable de briser les cordes dont j’étais lié ; et alors, n’étant pas en état de faire résistance, ils n’auraient pu espérer de quartier.
Ces peuples sont excellents mathématiciens. Ils sont arrivés à une grande perfection dans les arts mécaniques, grâce à l’appui et aux encouragements de l’empereur, bien connu pour patronner le savoir. Ce prince a plusieurs machines montées sur roues pour le transport des arbres et des autres gros fardeaux. Il fait souvent construire ses plus grands vaisseaux de guerre, dont quelques-uns ont neuf pieds de long, dans les forêts mêmes où croissent les bois de charpente, et on les porte ensuite sur ces engins l’espace de trois ou quatre cents yards jusqu’à la mer. Cinq cents charpentiers et mécaniciens s’étaient immédiatement mis à l’ouvrage pour préparer une machine plus grande que toutes celles qu’ils avaient. C’était un cadre en bois, élevé de trois pouces au-dessus du sol, ayant environ sept pieds de long et quatre de large, et se mouvant sur vingt-deux roues. L’acclamation que j’avais entendue avait été poussée pour accueillir l’arrivée de ce chariot, qui, à ce qu’il semble, se mit en marche quatre heures après que j’eus abordé. On l’amena à l’endroit où j’étais couché, sur une ligne parallèle à mon corps. Mais la principale difficulté était de me soulever et de me placer sur ce véhicule. Quatre-vingts pieux, hauts chacun d’un pied, furent dressés dans ce but, et l’on attacha avec des crochets des cordes très fortes, de la grosseur d’une ficelle, à un grand nombre de bandages dont les ouvriers avaient entouré mon cou, mes mains, mon corps et mes jambes. Neuf cents hommes des plus robustes furent employés à tirer sur ces cordes au moyen de nombreuses poulies fixées aux pieux ; et ainsi, en moins de trois heures, je fus soulevé et hissé jusque dans le chariot, où l’on me lia solidement. Tout cela me fut raconté depuis ; car pendant l’entière durée de l’opération j’étais enseveli dans un profond sommeil, produit par la force de la drogue soporifique infusée dans le liquide que j’avais bu. Quinze cents des plus gros chevaux de l’empereur, hauts chacun d’environ quatre pouces et demi, me traînèrent vers la capitale, qui, comme je l’ai dit, était éloignée d’un demi-mille.
Il y avait à peu près quatre heures que nous avions commencé notre voyage, lorsque je fus réveillé par un accident fort ridicule. La voiture s’étant arrêtée un moment pour qu’on pût mettre en ordre quelque chose qui s’était dérangé, deux ou trois des jeunes naturels eurent la curiosité de voir l’air que j’avais en dormant. Ils grimpèrent sur le chariot et s’avancèrent tout doucement vers ma figure. Mais l’un d’eux, officier aux gardes, enfonça le bout pointu de sa demi-pique assez avant dans ma narine gauche ; cela me chatouilla le nez comme aurait fait une paille, et me fit éternuer violemment. Ils s’éclipsèrent inaperçus, et je fus trois semaines avant de savoir pourquoi je m’étais si soudainement éveillé. Nous fîmes ensuite une longue marche qui dura le reste du jour, et nous nous arrêtâmes pour la nuit. J’avais cinq cents gardes de chaque côté de moi, la moitié portant des torches et l’autre moitié des arcs et des flèches, prêts à me tirer dessus si j’avais l’air de bouger. Le lendemain matin, au lever du soleil, nous reprîmes notre marche, et, vers midi, nous étions parvenus à deux cents yards des portes de la ville. L’empereur et toute sa cour vinrent au-devant de nous ; mais ses grands officiers s’opposèrent absolument à ce que Sa Majesté mît en danger sa personne en montant sur mon corps.
A l’endroit où s’arrêta la voiture s’élevait un ancien temple, regardé comme le plus grand du royaume. Il avait été, quelques années auparavant, souillé par un meurtre contre nature, et ces peuples, dans leur zèle, le considéraient depuis comme un lieu profane. Il était, par suite, appliqué au service public, et on en avait enlevé tous les ornements et le mobilier. C’est dans cet édifice qu’on avait décidé que je logerais. La grande porte regardant le nord avait environ quatre pieds de haut et presque deux pieds de large ; je pouvais donc m’y glisser facilement. De chaque côté de la porte était une petite fenêtre élevée de six pouces à peine au-dessus du sol. Dans celle de gauche, le serrurier du roi avait placé quatre-vingt-onze chaînes semblables à celles qui pendent aux montres des dames en Europe, et presque de la même grandeur. Ces chaînes furent fixées à ma jambe gauche par trente-six cadenas. En face de ce temple, de l’autre côté de la grande route et à une distance de vingt pieds, il y avait une tour haute de cinq pieds au moins. Ce fut là que l’empereur monta, avec un grand nombre des principaux seigneurs de sa cour, pour avoir la facilité de me considérer ; on me le dit du moins, car je ne pouvais les voir. On compta que plus de cent mille habitants sortirent de la ville pour le même objet ; et, en dépit de mes gardes, je crois qu’à plusieurs reprises il n’y en eut pas moins de dix mille à la fois qui montèrent sur mon corps à l’aide d’échelles. Mais on publia bientôt une proclamation qui défendait cela sous peine de mort. Lorsque les ouvriers virent qu’il m’était impossible de m’échapper, ils coupèrent tous les liens qui m’attachaient, et je me levai, aussi disposé à la mélancolie que je l’avais jamais été de ma vie. Le bruit et l’étonnement du peuple, en me voyant me lever et marcher, ne sauraient s’exprimer. Les chaînes qui tenaient ma jambe gauche étaient longues d’environ deux yards. Non seulement elles me donnaient la liberté de marcher en avant et en arrière en décrivant un demi-cercle, mais, comme elles étaient fixées à quatre pouces de la porte, elles me permettaient de ramper à l’intérieur et de m’étendre tout de mon long dans le temple.


CHAPITRE II
L’empereur de Lilliput, suivi de plusieurs membres de la noblesse, vient pour voir l’auteur dans sa prison. — Description de la personne et du costume de l’empereur. — Des savants sont nommés pour enseigner leur langue à l’auteur. — Il gagne la bienveillance générale par la douceur de son caractère. — On fouille ses poches, et on lui enlève son épée et ses pistolets.
LORSQUE je me trouvai sur mes pieds, je regardai autour de moi, et je dois avouer que jamais je ne contemplai plus agréable perspective. Tout le pays d’alentour paraissait comme un jardin continu, et les champs, qui sont généralement de quarante pieds carrés, ressemblaient, dans leurs clôtures, à autant de parterres de fleurs. Ces champs étaient entremêlés de bois d’une demi-perche1 d’étendue, où les plus grands arbres, autant que j’en pouvais juger, paraissaient avoir sept pieds de haut. A ma gauche je voyais la ville qui avait l’air d’une cité en peinture pour un décor de théâtre.Depuis quelques heures, certains besoins naturels me pressaient extrêmement : ce qui n’avait rien d’étrange, car il y avait près de deux jours que je ne m’étais soulagé. Je me trouvai très perplexe, entre la pudeur et la nécessité. Le meilleur expédient que je pus imaginer fut de me glisser dans ma maison. Je le fis donc, et, fermant la porte après moi, j’allai aussi loin que ma chaîne le permettait, et je déchargeai mon corps de son gênant fardeau. Mais ce fut la seule fois que je me rendis coupable d’une action si malpropre, pour laquelle je ne peux qu’espérer quelque indulgence de la part du candide lecteur, lorsqu’il aura mûrement et impartialement considéré mon cas et l’extrémité où je me trouvais. A partir de ce moment, ma pratique constante fut, dès que je me levais, d’accomplir cette opération en plein air, tout au bout de ma chaîne ; et chaque matin, avant l’arrivée des visites, on avait soin de faire enlever clans des brouettes ces matières répugnantes par deux domestiques désignés à cet effet. Je ne me serais pas arrêté si longtemps sur une circonstance qui pourra peut-être, à première vue, ne pas paraître très importante, si je n’avais cru nécessaire de justifier aux yeux du monde mon caractère sous le rapport de la propreté, que certains de mes détracteurs se sont plu, me dit-on, dans cette occasion et dans d’autres, à mettre en doute.
Quand mon affaire fut finie, je ressortis de ma maison, ayant besoin du grand air. L’empereur était déjà descendu de la tour et s’avançait vers moi à cheval, ce qui pensa lui coûter cher. L’animal, quoique parfaitement dressé, s’effara complètement à ma vue qui lui faisait l’effet d’une montagne remuant devant lui, et se dressa sur ses pieds de derrière. Mais le prince, qui est un excellent cavalier, se maintint en selle jusqu’ à ce que les gens de sa suite accourussent pour saisir la bride et donner à Sa Majesté le temps de descendre. Lorsqu’il eut mis pied à terre, il m’examina de tous les côtés avec une grande admiration, mais en se tenant au delà de la longueur de ma chaîne. Il ordonna à ses cuisiniers et sommeliers, qui se tenaient prêts, de me donner à manger et à boire ; ce qu’ils firent en poussant devant eux des véhicules à roues jusqu’à ce que je pusse les atteindre. Je pris ces chariots et les eus bientôt tous vidés : il y en avait vingt pleins de viande, et dix de liquide. Chacun des premiers me fournit deux ou trois bonnes bouchées, puis je vidai le contenu de dix vaisseaux à liqueur — dix flacons de terre — dans une des voitures, et l’avalai d’un coup ; et ainsi de suite jusqu’à la fin. L’impératrice et les jeunes princes et princesses du sang, accompagnés d’un grand nombre de dames, se tenaient sur leurs sièges à quelque distance. Mais à l’occasion de l’accident arrivé au cheval de l’empereur, toute la compagnie se leva et vint entourer sa personne, dont je vais à présent donner le portrait. Il est plus grand d’environ la longueur de mon ongle que tous les hommes de sa cour ; cela seul suffit pour frapper ceux qui le regardent d’une crainte respectueuse. Ses traits sont mâles et accentués. Il a la lèvre autrichienne, le nez recourbé, le teint olive, le port droit, le corps et les membres bien proportionnés, tous les mouvements pleins de grâce et les manières majestueuses. Il avait alors passé la fleur de la jeunesse, ayant vingt-huit ans et neuf mois, dont il avait régné sept environ dans une grande prospérité et presque toujours victorieux. Pour le contempler plus à l’aise, je me couchai sur le côté, de sorte que mon visage était parallèle au sien, pendant qu’il se tenait debout à trois yards de moi seulement. D’ailleurs je l’ai eu bien des fois depuis dans ma main, et je ne peux, par conséquent, me tromper dans ma description. Son vêtement était tout uni et très simple, d’une coupe tenant le milieu entre la mode asiatique et la mode européenne ; mais il avait sur la tête un léger casque d’or orné de joyaux, avec un panache sur le cimier. Il tenait à la main son épée nue, pour se défendre s’il arrivait que je m’échappasse. Elle était longue de près de trois pouces ; la poignée et le fourreau étaient d’or enrichi de diamants. Sa voix était aiguë, mais très claire et bien articulée ; et je pouvais l’entendre distinctement, même quand j’étais debout. Les dames et les courtisans étaient tous très magnifiquement vêtus, de sorte que l’endroit où ils étaient ressemblait à une jupe brodée de figures d’or et d’argent, qu’on aurait étendue sur le sol. Sa Majesté impériale me parla souvent, et je lui répondais ; mais ni lui ni moi ne pouvions comprendre une syllabe de ce que l’un disait à l’autre. Il y avait là plusieurs de ses prêtres et de ses hommes de loi, comme je le devinai à leurs costumes. Ils reçurent l’ordre de m’adresser la parole. Je leur parlai dans tous les langages dont j’avais la moindre teinture, à savoir le hollandais, haut et bas, le latin, le français, l’espagnol, l’italien et la langue franque ; mais tout cela sans succès. Au bout d’environ deux heures, la cour se retira, me laissant une forte garde pour empêcher l’impertinence et, probablement, la malice de la populace, très impatiente de se presser autour de moi aussi près qu’elle l’osait. Quelques-uns eurent l’impudence de me décocher des flèches pendant que j’étais assis par terre à la porte de ma maison ; et l’une d’elles pensa me crever l’œil gauche. Mais le colonel ordonna d’arrêter six des meneurs et crut qu’il n’y avait pas de châtiment qui leur convînt mieux que d’être remis garrottés entre mes mains. Quelques soldats les poussèrent donc devant eux avec le manche de leurs piques jusqu’à ma portée. Je les pris tous dans ma main droite et en mis cinq dans la poche de mon habit ; quant au sixième, je fis mine de vouloir le manger vivant. Le pauvre homme hurlait terriblement, et le colonel et ses officiers étaient fort en peine, surtout quand ils me virent tirer mon canif. Mais je les sortis bientôt de crainte ; car, prenant un air humain et coupant promptement les cordons dont il était lié, je le mis doucement à terre, et il s’enfuit au plus vite. Je traitai les autres de la même manière, les retirant de ma poche un à un ; et je remarquai que les soldats et le peuple furent charmés de cette preuve de ma clémence, dont on fit à la cour un rapport tout à mon avantage.

Aux approches de la nuit, j’entrai, non sans difficulté, dans ma maison, où je couchai sur la terre ; et je continuai ainsi pendant une quinzaine environ. Durant ce temps, l’empereur donnait des ordres pour faire préparer un lit à mon usage. On apporta sur des voitures six cents matelas de grandeur ordinaire, qu’on arrangea chez moi. Cent cinquante de ces matelas, cousus ensemble, suffirent pour la largeur et la longueur ; et on les doubla quatre fois. Néanmoins c’est à peine si cela me garantissait de la dureté du pavé, qui était de pierre polie. Dans la même proportion, on me fournit de draps, de couvertures et de couvre-pieds assez passables pour quelqu’ un qui était depuis si longtemps endurci à toutes les misères.
La nouvelle de mon arrivée, à mesure qu’elle se répandait dans le royaume, amenait près de moi un nombre prodigieux de riches, d’oisifs et de curieux. Les villages en étaient presque déserts ; et le labourage et les affaires domestiques en auraient nécessairement beaucoup souffert, si, par plusieurs édits et ordonnances, Sa Majesté impériale n’y avait pourvu. Elle ordonna que ceux qui m’avaient déjà vu retourneraient chez eux et se garderaient d’approcher ma maison dans un rayon de cinquante yards, sans la permission de la cour ; ce qui permit aux secrétaires d’État de prélever pour l’octroi de ces licences des droits considérables.
Cependant l’empereur tenait de fréquents conseils pour discuter le parti qu’il fallait prendre à mon égard ; et je fus plus tard assuré par un ami particulier, personnage de grande qualité qui était dans le secret autant que pas un, que la cour se trouva dans de nombreuses difficultés à mon endroit. On appréhendait que je ne m’échappasse, ou que mon entretien ne fût très coûteux et n’occasionnât une famine. Quelquefois on décidait de me laisser mourir de faim, ou, du moins, de me lancer au visage et aux mains des flèches empoisonnées qui m’auraient dépêché promptement. Mais on réfléchissait que la putréfaction d’un si gros cadavre pourrait produire la peste dans la capitale et, probablement, une contagion dans tout le royaume. Au milieu de ces délibérations, plusieurs officiers de l’armée se présentèrent à la porte de la grande salle du conseil, et deux d’entre eux ayant été admis, ils rendirent compte de ma conduite envers les six criminels mentionnés plus haut : ce qui fit sur l’esprit de Sa Majesté et de tout le conseil une impression si favorable pour moi, qu’un édit impérial fut publié, obligeant tous les villages, dans un rayon de neuf cents yards2 autour de la cité, à fournir chaque matin six bœufs, quarante moutons et d’autres provisions pour mon entretien, avec une quantité proportionnée de pain, de vin et autres liqueurs ; pour le juste payement de quoi Sa Majesté donna des assignations sur son trésor. Ce prince, en effet, vit surtout du revenu de ses domaines personnels. Ce n’est que rarement, et dans les grandes occasions, qu’il lève des subsides sur ses sujets, lesquels sont tenus de le suivre à la guerre à leurs frais. On me monta aussi une maison de six cents personnes pour me servir ; on leur allouait une pension pour leur dépense de bouche, et des tentes très commodes leur furent dressées de chaque côté de ma porte. On ordonna également que trois cents tailleurs me feraient un vêtement complet, à la mode du pays ; que six des plus grands savants de Sa Majesté s’emploieraient à m’instruire dans leur langue, et enfin que les chevaux de l’empereur, ceux de la noblesse et des régiments des gardes seraient fréquemment exercés devant moi pour les accoutumer à ma vue. Tous ces ordres furent exécutés ponctuellement ; et, au bout de trois semaines, j’avais fait de grands progrès dans la connaissance de leur langage. Pendant ce temps, l’empereur m’honora fréquemment de ses visites. Il aimait à assister mes maîtres dans leurs leçons. Nous commencions déjà à entretenir ensemble des sortes de conversation. Les premiers mots que j’appris furent pour exprimer mon désir qu’il lui plut de me donner la liberté ; ce que je lui répétais tous les jours à genoux. La réponse était, autant que je pouvais la saisir, que cela devait être une affaire de temps ; qu’on n’y pouvait songer sans l’avis de son conseil, et que d’abord je devais lumos kelmin pesso desmar lon emposo, c’est-à-dire jurer de rester en paix avec lui et son royaume ; que, cependant, je serais traité avec la plus grande bienveillance. Puis il me conseilla d’acquérir, par ma patience et la discrétion de ma conduite, son estime et celle de ses sujets. Il me demanda de ne pas m’offenser s’il donnait des ordres à certains officiers spéciaux à l’effet de me visiter ; car je portais probablement sur moi différentes armes, qui devaient nécessairement être dangereuses, si elles étaient en rapport avec la masse si prodigieuse de ma personne. Je lui dis que Sa Majesté serait satisfaite, car j’étais prêt à me dépouiller et à retourner mes poches devant elle. Je m’exprimais moitié en paroles et moitié en gestes. Il répliqua que, suivant les lois du royaume, il fallait que je fusse visité par deux de ses officiers ; qu’il savait que cela ne pouvait se faire sans que j’y consentisse et m’y prêtasse ; mais qu’il avait une si bonne opinion de ma générosité et de ma justice qu’il remettrait leurs personnes en mes mains ; que tout ce qu’ils me prendraient me serait rendu lorsque je quitterais le pays, ou payé au prix que je fixerais moi-même. Je pris dans mes mains les deux officiers et les mis d’abord dans les poches de mon habit, puis dans toutes les autres poches que j’avais, excepté mes deux goussets et une autre poche secrète que je ne me souciais pas de voir fouiller et où je gardais quelques bagatelles indispensables, mais sans importance pour tout autre que pour moi. Dans l’un de mes goussets était une montre d’argent, et dans l’autre une petite quantité d’or dans ma bourse. Ces messieurs avaient sur eux des plumes, de l’encre et du papier. Ils firent de tout ce qu’ils virent un inventaire exact ; et, quand ils eurent terminé, ils me demandèrent de les déposer à terre pour aller le remettre à l’empereur. Cet inventaire, que j’ai plus tard traduit en anglais, était, mot pour mot, comme suit :

« Imprimis. Dans la poche droite de l’habit du grand homme-montagne — car c’est ainsi que je rends les mots quinbus flestrin — après les plus strictes recherches, nous n’avons trouvé qu’un grand morceau de toile grossière, d’une dimension suffisante pour servir de tapis de pied dans la principale salle de parade de Votre Majesté. Dans la poche

gauche, nous avons vu un énorme coffre d’argent, avec un couvercle de même métal, que nous, commissaires, nous n’avons pas été capables de lever. Nous avons demandé qu’il fût ouvert, et l’un de nous y étant entré s’est trouvé jusqu’à mi-jambe dans une sorte de poussière, dont une partie nous vola à la face et nous fit éternuer à plusieurs reprises. Dans la poche droite de sa veste, nous avons trouvé une prodigieuse liasse de substances noires et blanches, repliées l’une sur l’autre, de la grosseur de trois hommes, attachées d’un câble solide et marquées de figures noires que nous supposons humblement être de l’écriture ; chaque lettre est presque aussi large que la paume de nos mains. Dans la gauche, il y avait une sorte de machine, du dos de laquelle se détachaient vingt longues perches, ressemblant aux palissades qui sont devant la cour de Votre Majesté ; c’est avec cela que l’homme-montagne se peigne la tête, croyons-nous, car nous lui avons épargné nos questions en bien des circonstances, parce que nous trouvions beaucoup de difficulté à nous faire comprendre de lui. Dans la grande poche du côté droit de son couvre-milieu — c’est ainsi que je traduis le mot ranfu-lo, par lequel ils désignaient mes culottes, — nous avons vu une colonne de fer creux, de la hauteur d’un homme environ, attachée à une forte pièce de charpente plus grosse que la colonne ; sur un côté de cette colonne étaient fixées d’énormes pièces de fer en saillie et de formes étranges : nous ne savons ce que peut être cet objet. Dans la poche gauche, une autre machine du même genre. Dans la petite poche de droite, il y avait plusieurs pièces rondes et plates de métal blanc et rouge, de différentes tailles ; quelques-unes des blanches, qui semblaient être de l’argent, étaient si grandes et si lourdes que nous pouvions à peine les soulever, mon collègue et moi. Dans la poche gauche se trouvaient deux colonnes noires de forme irrégulière ; nous ne pouvions qu’avec difficulté en atteindre le sommet, lorsque nous étions au fond de sa poche. L’une d’elles était enveloppée et paraissait d’une seule pièce ; mais, à l’extrémité supérieure de l’autre, on voyait un corps rond et blanc environ deux fois gros comme nos têtes. Dans chacune de ces colonnes était enfermée une prodigieuse plaque d’acier que, suivant nos ordres, nous l’obligeâmes à nous montrer, parce que nous craignions que ce ne fussent des engins dangereux. Il les sortit de leurs étuis et nous dit que dans son pays il avait l’habitude de se raser la barbe avec l’une et de couper sa viande avec l’autre. Il y avait deux poches dans lesquelles nous ne pouvions entrer : il les appelait ses goussets. C’étaient deux grandes fentes pratiquées dans le haut de son couvre-milieu, mais tenues étroitement fermées par la pression de son ventre. En dehors du gousset droit pendait une grande chaîne d’argent, avec une merveilleuse espèce de machine au fond. Nous lui avons commandé de tirer tout ce qui était au bout de cette chaîne. Cela semblait être un globe moitié d’argent, moitié de quelque métal transparent ; car du côté transparent nous vîmes certaines figures étranges dessinées en cercle, et comme nous pensions les toucher, nous trouvâmes nos doigts arrêtés par ce corps translucide. Il mit cette machine à nos oreilles ; et elle faisait un bruit continuel, semblable à celui d’un moulin à eau. Nous supposons que c’est ou quelque animal inconnu, ou le dieu qu’il adore ; mais nous penchons vers la dernière opinion, parce qu’il nous assura — si nous l’avons bien compris, car il s’exprimait très imparfaitement — qu’il faisait rarement rien sans le consulter. Il l’appelait son oracle et disait qu’il lui indiquait le temps pour toutes les actions de sa vie. Du gousset gauche, il tira un filet presque assez grand pour un pêcheur, mais arrangé pour s’ouvrir et se fermer comme une bourse, et qui lui servait à cet usage : nous y avons trouvé plusieurs pièces massives d’un métal jaune qui, si c’est de l’or vrai, doivent avoir une valeur immense.
« Ayant ainsi, en exécution des commandements de Votre Majesté, visité soigneusement toutes ses poches, nous avons observé autour de sa taille une ceinture faite de la peau de quelque animal prodigieux, et d’où pendait, à gauche, une épée de la longueur de cinq hommes, et, à droite, un sac ou une poche divisée en deux compartiments, capables chacun de contenir trois des sujets de Votre Majesté. Dans un de ces compartiments se trouvaient plusieurs globes ou boules, d’un métal extrêmement lourd, de la grosseur de nos têtes environ, et qu’une main vigoureuse seule pouvait soulever. L’autre compartiment contenait un tas d’une espèce de graines noires, ni très volumineuses ni très lourdes, car nous pouvions en tenir plus de cinquante à la fois dans le creux de nos mains.
« Tel est l’inventaire exact de ce que nous avons trouvé sur le corps de l’homme-montagne, lequel nous a traités avec une grande politesse et le respect dû aux commissaires de Votre Majesté. Signé et scellé le quatrième jour de la quatre-vingt-neuvième lune du règne prospère de Votre Majesté.
« CLEFRIN FRELOCK.
« MARSI FRELOCK. »

Lorsque cet inventaire eut été lu à l’empereur, il me demanda, bien qu’en termes fort doux, de livrer les différents articles qui y étaient portés. Il demanda d’abord mon sabre, que je détachai avec le fourreau et tout ce qui y tenait. En même temps il avait ordonné à trois mille hommes de ses meilleures troupes, qui formaient ce jour-là son escorte, de m’entourer à distance avec leurs arcs et leurs flèches prêts à servir ; mais je ne m’en aperçus pas, tellement mes yeux étaient fixés sur Sa Majesté. Il voulut ensuite que je tirasse mon sabre, qui, bien qu’un peu taché de rouille par l’eau de la mer, était presque partout extrêmement brillant. Je le fis, et aussitôt tous les soldats poussèrent un cri qui tenait de la surprise et de la terreur ; car le soleil luisait dans un ciel clair, et la réflexion les éblouissait, pendant que je brandissais l’arme de çà et de là dans ma main. Sa Majesté, qui est un prince très magnanime, fut moins intimidé que je m’y serais attendu. Il m’ordonna de remettre l’arme au fourreau et de la jeter à terre aussi doucement que je le pourrais, à environ six pieds du bout de ma chaîne. La chose qu’il me réclama ensuite fut une des colonnes creuses de fer : par là, il voulait dire mes pistolets. J’en sortis un, et, sur le désir qu’il m’en témoigna, je lui en expliquai l’usage aussi bien que je le pus ; puis le chargeant seulement à poudre — la fermeture hermétique de mon sac avait empêché ma poudre d’être mouillée par la mer, ce qui est un accident contre lequel les moins prudents prennent des précautions spéciales — j’avertis d’abord l’empereur de ne pas s’éffrayer, et je tirai en l’air. Ici l’étonnement fut beaucoup plus grand qu’à la vue du sabre. Des centaines tombèrent à la renverse, comme s’ils avaient été tués sur le coup. L’empereur lui-même, encore qu’il restât debout et de pied ferme, ne put de quelque temps recouvrer son sang-froid. Je livrai mes deux pistolets comme j’avais fait de mon sabre, et ensuite mon sac de balles et de poudre. Je le priai de tenir celle-ci loin du feu, parce qu’elle s’enflammerait à la moindre étincelle et ferait sauter en l’air son palais impérial. Je livrai également ma montre, que l’empereur était très curieux de voir. Il commanda à deux des plus grands soldats de sa garde de la porter à une perche sur leurs épaules, comme font les camionneurs en Angleterre pour un baril de bière. Il était stupéfait du bruit continuel qu’elle faisait et du mouvement de l’aiguille qui marque les minutes, mouvement qu’il distinguait aisément, car leur vue est beaucoup plus perçante que la nôtre. Il demanda là-dessus l’opinion de ses savants, qui ne s’accordèrent pas et restèrent loin de la vérité, comme le lecteur peut l’imaginer sans que je le lui dise. Je donnai ensuite ma monnaie d’argent et de cuivre, ma bourse contenant neuf grosses pièces d’or et quelques autres de valeur moindre ; mon couteau et mon rasoir, mon peigne et ma tabatière d’argent, mon mouchoir et mon journal. Mon sabre, mes pistolets et mon sac à poudre furent transportés sur des voitures dans les magasins de Sa Majesté ; mais le reste me fut rendu.

J’avais, comme je l’ai déjà fait remarquer, une poche particulière qui échappa aux recherches, et dans laquelle étaient une paire de lunettes — dont je me sers quelquefois à cause de la faiblesse de mes yeux, — un télescope de poche et quelques autres petites commodités. Comme cela n’avait aucune importance pour l’empereur, je ne me crus pas obligé en honneur de le lui découvrir, d’autant plus que je craignais que cela ne se perdît ou ne se gâtât si je courais la chance de m’en dessaisir.


CHAPITRE III
L’auteur divertit l’empereur et la noblesse des deux sexes d’une manière très peu commune. — Description des divertissements de la cour de Lilliput. — On accorde à l’auteur sa liberté à certaines conditions.
MA douceur et ma bonne conduite m’avaient si bien concilié l’empereur et sa cour, et même l’armée et le peuple en général, que je commençais à concevoir l’espérance de recouvrer bientôt ma liberté. Je pris tous les moyens possibles de cultiver cette favorable disposition. Les naturels en arrivaient insensiblement à ne plus tant redouter quelque danger de ma part. Parfois je me couchais à terre, et j’en laissais cinq ou six danser sur ma main. A la fin, les garçons et les filles se risquaient à venir jouer à cache-cache dans mes cheveux. J’avais maintenant fait de grands progrès à comprendre et à parler leur langue. Un jour, l’empereur eut l’idée de m’amuser par différents spectacles forains, dans lesquels cette nation surpasse toutes celles que j’ai connues pour l’adresse et la magnificence. Aucun ne me divertit autant que les exercices des danseurs de corde, exécutés sur un mince fil blanc de deux pieds de long à peu près, et à douze pouces au-dessus du sol. C’est un sujet sur lequel je demanderai au lecteur d’avoir la patience de me laisser m’étendre un peu.Ce divertissement n’est pratiqué que par ceux qui aspirent aux grands emplois et aux hautes faveurs de la cour. Ils sont formés à cet art dès leur jeunesse, sans avoir toujours une naissance noble ou une éducation libérale. Lorsqu’une grande charge est vacante, soit par suite de mort, soit par suite de disgrâce — ce qui arrive souvent, — cinq ou six de ces candidats pétitionnent auprès de l’empereur pour être autorisés à donner à Sa Majesté et à la cour le divertissement d’une danse sur la corde ; et celui qui saute le plus haut sans tomber obtient la charge vacante. Très souvent, les principaux ministres eux-mêmes reçoivent l’ordre de montrer leur habileté et de convaincre l’empereur qu’ils n’ont pas perdu leur talent. Flinmap, le trésorier, a la réputation de faire sur la corde raide une cabriole plus haute d’un pouce au moins qu’aucun autre seigneur dans tout l’empire. Je l’ai vu faire le saut périlleux plusieurs fois de suite sur une table fixée à une corde qui n’est pas plus grosse que de la ficelle ordinaire d’Angleterre. Mon ami Reldresal, premier secrétaire des affaires étrangères, est, à mon avis, et si je ne suis pas partial, le second après le trésorier. Les autres officiers se valent à peu près les uns les autres.
Ces divertissements occasionnent souvent des accidents funestes, et l’histoire en rapporte un grand nombre. J’ai moi-même vu deux ou trois candidats se briser un membre. Mais le danger est beaucoup plus grand lorsque ce sont les ministres qui reçoivent l’ordre de montrer leur dextérité ; car, en s’efforçant de se surpasser eux-mêmes ainsi que leurs rivaux, ils font de tels efforts qu’il n’y en a guère aucun qui n’ait été victime d’une chute, et que certains en ont fait deux ou trois. On m’a assuré qu’une année ou deux avant mon arrivée, Flinmap se serait infailliblement cassé le cou, si l’un des coussins du roi, qui se trouvait par hasard à cet endroit-là, n’eût amorti la violence de sa chute.
Il y a aussi un autre divertissement qui ne se donne que devant l’empereur, l’impératrice et le premier ministre, en certaines occasions déterminées. L’empereur place sur la table trois fins fils de soie, longs de six pouces : l’un est bleu, l’autre rouge et le troisième vert. Ces fils sont proposés en prix aux personnes que l’empereur désire distinguer par une marque particulière de sa faveur. La cérémonie se fait dans la grande salle de parade de Sa Majesté. Les candidats y doivent subir une épreuve d’adresse bien différente de l’autre, et telle que je n’ai observé dans aucune autre contrée de l’ancien ou du nouveau continent rien qui y ressemblât, même de loin. L’empereur tient dans ses mains un bâton dont les bouts sont parallèles à l’horizon, et les candidats, s’avançant un par un, tantôt sautent par-dessus le bâton, tantôt se glissent dessous, en avant et en arrière, à plusieurs reprises, selon que le bâton s’avance ou se retire. Quelquefois l’empereur tient un des bouts du bâton, et son premier ministre l’autre ; quelquefois le ministre le manœuvre à lui seul. Celui qui s’acquitte de cet exercice avec le plus d’agilité, et qui continue le plus longtemps à sauter et à se glisser, reçoit pour récompense la soie de couleur bleue ; la rouge se donne au second, et la verte au troisième. Tous la portent deux fois roulée autour du corps ; et l’on voit peu de grands personnages à la cour qui ne soient décorés d’une de ces ceintures.

Les chevaux de l’armée et ceux des écuries royales, ayant été chaque jour menés devant moi, n’étaient plus intimidés. Ils venaient jusqu’à mes pieds sans faire d’écart. Les cavaliers les enlevaient par-dessus ma main que j’étendais sur le sol ; et même un des piqueurs de l’empereur, montant un cheval de taille, franchit mon pied, soulier et tout ; ce qui était vraiment un saut prodigieux. J’eus un jour la bonne fortune de divertir l’empereur d’une manière tout à fait extraordinaire. Je le priai de me faire apporter plusieurs bâtons de deux pieds de haut et de la grosseur d’une canne ordinaire. Sa Majesté commanda aussitôt à un maître des forêts de donner les instructions nécessaires, et, le lendemain matin, six forestiers arrivèrent avec autant de chariots, tirés par huit chevaux chacun. Je pris neuf de ces bâtons, et, les fichant solidement en terre de façon à former une figure quadrangulaire de deux pieds et demi en carré, j’en pris quatre autres que j’attachai parallèlement entre eux à chaque coin, à environ deux pieds du sol ; puis je liai mon mouchoir de poche aux neuf bâtons qui étaient dressés debout, et le tendis de tous les côtés, jusqu’à ce qu’il fût aussi raide que la peau d’un tambour ; les quatre bâtons parallèles, élevés d’environ cinq pouces au-dessus du mouchoir, servaient de parapets de chaque côté. Lorsque j’eus fini mon ouvrage, je demandai à l’empereur de laisser un détachement de ses meilleures troupes de cavalerie venir s’exercer sur cette plaine. Sa Majesté approuva l’idée, et je pris dans ma main un par un les soldats à cheval, et en armes, avec les officiers qui devaient les faire manœuvrer. Dès qu’ils eurent pris leurs rangs, ils se divisèrent en deux corps, firent la petite guerre de tirailleurs, décochèrent des flèches sans pointe, tirèrent leurs sabres, s’enfuirent et poursuivirent, attaquèrent et se retirèrent, bref déployèrent la plus belle discipline militaire que j’aie jamais vue. Les bâtons parallèles les empêchaient, eux et leurs chevaux, de tomber de dessus la scène. L’empereur fut si enchanté qu’il ordonna de répéter ces divertissements pendant plusieurs jours. Il voulut même une fois être enlevé, lui aussi, et commander les troupes ; et il persuada, non sans beaucoup de peine, à l’impératrice de me laisser la tenir, dans sa chaise fermée, à deux yards de la scène, d’où elle pouvait avoir une vue complète et d’ensemble de toute la représentation. J’eus la bonne fortune qu’aucun accident n’arrivât dans le cours de ces divertissements. Une fois seulement, un cheval fougueux, qui appartenait à un des capitaines, fit en piaffant un trou dans mon mouchoir ; et, son pied ayant glissé, il se renversa avec son cavalier ; mais je les relevai immédiatement l’un et l’autre, et, couvrant le trou d’une main, de l’autre, je déposai les soldats à terre, de la même manière que je les avais fait monter. Le cheval qui était tombé eut une foulure de l’épaule gauche, mais le cavalier ne fut pas blessé. Je raccommodai mon mouchoir aussi bien que je le pus ; mais je ne voulus plus désormais me fier à sa solidité pour de si dangereuses expériences.
Deux ou trois jours avant ma mise en liberté, pendant que j’amusais la cour par ce genre d’exercice, il arriva un exprès pour informer Sa Majesté que quelques-uns de ses sujets, en passant à cheval près de l’endroit où l’on s’était emparé de moi, avaient vu un grand corps noir gisant à terre, de formes très bizarres, avec des bords circulaires couvrant un espace aussi grand que la chambre à coucher de Sa Majesté, et se relevant au milieu de la hauteur d’un homme ; ce n’était pas une créature vivante, comme ils le supposaient d’abord, car cela restait sur l’herbe sans mouvement. Quelques-uns d’entre eux en avaient fait plusieurs fois le tour en marchant ; puis, grimpant sur les épaules les uns des autres, ils en avaient atteint le sommet, qui était plat et uni, et ils avaient reconnu, en frappant l’objet du pied, qu’il était creux à l’intérieur ; ils avaient pensé, humblement et sauf erreur, que ce pouvait être quelque chose appartenant à l’homme-montagne ; et, s’il plaisait à Sa Majesté, ils se chargeraient de l’apporter avec cinq chevaux seulement. Je reconnus aussitôt ce qu’ils voulaient dire, et cette nouvelle me causa de la joie au cœur. Il paraît qu’en arrivant à la côte, après notre naufrage j’étais tellement troublé, qu’avant d’être parvenu à l’endroit où je m’endormis, mon chapeau, que j’avais attaché à ma tête avec un cordon pour ramer plus facilement, et que j’avais enfoncé sur mes oreilles pendant tout le temps que je nageais, était tombé lorsque j’avais déjà touché terre ; le cordon, j’imagine, s’était rompu par quelque accident dont je ne m’étais pas aperçu ; mais je crus alors que mon chapeau s’était perdu en mer. Je suppliai Sa Majesté impériale de donner des ordres pour qu’on me l’apportât le plus tôt possible, lui en expliquant l’usage et la nature. Le lendemain, les voituriers arrivèrent avec ; mais il n’était pas en très bon état. Ils avaient percé deux trous dans les ailes, à un pouce et demi du bord, et passé dans ces trous deux crochets ; ces crochets étaient attachés au harnais par une longue corde, et c’est ainsi que mon chapeau avait été traîné pendant plus d’un demi-mille anglais. Mais comme le terrain est, dans ce pays, extrêmement uni et de niveau, il reçut moins d’avaries que je m’y attendais.


Deux jours après cette aventure, l’empereur, ayant donné l’ordre à cette partie de son armée dont les quartiers sont dans la capitale ou aux environs de se tenir prête, eut l’idée de se divertir d’une manière fort singulière. Il me demanda de me tenir comme un colosse de Rhodes, les jambes aussi écartées que je le pourrais sans me gêner. Il ordonna ensuite à son général — vieux chef expérimenté qui me protégeait beaucoup — de former ses troupes en rangs serrés et de les faire défiler sous moi, l’infanterie par vingt-quatre de front, et la cavalerie par seize, tambours battants, enseignes déployées et piques en avant. Ce corps d’armée se composait de trois mille fantassins et de mille chevaux. Sa Majesté ordonna, sous peine de mort, que tous les soldats observassent, pendant le défilé, la plus stricte bienséance envers ma personne ; ce qui, toutefois, ne put empêcher quelques-uns des plus jeunes officiers de lever les yeux en passant au-dessous de moi : et, pour confesser la vérité, mes culottes étaient à ce moment en si mauvais état qu’elles laissaient voir de quoi rire et admirer à la fois.
J’avais envoyé tant de mémoires et de pétitions pour ma liberté qu’à la fin Sa Majesté posa la question, d’abord en conseil de cabinet, puis en plein conseil d’État. Personne ne parla contre, excepté Skyresh Bolgolam, auquel il plaisait, sans aucune provocation de ma part, d’être mon mortel ennemi. Mais l’affaire fut votée, malgré ses efforts, par tout le reste de l’assemblée et confirmée par l’empereur. Ce ministre était galbet, ou amiral du royaume, fort avant dans la confiance de son maître, avec une grande connaissance des affaires, mais d’un caractère morose et aigre. Cependant il fut à la fin amené à donner son adhésion ; mais il obtint que les articles et conditions qui régleraient ma mise en liberté, et que je devais accepter sous serment, seraient rédigés par lui. Skyresh Bolgolam en personne m’apporta ces articles, accompagné de deux sous-secrétaires et de plusieurs personnes de distinction. Après qu’on en eut donné lecture, on me demanda d’en jurer l’observation, d’abord à la façon de mon pays, et ensuite d’après le mode prescrit par leurs lois, qui consistait à me tenir le pied droit dans la main gauche, à mettre le doigt du milieu de ma main droite sur le sommet de ma tête, et mon pouce sur le bout supérieur de mon oreille droite. Mais, comme le lecteur peut être curieux d’avoir quelque idée du style et des expressions particulières à ce peuple, aussi bien que de connaître les articles en vertu desquels je recouvrai ma liberté, j’ai fait la traduction de tout le document, mot pour mot, autant du moins que j’en étais capable, et je l’offre ici au public.
Golbasto Momaren Evlame Gurdilo Shefin Mully Ully Gue, très puissant empereur de Lilliput, délices et terreurs de l’univers, dont les États, grands de cinq mille blustrugs, — environ douze milles de circonférence — s’étendent jusqu’aux extrémités du globe ; monarque de tous les monarques, plus grand que les fils des hommes ; dont les pieds foulent le centre, et dont la tête frappe le soleil ; qui, d’un signe de tête, fait trembler les genoux des princes de la terre ; aimable comme le printemps, bienfaisant comme l’été, abondant comme l’automne, terrible comme l’hiver. Sa Majesté très sublime propose à l’homme-montagne, récemment arrivé dans nos célestes États, les articles suivants que, par un serment solennel, il s’obligera à observer :
1° L’homme-montagne ne quittera pas nos États sans licence de nous, donnée sous notre grand sceau.
2° Il ne se permettra, pas d’entrer dans notre capitale sans notre ordre exprès ; et, dans ce cas, les habitants seront prévenus deux heures d’avance de se tenir renfermés chez eux.
3° Ledit homme-montagne limitera ses promenades à nos principales grandes routes et ne cherchera pas à se promener ou à se coucher dans les prairies et les champs de blé.
4° En se promenant sur lesdites routes, il aura le plus grand, soin de ne pas marcher sur le corps d’aucun de nos affectionnés sujets, ou sur leurs chevaux et voitures ; et il ne prendra aucun de nos sujets dans ses mains sans leur consentement.
5° Si une dépêche exige une célérité extraordinaire, l’homme-montagne sera obligé de porter dans sa poche le messager et son cheval sur une distance de six journées de chemin, une fois toutes les lunes, et, en cas de besoin, de ramener ledit messager sain et sauf en notre impériale présence.
6° Il sera notre allié contre nos ennemis de l’île de Blefuscu et fera tous ses efforts pour détruire leur flotte, qui se prépare maintenant à nous envahir.
7° Ledit homme-montagne, à ses heures de loisir, aidera et assistera nos ouvriers, en leur prêtant secours pour lever certaines grosses pierres destinées à couronner le mur de notre principal pare et d’autres de nos bâtiments royaux.
8° Ledit homme-montagne, dans le cours de deux lunes, remettra un relevé exact de la circonférence de nos États, en en faisant le tour par la côte et en comptant le nombre de ses pas.
Finalement, sur son serment solennel d’observer tous les articles ci-dessus, ledit homme-montagne recevra une allocation quotidienne de vivres et de boissons suffisante pour l’entretien de 1,724 de nos sujets, avec libre accès auprès de notre personne et autres marques de notre faveur. Donné en notre palais, à Belfaborac le douzième jour de la quatre-vingt-onzième lune de notre règne.

Je souscrivis à ces articles et les jurai avec beaucoup de joie et de satisfaction, bien que quelques-uns d’entre eux ne fussent pas aussi honorables que j’eusse pu le désirer ; ce qui venait uniquement de la malice de Skyresh Bolgolam, le grand amiral. Aussitôt, on ouvrit les cadenas de mes chaînes, et je me trouvai complètement libre. L’empereur lui-même, en personne, me fit l’honneur d’être près de moi pendant toute la cérémonie. Je reconnus les faveurs de Sa Majesté en me prosternant à ses pieds. Mais il me commanda de me lever ; et, après beaucoup de paroles gracieuses, que je ne répéterai pas pour échapper au reproche de vanité, il ajouta qu’il espérait que je me montrerais un serviteur utile, et que je mériterais toutes les faveurs qu’il m’avait déjà accordées, ou qu’il m’accorderait à l’avenir.
Le lecteur voudra bien remarquer que, dans le dernier article relatif à ma libération, l’empereur stipule qu’il m’allouera une quantité de vivres et de boissons suffisante pour l’entretien de 1,724 Lilliputiens. Quelque temps après, je demandai à un ami, à la cour, comment on était arrivé à fixer ce nombre précis. Il me dit que les mathématiciens de Sa Majesté ayant pris la hauteur de mon corps à l’aide d’un quart de cercle et ayant trouvé qu’elle surpassait celle du leur dans la proportion de douze à un, ils en avaient conclu, d’après la similitude de leurs corps et du mien, que le mien devait contenir au moins 1,724 des leurs, et, par conséquent, exigeait autant de nourriture qu’il en fallait pour entretenir pareil nombre de Lilliputiens. Le lecteur peut par là se faire une idée de l’esprit ingénieux de ce peuple, aussi bien que de la sage et exacte économie d’un si. grand prince.


CHAPITRE IV
Description de Mildendo, capitale de Lilliput, et du palais de l’empereur, — Conversation entre l’auteur et un premier secrétaire sur les affaires de cet empire. — Offre faite par l’auteur de servir l’empereur dans ses guerres.
LA première requête que je présentai après avoir obtenu ma liberté fut d’être autorisé à voir Mildendo, la capitale. L’empereur me l’accorda sans difficulté, mais avec recommandation spéciale de ne faire aucun dommage ni aux habitants ni à leurs maisons. Le peuple fut averti par une proclamation de mon dessein de visiter la ville. Elle est entourée d’une muraille qui a deux pieds et demi de haut et au moins onze pouces de large, de sorte qu’on peut y faire passer en toute sécurité une voiture et des chevaux ; elle est flanquée de grosses tours de dix pieds en dix pieds. J’enjambai la grande porte de l’ouest et traversai, tout doucement et en me glissant de côté, les deux rues principales, n’ayant que ma veste courte, de peur d’endommager les rebords des toits et les toits eux-mêmes avec les pans de mon habit. Je m’avançai avec la plus grande circonspection, pour éviter de marcher sur les traînards qui pouvaient s’être attardés dans les rues, bien que les ordres les plus sévères enjoignissent à chacun de rester chez soi, à ses risques et périls. Les fenêtres des greniers et le sommet des maisons étaient tellement couverts de spectateurs que je ne crois pas avoir vu dans tous mes voyages de cité plus populeuse. Elle fait un carré régulier, chaque côté de la muraille ayant cinq cents pieds de long. Les deux grandes rues, qui se coupent à angles droits et partagent la ville en quatre quartiers, sont larges de cinq pieds. Les petites rues et ruelles, dans lesquelles je ne pouvais entrer, mais où je jetais un coup d’œil en passant, ont de douze à dix-huit pouces. La ville peut contenir cinq cent mille âmes : les maisons ont de trois à cinq étages : les boutiques et les marchés sont bien approvisionnés.
Le palais de l’empereur est au centre de la cité, au point d’intersection des deux grandes rues. Il est entouré d’une muraille de deux pieds de haut, à vingt pieds de distance de l’édifice. J’obtins de Sa Majesté la permission d’enjamber cette muraille, et, grâce à la largeur de l’espace qui la sépare du palais, je pus facilement examiner celui-ci de tous côtés. La cour extérieure est un carré de quarante pieds et comprend deux autres cours. C’est dans la plus reculée de ces cours que sont les appartements royaux. Je souhaitais beaucoup les voir ; mais je trouvai la chose extrêmement difficile, car les grandes portes qui conduisent d’un square à l’autre n’avaient que dix-huit pouces de haut sur sept de large. D’un autre côté, les bâtiments de la cour extérieure étaient hauts de cinq pieds au moins, et il m’était impossible de les enjamber sans causer des dommages infinis à la masse de la bâtisse, bien que les murs fussent solidement construits en pierres de taille et eussent quatre pouces d’épaisseur. Cependant l’empereur avait un grand désir que je visse les magnificences de son palais. Je pus le faire enfin, mais seulement au bout de trois jours, que j’employai à couper avec mon couteau les plus grands arbres du parc royal, à environ cent yards de la ville. Avec ces arbres je fis deux escabeaux, chacun d’environ trois pieds de haut et assez fort pour porter mon poids. Le peuple fut averti une seconde fois, et je traversai de nouveau la cité jusqu’ au palais, en portant mes escabeaux. Lorsque je fus arrivé près d’un des côtés de la cour extérieure, je me mis debout sur un escabeau et pris l’autre à la main ; j’enlevai celui-ci par-dessus le toit et le déposai doucement dans l’espace qui séparait la première cour de la seconde et qui avait huit pieds de large. J’enjambai alors l’édifice très commodément, en passant d’un escabeau sur l’autre ; et je retirai à moi le premier escabeau avec un bâton armé d’un crochet. Grâce à cette invention, je pénétrai jusque dans la cour la plus intérieure ; là, me couchant sur le côté, j’appliquai mon visage aux fenêtres de l’étage du milieu, qu’on avait laissées ouvertes à dessein, et j’aperçus les appartements les plus splendides qu’on puisse imaginer. Je vis, dans les différentes parties du palais qu’ils habitaient, l’impératrice et les jeunes princes entourés de leurs principaux serviteurs. Sa Majesté impériale voulut bien me sourire très gracieusement et me donner, par une fenêtre, sa main à baiser.
Je ne présenterai pas ici au lecteur d’autres descriptions de ce genre, parce que ce serait anticiper sur un ouvrage plus considérable pour lequel je les réserve et qui est maintenant presque prêt à être mis sous la presse. Il contiendra une histoire générale de l’empire, depuis sa fondation, à travers une longue succession de princes ; avec un détail particulier de leurs guerres, de leur politique, de leurs lois, de leur science et de leur religion ; leurs plantes et leurs animaux ; leurs mœurs et coutumes originales, et d’autres matières très curieuses et très utiles. Mais à présent je n’ai pour objet principal que de raconter les événements et les affaires qui intéressèrent le public ou moi, pendant un séjour d’environ neuf mois que je fis dans cet empire.
Un matin, il y avait peut-être une quinzaine que j’avais obtenu ma liberté, Reldresal, principal secrétaire des affaires privées — tel est le titre qu’on lui donne, — vint chez moi, suivi d’un seul serviteur. Il ordonna à sa voiture d’attendre à quelque distance et me pria de lui accorder une heure d’audience. J’y consentis avec empressement, en raison de sa qualité et de ses mérites personnels, aussi bien que de tous les bons offices qu’il m’avait rendus pendant que je sollicitais à la cour. Je lui offris de me coucher à terre, afin que ses paroles atteignissent plus facilement mon oreille ; mais il préféra me laisser le prendre dans ma main pendant notre conversation. Il commença par des compliments sur ma mise en liberté. Il pouvait, dit-il, s’en attribuer un peu le mérite ; mais il ajouta cependant que, sans l’état actuel des choses à la cour, j’aurais bien pu ne pas l’obtenir sitôt. — « Car, dit-il, quelque florissante que puisse paraître aux étrangers la situation où nous nous trouvons, nous sommes travaillés de deux maux redoutables, une faction violente à l’intérieur, et, à l’extérieur, le danger d’être envahi par un ennemi très puissant. Quant au premier, il faut que vous sachiez que, depuis plus de soixante-dix lunes, il y a dans cet empire deux partis en lutte, sous les noms de Tramecksan et de Slamecksan, ainsi appelés à cause des talons hauts et des talons bas de leurs souliers, par lesquels ils se distinguent. On allègue, il est vrai, que les talons hauts sont plus conformes à notre ancienne constitution ; mais, quoi qu’il en soit, Sa Majesté a décidé de ne faire usage que de talons bas dans l’administration du gouvernement et dans toutes les charges à la nomination de la couronne, comme il ne se peut que vous ne l’ayez observé. Vous aurez aussi remarqué en particulier que les talons impériaux de Sa Majesté sont plus bas d’un drurr au moins que tous ceux de la cour. — Le drurr est une mesure qui équivaut à peu près à la quatorzième partie du pouce. — L’animosité entre ces partis est montée si haut que les membres de l’un ne veulent ni manger, ni boire, ni parler avec les membres de l’autre. Nous comptons que les Tramecksan, ou talons hauts, nous sont supérieurs en nombre ; mais le pouvoir est tout entier de notre côté. Nous craignons que Son Altesse impériale l’héritier de la couronne n’ait quelque inclination vers les talons. hauts ; du moins est-il facile de s’apercevoir qu’un de ses talons est plus haut que l’autre, ce qui le fait clocher en marchant. Et maintenant, au milieu de ces discordes intestines, nous sommes menacés d’une invasion de la part de l’île de Blefuscu, qui est l’autre grand empire de l’univers, presque aussi étendu et aussi puissant que celui de Sa Majesté. Car, pour ce qui est de ce que nous vous avons entendu affirmer, qu’il y a d’autres royaumes et États dans le monde, habités par des créatures humaines aussi grosses que vous, nos philosophes en doutent fort, et ils supposeraient plutôt que vous êtes tombé de la lune, ou d’une des étoiles ; en effet, il est certain que cent mortels de votre dimension détruiraient en peu de temps tous les fruits et tout le bétail des États de Sa Majesté ; et, d’un autre côté, nos histoires, qui embrassent une période de six mille lunes, ne font mention d’aucune autre région que dès deux grands empires de Lilliput et de Blefuscu. Ces deux puissantes nations, comme j’allais vous le dire, sont engagées dans une guerre acharnée depuis trente-six lunes. Elle a commencé dans les circonstances suivantes. Tout le monde est d’accord que la manière primitive de casser les œufs avant de les manger est de les casser par le gros bout ; mais le grand-père de Sa Majesté actuelle, lorsqu’il était enfant, se coupa un doigt en cassant suivant l’ancienne mode un œuf qu’il allait manger. Sur quoi l’empereur, son père, publia un édit prescrivant à tous ses sujets, sous des peines sévères, de casser leurs œufs par le petit bout. Cette loi irrita tellement le peuple que nos histoires nous racontent qu’elle souleva six rébellions, dans lesquelles un empereur perdit la vie, et un autre la couronne. Ces troubles civils ont toujours été fomentés par les monarques de Blefuscu ; et, lorsqu’ils étaient réprimés, c’était toujours vers cet empire que les exilés fuyaient pour trouver un refuge. On compte que onze mille personnes ont, en différents temps, souffert la mort plutôt que de se soumettre à casser leurs œufs par le petit bout. On a publié bien des centaines de gros volumes sur cette controverse ; mais les livres des Gros-Boutiens sont depuis longtemps interdits, et la loi rend tous ceux de ce parti inhabiles à remplir les emplois publics. Au cours de ces dissensions, les empereurs de Blefuscu ont fréquemment fait des remontrances par leurs ambassadeurs, nous accusant de créer un schisme religieux en contrevenant à une doctrine fondamentale de notre grand prophète Lustrog, dans le cinquante-quatrième chapitre du Blundecral — qui est leur Alcoran. — Cependant on considère qu’il n’y a là qu’une pure interprétation du texte, car les paroles en sont celles-ci : Tous les vrais croyants cassent leurs œufs par le bout commode. Et quel est le bout commode ? — Cela, dans mon humble opinion, me paraît laissé à la conscience de chacun, ou du moins à la décision du premier magistrat. Cependant les Gros-Boutiens exilés ont trouvé tant de crédit à la cour de l’empereur de Blefuscu, et tant d’assistance privée et d’encouragement de la part de leur parti ici, à l’intérieur, que, depuis trente-six lunes, une guerre sanglante se fait entre les deux empereurs, avec des succès divers. Pendant cette période, nous avons perdu quarante vaisseaux de premier rang et un bien plus grand nombre de navires moindres, avec trente mille de nos meilleurs marins et soldats ; et l’on compte que le dommage supporté par les ennemis est un peu plus grand que le nôtre. Néanmoins, ils viennent d’équiper une flotte nombreuse et ils se préparent à faire une descente chez nous ; et Sa Majesté impériale, ayant grande confiance en votre valeur et votre force, m’a commandé de vous présenter cet exposé de ses affaires. »


Je priai le secrétaire d’offrir mes humbles devoirs à l’empereur et de lui faire savoir que je croyais qu’il ne me conviendrait pas, à moi étranger, de me mêler à des querelles de partis ; mais que j’étais prêt, au hasard de ma vie, à défendre sa personne et ses États contre tout envahisseur.


CHAPITRE V
L’auteur, par un stratagème extraordinaire, prévient une invasion. — Un haut titre honorifique lui est conféré. — Des ambassadeurs arrivent de la part de l’empereur de Blefuscu et sollicitent la paix. — Un accident met l’appartement de l’impératrice en feu. — L’auteur travaille efficacement à sauver le reste du palais.
L’EMPIRE de Blefuscu est une île située au nord-est de Lilliput, dont elle n’est séparée que par un détroit large de huit cents yards. Je ne l’avais pas encore vue ; et quand on m’eut informé du projet d’invasion, j’évitai de me montrer sur ce point de la côte, de crainte d’être découvert par quelques-uns des navires des ennemis. Ceux-ci, en effet, n’avaient nullement connaissance de ma présence, toute relation entre les deux empires ayant été strictement défendue sous peine de mort, pour la durée de la guerre, et notre empereur ayant mis l’embargo sur tous les vaisseaux, quels qu’ils fussent. Je communiquai à Sa Majesté un plan que j’avais formé, pour saisir la flotte entière de l’ennemi, laquelle était, comme nous le savions par nos éclaireurs, à l’ancre dans le port, prête à faire voile au premier vent favorable. Je consultai les marins les plus expérimentés sur la profondeur du détroit, qu’ils avaient sondé souvent ; ils me dirent qu’au milieu, à marée haute, il avait soixante-dix glumgluffs de profondeur, ce qui fait environ six pieds en mesure européenne ; et partout ailleurs, cinquante glumgluffs au plus. Je me dirigeai vers la côte du nord-est, en face Blefuscu, et là, me couchant derrière un mamelon, je tirai mon petit télescope et j’examinai la flotte de l’ennemi à l’ancre : elle se composait de cinquante vaisseaux de ligne, à peu près, et d’un grand nombre de transports. Ensuite je revins chez moi ; et, m’étant muni d’une autorisation à cet effet, je commandai une grande longueur de câble et quantité de barres de fer les plus solides qu’il se pourrait. Le câble était à peu près aussi gros que de la ficelle, et les barres avaient la longueur et la grosseur d’une aiguille à tricoter. Je mis le câble en triple pour le rendre plus fort. Dans le même but, je tordis les barres de fer les unes autour des autres, trois par trois, et j’en recourbai les extrémités en forme d’hameçon. Après avoir ainsi fixé cinquante hameçons à autant de câbles, je retournai à la côte nord-est ; et, me dépouillant de mon habit, de mes souliers et de mes bas, j’entrai dans la mer, vêtu de mon pourpoint de cuir, environ une demi-heure avant le plein de la marée. J’avançai à gué aussi vite que je le pouvais, et, au milieu, je traversai une distance de trente yards environ à la nage, jusqu’à ce que je reprisse pied. En moins d’une demi-heure j’étais arrivé à la flotte. Les ennemis furent tellement épouvantés lorsqu’ils me virent, qu’ils sautèrent de leurs vaisseaux et nagèrent jusqu’au rivage : ils pouvaient bien être trente mille. Je pris alors mes engins, et, fixant un hameçon au trou de chacune des proues, j’attachai toutes les cordes ensemble à l’autre extrémité. Pendant que j’étais ainsi occupé, l’ennemi décochait des milliers de flèches, dont maintes s’enfoncèrent dans mes mains et mon visage. Outre l’excessive douleur que j’en ressentais, elles me gênaient beaucoup dans ma besogne. Ma plus grande appréhension était pour mes yeux ; et je les aurais infailliblement perdus, si je ne m’étais pas tout à coup avisé d’un expédient. Je gardais, entre autres petites choses utiles, une paire de lunettes dans une poche secrète qui avait, comme je l’ai déjà dit, échappé aux commissaires de l’empereur. Je la sortis et me l’attachai aussi solidement que je le pus sur le nez. Ainsi armé, je continuai hardiment mon ouvrage, malgré les flèches de l’ennemi. Il y en eut beaucoup qui frappèrent contre les verres de mes lunettes, mais sans autre effet que de les ébranler un peu. J’avais enfin accroché les hameçons. Prenant alors le nœud dans ma main, je me mis à tirer ; mais pas un des vaisseaux ne bougea, parce qu’ils étaient retenus trop fortement par leurs ancres ; de sorte que la partie la plus audacieuse de mon entreprise restait à accomplir, Je lâchai donc la corde, et, laissant les hameçons fixés aux navires, je coupai résolument avec mon couteau les câbles des ancres, tout en recevant plus de deux cents traits sur le visage et sur les mains. Enfin, je saisis le bout noué des câbles auxquels étaient attachés mes hameçons, et je tirai tout à mon aise après moi cinquante des plus gros vaisseaux de guerre de l’ennemi.
Les Blefuscudiens, qui n’avaient pas la moindre idée de ce que je voulais faire, furent d’abord confondus d’étonnement. Ils m’avaient vu couper les câbles et pensaient. que mon dessein était seulement de laisser les vaisseaux aller à la dérive, ou s’abîmer en se heurtant les uns les autres ; mais lorsqu’ils aperçurent toute la flotte s’éloignant en ordre, et qu’ils me virent tirer à un bout, ils poussèrent un cri de douleur et de désespoir tel qu’il est presque impossible de le décrire ou de l’imaginer. Une fois hors de danger, je m’arrêtai un peu pour enlever les flèches qui s’étaient enfoncées dans mes mains et mon visage, et pour me frotter du même onguent qui m’avait été donné à mon arrivée, et dont j’ai parlé déjà. Puis j’ôtai mes lunettes et attendis une heure environ que la marée se fût un peu retirée ; je passai alors le milieu du détroit à gué avec ma cargaison, et j’arrivai sain et sauf au port royal de Lilliput.
L’empereur et toute sa cour se tenaient sur le rivage, attendant l’issue de cette grande aventure. Ils virent les vaisseaux s’avancer en formant une large demi-lune ; mais ils ne pouvaient me distinguer parce que j’étais dans l’eau jusqu’à la poitrine. Pendant que je traversais le milieu du détroit, leur inquiétude augmenta, car j’avais de l’eau jusqu’au cou. L’empereur conclut que je m’étais noyé, et que la flotte ennemie s’approchait dans des intentions hostiles. Mais il fut bientôt délivré de ses craintes. Le détroit, en effet, devenait, à chaque pas que je faisais, de moins en moins profond, et je fus bientôt à portée de la voix. Alors, élevant en l’air le bout du câble qui attachait la flotte, je criai d’une voix retentissante :
« Vive le très puissant empereur de Lilliput ! » Ce grand prince me reçut, lorsque je pris terre, avec tous les éloges possibles, et me créa sur-le-champ nardac, ce qui est, chez ces peuples, le plus haut titre d’honneur.
« Vive le très puissant empereur de Lilliput ! » Ce grand prince me reçut, lorsque je pris terre, avec tous les éloges possibles, et me créa sur-le-champ nardac, ce qui est, chez ces peuples, le plus haut titre d’honneur.
Sa Majesté me témoigna le désir que je saisisse quelque autre occasion d’amener tout le reste de la marine ennemie dans ses ports. Et tellement incommensurable est l’ambition des princes, qu’il semblait ne penser à rien de moins qu’à réduire tout l’empire de Blefuscu en province, qu’il gouvernerait par un vice-roi, à exterminer les exilés Gros-Boutiens et à contraindre ces peuples à casser leurs œufs par le petit bout, mesures par lesquelles il resterait le seul souverain du monde entier. Mais je m’efforçai de le détourner de ce dessein à l’aide de quantité d’arguments tirés de considérations politiques aussi bien que de la justice, et je déclarai même nettement que je ne servirais jamais d’instrument pour réduire un peuple libre et brave à l’esclavage. Et lorsque la question fut décidée en conseil, la partie la plus sage du ministère fut de mon avis.
Cette déclaration franche et hardie était si opposée aux plans et à la politique de Sa Majesté impériale qu’elle ne put jamais me pardonner. Elle le fit entendre très habilement dans le conseil, où, me dit-on, quelques-uns des plus sages parurent, du moins par leur silence, partager mon opinion ; mais d’autres, qui étaient mes ennemis secrets, ne purent retenir certaines expressions qui me visaient et retombaient indirectement sur moi. A partir de ce moment commença, de la part de Sa Majesté et d’une coterie de ministres méchamment disposés à mon égard, une intrigue qui éclata en moins de deux mois, et qui aurait pu finir par ma perte absolue. Tellement les plus grands services rendus aux princes ont peu de poids, lorsqu’ils sont mis en balance avec le refus de complaire à leurs passions.
Environ trois semaines après cet exploit, arriva de Blefuscu une ambassade solennelle, avec d’humbles offres de paix. Un traité fut bientôt conclu à des conditions très avantageuses pour notre souverain, mais que j’épargnerai au lecteur. Il-y avait six ambassadeurs, avec une suite d’environ cinq cents personnes. Leur entrée fut tout à fait magnifique et conforme à la grandeur de leur maître et à l’importance de leur mission. Après la conclusion du traité, pendant les négociations duquel je leur rendis plusieurs bons offices, grâce au crédit que j’avais alors, ou du moins que je paraissais avoir à la cour, Leurs Excellences, à qui l’on avait dit confidentiellement que je m’étais montré leur ami, me firent une visite de cérémonie. Ils débutèrent par de grands compliments sur ma valeur et ma générosité, m’invitèrent à visiter leur pays au nom de l’empereur, leur maître, et me prièrent de leur donner quelques preuves de ma force prodigieuse, dont ils avaient entendu raconter tant de merveilles. Je me montrai tout prêt à leur faire plaisir ; mais je ne fatiguerai pas le lecteur de ces détails.
Lorsque j’eus pendant quelque temps diverti Leurs Excellences, à leur grande satisfaction et à leur grand étonnement, je les priai de vouloir bien me faire l’honneur de présenter mes très humbles respects à l’empereur, leur maître, qui, par le renom de ses vertus, remplissait justement le monde d’admiration, et à la royale personne duquel j’étais bien résolu à aller faire ma cour avant de retourner dans mon pays. En conséquence, la première fois que j’eus l’honneur de voir notre empereur, je lui demandai une autorisation générale d’aller visiter le monarque de Blefuscu, ce qu’il voulut bien m’accorder, mais, comme il me fut facile de le remarquer, avec beaucoup de froideur. Je n’en pouvais deviner la raison, lorsque quelqu’ un me dit à l’oreille que Flimnap et Bolgolam avaient représenté mes relations avec ces ambassadeurs comme une marque de désaffection ; ce dont mon cœur, j’en suis certain, était entièrement exempt. C’est alors pour la première fois que je commençai à me former quelque imparfaite idée des ministres et des cours. Il faut observer que ces ambassadeurs m’avaient parlé par l’intermédiaire d’un interprète. Les langues des deux empires diffèrent autant, en effet, que celles de deux nations européennes quelconques ; et chaque peuple s’enorgueillit de l’antiquité, de la beauté, de l’énergie de son propre langage, avec un mépris avoué pour celui de son voisin. Mais notre empereur, profitant de l’avantage que lui donnait la capture de leur flotte, avait obligé les ambassadeurs à présenter leurs lettres de créance et à faire leur harangue en lilliputien. Il faut d’ailleurs confesser que les importantes relations de négoce et de commerce qu’il y a entre les deux royaumes, l’hospitalité donnée continuellement et mutuellement aux exilés de l’un des États par l’autre, et la coutume de chaque empire d’envoyer les jeunes gens de la noblesse et de la haute bourgeoisie chez son voisin pour se polir par la vue du monde et la connaissance des hommes et des mœurs, font qu’il y a peu de personnes de distinction, de marins ou de marchands des provinces maritimes qui ne puissent converser dans les deux langues. C’est ce que je remarquai quelques semaines plus tard, lorsque j’allai présenter mes hommages à l’empereur de Blefuscu ; démarche qui, au milieu des grands malheurs causés par la malice de mes ennemis, se trouva être une circonstance très heureuse pour moi, comme je le rapporterai en son lieu.

Le lecteur se souvient peut-être que, lorsque je signai les articles en vertu desquels je recouvrais ma liberté, quelques-uns me déplaisaient parce qu’ils avaient un caractère trop servile ; et rien n’avait pu me forcer à m’y soumettre, que l’extrême nécessité. Mais maintenant que j’étais un nardac du plus haut rang dans cet empire, de telles besognes étaient considérées comme au-dessous de ma dignité, et l’empereur — je dois lui rendre cette justice — ne m’en dit jamais un mot. Cependant il ne s’écoula pas beaucoup de temps avant que j’eusse l’occasion de rendre à Sa Majesté ce que, moi, du moins, je crus être un service très signalé. A minuit, des milliers de gens, poussant devant ma porte des cris d’alarme, me réveillèrent en sursaut et me causèrent quelque frayeur. J’entendais le mot Burglum incessamment répété. Plusieurs personnes de la cour de l’empereur, se frayant un passage à travers la foule, vinrent me supplier de courir au palais, où l’appartement de l’impératrice était en feu, par la négligence d’une fille d’honneur qui s’était endormie en lisant un roman. En un instant, je fus debout ; on donna des ordres pour faire tenir le chemin libre devant moi, et, comme il faisait en outre clair de lune, je parvins à atteindre le palais sans marcher sur personne. Je trouvai qu’on avait déjà appliqué des échelles contre les murs de l’appartement, et qu’on avait une bonne provision de seaux ; mais l’eau était à quelque distance. Ces seaux étaient à peu près de la taille d’un grand dé à coudre, et ces pauvres gens me les faisaient passer aussi vite qu’ils le pouvaient ; mais les flammes étaient si violentes que cela ne faisait pas grand effet. J’aurais aisément pu étouffer l’incendie sous mon habit ; mais, dans ma hâte, je l’avais malheureusement laissé, et étais venu vêtu seulement d’un pourpoint de cuir. Le cas semblait absolument déplorable et désespéré ; et ce magnifique palais aurait infailliblement brûlé jusqu’au ras du sol, si, par une présence d’esprit inaccoutumée chez moi, je n’avais soudain songé à un expédient. Le soir précédent, j’avais bu abondamment d’un vin exquis appelé glimigrim — les Blefuscudiens l’appellent flunec ; mais nous passons pour posséder la meilleure qualité, — lequel est fort diurétique. Par le plus heureux hasard du monde, je ne m’en étais encore soulagé d’aucune partie. La chaleur que je ressentais en m’approchant tout près des flammes et en travaillant pour les combattre fit passer mon vin dans les urines ; et j’en répandis une telle abondance, si bien appliquée aux bons endroits, qu’en trois minutes le feu fut entièrement éteint, et que le reste de ce noble, édifice, dont la construction avait été l’ouvrage de tant de siècles, fut préservé de la destruction.

Le jour était venu sur ces entrefaites, et je retournai chez moi sans prendre le temps de présenter mes congratulations à l’empereur ; en effet, bien que je lui eusse rendu un service d’une grande importance, je ne pouvais deviner comment Sa Majesté prendrait la façon dont je l’avais fait ; car, par les lois fondamentales du royaume, c’est un crime capital, de quelque qualité que soit la personne, de faire de l’eau dans l’enceinte du palais. Je fus cependant un peu rassuré par un message de Sa Majesté, me promettant de donner des ordres au grand justicier pour m’expédier des lettres de grâce en forme, chose que, du reste, je ne pus obtenir. D’un autre côté, on m’assura confidentiellement que l’impératrice, concevant la plus grande horreur de mon action, s’était logée dans la partie du palais la plus éloignée du théâtre de l’incendie, fermement déterminée à ne jamais faire réparer ces bâtiments pour son usage ; et que, devant ses principales confidentes, elle ne pouvait s’empêcher de jurer qu’elle se vengerait.


CHAPITRE VI
Des habitants de Lilliput ; leur culture intellectuelle, leurs lois et leurs coutumes ; leur façon d’élever les enfants. — Manière dont l’auteur vivait dans ce pays. — Il fait l’apologie d’une grande dame.
BIEN que j’aie l’intention de réserver la description de cet empire pour un traité spécial, cependant je veux bien, en attendant, gratifier le lecteur curieux de quelques vues générales sur ce sujet. La taille ordinaire des naturels étant un peu au-dessous de six pouces, la proportion s’observe exactement pour tous les autres animaux, ainsi que pour les plantes et les arbres ; par exemple, les chevaux et les bœufs les plus grands varient entre quatre et cinq pouces de hauteur ; les moutons ont un pouce et demi, plus ou moins ; leurs oies sont à peu près de la grosseur d’un moineau, et ainsi de suite par une gradation descendante jusqu’aux créatures les plus petites, qui, pour moi, étaient presque invisibles ; mais la nature a approprié les yeux des Lilliputiens aux objets qu’ils sont destinés à rencontrer devant eux : ils voient avec une grande netteté, mais pas à une grande distance. Comme exemple de la force de leur vue pour les objets rapprochés, j’ai eu beaucoup de plaisir à observer un cuisinier qui plumait une alouette un peu moins grosse qu’une mouche ordinaire, et une jeune fille qui enfilait une aiguille invisible avec de la soie invisible aussi. Leurs plus grands arbres ont environ sept pieds de haut ; je parle de quelques-uns de ceux qui sont dans le grand parc royal, dont je pouvais atteindre le sommet en levant mon poing fermé. Les autres végétaux sont dans la même proportion. Mais je laisse ce calcul à l’imagination du lecteur.Je ne dirai pour le moment que peu de chose de la science, qui, depuis des siècles, fleurit chez eux dans toutes ses branches ; mais leur manière d’écrire est très particulière : ils n’écrivent ni de gauche à droite comme les Européens, ni de droite à gauche comme les Arabes, ni de haut en bas comme les Chinois ; mais obliquement, d’un coin du papier à l’autre, comme les dames d’Angleterre.
Ils enterrent leurs morts, la tête directement en bas, parce qu’ils professent la croyance que, dans onze mille lunes, les morts se relèveront ; et comme, dans cette période, la terre, qu’ils se figurent plate, se tournera sens dessus dessous, de cette manière ils se trouveront à la résurrection tout debout sur leurs pieds. Les savants parmi eux confessent l’absurdité de cette doctrine ; mais la pratique continue, en considération du vulgaire.
Il y a dans cet empire quelques lois et coutumes très singulières, et si elles n’étaient pas si directement opposées à celles de mon pays bien-aimé, je serais tenté de dire quelques mots pour les justifier. Il y aurait seulement à désirer qu’elles fussent exécutées convenablement. La première dont je ferai mention regarde les délateurs. Tous les crimes contre l’État sont punis ici avec la plus extrême sévérité ; mais si la personne accusée fait éclater son innocence pendant son procès, l’accusateur est immédiatement livré à une mort infamante ; et, sur ses biens ou ses terres, on donne à la personne innocente une compensation quadruple pour la perte de temps, le danger couru, les rigueurs de l’emprisonnement et tous les frais qu’elle a dû faire pour sa défense. Si la fortune de l’accusateur n’y suffit pas, la différence est libéralement payée par la couronne. De plus, l’empereur lui confère quelque marque publique de sa faveur, et proclamation de son innocence est faite par toute la ville.
Ils regardent l’escroquerie comme un crime plus grand que le vol et manquent rarement de le punir de mort. Car, prétendent-ils, le soin et la vigilance, unis au plus simple bon sens, suffisent à un homme pour préserver ses biens des voleurs ; mais l’honnêteté n’a pas de barrière à opposer à une habile fourberie ; et puisqu’il est nécessaire qu’il y ait constamment des opérations d’achat et de vente et des transactions à crédit, là où la fraude est permise ou tolérée, et là où il n’y a pas de lois pour la punir, le commerçant honnête est toujours dupé, et l’avantage est pour le coquin. Je me rappelle qu’une fois, intercédant auprès du souverain pour un criminel qui avait fait tort à son maître d’une grosse somme d’argent avec laquelle il s’était enfui après avoir été chargé de la toucher, il m’arriva de dire à Sa Majesté, comme raison atténuante, que ce n’était après tout qu’un abus de confiance ; mais l’empereur trouva qu’il était monstrueux de ma part d’offrir pour défense ce qui constituait la plus grande aggravation du crime ; et, à la vérité, je n’eus guère rien à lui opposer, sinon la réponse ordinaire ; que les différents peuples ont des coutumes différentes ; car je confesse que j’étais sincèrement honteux.
Quoique nous disions habituellement que les récompenses et les châtiments sont les deux pivots sur lesquels les gouvernements tournent, je n’ai jamais pu remarquer que cette maxime fût mise en pratique par aucune nation, excepté celle de Lilliput. Quiconque peut produire une preuve satisfaisante qu’il a strictement observé les lois de son pays pendant soixante-treize lunes a droit à certains privilèges, suivant sa qualité et sa condition, ainsi qu’à une somme d’argent proportionnée, tirée d’un fonds spécialement affecté à cet usage : il acquiert en outre le titre de snilpall, ou observateur de la loi, qui s’ajoute à son nom, mais ne se transmet pas à sa postérité. Et lorsque je disais que l’exécution de nos lois n’était assurée que par des châtiments, sans aucune mention de récompenses, ces peuples considéraient cela comme une prodigieuse faute de notre police. C’est pour cette raison que, dans leurs tribunaux, l’image de la justice a six yeux, deux par devant, autant par derrière et un de chaque côté, pour signifier la circonspection ; et qu’elle porte un sac plein d’or dans la main droite et une épée au fourreau dans la gauche, pour montrer qu’elle est plus disposée à récompenser qu’à punir.

Pour remplir tous les emplois, on a plus égard, dans le choix des personnes, à la moralité qu’aux grands talents. En effet, puisqu’il faut aux hommes un gouvernement, ils croient que la commune mesure de l’intelligence humaine est toujours appropriée à une fonction ou à une autre, et que la Providence n’a jamais voulu faire de l’administration des affaires publiques un mystère compréhensible seulement pour un petit nombre de personnes d’un génie sublime, dont il naît rarement trois en un siècle. Ils supposent, au contraire, que la vérité, la justice, la tempérance et autres qualités semblables sont à la portée de tous les hommes ; et que la pratique de ces vertus, aidée de l’expérience et de la bonne volonté, donne à tout homme le talent nécessaire pour servir son pays, excepté dans les choses qui exigent des études spéciales. Mais ils pensent que le défaut de vertus morales est si loin d’être suppléé par les dons supérieurs de l’esprit, que jamais aucun emploi ne doit être confié à des mains aussi dangereuses que celles des personnes qui sont ainsi faites ; et que, d’ailleurs, les erreurs commises par ignorance et dans une intention vertueuse ne sauraient avoir des conséquences aussi funestes pour le bien public que les pratiques d’un homme corrompu par nature et doué de grands talents pour organiser, multiplier et défendre ses corruptions.
De la même manière, le fait de ne pas croire à une Providence divine rend un homme incapable d’occuper aucune charge. En effet, puisque les rois se proclament eux-mêmes les députés de la Providence, les Lilliputiens pensent que rien ne saurait être plus absurde de la part d’un prince que d’employer des hommes qui nient l’autorité en vertu de laquelle il agit lui-même.
En rapportant ces lois et celles qui vont suivre, je désire qu’on comprenne bien que je ne parle que des institutions originales, et non des corruptions abominablement scandaleuses dans lesquelles ces peuples sont tombés par suite de la nature dégénérée de l’homme. Ainsi il faut que le lecteur remarque que cette infâme pratique d’acquérir de grands emplois en dansant sur la corde, ou des marques de faveur et de distinction en sautant par-dessus un bâton et en se glissant par-dessous, fut d’abord introduite par le grand-père de l’empereur actuellement régnant, et portée au point où elle est aujourd’hui par l’accroissement qu’ont graduellement pris les partis et les factions.
L’ingratitude est chez eux un crime capital, comme nous lisons qu’elle le fut dans quelques autres pays. Ils raisonnent ainsi sur ce sujet : quiconque paye son bienfaiteur en lui faisant du mal doit nécessairement être l’ennemi commun des autres hommes à qui il n’a nulle obligation, et, par conséquent, un tel homme n’est pas digne de vivre.
Leurs idées sur les devoirs des parents et des enfants diffèrent extrêmement des nôtres. En effet, comme l’union du mâle et de la femelle est fondée sur la grande loi de la nature en vertu de laquelle les espèces se propagent et se perpétuent, les Lilliputiens veulent absolument que les hommes et les femmes s’unissent, comme les autres animaux, par des motifs de concupiscence, et que leur tendresse envers leurs petits procède du même principe naturel ; pour cette raison, ils n’admettent jamais qu’un enfant ait des obligations quelconques à son père pour l’avoir engendré, ou à sa mère pour l’avoir mis au monde, — chose qui n’est pas, si l’on considère les misères de la vie humaine, un bienfait en soi, et que les parents n’ont pas non plus l’intention de conférer comme tel, leurs pensées étant, dans les rencontres amoureuses, occupées tout autrement. En s’appuyant sur ces arguments et d’autres semblables, ils sont d’avis que les parents sont les dernières personnes à qui l’éducation de leurs propres enfants doive être confiée ; en conséquence, ils ont dans chaque ville des écoles publiques où tous les parents, excepté les villageois et les ouvriers, sont obligés d’envoyer leurs petits enfants des deux sexes pour y être nourris et élevés lorsqu’ils sont arrivés à l’âge de vingt lunes, moment où l’on suppose qu’ils ont quelques rudiments de docilité. Ces écoles sont de genres différents, appropriés aux différentes positions sociales et aux différents sexes. Ils ont des professeurs très habiles à préparer les enfants pour le genre de vie qui convient au rang de leurs parents aussi bien qu’à leurs propres capacités et inclinations. Je dirai quelques mots d’abord des écoles pour les enfants mâles, puis de celles qui sont destinées aux petites filles.
Les écoles pour les mâles de naissance noble ou illustre sont pourvues de professeurs graves et instruits, et de nombreux suppléants. Les habits et la nourriture des enfants sont simples et sans apprêt. Ils sont élevés dans des principes d’honneur, de justice, de courage, de modestie, de clémence, de religion et d’amour pour leur pays ; on les occupe toujours à quelque travail, excepté pendant les repas et le sommeil, qui durent très peu, et deux heures de récréation consacrées à des exercices corporels. Des hommes les habillent jusqu’à ce qu’ils aient quatre ans ; ils sont alors obligés de s’habiller eux-mêmes, quelle que soit la grandeur de leur naissance. Les servantes, qu’on prend d’un âge qui répond, toute proportion gardée, à l’âge de cinquante ans chez nous, ne remplissent que les plus basses fonctions. On ne permet jamais aux enfants de s’entretenir avec les domestiques ; ils vont, en groupes plus ou moins nombreux, prendre leurs récréations, et toujours en présence d’un professeur ou d’un de ses suppléants. On évite ainsi ces premières et si mauvaises impressions de dévergondage et de vice, auxquelles nos enfants sont exposés. Leurs parents ont la permission de les voir deux fois par an seulement ; la visite ne doit durer qu’une heure ; ils sont autorisés à embrasser l’enfant à l’arrivée et au départ ; mais un professeur est toujours là, dans ces occasions, pour les empêcher de chuchoter à l’oreille, d’employer des termes affectueux et caressants, et d’apporter en cadeau aucun jouet, bonbon, ou autre chose semblable.
Si la famille néglige de payer la pension due pour l’éducation et l’entretien d’un enfant, la somme est levée directement par les officiers de l’empereur.
Les écoles pour les enfants des gentilshommes de moindre qualité, des marchands, des trafiquants et artisans sont, toute proportion gardée, administrées de la même manière ; seulement les enfants destinés à des métiers sont mis en apprentissage au dehors à l’âge de onze ans, tandis que ceux des personnes de qualité continuent leurs exercices jusqu’à quinze, ce qui équivaut à vingt et un chez nous ; mais la réclusion où on les tient se relâche graduellement pendant les trois dernières années.
Dans les établissements de filles, les jeunes demoiselles de qualité sont élevées à peu près comme les garçons, si ce n’est qu’elles sont habillées par de respectables domestiques de leur sexe ; mais toujours en présence d’un professeur ou suppléant, jusqu’à ce qu’elles soient arrivées à s’habiller elles-mêmes, ce qu’elles font à cinq ans. Et si l’on s’aperçoit que ces bonnes se permettent jamais d’entretenir les petites filles d’histoires terribles ou absurdes, ou des vulgaires sottises ordinaires aux femmes de chambre de chez nous, elles sont fouettées trois fois publiquement par la ville, emprisonnées pendant un an, et bannies pour la vie dans la partie la plus désolée du pays. De cette façon, les jeunes demoiselles ont autant de honte que les hommes d’être poltronnes et niaises ; elles méprisent tous les ornements de la personne, hors la décence et la propreté. Je n’ai pas remarqué que la différence des sexes causât aucune différence dans l’éducation, si ce n’est que les exercices des filles n’étaient pas tout à fait aussi violents, qu’on leur donnait quelques règles relatives à la vie domestique et qu’on exigeait d’elles une moindre étendue de connaissances. Ils ont d’ailleurs pour maxime que, parmi les gens de qualité, la femme doit être toujours une compagne raisonnable et aimable, puisqu’elle ne peut être toujours jeune. Lorsque les filles ont quinze ans, ce qui est pour elles l’âge de se marier, leurs parents ou tuteurs les emmènent à la maison, en témoignant la plus grande gratitude aux professeurs, et rarement sans qu’il y ait des larmes de versées par la jeune personne et ses compagnes.

Dans les écoles destinées aux filles d’un rang inférieur, on enseigne aux enfants tous les genres de travaux propres à leur sexe et à leurs diverses positions sociales. Celles qu’on veut mettre en apprentissage sont congédiées à l’âge de sept ans ; les autres restent jusqu’à onze.
Les familles de la classe inférieure qui ont des enfants à ces écoles sont obligées, outre la pension annuelle, qui est aussi minime que possible, de donner à l’économe de l’école une petite portion de leurs gains mensuels, pour constituer une dot à l’enfant. Les dépenses de tous les parents sont ainsi limitées par la loi. Les Lilliputiens pensent, en effet, que rien ne saurait être plus injuste que de permettre aux gens de mettre des enfants au monde en satisfaisant leurs propres appétits et de laisser ensuite au public la charge de les entretenir. Quant aux personnes de qualité, elles donnent caution qu’une certaine somme, en rapport avec leur condition, sera attribuée à chaque enfant ; et ces fonds sont toujours administrés avec économie et la plus exacte justice.
Les villageois et les ouvriers agricoles gardent leurs enfants chez eux ; car, comme ils n’ont qu’à labourer et à cultiver la terre, leur éducation est de peu d’importance pour le public. Mais ceux d’entre eux qui sont vieux ou malades sont entretenus par les hôpitaux, la mendicité étant un métier inconnu dans cet empire.
Le lecteur sera peut-être bien aise de trouver ici quelques détails sur mes domestiques et sur ma manière de vivre dans ce pays pendant les neuf mois et treize jours que j’y restai. Ayant la tête tournée vers la mécanique, et y étant d’ailleurs forcé par la nécessité, je m’étais fait, avec les plus gros arbres du parc royal, une table et une chaise assez commodes. Deux cents couturières furent employées à me confectionner des chemises et le linge de mon lit et de ma table, le tout de la plus forte et de la plus grosse toile qu’elles purent trouver ; encore durent-elles la reployer en plusieurs doubles, car la plus épaisse était considérablement plus fine que de la mousseline. Leur toile a ordinairement trois pouces de largeur et forme des pièces de trois pieds de long. Les couturières me prirent mesure pendant que j’étais étendu à terre ; l’une s’était placée à mon cou, et l’autre au pli de ma jambe, avec une forte corde tendue que chacune tenait par un bout, tandis qu’une troisième mesurait la longueur de la corde à l’aide d’une règle longue d’un pouce. Elles mesurèrent ensuite mon pouce droit et n’eurent besoin de rien de plus ; car, calculant mathématiquement que deux tours de pouce font un tour de poignet, et ainsi de suite pour le cou et pour la ceinture, et s’aidant en outre de ma vieille chemise qu’elles étendirent à terre devant elles comme un patron, elles m’équipèrent juste à ma taille. Trois cents tailleurs furent de même employés à me faire des vêtements ; mais ils eurent une autre invention pour me prendre mesure. Je m’agenouillai ; ils soulevèrent une échelle de manière à en appuyer une des extrémités à terre et l’autre contre mon cou ; sur cette échelle l’un d’eux monta et laissa tomber un fil à plomb de mon col jusqu’au plancher, ce qui donna juste la longueur de mon habit. Pour ma veste et mes manches, je les mesurai moi-même. Lorsque mes vêtements furent finis — et ils se firent chez moi, car aucune de leurs maisons n’eût été capable de les contenir, — ils ressemblaient à ces tapis que les dames d’Angleterre font avec des bouts de chiffon, si ce n’est qu’ils n’étaient pas multicolores.

J’avais, pour me préparer mes aliments, trois cents cuisiniers, dans de petites cabanes commodes, bâties autour de ma maison, et où ils demeuraient, eux et leurs familles. Chacun de ces cuisiniers me préparait deux plats. Je prenais dans ma main vingt garçons et les plaçais sur la table ; cent autres faisaient le service en bas, à terre, les uns avec des plats de viande, les autres avec des barils de vin et d’autres liqueurs qu’ils portaient sur leurs épaules au moyen de bretelles ; et les garçons d’en dessus hissaient très ingénieusement ces vivres, à mesure que j’en avais besoin, à l’aide de certaines cordes, comme nous tirons en Europe le seau d’un puits. Un de leurs plats de viande faisait une bonne bouchée, et un baril de leur boisson une gorgée raisonnable. Leur mouton le cède au nôtre ; mais leur bœuf est excellent. J’ai eu un aloyau si gros que j’ai été forcé d’en faire trois coups de dent : le cas est rare. Mes serviteurs s’étonnaient de me voir le manger tout entier, sans ôter les os, comme nous faisons dans notre pays d’une aile d’alouette. J’avalais ordinairement leurs oies et leurs dindons d’une seule bouchée, et je dois avouer qu’ils sont bien supérieurs aux nôtres. De leurs volailles de plus petite taille, je pouvais en prendre à la fois vingt ou trente à la pointe de mon couteau.

Un jour, Sa Majesté l’empereur, ayant été renseigné sur ma manière de vivre, manifesta le désir que lui et sa royale compagne, avec les jeunes princes du sang de l’un et l’autre sexe, pussent avoir le bonheur — c’est ainsi qu’il lui plut de s’exprimer — de dîner avec moi. Ils vinrent donc, et je les plaçai, dans leurs fauteuils de gala, sur ma table, droit en face de moi, avec leurs gardes autour d’eux. Flimnap, le grand trésorier, était aussi présent, avec le bâton blanc, insigne de sa charge. Je remarquai qu’il me regardait d’un air malveillant ; mais je ne fis pas semblant de m’en apercevoir, et je mangeai plus qu’à l’ordinaire, en l’honneur de mon cher pays, aussi bien que pour remplir la cour d’admiration. J’ai des raisons particulières de croire que cette visite de Sa Majesté donna à Flimnap une occasion de me rendre de mauvais offices auprès de son maître. Ce ministre avait toujours été mon ennemi secret, quoiqu’il me fît ostensiblement plus de caresses que son humeur morose n’en comportait d’ordinaire. Il représenta à l’empereur la pénurie de son trésor, disant qu’il était forcé d’emprunter de l’argent à gros intérêt ; que les bons de l’Échiquier étaient tombés à neuf pour cent au-dessous du pair ; que j’avais déjà coûté à Sa Majesté plus d’un million et demi de sprugs — la plus grosse de leurs monnaies d’or, de la dimension d’une paillette environ — et qu’en somme il serait sage à l’empereur de saisir la première occasion convenable de me renvoyer.
Je suis obligé ici de défendre la réputation d’une excellente dame, qui a eu à souffrir innocemment à mon sujet. Il prit fantaisie au trésorier d’être jaloux de sa femme, par suite de la malice de quelques mauvaises langues qui lui dirent que Sa Grâce avait conçu une violente passion pour ma personne ; le bruit qu’elle était venue une fois secrètement chez moi courut même pendant quelque temps et fit scandale à la cour. Mais je déclare que c’est là la calomnie la plus infâme, sans aucun autre fondement que les marques innocentes de franche amitié qu’il plaisait à Sa Grâce de me donner. J’avoue qu’elle est souvent venue à ma maison, mais toujours publiquement, et jamais sans qu’il y eût dans son carrosse trois autres personnes, qui étaient ordinairement sa sœur, sa petite fille et quelque amie particulière ; mais ceci lui était commun avec beaucoup de dames de la cour. Et j’en appelle encore à tous mes serviteurs : ont-ils jamais, en aucun temps, vu un carrosse à ma porte, sans savoir quelles personnes étaient dedans ? En de telles occasions, lorsqu’un domestique m’avait averti, ma coutume était d’aller immédiatement à la porte, et, après avoir présenté mes hommages, de prendre bien soigneusement dans mes mains le carrosse avec deux chevaux — car s’il y avait six chevaux, le postillon en dételait toujours quatre — et de les placer sur une table où j’avais fixé un rebord mobile de forme circulaire et haut de cinq pouces, pour prévenir les accidents. J’ai souvent eu à la fois sur ma table quatre carrosses attelés remplis de monde, pendant que j’étais assis sur ma chaise, penchant mon visage vers eux ; et si je causais avec la compagnie d’un carrosse, les cochers faisaient doucement faire aux autres le tour de ma table en attendant. J’ai passé mainte après-midi très agréable dans ces conversations. Mais je défie le trésorier et ses deux délateurs — je veux les nommer, qu’ils s’en arrangent comme ils pourront, — Clustril et Drunlo, de prouver que personne soit jamais venu chez moi incognito, excepté le secrétaire Reldresal, qui était envoyé par commandement exprès de Sa Majesté impériale, comme je l’ai rapporté plus haut. Je n’aurais pas insisté si longtemps sur ce détail, si ce n’était une question qui touche de si près la réputation d’une grande dame, pour ne rien dire de la mienne, quoique j’eusse alors l’honneur d’être nardac, ce que le trésorier lui-même n’est pas ; car tout le monde sait qu’il n’est que glumglum, titre inférieur d’un degré, comme celui de marquis l’est à celui de duc en Angleterre ; j’avoue cependant qu’il avait le pas sur moi par le droit de sa charge. Ces faux avis, dont j’eus plus tard connaissance par un hasard qu’il serait hors de propos de raconter, furent cause que pendant quelque temps le trésorier fit à sa femme mauvais visage, et à moi pis encore ; Il fut enfin détrompé et se réconcilia avec elle ; mais je n’en perdis pas moins tout crédit auprès de lui et je vis bientôt mes intérêts de plus en plus compromis auprès de l’empereur lui-même, qui se laissait véritablement trop gouverner par ce favori.


CHAPITRE VII
L’auteur, apprenant qu’on avait formé le dessein de l’accuser de haute trahison, s’échappe et se réfugie à Blefuscu. — Accueil qu’il y reçoit.
AVANT de commencer à faire le récit de la façon dont je quittai ce royaume, il peut être à propos d’informer le lecteur d’une intrigue secrète qui, depuis deux mois, se formait contre moi.Jusqu’alors j’avais été toute ma vie étranger aux cours, d’où m’écartait la bassesse de ma condition. J’avais, à la vérité, entendu dire et lu assez de choses sur le caractère des grands princes et des ministres ; mais je ne m’étais jamais attendu à en voir de si terribles effets dans un pays si reculé et gouverné, à ce que je pensais, par des maximes bien différentes de celles d’Europe.
Comme je prenais mes dispositions pour aller faire ma visite à l’empereur de Blefuscu, un personnage considérable de la cour, à qui j’avais rendu de grands services à une époque où il avait encouru le plus violent déplaisir de Sa Majesté impériale, vint à ma maison très secrètement, le soir, dans une chaise fermée, et, sans faire connaître son nom, demanda à être reçu. Les porteurs furent congédiés. Je mis la chaise contenant Sa Seigneurie dans la poche de mon habit ; puis, après avoir donné l’ordre à un serviteur de confiance de dire que j’étais indisposé et couché, je fermai la porte de la maison, plaçai la chaise sur ma table suivant ma coutume, et m’assis auprès. Lorsque les salutations ordinaires eurent été échangées, comme je remarquais que la physionomie de Sa Seigneurie était pleine d’inquiétude et que je lui en demandais la raison, il me pria de vouloir bien l’écouter avec patience dans une question qui intéressait de très près mon honneur et ma vie. Il me fit alors le discours qui suit, et dont je pris note dès qu’il m’eut quitté :
« Il faut que vous sachiez, dit-il, que plusieurs comités du conseil ont été dernièrement convoqués de la façon la plus secrète à votre sujet ; et il n’y a que deux jours que Sa Majesté s’est arrêtée à une résolution définitive.
« Vous avez très bien vu que Skyresh Bolgolam (galbet, ou grand amiral) est votre ennemi mortel presque depuis votre arrivée. Les premières raisons, je ne les connais pas ; mais sa haine s’est accrue depuis votre grand succès contre Blefuscu, par lequel sa gloire d’amiral s’est trouvée fort obscurcie. Ce seigneur a dressé, de concert avec Flimnap, le grand trésorier, dont l’inimitié contre vous est notoire à cause de sa femme ; Limtoc, le général ; Lalcon, le chambellan, et Balmuff, le grand justicier, les articles d’un acte d’accusation contre vous, pour haute trahison et autres crimes capitaux. »
Ce préambule me fit tellement perdre patience, conscient que j’étais de mon innocence et de mes mérites, que j’allais l’interrompre, lorsqu’il me supplia de garder le silence et continua ainsi :
« Par reconnaissance pour les faveurs dont j’ai été l’objet de votre part, je me suis procuré les détails de toute l’affaire et une copie des articles ; en quoi je risque ma tête pour votre service. »
ACTE D’ACCUSATION CONTRE QUINBUS FLESTRIN, L’HOMME-MONTAGNE.
Article premier.
Attendu que, par un statut fait pendant le règne de S.M.I. Calin Deffar Plune, il est ordonné que quiconque fera de l’eau dans l’enceinte du palais royal sera passible des peines et pénalités du crime de lèse-majesté ; que, nonobstant, ledit Quinbus Flestrin, en ouverte violation de ladite loi, sous couleur d’étouffer le feu allumé dans l’appartement de la très chère épouse impériale de Sa Majesté, a malicieusement, traîtreusement et diaboliquement, par la décharge de son urine, éteint ledit feu allumé dans ledit appartement se trouvant et étant dans l’enceinte dudit palais royal contre le statut prévoyant ce cas, etc., contre le devoir, etc.
Article 2.
Que ledit Quinbus Flestrin ayant amené la flotte impériale de Blefuscu dans le port royal et ayant ensuite reçu l’ordre de Sa Majesté impériale de saisir tous les autres navires dudit empire de Blefuscu, de réduire cet empire en une province qui serait gouvernée par un vice-roi, et de détruire et mettre à mort, non seulement les exilés Gros-Boutiens, mais aussi tous les gens de cet empire qui n’abandoneraient pas immédiatement l’hérésie gros-boutienne ; lui, ledit Flestrin, comme un traître félon envers Sa très propice et très sereine Majesté impériale, a fait requête d’être dispensé dudit service, sous prétexte de répugnance à forcer les consciences et à détruire les libertés et la vie de gens innocents.
Article 3.
Que, certains ambassadeurs étant arrivés de la cour de Blefuscu pour solliciter la paix à la cour de Sa Majesté, lui, ledit Flestrin, a, comme un traître félon, aidé, soutenu, encouragé et diverti lesdits ambassadeurs, quoiqu’il les connût pour être les serviteurs d’un prince qui était récemment un ennemi déclaré de Sa Majesté impériale et en guerre ouverte contre ladite Majesté.
Article 4.
Que ledit Quinbus Flestrin, contre le devoir d’un fidèle sujet, se prépare maintenant à faire à la cour et dans l’empire de Blefuscu un voyage pour lequel il n’a reçu que l’autorisation verbale de Sa Majesté impériale, et que, sous couleur de ladite autorisation, il a, félonieusement et traîtreusement, l’intention de faire ledit voyage, et par là d’aider, encourager et soutenir l’empereur de Blefuscu, si récemment l’ennemi de Sa Majesté impériale susdite et en guerre ouverte avec elle...
« Il y a quelques autres articles ; mais ceux dont je viens de vous lire un extrait sont les plus importants.
« Dans les différents débats auxquels cet acte d’accusation a donné lieu, il faut avouer que Sa Majesté a montré maintes preuves de sa grande indulgence, appuyant souvent sur les services que vous lui aviez rendus, et s’efforçant d’atténuer vos crimes. Le trésorier et l’amiral insistaient pour que vous fussiez mis à mort de la façon la plus douloureuse et la plus infamante : on mettrait le feu à votre maison la nuit, et le général serait sur les lieux avec vingt mille hommes armés de flèches empoisonnées pour vous frapper au visage et aux mains ; enfin quelques-uns de vos serviteurs auraient l’ordre secret de répandre sur vos chemises et vos draps un suc vénéneux qui vous ferait bientôt lacérer votre propre chair et mourir dans les dernières tortures. Le général s’était rangé à cette opinion, de sorte qu’il y eut longtemps la majorité contre vous ; mais Sa Majesté ayant résolu, s’il était possible, d’épargner votre vie, finit par amener à ses vues le chambellan.

« Sur ces entrefaites, Reldresal, le principal secrétaire des affaires privées, qui s’est toujours montré votre véritable ami, reçut de l’empereur l’ordre de donner son avis, ce qu’il fit en conséquence ; et il justifia dans cette occasion la bonne opinion que vous avez de lui. Il admit que vos crimes étaient grands ; mais il ajouta qu’ils laissaient encore place à la clémence, la vertu la plus recommandable chez un prince, et pour laquelle Sa Majesté était si justement célèbre. Il dit que l’amitié qui existait entre vous et lui était si connue de tout le monde que le très honorable conseil pourrait peut-être le croire partial ; que, cependant, obéissant au commandement qu’il avait reçu, il exposerait ses sentiments avec liberté ; que s’il plaisait à Sa Majesté, en considération de vos services et en conformité avec ses dispositions miséricordieuses, d’épargner votre vie et de se contenter d’ordonner qu’on vous arrachât les deux yeux, il pensait humblement que, par ce moyen, la justice serait en quelque mesure satisfaite, et que tout le monde applaudirait à l’indulgence de l’empereur, aussi bien qu’aux honnêtes et généreux procédés de ceux qui ont l’honneur d’être ses conseillers ; que la perte de vos yeux ne causerait aucun dommage à votre force corporelle, par laquelle vous pourriez être encore utile à Sa Majesté ; que l’aveuglement ajoute au courage en nous cachant le danger ; que la crainte que vous aviez eue pour vos yeux avait été votre plus grand obstacle en enlevant la flotte de l’ennemi ; et qu’il vous suffirait de voir par les yeux des ministres, puisque les plus grands princes n’en font pas davantage.
« Cette proposition rencontra la plus vive opposition dans tout le conseil. Bolgolam, l’amiral, ne put conserver son sang-froid ; mais, se levant avec fureur, il dit qu’il s’étonnait que le secrétaire osât opiner pour sauver la vie d’un traître ; que toutes les raisons d’État imaginables faisaient des services que vous aviez rendus l’aggravation même de vos crimes ; que vous, qui étiez capable d’éteindre par la décharge de votre urine — ce qu’il ne rappelait qu’avec horreur — l’incendie dans les appartements de Sa Majesté l’impératrice, vous pourriez, à un autre moment, provoquer une inondation par le même moyen et noyer la ville entière ; et que la même force qui vous avait mis à même d’enlever la flotte de l’ennemi pouvait vous servir, au premier mécontentement, à la lui ramener ; qu’il avait de bonnes raisons de croire que vous étiez Gros-Boutien de cœur, et que, comme la trahison commence dans le cœur avant d’apparaître ouvertement dans les actes, il vous accusait de trahison sur ce chef, et, par conséquent, insistait pour que vous fussiez mis à mort.
« Le trésorier fut du même avis : il montra à quelles difficultés les finances de Sa Majesté étaient réduites par le fardeau de votre entretien, qu’il deviendrait bientôt impossible de soutenir ; que l’idée du secrétaire de vous arracher les yeux, loin d’être un remède à ce mal, l’augmenterait probablement, comme le prouve la pratique ordinaire d’aveugler certaines espèces de volailles qui, après cette opération, se nourrissent davantage et engraissent plus rapidement ; que Sa Sacrée Majesté et les membres du conseil, qui sont vos juges, étaient, dans leurs consciences, pleinement convaincus de votre culpabilité, ce qui était une raison suffisante pour vous condamner à mort, sans s’attarder à rechercher les preuves formelles requises par la lettre stricte de la loi.
« Mais Sa Majesté l’empereur, absolument opposé à la peine capitale, voulut bien dire gracieusement que, puisque le conseil trouvait que la perte de vos yeux était un châtiment trop doux, on pouvait en infliger quelque autre plus tard. Alors votre ami le secrétaire, ayant demandé humblement à être entendu de nouveau pour répondre aux observations du trésorier, sur les grandes dépenses que votre entretien coûtait à Sa Majesté, dit que Son Excellence, qui avait seule la disposition des revenus de Sa Majesté, pourrait facilement pourvoir à ce mal en diminuant par degrés votre train de maison et votre table ; qu’ainsi, par suite du manque de nourriture suffisante, vous deviendriez faible et languissant, perdriez votre appétit, et vous consumeriez en quelques mois ; que, d’ailleurs, la putréfaction de votre cadavre serait moins dangereuse, lorsque votre corps aurait diminué de plus de moitié ; et qu’immédiatement après votre mort, cinq ou six mille des sujets de Sa Majesté pourraient, en deux ou trois jours, détacher la chair de dessus vos os, l’emporter par charretées et l’enterrer dans des lieux lointains pour prévenir l’infection, laissant, comme un monument digne d’admiration, votre squelette à la postérité.
« C’est ainsi, grâce à la grande amitié du secrétaire pour vous, qu’on régla toute l’affaire par un compromis. Il a été strictement enjoint de garder secret le projet de vous faire graduellement mourir de faim ; mais la sentence portant qu’on vous arracherait les yeux a été entérinée dans les registres, à l’unanimité, sauf Bolgolam, qui, étant une créature de l’impératrice, était constamment poussé par Sa Majesté à insister pour obtenir votre mort ; car elle vous en a toujours voulu, à cause de l’ignoble et illégale méthode que vous avez prise pour éteindre l’incendie dans ses appartements.
« Dans trois jours, votre ami le secrétaire recevra l’ordre de se rendre à votre domicile et de lire devant vous les articles de l’acte d’accusation ; puis il vous signifiera la clémence et la faveur grande de Sa Majesté et de son conseil, qui ne vous condamnent qu’à la perte de vos yeux, ce à quoi Sa Majesté ne doute pas que vous ne vous soumettiez avec gratitude et humilité ; et vingt chirurgiens de Sa Majesté se présenteront pour veiller à ce qu’on exécute convenablement l’opération, qui se fera en décochant des flèches très aiguës dans vos prunelles pendant que vous serez étendu sur le sol.
« Je laisse à votre prudence les mesures que vous croirez devoir prendre ; mais, pour éviter les soupçons, il faut que je me retire sur-le-champ, aussi secrètement que je suis venu. »
C’est ce que fit Sa Seigneurie ; et je restai seul, accablé d’inquiétudes et de perplexités.

C’était une coutume introduite par ce prince et son ministère, — bien différente, m’a-t-on assuré, des pratiques de l’ancien temps, — que, lorsque la cour avait décrété quelque exécution cruelle pour satisfaire les ressentiments du monarque ou la malice d’un favori, l’empereur prononçât devant tout son conseil une harangue présentant sa grande clémence et sa grande bonté comme des qualités connues et proclamées par tout l’univers. Ce discours était immédiatement publié par tout le royaume, et rien ne terrifiait le peuple comme ces éloges de la miséricorde impériale ; car on avait observé que plus ces louanges étaient étendues et énergiques, plus le châtiment était inhumain et la victime innocente. En tout cas, je dois confesser que pour moi, qui n’ai jamais été destiné au métier de courtisan, j’étais si mauvais juge des choses, que je ne pus découvrir la douceur ni la grâce de cette sentence, mais que je la trouvai — à tort peut-être — plutôt rigoureuse qu’indulgente. Parfois j’avais l’idée de laisser mon procès suivre son cours ; car, bien que je ne pusse nier les faits allégués dans les différents articles, j’espérais qu’ils étaient de nature à admettre quelques circonstances atténuantes. Mais, ayant lu dans ma vie plusieurs relations de procès politiques que j’avais toujours vus se terminer dans le sens qui convenait aux juges, je n’osai pas me reposer sur une décision si dangereuse, dans une conjoncture si critique et devant de si puissants ennemis. D’autres fois, je penchais fortement vers la résistance ; car, tant que j’étais en liberté, toutes les forces de cet empire auraient eu de la peine à me réduire, et j’aurais aisément à coups de pierre mis la capitale en miettes ; mais je rejetais bientôt ce projet avec horreur, en me rappelant le serment que j’avais fait à l’empereur, les faveurs que j’avais reçues de lui et le haut titre de nardac qu’il m’avait conféré. Je n’avais pas appris assez promptement la reconnaissance que les courtisans pratiquent pour me persuader que les présentes sévérités de Sa Majesté m’acquittaient de toute obligation antérieure..
Enfin je m’arrêtai à une résolution pour laquelle il est probable que je risque d’être critiqué, et non sans raison. J’avoue, en effet, que je dois la conservation de mes yeux à mon extrême témérité et à mon manque d’expérience ; car, si j’avais alors connu le naturel des princes et des ministres, que j’ai observé depuis dans beaucoup d’autres cours, et la manière dont ils traitent des criminels moins gênants que moi, je me serais, avec une grande joie et un grand empressement, soumis à un châtiment si léger. Mais, poussé par l’impétuosité de la jeunesse et ayant l’autorisation de Sa Majesté d’aller présenter mes hommages à l’empereur de Blefuscu, je saisis cette occasion, avant que les trois jours fussent écoulés, d’envoyer à mon ami le secrétaire une lettre où je lui annonçais ma résolution de partir le matin même pour Blefuscu, conformément à la permission que j’avais obtenue ; et, sans attendre de réponse, j’allai à l’endroit de la côte où notre flotte était mouillée. Je m’emparai d’un gros vaisseau de guerre, attachai un câble à la proue et levai les ancres. Puis, je me dépouillai de mes vêtements et les mis dans le navire, ainsi que mon couvre-pieds que j’avais apporté sur mon bras ; et, tirant le tout derrière moi, j’arrivai, moitié à gué, moitié à la nage, au port royal de Blefuscu, où la population m’attendait depuis longtemps. On me prêta deux guides pour me conduire à la ville capitale, qui porte le même nom. Je les tins dans mes mains jusqu’à ce que je fusse arrivé à deux cents yards de la porte, et alors je les priai d’aller annoncer mon arrivée à un des secrétaires et de lui faire savoir que j’attendais là le bon plaisir de Sa Majesté. Au bout d’une heure environ on me fit répondre que Sa Majesté, suivie de la famille royale et des grands officiers de la cour, sortait pour me recevoir. Je m’avançai de cent yards. L’empereur et sa suite descendirent de leurs chevaux, l’impératrice et les dames de leurs carrosses, et je ne remarquai point qu’ils eussent aucune peur ou inquiétude. Je me couchai à terre pour baiser la main de Sa Majesté et de l’impératrice. Je dis à Sa Majesté que j’étais venu selon ma promesse et avec le congé de l’empereur, mon maître, pour avoir l’honneur de voir un si puissant monarque, et lui offrir tous les services qui dépendraient de moi et s’accorderaient avec mes devoirs envers mon prince, sans dire un mot de ma disgrâce, parce que je n’en avais, jusque-là, reçu aucune notification régulière, et que je pouvais me considérer comme complètement ignorant d’un semblable dessein. D’un autre côté, je ne pouvais raisonnablement croire que l’empereur découvrirait son secret tant que je serais hors de son pouvoir ; en quoi, cependant, il parut bientôt que je me trompais.
Je n’ennuierai pas le lecteur du récit détaillé de ma réception à cette cour. Elle fut en rapport avec la générosité d’un si grand prince. Je ne parlerai pas non plus de l’embarras où je me trouvai par suite du manque de maison et de lit, ce qui me força à coucher par terre, enveloppé dans mon couvre-pieds.


CHAPITRE VIII
L’auteur, par un heureux accident, trouve le moyen de quitter Blefuscu, et, après quelques difficultés revient sain et sauf dans son pays.
TROIS jours après mon arrivée, comme je me promenais par curiosité sur la côte nord-est de l’île, je remarquai, à environ une demi-lieue en mer, quelque chose qui ressemblait à une chaloupe renversée. Je retirai mes souliers et mes bas, et, m’avançant dans la mer l’espace de deux ou trois cents yards, je vis que l’objet se rapprochait sous l’impulsion de la marée, et je reconnus alors clairement que c’était une vraie chaloupe, arrachée sans doute par une tempête à quelque navire. Je revins sur-le-champ à la ville et je priai Sa Majesté impériale de me prêter vingt des plus gros vaisseaux qui lui restaient après la perte de sa flotte, et trois mille marins sous le commandement de son vice-amiral. Cette flotte fit le tour de la côte, tandis que je retournais par le plus court chemin à l’endroit où j’avais découvert la chaloupe. Je trouvai que la marée l’avait encore poussée plus près. Les marins étaient tous munis de cordages, que j’avais d’avance tressés ensemble pour les rendre suffisamment forts.Lorsque les vaisseaux furent arrivés, je me dépouillai de mes habits et m’avançai en marchant jusqu’à cent yards de la chaloupe ; mais là, je fus forcé de nager pour l’atteindre. Les marins me jetèrent alors une corde dont j’attachai une extrémité à un trou de l’avant du bateau et l’autre à un vaisseau de guerre. Mais je vis que tout ce que j’avais fait n’avait pas grande utilité ; car, n’ayant pas pied, je ne pouvais travailler. Dans cette nécessité, je dus nager par derrière et pousser le bateau en avant, aussi souvent que cela m’était possible, avec une de mes mains. Comme la marée me favorisait, j’avançai assez loin pour pouvoir maintenir mon menton au-dessus de l’eau et prendre pied. Je me reposai deux ou trois minutes, puis je donnai une nouvelle poussée à la chaloupe, et ainsi de suite, jusqu’à ce que la mer ne me vînt plus qu’aux aisselles. La partie la plus laborieuse de l’entreprise était dès lors accomplie. Je pris mes autres câbles, qui étaient enroulés sur un des vaisseaux, et les attachai d’abord à la chaloupe, puis à neuf des bâtiments qui m’accompagnaient. Le vent était favorable ; les marins halaient, et moi je poussais, si bien que nous arrivâmes à quarante yards du rivage. J’attendis alors la basse mer pour aller à la chaloupe à pied sec ; et là, avec l’aide de deux mille hommes munis de cordes et de machines, je réussis à la retourner sur sa quille, et je n’y trouvai que de légères avaries.
Je n’ennuierai pas le lecteur du récit des difficultés que j’eus pour amener ma chaloupe, à l’aide de certains avirons qui me prirent dix jours à fabriquer, dans le port royal de Blefuscu, où un immense concours de peuple accourut à mon arrivée, plein d’émerveillement à la vue d’un si prodigieux navire. Je dis à l’empereur que ma bonne fortune avait jeté sur mon chemin cette chaloupe, pour me porter en quelque lieu d’où je pourrais retourner dans mon pays natal ; et je priai Sa Majesté de vouloir bien donner des ordres pour que je me procurasse les matériaux nécessaires à son équipement, en même temps qu’elle m’accorderait congé de partir ; ce à quoi, après quelques tentatives pour me retenir, elle consentit.
Je m’étonnais beaucoup, pendant tout ce temps, de n’avoir entendu parler d’aucun courrier envoyé à mon sujet par notre empereur à la cour de Blefuscu. Mais plus tard on m’informa que Sa Majesté, ne s’imaginant pas que j’eusse aucunement vent de ses desseins, croyait que je n’étais allé à Blefuscu que pour tenir ma promesse, suivant la permission qu’elle m’en avait donnée, comme tout le monde le savait à la cour, et que je reviendrais au bout de quelques jours quand les formalités de ma visite seraient remplies. Mais à la fin, il s’inquiéta de ma longue absence, et, après que le trésorier et le reste de la cabale eurent été consultés, on dépêcha une personne de qualité avec la copie des articles dressés contre moi. Cet envoyé avait pour instructions de représenter au monarque de Blefuscu la grande indulgence de son maître, qui se contentait de ne me punir que de la perte de mes yeux ; que j’avais fui sa justice, et que si je ne retournais pas dans deux heures, je serais privé de mon titre de nardac et déclaré traître. L’envoyé ajouta encore qu’à fin de maintenir la paix et l’amitié entre les deux empires, son maître espérait que son frère de Blefuscu donnerait des ordres pour me faire transporter à Lilliput, pieds et poings liés, afin d’y recevoir le châtiment des traîtres.
L’empereur de Blefuscu prit trois jours pour réfléchir et envoya une réponse faite de compliments et d’excuses. Il disait que, tant qu’à m’envoyer garrotté, son frère savait que c’était impossible ; que, bien que je l’eusse privé de sa flotte, il m’avait pourtant de grandes obligations pour les nombreux bons offices que je lui avais rendus pendant les négociations de la paix ; que, cependant, ils seraient bientôt débarrassés l’un et l’autre, car j’avais trouvé sur la plage un vaisseau prodigieux, capable de me porter en mer ; qu’il avait ordonné de l’équiper avec mon aide et sous ma direction ; et qu’il espérait que, dans quelques semaines, les deux empires seraient délivrés d’un si insupportable fardeau.
Telle fut la réponse que l’envoyé rapporta à Lilliput. Le souverain de Blefuscu me raconta alors tout ce qui s’était passé, m’offrant en même temps — mais en stricte confidence — sa gracieuse protection, si je voulais rester à son service. Je le croyais sans doute sincère, mais je résolus de ne plus mettre aucune confiance dans les princes ou leurs ministres, lorsque je pourrais l’éviter ; aussi, en lui témoignant toute la reconnaissance que je lui devais pour ses intentions favorables, je le priai de m’excuser. Je lui dis que, puisque la fortune, bonne ou mauvaise, avait jeté un vaisseau sur mon chemin, j’étais déterminé à m’aventurer sur l’Océan, plutôt que d’être une occasion de différend entre deux si puissants monarques. Je ne vis pas, du reste, que l’empereur en fût aucunement mécontent ; et le hasard m’apprit ensuite qu’il était au contraire très satisfait de ma résolution, aussi bien que la plupart de ses ministres.


Ces considérations m’engagèrent à presser mon départ et à l’effectuer un peu plus tôt que je ne me le proposais d’abord. La cour, impatiente de me voir loin, s’y prêta très volontiers. Cinq cents ouvriers furent employés sous ma direction à faire deux voiles pour mon bateau, en piquant treize doubles de leur plus forte toile. Je dus prendre la peine de fabriquer les cordes et les câbles, tressant ensemble dix, vingt ou trente de leurs cordages les plus forts et les plus gros. Une grande pierre, que j’arrivai à trouver, après de longues recherches, sur le rivage de la mer, me servit d’ancre. On me donna le suif de trois cents vaches pour graisser ma chaloupe et servir à d’autres usages. J’eus une peine incroyable à abattre les plus gros arbres pour faire les rames et les mâts, bien que j’eusse l’assistance des charpentiers de navire de Sa Majesté, qui m’aidèrent à les polir, lorsque j’eus fait le gros du travail.
Au bout d’un mois environ, lorsque tout fut prêt, j’envoyai demander les ordres de Sa Majesté et prendre mon congé. L’empereur avec la famille royale sortit du palais ; je me couchai la face contre terre pour lui baiser la main, qu’il me donna très gracieusement ; l’impératrice et les jeunes princes du sang firent de même. Sa Majesté me fit présent de cinquante bourses contenant deux cents sprugs chacune, ainsi que de son portrait en pied, que je mis aussitôt dans un de mes gants pour le préserver de tout accident. Les cérémonies de mon départ furent d’ailleurs trop nombreuses pour en importuner maintenant le lecteur.
Je garnis la chaloupe des carcasses de cent bœufs et de trois cents moutons, avec du pain et de la boisson à proportion, et autant de vivres tout préparés que quatre cents cuisiniers en avaient pu fournir. Je pris avec moi six vaches et deux taureaux vivants, avec autant de brebis et de béliers, ayant l’intention de les emporter dans mon pays et d’y propager l’espèce. Pour les nourrir à bord, j’avais une bonne botte de foin et un sac de blé. J’aurais volontiers pris une douzaine des naturels, mais c’est une chose que l’empereur ne voulut jamais permettre ; et, non content de faire exactement visiter mes poches, Sa Majesté m’obligea à m’engager sur l’honneur à n’emporter aucun de ses sujets, même de leur consentement et sur leur demande.
Ayant ainsi tout préparé aussi bien que j’en étais capable, je mis à la voile le 24 septembre 1701, à six heures du matin. J’avais déjà fait à peu près quatre lieues dans la direction du nord, avec un vent de sud-est, lorsque j’aperçus, à six heures du soir, une petite île à une demi-lieue au nord-ouest environ. Je me dirigeai de ce côté et jetai l’ancre près de la côte, sous le vent ; mais l’île me parut inhabitée. Je me restaurai alors un peu et me couchai. Je dormis bien, pendant au moins six heures, je suppose, car je vis le jour paraître deux heures après mon réveil. La nuit était claire. Je déjeunai avant le lever du soleil, puis je levai l’ancre, et je gouvernai avec un vent favorable dans la même direction que j’avais suivie la veille, en me servant pour guide de ma boussole de poche. Mon intention était d’atteindre, si possible, une de ces îles que j’avais lieu de croire situées au nord-est de la terre de Van-Diemen. Je ne découvris rien ce jour-là ; mais le suivant, vers trois heures de l’après-midi, ayant, suivant mes calculs, fait vingt-quatre lieues à partir de Blefuscu, j’aperçus une voile se dirigeant vers le sud-est ; ma route était plein est. Je la hélai, mais ne pus obtenir de réponse. Cependant je vis que je gagnais sur elle, car le vent faiblissait. Je fis autant de voile que je pus, et, au bout d’une demi-heure, le navire me signala, arbora son pavillon et tira un coup de canon. Il n’est pas facile d’exprimer la joie où j’étais, à l’espoir inattendu de revoir mon pays bien-aimé et les chers gages que j’y avais laissés. Le navire diminua de voile, et je l’accostai entre cinq et six heures du soir, le 20 septembre. Mon cœur sautait dans ma poitrine en voyant les couleurs de l’Angleterre. Je mis mes vaches et mes moutons dans les poches de mon habit, et je passai à bord avec toute ma petite cargaison de vivres. Le vaisseau était un bâtiment de commerce anglais, revenant du Japon par les mers du nord et du sud ; le capitaine, M. John Biddle, de Deptford, était un homme très aimable et un excellent marin. Nous nous trouvions alors par le 30° du latitude sud. Il y avait une cinquantaine d’hommes sur le navire, et j’y rencontrai un de mes vieux. camarades, nommé Peter Williams, qui donna au capitaine de bons renseignements sur moi. Ce gentleman me traita avec bienveillance et me pria de lui faire connaître de quel endroit je venais en dernier lieu et quelle était ma destination. Je le fis en quelques mots ; mais il crut que je battais la campagne, et que les dangers que j’avais courus avaient troublé mon cerveau. Je tirai alors mes bêtes à cornes et mes moutons de ma poche, ce qui, tout en l’étonnant énormément, le convainquit clairement de ma véracité. Je lui montrai ensuite l’or que m’avait donné l’empereur de Blefuscu, ainsi que le portrait en pied de Sa Majesté et quelques autres curiosités du pays. Je lui donnai deux bourses de deux cents sprugs chacune, et lui promis, une fois arrivés en Angleterre, de lui faire présent d’une vache et d’une brebis pleines.


Je n’ennuierai pas le lecteur du récit détaillé de ce voyage, qui fut presque constamment très heureux. Nous arrivâmes aux Dunes le 13 avril 1702. Je n’eus qu’un accident : les rats du bord enlevèrent une de mes brebis ; je trouvai ses os dans un trou, très proprement nettoyés de leurs chairs. Je descendis le reste de mon bétail sain et sauf à terre, et je le mis au vert dans un jeu de boule, à Greenwich, où la finesse du gazon le poussa à se nourrir abondamment, quoique j’eusse toujours craint le contraire. Je n’aurais pas pu conserver ces animaux pendant un si long voyage, si le capitaine ne m’avait pas donné de son meilleur biscuit, qui, réduit en poudre et mêlé avec de l’eau, fit leur constante nourriture. Pendant le peu de temps que je restai en Angleterre, je fis un profit considérable en montrant mes bestiaux à beaucoup de personnes nobles et autres ; et, avant de commencer mon second voyage, je les vendis pour six cents livres. Depuis mon retour définitif, je vois que la race s’est considérablement multipliée, spécialement les moutons, qui seront, je l’espère, d’un grand avantage pour l’industrie des laines, à cause de la finesse de leurs toisons.
Je ne restai que deux mois avec ma femme et mes enfants ; car mon insatiable désir de voir des pays étrangers ne me permit pas de m’arrêter plus longtemps. Je laissai quinze cents livres à ma femme et l’établis dans une bonne maison à Redriff. J’emportai le reste de mon avoir, partie en argent, partie en marchandises, dans l’espérance d’augmenter ma fortune. L’aîné de mes oncles, John, m’avait laissé un bien-fonds, près d’Epping, d’un revenu annuel d’environ trente livres, et j’avais à long bail la taverne du Tonneau-Noir, dans Fetter-lane, qui me rapportait autant ; de sorte que je ne risquais pas de laisser ma famille à la charge de la paroisse. Mon fils Johnny, qui portait le nom de son oncle, était à l’école secondaire (grammar school) et se montrait intelligent. Ma fille Betty — qui est maintenant bien mariée et a des enfants — apprenait alors les travaux d’aiguille. Je pris congé de ma femme, de mon garçon et de ma fille, non sans larmes de part et d’autre, et je m’embarquai sur l’Aventure, vaisseau marchand de trois cents tonneaux, à destination de Surate, capitaine John Nicholas, de Liverpool, lieutenant de vaisseau. Mais le récit de cette traversée doit être renvoyé à la seconde partie de mes voyages.

CHAPITRE PREMIER
Description d’une grande tempête. — La chaloupe est envoyée à terre pour faire de l’eau. — L’auteur va avec elle afin de découvrir le pays. — Il est abandonné sur le rivage, pris par un des naturels et emporté chez un fermier. — Réception qui lui est faite et accidents divers qui lui arrivent là. — Description des habitants.
CONDAMNÉ par la nature et la fortune a une vie active et sans repos, deux mois après mon retour, le 20 juin 1702, je quittai de nouveau mon pays natal et m’embarquai aux Dunes, sur l’Aventure, capitaine John Nicholas, des Cornouailles, lieutenant de vaisseau, à destination de Surate. Nous eûmes une très bonne brise jusqu’au cap de Bonne-Espérance, où nous mouillâmes pour renouveler notre provision d’eau fraîche. Mais ayant découvert une voie d’eau, nous débarquâmes nos marchandises et nous passâmes là tout l’hiver ; car le capitaine fut atteint d’une fièvre intermittente et nous ne pûmes quitter le Cap avant la fin de mars. Nous mîmes enfin à la voile et eûmes une bonne traversée jusqu’au delà du détroit de Madagascar. Mais lorsque nous fûmes parvenus au nord de cette île, par 5° de latitude environ, les vents qui, suivant les observations, donnent, dans ces mers, du commencement de décembre au commencement de mai, une brise égale et constante, se mirent, le 19 avril, à souffler avec beaucoup de violence, et plus à l’ouest que d’ordinaire. Cela dura vingt jours de suite. Pendant ce temps, nous fûmes poussés un peu à l’est des îles Moluques, à environ 3° au nord de l’équateur, comme notre capitaine le trouva par l’estime qu’il fit le 2 mai. Le vent cessa alors, et il y eut une complète accalmie dont je ne me réjouissais pas médiocrement. Mais le capitaine, ayant l’expérience de la navigation dans ces mers, nous avertit tous de nous préparer à une tempête, laquelle, en effet, arriva le jour suivant ; car le vent du midi, appelé mousson méridional, se mit à souffler.Voyant qu’il allait probablement souffler trop fort, nous amenâmes notre voile de beaupré et nous nous tînmes prêts à serrer la misaine. Le temps devint tout à fait mauvais ; nous nous assurâmes alors que tous les canons étaient attachés solidement, et la voile d’artimon fut serrée. Le navire était tout à fait au large, de sorte que nous crûmes qu’il valait mieux chasser devant la mer que de nous mettre à la cape ou à sec. Nous prîmes un ris dans la misaine et la hissâmes ; puis nous bordâmes les écoutes d’avant en arrière. La barre était toute au vent. Le navire se comportait vaillamment. Nous amarrâmes le hale-bas de l’avant ; mais la voile se fendit. Nous amenâmes alors la vergue, rentrâmes la voile dans le navire et la débarrassâmes de tous ses agrès. C’était une tempête très violente ; la mer brisait d’une façon étrange et dangereuse. Nous halâmes sur le raban de la barre, pour aider le timonier. Nous ne voulûmes pas descendre notre mât de perroquet ; mais nous préférâmes laisser tout dehors, parce que le navire courait très bien devant la mer, et nous savions qu’avec le mât de perroquet il ne se gouvernait que mieux et filait plus rapidement ; nous avions d’ailleurs la mer libre devant nous. Lorsque la tempête fut passée, nous sortîmes la misaine et la grande voile, et nous mîmes en panne. Puis l’artimon fut hissé, ainsi que le grand et le petit hunier. Notre route était est-nord-est, et le vent sud-ouest. Nous fixâmes les amarres à tribord, nous larguâmes les bras des vergues et les balancines devers le vent, nous brassâmes sous le vent et halâmes fortement les boulines que nous amarrâmes. Nous manœuvrâmes la misaine à serrer le vent et maintînmes le navire au plus près et aussi couvert de toile qu’il pouvait le supporter.
Pendant cette tempête, qui fut suivie d’un grand vent d’ouest-sud-ouest, nous fûmes emportés, d’après mon estime, environ cinq cents lieues à l’est, de sorte que le plus vieux marin du bord ne pouvait dire dans quelle partie du monde nous étions. Nous avions encore des provisions suffisantes ; notre navire était en bon état, et tous les hommes de notre équipage étaient bien portants ; mais la crainte de manquer d’eau nous mettait dans la plus grande inquiétude. Nous pensâmes qu’il valait mieux tenir la même route, plutôt que d’incliner plus au nord, ce qui aurait pu nous porter dans les régions au nord-ouest de la Grande-Tartarie et dans la mer Glaciale.
Le 16 juin 1703, un mousse qui était sur le perroquet découvrit la terre. Le 17,nous arrivâmes en vue d’une grande île ou d’un continent — car nous ne savions lequel. Sur la côte méridionale se trouvait une petite langue de terre qui s’avançait dans la mer, et une crique trop peu profonde pour recevoir un navire de plus de cent tonneaux. Nous jetâmes l’ancre à une lieue de cette crique, et notre capitaine envoya dans la chaloupe une douzaine d’hommes bien armés, avec des vases pour l’eau, si l’on en pouvait trouver. Je demandai l’autorisation d’aller avec eux, pour voir le pays et tâcher d’y faire quelques découvertes. En arrivant à terre, nous ne vîmes ni rivière, ni source, ni aucun vestige d’habitants. Nos hommes se dispersèrent donc sur le rivage pour trouver quelque eau douce près de la mer, et moi, je m’avançai seul, à un mille3 de distance à peu près dans la direction opposée, où je remarquai que partout le pays était sec et rocheux. Je commençais à être fatigué, et, ne voyant rien qui éveillât ma curiosité, je m’en retournai doucement vers là crique. La mer était en plein devant moi, et je vis nos hommes déjà remontés dans la chaloupe et faisant force de rames vers le navire. J’étais sur le point de les héler, bien que cela n’eût pas servi à grand’chose, lorsque j’aperçus un être énorme qui marchait derrière eux dans la mer aussi vite qu’il pouvait. L’eau ne lui venait pas beaucoup au-dessus des genoux, et il faisait des enjambées prodigieuses. Mais nos hommes avaient une avance d’une demi-lieue sur lui, et, comme la mer est, dans ces parages, pleine de roches pointues, le monstre ne put atteindre le bateau. On me dit cela plus tard, car je n’osai pas rester là à attendre l’issue de l’aventure, mais je me mis à courir de toutes mes forces dans la direction où j’étais allé d’abord. Je gravis ensuite une colline escarpée, d’où je pus prendre quelque idée du pays. Je vis qu’il était partout cultivé ; mais ce qui me surprit au premier coup d’œil, ce fut la hauteur de l’herbe qui, dans les terrains paraissant destinés à produire du foin, avait environ vingt pieds.
Je tombai sur une grande route ; je crus, du moins, que c’en était une, mais ce n’était pour les habitants qu’un sentier à travers un champ d’orge. J’y marchai quelque temps ; mais je ne pouvais pas voir grand’chose de chaque côté, car le temps de la moisson approchait, et le blé s’élevait au moins à quarante pieds. Je mis une heure à atteindre l’extrémité de ce champ, qui était clos d’une haie de cent vingt pieds au moins. Pour les arbres, ils étaient de dimensions telles que je ne pus me rendre compte de leur hauteur. Il y avait un escalier de pierre à franchir pour aller de ce champ dans le champ voisin. Cet escalier avait quatre marches, et quand on les avait montées, il fallait passer par-dessus une pierre posée debout au sommet. Il me fut impossible de gravir cet escalier, parce que chaque marche avait six pieds de haut, et la pierre dressée au moins vingt. Je m’efforçais de trouver quelque trou dans la haie, lorsque j’aperçus dans le champ voisin un habitant qui s’avançait vers l’escalier. Il était de la même taille que celui que j’avais vu dans la mer à la poursuite de notre bateau. Il paraissait aussi grand que la flèche d’un clocher ordinaire, et il faisait des pas de dix yards, autant que j’en pouvais juger. Je fus frappé d’une frayeur et d’un étonnement terribles, et je courus me cacher dans le blé. De là, je le vis, au sommet de l’escalier, regarder en arrière dans le champ voisin, à droite ; je l’entendis en même temps appeler d’une voix beaucoup plus éclatante que celle qui sort d’un porte-voix ; mais le bruit se produisait si haut dans l’air, que je ne doutais pas d’abord que ce ne fût le tonnerre. Là-dessus, sept monstres, semblables à lui, s’avancèrent avec leurs faucilles en main, chacune d’elles étant à peu près de la grandeur de six faux. Ces gens n’étaient pas si bien vêtus que le premier. Ils semblaient être ses serviteurs ou ses ouvriers ; car, sur quelques mots qu’il prononça, ils allèrent couper le blé dans le champ où j’étais. Je me tenais aussi éloigné d’eux que je le pouvais ; mais je ne me mouvais qu’avec d’extrêmes difficultés. Quelquefois, en effet, les tiges de blé n’étaient pas à un pied de distance les unes des autres, de sorte que je pouvais à peine me glisser entre elles. Cependant je parvins à avancer et j’arrivai à une partie du champ où le vent et la pluie avaient couché le blé. Là, il me fut impossible de faire un pas de plus, car les tiges étaient entrelacées de telle sorte que je ne pouvais ramper à travers, et les barbes des épis tombés étaient si fortes et si pointues qu’elles perçaient mes habits et pénétraient dans ma chair. En même temps, j’entendais les moissonneurs qui n’étaient pas à cent yards derrière moi. Absolument démoralisé par tant de fatigues, tout à fait anéanti de douleur et de désespoir, je me couchai entre deux crêtes de sillons et souhaitai du fond du cœur pouvoir y finir mes jours. Je pleurai ma veuve désolée et mes enfants orphelins. Je me lamentai sur ma folie et mon entêtement, qui m’avaient fait tenter un second voyage contre l’avis de tous mes amis et parents. Dans cette terrible agitation de mon esprit, je ne pouvais m’empêcher de penser à Lilliput, dont les habitants me regardaient comme le plus grand prodige qui eût jamais paru dans le monde, où j’étais capable d’exterminer d’une main toute une flotte impériale et d’accomplir d’autres actions à jamais enregistrées dans les chroniques de cet empire, et que la postérité, malgré des millions de témoignages, ne croira qu’avec peine. Je songeai à la mortification que ce devait être pour moi de paraître aussi insignifiant chez cette nation où j’étais aujourd’hui, qu’un Lilliputien le serait chez nous ; mais je me disais que c’était là sans doute la moindre de mes infortunes, car, puisqu’on remarque que les créatures humaines sont sauvages et cruelles en proportion de leur taille, à quoi pouvais-je m’attendre, sinon à fournir un morceau à la bouche du premier de ces énormes barbares qui arriverait à me saisir ? Indubitablement les philosophes ont raison quand ils nous disent que rien n’est grand ni petit que par comparaison. La fortune aurait pu s’amuser à faire trouver aux Lilliputiens quelque nation où les hommes auraient été aussi minuscules par rapport à eux qu’ils l’étaient par rapport à moi. Et qui sait si cette gigantesque race de mortels elle-même ne pourrait pas aussi être dépassée, dans quelque lointaine partie du monde que nous n’avons pas encore découverte ?

Tout terrifié et confondu que j’étais, je ne pouvais m’empêcher de poursuivre ces tristes réflexions, lorsqu’un des moissonneurs, arrivant à dix yards du sillon où j’étais couché, me fit craindre qu’à son premier pas je ne fusse écrasé sous son pied ou coupé en deux par sa faucille. Aussi, au moment où il allait se remettre en mouvement, je criai de toute la force que la peur me donnait. L’être énorme s’arrêta court et, après avoir regardé quelque temps autour de lui, finit par me découvrir couché à terre. Il me considéra un moment, avec la circonspection de quelqu’un qui veut saisir un petit animal dangereux, de manière à n’être ni égratigné ni mordu, comme j’ai fait moi-même quelquefois pour prendre une belette en Angleterre. A la fin il se risqua à m’enlever par derrière et par le milieu du corps, entre son index et son pouce. Il me tint ainsi à trois yards de ses yeux, afin de mieux voir ma forme. Je devinai son intention, et ma bonne fortune voulut que j’eusse assez de présence d’esprit pour me contraindre à ne pas faire la moindre résistance pendant qu’il me tenait suspendu à plus de soixante pieds au-dessus du sol, quoiqu’il me pinçât douloureusement les flancs de peur que je ne glissasse entre ses doigts. Tout ce que j’osai fut de lever les yeux vers le soleil, de joindre mes mains dans une posture suppliante et de prononcer quelques mots d’un ton humble et mélancolique, convenable à la situation où je me trouvais. En effet, j’appréhendais à tout moment qu’il ne me lançât à terre, comme nous faisons d’ordinaire de tous les petits animaux répugnants que nous avons l’intention de détruire. Mais, grâce à mon étoile, ma voix et mes gestes parurent lui plaire ; il se mit à m’examiner comme une curiosité, très émerveillé de m’entendre prononcer des mots articulés, quoiqu’il ne pût les comprendre. Cependant je ne pouvais m’empêcher de gémir et de verser des larmes, et je faisais de mon mieux, tournant la tête et regardant mes côtes, pour lui faire comprendre quelle douleur cruelle il m’infligeait en me serrant entre son pouce et son doigt. Il eut l’air de saisir ce que je voulais dire, car il leva le pan de son habit et m’y déposa doucement ; puis il m’emporta en courant vers son maître, qui était un riche fermier, et celui-là même que j’avais vu dans le champ.
Le fermier ayant — je le supposais, du moins, d’après leur conversation — reçu de son serviteur les explications que celui-ci pouvait lui donner à mon sujet, prit un petit morceau de paille à peu près de la grosseur d’une canne, et s’en servit pour soulever les pans de mon habit, qu’il semblait prendre pour quelque sorte de carapace que la nature m’aurait donnée. Il souffla sur mes cheveux pour les écarter et mieux voir ma figure. Il appela ses valets autour de lui et leur demanda, comme je le sus plus tard, s’ils avaient jamais vu dans les champs quelque petite créature qui me ressemblât. Puis il me plaça doucement à quatre pattes sur le sol ; mais je me relevai aussitôt et me mis à marcher lentement, allant et venant, pour montrer à ces gens que je n’avais pas l’intention de m’enfuir. Ils s’assirent tous en cercle autour de moi, pour mieux observer mes mouvements. Je tirai mon chapeau et fis une grande révérence au fermier. Je tombai à genoux, levai les mains et les yeux au ciel, et prononçai plusieurs mots aussi haut que je pus ; je tirai de ma poche une bourse d’or et humblement la lui présentai. Il la reçut dans la paume de sa main et la mit tout près de ses yeux pour voir ce que c’était ; puis il la retourna plusieurs fois avec la pointe d’une épingle, qu’il prit à sa manche, mais sans pouvoir deviner la nature de l’objet. Je lui fis signe alors de placer sa main à terre. Je pris la bourse et, l’ayant ouverte, versai tout l’or dans le creux de sa main. Il y avait six pièces espagnoles de quatre pistoles chacune, et vingt ou trente pièces plus petites. Je le vis humecter le bout de son doigt à sa langue et soulever une de mes pièces les plus grosses, puis une seconde ; mais il semblait ignorer complètement ce que c’était. Il me fit signe de les remettre dans ma bourse, et la bourse dans ma poche ; et, la lui ayant encore offerte plusieurs fois inutilement, je crus que c’était ce que j’avais de mieux à faire.

Le fermier finit par se convaincre que je devais être une créature raisonnable. Il me parlait souvent ; mais le bruit de sa. voix me cassait les oreilles comme celui d’un moulin à eau. Cependant ses mots étaient assez bien articulés. Je lui répondais aussi haut que je le pouvais, en différents langages, et il mettait souvent son oreille à deux yards de moi ; mais cela ne servait de rien, car nous étions absolument inintelligibles l’un pour l’autre. Enfin, il renvoya ses domestiques à leur besogne, et, tirant son mouchoir de sa poche, il le mit en double et l’étendit sur sa main gauche qu’il plaça à terre à plat, la paume en dehors ; puis il me fit signe d’entrer dedans, ce que je pouvais faire aisément, car elle n’avait pas plus d’un pied d’épaisseur. Je crus que mon rôle était d’obéir. De peur de tomber, je m’étendis tout de mon long sur le mouchoir. Pour plus de sécurité, il m’enveloppa jusqu’à la tête dans le reste et m’emporta ainsi à sa maison. Là, il appela sa femme et me montra à elle. Mais elle jeta un cri et sauta en arrière, comme font les femmes d’Angleterre à la vue d’un crapaud ou d’une araignée. Cependant, quand elle eut vu pendant quelque temps comment je me conduisais et avec quelle attention j’observais les signes que me faisait son mari, elle ne tarda pas à se familiariser, et peu à peu elle devint extrêmement bonne pour moi.
Il était environ midi, et une domestique apporta le dîner. Il ne consistait qu’en un gros plat de viande, suivant la simplicité qui convient à la condition d’un laboureur. Le plat avait à peu près vingt-quatre pieds de diamètre. Les convives étaient le fermier et sa femme, trois enfants et une vieille grand’mère. Lorsqu’ils furent assis, le fermier me mit à quelque distance de lui, sur la table, qui était élevée de trente pieds au-dessus du plancher. J’avais une frayeur terrible, et je me tins aussi loin du bord que je le pouvais, de peur de tomber. La femme coupa une mince tranche de viande, puis émietta un peu de pain sur une assiette, qu’elle mit devant moi. Je lui fis une grande révérence, tirai mon couteau et ma fourchette, et me mis à manger, ce qui leur causa un plaisir extrême. La maîtresse envoya sa servante chercher un tout petit verre à liqueur, qui contenait environ deux gallons, et le remplit de liquide. Je pris avec beaucoup de difficulté le verre dans mes deux mains, et je bus le plus respectueusement du monde à la santé de madame, m’exprimant en anglais le plus haut qu’il m’était possible ; cela fit rire la compagnie de si bon cœur que le bruit faillit me rendre sourd. Cette boisson avait le goût du petit cidre et n’était pas désagréable. Le maître me fit alors signe de venir à côté de son assiette ; mais, pendant que je marchais sur la table, fort abasourdi, comme le lecteur indulgent le comprendra et l’excusera sans peine, il m’arriva de trébucher contre une croûte. Je tombai tout de mon long sur le nez, mais je ne me fis pas de mal. Je me relevai aussitôt, et voyant que ces bonnes gens étaient tout inquiets, je pris mon chapeau — que je portais sous le bras par bonnes manières, — je le brandis au-dessus de ma tête et poussai trois hourras pour montrer que je n’avais pas été blessé dans ma chute. Je m’avançais vers mon maître — c’est ainsi que je l’appellerai désormais, — lorsque son plus jeune fils, parfait polisson de dix ans à peu près, qui était assis près de lui, me prit par les jambes et me tint suspendu si haut en l’air, que je tremblais de tous mes membres. Mais son père m’arracha de ses mains en lui donnant sur l’oreille gauche un soufflet qui aurait suffi pour jeter à terre un escadron de cavalerie européenne, et il lui ordonna de quitter la table. Je craignis que l’enfant ne m’en conservât de la rancune, car je me rappelais combien tous les enfants de chez nous sont naturellement malfaisants envers les moineaux, les lapins, les petits chats et les petits chiens ; aussi je me jetai à genoux, et, désignant du doigt le jeune garçon, je fis comprendre au père aussi bien que je pus que je souhaitais qu’il pardonnât à son fils. Le père se rendit à ma requête, et le garçon reprit son siège. J’allai alors à lui et lui baisai la main, que son père prit et avec laquelle il le fit me caresser doucement.

Au milieu du dîner, la chatte favorite de ma maîtresse sauta dans son giron. J’entendis derrière moi un bruit semblable à celui d’une douzaine de tisseurs de bas à l’ouvrage. Je tournai la tête et je reconnus que c’était le ron-ron de cet animal, qui me parut trois fois plus gros qu’un bœuf, à en juger par sa tête et une de ses pattes que je voyais, pendant que sa maîtresse lui donnait à manger et le. caressait. L’air farouche de cette créature me déconcerta tout à fait, bien que je me tinsse à l’autre bout de la table, à une distance de plus de cinquante pieds, et bien que ma maîtresse la serrât contre elle, de peur qu’elle ne fît un bond et ne me saisît dans ses griffes. Mais il se trouva qu’il n’y avait aucun danger, car mon maître me mit à trois yards de la chatte, et elle ne fit nullement attention à moi. Comme on m’avait toujours dit, et comme je l’avais moi-même expérimenté dans mes voyages, que fuir ou montrer de la frayeur devant un animal féroce était une manière infaillible de le faire vous poursuivre ou vous attaquer, je résolus, dans cette dangereuse conjoncture, de ne pas manifester la moindre inquiétude. Je m’avançai intrépidement cinq ou six fois en face même de la tête de la chatte, jusqu’à un demi-yard d’elle. Elle faisait alors le gros dos, comme si elle-même, au contraire, avait eu peur de moi. Les chiens, dont trois ou quatre entrèrent dans la salle, comme c’est l’ordinaire dans les maisons des fermiers, me causaient moins d’appréhension. L’un d’eux était un mâtin égal en grosseur à quatre éléphants ; il y avait aussi un lévrier un peu plus grand que le mâtin, mais pas si gros.

Lorsque le dîner fut presque fini, la nourrice entra, portant dans ses bras un enfant d’un an environ, qui m’aperçut aussitôt et commença, suivant les règles de l’art oratoire des enfants, un vacarme qu’on aurait entendu de London-Bridge à Chelsea, afin de m’obtenir pour jouet. La mère, par pure faiblesse maternelle, me prit et me mit devant l’enfant. Celui-ci me saisit aussitôt par le milieu du corps et me fourra la tête dans sa bouche ; mais là, je hurlai si fort que le gamin eut peur et me laissa tomber. Je me serais infailliblement cassé le cou, si la mère n’avait pas tenu son tablier tendu au-dessous de moi. La nourrice, pour apaiser son bébé, se servit d’un hochet composé d’une espèce de vase creux rempli de grosses pierres et attaché par un câble à la taille de l’enfant. Mais tout fut inutile. Aussi fut-elle forcée d’administrer le remède suprême, en lui donnant à teter. Je dois confesser que nul objet ne me dégoûta jamais autant que la vue de sa monstrueuse mamelle, avec laquelle je ne puis indiquer au lecteur curieux aucun objet de comparaison qui donne une idée de son volume, de sa figure et de sa couleur. Elle formait une proéminence de six pieds et ne pouvait pas en avoir moins de seize en circonférence. Le mamelon était à peu près gros comme la moitié de ma tête, et sa nuance naturelle, ainsi que celle du reste du sein, était tellement diversifiée de taches, de boutons et de rousseurs que rien ne pouvait paraître plus répugnant. Je la voyais de près, car elle s’était assise pour donner à teter plus commodément, et je me tenais debout sur la table. Ceci me fit faire des réflexions sur les peaux fines de nos dames anglaises, qui ne nous paraissent si belles que parce qu’elles sont de notre taille et que leurs défauts ne sont visibles qu’au microscope, lequel nous démontre expérimentalement que les peaux les plus douces et les plus blanches paraissent rudes, grosses et d’un laid coloris.
Je me rappelle que, lorsque j’étais à Lilliput, le teint des gens minuscules du pays me paraissait le plus délicat du monde. Comme je causais sur ce sujet avec un savant lilliputien, qui était un de mes amis intimes, il me dit que ma figure lui semblait bien plus fine et plus douce lorsqu’il était à terre que lorsqu’il la regardait de plus près, c’est-à-dire lorsque je le prenais dans ma main et l’approchais de moi. Il m’avoua que c’était, au premier abord, une vue tout à fait répugnante. Il pouvait découvrir dans ma peau de grands trous, disait-il ; les poils de ma barbe étaient dix fois plus forts que les soies d’un sanglier, et mon teint, composé de couleurs diverses, présentait un aspect tout à fait désagréable. Et cependant on me permettra de dire en ma faveur que je suis blond autant qu’homme de mon sexe et de mon pays, et que tous mes voyages ne m’avaient que fort peu hâlé. D’un autre côté, il me disait souvent, en parlant des dames de la cour de l’empereur, que l’une avait des taches de rousseur, que la bouche de l’autre était trop large, et qu’une troisième avait un nez trop gros ; toutes choses que j’étais incapable de discerner. Je confesse qu’il était assez naturel que cette réflexion se présentât à mon esprit ; je n’ai cependant pas voulu la passer sous silence, afin de ne pas laisser croire au lecteur que ces énormes créatures étaient réellement difformes. Je dois, au contraire, leur faire la justice de dire que c’est un peuple d’une belle race ; les traits de la figure de mon maître, particulièrement, bien qu’il ne fût qu’un fermier, me paraissaient, lorsque je le regardais à soixante pieds au-dessus de moi, parfaitement bien proportionnés.
Lorsque le dîner fut terminé, mon maître alla voir ses ouvriers, et, comme je le compris à sa voix et ses gestes, recommanda à sa femme de prendre le plus grand soin de moi. J’étais très fatigué et disposé à dormir. Ma maîtresse s’en aperçut ; elle me mit sur son lit et me couvrit d’un mouchoir de poche blanc et propre, mais plus grand et de plus grosse toile que la grande voile d’un vaisseau de ligne.
Je dormis environ deux heures et rêvai que j’étais à la maison avec ma femme et mes enfants, ce qui augmenta mon chagrin quand je me réveillai et que je me trouvai seul dans une vaste chambre, large de deux à trois cents pieds et haute de plus de deux cents, couché dans un lit de vingt yards de largeur. Ma maîtresse vaquait aux soins de son ménage et m’avait enfermé à clef. Le lit s’élevait de huit yards au-dessus du plancher. Un certain besoin naturel me sollicitait à descendre. Je n’osais prendre la liberté d’appeler ; et quand même je l’aurais fait, c’eût été peine inutile avec une voix comme la mienne, et à la distance qui séparait la chambre où j’étais couché de la cuisine où se tenait la famille. Sur ces entrefaites, deux rats grimpèrent le long des rideaux et se mirent à courir en tout sens sur le lit. L’un d’eux arriva presque sur ma figure ; je me dressai plein d’effroi et tirai mon coutelas pour me défendre. Ces horribles animaux eurent l’audace de m’attaquer des deux côtés, et l’un d’eux saisit le collet de mon habit de ses pattes de devant ; mais j’eus le bonheur de lui ouvrir le ventre avant qu’il eût pu me faire aucun mal. Il tomba à mes pieds ; et l’autre, voyant le sort de son camarade, s’échappa, non sans emporter une bonne blessure que je lui infligeai dans le dos pendant qu’il fuyait et qui fit ruisseler son sang. Après cet exploit, je me promenai doucement de long en large sur le lit, pour reprendre haleine et recouvrer mes esprits. Ces bêtes étaient de la taille d’un gros dogue, mais infiniment plus agiles et plus féroces ; de sorte que, si j’avais enlevé ma ceinture en me couchant, j’aurais été infailliblement mis en pièces et dévoré. Je mesurai la queue du rat mort et trouvai qu’elle était longue de deux yards moins un pouce. Mais je ne me sentis pas le cœur assez solide pour traîner cette carcasse hors du lit, où elle demeura toute saignante. Je remarquai qu’il lui restait encore quelque vie, et l’achevai d’une bonne entaille en travers du cou.

Bientôt après, ma maîtresse entra dans la chambre. En me voyant couvert de sang, elle accourut et me prit dans sa main. Je montrai du doigt le rat mort, en souriant et en faisant d’autres signes pour indiquer que je n’étais pas blessé, ce qui la réjouit extrêmement. Elle appela la servante pour prendre le rat mort avec une paire de pincettes et le jeter par la fenêtre ; puis elle me mit sur une table. Là, je lui montrai mon coutelas tout sanglant, et l’ayant essuyé au pan de mon habit, je le remis au fourreau. J’étais pressé de faire plus d’une chose qu’un autre ne pouvait pas faire pour moi, et je m’efforçai de faire entendre à ma maîtresse que je désirais être déposé sur le plancher. Après qu’elle l’eut fait, ma pudeur ne me permit pas de m’exprimer autrement qu’en montrant la porte du doigt et en me baissant à plusieurs reprises. La bonne femme finit, avec beaucoup de peine, par comprendre ce qui me tenait, et, me reprenant dans sa main, elle me porta au jardin, où elle me mit à terre. Je m’écartai d’environ deux cents yards, lui faisant signe de la tête de ne pas me regarder et de ne pas me suivre ; je me cachai entre deux feuilles d’oseille et satisfis aux besoins de la nature.
J’espère que le gentil lecteur m’excusera si je m’arrête sur ces détails et d’autres semblables qui, quelque insignifiants qu’ils puissent paraître aux esprits vulgaires et rampants, aideront certainement un philosophe à donner de l’essor à son imagination, à agrandir ses pensées et à les appliquer au bien du public ou des particuliers. C’est là mon but unique en publiant ce récit et les autres relations de mes voyages à travers le monde, dans lesquels j’ai été surtout soucieux de la vérité, sans affecter aucun ornement d’érudition ou de style. Ce que je vis dans ce voyage fit d’ailleurs une impression si forte sur mon esprit et est resté si profondément fixé dans ma mémoire qu’en lé confiant au papier je n’ai pas omis une seule circonstance de quelque importance. Cependant, après une revision sévère, j’ai effacé plusieurs passages de moindre intérêt qui se trouvaient dans ma rédaction primitive, de peur d’encourir le reproche d’être ennuyeux et vétilleux, défauts dont on accuse souvent les voyageurs, et peut-être non sans raison.

CHAPITRE II
Portrait de la fille du fermier. — L’auteur est porté à la ville voisine, puis à la capitale. — Détails de son voyage.
MA maîtresse avait une fille de neuf ans. C’était une enfant avancée pour son âge, sachant très bien tirer l’aiguille et fort ingénieuse à habiller sa poupée. Sa mère et elle réussirent à m’arranger le berceau de la poupée pour la nuit : le berceau fut mis dans un petit tiroir de commode, et le tiroir placé sur une tablette suspendue, de peur des rats. Ce fut là mon lit tout le temps que je restai chez ces gens ; mais peu à peu on me le fit plus commode, à mesure que je commençai à parler leur langue et à faire connaître mes besoins. Cette jeune fille était si adroite qu’après m’avoir vu une ou deux fois me dépouiller de mes vêtements devant elle, elle fut capable de m’habiller et de me déshabiller, quoique je ne lui donnasse jamais cette peine lorsqu’elle consentait à me le laisser faire moi-même. Elle me confectionna sept chemises et du linge avec la toile la plus fine qui se pouvait trouver, mais qui était sans contredit plus grosse que de la toile à sac. C’était elle qui me les lavait toujours de ses propres mains. Elle fut aussi ma maîtresse d’école, pour m’enseigner la langue. Lorsque je montrais quelque chose du doigt, elle m’en disait le nom dans son langage, de sorte qu’en peu de jours je fus capable de demander tout ce que je désirais. Elle avait très bon caractère et pas plus de quarante pieds de haut, étant petite pour son âge. Elle me donna le nom de Grildrig, que la famille adopta, et plus tard tout le royaume. Ce mot signifie ce que les Latins expriment par homunculus, les Italiens par homunceletino, et les Anglais par mannikin. C’est à elle surtout que je dois de n’être pas mort dans ce pays. Nous ne nous séparâmes jamais tant que j’y fus. Je l’appelai ma Glumdalclitch, c’est-à-dire ma petite nourrice, et je serais coupable d’une grande ingratitude si j’omettais de rendre hommage à ses soins et à son affection pour moi. Que n’est-il en mon pouvoir de les reconnaître comme elle le mérite, au lieu d’être l’innocent, mais malheureux instrument de sa disgrâce, comme j’ai trop de raison de le craindre !On commençait à savoir et à répéter dans le voisinage que mon maître avait trouvé dans les champs un animal étrange, à peu près de la grosseur d’un splacknuck, mais exactement semblable par la forme aux créatures humaines, qu’il imitait d’ailleurs dans toutes ses actions, semblant parler un petit langage à lui, ayant déjà appris plusieurs mots de celui du pays, marchant debout sur deux jambes, apprivoisé et doux, venant quand on l’appelait, faisant ce qu’on lui demandait, ayant les membres les plus délicats du monde et un teint plus blanc qu’une petite fille noble de trois ans. Un autre fermier, qui demeurait tout près et était un intime ami de mon maître, vint le voir pour s’informer de la vérité de cette histoire. On me produisit sur-le-champ, et on me plaça sur une table où je marchai au commandement, tirai mon coutelas, le rengainai, fis ma révérence à l’hôte de mon maître, lui demandai dans sa langue comment il allait, et lui dis qu’il était le bienvenu, précisément comme ma petite nourrice me l’avait enseigné. Cet homme, qui était vieux et avait la vue faible, mit ses lunettes pour me mieux examiner ; sur quoi je ne pus me tenir de rire de b on cœur, car ses yeux avaient l’air de la pleine lune brillant à travers les deux fenêtres d’une chambre. Nos gens, qui s’aperçurent de la cause de ma gaieté, se mirent à rire avec moi, et le bonhomme fut assez sot pour se mettre en colère et perdre contenance. Il avait une réputation d’avare achevé, et, pour mon malheur, il la mérita bien en donnant à mon maître l’avis maudit de me montrer en spectacle un jour de marché à la ville voisine, qui était à une demi-heure de cheval, ou à environ vingt-deux milles de notre maison. Je devinai qu’il se mitonnait quelque mauvaise affaire, en voyant mon maître et son ami se parler longtemps à l’oreille et me désigner de temps en temps du doigt ; et, dans ma frayeur, je m’imaginais que je saisissais et comprenais quelques-unes de leurs paroles. Mais le lendemain matin, Glumdalclitch, ma petite nourrice, me raconta toute l’affaire, dont elle avait finement tiré les détails de sa mère. La pauvre fille me mit dans son sein en pleurant de honte et de douleur. Elle craignait qu’il ne m’arrivât quelque mal de la part des gens vulgaires et grossiers, qui pourraient m’étouffer en me serrant trop fort, ou me briser quelque membre en me prenant dans leurs mains. Elle avait aussi remarqué combien j’étais naturellement modeste, et délicat en ce qui touchait mon honneur ; et elle savait quelle ignominie je verrais à être exposé en spectacle public pour de l’argent devant la plus vile populace. Elle me dit que son papa et sa maman avaient promis que Grildrig serait à elle, mais qu’elle voyait bien maintenant qu’ils voulaient la traiter comme ils l’avaient fait l’année précédente, où ils avaient fait semblant de lui donner un agneau ; et, dès qu’il avait été gros, ils l’avaient vendu à un boucher. Pour ma part, je puis sincèrement affirmer que j’étais moins inquiet que ma nourrice. J’avais un ferme espoir, lequel ne m’abandonna jamais, que je recouvrerais un jour ma liberté ; et quant à l’infamie d’être porté de place en place pour jouer le rôle de monstre, je considérais que j’étais tout à fait étranger dans le pays et qu’une telle infortune ne pourrait jamais m’être rappelée comme un reproche, si jamais je retournais en Angleterre ; car le roi de la Grande-Bretagne lui-même, dans ma situation, aurait dû subir les mêmes épreuves.

Mon maître, conformément aux avis de son ami, me transporta le lendemain à la ville voisine, dans une boîte. Il emmena aussi sa petite fille, ma nourrice, sur un coussin, en croupe derrière lui. La boîte était fermée de tous côtés ; elle avait une petite porte pour me laisser entrer et sortir, et quelques trous de vrille pour donner passage à l’air. La petite fille avait eu le soin d’y mettre la courte-pointe du lit de sa poupée, pour me coucher dessus. Néanmoins, je fus terriblement secoué et fatigué par ce voyage, qui ne dura pourtant qu’une demi-heure. Mais le cheval avançait d’environ quarante pieds à chaque pas et trottait si haut que le mouvement égalait celui d’un navire soulevé et abîmé par la vague pendant une grande tempête, avec cette différence qu’il était bien plus fréquent. Nous parcourûmes une distance un peu plus longue que celle de Londres à Saint-Alban. Mon maître descendit à une auberge qu’il avait l’habitude de fréquenter. Après s’être consulté un moment avec l’hôtelier et avoir fait quelques préparatifs nécessaires, il fit marché avec le grultrud, ou crieur public, pour annoncer dans la ville une créature étrange exhibée à l’enseigne de l’Aigle vert, moins grosse qu’un splacknuck — animal de ce pays, aux formes très fines, et long de six pieds environ — ressemblant à l’homme par toutes les parties de son corps, sachant prononcer plusieurs mots et exécuter cent tours divertissants.
On me plaça sur une table dans la plus grande salle de l’auberge, qui pouvait avoir près de trois cents pieds carrés. Ma petite nourrice se tenait sur un tabouret bas, tout près de la table, pour veiller sur moi et m’indiquer ce que je devais faire. Mon maître, pour éviter la foule, ne voulut admettre à me voir que trente personnes à la fois. Je marchais sur la table au commandement de la petite fille ; elle me faisait les questions qu’elle savait que ma connaissance de la langue me permettait de comprendre, et j’y répondais aussi haut que je le pouvais. Je me tournais à plusieurs reprises vers les assistants, j’offrais mes humbles respects, je souhaitais la bienvenue et prononçais d’autres paroles qu’on m’avait enseignées. Je prenais un dé à coudre plein de boisson, que Glumdalclitch m’avait donné pour verre, et je buvais à la santé des visiteurs. Je tirais mon coutelas et je le brandissais à la manière des tireurs d’armes d’Angleterre. Ma nourrice me donna un bout de paille, avec lequel je fis l’exercice de la pique, ayant appris cet art dans ma jeunesse. On me montra ce jour-là à douze séries de curieux, et je dus recommencer à chaque fois les mêmes sottises, tant que j’étais à demi mort de fatigue et d’ennui. Ceux qui m’avaient vu faisaient de moi de si merveilleux rapports, que le peuple était près de briser les portes pour entrer. Mon maître, dans son intérêt, ne voulut me laisser toucher par personne que par ma nourrice ; et, afin de prévenir tout danger, on arrangea des bancs autour de la table assez loin pour me mettre hors de la portée de tout le monde. Cependant un coquin d’écolier me lança une noisette à la tête. Il s’en fallut de bien peu qu’elle ne me touchât, et elle arrivait avec une violence telle qu’elle m’aurait infailliblement fait jaillir la cervelle du crâne, car elle était presque aussi grosse qu’une petite citrouille. J’eus du moins la satisfaction de voir le coquin vigoureusement châtié et mis à la porte de la salle.

Mon maître fit savoir qu’il m’exhiberait de nouveau le prochain jour de marché. En attendant, il me prépara un moyen de transport plus commode ; et il avait de bonnes raisons pour le faire, car j’étais tellement fatigué de mon premier voyage, et aussi d’avoir amusé les gens huit heures de suite, que je pouvais à peine me tenir sur mes jambes, ou dire un mot. Je fus au moins trois jours avant de recouvrer mes forces. Je ne devais pas avoir de repos même à la maison : tous les gentilshommes du voisinage à cent milles à la ronde, entendant parler de moi, accoururent pour me voir chez mon maître. Il n’en vint pas moins de trente, avec leurs femmes et leurs enfants — car le pays est très peuplé ; — et chaque fois que mon maître me montrait chez lui, il demandait le prix d’une salle complète, lors même qu’il n’y avait qu’une seule famille. Ainsi, pendant quelque temps, bien qu’on ne me portât pas à la ville, je n’eus guère mes aises aucun jour de la semaine, excepté le mercredi qui est leur sabbat.
Mon maître, voyant de quel profit je semblais devoir être pour lui, résolut de me porter dans les villes les plus considérables du royaume. S’étant donc muni de toutes les choses nécessaires pour un long voyage et ayant mis ordre à ses affaires chez lui, il prit congé de sa femme, et, le 17 août 1703, deux mois environ après mon arrivée, nous partîmes pour la capitale, qui est située à peu près au centre de l’empire, à environ trois mille milles de notre maison. Mon maître prit sa fille Glumdalclitch derrière lui. Elle me portait sur ses genoux dans une boîte attachée à sa taille. Elle l’avait doublée de toute part avec l’étoffe la plus douce qu’elle avait pu trouver, et bien matelassée en dessous ; comme meuble, elle y avait mis le lit de sa poupée et m’avait muni de linge et des autres choses nécessaires. En un mot, elle avait tout arrangé le plus commodément qu’elle avait pu. Nous n’avions pas d’autre compagnon qu’un garçon de la maison, qui trottait derrière nous avec les bagages.
Mon maître avait le dessein de me montrer dans toutes les villes qui se trouvaient sur son passage, et de s’écarter de la route dans un rayon de cinquante à cent milles, pour visiter les villages ou les maisons nobles où il pouvait espérer rencontrer des clients. Nous faisions de petites journées de cent quarante ou cent soixante milles au plus ; car Glumdalclitch, exprès pour me ménager, se plaignait que le trot du cheval la fatiguât. Elle me retirait souvent de ma boîte, lorsque je le désirais, pour me donner de l’air et me montrer le pays ; mais elle me tenait toujours attaché par des lisières. Nous traversâmes cinq ou six rivières, de beaucoup plus larges et plus profondes que le Nil ou le Gange, et c’est à peine si nous rencontrâmes un ruisseau aussi petit que la Tamise au pont de Londres. Nous fûmes dix semaines en voyage, et on m’exhiba dans dix-huit grandes villes, sans compter beaucoup de villages et de maisons particulières.
Le 26 octobre, nous arrivâmes à la capitale, appelée dans leur langue Lorbrulgrud, ou Orgueil de l’univers. Mon maître se logea dans la principale rue de la cité, non loin du palais royal, et fit poser des affiches dans la forme ordinaire, contenant une exacte description de ma personne et de mes talents. Il loua une grande salle, large de trois à quatre cents pieds. Il se procura une table de soixante pieds de diamètre, sur laquelle je devais jouer mon rôle, et il planta tout autour, à trois pieds du bord, une palissade haute de trois pieds, pour m’empêcher de tomber. On me montrait dix fois par jour, à l’émerveillement et à la satisfaction de tous. Je pouvais maintenant assez bien parler la langue et j’entendais parfaitement tout ce qu’on me disait. En outre, j’avais appris leur alphabet et j’arrivais à déchiffrer une phrase de ci et de là, car Glumdalclitch m’avait instruit pendant que nous étions à la maison et dans nos heures de loisir durant le voyage. Elle portait dans sa poche un petit livre, pas beaucoup plus grand que l’atlas de Sanson : c’était un traité populaire à l’usage des jeunes filles, contenant un résumé de leur religion. C’est là qu’elle m’apprenait les lettres et m’enseignait le sens des mots.



CHAPITRE III
L’auteur est demandé à la cour. — La reine l’achète à son maître le fermier et le présente au roi. — Il discute avec les grands savants de Sa Majesté. — On lui arrange un appartement à la cour. — Il est en haute faveur auprès de la reine. — Il soutient l’honneur de son pays. — Ses querelles avec le nain de la reine.
LES laborieux exercices auxquels j’étais soumis chaque jour produisirent, en quelques semaines, un changement considérable dans ma santé. Plus mon maître faisait de bénéfices avec moi, plus il devenait insatiable. Mon estomac était complètement délabré, et j’étais presque réduit à l’état de squelette. Le fermier le remarqua, et, concluant que je devais bientôt mourir, il résolut de tirer de moi le meilleur parti qu’il pourrait. Tandis qu’il raisonnait ainsi en lui-même et en arrivait à cette détermination, un sardral, ou huissier du palais, vint de la part de la cour et commanda à mon maître de m’y porter immédiatement pour l’amusement de la reine et de ses femmes. Quelques-unes de celles-ci étaient déjà venues me voir et avaient rapporté des choses extraordinaires de ma beauté, de ma conduite et de mon bon sens. Mon air ravit outre mesure Sa Majesté et celles qui étaient de service auprès de sa personne. Je tombai à genoux et implorai l’honneur de baiser son pied impérial. Mais cette gracieuse princesse, après que l’on m’eût placé sur la table, tendit vers moi son. petit doigt, que j’embrassai de mes deux bras, et dont je portai le bout à mes lèvres avec le plus profond respect. Elle me fit quelques questions générales sur mon pays et mes voyages, auxquelles je répondis aussi distinctement et en aussi peu de mots que je le pus. Elle me demanda si je serais content de vivre à la cour. Je m’inclinai à toucher la table et répondis humblement que j’étais l’esclave de mon maître ; mais que, si je m’appartenais, je serais fier de vouer ma vie au service de Sa Majesté. Elle demanda alors à mon maître s’il était disposé à me vendre un bon prix. Lui, qui craignait que je ne vécusse pas un mois de plus, se montra assez prêt à se séparer de moi. Il demanda mille pièces d’or, qui lui furent comptées sur-le-champ. Chaque pièce était à peu près grosse comme huit cents moïdores. Mais, en tenant compte de la proportion générale entre les choses de ce pays et celles de l’Europe et du haut prix de l’or chez eux, cette somme représente à peine mille guinées d’Angleterre. Je dis alors à la reine que puisque j’étais maintenant la très humble créature et le très humble vassal de Sa Majesté, j’avais à lui demander comme une faveur que Glumdalclitch, qui m’avait toujours soigné avec tant de sollicitude et de bonté et qui savait si bien s’y prendre pour le faire, fût admise à son service et continuât à être ma nourrice et mon professeur.Sa Majesté agréa ma demande et obtint aisément le consentement du fermier, lequel était assez satisfait d’avoir sa fille en place à la cour. Quant à elle, la pauvre fille ne fut pas capable de cacher sa joie. Mon ancien maître se retira, en me faisant ses souhaits d’adieu et en me disant qu’il me laissait dans un bon service ; à quoi je ne répliquai pas un mot, me contentant de le saluer d’une légère inclination.
La reine remarqua ma froideur, et lorsque le fermier fut sorti de l’appartement, elle m’en demanda la raison. Je pris la liberté de dire à Sa Majesté que je ne devais à mon ancien maître d’antre obligation que celle de n’avoir pas écrasé la tête d’une pauvre créature inoffensive, trouvée par hasard dans un champ, laquelle obligation était amplement compensée par le profit qu’il avait fait en me montrant dans la moitié du royaume et par le prix auquel il m’avait vendu ; que l’existence que j’avais menée depuis était assez laborieuse pour tuer un animal dix fois aussi fort que moi ; que ma santé était très ébranlée par la continuelle corvée d’amuser la canaille à chaque heure du jour ; et que, si mon maître n’avait pas cru ma vie en danger, Sa Majesté ne m’aurait pas eu à si bon compte. Mais comme j’étais délivré de toute crainte d’être maltraité, sous la protection d’une si grande et si bonne impératrice, l’ornement de la nature, l’amour de l’univers, les délices de ses sujets, le phénix de la création, j’espérais que les appréhensions de mon dernier maître se trouveraient sans fondement ; car je sentais déjà mes esprits renaître sous l’influence de sa présence très auguste.
Tel est en gros le résumé de mon discours, que je prononçai avec force mots impropres et beaucoup d’hésitation. La dernière partie était tout entière conçue dans le style particulier à ce peuple, dont Glumdalclitch m’avait enseigné quelques phrases pendant qu’elle me portait à la cour.
La reine, faisant avec beaucoup d’indulgence la part de la difficulté que j’avais à parler, fut cependant surprise de trouver tant d’esprit et de bon sens dans un animal si minime. Elle me prit dans sa propre main et me porta au roi, qui était alors retiré dans son cabinet. Sa Majesté, prince très grave et de physionomie austère, ne remarquant pas bien ma forme à première vue, demanda à la reine d’un air froid depuis quand elle s’était entichée d’un splacknuck, car il parut me prendre pour cet animal. Pendant ce temps, j’étais étendu sur la poitrine dans la main droite de la reine. Mais cette princesse, qui a infiniment d’esprit et de bonne humeur, me mit doucement sur mes pieds, debout sur l’écritoire, et m’ordonna de raconter mon histoire à Sa Majesté, ce que je fis en très peu de mots. Glumdalclitch, qui attendait à la porte du cabinet et qui ne pouvait supporter que je fusse loin d’elle, obtint la permission d’entrer et confirma ce que j’avais dit touchant tout ce qui s’était passé depuis mon arrivée dans la maison de son père.
Le roi, tout en étant aussi instruit qu’aucune personne de ses États, avait été spécialement élevé dans l’étude de la philosophie, et surtout des mathématiques. Cependant, lorsqu’il eut examiné mes formes de près et qu’il m’eut vu marcher droit, sans que j’eusse encore commencé à parler, il pensa que je pouvais être une pièce de mécanisme à mouvement d’horloge — genre de travail qui a été porté dans ce pays à un très haut degré de perfection — agencée par quelque ingénieux artiste. Mais lorsqu’il eut entendu ma voix et vu que ce que je disais était régulier et raisonnable, il ne put cacher son étonnement. Il ne fut nullement convaincu de la relation que je lui fis de la manière dont j’étais venu dans son royaume ; mais il crut que c’était une histoire concertée entre Glumdalclitch et son père, lesquels m’avaient appris à prononcer une série de mots pour me vendre à un plus haut prix. Dans cette idée, il me fit plusieurs autres questions ; mais il reçut toujours des réponses raisonnables, où il n’y avait à reprendre qu’un accent étranger, une connaissance imparfaite de la langue et quelques termes rustiques que j’avais appris chez le fermier, et qui ne s’accordaient pas avec la politesse d’une cour.
Sa Majesté envoya chercher trois grands savants, qui faisaient alors leur semaine de service, suivant l’habitude du pays. Ces messieurs, après avoir, pendant quelque temps, examiné mes formes dans le plus grand détail, furent d’opinions différentes à mon sujet. Tous les trois tombèrent d’accord que je ne pouvais pas être produit suivant les lois régulières de la nature, parce que je n’étais pas conformé de manière à protéger ma vie, soit en courant vite, soit en grimpant aux arbres, soit en creusant des trous dans la terre. Ils reconnurent à mes dents, qu’ils examinèrent avec beaucoup de soin, que j’étais un animal carnivore ; mais, comme je n’étais pas de taille à lutter avec la plupart des quadrupèdes et que les mulots et quelques autres petites espèces étaient trop agiles pour moi, ils ne pouvaient imaginer comment je serais parvenu à me nourrir, à moins que je ne mangeasse des escargots et autres insectes ; et ils se faisaient fort de démontrer, par maint savant raisonnement, que c’était une chose que je ne pouvais faire. Un de ces dilettanti avait l’air de croire que je pourrais bien être un embryon ou quelque être avorté. Mais cette opinion fut rejetée par les deux autres, qui remarquèrent que mes membres étaient parfaits et bien achevés et que je vivais depuis plusieurs années, comme le témoignait clairement ma barbe, dont ils apercevaient distinctement les poils à la loupe. Ils ne voulaient pas admettre que je fusse un nain, parce que ma petitesse était au delà de toute comparaison ; car le nain favori de la reine, le plus petit qu’on eût jamais connu dans le royaume, avait près de trente pieds. Après bien des débats, ils conclurent unanimement que je n’étais qu’un relplum scalcath, ce qui se traduit littéralement par lusus naturæ ; définition absolument conforme à la philosophie moderne en Europe, dont les professeurs, dédaignant la vieille échappatoire des causes occultes au moyen de laquelle les sectateurs d’Aristote s’efforçaient en vain de déguiser leur ignorance, ont inventé cette merveilleuse solution de toutes les difficultés, pour l’avancement inexprimable des connaissances humaines.

Après cette décision concluante, je demandai à dire un mot ou deux. Je m’adressai au roi et assurai Sa Majesté que je venais d’un pays abondamment rempli de plusieurs millions de créatures des deux sexes et de ma taille ; où les animaux, les arbres, les maisons, tout était proportionné, et où, par conséquent, j’étais capable de me défendre et de trouver de quoi vivre, aussi bien qu’aucun des sujets de Sa Majesté le pouvait faire ici ; et que je considérais cela comme une réponse péremptoire aux arguments de ces messieurs. Ils ne répliquèrent que par un sourire de mépris, disant que le fermier m’avait parfaitement fait la leçon. Le roi, qui avait beaucoup plus de bon sens, congédia ses hommes doctes et envoya chercher le fermier, qui heureusement n’était pas encore parti de la ville. Après l’avoir interrogé en particulier et l’avoir confronté avec moi et avec la jeune fille, Sa Majesté commença à penser que ce que je disais pouvait à la rigueur être possible. Il pria la reine de donner l’ordre qu’on prît de moi un soin spécial, et fut d’avis que Glumdalclitch me continuât ses services, parce qu’il remarqua que nous avions une grande affection l’un pour l’autre. On nous arrangea un appartement convenable à la cour. Elle eut une espèce de gouvernante, nommée pour prendre soin de son éducation, une femme de chambre pour l’habiller, et deux autres domestiques pour les services moins relevés ; mais elle fut seule chargée de veiller sur moi. La reine commanda à son propre ébéniste de m’établir une boîte qui pût me servir de chambre à coucher, sur le modèle auquel nous nous arrêterions, Glumdalclitch et moi. Cet homme était un ouvrier très ingénieux, et, sous ma direction, il m’eut, en trois semaines, terminé une chambre en bois de seize pieds carrés et de douze pieds de haut, avec des fenêtres à coulisses, une porte et deux cabinets, comme une chambre à coucher de Londres. La planche qui formait le plafond se levait et s’abaissait à l’aide de deux charnières, pour qu’on y pût faire entrer un lit tout garni par le tapissier de Sa Majesté, que Glumdalclitch mettait à l’air tous les jours, faisait de ses propres mains et replaçait le soir, avant de refermer le toit sur moi. Un autre ouvrier délicat, célèbre pour les petits travaux curieux, entreprit de me faire deux chaises, avec cadre et dossier, d’une matière assez semblable à l’ivoire, ainsi que deux tables et une armoire pour mettre mes hardes. La chambre était capitonnée de tous côtés, aussi bien le plancher que le plafond, pour prévenir tout accident que la négligence de mes porteurs pourrait causer et pour amortir la violence des secousses quand j’allais en voiture. Je demandai qu’on mît une serrure à ma porte, pour empêcher les rats et les souris d’entrer. Le serrurier, après plusieurs essais, fabriqua la serrure la plus petite qu’on eût jamais vue chez eux, car j’en ai connu une plus grosse à la porte cochère d’une maison bourgeoise en Angleterre. Je m’arrangeai pour garder la clef dans une poche à moi, craignant que Glumdalclitch ne la perdît. La reine commanda en outre les soies les plus fines qu’on pourrait trouver, pour me faire des habits, lesquels ne furent pas beaucoup plus épais qu’une couverture anglaise et me gênèrent fort jusqu’à ce que j’y fusse accoutumé. Ils étaient faits à la mode du pays, qui ressemble moitié au costume persan et moitié au costume chinois, ce qui constitue un vêtement très grave et très respectable.
La reine s’éprit tellement de ma société qu’elle ne pouvait dîner sans moi. J’avais une table dressée sur celle même à laquelle mangeait Sa Majesté, tout à côté de son coude gauche, avec une chaise pour m’asseoir. Glumdalclitch se tenait près de ma table sur un tabouret posé sur le plancher, pour m’aider et veiller à mes besoins. J’avais tout un service de plats et d’assiettes en argent, ainsi que les autres choses nécessaires. Tout cela, auprès de ce qui servait à la reine, n’était guère plus gros que ce que j’ai vu dans une boutique de jouets à Londres pour un ménage de bébé. Ma petite nourrice portait ce service dans sa poche, dans une boîte d’argent ; elle me le donnait aux repas, selon que j’en avais besoin, et le nettoyait toujours elle-même. Personne ne dînait avec la reine que les deux princesses royales, alors âgées, l’aînée de seize ans, et la cadette de treize ans et un mois. Sa Majesté avait l’habitude de mettre un morceau de viande sur un de mes plats ; je le découpais moi-même, et c’était pour elle un amusement que de me voir manger en miniature ; car, bien qu’elle eût un très faible estomac, la reine prenait, dans une bouchée, autant qu’une douzaine de fermiers anglais pourraient manger à un repas, ce qui fut pendant quelque temps pour moi un spectacle parfaitement écœurant. Elle croquait entre ses dents une aile de mauviette, chair, os et tout, quoique cette aile eût neuf fois le volume de celle d’un gros dindon ; le morceau de pain qu’elle mettait en même temps dans sa bouche valait bien deux pains de vingt-quatre sous. Elle buvait dans une coupe d’or plus d’une barrique d’un coup. Ses couteaux étaient deux fois aussi longs qu’une faux qu’on aurait emmanchée droit. Les cuillères, les fourchettes et autres ustensiles étaient dans les mêmes proportions. Je me souviens que Glumdalclitch m’ayant mené voir, par curiosité, quelques-unes des tables de la cour où dix ou douze de ces énormes couteaux et fourchettes se levaient ensemble, je crus n’avoir jamais contemplé jusque-là de spectacle aussi terrible.

Il est d’usage que chaque mercredi — qui est, comme je l’ai fait remarquer plus haut, leur sabbat — le roi et la reine, avec les enfants royaux des deux sexes, dînent ensemble dans l’appartement du roi, dont j’étais devenu un grand favori. En ces circonstances, on plaçait ma petite chaise et ma petite table à sa main gauche, devant une des salières. Ce prince prenait plaisir à s’entretenir avec moi, s’informant des mœurs, de la religion, des lois, du gouvernement, de la littérature de l’Europe ; toutes choses dont je lui rendais compte de mon mieux. Son intelligence était si nette et son jugement si sûr, qu’il faisait des réflexions et des observations très sages sur tout ce que je disais. Mais je confesse que lorsque je m’étais étendu un peu trop complaisamment sur mon pays bien-aimé, sur notre commerce, nos guerres sur mer et sur terre, nos schismes religieux et les partis qui divisent l’État, les préjugés de son éducation l’emportaient tellement qu’il ne pouvait s’empêcher de me prendre dans sa main droite et de me demander, après s’être livré à un bon accès de rire et en me caressant doucement de la main gauche, si j’étais whig ou tory. Puis, se tournant vers son premier ministre, qui se tenait derrière lui avec un bâton blanc presque aussi long que le grand mât du Royal-Souverain, il faisait remarquer combien la grandeur humaine est chose méprisable, puisque de minuscules insectes comme moi peuvent en faire une contrefaçon. « Et encore, disait-il, je le parierais, ces petits êtres ont leurs titres et leurs distinctions honorifiques ; ils fabriquent de petits nids et de petits terriers qu’ils appellent des maisons et des villes ; ils font figure en toilette et en équipage ; ils aiment, ils se battent, ils discutent, ils friponnent, ils trahissent. » Et il allait ainsi, pendant que l’indignation me faisait changer de couleur à plusieurs reprises en entendant notre noble pays, le maître des arts et des armes, le fléau de la France, l’arbitre de l’Europe, le siège de la vertu, de la piété, de l’honneur et de la vérité, l’orgueil et l’envie du monde, si dédaigneusement traité.
Mais comme je n’étais pas en situation de me venger des insultes, j’en arrivai, après mûres réflexions, à douter si j’étais insulté ou non. Et en effet, lorsque je me fus, pendant plusieurs mois, familiarisé avec la vue et la conversation de ces gens, et que j’eus remarqué que tous les objets sur lesquels je jetais les yeux leur étaient proportionnés en grandeur, l’horreur que j’avais d’abord conçue pour leur masse et leur aspect s’effaça si bien que, si j’avais alors eu sous les yeux une société de dames et de seigneurs anglais dans leurs atours et leurs habits de fête, jouant leurs différents rôles en courtisans achevés, se pavanant, saluant et caquetant, j’aurais été, à dire vrai, fortement tenté de rire d’eux autant que le roi et les grands de sa cour riaient de moi. Ainsi je né pouvais m’empêcher de sourire de moi-même, lorsque la reine, ce qui lui arrivait souvent, me mettait sur sa main en face d’une glace, où nos deux personnes m’apparaissaient ensemble des pieds à la tête : rien ne pouvait être plus ridicule que ce contraste ; si bien que je commençai réellement à m’imaginer que j’avais rapetissé de plusieurs degrés au-dessous de ma taille naturelle.
Rien ne m’irritait et ne me mortifiait autant que le nain de la reine. Comme il n’y avait jamais eu personne dans le pays d’une stature aussi petite que la sienne — car je crois véritablement qu’il n’avait pas tout à fait trente pieds, — la vue d’une créature bien inférieure en taille à lui le rendit si insolent qu’il affectait toujours de prendre des airs de matamore en colère lorsqu’il passait devant moi dans l’antichambre de la reine, pendant que j’étais debout sur quelque table à causer avec les seigneurs et les dames de la cour, et qu’il manquait rarement de lancer un ou deux mots piquants sur ma petitesse. Je ne pouvais m’en venger qu’en l’appelant frère, en le défiant à la lutte et en lui envoyant de ces reparties qui sont habituelles dans la bouche des pages de cour. Un jour, à dîner, ce malicieux petit monstre fut tellement blessé d’un mot que je lui avais dit, que, se haussant sur la chaise de Sa Majesté, au moment où j’étais assis sans songer à mal, il me prit par le milieu du corps et me laissa tomber dans un grand bol d’argent plein de crème ; puis il se sauva aussi vite qu’il put. J’en eus par-dessus les oreilles, et si je n’avais pas su bien nager, j’aurais pu passer un fort mauvais quart d’heure, car il se trouva qu’à cet instant Glumdalclitch était à l’autre bout de la salle, et la reine fut si effrayée qu’elle n’eut pas la présence d’esprit de m’aider. Ma petite nourrice accourut enfin à mon secours et me retira, après que j’eus avalé plus de deux pintes de crème. On me mit au lit ; mais tout mon mal se réduisit à la perte d’un vêtement complet absolument gâté. Le nain fut vigoureusement fouetté et dut, comme châtiment accessoire, boire le bol de crème dans lequel il m’avait jeté. Il ne revint jamais en faveur ; et, quelque temps après, la reine en fit présent à une dame de haut rang, de sorte que je ne le revis plus. J’en fus très satisfait, car je ne saurais dire à quelles extrémités ce malicieux drôle aurait pu porter son ressentiment.
Il m’avait déjà auparavant joué un tour grossier, qui avait fait rire la reine, tout en la contrariant sincèrement, et pour lequel elle l’aurait immédiatement cassé aux gages, si je n’avais eu la générosité d’intercéder. Sa Majesté avait pris sur son assiette un os à moelle, et après en avoir fait tomber cette moelle, elle l’avait replacé dans le plat, tout droit, comme il était auparavant. Le nain, qui guettait l’occasion, profita d’un moment où Glumdalclitch était allée au buffet, escalada le tabouret sur lequel elle se tenait pour prendre soin de moi pendant le repas, m’enleva dans ses mains, et serrant mes jambes l’une contre l’autre, les enfila dans l’os à moelle jusqu’au-dessus de ma ceinture ; et je restai là planté pendant quelque temps, faisant une figure fort risible. Je crois qu’il se passa bien une minute avant que personne sût ce que j’étais devenu, car je jugeai qu’il était au-dessous de moi de crier. Les princes sont rarement servis chaud ; aussi mes jambes ne furent-elles pas brûlées. Mais mes bas et mes culottes se trouvèrent dans un triste état. Le nain fut fustigé d’importance ; mais, à ma prière, il n’eut pas d’autre châtiment.

La reine me raillait souvent de ma timidité, et elle avait l’habitude de me demander si les gens de mon pays étaient d’aussi grands poltrons que moi. Or voici la cause de ces railleries. Le royaume est empesté de mouches en été. Ces odieux insectes, aussi gros chacun qu’une alouette de Dunstable, bourdonnant et ronflant sans cesse à mes oreilles, me laissaient à peine un moment de repos pendant le dîner. Parfois elles s’abattaient sur mes mets et y laissaient leurs excréments ou leurs œufs, également dégoûtants ; car ils étaient visibles pour moi, quoiqu’ils ne le fussent pas pour les habitants du pays, dont les gros yeux n’étaient pas si perçants que les miens pour distinguer les petits objets. D’autres fois, elles se posaient sur mon nez ou mon front, où elles me piquaient jusqu’au sang, tout en répandant une odeur insupportable ; et il m’était alors facile de trouver les traces de cette matière visqueuse qui, nous disent nos naturalistes, permet à ces êtres de marcher sur un plafond les pattes en haut. J’avais beaucoup de peine à me défendre contre ces détestables bêtes, et je ne pouvais m’empêcher de tressaillir quand elles me venaient sur le visage. C’était une pratique habituelle chez le nain de prendre dans sa main un certain nombre de ces insectes, comme font chez nous les écoliers, et de me les lâcher sous le nez à l’improviste, exprès pour m’effrayer et divertir la reine. Je m’en tirais en les taillant en pièces avec mon couteau pendant qu’ils s’envolaient en l’air ; et c’était un exercice où l’on admirait beaucoup ma dextérité.
Je me rappelle qu’un matin Glumdalclitch m’avait mis dans ma boîte sur une fenêtre, comme elle en avait l’habitude dans les beaux jours, pour me faire prendre l’air — car je n’ai jamais osé permettre qu’on pendît en dehors la boîte à un clou, comme on y pend les cages en Angleterre. J’avais levé une de mes fenêtres à coulisses et m’étais assis devant ma table pour déjeuner avec un morceau de gâteau sucré, lorsque plus de vingt guêpes, alléchées par l’odeur, entrèrent dans ma chambre en volant et en bourdonnant plus haut que le bourdon de vingt cornemuses. Quelques-unes s’emparèrent de mon gâteau et l’emportèrent en le dépeçant ; les autres volaient autour de ma tête et de ma figure, m’assourdissant de leur bruit et me causant le plus grand effroi à cause de leurs aiguillons. Cependant j’eus le courage de me lever, de tirer mon coutelas et de les attaquer dans l’air. J’en exterminai quatre ; mais le reste s’en alla, et je fermai sur-le-champ ma fenêtre. Ces insectes étaient aussi gros que des perdrix. Je retirai leurs dards, que je trouvai longs d’un pouce et demi, et aussi aigus que des aiguilles. Je les conservai tous avec soin, et je les ai montrés depuis dans plusieurs pays de l’Europe. A mon retour en Angleterre, j’en donnai trois à Gresham College et je gardai le quatrième pour moi.


CHAPITRE IV
Description du pays. — Corrections proposées pour les cartes modernes. — Le palais du roi, et quelques mots sur la capitale. — Manière de voyager de l’auteur. — Description du principal temple.
JE me propose maintenant de donner au lecteur une courte description du pays, du moins de la partie que j’ai parcourue, laquelle ne s’étend pas au delà de deux mille milles autour de Lorbrulgrud, la capitale ; car la reine, que je suivais toujours, n’allait jamais plus loin lorsqu’elle accompagnait le roi dans ses voyages, et elle attendait là que Sa Majesté revînt de visiter les frontières. Les États de ce prince ont environ six mille milles de longueur sur une largeur qui varie de trois à cinq mille milles : ce qui m’oblige à conclure que nos géographes d’Europe sont dans une grande erreur en supposant qu’il n’y a rien que la mer entre le Japon et la Californie. J’ai, du reste, toujours été d’avis qu’il fallait qu’il y eût une terre qui fît contrepoids au grand continent tartare. Ils devraient, par conséquent, corriger leurs cartes et leurs plans, en rattachant cette vaste étendue de pays aux contrées du nord-ouest de l’Amérique, en quoi je suis tout disposé à leur prêter mon assistance.Le royaume est une presqu’île, terminée au nord-est par une chaîne de montagnes hautes de trente milles et absolument infranchissables, à cause des volcans qui en couronnent lés sommets. Les plus savants ne savent quelle espèce de mortels habite au delà de ces montagnes, ni même s’il y a aucune espèce d’habitants. Des trois autres côtés elle est bornée par l’Océan. Il n’y a pas un port de mer dans tout le royaume ; d’ailleurs les endroits de la côte où débouchent les fleuves sont si pleins de rochers aigus, et la mer est généralement si sauvage, qu’il est impossible de s’y aventurer, même sur le plus petit de leurs bateaux. Aussi ces peuples sont-ils absolument exclus de tout commerce avec le reste du monde. Mais les grands fleuves sont couverts de vaisseaux et abondent en poissons excellents. Ils n’en tirent que rarement de la mer, parce que les poissons de mer sont de la même taille qu’en Europe, et, par conséquent, ne valent pas la peine qu’on les prenne. Il résulte manifestement de là que la nature, en produisant des plantes et des animaux d’une masse si extraordinaire, s’est strictement limitée à ce continent. Je laisse aux philosophes à en déterminer la raison. Cependant, de temps en temps ils prennent des baleines, quand il arrive qu’elles sont poussées entre les rochers ; et les gens du commun en font leur régal. J’ai vu de ces baleines si grosses qu’un homme pouvait à peine en porter une sur ses épaules. Quelquefois on en apporte par curiosité à Lorbrulgrud dans des mannequins. J’en ai vu dans un plat, sur la table du roi, une qui passait pour une rareté ; mais je ne m’aperçus pas qu’il en fût très amateur. Je crois, à dire vrai, que sa grosseur le dégoûtait, quoique j’en aie rencontré une un peu plus grande au Groënland.
Le pays est bien peuplé, car il contient cinquante et une grandes villes, près de cent places entourées de murailles et un grand nombre de villages. Pour satisfaire la curiosité de mes lecteurs, il suffira peut-être de décrire Lorbrulgrud. Cette cité s’étend à peu près également de chaque côté du fleuve qui le traverse. Elle contient plus de quatre-vingt mille maisons et environ six cent mille habitants. Elle a en longueur trois glomglungs — ce qui fait environ cinquante-quatre milles anglais — sur deux et demi de largeur. Je l’ai mesurée moi-même sur la carte royale dressée par ordre du roi, et qui avait été étendue à terre pour mon usage. Cette carte avait cent pieds de superficie. J’en arpentai plusieurs fois le diamètre et la circonférence, pieds nus ; et, en calculant le nombre de mes pas d’après l’échelle, je pus prendre des mesures assez exactes.
Le palais du roi n’est pas un édifice régulier ; c’est une agglomération de bâtiments de sept milles de tour environ ; les grandes salles ont généralement deux cent quarante pieds de haut et sont larges et longues en proportion.
On avait assigné une voiture à Glumdalclitch et à moi, dans laquelle sa gouvernante l’emmenait souvent voir la ville ou visiter les boutiques. J’étais toujours de la partie, porté dans ma boîte ; mais la jeune fille m’en faisait souvent sortir, lorsque je le désirais, et me tenait dans sa main, pour que je pusse plus commodément regarder les maisons et les gens, quand nous passions le long des rues. Je compte que notre voiture était grande environ comme la salle de Westminster au carré, mais pas tout à fait si haute ; du reste, je ne saurais être en ceci d’une exactitude absolue. Un jour la gouvernante donna l’ordre à notre cocher d’arrêter à différentes boutiques où les mendiants, qui guettaient l’occasion, se pressèrent des deux côtés de la voiture et me donnèrent les plus horribles spectacles qu’œil européen contemplât jamais. Il y avait une femme avec un cancer, dont le sein était monstrueusement enflé et plein de trous dans deux ou trois desquels j’aurais facilement pu entrer et me cacher tout entier. Il y avait aussi un gueux qui avait au cou un goitre plus gros que cinq balles de laine ; un autre avec une paire de jambes de bois, hautes chacune d’environ vingt pieds. Mais ce qui était le plus repoussant à voir, c’étaient les poux qui grouillaient sur leurs vêtements. Je distinguais à l’œil nu les pattes de cette vermine, beaucoup mieux que celles d’un pou européen au microscope, ainsi que leurs groins, avec lesquels ils fouillaient comme les porcs. C’étaient les premiers que j’eusse encore vus, et j’aurais été assez curieux d’en disséquer un si j’avais eu les instruments convenables, bien qu’un spectacle aussi dégoûtant me fît réellement mal au cœur. Malheureusement, j’avais laissé ma trousse sur le vaisseau.
Outre la grande boîte dans laquelle on me portait d’ordinaire, la reine en commanda pour moi une plus petite, de douze pieds carrés et de dix pieds de haut environ, afin de voyager plus commodément. L’autre, en effet, était un peu trop grande pour le giron de Glumdalclitch et encombrait la voiture. Ce fut le même artiste qui me la fit, en suivant mes instructions pour tout l’aménagement. Ce cabinet de voyage formait un carré parfait, avec une fenêtre au milieu de trois des côtés. Ces fenêtres étaient treillissées de fil de fer à l’extérieur, pour prévenir les accidents pendant les longs voyages. Au quatrième côté, lequel n’avait pas de fenêtre, étaient fixées deux fortes boucles, dans lesquelles la personne qui me portait, lorsque j’avais le désir d’aller à cheval, passait une ceinture de cuir qu’elle s’attachait autour de la taille. C’était toujours l’office de quelque serviteur sérieux et fidèle en qui je pouvais avoir confiance, soit que je suivisse le roi et la reine dans les provinces, soit que j’eusse envie de voir les jardins ou de rendre visite à quelque grande dame ou à quelque ministre d’État à la cour, lorsque Glumdalclitch se trouvait indisposée ; car je n’avais pas tardé à être connu et estimé parmi les plus grands officiers, plutôt, je le suppose, à cause de la faveur de Leurs Majestés qu’à cause d’aucun mérite qui me fût propre. Dans les voyages, lorsque j’étais fatigué de la voiture, un domestique à cheval bouclait ma boîte à sa ceinture et la posait sur un coussin devant lui. De là je voyais, par mes trois fenêtres, tout le pays de trois côtés. J’avais, dans ce cabinet, un lit de camp et un hamac pendu au plafond, deux chaises et une table proprement vissées dans le plancher, pour les empêcher d’être jetées de côté et d’autre par le mouvement du cheval ou de la voiture. Pour moi, depuis longtemps habitué à la mer, ces mouvements, bien que parfois très violents, ne m’incommodaient pas beaucoup.
Toutes les fois que j’avais la fantaisie de voir la ville, c’était toujours dans mon cabinet de voyage, sur le giron de Glumdalclitch, assise elle-même dans une sorte de chaise découverte, à la mode du pays, portée par quatre hommes et suivie de deux autres à la livrée de la reine. Le peuple, qui avait souvent entendu parler de moi, se pressait curieusement autour de la chaise, et la jeune fille avait la complaisance de faire arrêter les porteurs et de me prendre dans sa main pour qu’on me vît plus commodément.
J’étais très désireux de visiter le temple principal, et particulièrement la tour y attenante, laquelle passe pour la plus haute du royaume. Ma nourrice m’y porta donc un jour ; mais je peux bien dire que je m’en revins désappointé ; car la hauteur n’en dépasse pas trois mille pieds, à partir du sol jusqu’ au sommet du plus haut faîte ; ce qui, si l’on tient compte de la différence de taille entre ces peuples et nous autres Européens, n’a rien de bien digne d’admiration et, toutes proportions gardées, ne saurait se comparer, si j’ai bonne mémoire, au clocher de Salisbury. Mais, pour ne pas dénigrer une nation à laquelle, pendant toute ma vie, je proclamerai que j’ai les plus grandes obligations, il faut convenir que tout ce que cette fameuse tour n’a pas en hauteur est amplement compensé en beauté et en solidité. Les murs, en effet, sont épais de près de cent pieds, bâtis en pierres de taille, dont chacune a environ quarante pieds carrés, et ornés de tous côtés de statues de dieux et d’empereurs, sculptées en marbre plus grand que nature et placées dans des niches spéciales. J’ai mesuré un petit doigt qui était tombé d’une de ces statues et gisait inaperçu parmi des décombres, et j’ai trouvé qu’il avait exactement quatre pieds et un pouce de long. Glumdalclitch l’enveloppa de son mouchoir et l’emporta chez elle dans sa poche, pour le conserver avec d’autres bagatelles que cette petite fille aimait beaucoup, suivant l’ordinaire des enfants de son âge.

Les cuisines du roi sont véritablement un noble édifice, voûté, et haut d’environ six cents pieds. Le grand four est de dix pas moins large que la coupole de Saint-Paul, car j’ai mesuré celle-ci exprès, à mon retour. Mais s’il me fallait décrire la grille à feu, les prodigieux pots et marmites, les rôtis de viande tournant en broche et tant d’autres détails, on aurait peut-être peine à me croire ; au moins un critique sévère serait capable de penser que j’ai exagéré un peu, comme les voyageurs sont souvent soupçonnés de le faire. Pour éviter ce reproche, je crains bien d’être tombé dans l’excès contraire, et que, si ce traité venait à être traduit dans la langue de Brobdingnag — qui est le nom général de ce royaume — et à y être introduit, le roi et son peuple n’eussent des raisons de se plaindre que je leur ai fait une injustice en donnant d’eux un portrait faux et rapetissé.
Sa Majesté entretient rarement plus de six cents chevaux dans ses écuries. Leur taille est en général de cinquante-quatre à soixante pieds. Mais lorsqu’il sort, les jours de solennité, il est escorté en pompe d’une garde de cinq cents chevaux, qui me semblait offrir le coup d’œil le plus splendide qu’on pût contempler, jusqu’à ce que j’eusse vu une partie de son armée en bataille, chose dont j’aurai occasion de parler plus loin.


CHAPITRE V
Plusieurs aventures qui arrivèrent à l’auteur. — Exécution d’un criminel. — L’auteur montre son talent dans la navigation.
J’AURAIS vécu assez heureux dans ce pays, si ma petite taille ne m’eût exposé à plusieurs accidents risibles et fâcheux dont je me hasarderai à raconter quelques-uns. Glumdalclitch me portait souvent aux jardins de la cour dans ma plus petite boîte, et quelquefois elle m’en retirait et me tenait dans sa main, ou elle me posait à terre pour me faire marcher. Avant que le nain quittât la reine, je me rappelle qu’il nous suivit un jour dans ces jardins. Ma nourrice me mit à terre, et comme nous nous trouvions, lui et moi, à côté l’un de l’autre et près de quelques pommiers nains, je ne pus m’empêcher de montrer mon esprit en faisant une stupide allusion à lui et à ces arbres, par un jeu de mots qui se trouvait avoir la même portée dans leur langue que dans la nôtre. Sur cela, le méchant coquin, saisissant le moment où je passais dessous, en secoua un directement au-dessus de ma tête, et une douzaine de pommes, à peu près aussi grosses chacune qu’un tonneau de Bristol, dégringolèrent autour de mes oreilles ; une d’elles me tomba sur le dos à un instant où je me baissais par hasard, et m’étendit à plat ventre. Mais je ne fus pas autrement blessé, et le nain eut son pardon sur ma demande, parce que c’était moi qui l’avais provoqué.Un autre jour, Glumdalclitch me laissa sur une pelouse bien unie pour prendre mes ébats, tandis qu’elle se promenait à quelque distance avec sa gouvernante. Pendant ce temps, il tomba soudain une si violente averse de grêle qu’aussitôt la force de l’orage me renversa a terre ; et lorsque je fus tombé, les grêlons me meurtrissaient cruellement par tout le corps, comme si j’avais été assailli à coups de balles de jeu de paume. Je parvins cependant à ramper à quatre pattes et à m’abriter du côté sous le vent d’une bordure de thym ; mais j’étais tellement moulu de la tête aux pieds, que je restai dix jours sans sortir. Et il n’y a rien là qui doive étonner, car la nature observant en ce pays la même proportion dans tous ses phénomènes, un grêlon y est à peu près dix-huit cents fois aussi gros qu’en Europe. Je peux l’assurer par expérience, car j’ai eu la curiosité de les peser et de les mesurer.
Mais un accident plus dangereux m’arriva dans le même jardin, un jour que ma petite nourrice, croyant m’avoir mis en un lieu sûr — ce que je la priais souvent de faire, afin de pouvoir me livrer à mes pensées — et ayant laissé ma boîte à la maison pour s’éviter la peine de la porter, était allée dans une autre partie du jardin avec sa gouvernante et quelques dames de sa connaissance. Pendant qu’elle était absente et hors de la portée de ma voix, un petit épagneul blanc, qui appartenait à un des jardiniers-chefs, pénétra dans le jardin et vint à passer près du lieu où j’étais. Le chien, guidé par l’odorat, vint directement à moi, me prit dans sa gueule, courut droit à son maître, et, remuant la queue, me posa doucement à terre. Par bonne fortune, il avait été si bien élevé qu’il me porta entre ses dents sans me faire le moindre mal et sans même déchirer mes habits. Le pauvre jardinier, qui me connaissait bien et m’aimait beaucoup, eut une terrible peur. Il me prit doucement dans ses deux mains et me demanda comment je me trouvais ; mais j’étais tellement stupéfait et hors d’haleine que je ne pouvais dire un mot. Au bout de quelques minutes, je revins à moi, et il me porta sain et sauf à ma nourrice qui avait eu le temps de revenir au lieu où elle m’avait laissé et qui était dans des transes mortelles en ne me voyant pas paraître et en ne recevant pas de réponse à ses appels. Elle gronda sévèrement le jardinier à propos de son chien. Mais l’affaire fut étouffée et ne s’ébruita jamais à la cour, car la petite fille redoutait la colère de la reine ; et, à dire vrai, il me semblait, pour ma part, que ma réputation n’était pas intéressée à ce que cette histoire courût.

Cet accident fit prendre à Glumdalclitch la résolution absolue de ne jamais me laisser à l’avenir aller dehors sans m’avoir sous les yeux. J’appréhendais depuis longtemps cette décision ; aussi lui avais-je caché quelques petites aventures malheureuses qui m’étaient arrivées pendant les moments où elle me laissait à moi-même. Une fois, un milan, qui planait au-dessus du jardin, fondit sur moi, et si je n’avais résolument tiré mon coutelas tout en courant me réfugier sous un espalier touffu, il m’aurait certainement enlevé dans ses serres. Une autre fois, en marchant sur le haut d’une taupinière toute fraîche, je tombai jusqu’au cou dans le trou par lequel l’animal avait rejeté la terre, et j’inventai un mensonge quelconque, qui ne vaut pas la peine d’être rappelé, pour m’excuser d’avoir gâté mes habits. Je me cassai aussi le tibia de la jambe droite sur la coquille d’un escargot contre laquelle je vins à buter en me promenant seul et en songeant à la pauvre Angleterre.
Je ne puis dire si je ressentais du plaisir ou de la mortification à remarquer, pendant ces promenades solitaires, que les plus petits oiseaux ne paraissaient avoir aucune peur de moi, mais sautillaient à un yard de distance, cherchant des vers ou d’autre nourriture, avec autant d’indifférence et de sécurité que s’il n’y avait eu personne auprès. Je me souviens qu’une grive poussa la confiance jusqu’à m’arracher de la main, d’un coup de bec, un morceau de gâteau que Glumdalclitch venait de me donner pour déjeuner. Quand j’essayais d’attraper quelques-uns de ces oiseaux, ils se retournaient hardiment contre moi et cherchaient à me becqueter les doigts, que je n’osais pas risquer à leur portée ; puis, ils s’éloignaient en sautillant sans s’inquiéter, chassant comme devant les vers ou les escargots. Mais, un jour, je pris un gros bâton et je le lançai avec tant de bonheur contre un linot, que je l’assommai ; alors, le saisissant à deux mains par le cou, je courus, triomphant, le porter à ma nourrice. Cependant l’oiseau, qui n’avait été qu’étourdi, revint à lui et me donna tant de coups d’ailes à droite et à gauche sur la tête et le corps que, bien que je le tinsse à bout de bras et que je fusse hors de la portée de ses ongles, je fus vingt fois sur le point de le lâcher. Mais un de nos domestiques vint bientôt à mon secours et lui tordit le cou. On me le donna le lendemain pour mon dîner, sur l’ordre de la reine. Ce linot, autant que je puis me le rappeler, semblait être un peu plus gros qu’un cygne anglais.
Les filles d’honneur invitaient Glumdalclitch à venir dans leurs appartements et lui demandaient de m’apporter avec elle, exprès pour avoir le plaisir de me voir et de me toucher. Elles me mettaient souvent tout nu, de la tête aux pieds, et me couchaient tout de mon long sur leurs seins ; ce qui me dégoûtait beaucoup, parce que leur peau, s’il faut dire vrai, exhalait une odeur très repoussante. Je n’ai pas, en mentionnant ce fait, l’intention de faire tort à ces excellentes dames, pour qui j’ai toute sorte de respect ; mais je suppose que mes sens étaient plus aiguisés en proportion de ma petitesse, et que ces illustres personnes n’étaient pas plus désagréables à leurs amants ou les unes aux autres, que les personnes du même rang ne le sont chez nous en Angleterre. Et, après tout, je trouvai leur odeur naturelle beaucoup plus supportable que les parfums dont elles se servaient quelquefois et qui me faisaient évanouir sur-le-champ. Je ne saurais oublier qu’un de mes intimes amis de Lilliput prit la liberté, un jour qu’il faisait chaud et que j’avais fait beaucoup d’exercice, de se plaindre de la forte odeur que je dégageais, bien que, sous ce rapport, je ne sois pas plus mal partagé qu’aucune personne de mon sexe ; mais je suppose que sa faculté de sentir était aussi délicate vis-à-vis de moi que la mienne l’était maintenant vis-à-vis de ces gens. Je ne puis m’empêcher de rendre justice sur ce point à la reine, ma maîtresse, et à Glumdalclitch, ma nourrice, dont les personnes fleuraient aussi doux que celle d’aucune dame d’Angleterre.
Ce qui me mettait le plus mal à l’aise parmi ces filles d’honneur, lorsque ma nourrice me menait leur faire visite, c’était de les voir me traiter sans aucune espèce de cérémonie, comme une créature qui n’avait nulle conséquence. Elles se déshabillaient jusqu’à la peau et mettaient leur chemise en ma présence, pendant que j’étais sur leur table de toilette, droit en face de leurs corps nus ; vue qui assurément était bien loin de me tenter et ne me donnait d’autres sentiments que ceux de l’horreur et du dégoût, tellement leur peau me semblait, de près, grosse et inégale, plaquée de couleurs diverses, parsemée de grains de beauté aussi larges qu’une assiette, et hérissée de poils plus gros que des ficelles, pour ne rien dire de plus sur le reste de leurs personnes. Elles ne se faisaient pas non plus le moindre scrupule, lorsque j’étais là, de se décharger de ce qu’elles avaient bu, jusqu’à concurrence de deux barriques au moins, dans un vase d’une contenance de plus de trois tonneaux. La plus jolie de ces filles d’honneur, fillette de seize ans, aimable et enjouée, me mettait quelquefois à cheval sur le bout d’une de ses mamelles, et me faisait faire bien d’autres tours sur lesquels le lecteur m’excusera de ne pas donner trop de détails. Mais cela me déplaisait tellement que je priai Glumdalclitch d’inventer quelque excuse pour ne plus voir cette demoiselle.
Un jour, un jeune gentilhomme, le neveu de la gouvernante de ma nourrice, vint m’inviter d’une façon pressante à assister à une exécution. Il s’agissait d’un homme qui avait assassiné un des amis intimes de ce gentilhomme. On persuada à Glumdalclitch d’être de la partie, bien contre son inclination, car elle avait naturellement le cœur tendre. Quant à moi, quoique j’aie en horreur ces sortes de spectacles, ma curiosité m’engagea à voir quelque chose que je pensais devoir être extraordinaire. Le malfaiteur fut attaché à une chaise sur un échafaud dressé exprès, et sa tête coupée d’un seul coup, avec une épée d’environ quarante pieds de long. Le sang jaillit des veines et des artères si haut et en si prodigieuse quantité que le grand jet d’eau de Versailles, pendant le temps qu’il durait, ne saurait être mis en comparaison ; et la tête, lorsqu’elle tomba sur le plancher de l’échafaud, rebondit avec une telle force qu’elle me fit tressauter, quoique je fusse éloigné d’un demi-mille anglais au moins.

La reine, qui m’écoutait souvent raconter mes voyages sur mer et qui saisissait toutes les occasions de me distraire lorsqu’elle me voyait mélancolique, me demanda si je m’entendais à manier une voile ou une rame, et si un peu d’exercice de canotage ne serait pas bon pour ma santé. Je répondis que je m’entendais parfaitement à manier l’une et l’autre ; car, bien que mes fonctions propres fussent d’être le chirurgien ou docteur du bord, j’étais souvent forcé, dans les moments critiques, de me mettre à la manœuvre comme un simple matelot. Mais je ne voyais pas bien comment la chose pourrait se faire dans leurs pays, où le plus petit canot était de la taille d’un vaisseau de guerre de premier rang chez nous ; et d’ailleurs un bateau tel que j’étais capable d’en conduire n’aurait jamais assez de résistance pour flotter sur aucun de leurs fleuves. Sa Majesté dit alors que, si je voulais faire le plan d’un bateau, son menuisier le construirait, et qu’elle fournirait l’endroit où je pourrais m’en servir. Le gaillard était un ouvrier ingénieux, et, sous ma direction, il acheva en dix jours un bateau de plaisance avec tous ses agrès, capable de contenir à l’aise huit Européens. Lorsqu’il fut terminé, la reine fut si enchantée qu’elle le prit dans son giron et courut le porter au roi. Celui-ci ordonna qu’on le mît dans une citerne pleine d’eau avec moi dedans, en manière d’essai. Je ne pus y manœuvrer mes deux avirons ou petites rames, faute de place. Mais la reine avait conçu d’avance un autre projet. Elle commanda à son menuisier de faire une auge en bois, de trois cents pieds de longueur sur cinquante de largeur et huit de profondeur. Cette auge, bien enduite de poix pour l’empêcher de fuir, fut mise sur le plancher, près du mur, dans un bâtiment extérieur du palais. Il y avait vers le fond un robinet, pour laisser écouler l’eau lorsqu’elle commençait à se corrompre ; et deux domestiques pouvaient facilement la remplir en une demi-heure. Je pris l’habitude d’y canoter souvent, tant pour mon propre divertissement que pour celui de la reine et de ses dames, que mon habileté et mon agilité amusaient beaucoup. Quelquefois je hissais une voile, et alors je n’avais qu’à gouverner, pendant que les dames me faisaient une brise avec leurs éventails ; et, lorsqu’elles étaient fatiguées, quelques-uns des pages gonflaient ma voile de leur haleine, pendant que je montrais mon talent en gouvernant à tribord et à bâbord, à mon gré. Quand j’avais fini, Glumdalclitch emportait toujours mon bateau dans son cabinet et le suspendait à un clou pour le faire sécher.
Il m’arriva une fois, en prenant cet exercice, un accident qui pensa me coûter la vie. Un des pages ayant mis le bateau dans l’auge, la gouvernante qui était au service de Glumdalclitch m’enleva très obligeamment pour me poser dedans. Mais je glissai entre ses doigts, et je serais infailliblement tombé de quarante pieds de haut sur le plancher, si, par la plus heureuse chance du monde, une grosse épingle fichée dans le corsage de cette excellente demoiselle ne m’avait arrêté. La tête de l’épingle passa entre ma chemise et la ceinture de mes culottes, et je restai ainsi suspendu en l’air par le milieu du corps, jusqu’à ce que Glumdalclitch fût accourue à mon secours.
Une autre fois, un des domestiques dont c’était la charge de remplir mon auge d’eau fraîche tous les trois jours fut assez négligent pour verser, sans s’en apercevoir, une énorme grenouille avec l’eau de mon seau. La grenouille se tint cachée jusqu’à ce qu’on m’eût mis dans mon bateau ; mais alors, voyant un lieu où se poser, elle y grimpa et le fit tellement pencher d’un côté, que je fus forcé de faire contrepoids de l’autre de toute ma pesanteur, pour l’empêcher de chavirer. Lorsque la grenouille fut entrée, elle franchit immédiatement d’un saut la moitié de la longueur du bateau, puis se mit à sauter par-dessus ma tête, en avant et en arrière, arrosant ma figure et mes vêtements de sa boue dégoûtante. La grandeur de ses proportions la faisait paraître à mes yeux l’animal le plus difforme qui se pût concevoir. Pourtant, je priai Glumdalclitch de me laisser m’arranger tout seul avec elle. Je la frappai pendant un bon moment avec l’une de mes rames et l’obligeai à la fin à sauter hors du bateau.

Mais le plus grand danger que je courus jamais dans ce royaume vint d’un singe, qui appartenait à un des aides de cuisine. Glumdalclitch m’avait enfermé dans son cabinet, pendant qu’elle était allée quelque part, pour affaire ou en visite. Comme le temps était très chaud, on avait laissé la fenêtre du cabinet ouverte, aussi bien que les fenêtres et la porte de ma grande boîte, dans laquelle je me tenais d’ordinaire, à cause de sa dimension et de ses commodités. Pendant que j’étais tranquillement assis à méditer devant ma table, j’entendis quelque chose entrer en bondissant par la fenêtre du cabinet et sauter de côté et d’autre. Bien que fort alarmé, je me risquai à regarder, sans pourtant bouger de mon siège. Je vis alors ce folâtre animal gambadant et s’ébattant çà et là ; à la fin, il arriva à ma boîte, qu’il sembla considérer avec beaucoup de plaisir et de curiosité, jetant de temps en temps un coup d’œil à la porte et à chaque fenêtre. Je me retirai dans le coin le plus reculé de ma chambre ou boîte ; mais le singe, en regardant à droite et à gauche, me mit dans une telle frayeur que je manquai de la présence d’esprit nécessaire pour me coucher sous le lit, comme j’aurais aisément pu le faire. Après avoir lorgné, grimacé, jacassé, il finit par m’apercevoir. Allongeant alors une de ses pattes par la porte, comme fait un chat qui joue avec une souris, il finit, bien que je changeasse souvent de place pour l’éviter, par me saisir par le pan de mon habit, lequel, étant fait en soie du pays, était très épais et très résistant ; et il me tira dehors. Il me prit dans sa main droite de devant, à la façon d’une nourrice qui tient un enfant qu’elle va allaiter, précisément comme j’ai vu en Europe un animal du même genre le faire avec un petit chat ; et quand j’essayais de regimber, il me serrait si dur, que je crus plus prudent de me soumettre. J’ai lieu de croire qu’il me prenait pour un jeune de son espèce, car souvent il me caressait la figure très doucement de son autre patte. Il fut interrompu dans son divertissement par un bruit à la porte du cabinet, comme si quelqu’un l’ouvrait. Aussitôt il s’élança sur la fenêtre par laquelle il était entré et, de là, sur les plombs et les gouttières, marchant à trois pattes et me tenant dans la quatrième, jusqu’à ce qu’il eût atteint un toit qui touchait au nôtre.

J’entendis Glumdalclitch pousser un cri au moment où il m’emportait. La pauvre fille était presque folle ; tout ce quartier du palais était en émoi ; les domestiques couraient chercher des échelles ; des centaines de personnes de la cour voyaient le singe assis sur le faîte d’un bâtiment, me tenant comme un bébé dans une de ses mains de devant, et de l’autre me bourrant dans la bouche des aliments qu’il retirait d’une des poches de ses mâchoires, et me donnant des tapes quand je ne voulais pas manger. A ce spectacle la canaille en bas ne pouvait s’empêcher de rire ; et je ne pense pas qu’on puisse justement l’en blâmer, car c’était sans doute une vue assez risible pour tout le monde, excepté pour moi. Quelques gens du peuple lancèrent des pierres, espérant forcer le singe à descendre ; mais cela fut absolument interdit ; autrement, il est très probable qu’on m’aurait brisé la cervelle.
On appliqua alors les échelles et plusieurs hommes y montèrent. Le singe s’en aperçut. Se voyant presque entouré et incapable de courir assez vite sur ses trois jambes, il me laissa tomber sur une tuile du faîte et s’enfuit. Je restai assis là quelque temps, à cinq cents yards du sol, m’attendant à tout moment à être balayé par le vent, à me laisser aller au vertige et à rouler du haut en bas du faîte jusqu’au bord du toit ; mais un honnête garçon, un des laquais de ma nourrice, grimpa jusqu’à moi, me mit dans la poche de sa culotte et me descendit sain et sauf.
J’étais presque étouffé par les ordures que le singe m’avait fourrées dans la gorge ; mais ma chère petite nourrice me les retira de la bouche avec une petite aiguille, et alors je me mis à vomir, ce qui me causa un grand soulagement. Cependant j’étais si faible et j’avais les flancs si meurtris des étreintes de cet odieux animal, que je dus garder le lit pendant une quinzaine. Le roi, la reine et toute la cour envoyèrent chaque jour prendre de mes nouvelles, et Sa Majesté me fit plusieurs visites pendant ma maladie. Le singe fut tué, et on ordonna de n’entretenir aucun animal de ce genre dans les environs du palais.
Lorsque, après mon rétablissement, je me présentai chez le roi pour le remercier de ses faveurs, il se plut à me railler très fort de cette aventure. Il me demanda quelles étaient mes pensées et spéculations, pendant que j’étais dans la patte du singe ; comment je trouvais les aliments qu’il me donnait, et sa manière de les administrer ; et, enfin, si l’air frais du toit avait aiguisé mon estomac. Il désirait savoir ce que j’aurais fait en une telle occasion dans mon propre pays. Je dis à Sa Majesté qu’en Europe nous n’avions pas de singes, si ce n’est ceux qu’on y amène d’autres endroits, à titre de curiosité, et que ceux-là étaient si petits que je pourrais tenir tête à une douzaine d’entre eux, s’ils osaient m’attaquer. J’ajoutai que, quant à ce monstrueux animal, auquel j’avais si récemment eu affaire — il était bien de la taille d’un éléphant — si ma frayeur m’avait laissé assez de liberté d’esprit pour faire usage de mon coutelas lorsqu’il plongea sa patte dans ma chambre — en disant cela je prenais un air farouche, frappant de ma main la poignée de mon arme, — j’aurais peut-être pu le blesser si bien qu’il aurait été trop aise de la retirer plus vite qu’il ne l’y avait mise ? Je débitai cela d’un ton ferme, comme un homme qui n’entend pas que son courage soit mis en question. Ce discours, cependant, ne produisit rien autre chose qu’un bruyant éclat de rire que, malgré tout le respect dû à Sa Majesté, ceux qui l’entouraient furent incapables de réprimer. Ceci me fit réfléchir et comprendre combien il est vain d’essayer de se faire valoir auprès de gens qui sont dans une situation à n’admettre ni égalité ni comparaison avec nous. Et cependant j’ai eu de fréquentes occasions d’appliquer la leçon morale que m’avait donnée ma propre conduite depuis mon retour en Angleterre, où l’on voit de méprisables petits marauds, n’ayant pas le moindre titre par leur naissance, leur esprit ou leurs avantages personnels, oser regarder d’un air d’importance les plus grands personnages du royaume et se mettre avec eux sur un pied d’égalité.
Chaque jour je fournissais à la cour quelque ridicule histoire ; et, bien que Glumdalclitch m’aimât jusqu’à l’excès, elle ; était assez espiègle pour rapporter à la reine toutes les sottises que je faisais, dès qu’elle croyait que Sa Majesté s’en divertirait. Ayant été indisposée, sa gouvernante l’emmena prendre l’air à une heure de la ville, c’est-à-dire à trente milles. Elles descendirent de voiture près d’un petit sentier à travers champs ; Glumdalclitch mit ma boîte à terre et j’en sortis pour marcher. Il y avait une bouse de vache dans le sentier. Ne fallut-il pas que je voulusse éprouver mon agilité en essayant de sauter par-dessus ? Je pris mon élan ; mais malheureusement mon saut était trop court, et je me trouvai juste au milieu, en ayant jusqu’aux genoux. Je la traversai, non sans difficulté, et un des laquais m’essuya aussi proprement qu’il le put avec son mouchoir, car j’étais ignoblement sali. Ma nourrice me consigna dans ma boîte jusqu’à notre retour. La reine ne tarda pas à être informée de ce qui était arrivé, et les laquais colportèrent l’aventure dans toute la cour ; si bien que, pendant quelques jours, on ne s’égaya qu’à mes dépens.


CHAPITRE VI
Diverses inventions de l’auteur pour plaire au roi et à la reine. — Il montre son habileté en musique. — Le roi s’informe de l’état de l’Angleterre, que l’auteur lui expose. — Observations du roi à ce sujet.
J’AVAIS l’habitude de me présenter au lever du roi une ou deux fois par semaine, et je l’avais souvent vu entre les mains des barbiers, ce qui, les premières fois, était réellement un terrible spectacle à contempler, car le rasoir était presque deux fois aussi long qu’une faux ordinaire. Sa Majesté, suivant l’habitude du pays, ne se faisait raser que deux fois par semaine. J’obtins un jour du barbier un peu de la mousse du savon qui lui avait servi, et j’en retirai quarante ou cinquante des plus gros poils de barbe. Je pris ensuite un morceau de buis d’ébénisterie, que je coupai en forme de dos de peigne et dans lequel je fis plusieurs trous à distance égale avec la plus fine aiguille que Glumdalclitch pût me donner. J’y fixai si artistement les poils de barbe, en les grattant et les aiguisant avec mon canif vers les extrémités, que j’en fabriquai un peigne très passable. Cet instrument de toilette me venait bien à propos, car le mien avait les dents tellement cassées qu’il était presque hors d’usage, et je ne connaissais dans le pays aucun ouvrier assez délicat et minutieux pour vouloir se charger de m’en faire un autre.Ceci me donna l’idée d’un amusement qui me fit passer bien des heures de loisir. Je priai la femme de chambre de la reine de me garder les cheveux qui tombaient de la tête de Sa Majesté lorsqu’elle se peignait. Au bout d’un certain temps j’en eus une bonne quantité. Après consultation avec mon ami l’ébéniste, qui avait reçu une fois pour toutes l’ordre d’exécuter mes petits travaux, je lui fis faire sous ma direction deux montures de chaise, pas plus grandes que celles que j’avais dans ma boîte ; je les fis ensuite percer de petits trous avec une fine alène autour des endroits que je destinais au siège et au dos ; dans ces trous je tressai les cheveux les plus forts que je pus choisir, exactement à la manière de nos chaises cannées d’Angleterre. Lorsqu’elles furent terminées, j’en fis présent à Sa Majesté, qui les garda dans son cabinet. Elle les montrait comme des curiosités, et elles faisaient en effet l’admiration de tous ceux qui les voyaient. La reine aurait voulu me faire asseoir sur une de ces chaises, mais je refusai absolument de lui obéir, protestant que j’aimerais mieux mourir de mille morts plutôt que de poser une partie honteuse de mon corps sur ces précieux cheveux qui ornaient naguère la tête de Sa Majesté. De ces cheveux je fis aussi — car j’eus toujours le génie mécanique — une jolie petite bourse, longue d’environ cinq pieds, avec le nom de Sa Majesté tissé en lettres d’or. La reine m’y ayant autorisé, je la donnai à Glumdalclitch. A dire vrai, c’était une bourse plutôt pour la montre que pour l’usage, n’étant pas assez forte pour supporter le poids des grosses pièces ; aussi n’y mettait-elle rien autre chose que ces petites bagatelles que les jeunes filles aiment tant.
Le roi, qui adorait la musique, avait à la cour de fréquents concerts auxquels on me portait quelquefois dans ma boîte, que l’on mettait sur une table pour que je pusse écouter ; mais le bruit était si grand que j’étais à peine capable de distinguer les airs. Je suis sûr que tous les tambours et tous les clairons d’une armée royale, battant et sonnant à vos oreilles, ne l’égaleraient pas. J’avais l’habitude de faire éloigner ma boîte le plus possible de l’endroit où s’asseyaient les exécutants, je fermais les portes et les fenêtres, et je tirais les rideaux ; après quoi je ne trouvais pas leur musique désagréable.
J’avais appris dans ma jeunesse à jouer un peu de l’épinette. Glumdalclitch en avait une dans sa chambre, et un maître venait deux fois par semaine lui donner des leçons. J’appelle cet instrument une épinette parce qu’il y ressemblait un peu, et qu’on en jouait de la même manière. L’idée me vint de régaler le roi et la reine d’un air anglais sur cette espèce d’épinette. Mais la chose paraissait extrêmement difficile, car l’instrument avait près de soixante pieds de long, chaque touche étant large de près d’un pied, de sorte que de mes bras étendus je ne pouvais couvrir plus de cinq touches, et il fallait que je les frappasse vigoureusement du poing pour les faire mouvoir, ce qui aurait été un travail trop grand et sans utilité. Voici la méthode que j’imaginai. Je préparai deux bâtons ronds, à peu près de la grosseur d’une trique ordinaire. Ils étaient plus gros à un bout qu’à l’autre, et je recouvris les gros bouts avec un morceau de peau de souris, afin de pouvoir frapper avec sans endommager la surface des touches et sans interrompre le son. Devant l’épinette on plaça un banc, de quatre pieds plus bas que les touches environ, et l’on me mit sur le banc. Je me mis à courir de côté tout du long, à droite et à gauche, aussi vite que je le pouvais, tapant de mes deux bâtons les touches qu’il fallait, et je parvins ainsi à jouer une gigue, à la grande satisfaction de Leurs Majestés. Mais c’était le plus violent exercice auquel je me fusse jamais livré ; et encore ne pouvais-je frapper au delà de seize touches, ce qui, par conséquent, m’empêchait de jouer en même temps la basse et le dessus, comme les autres artistes le font ; et cela était pour mon exécution un grand désavantage. Le roi qui, comme je l’ai déjà fait remarquer, était un prince d’une intelligence supérieure, ordonnait fréquemment de m’apporter dans ma boîte et de me mettre sur la table de son cabinet. Il me commandait alors de sortir une de mes chaises de ma boîte et de m’asseoir, à trois yards de lui, sur le haut d’un meuble, ce qui me mettait presque de niveau avec sa figure. J’eus de cette manière plusieurs conversations avec lui. Un jour, je pris la liberté de dire à Sa Majesté que le mépris qu’elle manifestait pour l’Europe et le reste du monde ne semblait pas s’accorder avec ces excellentes qualités d’esprit qu’elle possédait ; que la raison ne grandissait pas avec la masse du corps ; qu’au contraire nous remarquions, dans notre pays, que c’étaient les personnes les plus grandes qui en étaient d’ordinaire le moins pourvues ; que, parmi les autres animaux, les abeilles et les fourmis avaient la réputation d’avoir plus d’industrie, d’art et de sagacité que beaucoup d’espèces plus grosses ; et que, quelque insignifiant qu’elle me crût être, j’espérais pouvoir vivre assez longtemps pour rendre à Sa Majesté quelque signalé service. Le roi m’écouta avec attention et commença à concevoir de moi une opinion bien meilleure qu’il ne l’avait jamais fait auparavant. Il me pria de lui donner un exposé aussi exact que je le pouvais du gouvernement de l’Angleterre ; parce que, quelque attachés que les princes soient communément à leurs coutumes — d’après mes précédents discours, il supposait que c’était là le caractère des autres monarques, — il serait bien aise d’apprendre quoi que ce fût qui méritât d’être imité.

Imagine, courtois lecteur, combien de fois je souhaitai d’avoir la langue de Démosthène ou de Cicéron, qui m’eût rendu capable de célébrer les louanges de ma chère patrie dans un style égal à ses mérites et à sa félicité.
Je commençai mon discours en informant Sa Majesté que nos États se composaient de deux îles, formant trois puissants royaumes, sous un seul souverain, sans compter nos possessions d’Amérique. J’insistai beaucoup sur la fertilité de notre sol et la nature tempérée de notre climat. Puis je parlai longuement de la constitution du parlement anglais, formé en partie d’un corps illustre appelé la Chambre des pairs, c’est-à-dire des personnages du sang le plus noble et possédant les patrimoines les plus anciens et les plus considérables. Je décrivis le soin extraordinaire qu’on prend toujours de les instruire dans les arts et dans les armes, pour les rendre aptes à être à la fois les conseillers du roi et du royaume, à prendre-part à la confection des lois, à être membres de la plus haute cour de justice, de laquelle il ne peut y avoir appel, et à être des champions toujours prêts à défendre leur prince et leur pays, par leur valeur, leur sagesse et leur fidélité. Je dis qu’ils étaient l’ornement et le boulevard du royaume, dignes successeurs de leurs ancêtres si renommés, qui avaient eu l’honneur pour récompense de leurs vertus, et dont on n’avait jamais vu aucun descendant dégénérer. Il leur est adjoint dans la même assemblée plusieurs saints personnages, avec le titre d’évêques, dont l’office spécial est de veiller sur la religion et sur ceux qui l’enseignent au peuple. Le prince et ses plus sages conseillers cherchent et trient ces hommes, dans toute la nation, parmi. ceux du clergé qui méritent le plus d’être distingués par la sainteté de leur vie et la profondeur de leur érudition ; et ils sont véritablement les pères spirituels du clergé et du peuple.
J’ajoutai que l’autre partie du parlement se compose d’une assemblée appelée Chambre des communes, dont les membres sont tous librement choisis et élus pour représenter la sagesse de toute la nation par le peuple lui-même, parmi les hommes qui se sont rendus le plus importants dans le pays par leurs grandes capacités et leur patriotisme. Ces deux corps constituent la plus auguste assemblée d’Europe ; et c’est à elle, de concert avec le prince, qu’est confiée toute la confection des lois.
Je descendis ensuite aux cours de justice, présidées par les juges, ces vénérables sages et interprètes de la loi, pour décider des droits et des propriétés en litige, aussi bien que pour punir le vice et protéger l’innocence. Je citai la sage administration de nos finances, la valeur et les exploits de nos armées sur terre et sur mer. Je calculai le nombre de notre population, en comptant combien chaque secte religieuse ou chaque parti politique peut compter chez nous de millions d’adhérents. Je n’oubliai pas même nos exercices corporels et nos divertissements, ni aucun autre détail que je crus capable de faire rejaillir de l’honneur sur mon pays. Enfin, je terminai par un court résumé historique des affaires et des événements en Angleterre pendant les cent dernières années.
Cet exposé ne fut achevé qu’au bout de cinq audiences, de plusieurs heures chacune. Le roi écouta le tout avec une grande attention, prenant de nombreuses notes sur ce que je disais, et marquant les questions qu’il se proposait de me poser.
Lorsque j’eus mis fin à ces longs discours, Sa Majesté, dans une sixième audience, me proposa, en consultant ses notes, beaucoup de doutes, de questions et d’objections sur chaque article. Il demanda quelles étaient les méthodes employées pour cultiver l’esprit et le corps des jeunes gens de notre noblesse, et à quel genre d’occupation ils passaient d’ordinaire la première et la plus éducable partie de leur vie ; comment on s’y prenait pour remplir les vides dans cette assemblée lorsque quelque famille noble venait à s’éteindre ; quelles qualités on exigeait de ceux qui devaient être créés nouveaux lords ; s’il arrivait jamais que le caprice du prince, une somme d’argent donnée à quelque dame de la cour ou à un premier ministre, le désir de fortifier un parti contraire à l’intérêt public, fussent des motifs déterminants dans ces nominations ; quelle connaissance ces lords avaient des lois de leur pays, et comment ils l’acquéraient, de façon à être capables de décider en dernier ressort des affaires des autres sujets du royaume ; s’ils étaient toujours tellement exempts d’avarice, de partialité ou de besoins, que la corruption ou quelque criminel dessein ne pût se glisser parmi eux ; si ces saints lords dont je parlais étaient toujours promus à ce rang à cause de leur connaissance des choses religieuses et à cause de la sainteté de leur vie ; s’ils n’avaient jamais eu de complaisances temporelles lorsqu’ils étaient simples prêtres, ou s’ils n’avaient pas été chapelains de quelque noble, esclaves prostitués à leur maître, dont ils auraient continué à suivre servilement les opinions, après avoir été admis dans cette assemblée.

Il désira savoir ensuite quels moyens étaient mis en pratique dans l’élection de ceux que j’appelais membres des communes ; si un étranger, avec une bourse bien garnie, ne pourrait pas influencer les votants vulgaires et se faire choisir par eux de préférence à leur propre seigneur ou à l’homme le plus considérable du voisinage ; comment il se faisait que les gens fussent si ardents à entrer dans cette assemblée, puisque, de mon aveu, cela causait beaucoup de tracas et de dépenses, et amenait même souvent la ruine de la famille, sans qu’on reçût aucun traitement ou pension ; ce qui supposait, en effet, un si haut degré de vertu et d’esprit public que Sa Majesté avait l’air de soupçonner que cela pourrait bien ne pas être toujours sincère ; et elle demandait si des personnages si zélés ne pouvaient pas nourrir quelque espoir de s’indemniser des charges et des ennuis qu’ils assumaient, en sacrifiant le bien public aux desseins d’un prince faible et vicieux, de concert avec un ministère corrompu. Le roi multiplia ses questions et m’éplucha à fond sur tous les points se rapportant à ce sujet, me proposant des doutes et des objections sans nombre, que je ne juge ni prudent ni convenable de répéter ici.
A propos de ce que j’avais dit de nos cours de justice, Sa Majesté désira recevoir des éclaircissements sur plusieurs points. Là-dessus j’étais d’autant plus à même de lui en donner que j’avais été presque ruiné jadis par un long procès en chancellerie, que j’avais à la fin gagné avec dépens. Il me demanda quel temps on mettait d’ordinaire à déterminer le droit et le tort, et ce que cela entraînait de dépenses ; si les avocats et les orateurs avaient la liberté de plaider dans des causes manifestement reconnues injustes, vexatoires ou oppressives ; si l’on remarquait que la question de parti, soit religieux, soit politique, eût un poids quelconque dans la balance de la justice ; si ces orateurs plaidants étaient des personnes instruites dans la connaissance générale de l’équité, ou versées seulement dans les coutumes locales, provinciales ou nationales ; si eux ou leurs juges avaient une part quelconque dans la fabrication de ces lois qu’ils s’arrogeaient la liberté d’interpréter ou de commenter suivant leur plaisir ; s’ils avaient jamais, à des époques différentes, plaidé pour et contre la même cause, et cité des précédents dans le but de prouver des opinions contraires ; s’ils formaient une corporation riche ou pauvre ; s’ils recevaient aucune récompense pécuniaire pour plaider ou donner leur avis, et, particulièrement, s’ils étaient jamais admis comme membres de la Chambre basse.
Puis il en arriva à l’administration de nos finances. Il pensait, dit-il, que ma mémoire m’avait fait défaut, car j’avais évalué nos taxes à environ cinq ou six millions par an, et, quand j’en étais venu à citer les dépenses, il avait trouvé qu’elles se montaient quelquefois à plus du double. Les notes qu’il avait prises étaient très précises sur ce point, puisqu’il espérait, comme il me l’avait déclaré, que la connaissance de notre manière de faire pourrait lui être utile ; et il était impossible qu’il se fût trompé dans ses calculs. Mais, si ce que je lui avais dit était vrai, il en était encore à comprendre comment un royaume pouvait dissiper sa fortune comme un simple particulier. Il me demanda quels étaient nos créanciers et où nous trouverions de l’argent pour les payer. Il s’étonnait de m’entendre parler de guerres si lourdes et si coûteuses ; nous devions certainement être un peuple querelleur, ou vivre au milieu de mauvais voisins ; et, nécessairement, nos généraux devaient être plus riches que nos rois. Il demanda ce que nous avions à faire en dehors de nos îles, outre le commerce, les traités et la défense de nos côtes avec notre flotte. Surtout il était stupéfait de m’entendre parler d’une armée permanente nécessaire, au milieu de la paix et chez un peuple libre. Il dit que, si nous étions gouvernés de notre propre consentement par nos représentants, il ne pouvait imaginer de qui nous avions peur, ou contre qui nous devions nous battre ; et il voulait avoir mon opinion sur la question de savoir si la maison d’un particulier ne serait pas mieux défendue par lui-même, ses enfants et sa famille, que par une demi-douzaine de coquins recrutés au hasard dans les rues pour un mince salaire et qui pourraient, en coupant la gorge de leurs maîtres, avoir un bénéfice cent fois plus grand.
Il rit de ma bizarre arithmétique, comme il lui plaisait de l’appeler, qui consistait à évaluer le chiffre de notre population d’après un calcul basé sur les différentes sectes qui existent chez nous en religion et en politique. Il dit qu’il ne savait aucune raison pour laquelle ceux qui entretiennent des opinions préjudiciables au public dussent être contraints à en changer et ne dussent pas, d’un autre côté, être contraints à les tenir cachées. De même que c’était tyrannie de la part d’un gouvernement quelconque d’exiger la première chose, c’était aussi faiblesse de ne pas imposer la seconde ; car on peut permettre à un homme de garder des poisons dans son cabinet, mais non pas de les vendre publiquement pour des cordiaux.
Il avait remarqué que, parmi les divertissements de notre noblesse et de notre haute bourgeoisie, j’avais cité le jeu. Il désira savoir à quel âge on commençait d’ordinaire à se livrer à cet amusement et à quel âge on l’abandonnait ; combien de temps on y donnait ; s’il était jamais poussé au point d’entamer les fortunes ; si des gens bas et vicieux, par leur adresse dans cet art, ne pouvaient pas arriver à de grandes richesses et quelquefois tenir nos nobles eux-mêmes sous leur dépendance, en même temps que les habituer à des compagnies avilissantes, les détournant entièrement ainsi de la culture de leur esprit et les forçant, par les pertes qu’ils subissaient, d’apprendre et de pratiquer cette adresse infâme aux dépens des autres.
Le résumé historique que je lui avais fait de nos affaires pendant le siècle dernier l’étonnait absolument. Il déclarait que ce n’était rien qu’un amas de conspirations, de révoltes, de meurtres, de massacres, de révolutions, de bannissements, et de tous les pires effets que l’avarice, l’esprit de faction, l’hypocrisie, la perfidie, la cruauté, la rage, la folie, la haine, l’envie, la débauche, la méchanceté et l’ambition pussent produire.
Dans une autre audience, Sa Majesté prit la peine de récapituler et de résumer tout ce que j’avais dit. Elle compara les questions qu’elle m’avait faites avec les réponses que je lui avais données ; puis, me prenant dans ses mains et me caressant doucement, elle s’exprima en ces termes que je n’oublierai jamais, non plus que la manière dont ils furent prononcés : « Mon petit ami Grildrig, vous avez fait un très admirable panégyrique de votre pays ; vous avez clairement prouvé que l’ignorance, la paresse et le vice sont les ingrédients propres à faire un législateur ; que les lois sont le mieux expliquées, interprétées et appliquées par ceux dont les intérêts et le talent consistent à les pervertir, à les confondre et à les éluder. Je remarque chez vous quelques traits d’une institution qui, dans son origine, aurait pu être supportable ; mais ces traits sont à demi effacés, et le reste est entièrement défiguré et souillé par des corruptions de toute sorte. Il ne paraît pas, d’après tout ce que vous avez dit, qu’aucune perfection soit exigée pour obtenir aucune position chez vous ; beaucoup moins encore, que les personnes y soient anoblies à cause de leurs vertus, que les prêtres y doivent leur avancement à leur piété ou à leur savoir, les soldats à leur conduite et à leur valeur, les juges à leur intégrité, les sénateurs à leur amour de la patrie, les conseillers d’État à leur sagesse. Quant à vous, continua le roi, qui avez passé la plus grande partie de votre vie à voyager, je suis tout disposé à espérer que vous avez jusqu’ici échappé à beaucoup de vices de votre pays. Mais de ce que j’ai déduit de votre propre récit et des réponses que je vous ai à grand’peine tirées et arrachées, je ne peux que conclure que la masse de vos compatriotes est la plus pernicieuse et la plus odieuse petite vermine dont la nature ait jamais supporté le grouillement sur la surface de la terre. »



CHAPITRE VII
Amour de l’auteur pour son pays. — Il fait une proposition très avantageuse au roi, laquelle est repoussée. — Grande ignorance du roi en politique. — État très imparfait et très borné des connaissances de ce peuple. — Lois, affaires militaires et partis dans l’État.
L’AMOUR extrême que je porte à la vérité a seul pu m’empêcher de tenir secrète cette partie de mon histoire. Il ne servait de rien de montrer ma colère que l’on tournait toujours en ridicule ; et j’étais forcé de rester passif pendant que ma noble et si chère patrie était traitée avec cette indignité. Je suis aussi profondément chagrin qu’aucun de mes lecteurs puisse l’être qu’une occasion semblable se soit présentée ; mais ce prince était si curieux et si avide de renseignements sur chaque détail qu’il aurait été contraire à la reconnaissance et aux bonnes manières de refuser de le satisfaire autant que j’en étais capable. Cependant on me permettra de dire, pour ma justification, que j’éludai habilement un grand nombre de ses questions, et que je donnai à tout un tour de beaucoup plus favorable que ne l’eût permis la stricte vérité. J’ai toujours, en effet, eu pour mon pays cette louable partialité que Denis d’Halicarnasse recommande avec tant de justice à l’historien ; je voudrais cacher les fragilités et les difformités de ma mère patrie et mettre dans leur jour le plus favorable ses vertus et ses beautés. Tel fut mon effort sincère dans les nombreuses conversations que j’eus avec ce monarque ; mais il ne fut malheureusement pas couronné de succès.Il faut d’ailleurs être très indulgent pour un roi qui est entièrement isolé du reste du monde, et qui, par conséquent, doit être dans une ignorance absolue touchant les mœurs et les coutumes en vigueur chez les autres peuples. Ce défaut de connaissance produira toujours de nombreux préjugés et une certaine étroitesse dans la manière de penser, dont nous sommes, ainsi que les pays policés de l’Europe, absolument exempts. Et il serait vraiment trop fort que les notions qu’un prince si éloigné entretient sur le vice et la vertu dussent être offertes en exemple au genre humain.
Pour confirmer ce que je viens de dire et pour montrer en même temps les misérables effets d’une éducation bornée, je vais rapporter ici quelque chose qui aura de la peine à trouver créance. Dans l’espoir de m’introduire plus avant dans la faveur du roi, je lui parlai d’une invention datant de trois ou quatre siècles, grâce à laquelle on fabrique une certaine poudre, dont un morceau, fût-il gros comme une montagne, s’allume en un moment si la moindre étincelle y tombe, et saute en l’air avec un bruit et un ébranlement plus grand que le tonnerre. J’ajoutai qu’une quantité convenable de cette poudre, bourrée dans un cylindre de cuivre ou de fer, chasse, suivant la grosseur du cylindre, un boulet de fer ou de plomb avec une violence et une rapidité telles que rien n’est capable d’en supporter la force ; que les plus gros boulets ainsi lancés, non seulement détruiraient d’un seul coup des files entières d’une armée, mais battraient en ruine les plus fortes murailles, couleraient au fond de la mer des vaisseaux portant un millier d’hommes chacun, et, attachés deux à deux par une chaîne, trancheraient net mâts et agrès, couperaient en deux des centaines de corps d’homme et ravageraient tout devant eux ; que nous mettions souvent cette poudre dans de grands boulets de fer creux que nous lancions avec un engin dans les villes assiégées, et que ces boulets soulevaient les pavés, mettaient les maisons en pièces, éclataient et envoyaient de tous côtés des fragments qui brisaient le crâne de tous ceux qui s’en approchaient ; que je connaissais parfaitement les ingrédients composant cette poudre, lesquels étaient à bon marché et communs ; que je m’entendais à les mélanger, et que je pourrais apprendre à ses ouvriers à fabriquer ces tubes d’un calibre proportionné à toutes les autres choses existant dans le royaume de Sa Majesté ; qu’il n’était pas nécessaire que les plus grands eussent plus de cent pieds de long ; que vingt ou trente de ces tubes, chargés d’une quantité convenable de poudre et de boulets, abattraient les murs de la plus forte ville de ses États en quelques heures, ou détruiraient sa capitale tout entière, si jamais elle essayait de résister à ses absolus commandements. Et je faisais humblement cette offre à Sa Majesté, comme un faible tribut de reconnaissance, en retour de tant de marques que j’avais reçues de sa faveur et de sa protection royales.

Le roi fut frappé d’horreur à la description que je lui avais faite de ces terribles machines et à la proposition que je lui soumettais. Il était stupéfait qu’un insecte impuissant et rampant comme moi — telles furent ses expressions — pût nourrir des idées aussi inhumaines et être familiarisé avec elles au point de paraître absolument indifférent à toutes les scènes de sang et de désolation que je peignais comme étant les effets ordinaires de ces engins destructeurs, dont quelque mauvais génie, ennemi du genre humain, devait, dit-il, avoir été l’inventeur. Quant à lui, bien que peu de choses lui fissent autant de plaisir que les découvertes nouvelles dans l’art ou dans la nature, il protestait qu’il perdrait la moitié de son royaume plutôt que d’être fait le dépositaire d’un tel secret, et il me recommanda, si j’attachais du prix à la vie, de ne jamais lui en parler davantage.
Étrange effet des principes étroits et des vues courtes, qu’un prince, possédant toutes les qualités qui assurent la vénération, l’amour et l’estime, une haute intelligence, une grande sagesse et un profond savoir, doué de talents admirables et, pour ainsi dire, adoré de ses sujets, laisse, par un scrupule inutile et exagéré, tel que nous ne pouvons le concevoir en Europe, échapper une occasion mise dans ses mains qui l’eût rendu le maître absolu de la vie, de la liberté et de la fortune de son peuple ! Et je ne dis pas cela avec la moindre intention d’enlever quoi que ce soit aux nombreuses vertus de cet excellent roi. Son caractère, je le comprends, sera, par ce trait, grandement amoindri dans l’opinion du lecteur anglais ; mais je tiens que ce défaut naît de l’ignorance, ces peuples n’ayant pas jusqu’ici réduit la politique en science, comme l’ont fait les esprits plus pénétrants de l’Europe. En effet, je me rappelle parfaitement qu’un jour, en discourant avec le roi, il m’arriva de dire qu’il y avait chez nous plusieurs milliers de livres sur l’art de gouverner, et que — résultat diamétralement opposé à mes intentions — cela lui donna une très petite opinion de notre intelligence. Il faisait profession de détester, de mépriser tout mystère, tout raffinement, toute intrigue, soit dans un prince, soit dans un ministre. Il ne pouvait s’expliquer ce que j’entendais par secrets d’État lorsqu’il ne s’agissait ni d’un ennemi, ni d’une nation rivale. Il renfermait l’art de gouverner en de très étroites limites, à savoir le bon sens et la raison, la justice et la clémence, la conclusion rapide des cas civils et criminels, et quelques autres lieux communs évidents, sur lesquels il est inutile de s’arrêter. Et il donnait comme son avis que quiconque pouvait faire croître deux épis de blé ou deux brins d’herbe là où il n’en croissait qu’un auparavant méritait mieux du genre humain et rendait un service plus essentiel à son pays que toute la race des politiciens prise ensemble.
Les connaissances de ces peuples sont très incomplètes : elles se bornent à la morale, à l’histoire, à la poésie et aux mathématiques, dans lesquelles il faut avouer qu’ils excellent. Mais ils appliquent exclusivement la dernière de ces sciences à ce qui peut être utile à la vie, à l’amélioration de l’agriculture et de tous les arts mécaniques ; de sorte que, parmi nous, elle serait peu estimée. Quant aux idées, aux entités, aux abstractions et aux calculs transcendantaux, je n’ai jamais pu leur en faire pénétrer la moindre notion dans la tête.
Aucune des lois du pays ne doit être formulée en plus de mots qu’il n’y a de lettres dans leur alphabet, lequel en compte seulement vingt-deux. Mais bien peu atteignent ce développement. Elles sont exprimées dans les termes les plus clairs et les plus simples, et ils n’ont pas l’esprit assez vif pour y découvrir plus d’une interprétation ; aussi écrire un commentaire sur une loi quelconque est-il un crime capital. Quant à la décision des affaires civiles ou à celle des procès contre les criminels, leur jurisprudence est si maigre qu’ils n’ont guère lieu de se vanter de leur habileté dans l’une ou dans l’autre.
Ils connaissent l’art de l’imprimerie, comme les Chinois, depuis un temps immémorial. Mais leurs bibliothèques ne sont pas grandes. Celle du roi, qui passe pour la plus considérable, ne contient pas plus de mille volumes, placés dans une galerie de douze cents pieds de long, où j’avais la liberté d’emprunter les livres qu’il me plaisait. Le menuisier de la reine avait arrangé, dans une des chambres de Glumdalclitch, une sorte de machine en bois, haute de vingt-cinq pieds, en forme d’échelle double ; les degrés avaient chacun cinquante pieds de long ; c’était, en somme, un escalier mobile, dont l’extrémité inférieure était placée à dix pieds du mur de la chambre. On appuyait debout contre le mur le livre que j’avais le désir de lire. Je montai d’abord jusqu’au degré le plus haut de l’échelle et, tournant mon visage vers le livre, je commençai au sommet de la page, marchant de droite à gauche sur un espace d’environ huit ou dix pas, selon la longueur des lignes, jusqu’à ce que je fusse arrivé un peu au-dessous du niveau de mon rayon visuel ; puis je descendais graduellement jusqu’au bas ; après quoi je remontais, me mettais à l’autre page de la même manière et tournais le feuillet, ce que je pouvais facilement faire de mes deux mains, car il était aussi épais et raide que du carton, et n’avait pas, dans les plus grands in-folio, plus de dix-huit ou vingt pieds de long.

Leur style est clair, mâle et coulant, mais point fleuri ; car ils n’évitent rien plus que de multiplier des mots qui ne sont pas absolument nécessaires et de varier leurs expressions. J’ai lu un grand nombre de leurs livres, surtout ceux d’histoire et de morale. Parmi les autres, un vieux petit traité, qui était toujours dans la chambre à coucher de Glumdalclitch et appartenait à sa gouvernante, dame grave et âgée qui donnait dans les écrits de morale et de dévotion, me divertit beaucoup. Ce livre traite de la faiblesse du genre humain et n’est guère estimé, si ce n’est des femmes et du vulgaire. Cependant je fus curieux de savoir ce qu’un auteur de ce pays pouvait dire sur un tel sujet. L’écrivain passait en revue tous les lieux communs ordinaires aux moralistes européens, montrant quel animal minime, méprisable et impuissant est l’homme réduit à sa propre nature ; combien il est incapable de se défendre contre l’inclémence de l’air ou la fureur des bêtes sauvages ; combien il est inférieur à telle créature en force, à telle autre en vitesse, à une troisième en prévoyance, à une quatrième en industrie. Il ajoutait que la nature avait dégénéré dans ces dernières périodes de l’existence du monde et ne pouvait maintenant donner naissance qu’à des êtres avortés en comparaison de ceux des anciens temps. Il était, disait-il, très raisonnable de penser que non seulement l’espèce humaine était primitivement beaucoup plus grande, mais aussi qu’il y avait eu des géants dans les premiers âges ; l’histoire et la tradition l’affirment, et ces assertions sont corroborées par la découverte d’os et de crânes énormes, mis au jour par hasard en différentes parties du royaume, et dépassant de beaucoup les dimensions ordinaires de la race amoindrie de nos jours. Il prétendait que les lois mêmes de la nature voulaient absolument que nous eussions été faits, au commencement, d’une taille plus grande et plus robuste, moins exposés à être détruits par le moindre accident, comme une tuile tombant d’un toit, ou une pierre lancée par la main d’un enfant, ou un ruisseau dans lequel on se noie. Cette manière de raisonner fournissait à l’auteur plusieurs applications morales, utiles dans la conduite de la vie, mais qu’il n’est pas nécessaire de répéter ici. Pour ma part, je ne pouvais pas ne pas réfléchir combien c’est un talent universellement répandu que celui de faire des harangues sur la morale ou plutôt sur les sujets de mécontentement et de lamentations que nous puisons dans les reproches dont nous chargeons la nature. Et je crois, après un examen approfondi, qu’on pourrait démontrer que ces reproches sont aussi mal fondés parmi nous qu’ils le sont chez ce peuple.
Quant à leurs affaires militaires, ils se vantent de ce que l’armée du roi compte cent soixante-six mille fantassins et trente-deux mille chevaux, si l’on peut appeler armée un corps composé de marchands dans les villes, et de fermiers dans la campagne, et commandé tout simplement par les nobles et la haute bourgeoisie, sans solde ni récompense. Ils sont, à la vérité, assez corrects dans leurs exercices et soumis à une très bonne discipline ; à quoi je ne vois pas grand mérite, car comment en serait-il autrement là où chaque fermier est sous le commandement de son propriétaire et chaque citoyen sous celui des principaux personnages de sa cité, choisis au scrutin, comme cela se pratique à Venise ?
J’ai souvent vu la milice de Lorbrulgrud faisant l’exercice dans un grand champ de vingt milles carrés, près de la ville. En tout ils n’étaient pas plus de vingt-cinq mille hommes de pied et six mille chevaux ; mais je n’aurais jamais pu supputer leur nombre, vu l’espace de terrain qu’ils occupaient. Un cavalier, monté sur un grand cheval, pouvait avoir environ quatre-vingt-dix pieds de hauteur. J’ai vu, sur un commandement, tout ce corps de cavalerie mettre au clair tous les sabres à la fois et les brandir en l’air. L’imagination ne peut rien se figurer d’aussi grandiose, d’aussi surprenant, d’aussi étonnant ! On eût dit les lueurs de dix mille éclairs partant à la fois de tous les coins du ciel.

J’étais curieux de savoir comment ce prince, dont les États sont complètement isolés de tout autre pays, en était venu à songer à avoir des armées et à enseigner à son peuple la pratique de la discipline militaire. Mais je l’appris bientôt et dans les conversations particulières et par la lecture de l’histoire. En effet, dans le long cours des âges, ce pays a souffert de la même maladie à laquelle toute la race humaine est sujette : la noblesse a souvent combattu pour le pouvoir, le peuple pour la liberté, le roi pour l’autorité absolue. Les lois du royaume, qui tempèrent heureusement ces éléments l’un par l’autre, ont été de temps en temps violées par chacun des trois partis, et il en est plus d’une fois résulté des guerres civiles. La dernière a été terminée dans de bonnes conditions par le grand-père du prince actuel, grâce à des concessions mutuelles. C’est alors que, d’un consentement commun, la milice fut organisée, et, depuis, elle a toujours été très strictement maintenue dans le devoir.


CHAPITRE VIII
Le roi et la reine font un voyage aux frontières : — L’auteur les accompagne. — Relation très détaillée de la manière dont il quitte le pays. — Il retourne en Angleterre.
J’AVAIS toujours eu un fort pressentiment que je recouvrerais quelque jour ma liberté, quoiqu’il me fût impossible de conjecturer par quels moyens, ou de former aucun projet qui eût la moindre chance de réussir. Le navire sur lequel j’étais venu était le premier qu’on eût jamais signalé en vue de cette côte, et le roi avait donné des ordres précis pour que, si jamais un autre se montrait, il fût amené au rivage et apporté, avec tout son équipage et ses passagers, à Lorbrulgrud dans un tombereau. Il désirait beaucoup me trouver une femme de ma taille, avec laquelle je pusse propager mon espèce. Mais je crois que je serais mort plutôt que de subir la honte de laisser une postérité destinée à être gardée en cage, comme des serins apprivoisés, et peut-être, avec le temps, à être vendue par le royaume comme des bêtes curieuses aux femmes de qualité. On me traitait, il est vrai, avec une grande bienveillance ; j’étais le favori d’un grand roi et d’une grande reine, et les délices de toute la cour ; mais c’était d’une façon qui convenait mal à ma dignité d’homme. Je ne pouvais non plus oublier ces chers gages domestiques que j’avais laissés derrière moi. J’avais besoin de me trouver au milieu de gens avec qui je pusse m’entretenir sur un pied d’égalité et me promener dans les rues et dans la campagne, sans craindre d’être écrasé comme une grenouille ou un petit chien. Mais ma délivrance vint plus tôt que je ne m’y attendais et d’une manière peu commune. Je vais fidèlement en raconter par le menu l’histoire et les circonstances.Il y avait deux ans que j’étais dans ce pays. Vers le commencement de la troisième année, Glumdalclitch et moi nous accompagnâmes le roi et la reine dans un voyage à la côte méridionale du royaume. On me portait, comme à l’ordinaire, dans ma boîte de voyage qui, comme je l’ai déjà indiqué, était un cabinet très commode, large de douze pieds. J’y avais fait fixer, à l’aide de cordes de soie attachées aux quatre coins du plafond, un hamac pour amortir les secousses lorsqu’un domestique me portait à cheval devant lui, comme j’en avais de temps en temps la fantaisie, et souvent je dormais dans mon hamac pendant que nous étions en route. Au toit de mon cabinet, mais pas immédiatement au-dessus du milieu du hamac, j’avais fait pratiquer par le menuisier un trou d’un pied carré, pour me donner de l’air dans les temps chauds, pendant que je dormais. Je fermais ce trou à volonté avec une planche qui glissait en avant et en arrière dans une rainure.
Arrivés au but de notre voyage, le roi jugea à propos de passer quelques jours dans un palais qu’il a près de Flanflasnic, ville située à dix-huit milles anglais du bord de la mer. Glumdalclitch et moi nous étions très fatigués ; j’avais attrapé un léger rhume, mais la pauvre fille était si malade qu’elle ne quittait pas la chambre. Je brûlais du désir de voir l’Océan, qui seul pouvait être le théâtre de ma fuite, si elle devait jamais s’effectuer. Je prétendis être plus mal que je ne l’étais réellement et je demandai à prendre l’air frais de la mer avec un page que j’aimais beaucoup et à qui j’avais déjà été confié quelquefois. Je n’oublierai jamais avec quelle répugnance Glumdalclitch consentit à cette promenade, ni toutes les recommandations minutieuses qu’elle fit au page pour qu’il prît soin de moi, versant en même temps un torrent de larmes, comme si elle avait quelque pressentiment de ce qui devait arriver. Le jeune garçon m’emporta dans ma boîte à environ une demi-heure de marche du palais, du côté des rochers du rivage. Je lui ordonnai de me déposer à terre, et relevant une de mes fenêtres à coulisse, je jetai plus d’un coup d’oeil mélancolique et plein de regret vers la mer. Je ne me trouvai pas très bien, je dis au page que j’avais envie de faire un somme dans mon hamac, et que j’espérais que cela me remettrait. Je rentrai, et le page abaissa hermétiquement la fenêtre pour empêcher le froid. Je m’endormis, et tout ce que je conjecture, c’est que, pendant que je dormais, le page, pensant qu’il n’y avait aucun danger, s’en alla dans les rochers à la recherche d’œufs d’oiseaux, car je l’avais déjà observé de ma fenêtre cherchant çà et là et en ramassant un ou deux dans les fentes des rochers. Quoi qu’il en soit, je fus réveillé soudain par une violente secousse imprimée à l’anneau qui était attaché au sommet de ma boîte pour qu’on pût la porter plus commodément. Je sentis ma boîte élevée très haut dans l’air et emportée avec une rapidité prodigieuse. Le premier choc m’avait presque lancé hors de mon hamac, mais ensuite le mouvement fut assez doux. J’appelai à plusieurs reprises, du plus haut que je pouvais élever la voix, mais inutilement. Je regardai du côté de mes fenêtres et ne vis que les nuages et le ciel. J’entendis, juste au-dessus de ma tête, un bruit semblable à des battements d’ailes, et je commençai alors à comprendre la terrible position dans laquelle je me trouvais : quelque aigle avait pris dans son bec l’anneau de ma boîte, avec l’intention de la laisser tomber sur un rocher, comme une tortue dans son écaille, afin d’en retirer mon cadavre et de le dévorer ; car la sagacité et le flair de cet oiseau le rendent capable de découvrir sa proie à une grande distance, quand même elle serait mieux cachée que je ne pouvais l’être derrière une planche de deux pouces.

Au bout d’un temps assez court, je remarquai que le bruit et l’agitation des ailes augmentaient très vite et que ma boîte était ballottée à droite et à gauche, comme une enseigne au bout d’une tringle un jour de vent. J’entendis plusieurs coups ou poussées qui étaient, à ce que je pensais, donnés à l’aigle — car je suis sûr que ce devait être un animal de ce genre qui tenait l’anneau de ma boîte dans son bec ; — puis, tout d’un coup, je me sentis tomber perpendiculairement en bas pendant plus d’une minute, mais avec une rapidité si incroyable que j’en perdis presque la respiration. Ma chute fut interrompue par un terrible bruit mat comme de quelque chose qui s’aplatit, plus retentissant à mes oreilles que le bruit de la cataracte du Niagara. Après quoi, je fus dans l’obscurité pendant une autre minute ; puis ma boîte commença à remonter jusqu’à ce que je pusse voir le jour par le haut de ma fenêtre. Je m’aperçus alors que j’étais tombé dans la mer. Ma boîte, à cause du poids de mon corps, des choses qui s’y trouvaient et des larges plaques de fer dont on l’avait consolidée aux quatre coins du haut et du bas, flottait en s’enfonçant d’environ cinq pieds dans l’eau. Je supposai — et je le suppose encore — que l’aigle qui volait avec ma boîte avait été poursuivi par deux ou trois autres, espérant avoir leur part du butin, et qu’il avait été forcé de me lâcher pendant qu’il se défendait. Les plaques de fer fixées au fond de la boîte — c’était là qu’elles étaient le plus fortes — en conservèrent l’équilibre pendant la chute et l’empêchèrent de se briser contre la surface de l’eau. Toutes les jointures étaient bien adhérentes ; la porte ne tournait pas sur des gonds, s’ouvrait de haut en bas comme une fenêtre à coulisses ; en un mot, mon cabinet était si étanche qu’il n’y était entré que très peu d’eau. Je sortis avec beaucoup de peine de mon hamac après m’être risqué à retirer la planche mobile du toit dont j’ai déjà parlé, établie là pour laisser pénétrer l’air dont le manque me faisait presque étouffer.
Combien de fois souhaitai-je alors de me trouver avec ma chère Glumdalclitch, dont il avait suffi d’une heure pour me séparer à ce point ! Et, je puis le dire en toute vérité, au milieu de mes propres infortunes, je ne pouvais m’empêcher de pleurer ma pauvre nourrice, le chagrin qu’elle ressentirait de ma perte, le déplaisir de la reine qu’elle encourrait et la ruine de sa fortune. Peut-être n’y a-t-il pas beaucoup de voyageurs qui se soient trouvés dans une situation plus difficile et plus désespérée que la mienne en cette conjoncture, m’attendant à tout moment à voir ma boîte fracassée, ou tout au moins renversée, par la première rafale ou la première grosse vague. Une simple vitre cassée eût été la mort immédiate, et rien ne protégeait mes fenêtres que le fort treillis de fil de fer mis à l’extérieur pour garantir des accidents en voyage. Je voyais l’eau suinter par plusieurs fissures, quoique ces fentes ne fussent pas considérables ; et je m’efforçais de les boucher de mon mieux. Je n’étais pas capable de soulever le toit de mon cabinet, ce que j’aurais fait certainement, pour m’asseoir sur le haut, où j’aurais du moins pu prolonger ma vie de quelques heures, plutôt que d’être, pour ainsi dire, renfermé dans ma tanière. Et si j’échappais à. ces dangers pendant un jour ou deux, que pouvais-je espérer qu’une mort misérable par le froid et la faim ? Je restai ainsi pendant quatre heures, pensant, et, à vrai dire, espérant que chaque moment serait le dernier pour moi.
J’ai déjà dit au lecteur qu’il y avait, sur le côté de ma boîte qui n’avait pas de fenêtre, deux boucles solides dans lesquelles le domestique qui me portait à cheval passait une ceinture de cuir qu’il s’attachait à la taille. Comme j’étais dans cette extrémité, j’entendis, ou du moins je crus entendre comme le bruit de quelque chose qui grattait le côté de ma boîte où se trouvaient les boucles ; et bientôt après je m’imaginai que la boîte était tirée ou remorquée à travers la mer, car, de temps en temps, je sentais une espèce de secousse qui soulevait les vagues presque jusqu’au haut de mes fenêtres et me plongeait à peu près dans l’obscurité. J’en conçus quelques faibles espérances de délivrance, quoique je fusse incapable d’imaginer d’où elle pourrait venir. Je me hasardai à dévisser une de mes chaises fixées à demeure dans le plancher, et je parvins, après de durs efforts, à la revisser immédiatement au-dessous de la planche mobile que j’avais ouverte un peu auparavant. Je montai sur cette chaise, et, mettant ma bouche aussi près que possible du trou, j’appelai au secours à haute voix et dans toutes les langues que je connaissais. Puis j’attachai mon mouchoir à une canne que je portais habituellement, et le passant par le trou, je l’agitai plusieurs fois en l’air, afin que, si quelque bateau ou navire se trouvait auprès, les matelots pussent avoir l’idée que la boîte renfermait quelque infortuné mortel.

Tout ce que je fis ne parut produire aucun résultat ; mais je m’apercevais clairement que mon cabinet était entraîné en avant. Au bout d’une heure, ou davantage, le côté de la boîte où étaient les boucles, et qui n’avait pas de fenêtre, heurta quelque chose de dur. J’appréhendai que ce ne fût un roc, et me sentis plus ballotté que jamais. J’entendis distinctement sur le couvercle de ma boîte un bruit semblable à celui que ferait un câble, et un frôlement comme si on le passait à travers l’anneau. Puis je me trouvai hissé par degrés au moins de trois pieds plus haut que je n’étais auparavant. Je sortis de nouveau ma canne et mon mouchoir, appelant au secours jusqu’à m’enrouer. En réponse, j’entendis une grande acclamation répétée trois fois et qui me donna des transports de joie que ceux-là seuls peuvent concevoir qui les ont ressentis. J’entendais maintenant un piétinement au-dessus de ma tête, et quelqu’un, criant de toute sa voix à travers le trou, dit en langue anglaise : S’il y a des gens en bas, qu’ils parlent. Je répondis que j’étais un Anglais, jeté par la mauvaise fortune dans le plus grand malheur que jamais créature humaine eût éprouvé, et je demandai, au nom de tout ce qui pouvait toucher le cœur, qu’on me délivrât de la prison où j’étais. La voix répliqua que j’étais sauvé, car ma boîte était attachée à leur navire, et que le charpentier allait immédiatement venir scier l’ouverture et y faire un trou assez large pour qu’on me retirât. Je répondis qu’il n’était pas nécessaire et que cela prendrait trop de temps ; qu’il n’y avait tout simplement qu’à dire à un homme de l’équipage de passer le doigt dans l’anneau, de retirer la boîte de la mer et de la porter sur le navire, dans la cabine du capitaine. Quelques-uns, en m’entendant divaguer ainsi, me crurent fou ; les autres en rirent. Et, en effet, il ne m’était nullement venu à l’esprit que j’étais maintenant parmi des gens de ma stature et de ma force. Le charpentier vint et, en quelques minutes, eut scié un passage d’environ quatre pieds carrés, puis il y introduisit une petite échelle à l’aide de laquelle je montai, et l’on me transporta sur le navire dans un état de faiblesse extrême.
Les matelots étaient tous dans la stupéfaction et me faisaient mille questions auxquelles je ne me sentais pas disposé à répondre. J’étais de mon côté confondu à la vue de tant de pygmées, car c’est ainsi qu’ils m’apparaissaient après avoir eu les yeux si longtemps accoutumés aux monstrueux objets que je venais de quitter. Mais le capitaine, M. Thomas Wilcoks, honnête et digne homme du Shropshire, remarquant que j’étais sur le point de m’évanouir, me conduisit à sa cabine, me donna un cordial pour me réconforter et me fit coucher dans son propre lit, en me conseillant de prendre un peu de repos, dont j’avais grand besoin. Avant de m’endormir, je l’informai que j’avais dans ma boîte quelques meubles de prix, qu’il serait dommage de perdre : un joli hamac, un beau lit de camp, deux chaises, ma table et une armoire ; que mon cabinet était entièrement tendu, ou plutôt capitonné de soie et de coton ; et que s’il voulait le faire apporter dans sa cabine par quelqu’un de l’équipage, je l’ouvrirais là devant lui et lui montrerais mes richesses. Le capitaine, en m’entendant débiter ces absurdités, conclut que j’avais le délire ; cependant — pour me calmer, je suppose — il promit de donner les ordres que je désirais. Il alla alors sur le pont et fit descendre quelques-uns de ses hommes dans mon cabinet, d’où ils retirèrent, comme je l’ai su depuis, toutes mes affaires, et qu’ils dépouillèrent de son capitonnage ; mais les chaises, l’armoire et le lit, qui étaient vissés au plancher, furent très abîmés, par suite de l’ignorance des matelots qui les arrachèrent de force. Ils détachèrent ensuite quelques-unes des planches pour les besoins du navire, et, ayant pris tout ce qui leur faisait envie, ils laissèrent retomber dans la mer la carcasse qui, grâce aux nombreuses brèches de son fond et de ses flancs, coula à pic. Je fus vraiment content de n’avoir pas assisté à tout le ravage qu’ils firent ; car je suis sûr que ce spectacle m’aurait vivement touché, en réveillant dans mon esprit certains événements d’autrefois que j’aimais autant oublier.
Je dormis quelques heures, mais mon sommeil fut constamment troublé par des rêves relatifs aux lieux que je venais de quitter et aux dangers auxquels j’avais échappé. Cependant, à mon réveil, je me trouvai beaucoup mieux. Il était environ huit heures du soir, et le capitaine demanda le souper immédiatement, pensant que j’avais déjà trop longtemps jeûné. Il me fit les honneurs avec beaucoup de bonté, m’engageant à ne pas avoir l’air effaré et à ne pas parler avec incohérence. Lorsque nous fûmes restés seuls, il me demanda de lui faire un récit de mes voyages et de lui raconter par quel accident il m’était arrivé d’être abandonné à la dérive dans cette monstrueuse caisse de bois. Il dit que, vers midi, comme il regardait dans sa longue-vue, il l’avait aperçue au loin et avait pensé que c’était une voile. Il avait eu envie de la rejoindre, parce qu’elle n’était pas beaucoup en dehors de sa direction et qu’il espérait acheter du biscuit, le sien commençant à manquer. En approchant, il avait reconnu son erreur et avait envoyé sa chaloupe pour découvrir ce que c’était. Ces hommes étaient revenus tout effrayés, jurant qu’ils avaient vu une maison flottante. Il avait ri de leur folie et était lui-même allé dans la chaloupe, ordonnant à ses gens d’emporter avec eux un câble solide. Comme le temps était calme, il avait ramé autour de moi à plusieurs reprises, et observé mes fenêtres et le treillis de fil de fer qui les protégeait. Il avait découvert deux boucles sur un côté qui était tout en planches, sans aucun passage pour la lumière. Il commanda alors à ses hommes de nager de ce côté, et, ayant attaché un câble à une des boucles, il leur fit remorquer vers le navire mon coffre, comme ils l’appelaient. Lorsqu’il fut là, il donna des ordres pour attacher un autre câble à l’anneau fixé dans le couvercle et pour le lever avec des poulies, ce que, à eux tous, les matelots ne purent faire au delà de deux ou trois pieds. Il me dit qu’ils avaient vu ma canne et mon mouchoir passant par le trou, et qu’ils en avaient conclu que quelque malheureux homme devait être renfermé dans cette cavité. Je lui demandai si lui ou l’équipage n’avait pas vu dans l’air quelques oiseaux énormes, vers le temps où ils m’aperçurent pour la première fois. A quoi il répondit que, causant de cette affaire avec les matelots pendant que je dormais, l’un d’eux avait dit avoir observé trois aigles volant vers le nord, mais sans remarquer qu’ils fussent plus gros que la taille ordinaire. Je suppose qu’il faut attribuer cela à la grande hauteur où ils étaient. Pour le capitaine, il ne pouvait deviner le motif de ma question. Je lui demandai ensuite à quelle distance il comptait que nous étions de la terre. Il me dit que d’après l’estime la plus exacte qu’il pût faire, nous en étions au moins à cent lieues. Je l’assurai qu’il devait se tromper de la moitié au bas mot, car il n’y avait pas deux heures que j’avais quitté le pays d’où je venais lorsque j’étais tombé dans la mer. Là-dessus, il se reprit à croire que mon cerveau était dérangé, ce qu’il me donna à entendre en m’engageant à aller au lit dans une cabine qu’il avait fait disposer pour moi. Je l’assurai que son bon accueil et sa compagnie m’avaient tout à fait remis, et que de toute ma vie je n’avais jamais été mieux dans mon bon sens. Alors il devint sérieux et me pria de le laisser me demander librement si ma conscience n’était pas bourrelée du souvenir de quelque crime énorme pour lequel j’avais été puni par l’ordre de quelque prince, en étant exposé dans ce coffre, de même que de grands criminels ont été, dans d’autres pays, abandonnés sans provisions sur la mer dans une barque disloquée ; ajoutant que, tout en étant bien fâché d’avoir recueilli un si méchant homme dans son navire, il engageait sa parole de me déposer à terre sain et sauf au premier port où nous allions arriver. Ses soupçons, disait-il, s’étaient beaucoup augmentés grâce à quelques discours parfaitement absurdes que j’avais tenus tout d’abord à ses matelots et ensuite à lui-même, à propos de mon cabinet ou de mon coffre, et aussi grâce à mes regards et à ma conduite étranges pendant le souper.

Je le priai d’avoir la patience de m’écouter raconter mon histoire, dont je lui fis un récit fidèle depuis la dernière fois que j’avais quitté l’Angleterre jusqu’au moment où il m’avait trouvé. Et comme la vérité se fraye toujours un chemin dans les esprits raisonnables, ce digne et honnête homme, qui avait quelque savoir et beaucoup de bon sens, fut aussitôt convaincu de ma candeur et de ma véracité. Mais, pour confirmer encore tout ce que j’avais dit, je le suppliai de faire apporter mon armoire, dont j’avais la clef dans ma poche ; — il m’avait déjà informé de la manière dont les matelots avaient disposé de mon cabinet. — Je l’ouvris en sa présence et lui montrai la petite collection de raretés que j’avais formée dans le pays d’où je venais d’être tiré si étrangement. Il y avait le peigne que je m’étais ingénié à fabriquer avec les poils de la barbe du roi, et un autre fait de la même matière ; mais les poils étaient, pour celui-ci, fixés dans une rognure de l’ongle du pouce de Sa Majesté, en guise de dos. Il y avait une série d’aiguilles et d’épingles, dont la longueur variait d’un pied et demi à un yard ; quatre aiguillons de guêpe, semblables à des clous de menuisier ; quelques cheveux tombés de la tête de la reine quand elle se peignait ; un anneau d’or, dont elle m’avait un jour fait présent de la façon la plus obligeante ; le retirant de son petit doigt et me le jetant autour du cou comme un collier. Je priai le capitaine qu’il lui plût d’accepter cet anneau en retour de ses civilités, ce qu’il refusa absolument. Je lui montrai un cor que j’avais coupé de ma propre main à l’orteil d’une fille d’honneur ; il était environ de la grosseur d’une reinette du Kent, et devenu si dur, qu’après mon retour en Angleterre, je le fis creuser en forme de coupe et monter en argent. Enfin, je le priai de regarder les culottes que je portais alors, et qui étaient faites de la peau d’une souris.
Je ne pus lui faire accepter que la dent d’un laquais, que je le vis examiner avec une grande curiosité, et dont je m’aperçus qu’il avait envie. Il la reçut avec quantité de remerciements, plus qu’une telle bagatelle n’en pouvait mériter. Un chirurgien malhabile l’avait par erreur extraite à un des serviteurs de Glumdalclitch, qui souffrait du mal de dents ; mais elle était aussi saine qu’aucune de celles qu’il avait dans la bouche. Je l’avais fait nettoyer et l’avais mise dans mon armoire. Elle avait environ un pied de long et quatre pouces de diamètre.
Le capitaine fut parfaitement satisfait du naïf récit que je lui avais fait, et il me dit qu’il espérait que, lorsque nous serions revenus en Angleterre, je rendrais service au monde en le couchant sur le papier et en le rendant public. Ma réponse fut que je croyais que nous étions déjà surabondamment approvisionnés de livres de voyages ; que, maintenant, rien ne pouvait arriver qui ne fût extraordinaire, ce qui me faisait soupçonner que certains auteurs consultaient moins la vérité que leur vanité, ou leur intérêt, ou l’amusement des lecteurs ignorants ; que mon histoire ne contiendrait guère que des événements communs, sans ces descriptions à effet de plantes, d’arbres, d’oiseaux et d’autres animaux étranges, ou des coutumes barbares et de l’idolâtrie des peuples sauvages, lesquelles abondent chez la plupart des écrivains. Toutefois je le remerciai de sa bonne opinion et promis de réfléchir à la question.
Il me dit qu’une chose l’étonnait beaucoup, qui était de m’entendre parler si haut ; et il me demanda si le roi ou la reine de ce pays-là étaient durs d’oreille. Je lui répondis que c’était ce que j’avais été accoutumé à faire depuis plus de deux ans, et que j’étais, de mon côté, également émerveillé de sa voix et de celle de ses hommes, qui me semblaient n’être qu’un murmure, cependant assez distinct à mes oreilles. Mais dans ce pays-là, si je parlais, c’était comme un homme causant dans la rue à un autre qui l’écouterait du sommet d’un clocher, à moins qu’on ne me plaçât sur une table, ou qu’on me tînt dans la main. J’avais aussi, lui dis-je, fait une autre observation : à mon arrivée sur le navire, lorsque les matelots se tenaient tous autour de moi, je pensai que c’étaient bien les plus méprisables petites créatures que j’eusse jamais aperçues. Et, à la vérité, depuis que j’étais dans les États de ce roi, je n’avais jamais supporté de me regarder dans un miroir après que mes yeux eurent été accoutumés à des objets si prodigieux, tellement la comparaison me donnait une piètre idée de moi-même. Le capitaine me dit alors que, pendant le souper, il avait remarqué que je regardais chaque objet avec une sorte de stupéfaction, et que souvent j’avais l’air de pouvoir à peine me retenir de rire ; il ne savait trop comment le prendre, mais il l’avait attribué à quelque désordre de mon cerveau. Je reconnus que c’était parfaitement vrai : je me demandai comment j’avais pu me contenir en voyant ses plats de la taille d’une pièce d’argent de trois pence, un cuissot de porc à peine gros comme une bouchée, et une tasse moins grande qu’une coquille de noix ; et je continuai ainsi, décrivant dans le même style le reste de son mobilier et de ses provisions. C’est que, bien que la reine m’eût fait faire en petit un assortiment complet de tout ce qui m’était nécessaire pendant que j’étais à son service, mes idées étaient entièrement influencées par ce que je voyais de tout côté autour de moi, et je fermais les yeux sur ma propre petitesse, comme on le fait sur ses défauts.



Le capitaine entendit fort bien raillerie et répliqua gaiement, en citant le vieux proverbe anglais, qu’il soupçonnait mes yeux d’être plus grands que mon ventre, car il n’avait pas remarqué que j’eusse un si fameux estomac, bien qu’ayant jeûné tout le jour. Et, s’abandonnant à sa belle humeur, il protesta qu’il aurait volontiers donné cent livres pour voir mon cabinet dans le bec de l’aigle et tombant ensuite d’une si grande hauteur dans la mer ; spectacle très étonnant, sans doute, et digne qu’on pût en transmettre la description aux âges futurs. La comparaison avec Phaéton se présentait si bien d’elle-même, qu’il ne put s’empêcher de l’appliquer, quoique je ne goûtasse pas cette idée plus que de raison.

Le capitaine, après avoir été à Tonkin, avait, en retournant en Angleterre, été chassé au nord par 44 degrés de latitude et 143 de longitude. Mais, deux jours après mon arrivée à bord, il rencontra des vents alizés. Nous naviguâmes longtemps vers le sud, et, longeant la Nouvelle-Hollande, nous maintînmes notre route ouest-sud-ouest, puis sud-sud-ouest, jusqu’à ce que nous eussions doublé le cap de Bonne-Espérance. Notre traversée fut très heureuse, mais je n’ennuierai pas le lecteur en lui en donnant le journal. Le capitaine fit escale à un ou deux ports et envoya la chaloupe pour faire des provisions et de l’eau fraîche ; mais je ne sortis pas une fois du navire avant d’être entré dans les Dunes, ce qui eut lieu le 3 juin 1706, environ neuf mois après ma délivrance. J’offris de laisser ce que je possédais en payement de ma traversée ; mais le capitaine déclara qu’il ne recevrait pas un farthing. Nous prîmes amicalement congé l’un de l’autre, et je lui fis promettre de venir me voir chez moi, à Redriff. Puis je louai un cheval et un guide pour cinq shillings, que j’empruntai au capitaine.
Pendant la route, remarquant les petites dimensions des maisons, des arbres, des bestiaux et des gens, je me pris à penser que j’étais à Lilliput. J’avais peur d’écraser tous les voyageurs que je rencontrais, et je les hélais souvent très haut pour les faire s’écarter du chemin ; de sorte que je risquai deux ou trois fois de me faire casser la tête pour mon impertinence.
En arrivant à ma maison, dont j’avais été forcé de demander le chemin, un domestique vint ouvrir la porte. Je me baissai pour entrer, comme une oie sous une porte cochère, de crainte de me cogner la tête. Ma femme accourut pour m’embrasser ; mais je m’inclinai plus bas que ses genoux, pensant qu’autrement elle ne serait jamais capable d’atteindre à ma bouche. Ma fille s’agenouilla pour me demander ma bénédiction ; mais je ne pus la voir avant qu’elle se fût relevée, habitué que j’étais depuis si longtemps à me tenir la tête droite et les yeux fixés à plus de soixante pieds de haut ; puis je fis le geste de la soulever d’une seule main par la taille. Je regardai de haut en bas les domestiques et un ou deux amis qui étaient à la maison, comme s’ils eussent été des pygmées et moi un géant. Je dis à ma femme qu’elle avait été trop économe, car elle s’était réduite à rien, elle et ma fille. Bref, je me conduisis d’une manière si inexplicable qu’ils furent tous de l’opinion du capitaine la première fois qu’il m’avait vu, et qu’ils conclurent que j’avais perdu l’esprit. Je cite ceci comme un exemple du grand pouvoir de l’habitude et du préjugé.
En peu de temps, nous arrivâmes à dissiper tout malentendu, moi, ma famille et mes amis ; mais ma femme déclara que je ne reprendrais jamais la mer. Et cependant mon mauvais destin en ordonna tellement qu’elle n’eut pas le pouvoir de m’empêcher de le faire, comme le lecteur pourra l’apprendre bientôt. En attendant, je termine ici la seconde partie de mes malheureux voyages.

CHAPITRE PREMIER
L’auteur part pour son troisième voyage. — Il est pris par des pirates — Méchanceté d’un Hollandais. — Arrivée de l’auteur dans une île. — Il est reçu à Laputa.
IL n’y avait pas plus de dix jours que j’étais à la maison, lorsque je reçus la visite du capitaine William Robinson, des Cornouailles, commandant le Hopewell, solide navire de trois cents tonneaux. J’avais fait jadis, comme chirurgien, un voyage au Levant sur un autre navire dont il était alors le capitaine et le propriétaire pour un quart. Il m’avait toujours traité plutôt comme un frère que comme un officier subalterne. En apprenant mon arrivée, il vint me voir, par pure amitié, j’en étais convaincu, car rien ne se passa entre nous que ce qui se passe quand on se revoit après une longue absence. Mais il répéta souvent ses visites, exprimant sa joie de me trouver bien portant, me demandant si j’étais maintenant fixé pour le reste de mes jours, et ajoutant qu’il comptait partir dans deux mois pour les Indes orientales. A la fin, il m’invita nettement, bien qu’avec des excuses, à accepter le poste de chirurgien à son bord. J’aurais sous moi un autre chirurgien, outre nos deux aides ; mon salaire serait le double de la solde ordinaire ; et, sachant pour l’avoir éprouvé que mon expérience de la mer était au moins égale à la sienne, il était prêt à s’engager, aussi expressément qu’il me conviendrait, à tenir compte de mes avis tout comme si je partageais avec lui le commandement.Il me dit tant d’autres choses obligeantes, et je le connaissais pour un si honnête homme que je ne pus rejeter sa proposition. Ma soif de voir le monde était d’ailleurs, malgré mes infortunes passées, aussi violente que jamais. La seule difficulté qui restât était de persuader ma femme. Je finis cependant par obtenir son consentement, à cause des avantages qu’elle y vit pour nos enfants.
Nous partîmes le 5 août 1706 et arrivâmes à Fort Saint-George le 11 avril 1707. Nous y restâmes trois semaines, pour y rafraîchir notre équipage, qui comptait beaucoup de malades. De là nous allâmes au Tonquin, où le capitaine décida de s’arrêter quelque temps, parce que beaucoup des marchandises qu’il avait l’intention d’acheter n’étaient pas prêtes et ne pouvaient guère lui être livrées avant plusieurs mois. Aussi, dans l’espoir de se couvrir un peu de ses frais, il fit l’acquisition d’un sloop, qu’il chargea des diverses espèces de marchandises qui font l’objet ordinaire du commerce des Tonquinois avec les îles voisines ; et, mettant à bord quatorze hommes, dont trois étaient du pays, il me nomma patron du sloop, avec pouvoir de trafiquer pendant qu’il faisait ses affaires au Tonquin.
Il n’y avait pas plus de trois jours que nous avions pris la mer, lorsqu’une grande tempête s’éleva. Pendant cinq jours, nous fûmes poussés au nord - nord - est, puis à l’est ; après quoi nous eûmes beau temps, mais toujours avec une assez forte brise de l’ouest. Le dixième jour, deux pirates nous donnèrent la chasse et nous eurent bientôt atteints. Mon sloop était, en effet, tellement chargé qu’il ne marchait que très lentement. Nous n’étions pas, d’ailleurs, en mesure de nous défendre.
Les deux pirates nous abordèrent à peu près en même temps et se précipitèrent furieusement sur le pont, à la tête de leurs hommes ; mais, nous trouvant tous prosternés la face contre terre, comme j’en avais donné l’ordre, ils nous garrottèrent avec de grosses cordes, nous laissèrent sous bonne garde et se mirent en devoir de fouiller le sloop.

Je remarquai parmi eux un Hollandais qui semblait avoir quelque autorité, quoiqu’il ne fût le commandant ni de l’un ni de l’autre navire. Il reconnut à nos physionomies que nous étions Anglais et jura, dans son baragouin, qu’on nous attacherait deux à deux, dos contre dos, et qu’on nous jetterait à la mer. Je parlais assez bien le hollandais. Je lui dis qui nous étions et le priai, considérant que nous étions des chrétiens et des protestants, d’un pays voisin et étroitement allié au sien, d’engager les capitaines à prendre quelque pitié de nous. Mon discours enflamma sa rage ; il répéta ses menaces, et, se tournant vers ses compagnons, il leur parla avec une grande véhémence en japonais, je suppose, prononçant souvent le mot christianos.
Le plus grand des deux vaisseaux pirates était commandé par un capitaine japonais qui parlait un peu le hollandais, mais très imparfaitement. Il vint à moi, et, après plusieurs questions auxquelles je répondis avec une grande humilité, il déclara que nous ne serions pas mis à mort. Je fis au capitaine une profonde inclination ; puis, me tournant vers le Hollandais, je dis que j’étais fâché de trouver plus de miséricorde chez un païen que chez un de mes frères chrétiens. Mais j’eus bientôt lieu de me repentir de ces folles paroles. Ce méchant réprouvé, après avoir, à plusieurs reprises, mais en vain, tâché de persuader aux deux capitaines qu’on pouvait bien me jeter à la mer, — ce à quoi ils ne voulurent pas consentir, à cause de la promesse qu’ils m’avaient faite que je ne mourrais pas, — obtint cependant qu’on m’infligeât un châtiment pire, selon toute apparence, que la mort elle-même. Mes hommes furent distribués par portions égales sur chacun des deux pirates, et un nouvel équipage monta mon sloop. Quant à moi, on décida qu’on m’abandonnerait à la dérive dans un petit canot, avec des avirons, une voile et quatre jours de vivres. Le capitaine japonais fut assez bon pour doubler ce dernier article sur ses provisions particulières et ne permit pas qu’on me fouillât. Je descendis dans le canot, tandis que le Hollandais, debout sur le pont, me chargeait de toutes les malédictions et de tous les termes injurieux que sa langue pouvait fournir.
Une heure environ avant de voir les pirates, j’avais fait une estime et trouvé que nous étions par 46° de latitude nord et 183° de longitude. Lorsque je me fus un peu éloigné d’eux, je découvris, avec ma lunette de poche, plusieurs îles au sud-est. Je hissai ma voile, le vent étant bon, dans le dessein d’atteindre la plus proche de ces îles. J’y parvins au bout de trois heures environ. Ce n’était qu’un rocher. J’y recueillis cependant un grand nombre d’oeufs d’oiseaux ; et, battant le briquet, j’allumai un feu de bruyère et d’algues sèches, au moyen duquel je fis cuire mes œufs. Ce fut là tout mon souper, car j’étais résolu à économiser mes provisions autant que je le pourrais. Je passai la nuit sous l’abri d’une roche, avec une jonchée de bruyère sous moi, et je dormis assez bien.
Le jour suivant, je fis voile vers une autre île. De là, j’allai à une troisième, puis à une quatrième, tantôt me servant de ma voile, tantôt de mes avirons. Mais, pour ne pas ennuyer le lecteur du récit détaillé de mes misères, qu’il lui suffise de savoir que, le cinquième jour, j’arrivai à la dernière des îles en vue, laquelle était située au sud-sud-est de la première.
Cette île était plus éloignée que je ne le croyais, et je ne mis pas moins de cinq heures à l’atteindre. J’en fis presque complètement le tour, avant de pouvoir trouver un lieu convenable pour aborder ; c’était une petite crique, environ trois fois large comme mon canot. Je trouvai que cette île n’était que rochers semés, çà et là, de touffes d’herbe et de plantes aromatiques. Je sortis mes petites provisions du canot et, après m’être réconforté, je cachai le reste dans une grotte, dont il y avait un grand nombre. Je recueillis une quantité d’oeufs sur les rochers, et je ramassai beaucoup d’algues sèches et d’herbes roussies, que j’avais le dessein d’allumer le lendemain pour faire cuire mes œufs aussi bien que je le pourrais. J’avais sur moi ma pierre à fusil, mon briquet, ma mèche et ma lentille. Je passai toute la nuit dans la grotte où j’avais logé mes provisions. Mon lit se composait de ces mêmes herbes et algues sèches dont je comptais faire du combustible. Je dormis fort peu, car les inquiétudes de mon esprit l’emportèrent sur ma fatigue et me tinrent éveillé. Je considérais combien il était impossible de continuer à vivre en un lieu si désolé, et quelle fin misérable devait être la mienne. J’étais dans un tel état d’indifférence et d’accablement, que je n’avais pas le courage de me lever, et, avant que j’eusse retrouvé assez d’énergie pour ramper hors de ma grotte, le jour était déjà fort avancé. Je me promenai un peu parmi les rochers. Le ciel était parfaitement serein, et le soleil si chaud que j’étais forcé de détourner le visage. Tout à coup, il devint obscur, mais d’une obscurité très différente, à ce qu’il me sembla, de l’obscurité que cause l’interposition d’un nuage. Je retournai sur mes pas, et j’aperçus entre moi et le soleil un vaste corps opaque qui s’avançait vers l’île. Il me semblait avoir environ deux milles de haut, et il cacha le soleil pendant six ou sept minutes ; mais je ne remarquai pas que l’air fût beaucoup plus froid, ou que le ciel fût beaucoup plus assombri que si je m’étais trouvé dans l’ombre d’une montagne. A mesure qu’il approchait du lieu où j’étais, ce corps m’apparaissait comme une substance solide, à fond plat, uni et brillant avec beaucoup d’éclat, à cause de la réverbération de la mer au-dessous. J’étais debout, sur une hauteur, à environ deux cents yards du rivage, et je voyais cette vaste masse descendre presque parallèlement à moi, à moins d’un mille anglais de distance. Je tirai ma lunette de ma poche, et je découvris nettement des quantités de gens montant et descendant sur ses flancs qui semblaient être en pente ; mais ce que ces gens faisaient, je ne pus le distinguer.
L’amour naturel de la vie me donna quelques mouvements intérieurs de joie, et je conçus aussitôt l’espoir que cette aventure pourrait, d’une manière ou de l’autre, contribuer à me tirer du lieu désolé et de la situation désespérée où je me trouvais. Mais, d’un autre côté, le lecteur peut à peine se figurer quel était mon étonnement de voir une île dans l’air, habitée par des hommes qui étaient capables, à ce qu’il semblait, de l’élever, ou de l’abaisser, ou de la pousser en avant, à leur gré. Mais je n’étais pas en ce moment-là dans une disposition d’esprit propre à philosopher sur ce phénomène ; je préférai observer la direction que l’île allait prendre, car elle parut un instant rester immobile. Bientôt après, cependant, elle s’avança plus près encore, et je pus voir que ses flancs étaient entourés de plusieurs galeries en gradins, avec des escaliers, de distance en distance, pour descendre de l’une à l’autre. Dans la galerie la plus basse, je vis quelques personnes qui pêchaient avec de longues lignes et d’autres qui regardaient. Je brandis vers l’île mon mouchoir et mon bonnet, car il y avait longtemps que mon chapeau était usé. Comme elle approchait davantage, j’appelai et je criai de toute la force de ma voix ; puis, regardant avec soin, je vis une foule se rassembler du côté que je pouvais le mieux distinguer. Comme ils tendaient le doigt vers moi et se faisaient signe les uns aux autres, je compris qu’ils m’avaient parfaitement découvert, quoiqu’ils ne répondissent rien à mes cris. Je pus voir aussi quatre ou cinq hommes courir en toute hâte au haut des escaliers, jusqu’au sommet de l’île, où ils disparurent. Je conjecturai, et il se trouva que j’avais raison, qu’on les envoyait pour prendre, dans la circonstance qui se présentait, les ordres de quelque personnage puissant.

L’affluence du peuple augmentait ; et, en moins d’une heure, l’île fut dirigée et soulevée de telle façon que la galerie inférieure m’apparut sur une ligne parallèle à la hauteur où je me tenais, et à une distance de moins de cent yards. Je me mis alors dans les postures les plus suppliantes et parlai avec les plus humbles accents, mais ne reçus aucune réponse. Ceux qui se trouvaient les plus proches en face de moi semblaient des personnes de distinction ; je le supposai, du moins, d’après leur costume. Ils étaient en grande conférence entre eux et dirigeaient souvent leurs regards sur moi. A la fin, l’un d’eux cria quelque chose dans un idiome clair, poli, doux et assez semblable pour le son à l’italien ; aussi lui renvoyai-je une réponse dans cette langue, espérant, du moins, que la cadence en serait plus agréable à ses oreilles. Bien que nous ne nous comprissions ni l’un ni l’autre, on entendit facilement ce que je voulais dire, car on voyait la détresse où je me trouvais.
On me fit signe de descendre du rocher et d’aller vers le rivage, ce que je fis. L’île flottante s’éleva alors à une hauteur convenable, de façon à en amener le bord immédiatement au-dessus de moi ; on laissa tomber de la galerie inférieure une chaîne avec un siège attaché à l’extrémité ; je m’y établis, et on me hissa avec des poulies.

CHAPITRE II
Description du caractère et du tempérament des Laputiens. — État de leurs connaissances. — Du roi et de sa cour. — Accueil que l’auteur y reçut. — Les habitants sont sujets à la crainte et aux inquiétudes. — Des femmes du pays.
EN mettant pied à terre, je fus entouré d’une foule de peuple ; mais ceux qui se tenaient le plus près semblaient être d’un plus haut rang. Ils me considéraient avec toutes les marques et tous les dehors de l’émerveillement ; et, à vrai dire, je n’étais pas beaucoup en reste de ce côté-là, car je n’avais encore jamais vu une race de mortels si singulière par les formes, les vêtements et la physionomie. Ils avaient tous la tête couchée, soit à droite, soit à gauche ; un de leurs yeux était tourné en dedans et l’autre se dirigeait tout droit vers le zénith. Leurs vêtements de dessus étaient ornés de figures représentant des soleils, des lunes et des étoiles, entremêlés de violons, de flûtes, de harpes, de trompettes, de guitares, de clavecins et de beaucoup d’autres instruments de musique inconnus à nous gens d’Europe. Je remarquai çà et là beaucoup d’entre eux habillés comme des domestiques, et portant dans leurs mains un bâton court auquel était attachée, à la manière d’un fléau, une vessie soufflée. Dans chaque vessie était une petite quantité de pois secs ou de petits cailloux, comme on me l’apprit plus tard. De temps en temps ils frappaient de ces vessies la bouche et les oreilles de ceux qui se trouvaient près d’eux, pratique dont je ne pus alors comprendre le sens. Mais il paraît que ces peuples sont tellement absorbés dans des spéculations profondes, qu’ils ne peuvent ni parler, ni suivre les discours des autres sans être réveillés par quelque impression extérieure sur les organes du langage et de l’ouïe. C’est pour cette raison que les personnes qui en ont le moyen entretiennent toujours dans leur maison, parmi leurs domestiques, un frappeur — le nom original est climenole ; et jamais ils ne sortent ni ne font de visites sans lui. Ce serviteur a pour office, lorsque deux ou trois personnes, ou un plus grand nombre, se trouvent de compagnie, de frapper doucement de sa vessie la bouche de celui qui doit parler et l’oreille droite de celui ou de ceux à qui s’adresse celui qui parle. Ce frappeur est aussi activement employé à escorter son maître dans ses promenades et à lui donner, à l’occasion, un léger coup sur les yeux ; car ce maître est tellement absorbé dans ses méditations qu’il est toujours en danger de tomber dans chaque précipice, de faire rebondir sa tête contre chaque poteau, et, dans les rues, d’envoyer les autres ou de se faire envoyer lui-même dans le ruisseau.

Il était nécessaire de donner au lecteur ces détails, sans lesquels il lui eût été impossible, comme il l’était à moi-même, de comprendre les manières de ces gens pendant qu’ils me conduisaient au sommet de l’île et, de là, au palais royal. Durant l’ascension, ils oublièrent plusieurs fois ce qu’ils étaient en train de faire et m’abandonnèrent à moi-même, jusqu’ à ce que leur mémoire eût été de nouveau réveillée par leurs frappeurs, car ils ne semblaient nullement impressionnés par la vue de ma physionomie et de mon costume étrangers ni par les cris du vulgaire, dont les pensées et les esprits étaient moins préoccupés.
A la fin, nous entrâmes dans le palais et pénétrâmes dans la chambre d’audience, où je vis le roi assis sur son trône et entouré des personnes du plus haut rang. Devant le trône était une grande table chargée de globes, de sphères et d’instruments de mathématiques de toute espèce. Sa Majesté ne nous accorda pas la moindre attention, bien que notre entrée ne se fît pas sans un assez grand bruit, à cause du concours de toutes les personnes appartenant à la cour. Mais il était alors profondément enfoncé dans un problème, et nous attendîmes une heure au moins avant qu’il eût pu le résoudre. De chaque côté de lui se tenait un jeune page, avec une vessie en main. Lorsqu’ils virent qu’il était de loisir, l’un d’eux lui en donna un petit coup sur la bouche, et l’autre sur l’oreille droite. Il tressaillit, comme quelqu’un réveillé en sursaut, et dirigeant son regard vers moi et ceux en la compagnie desquels j’étais, il se rappela le sujet de notre venue, dont on l’avait auparavant informé. Il prononça quelques mots ; aussitôt un jeune homme armé d’une vessie vint à côté de moi et me frappa doucement l’oreille droite ; mais je fis signe, aussi bien que je pus, que je n’avais pas besoin de cet instrument, ce qui donna à Sa Majesté et à toute la cour — je m’en aperçus plus tard — une très piètre opinion de mon intelligence. Le roi, autant que je pouvais le conjecturer, me fit plusieurs questions, et je lui adressai la parole dans toutes les langues que je possédais. Quand on eut reconnu que je ne pouvais ni comprendre ni être compris, je fus, par son ordre, conduit dans un appartement du palais, car ce prince se distinguait de tous ses prédécesseurs par son hospitalité envers les étrangers ; et deux domestiques furent désignés pour me servir. On apporta mon dîner ; quatre personnes de qualité, que je me rappelais avoir vues près du roi, me firent l’honneur de le partager avec moi. Nous eûmes deux services de trois plats chacun. Au premier service, il y avait une épaule de mouton en triangle équilatéral, une pièce de bœuf en rhomboïde et un pudding en cycloïde. Le second service se composait de deux canards dressés de manière à figurer des violons, de saucisses et de boudins ressemblant à des flûtes et à des hautbois, et d’une poitrine de veau en forme de harpe. Les domestiques coupaient notre pain en cônes, en cylindres, en parallélogrammes et autres figures géométriques.
Pendant que nous étions à dîner, je pris la liberté de demander les noms que portaient différentes choses dans leur langue, et ces nobles personnages, avec l’aide de leurs frappeurs, furent charmés de me répondre, espérant exciter mon admiration par leurs grandes capacités, si je pouvais être mis en état de converser avec eux. Je fus bientôt capable de demander du pain et à boire, et même tout ce dont j’avais besoin.
Après le dîner, ma compagnie se retira, et une personne, suivie d’un frappeur, me fut envoyée par ordre du roi. Cette personne portait avec elle une plume, de l’encre, du papier et trois ou quatre livres, et elle me fit entendre par signes qu’on l’envoyait pour m’apprendre la langue. Nous restâmes quatre heures ensemble ; pendant ce temps, j’écrivis un grand nombre de mots en colonnes, avec la traduction en regard ; je parvins également à apprendre quelques petites phrases. Ainsi mon professeur ordonnait à un domestique d’aller chercher quelque objet, de se tourner, de faire une révérence, de s’asseoir, de se lever, de marcher, et autres choses semblables ; et je prenais note de la phrase par écrit. Il me montra aussi, dans un de ses livres, les figures du soleil, de la lune et des étoiles, le zodiaque, les tropiques et les cercles polaires, avec les noms d’un grand nombre de figures planes et solides. Il me donna les noms et la description de tous les instruments de musique, et les termes techniques dont on se sert en jouant de chacun d’eux. Lorsqu’il m’eut quitté, je mis tous ces mots, avec leur interprétation, par ordre alphabétique. De cette façon, en peu de jours, et grâce à une mémoire très fidèle, j’acquis quelque connaissance de leur langue.
Le mot que je traduis par île volante ou flottante est, dans l’original, laputa, terme dont je n’ai jamais pu savoir la véritable étymologie. Lap, dans le vieux langage tombé en désuétude, signifie haut ; et untuh, gouverneur ; c’est de là, disent-ils, qu’est dérivé Laputa, par corruption de Lapuntuh. Mais je ne me range pas à cette étymologie, qui me semble un peu tirée par les cheveux. Je me hasarde à offrir aux savants du pays une hypothèse qui m’appartient, c’est que Laputa équivaut à lap outed ; lap signifiant proprement le sautillement des rayons de soleil sur la mer, et outed, une aile : manière de voir que je ne voudrais pourtant pas imposer, mais que je soumets au judicieux lecteur.
Ceux auxquels le roi m’avait confié, remarquant combien j’étais mal vêtu, donnèrent l’ordre à un tailleur de venir le lendemain matin et de me prendre mesure d’un costume complet. Cet artiste opéra d’une autre manière que ses confrères d’Europe. Il prit d’abord mon altitude avec un quart de cercle, puis, à l’aide de la règle et du compas, il prit les dimensions et les contours de tout mon corps, en les reportant sur le papier. Au bout de six jours il m’apporta mes vêtements, très mal faits et absolument disproportionnés, parce que, dans ses calculs, il lui était arrivé de se méprendre sur un chiffre. Je me consolai en remarquant que de tels accidents étaient fréquents et qu’on n’y faisait guère attention.

Pendant que je restai renfermé à cause du manque d’habits et à cause d’une indisposition qui me retint quelques jours de plus à la chambre, j’augmentai beaucoup mon dictionnaire ; et la première fois que j’allai à la cour, je pus comprendre bien des choses que dit le roi et lui adresser tant bien que mal quelques réponses. Sa Majesté avait donné l’ordre de diriger l’île au nord-est-quart-est, jusqu’au point verticalement au-dessus de Lagado, capitale de tout le royaume d’en bas sur la terre ferme. C’était une distance d’environ quatre-vingt-dix lieues, et notre voyage dura quatre jours et demi. Je ne sentais pas le moins du monde le mouvement progressif de l’île dans l’air. Le matin du second jour, vers onze heures, le roi lui-même, en personne, sa noblesse, ses courtisans et ses officiers, ayant préparé tous leurs instruments de musique, en jouèrent trois heures sans discontinuer, si bien que j’étais absolument étourdi par le bruit. Et je ne pouvais deviner ce que cela voulait dire ; mais mon professeur me l’apprit. Il me dit que le peuple de l’île a vailles oreilles propres à entendre la musique des sphères, laquelle jouait toujours à certaines époques, et que la cour était maintenant préparée à faire sa partie dans le concert sur les instruments dont chacun savait le mieux jouer.
Dans notre voyage vers Lagado, la ville capitale, Sa Majesté fit arrêter l’île au-dessus de certaines villes et de certains villages, pour recevoir les pétitions de ses sujets. Dans ce but on laissa pendre plusieurs ficelles avec de petits poids à l’extrémité. Le peuple enfilait ses pétitions à ces ficelles, et elles montaient tout droit, comme ces bouts de papier que les écoliers attachent au bas de la corde qui tient leur cerf-volant. Quelquefois nous recevions d’en bas du vin et des vivres, que l’on montait par des poulies.
La connaissance que j’avais des mathématiques me fut d’un grand secours pour acquérir leur phraséologie, qui repose surtout sur cette science et sur la musique, art dans lequel j’avais quelque habileté. Leurs idées sont constamment tournées vers les lignes et les figures. Veulent-ils, par exemple, louer la beauté d’une femme ou de quelque autre animal, ils se servent pour la décrire de rhombes, de cercles, de parallélogrammes, d’ellipses, et d’autres expressions géométriques, ou de termes empruntés à l’art de la musique qu’il est inutile de répéter ici. Je remarquai dans la cuisine du roi toutes sortes d’instruments de mathématiques et de musique sur le modèle desquels étaient découpés les rôtis que l’on servait à la table de Sa Majesté.
Leurs maisons sont très mal bâties, avec des murs hors d’aplomb, sans un seul angle droit dans aucune pièce ; et ce défaut vient du mépris qu’ils professent pour la géométrie pratique, qu’ils dédaignent comme vulgaire et mécanique. Les instructions qu’ils donnent sont trop raffinées pour l’intelligence de leurs ouvriers, ce qui occasionne de perpétuelles erreurs. Bien qu’ils soient assez adroits à manier sur un bout de papier la règle, le crayon et les compas, je n’ai cependant jamais vu de gens plus embarrassés, plus gauches et plus maladroits, ni de conception plus lente et plus incertaine sur toutes les questions, hors celles de mathématiques et de musique. Ils raisonnent fort mal et sont excessivement portés à la contradiction, excepté lorsqu’il leur arrive d’être de l’opinion juste, ce qui est rarement leur cas. L’imagination, la fantaisie et l’invention leur sont entièrement étrangères, et ils n’ont, dans leur langue, aucun mot qui puisse exprimer ces idées ; tout l’effort de leurs pensées et de leur esprit étant renfermé dans les limites des deux sciences déjà mentionnées.
La plupart d’entre eux, et surtout ceux qui s’occupent d’astronomie, ont une grande foi en l’astrologie judiciaire, bien qu’ils aient honte de le déclarer publiquement. Mais ce que j’admirai surtout et jugeai absolument inexplicable, c’est la forte disposition que je remarquai en eux à s’occuper des nouvelles et de la politique, à donner leur jugement sur les affaires d’État, et à discuter avec passion et pied à pied l’opinion des partis. J’ai, il est vrai, remarqué la même disposition chez la plupart des mathématiciens que j’ai connus en Europe, bien que j’aie toujours été incapable de découvrir la moindre analogie entre les deux sciences. A moins que ces peuples ne supposent que, comme le plus petit cercle a autant de degrés que le grand, le règlement et l’administration du monde ne demandent pas plus d’habileté qu’il n’en faut pour manier ou tourner un globe. Mais je crois plutôt que ce penchant provient d’une infériorité très commune à la nature humaine, laquelle nous pousse à être curieux et entichés des choses dans lesquelles nous avons le moins d’intérêt et auxquelles nous sommes le moins propres par nos études et notre tempérament.
Ces peuples sont en proie à de continuelles inquiétudes et n’ont jamais une minute de tranquillité d’esprit. Les causes d’où procède leur agitation n’affectent guère le reste des mortels. Leurs appréhensions naissent de la crainte qu’ils ont que différents changements ne se produisent dans les corps célestes. Ils redoutent, par exemple, que la terre, par suite du rapprochement continuel du soleil, ne doive, à la longue, être absorbée ou engloutie par lui ; que la surface du soleil ne soit, par degrés, voilée et comme revêtue d’une croûte par ses propres émanations, et ne donne plus de lumière au monde ; que la terre n’ait que de bien peu échappé à un coup de la queue de la dernière comète qui l’aurait infailliblement réduite en cendres, et que la prochaine, qu’ils attendent d’après leurs supputations dans trente et un ans, ne nous détruise, selon toute probabilité. Car si, dans son périhélie, elle approche du soleil jusqu’à un certain degré — ce que leurs calculs leur donnent lieu de craindre, — elle en recevra une chaleur dix mille fois plus intense que celle du fer rouge rayonnant, et, en s’éloignant du soleil, elle entraînera une queue flamboyante longue d’un million quatorze milles ; et si la terre passe à une distance de cent mille milles du noyau ou corps principal de la comète, cette queue doit la mettre en feu à son passage et la réduire en cendres. Ils craignent enfin que le soleil, qui dépense quotidiennement ses rayons sans aucun aliment pour les remplacer, ne soit à la fin complètement consumé et annihilé ; ce qui serait nécessairement suivi de la destruction de cette terre et de toutes les planètes auxquelles il donne la lumière.
Ils sont dans des alarmes si constantes, par suite des craintes que leur inspirent ces dangers imminents et d’autres semblables, qu’ils ne peuvent ni dormir tranquillement dans leurs lits, ni prendre aucun goût aux plaisirs et aux amusements ordinaires de la vie. Lorsqu’ils rencontrent une connaissance, le matin, leur première question a trait à la santé du soleil ; ils demandent quel air il avait à son coucher et à son lever, et quel espoir il y a d’éviter le choc de la comète qui s’approche. Ils se plongent dans une conversation de ce genre avec le même sentiment qu’éprouvent les enfants qui se plaisent tant à entendre raconter de terribles histoires d’esprits et de farfadets ; ils les écoutent avidement et ont si grand’peur qu’ils n’osent plus aller au lit.

Les femmes de l’île ont beaucoup de vivacité ; elles dédaignent leurs maris et ont un goût extrême pour les étrangers, dont il y a toujours un nombre considérable venant du continent d’en bas pour solliciter à la cour, soit pour les affaires des différentes villes et corporations, soit pour leurs intérêts personnels ; mais on les méprise beaucoup, parce qu’ils ne sont pas doués comme ceux de l’île. C’est parmi eux que les dames choisissent leurs galants. Mais ils ont tant d’aise et de sécurité, que le charme de ces relations en est de beaucoup diminué ; car le mari est toujours absorbé dans ses spéculations, si bien que la maîtresse et l’amant peuvent se livrer aux plus grandes familiarités sous ses yeux, pourvu qu’il soit muni de papiers et d’instruments et qu’il n’y ait aucun frappeur auprès de lui.
Les femmes et les filles déplorent d’être confinées dans l’île, qui est pourtant, je crois, le plus délicieux coin de terre du monde. Quoiqu’elles y vivent dans la plus grande abondance et la plus grande magnificence et qu’on leur permette de faire tout ce qui leur plaît, elles aspirent à voir le monde et à goûter les plaisirs de la capitale ; ce qu’elles ne sont autorisées à faire que par licence spéciale du roi. Et il n’est pas aisé de l’obtenir, parce que les personnes de qualité ont reconnu, par de nombreuses expériences, combien il est difficile de persuader à leurs femmes de revenir du pays d’en bas. On m’a raconté qu’une grande dame de la cour, qui avait plusieurs enfants, mariée au premier ministre, l’homme le plus riche du royaume, très bien de sa personne, extrêmement amoureux d’elle et demeurant dans le plus beau palais de l’île, était allée à Lagado sous prétexte de santé et s’y était cachée pendant plusieurs mois ; à la fin, le roi avait donné l’ordre de la chercher, et on l’avait trouvée dans une obscure gargote, toute en haillons, car elle avait engagé ses vêtements pour entretenir un vieux laquais difforme, qui la battait tous les jours et dans la société duquel on l’arrêta, bien contre son gré. Son mari la reçut avec toute la bonté possible et sans le moindre reproche ; ce qui ne l’empêcha pas de trouver bientôt un moyen de s’enfuir de nouveau en emportant tous ses bijoux, avec le même galant ; et on n’en a jamais entendu parler depuis.
Le lecteur trouvera peut-être que cette histoire a l’air d’être une anecdote européenne on anglaise, plutôt que d’appartenir à un pays si éloigné. Mais qu’il lui plaise seulement de faire réflexion que les caprices des femmes ne sont bornés par aucun climat ni aucune nation, et que ces caprices sont beaucoup plus uniformes qu’on ne l’imagine ordinairement.
Au bout d’un mois environ, j’avais fait des progrès passables dans la langue, et j’étais capable de répondre à la plupart des questions du roi, lorsque j’avais l’honneur d’être auprès de lui. Sa Majesté ne manifesta pas la moindre curiosité de s’informer des lois, du gouvernement, de l’histoire, de la religion ou des mœurs des pays où j’avais été ; mais il bornait ses questions à l’état des sciences mathématiques : il recevait, d’ailleurs, l’exposé que je lui en donnais avec un grand mépris et une grande indifférence, bien que son attention fût souvent réveillée de chaque côté par ses frappeurs.


CHAPITRE III
Phénomène expliqué par la philosophie et l’astronomie modernes. — Grands progrès des Laputiens dans cette dernière science. — Méthode du roi pour supprimer les insurrections.
JE demandai à ce prince l’autorisation de voir les curiosités de l’île. Il me l’accorda gracieusement et ordonna à mon professeur de m’accompagner. Je désirais surtout savoir à quelle cause artificielle ou naturelle l’île devait ses mouvements divers, et c’est ce dont je vais maintenant donner au lecteur une explication philosophique.L’île volante ou flottante est exactement circulaire ; son diamètre mesure 7,837 yards, ou environ quatre milles et demi, et, par conséquent, sa surface est de dix mille acres. Elle a trois cents yards d’épaisseur. Le fond, ou la surface inférieure que voient ceux qui la regardent d’en bas, est une plaque de diamant régulière et unie, épaisse de deux cents yards environ. Au-dessus gisent les différents minéraux dans leur ordre ordinaire, et le tout est recouvert d’une riche couche d’humus, profonde de dix ou douze pieds. La déclivité de la surface supérieure, allant de la circonférence au centre, est la cause naturelle pour laquelle tontes les rosées et toutes les pluies qui tombent sur l’île se rendent vers le milieu par de petits ruisseaux qui s’y déchargent dans quatre grands bassins, dont chacun a environ un demi-mille de circuit et est éloigné de deux cents yards du point central. L’eau de ces bassins est continuellement pompée par le soleil pendant le jour, ce qui empêche efficacement qu’ils ne débordent. En outre, comme il est au pouvoir du monarque d’élever l’île au-dessus de la région des nuages et des vapeurs, il peut prévenir les effets de la rosée et de la pluie quand il lui plaît. Les plus hauts nuages, en effet, ne sauraient s’élever à plus de deux milles, comme les naturalistes en tombent d’accord ; du moins on ne les a jamais vus le faire dans ce pays-là.
Au centre de l’île il y a un trou béant d’environ cinquante yards de diamètre, par lequel les astronomes descendent dans une grande excavation en forme de coupole renversée, qu’on appelle flandona gagnole, ou la cave de l’astronome, à une profondeur de cent yards au-dessous de la surface supérieure du diamant. Dans cette cave se trouvent vingt lampes toujours allumées, lesquelles, par la réflexion du diamant, jettent partout une forte lumière. Le lieu est garni d’une grande variété de sextants, de quarts de cercle, de télescopes, d’astrolabes et autres instruments d’astronomie. Mais la curiosité la plus grande, une chose à laquelle est attachée la destinée de l’île, c’est une pierre d’aimant d’une grosseur prodigieuse et d’une forme qui ressemble à une navette de tisserand. Elle a six yards de long, et, dans sa partie la plus épaisse, au moins trois pieds. Cet aimant est soutenu par un très solide axe de diamant qui le traverse par le milieu, et sur lequel il tourne ; et il est si parfaitement en équilibre que la main la plus faible peut le faire mouvoir. Il est entouré d’un cercle cylindrique et creux, en diamant, profond de quatre pieds dans sa concavité et d’une épaisseur égale : son diamètre est de douze yards ; il est posé horizontalement et porté par huit pieds de diamant, hauts de six yards chacun. Au milieu du côté creux, il y a une rainure profonde de douze pouces, dans laquelle sont logées les extrémités de l’axe, et où elles tournent suivant le besoin.
Nulle force, quelle qu’elle soit, ne peut enlever de sa place la pierre d’aimant, parce que le cercle et ses pieds ne font qu’un corps avec cette masse de diamant qui forme le fond de l’île.
C’est au moyen de cette pierre d’aimant que l’île s’élève et s’abaisse, et qu’elle se meut d’un endroit à l’autre. En effet, à l’égard de cette partie de la terre sur laquelle le monarque de l’île préside, la pierre est douée, à un de ses bouts, d’une force d’attraction, et, à l’autre, d’une force de répulsion. Quand on place l’aimant droit, avec son bout d’attraction vers la terre, l’île descend ; mais quand l’extrémité douée de la force répulsive est dirigée en bas, immédiatement l’île monte. Quand la pierre est dans une position oblique, le mouvement de l’île l’est aussi ; car, dans cet aimant, les forces agissent toujours suivant des lignes parallèles à sa direction.
C’est par ce mouvement oblique que l’île se transporte dans les différentes parties des Etats du monarque. Pour expliquer la façon dont elle avance, supposons que A B représente une ligne tirée à travers les États de Balnibardi ; la ligne c d représentera la pierre d’aimant dont d sera le bout répulsif, et c le bout attractif, l’île étant au-dessus d’un point C. Soit la pierre placée dans la position c d, son bout répulsif en bas : l’île alors sera poussée par un mouvement ascensionnel oblique vers D. Arrivée à D, tournez la pierre sur son axe jusqu’à ce que son bout attractif soit dirigé vers E, et elle sera portée obliquement vers E. Là, si l’on tourne encore la pierre sur son axe jusqu’à ce qu’elle soit dans la position E F, avec sa pointe répulsive en bas, l’île s’élèvera obliquement vers F, où, en dirigeant le bout attractif vers G, elle pourra être menée à G, et de G à H en tournant la pierre de manière à mettre directement en bas son extrémité répulsive. Ainsi, en changeant la situation de la pierre aussi souvent que besoin est, on fait tour à tour s’élever et s’abaisser l’île clans une direction oblique, et c’est par ces mouvements alternatifs en haut et en bas — l’obliquité n’étant pas considérable — qu’elle se porte d’une partie des États à l’autre.
Mais il faut faire observer que cette île ne peut se mouvoir au delà de l’étendue des États d’en bas, ni s’élever au-dessus d’une hauteur de huit milles. Les astronomes, qui ont écrit de longs systèmes à propos de cet aimant, assignent à cela la raison suivante : la vertu magnétique de la pierre ne s’étend pas au delà d’une distance de quatre milles, et le minéral, qui agit sur la pierre dans les entrailles de la terre et dans la mer jusqu’à une distance d’à peu près six lieues du rivage, n’est pas répandu par tout le globe, mais s’arrête aux limites des États du roi. Aussi est-il facile pour un prince, grâce au grand avantage d’une situation plus élevée, de ranger à l’obéissance tous les pays qui se trouvent soumis à l’attraction de cet aimant.
Quand on met la pierre parallèle au plan de l’horizon, l’île se tient immobile ; dans ce cas, en effet ses extrémités, étant à égale distance de la terre, agissent avec une force égale, l’une l’attirant en bas, l’autre la repoussant en haut ; et, par conséquent, aucun mouvement n’en peut résulter.
Cette pierre d’aimant est sous la garde de certains astronomes qui, de temps en temps, lui donnent les positions que le monarque indique. Ils passent la plus grande partie de leur existence à observer les corps célestes, ce qu’ils font à l’aide de lunettes bien supérieures aux nôtres. Ainsi, bien que leurs plus grands télescopes ne dépassent pas trois pieds, ils grossissent beaucoup plus que ceux de cent pieds chez nous et montrent les étoiles avec une plus grande netteté. Cet avantage les a mis à même d’étendre leurs découvertes beaucoup plus loin que nos astronomes d’Europe, car ils ont fait un catalogue de dix mille étoiles fixes, tandis que les plus complets des nôtres ne contiennent pas plus du tiers de ce nombre. Ils ont également découvert deux étoiles moindres, ou satellites, qui tournent autour de Mars, dont la plus rapprochée est éloignée de la planète primaire d’une distance exactement égale à trois de ses diamètres, et la plus extérieure à cinq. La première fait sa révolution en dix heures, et l’autre en vingt et une et demie ; de sorte que les carrés de leurs périodes de révolution sont, à très peu de chose près, dans la même proportion que les cubes de leurs distances du centre de Mars ; ce qui montre évidemment qu’elles sont gouvernées par la même loi de gravitation à laquelle obéissent les autres corps célestes.

Ils ont observé quatre-vingt-treize comètes différentes et établi leur périodicité très exactement. Si cela est vrai — et ils l’affirment avec beaucoup de confiance — il est bien à désirer que leurs observations soient rendues publiques : la théorie des planètes, qui est aujourd’hui tout à fait boiteuse et incomplète, pourrait être par là portée au même point de perfection que les autres parties de l’astronomie.
Le roi serait le prince le plus absolu de l’univers s’il pouvait seulement trouver un ministère pour le servir dans ce sens. Mais les ministres, ayant leurs biens en bas sur le continent et considérant que l’office de favori est d’une durée fort incertaine, ne consentiraient jamais à l’asservissement de leur pays.
Si quelque ville s’engage dans une rébellion ou une mutinerie, tombe dans de violentes factions ou refuse de payer le tribut ordinaire, le roi a deux méthodes de la réduire à l’obéissance. La première manière, et la plus douce, est de maintenir l’île au-dessus de la ville et du territoire environnant, la privant ainsi des bienfaits du soleil et de la pluie, et, par suite, infligeant aux habitants la disette et les maladies. Si le crime le mérite, on leur lance en même temps d’en haut de grosses pierres, dont ils ne peuvent se défendre autrement qu’en s’enfermant dans leurs celliers ou caves, tandis que les toits de leurs maisons sont brisés en pièces. Mais s’ils s’obstinent ou tentent de soulever des insurrections, le roi a recours au dernier remède, en laissant tomber l’île directement sur leurs têtes, ce qui produit une destruction générale des maisons et des hommes. Toutefois, c’est là une extrémité à laquelle le prince est rarement réduit, et un moyen qu’il n’est guère, à dire vrai, disposé à mettre à exécution. Ses ministres, de leur côté, n’osent lui conseiller un acte qui, tout en les rendant odieux au peuple, causerait un grand dommage à leurs propriétés, toutes situées en bas ; car l’île est le domaine privé du roi.
Mais il y a encore une raison bien plus puissante qui fait que les rois de ce pays ont toujours répugné à exécuter une mesure si terrible, à moins d’un cas d’absolue nécessité. Si la ville qu’on a l’intention de détruire a dans son sein quelques rochers élevés, comme il arrive d’ordinaire dans les grandes cités — car il est probable qu’à l’origine on a choisi des positions de ce genre dans le but d’éviter de telles catastrophes, — ou si elle abonde en hauts clochers, en colonnes de pierres, une chute soudaine pourrait faire courir des dangers au fond ou surface inférieure de l’île, laquelle, tout en étant, comme je l’ai dit, un diamant d’un seul morceau épais de deux cents yards, risquerait de se fendre par un trop grand choc, ou d’éclater en approchant trop près des feux des maisons d’en bas, comme éclatent souvent dans nos cheminées les plaques du fond, qui sont de pierre ou de fer. Tout ceci, le peuple le comprend parfaitement, et il sait jusqu’à quel point il peut porter sa résistance lorsqu’il s’agit de sa liberté ou de ses intérêts. Pour le roi, lorsqu’il est le plus vivement irrité et le plus déterminé à réduire une cité en poudre, il ordonne de faire descendre l’île très doucement, sous prétexte de tendresse pour son peuple, mais, en réalité, par crainte d’en briser le fond de diamant, cas dans lequel tous les philosophes sont d’avis que la pierre d’aimant ne pourrait plus maintenir l’île en l’air, et que la masse entière s’abîmerait.
Une loi fondamentale de ce royaume défend au roi et à ses deux fils aînés de quitter l’île ; il en est de même pour la reine, jusqu’à ce qu’elle ait passé l’âge d’avoir des enfants.


CHAPITRE IV
L’auteur quitte Laputa. — Il est transporté à Balnibardi. — Il arrive à la capitale. — Description de la capitale et du pays environnant. — L’auteur reçoit l’hospitalité d’un grand seigneur. — Sa conversation avec ce seigneur.
BIEN que je ne puisse dire que j’étais maltraité dans cette île, je dois pourtant avouer que je me trouvais beaucoup trop négligé et même jusqu’à un certain point méprisé. Car ni le prince ni le peuple ne semblaient être curieux d’aucune science, si ce n’est des mathématiques et de la musique ; en quoi je leur étais de beaucoup inférieur, et, par suite, on ne m’accordait que fort peu de considération.D’ailleurs, comme j’avais vu toutes les curiosités de l’île, j’étais très désireux de la quitter, car j’étais de tout mon cœur las de ce peuple. Ils excellaient, à la vérité, en deux sciences pour lesquelles j’ai une grande estime et où je suis assez versé ; mais ils étaient en même temps tellement abstraits et absorbés dans leurs spéculations que je n’ai jamais rencontré de compagnons si désagréables. Pendant les deux mois de mon séjour je ne m’entretins qu’avec les femmes, les commerçants, les frappeurs et les pages de cour : conduite qui me rendit l’objet d’un extrême mépris. Et cependant c’étaient les seules gens de qui je pusse jamais recevoir une réponse raisonnable.
J’avais acquis, à force d’études, une connaissance assez complète de leur langue ; mais j’étais fatigué d’être confiné dans une île où l’on faisait si peu attention à moi, et je résolus de la quitter à la première occasion.
Il y avait à la cour un grand seigneur, proche parent du roi, et qu’on ne traitait avec respect que pour cette seule raison. On le regardait universellement comme le personnage le plus ignorant et le plus stupide de la cour. Il avait rendu de nombreux et éminents services à la couronne, il possédait de grands talents naturels et acquis, rehaussés encore par la probité et l’honneur ; mais, en musique, il avait si peu d’oreille que ses détracteurs racontaient qu’on l’avait souvent vu battre la mesure à contretemps ; et, de plus, ce n’était qu’avec la plus grande difficulté que ses professeurs pouvaient lui faire comprendre la démonstration de la plus simple proposition mathématique. Il voulut bien me donner maintes marques de sa faveur et me fit de fréquentes visites. Il désirait avoir des renseignements sur les affaires de l’Europe, les lois, les coutumes, les mœurs, les connaissances des différents pays où j’avais voyagé. Il m’écoutait avec une grande attention et faisait des observations très sages sur tout ce que je disais. Il avait deux frappeurs qui l’accompagnaient pour la montre, mais il ne s’en servait jamais, excepté à la cour et dans les visites de cérémonie ; et il leur ordonnait toujours de se retirer quand nous étions seuls ensemble.
Je suppliai cet illustre personnage d’intercéder en ma faveur auprès de Sa Majesté pour obtenir l’autorisation de partir. Il le fit, bien qu’avec regret, comme il voulut bien me le dire ; et, en effet, il m’avait fait plusieurs offres très avantageuses, que j’avais refusées, tout en lui en exprimant ma très vive reconnaissance.

Le 16 février, je pris congé de Sa Majesté et de la cour. Le roi me fit un présent de la valeur de deux cents livres anglaises environ, et mon protecteur, son cousin, m’en donna autant avec une lettre de recommandation pour un de ses amis à Lagado, la capitale. Comme l’île planait alors au-dessus d’une montagne qui en était à deux milles environ, on me descendit de la galerie inférieure de la manière qu’on m’y avait monté.
Le continent, tout ce qui, du moins, est soumis au monarque de l’île flottante, est connu sous le nom général de Balnibardi, et la capitale, comme je l’ai déjà dit, s’appelle Lagado. J’éprouvai quelque satisfaction à me sentir sur la terre ferme. Je m’acheminai vers la cité sans aucune inquiétude, étant habillé comme les naturels, et en sachant assez pour m’entretenir avec eux. J’eus bientôt trouvé la personne à qui j’étais recommandé ; je lui présentai ma lettre de la part de son ami, le haut personnage de l’île, et fus reçu avec beaucoup de bonté. Ce grand seigneur, dont le nom était Munodi, me fit préparer un appartement dans sa propre maison, où j’habitai pendant tout mon séjour, et où je fus traité de la façon la plus hospitalière.
Le matin du lendemain de mon arrivée, il me prit dans sa voiture pour me faire voir la ville, qui est grande à peu près comme la moitié de Londres. Mais les maisons y étaient étrangement bâties et la plupart fort délabrées. Les gens dans les rues marchaient vite, avaient l’air égaré, les yeux fixes, et étaient généralement en haillons. Nous dépassâmes une des portes de la ville et fîmes environ trois milles dans la campagne, où je vis beaucoup d’ouvriers travaillant la terre avec diverses sortes d’instruments ; mais il me fut impossible de deviner ce qu’ils pouvaient bien faire ; je ne remarquai pas non plus qu’il y eût rien qui permît d’espérer du blé ou du foin, quoique le sol parût excellent. Je ne pus m’empêcher de m’étonner de cet aspect bizarre des choses, à la ville comme à la campagne ; et je pris la liberté de demander à mon conducteur qu’il voulût bien m’expliquer ce que pouvaient signifier tant de têtes, de mains et de figures affairées, dans les rues et dans les champs, puisque je ne voyais pas que tout cela produisît aucun bon résultat : au contraire, je n’avais jamais vu de sol si misérablement cultivé, de maisons si mal agencées et tombant ainsi en ruines, ni de peuple chez lequel les physionomies et le costume dénotassent tant de misère et de besoin.
Ce seigneur Munodi était un personnage du plus haut rang. et avait été pendant quelques années gouverneur de Lagado ; mais une cabale des ministres l’avait fait révoquer pour incapacité. Le roi le traitait cependant avec affection, comme un homme plein de bonnes intentions mais d’une intelligence étroite et méprisable.
Lorsque je lui fis cette libre critique du pays et de ses habitants, il me dit pour toute réponse que je n’étais pas depuis assez longtemps chez eux pour porter un jugement ; que les diverses nations du monde avaient des coutumes diverses, et autres lieux communs de la même portée. Mais lorsque nous fûmes de retour à son palais, il me demanda comment je trouvais l’édifice, quelles absurdités j’y remarquais, et ce que j’avais à reprendre dans le costume ou l’air de ses domestiques. Il ne risquait rien à faire cette question, car, autour de lui, tout était magnifique, bien réglé et poli. Je répondis que la sagesse, la qualité et la fortune de Son Excellence l’avaient mise à l’abri de ces défauts que la sottise et l’indigence produisaient chez les autres. Il me dit alors que si je voulais aller à sa maison de campagne, à vingt milles de là, où se trouvaient ses propriétés, on aurait plus de loisir pour ce genre de conversation. Je dis à Son Excellence que j’étais entièrement à sa disposition, et, en conséquence, nous partîmes le lendemain matin.
Pendant notre voyage, il me fit observer les différentes méthodes employées par les fermiers dans l’exploitation de leurs terres : elles étaient absolument inexplicables pour moi, car je ne pouvais découvrir, excepté en quelques très rares endroits, ni un épi de blé ni un brin d’herbe. Mais, au bout de trois heures de route, la scène changea complètement ; nous entrâmes dans un pays parfaitement beau : maisons de ferme, peu éloignées les unes des autres et proprement bâties, champs entourés de clôtures et distribués en vignes, en terres à blé et en prairies. Je ne me rappelle pas avoir jamais vu un coup d’œil plus délicieux. Son Excellence remarqua que ma physionomie s’éclaircissait. Il me dit avec un soupir que c’était là que sa propriété commençait et que les choses auraient le même aspect jusqu’à ce que nous fussions arrivés à sa maison : que ses compatriotes le tournaient en ridicule et le méprisaient parce qu’il n’administrait pas mieux ses affaires et qu’il donnait au royaume un exemple si pernicieux, exemple qui, d’ailleurs, n’était suivi que par un petit nombre de vieillards entêtés et imbéciles comme lui.
Nous arrivâmes enfin à la maison qui était vraiment un noble édifice, bâti suivant les meilleures règles de l’architecture ancienne. Les fontaines, les jardins, les promenades, les allées, les bosquets, tout était disposé avec un jugement et un goût irréprochables. Je donnai à tout ce que je voyais des éloges mérités, auxquels Son Excellence n’accorda pas la moindre attention jusqu’après le souper. Alors, en tête-à-tête, il me dit, d’un air très mélancolique, qu’il se demandait s’il ne devait pas abattre ses maisons de ville et de campagne et les rebâtir d’après la mode actuelle, détruire toutes ses cultures et en faire d’autres dans la forme que les usages modernes exigeaient, et donner des instructions analogues à tous ses tenanciers, à moins de vouloir se résigner à encourir les reproches d’orgueil, de singularité, d’affectation, d’ignorance, de caprice, et peut-être à augmenter le mécontentement de Sa Majesté. Il ajouta que l’admiration dans laquelle je paraissais être cesserait ou diminuerait, lorsqu’il m’aurait informé de quelques particularités dont je n’avais probablement jamais entendu parler à la cour, les gens y étant trop absorbés dans leurs propres spéculations pour s’inquiéter de ce qui se passe ici-bas.
Voici le résumé de son discours. Il y a environ quarante ans, certaines personnes allèrent à Laputa, pour leurs affaires ou leur plaisir, et, après cinq mois de séjour, revinrent avec une très légère teinture de mathématiques, mais remplies d’esprits volatils acquis dans cette aérienne région. Ces personnes, à leur retour, se sentirent de l’aversion pour la façon dont tout était administré ici-bas et se mirent à faire des plans pour établir les beaux-arts, les sciences, les langues et les arts mécaniques sur un nouveau pied. A cet effet. ils obtinrent du roi des lettres patentes pour élever une académie de projeteurs ou faiseurs de projets à Lagado ; et l’idée prit si bien dans la population qu’il n’y a pas dans le royaume une ville de quelque importance qui n’ait une telle académie. Dans ces collèges, les professeurs inventent des règles et des méthodes nouvelles pour l’agriculture et les constructions, ainsi que des instruments et des outils nouveaux pour tous les genres de commerce et de fabrication. Ils s’engagent à rendre par leurs procédés un homme capable de faire l’ouvrage de dix ; un palais pourra être construit en une semaine, et de matériaux si solides qu’il durera toujours sans avoir besoin de réparations. Tous les fruits de la terre viendront à maturité en n’importe quelle saison qu’il nous plaira de choisir et atteindront une taille cent fois plus grosse qu’ils ne le font à présent ; et autres heureux projets à l’infini. Le seul inconvénient est qu’aucun de ces procédés ne soit encore porté à sa perfection, et, en attendant, tout le pays n’est qu’un misérable désert, les maisons sont en ruines, et le peuple n’a ni nourriture ni vêtements. Mais tout cela, au lieu de les décourager, les rend cinquante fois plus ardents à poursuivre leurs plans, poussés qu’ils sont également par l’espérance et par le désespoir. Quant à lui, n’ayant pas l’esprit entreprenant, il se contentait d’aller suivant les vieilles manières, de vivre dans les maisons que ses ancêtres avaient bâties, et d’agir comme eux, dans tous les détails de la vie, sans innovation. Quelques rares personnes de la noblesse ou de la haute bourgeoisie avaient fait de même. Mais on les regardait avec un œil de mépris et de haine, comme des ennemis de la science, des ignorants et de mauvais membres de l’État, qui préfèrent leurs aises et leur indolence au progrès général de leur pays.

Sa Seigneurie ajouta qu’elle ne voulait pas, en me donnant d’autres détails, anticiper sur le plaisir que j’aurais certainement à visiter la grande académie, où elle avait résolu de me faire aller. Il me demanda seulement de remarquer, au flanc d’une montagne, à environ trois milles, un bâtiment ruiné, sur lequel il me donna les détails suivants : il possédait, à un demi-mille de sa maison, un moulin très commode, mû par une prise d’eau venant d’un grand fleuve, et qui suffisait à sa famille et même à un grand nombre de ses tenanciers. Il y avait environ sept ans, une société de ces faiseurs de projets était venue lui proposer de détruire ce moulin et d’en construire un autre au flanc de la montagne ; sur la longue crête de cette montagne, on creuserait un long canal pour servir de réservoir, et l’eau qui alimenterait le moulin y serait amenée par des tuyaux et des machines : en un lieu élevé, le vent et l’air agiteraient l’eau et la rendraient plus propre au mouvement ; et comme cette eau descendrait une pente, il en faudrait moitié moins pour faire tourner le moulin qu’il n’en fallait avec la prise du fleuve, dont le cours était plus de niveau. Considérant qu’il n’était pas très bien en cour et que beaucoup de ses amis le pressaient, il avait accepté la proposition ; mais après avoir employé cent hommes pendant deux ans, l’ouvrage avorta ; les projeteurs le laissèrent en plan, rejetant tout le blâme sur lui ; et depuis ils se moquent de lui constamment, tout en soumettant d’autres personnes à la même expérience avec d’égales assurances de succès et un égal désappointement.
Quelques jours après, nous revînmes à la ville et Son Excellence, à cause de la mauvaise réputation qu’elle avait à l’académie, ne voulut pas y aller avec moi ; mais elle me recommanda à un de ses amis pour me tenir compagnie pendant ma visite. Monseigneur voulut bien me représenter comme un grand admirateur des projets en général et comme une personne très curieuse et facile à persuader ; ce qui, à vrai dire, n’était pas sans quelque vérité, car j’avais été moi-même une espèce de projeteur dans ma jeunesse.


CHAPITRE V
L’auteur est admis à visiter la grande académie de Lagado. — Description complète de l’académie. — Études auxquelles s’adonnent les professeurs.
CETTE académie n’est pas un édifice d’un seul bloc, mais c’est une suite de maisons des deux côtés d’une rue qui, devenant déserte, a été achetée et appropriée à cet usage.Je fus reçu très civilement par le recteur et allai à l’académie tous les jours pendant assez longtemps. Chaque chambre contient un ou plusieurs projeteurs, et je crois que je n’ai pas été dans moins de cinq cents chambres.
Le premier que je vis était maigre, les mains et le visage couleur de suie, les cheveux et la barbe longs, en loques, et roussi en différents endroits. Ses habits, sa chemise et sa peau, tout cela était de la même couleur. Depuis huit ans il travaillait à un projet pour distiller les concombres et en extraire des rayons de soleil ; on mettrait ces rayons dans des flacons hermétiquement bouchés, et on les en laisserait sortir pour réchauffer l’air pendant les étés humides et incléments. Il me dit qu’il ne doutait pas qu’au bout de huit autres années, il ne fût capable de fournir du soleil aux jardins du gouverneur à un prix raisonnable ; mais il se plaignit que ses fonds fussent bas et me supplia de lui donner quelque chose comme encouragement à l’esprit d’invention, d’autant plus que, cette saison, les concombres avaient été très chers. Je lui fis un petit présent, car monseigneur, connaissant leur habitude de mendier auprès de tous ceux qui vont les voir, m’avait muni d’argent dans ce but.
J’entrai dans une autre chambre et fus sur le point de me précipiter dehors, à cause d’une puanteur horrible qui me suffoquait presque ; mais mon guide me pressa d’avancer, me conjurant à voix basse de ne pas faire une injure qui serait profondément ressentie ; si bien que je n’osai pas même me boucher le nez. Le projeteur de cette cellule était le plus ancien étudiant de l’académie. Il avait le visage et la barbe d’un jaune pâle ; ses mains et ses vêtements étaient tout barbouillés d’ordure. Quand on me présenta à lui, il m’embrassa étroitement, compliment dont je me serais bien passé. Il s’occupait, depuis son entrée à l’académie, à trouver le moyen de refaire avec les excréments humains les aliments primitifs d’où ils proviennent, en en séparant les différentes parties, en les débarrassant de la couleur que la bile leur donne, en en faisant évaporer l’odeur, et en les écumant pour en enlever la salive. La société lui allouait hebdomadairement un vaisseau gros à peu près comme un baril de Bristol, rempli d’ordure humaine.
J’en vis un autre travaillant à calciner de la glace pour en faire de la poudre à canon. Il me montra en même temps un traité qu’il avait écrit sur la malléabilité du feu, et qu’il comptait publier.
Il y avait un architecte très ingénieux qui avait imaginé une nouvelle méthode de bâtir les maisons en commençant par le toit et en descendant jusqu’aux fondations. Il me justifia son système en me citant l’exemple de ces deux sages insectes, l’abeille et l’araignée.
Il y avait un aveugle de naissance, qui avait plusieurs apprentis aveugles comme lui. Leur emploi était de broyer pour les peintres des couleurs que leur maître leur enseignait à distinguer par le tact et l’odorat. J’eus, il est vrai, la mauvaise fortune de ne pas les trouver à ce moment-là très sûrs de leur leçon, et il arriva que le professeur lui-même se trompait presque toujours. Toute la confrérie encourage et estime beaucoup cet artiste.
Dans un autre appartement, je fus réellement charmé par un projeteur qui avait trouvé une méthode de labourer la terre avec des porcs, économisant ainsi les frais de charrues, de bestiaux et de Munia’œuvre. Voici cette méthode : dans un arpent de terre, vous enterrez, à six pouces d’intervalle et huit de profondeur, une quantité de glands, de dattes, de châtaignes et autres fruits ou légumes, dont ces animaux sont le plus friands ; vous-en lâchez ensuite six cents, ou plus, dans le champ, où, en peu de jours, ils retourneront tout le terrain en cherchant leur nourriture, en même temps qu’ils l’amenderont avec leur fumier. Il est vrai qu’après expérience, on trouva que la peine et les frais étaient très grands et qu’on avait peu ou point de récolte. Néanmoins, on ne doute pas que cette invention ne soit susceptible de grandes améliorations.
J’allai dans une autre chambre, où les murs et le plafond étaient partout tendus de toiles d’araignée, à l’exception d’un étroit passage pour laisser l’artiste entrer et sortir. Au moment où j’entrais, il me cria très haut de ne pas déranger ses toiles. Il déplorait l’erreur fatale dans laquelle était le monde depuis si longtemps, en se servant des vers à soie, lorsqu’il avait une si grande abondance d’insectes domestiques qui les surpassent infiniment, puisqu’ils savent tisser aussi bien que filer. Il se proposait de plus, en employant des araignées, d’économiser tous les frais de la teinture des soies. Et je fus complètement persuadé, lorsqu’il m’eut montré un nombre considérable de mouches admirablement colorées, avec lesquelles il nourrissait ses araignées, et qu’il nous eut assuré que les toiles en prendraient les teintes. Comme il en avait de toutes les nuances, il espérait satisfaire le goût de tout le monde dès qu’il aurait pu trouver pour les mouches une nourriture convenable, composée de certaines gommes, huiles et matières agglutinantes, qui donnerait de la force et de la consistance aux fils.
Il y avait un astronome qui avait entrepris de placer un cadran solaire au sommet de la grande girouette de la maison de ville, en combinant les mouvements annuels et diurnes de la terre et du soleil, de façon à correspondre et coïncider avec tous les changements de vent qui peuvent se produire.
Je souffrais de légères coliques. Mon guide me conduisit, en conséquence, dans une chambre où demeurait un grand médecin, fameux pour guérir cette maladie en faisant avec le même instrument deux opérations contraires. Il avait un grand soufflet avec un long et souple tuyau d’ivoire. Il vous enfonçait huit pouces de ce tuyau dans l’anus et affirmait qu’en aspirant le vent avec le soufflet, il rendait les boyaux aussi plats qu’une vessie sèche. Mais si la maladie était plus tenace et plus violente, il enfonçait le tuyau lorsque le soufflet était rempli de vent et le déchargeait dans le corps du patient ; puis il retirait l’instrument pour le remplir à nouveau, en ayant soin d’appliquer fortement le pouce contre l’orifice du fondement ; après que cette opération avait été répétée trois ou quatre fois, le vent introduit de force se précipitait au dehors, entraînant avec lui les matières malfaisantes, comme fait l’eau d’une pompe ; et le malade se rétablissait. Je le vis essayer les deux expériences sur un chien, mais je n’observai pas que la première fît aucun effet. Après la seconde, l’animal était près d’éclater, et il fit une décharge si violente que nous nous en trouvâmes désagréablement atteints, moi et mes compagnons. Il mourut d’ailleurs sur-le-champ, et nous laissâmes le docteur s’efforcer de le rappeler à la vie par la même opération.
Je visitai un grand nombre d’autres appartements, mais je ne fatiguerai pas mon lecteur de la description de toutes les curiosités que j’y remarquai, car je mets mon étude à être bref.

Je n’avais jusqu’alors vu qu’un côté de l’académie, l’autre étant affecté aux promoteurs des sciences spéculatives, dont je dirai quelque chose ; mais auparavant, je citerai encore un illustre personnage qu’on appelle parmi eux l’artiste universel. Il nous dit que, depuis trente ans, il consacrait ses pensées à l’amélioration de l’existence humaine. Il avait deux grandes chambres pleines de merveilleuses curiosités et occupait cinquante ouvriers. Les uns condensaient l’air en une substance sèche et tangible, en en extrayant le nitre et en filtrant les particules aqueuses ou fluides ; d’autres amollissaient le marbre pour en faire des oreillers et des pelotes à épingles ; d’autres pétrifiaient les sabots d’un cheval vivant, pour les préserver de toute fracture. Quant à l’artiste lui-même, il était, à ce moment, occupé de deux grands desseins : le premier consistait à ensemencer les terres avec de la balle, dans laquelle il affirmait que la véritable force germinative était contenue ; et il le démontrait par diverses expériences que je ne fus pas assez habile pour comprendre. L’autre était d’empêcher, par l’application externe d’une certaine composition de gommes, de minéraux et de végétaux, la croissance de la laine sur deux petits agneaux : il espérait, dans un temps raisonnable, propager dans tout le royaume une race de moutons parfaitement nus.

Nous traversâmes la rue pour aller dans l’autre partie de l’académie où, comme je l’ai déjà dit, résidaient les projeteurs adonnés aux sciences spéculatives.
Le premier professeur que je vis était dans une très grande chambre avec quarante élèves autour de lui. Après les saluts échangés, il remarqua que je regardais attentivement un cadre qui occupait la plus grande partie de la chambre en long et en large, et il me dit que je m’étonnerais peut-être de le voir engagé dans un projet ayant pour but de faire progresser les sciences spéculatives par des opérations pratiques et mécaniques. Mais le monde en sentirait bientôt l’utilité, et il se flattait que jamais pensée plus élevée n’avait surgi dans la tête d’un autre homme. Chacun sait combien est laborieuse la méthode habituelle de s’initier aux arts et aux sciences. Avec son invention, au contraire, la personne la plus ignorante, au prix de quelques dépenses très raisonnables et d’un peu de travail corporel, pourrait écrire des livres sur la philosophie, sur la poésie, sur la politique, sur le droit, sur les mathématiques et la théologie, sans avoir nullement besoin de génie ou d’étude. Il me conduisit alors au cadre, près des côtés duquel tous ses élèves se tenaient rangés. Ce cadre avait vingt pieds carrés et était placé au milieu de la chambre. Les surfaces en étaient composées de différents morceaux de bois environ de la grosseur d’un dé, mais dont quelques-uns étaient plus grands que les autres. Ils étaient tous rattachés ensemble par des fils de fer flexibles. Chacun de ces carrés de bois était recouvert de papier collé dessus ; et sur ces papiers étaient écrits tous les mots de la langue, avec les différents modes, temps et déclinaisons, mais sans aucun ordre. Le professeur me pria alors de faire attention, car il allait faire fonctionner sa machine. A son commandement, les élèves prirent chacun un manche de fer, dont il y avait quarante de fixés autour des bords du cadre, et, faisant décrire soudainement un tour à ces manches, ils changèrent ainsi complètement toute la disposition des mots. Il ordonna alors à trente-six des jeunes garçons de lire doucement les différentes lignes dans l’ordre où elles apparaissaient sur le cadre ; et, là où ils trouvaient trois ou quatre mots de suite qui pouvaient faire partie d’une phrase, ils les dictaient aux quatre autres enfants qui servaient de scribes. Ce travail fut répété trois ou quatre fois ; et, à chaque tour, la machine était construite de manière que les mots prissent de nouvelles positions, selon que les carrés de bois se mouvaient et se retournaient sens dessus dessous.
Les jeunes étudiants s’occupaient à cette besogne six heures par jour ; et le professeur me montra plusieurs gros volumes in-folio déjà formés de bouts de phrases qu’il se proposait de coudre ensemble. Il comptait tirer de ces riches matériaux de quoi donner au monde un corps complet de tous les arts et de toutes les sciences ; travail qui pourrait cependant se perfectionner encore et s’achever beaucoup plus vite si le public voulait souscrire une somme à l’effet de construire et de mettre en œuvre cinq cents cadres semblables à Lagado, en obligeant les directeurs de chacun à mettre en commun leurs différentes collections de mots.
Il m’assura que cette invention avait absorbé toutes ses pensées depuis sa jeunesse, qu’il avait fait entrer dans son cadre le vocabulaire tout entier, et fait le calcul le plus sévère de la proportion ordinaire suivant laquelle s’emploient dans les livres les noms, les verbes et les autres parties du discours.
Je témoignai très humblement ma reconnaissance à ce personnage illustre pour sa grande obligeance à me renseigner, et je lui promis que si jamais j’avais la bonne fortune de retourner dans mon pays natal, je lui rendrais justice comme au seul inventeur de cette machine merveilleuse dont je lui demandai la permission de dessiner sur le papier la forme et le mécanisme. Je lui dis que c’était la coutume dans notre savante Europe, de se voler les inventions les uns aux autres, ce qui avait du moins l’avantage de faire s’élever une polémique sur la question de savoir quel était le véritable propriétaire ; mais que cependant je prendrais mes mesures pour qu’il en eût l’honneur tout entier sans rival.

Nous allâmes ensuite à l’école des langues, où trois professeurs siégeaient en consultation pour améliorer celle de leur pays.
Le premier projet était de raccourcir le discours en rognant les polysyllabes et en laissant de côté les verbes et les participes, parce que, dans la réalité, toutes les choses imaginables ne sont que des noms.
L’autre projet était un plan pour abolir entièrement tous les mots, quels qu’ils fussent ; et ceci était présenté avec insistance comme un grand avantage au point de vue de la santé, aussi bien que de la brièveté. Car il est évident que chaque mot que nous prononçons est, en quelque degré, une diminution de nos poumons par oxydation et contribue conséquemment à abréger notre existence. C’est pourquoi l’on offrait, pour parer à ce danger, que, puisque les mots ne sont que les noms des choses, tout le monde portât sur soi — ce qui serait beaucoup plus commode — toutes les choses nécessaires pour exprimer tout ce qui peut se rapporter à l’affaire sur laquelle il a à parler. Et cette invention aurait certainement été appliquée, au grand avantage de la commodité et de la santé d’un chacun, si les femmes, de concert avec le vulgaire et les ignorants, n’avaient menacé de susciter une révolte pour avoir la liberté de parler avec leurs langues, à la manière de leurs ancêtres : tellement le commun du peuple est le constant et irréconciliable ennemi de la science ! Cependant un grand nombre des plus savants et des plus sages pratiquent ce nouveau système de s’exprimer au moyen des choses. Le seul inconvénient qu’il ait d’ailleurs, c’est que, si quelqu’un a des affaires considérables et de genres divers, il est obligé de porter proportionnellement un plus gros paquet de choses sur son dos, à moins qu’il n’ait les moyens de se faire suivre par un ou deux vigoureux domestiques. J’ai souvent vu deux de ces sages céder presque sous le poids de leurs paquets, comme les colporteurs chez nous. Quand ils se rencontraient dans les rues, ils déposaient leurs fardeaux, ouvraient leurs sacs et tenaient une conversation d’une heure ensemble ; puis ils remballaient leurs ustensiles, s’aidaient mutuellement à recharger leurs fardeaux et prenaient congé l’un de l’autre.

Mais pour de courtes conversations on peut porter assez de matériaux dans sa poche ou sous son bras, et chez soi on ne saurait être en peine d’en trouver. Aussi la chambre où se réunissent les gens qui pratiquent cet art est-elle pleine de toutes les choses requises pour servir de matière à ce genre de conversation artificielle, disposées de façon qu’on les ait sous la main.
Un autre grand avantage qu’on se proposait par cette invention, c’était qu’elle servirait de langue universelle, entendue de toutes les nations civilisées dont les marchandises et les ustensiles sont généralement de même nature, ou se ressemblent beaucoup, de sorte que l’usage en peut être facilement compris. Et ainsi les ambassadeurs seraient à même de traiter avec des princes ou des ministres d’État étrangers dont la langue leur serait complètement inconnue.
Je fus à l’école de mathématiques. Le maître y enseignait à ses élèves d’après une méthode que nous aurions peine à imaginer en Europe. La proposition et la démonstration sont soigneusement écrites sur un mince pain à chanter, avec une encre composée d’une teinture céphalique. L’étudiant doit l’avaler à jeun et, pendant les trois jours suivants, ne rien prendre que du pain et de l’eau. A mesure que le pain à chanter se digère, la teinture monte au cerveau, y portant la proposition avec elle. Mais le succès n’a pas jusqu’ici répondu à l’attente, partie à cause de quelque erreur dans les proportions ou quantum de la composition, et partie à cause de la perversité des jeunes gens auxquels ce bol semble si nauséabond qu’ils se retirent généralement à l’écart et le vomissent avant qu’il ait pu opérer ; et, de plus, on n’est jamais arrivé à leur faire observer la longue abstinence prescrite.


CHAPITRE VI
Suite de la description de l’académie. — L’auteur fait quelques propositions d’améliorations qui sont honorablement reçues.
DANS l’école des projeteurs politiques, je ne trouvai rien qui me satisfît. Les professeurs paraissaient, selon mon jugement, tout à fait hors de leur bon sens, spectacle qui ne manque jamais de me rendre mélancolique. Ces malheureuses gens proposaient des systèmes pour persuader aux monarques de choisir des favoris à cause de leur sagesse, de leur capacité et de leur vertu ; pour enseigner aux ministres à consulter le bien public ; pour récompenser le mérite, les grands talents et les éminents services ; pour instruire les princes à reconnaître leur véritable intérêt en le faisant reposer sur le même fondement que celui de leurs peuples ; pour nommer aux emplois les personnes ayant qualité pour les remplir, ainsi que mainte autre folle et impossible chimère dont l’idée n’était jamais auparavant entrée dans le cœur de l’homme. Ce qui confirma pour moi la justesse de cette vieille remarque, qu’il n’y a rien de si extravagant et déraisonnable que certains philosophes n’aient bien soutenu comme vérité.Je rendrai cependant à cette partie de l’académie la justice de reconnaître qu’ils n’étaient pas tous si visionnaires. Il y avait un docteur très ingénieux, qui semblait parfaitement versé dans la nature et le mécanisme du gouvernement. Cet illustre personnage avait très utilement employé ses études à découvrir des remèdes efficaces contre toutes les maladies et corruptions auxquelles sont sujettes les différentes branches de l’administration publique, tant par les vices ou les infirmités de ceux qui gouvernent que par le dérèglement de ceux qui doivent obéir. Ainsi, puisque tous les écrivains et tous les dialecticiens s’accordent à dire qu’il y a une ressemblance étroite et universelle entre le corps naturel et le corps politique, peut-il y avoir rien de plus évident que la santé de l’un et de l’autre doit être conservée, et leurs maladies guéries par les mêmes prescriptions ? On admet que les sénats et les grandes assemblées sont souvent troublés par des surabondances, des chaleurs et des débordements de diverses humeurs peccantes ; par beaucoup de maladies de la tête et plus encore du cœur ; par de fortes convulsions, des contractions douloureuses des nerfs et des muscles des deux mains, mais principalement de la main droite ; par la bile, les flatuosités, les vertiges, les délires ; par des tumeurs scrofuleuses, pleines de matière purulente et fétide ; par des éructations aigres et qui amènent l’écume aux lèvres ; par des faims canines et des digestions mal faites, outre un grand nombre d’autres désordres qu’il est inutile de citer. Ce docteur a, en conséquence, proposé que, lorsqu’un sénat se rassemblerait, certains médecins fussent présents aux séances des trois premiers jours. A la fin des débats de chaque journée, ils tâteraient le pouls à chaque sénateur ; après quoi, ayant mûrement réfléchi sur la nature des différentes maladies et sur les méthodes de guérison, ils reviendraient le quatrième jour au lieu des séances, suivis de leurs apothicaires bien approvisionnés de drogues convenables, et, avant que les membres prissent leurs sièges, ils leur administreraient à chacun d’eux des remèdes lénitifs, apéritifs, abstersifs, corrosifs, astringents, palliatifs, laxatifs, céphalalgiques, ictériques, apophlegmatiques et acoustiques, d’après ce qu’exigeraient les différents cas ; et, suivant la façon dont ces remèdes opéreraient, ils les répéteraient, changeraient ou supprimeraient à la séance suivante.

Ce projet ne saurait coûter beaucoup au public et pourrait, à mon humble avis, être d’une grande utilité pour l’expédition des affaires, dans les pays où les sénats ont une part quelconque des pouvoirs législatifs. Il engendrerait l’unanimité, raccourcirait les débats, ouvrirait quelques bouches qui sont aujourd’hui fermées et en fermerait bien davantage qui sont aujourd’hui ouvertes, dompterait la pétulance des jeunes et corrigerait l’esprit trop obstiné des vieux, réveillerait les stupides et refroidirait les impertinents.
Comme on se plaint généralement que les favoris des princes soient affligés d’une mémoire courte et faible, le même docteur proposait encore que quiconque irait voir un premier ministre, après lui avoir raconté l’affaire avec la plus grande brièveté et dans les termes les plus simples, tordît en partant le nez dudit ministre, ou lui donnât un coup de pied dans le ventre, ou marchât sur ses cors, ou lui tirât trois fois les deux oreilles, ou lui enfonçât une épingle à travers la culotte, ou lui fît, en le pinçant, des noirs et des bleus sur le bras, pour l’empêcher d’oublier. Et, chaque jour de réception, il répéterait la même opération jusqu’à ce que son affaire fût faite, ou qu’on lui eût absolument refusé de s’en occuper.
Il voulait aussi que tout sénateur, membre du grand conseil d’une nation, après avoir exprimé son opinion et développé ses arguments pour la défendre, fût obligé de voter dans un sens directement opposé, parce que, si cela se faisait ainsi, le bien du public en résulterait infailliblement.
Lorsqu’un État est divisé par des partis violents, il offrait une invention merveilleuse pour les réconcilier. Voici sa méthode : vous prenez cent des meneurs de chaque parti ; vous les distribuez en couples bien appareillés pour la taille, de façon que leurs têtes soient de niveau deux à deux ; puis vous faites scier par deux habiles opérateurs l’occiput de chaque couple en même temps, et de telle manière que le cerveau soit partagé en parties égales. On change alors de place les parties ainsi détachées, appliquant l’occiput de l’un à la tête de l’autre, et réciproquement. Il semble, à la vérité, que ce soit un ouvrage qui exige une certaine précision ; mais le professeur nous assura que s’il était exécuté dextrement, la guérison était infaillible. Son raisonnement était que les deux moitiés des cerveaux différents étant mises ensemble dans le même crâne pour combattre la question entre elles, elles en viendraient bientôt à un accord et produiraient cette modération et cet équilibre de pensée si désirables dans la tête de ceux qui s’imaginent qu’ils ne viennent dans le monde que pour en surveiller et en gouverner les mouvements ; et quant aux différences de qualité et de quantité qu’il peut y avoir dans les cerveaux de ceux qui dirigent les factions, le docteur nous affirma, en s’appuyant sur sa propre expérience, que c’était une pure bagatelle.
J’assistai à un très chaud débat entre deux professeurs sur les voies et moyens les plus commodes et les plus efficaces de lever de l’argent sans opprimer le peuple. Le premier prétendait que le plus juste système serait de mettre une certaine taxe sur les vices et les extravagances, et que la somme à exiger de chaque individu serait fixée de la manière la plus équitable par ses voisins constitués en jury. Le second était d’une opinion diamétralement opposée : il voulait qu’on taxât les qualités du corps et de l’esprit, qui donnent surtout aux hommes de la valeur à leurs propres yeux ; le taux en devrait être plus ou moins élevé suivant le degré de ces qualités, et l’appréciation en serait entièrement laissée aux intéressés eux-mêmes. La taxe la plus forte serait imposée sur ceux qui sont les plus grands favoris de l’autre sexe, et assise sur chacun suivant le nombre et la nature des faveurs reçues, question dans laquelle on les laisserait juges et parties. Il proposait également de frapper de lourdes taxes l’esprit, la valeur, la politesse, et de les percevoir de la même manière, en acceptant la parole de chaque imposé pour le quantum de ce qu’il en possède. Mais l’honneur, la justice, la sagesse et le savoir, il ne fallait point les taxer du tout, parce que ce sont des qualités d’un genre si particulier que personne ne les reconnaîtrait chez son voisin, ni ne les apprécierait chez lui-même.

Les femmes auraient été imposées suivant leur beauté et leur talent à se parer, en quoi elles auraient eu, comme les hommes, le privilège de déterminer elles-mêmes le taux de leur contribution. Mais on ne taxait ni la constance, ni la chasteté, ni le bon sens, ni le bon caractère, parce que le produit d’un tel impôt n’aurait pas couvert les frais de perception.
Pour maintenir les sénateurs dans les intérêts de la couronne, il proposait de leur faire tirer les emplois à la loterie ; chacun aurait d’abord fait serment et donné caution de voter pour la cour, qu’il gagnât ou non ; après quoi, les perdants auraient eu, à leur tour, la liberté de tirer à la loterie la prochaine vacance. De cette façon, l’espoir et l’attente seraient tenus en éveil ; personne ne se plaindrait de promesses violées, mais on attribuerait tous ses déboires à la seule fortune qui a les épaules plus larges et plus fortes que les ministres.

Un autre professeur me montra un long écrit, contenant des instructions pour découvrir les complots et les conspirations contre le gouvernement. Il conseillait aux hommes d’État au pouvoir d’examiner le régime suivi par toute personne suspecte, ses heures de repas, de quel côté elle se couche dans son lit, de quelle main elle se torche ; d’exercer une surveillance sévère sur les excréments, et d’après leur couleur, leur odeur, leur goût, leur consistance, leur crudité ou la maturité de la digestion, de se former un jugement sur ses pensées et ses desseins. En effet, les hommes ne sont jamais si sérieux, si réfléchis et si appliqués que lorsqu’ils sont sur le siège. Il l’avait fréquemment éprouvé lui-même ; car lorsqu’il voulait, dans cette position, et simplement par manière d’essai, chercher quelle serait la meilleure manière d’assassiner le roi, ses selles prenaient une teinte verte ; mais il en était tout différemment lorsqu’il ne songeait qu’à soulever une insurrection ou à brûler la capitale.
Le discours tout entier était écrit avec une grande pénétration et contenait beaucoup d’observations à la fois curieuses et utiles pour les politiques, mais qui, me sembla-t-il, n’étaient pas tout à fait complètes. Je pris la liberté de le dire à l’auteur et lui offris, si cela lui était agréable, de lui fournir quelques additions. Il accueillit ma proposition avec plus d’empressement qu’il n’est ordinaire aux écrivains, spécialement à l’espèce des projeteurs, et il déclara qu’il serait bien aise de recueillir de plus amples renseignements.
Je lui dis que, dans le royaume de Tribnia, appelé Langdon par les naturels, où j’avais séjourné quelque temps dans le cours de mes voyages, la masse du peuple ne se compose guère que d’espions, de témoins, de délateurs, d’accusateurs, de plaignants, de porteurs de témoignages, de prêteurs de serments, et de leurs différents agents domestiques et subalternes, tous avec les couleurs, sous la conduite et à la solde des ministres d’État et de leurs sous-secrétaires. Les conspirations, dans ce royaume, sont d’ordinaire l’ouvrage des gens qui désirent donner du relief à leur caractère de profonds politiques, rendre une vigueur nouvelle à une administration décrépite, étouffer ou détourner les mécontentements de l’opinion, remplir leurs coffres du produit des confiscations, encourager ou effrayer le crédit public, selon que cela s’accorde avec leurs intérêts particuliers. D’abord ils conviennent et arrêtent entre eux quelles sont les personnes suspectes qui seront accusées de complot ; puis on prend d’efficaces mesures pour s’assurer de toutes les lettres et de tous les papiers de ces personnes, et les jeter elles-mêmes dans les fers. Ces papiers sont confiés à une compagnie d’artistes, très habiles à trouver les sens mystérieux des mots, des syllabes et des lettres : par exemple, ils savent découvrir qu’une chaise percée signifie un conseil privé ; un troupeau d’oies, un sénat ; un chien boiteux, un envahisseur ; la peste, une armée sur pied ; une buse, un premier ministre ; la goutte, un grand prêtre ; un gibet, un secrétaire d’État ; un pot de chambre, un comité de grands seigneurs ; un crible, une dame de la cour ; un balai, une révolution ; une souricière, un emploi ; un trou sans fond, la trésorerie ; un égout, une cour ; un bonnet à grelots, un favori ; un roseau brisé, une cour de justice ; une tonne vide, un général ; un mal purulent, l’administration.
Quand cette méthode est insuffisante, ils ont recours à deux autres qui sont plus efficaces et que les savants appellent entre eux acrostiches et anagrammes. D’abord, ils savent déchiffrer toutes les lettres initiales de façon à leur donner un sens politique. Ainsi N signifiera une conspiration ; B, un régiment de cavalerie ; L, une flotte en mer. Puis, en transposant les lettres de l’alphabet dans un papier suspect quelconque, ils sont capables de mettre au grand jour les desseins les plus profonds d’un parti mécontent. Ainsi, par exemple, si je dis dans une lettre à un ami : « Notre frère Tom vient d’avoir les hémorroïdes », un déchiffreur habile découvrira qu’en analysant les lettres qui composent cette phrase, on peut en former des mots quelconques excitant à une sédition. Et c’est là la méthode anagrammatique.
Le professeur me fit de grands remerciements pour lui avoir communiqué ces observations et promit de me mentionner honorablement dans son traité.
Je ne vis rien dans ce pays qui pût m’engager à y rester longtemps, et je commençai à songer à retourner chez moi en Angleterre.

CHAPITRE VII
L’auteur quitte Lagado. — Il arrive à Maldonada. — Point de navire en partance. — Il fait une courte traversée jusqu’à Glubbdubdrib. — Sa réception chez le gouverneur.
LE continent dont ce royaume fait partie s’étend, comme j’ai lieu de le croire, vers l’est, jusqu’à cette région inconnue de l’Amérique qui est à l’ouest de la Californie, et, au nord, jusqu’à l’océan Pacifique qui n’est pas à plus de cent cinquante milles de Lagado, ville où il y a un bon port et un commerce actif avec la grande île de Luggnagg, située au nord-ouest, par 20 degrés nord de latitude et 140 de longitude environ. L’île de Luggnagg se trouve au sud-est du Japon dont elle est éloignée d’à peu près cent lieues. Il y a une alliance étroite entre l’empereur japonais et le roi de Luggnagg, ce qui fournit de fréquentes occasions d’aller d’une île à l’autre. Aussi me déterminai-je à me diriger de ce côté, en vue de mon retour en Europe. Je louai deux mules et un guide, pour me montrer le chemin et porter mon petit bagage. Je pris congé de mon noble protecteur, qui m’avait témoigné tant de bienveillance ; et il me fit un généreux présent à mon départ. Mon voyage se passa sans accident et sans aventure digne d’être rapportée. Lorsque j’arrivai au port de Maldonada — c’est ainsi qu’on l’appelle, — il n’y avait aucun navire en partance pour Luggnagg, et il ne devait pas y en avoir de quelque temps. La ville est à peu près aussi grande que Portsmouth. J’y eus bientôt fait quelques connaissances, et on m’accueillit avec beaucoup d’hospitalité. Un personnage de distinction me dit que, puisque les navires à destination de Luggnagg ne pouvaient être prêts à appareiller avant un mois, ce ne me serait peut-être pas une distraction désagréable que de faire une excursion à la petite île de Glubbdubdrib, à cinq lieues de la côte sud-ouest. Il s’offrait à m’accompagner avec un ami et à fournir une petite embarcation convenable pour la traversée.
Glubbdubdrib, autant que je puis donner le sens précis de ce mot, signifie l’île des sorciers et des magiciens. Elle a une étendue égale à environ le tiers de l’île de Wight et est extrêmement fertile. Elle est gouvernée par le chef d’une certaine tribu où tout le monde est magicien. Les membres de cette tribu ne se marient qu’entre eux, et le plus vieux est à son tour. le prince ou gouverneur. Il a un palais majestueux, et un parc d’environ trois mille arpents, entouré d’un mur en pierres de taille haut de vingt pieds. Ce parc est divisé en plusieurs enclos pour le bétail, la culture du blé et le jardinage.
Le gouverneur et sa famille ont, pour les servir et les assister, des domestiques d’une espèce assez peu commune. Grâce à son habileté dans la nécromancie, il a le pouvoir d’appeler qui il lui plaît d’entre les morts et d’exiger de lui des services pendant vingt-quatre heures, mais pas plus longtemps ; il ne peut non plus rappeler la même personne pendant un espace de trois mois, excepté dans des occasions tout à fait extraordinaires.
Lorsque nous fûmes arrivés à l’île, vers onze heures du matin, un des personnages qui m’accompagnaient alla chez le gouverneur et le pria d’admettre en sa présence un étranger qui venait exprès pour avoir l’honneur de présenter ses devoirs à Son Altesse. La permission fut immédiatement accordée, et nous entrâmes tous les trois par la porte du palais, entre deux files de gardes armés et habillés tout à fait à l’antique, et ayant dans leurs physionomies quelque chose qui fit frissonner ma chair d’une horreur que je ne peux exprimer. Nous traversâmes plusieurs pièces, entre des serviteurs du même genre, rangés de chaque côté, comme les autres ; enfin nous arrivâmes à la salle d’audience. Après plusieurs profondes révérences et quelques questions générales, nous eûmes la permission de nous asseoir sur trois tabourets, près de la première marche du trône de Son Altesse. Ce prince comprenait la langue de Balnibardi, quoiqu’elle différât de celle de cette île. Il voulut que je lui donnasse quelques détails sur mes voyages ; et, pour me montrer qu’on me traiterait sans cérémonie, il congédia toute sa suite d’un signe de doigt qui les fit tous, à mon grand étonnement, s’évanouir en un instant, comme les visions d’un songe lorsqu’on se réveille en sursaut. Je fus quelque temps à me remettre, et il fallut que le gouverneur m’assurât qu’il ne m’arriverait aucun mal. Remarquant en outre que mes deux compagnons, qui avaient souvent été reçus de cette manière, n’avaient aucune inquiétude, je repris courage et fis à Son Altesse un bref récit de mes différentes aventures ; ce ne fut pas toutefois sans quelque hésitation, ni sans regarder fréquemment derrière moi l’endroit où j’avais vu ces serviteurs fantômes. J’eus l’honneur de dîner avec le gouverneur. Une nouvelle escouade de revenants apporta les mets et servit à table. Je remarquai que j’étais moins terrifié que je ne l’avais été le matin. Je restai jusqu’au coucher du soleil ; mais je demandai humblement à Son Altesse de m’excuser si je n’acceptais pas son invitation de prendre logement dans le palais. Mes deux amis et moi nous couchâmes dans une maison particulière de la ville voisine qui est la capitale de cette petite île ; et le lendemain matin nous retournâmes rendre nos devoirs au gouverneur, suivant ce qu’il avait bien voulu nous commander.
Nous restâmes ainsi dix jours dans l’île, passant la plus grande partie de chaque journée avec le gouverneur, et la nuit dans notre logement. Je devins promptement si bien familiarisé avec la vue des esprits qu’à la troisième ou quatrième fois ils ne me causèrent plus aucune émotion ; ou du moins, s’il me restait quelques appréhensions, ma curiosité l’emportait. Son Altesse le gouverneur m’avait, en effet, ordonné d’évoquer les personnages quelconques qu’il me plairait de nommer, et en quelque nombre que ce fût, d’entre tous ceux qui sont morts depuis le commencement du monde jusqu’au temps présent, et de leur commander de répondre à toutes les questions que je jugerais à propos de leur faire, à la condition que ces questions seraient limitées au temps pendant lequel ils auraient vécu. Et je pouvais, me dit-il, être sûr d’une chose, c’est qu’ils me diraient certainement la vérité, car le mensonge est un talent inutile dans l’autre monde.

Je remerciai humblement Son Altesse d’une si grande faveur. Nous étions dans une chambre d’où l’on avait une belle vue sur le parc. Et comme je me sentis d’abord porté à me donner le spectable de scènes pompeuses et magnifiques, je demandai à voir Alexandre le Grand à la tête de son armée, immédiatement après la bataille d’Arbelles. Tout cela, à un geste du doigt du gouverneur, parut aussitôt dans un vaste champ sous la fenêtre où je me tenais. On fit monter Alexandre dans la chambre ; ce fut avec une grande difficulté que j’entendis son grec, et il ne saisit que bien peu du mien. Il m’assura sur son honneur qu’il n’avait pas été empoisonné, mais qu’il était mort d’une fièvre à la suite d’un excès de boisson.
Puis je vis Hannibal passant les Alpes, lequel me dit qu’il n’avait pas une goutte de vinaigre dans son camp.
Je vis César et Pompée à la tête de leurs troupes et tout prêts à en venir aux mains. Je vis le premier dans son dernier grand triomphe. Je demandai que le sénat de Rome m’apparût dans une grande salle, et une assemblée représentative moderne dans une autre, pour le contraste. Le premier me sembla être une réunion de héros et de demi-dieux ; l’autre, un tas de colporteurs, de coupeurs de bourses, de brigands de grand chemin et de grossiers fanfarons.

Le gouverneur, à ma prière, fit signe à César et à Brutus de s’avancer vers nous. La vue de Brutus me frappa d’une vénération profonde, et il me fut facile de découvrir la vertu la plus consommée, l’intrépidité et la fermeté d’âme la plus grande, le plus véritable amour de son pays et une bienveillance générale pour le genre humain dans chaque trait de sa physionomie. Je remarquai avec beaucoup de plaisir que ces deux personnages étaient en bonne intelligence, et César m’avoua librement que les plus grandes actions de sa vie n’égalaient pas, à beaucoup près, la gloire de la lui avoir ravie. J’eus l’honneur d’avoir une longue conversation avec Brutus, et il me dit que son ancêtre Junius, Socrate, Épaminondas, Caton le Jeune, sir Thomas More et lui étaient constamment ensemble, sextumvirat auquel tous les siècles de l’histoire ne sauraient ajouter un septième membre.
Il serait fastidieux de rapporter au lecteur le nombre considérable de personnages illustres qui furent évoqués pour satisfaire le désir insatiable que j’avais de voir devant moi le monde à chacune des époques de l’antiquité. Je repus surtout mes yeux de la vue de ceux qui détruisirent les tyrans et les usurpateurs, et de ceux qui restaurèrent la liberté aux nations opprimées et maltraitées. Mais il est impossible d’exprimer la satisfaction que j’éprouvai dans mon âme de façon à intéresser convenablement le lecteur.


CHAPITRE VIII
Autres détails sur Glubbdubdrib. — Corrections à l’histoire ancienne et à l’histoire moderne.
AYANT le désir de voir les anciens qui ont acquis le plus de renom par leur esprit et leur savoir, je réservai un jour à ce dessein. Je souhaitai que Homère et Aristote parussent à la tête de tous leurs commentateurs ; mais ceux-ci étaient si nombreux que des centaines furent forcées d’attendre dans la cour et les appartements extérieurs du palais. Je reconnus ces deux héros et pus les distinguer à première vue, non seulement de la foule, mais aussi l’un de l’autre. Homère était le plus grand et le plus beau des deux ; il marchait très droit pour son âge, et ses yeux étaient les plus vifs et les plus perçants que j’eusse jamais vus. Aristote était très courbé et faisait usage d’un bâton. Il avait le visage maigre, les cheveux plats et rares et la voix creuse. Je m’aperçus bientôt que l’un et l’autre étaient complètement étrangers au reste de la compagnie et qu’ils ne les avaient jamais vus ni n’en avaient entendu. parler auparavant. Un esprit, dont je tairai le nom, me souffla même à l’oreille que ces commentateurs se tenaient aussi loin que possible de leurs patrons dans l’autre monde, par suite d’un sentiment de honte et de culpabilité pour avoir si horriblement défiguré le sens de leurs ouvrages aux yeux de la postérité. Je présentai Didyme et Eustace à Homère, et obtins de lui qu’il les traitât mieux peut-être qu’ils ne le méritaient, car il vit bientôt qu’ils manquaient du génie nécessaire pour comprendre l’esprit d’un poète. Mais Aristote perdit patience en écoutant ce que je lui disais de Scot et de Ramus, lorsque je les lui présentai ; et il leur demanda si tous les autres de la bande étaient d’aussi grands ânes qu’eux.
Je priai ensuite le gouverneur d’évoquer Descartes et Gassendi, et je les engageai à expliquer leurs systèmes à Aristote. Ce grand philosophe reconnut sans difficulté ses erreurs en histoire naturelle, car il procédait sur beaucoup de points en s’appuyant sur des conjectures, comme tous les hommes sont obligés de le faire ; mais il trouva que Gassendi, qui avait rendu la doctrine d’Épicure aussi acceptable qu’il l’avait pu, et Descartes avec ses tourbillons, devaient également tomber dans le décri. Il prédit le même sort à l’attraction que les savants d’aujourd’hui affirment avec tant de zèle. Il dit que les nouveaux systèmes de la nature n’étaient que des modes nouvelles qui varieraient dans chaque siècle, et que ceux mêmes qui prétendent démontrer ces systèmes d’après les lois mathématiques ne fleuriraient que pendant une courte période et perdraient la vogue lorsque cette période serait terminée.

Je passai cinq journées à m’entretenir avec un grand nombre d’antres savants de l’antiquité. Je vis la plupart des premiers empereurs romains. Je persuadai au gouverneur d’évoquer les cuisiniers d’Héliogabale pour nous préparer un dîner, mais ils ne purent nous montrer qu’une faible partie de leurs talents, faute de matériaux. Un ilote d’Agésilas nous fit un plat de brouet Spartiate ; j’en avalai une cuillerée, mais je fus incapable d’en faire passer une seconde.
Les deux personnes qui m’avaient conduit dans l’île étaient obligées par leurs affaires particulières de s’en retourner dans trois jours. J’employai ce temps à voir quelques-uns des morts modernes, de ceux qui avaient le plus fait figure pendant les deux ou trois derniers siècles, dans notre pays et dans le reste de l’Europe ; et, comme j’ai toujours été un grand admirateur des vieilles familles illustres, je priai le gouverneur de vouloir bien évoquer une douzaine de rois ou deux, avec leurs ancêtres successifs jusqu’à la huitième ou à la neuvième génération. Mais j’eus une déception cruelle et inattendue. Car, au lieu d’une longue suite de diadèmes, je vis dans une famille deux ménétriers, trois courtisans petits-maîtres et un prélat italien. Dans une autre, un barbier, un abbé et deux cardinaux. J’ai trop de vénération pour les têtes couronnées pour insister plus longtemps sur un sujet si délicat. Mais pour les comtes, les marquis, les ducs, les earls et autres semblables, je n’avais pas tant de scrupules. Et j’avoue que ce ne fut pas sans un certain plaisir que je me trouvai à même de suivre jusqu’aux originaux les traits particuliers qui distinguent certaines maisons. Je pus facilement découvrir d’où, telle famille tient son long menton ; pourquoi une autre a compté nombre de coquins pendant deux générations et de fous pendant les deux suivantes ; pourquoi il est arrivé que dans une troisième les cerveaux étaient fêlés, et qu’une quatrième était composée d’aigrefins ; d’où vient que Polydore Virgile dit de certaine grande maison : Nec vir fortis, nec fæmina casta ; comment la cruauté, la fausseté, la couardise sont devenues des caractéristiques par lesquelles certaines familles se distinguent autant que par leurs blasons ; qui le premier apporta dans une noble maison la vérole dont les héritiers directs ont hérité sous forme de tumeurs scrofuleuses. Et je ne pouvais m’étonner de tout cela lorsque je voyais la descendance régulière tellement interrompue par des pages, des laquais, des valets, des cochers, des joueurs, des ménétriers, des comédiens, des capitaines et des filous.
L’histoire moderne surtout me dégoûta. Car, après avoir interrogé avec grand soin tous les personnages qui ont eu les noms les plus illustres dans les cours princières depuis plus d’un siècle, je trouvai que le monde a été égaré par des écrivains prostitués qui lui ont fait attribuer les plus grands exploits guerriers aux lâches, la sincérité aux flatteurs, une vertu romaine aux traîtres à leur pays, la piété aux athées, la chasteté aux sodomites, la vérité aux délateurs ; je vis combien d’innocentes et excellentes personnes avaient été condamnées à la mort ou au bannissement par l’habileté avec laquelle de puissants ministres savaient se servir de la corruption des juges et de la malice des factions ; combien de coquins avaient été élevés aux plus hauts postes de confiance, de pouvoir, d’honneur et de profit ; quelle grande proportion des mouvements et des événements des cours, des conseils, des sénats, était à la merci des maquereaux, des putains, des proxénètes, des parasites et des bouffons. Quelle piètre opinion n’eus-je pas de la sagesse et de l’intégrité humaines, lorsque je connus au juste les ressorts et les mobiles des grandes entreprises et des grandes révolutions du monde, et les misérables circonstances auxquelles elles ont dû leur succès !
C’est là que je découvris la fourberie et l’ignorance de ceux qui prétendent écrire des anecdotes ou l’histoire secrète ; qui font boire à tant de rois une coupe empoisonnée pour les envoyer au tombeau ; qui répètent la conversation tenue entre un prince et un premier ministre sans aucun témoin ; qui vous ouvrent les pensées aussi bien que les cabinets des ambassadeurs et des secrétaires d’État, et qui ont le malheur de se tromper à tout coup. C’est là que je découvris les vraies causes de beaucoup des grands événements qui ont surpris le monde ; comment une catin peut régner sur l’escalier dérobé, l’escalier dérobé sur un conseil de ministres, un conseil de ministres sur un sénat. Un général avoua devant moi qu’il avait remporté une victoire par la simple force de sa couardise et d’un mauvais plan ; et un amiral, que, faute d’intelligence suffisante, il avait battu l’ennemi auquel il se proposait de livrer traîtreusement sa flotte. Trois rois me protestèrent que, dans tout leur règne, ils n’avaient jamais une seule fois donné une place à une personne de mérite, si ce n’est par erreur ou par la trahison de quelque ministre en qui ils se confiaient, et qu’ils ne le feraient pas davantage, s’ils avaient à revivre ; et ils me démontraient, avec grande apparence de raison, que le trône royal ne peut se maintenir sans corruption, parce que le tempérament décidé, tranchant et rétif dont la vertu dote un homme, est une perpétuelle entrave aux affaires publiques.

J’eus la curiosité de m’enquérir d’une façon spéciale par quelle méthode tant de gens s’étaient procuré de hauts titres d’honneur et des domaines d’une étendue prodigieuse. Je limitai mon enquête à une époque très rapprochée de nous, sans toutefois effleurer le temps présent, afin d’être bien sûr de ne pas même offenser les étrangers ; car j’espère que le lecteur n’a pas besoin qu’on lui dise que je n’ai pas le moins du monde en vue mon propre pays dans ce que je raconte en cette occasion. On évoqua un grand nombre de personnes intéressées ; et, après un examen très léger, elles dévoilèrent une telle scène d’infamie que je ne puis y songer sans devenir sérieux. Le parjure, l’oppression, la subornation, la fraude, le proxénétisme et les autres infirmités de ce genre étaient les moyens les plus excusables qu’elles eussent à citer, et je faisais à tout cela, comme il était raisonnable, une large part d’indulgence. Mais lorsque certains d’entre ces personnages confessèrent qu’ils devaient leur grandeur et leur richesse à la sodomie ou à l’inceste ; d’autres, à la prostitution de leurs femmes et de leurs filles ; d’autres, à leur trahison envers leur patrie ou leur prince ; quelques-uns à l’empoisonnement ; un plus grand nombre à la perversion de la justice dans le but de ruiner l’innocent, j’espère qu’on me pardonnera si de telles découvertes me donnèrent quelque velléité de rabattre un peu de cette vénération profonde que je suis naturellement disposé à porter aux personnages de haut rang, lesquels doivent être traités avec tout le respect dû à leur sublime dignité par nous, leurs inférieurs.

J’avais souvent lu le récit de grands services rendus aux princes ou aux États, et je désirais voir les gens qui les avaient rendus. Après des recherches, on me dit que leurs noms n’étaient enregistrés nulle part, excepté ceux d’un petit nombre que l’histoire représente comme les coquins et les traîtres les plus bas. Quant aux autres, je n’avais jamais entendu parler d’eux. Ils m’apparaissaient tous la mine piteuse et vêtus de la façon la plus délabrée. La plupart me dirent qu’ils étaient morts dans la pauvreté et la disgrâce, et que les autres avaient fini sur l’échafaud ou le gibet.
Il y avait, entre autres, un personnage dont le cas semblait quelque peu singulier. Un jeune homme d’environ dix-huit ans était debout à ses côtés. Il me dit qu’il était depuis bien des années commandant d’un navire ; qu’à la bataille navale d’Actium, il avait eu la chance de passer à travers la grande ligne des ennemis, de couler trois de leurs plus gros vaisseaux et d’en prendre un quatrième, — ce qui fut la seule cause de la fuite d’Antoine et de la victoire qui s’ensuivit ; et que le jeune homme qui se tenait auprès de lui était son fils unique, tué dans l’action. Il ajouta que, poussé par la conscience de son mérite, une fois la guerre finie, il était allé à Rome et avait sollicité à la cour d’Auguste d’être promu au commandement d’un plus grand navire, dont le capitaine avait été tué ; mais que, sans aucun égard pour ses droits, ce commandement avait été donné à un gamin qui n’avait jamais vu la mer, au fils de Libertina, femme de chambre d’une des maîtresses de l’empereur. En retournant à son bord, il avait été accusé de négligence dans le service, et son navire avait été donné à un page favori de Publicola, le vice-amiral ; sur quoi, il s’était retiré dans une pauvre ferme à une grande distance de Rome et y avait fini sa vie. Je fus si curieux de savoir ce qu’il y avait de vrai dans cette histoire que je demandai qu’on évoquât Agrippa, qui était amiral à cette bataille. Il apparut et confirma tout le récit, mais en le tournant encore plus à l’avantage du capitaine, dont la modestie avait atténué ou caché une grande partie de son mérite.
Je fus surpris de voir que la corruption avait poussé si haut et si vite dans cet empire, par la force de la luxure qui s’y était introduite si tard. Ceci fit que je m’étonnai moins de beaucoup de cas analogues dans d’autres pays où les vices de toute sorte ont régné bien plus longtemps, et où toute la gloire, aussi bien que tout le butin, a été accaparée par le commandant en chef, lequel avait peut-être le moins de titre à l’une et à l’autre.
Comme tous les personnages évoqués gardaient exactement le même aspect que celui qu’ils avaient dans le monde, j’eus sujet de faire de mélancoliques réflexions en observant combien la race humaine avait dégénéré chez nous pendant les deux derniers siècles ; comment la vérole, avec toutes ses conséquences et ses dénominations, avait altéré toutes les lignes de la physionomie anglaise, raccourci la taille des corps, détendu les nerfs, relâché les tendons et les muscles, rendu le teint blême et fait les chairs flasques et rances.
Je descendis jusqu’à désirer que quelques fermiers de la vieille roche fassent appelés à comparaître, ces pauvres tenanciers, si fameux jadis par la simplicité de leurs mœurs, de leur nourriture et de leur costume, par leur esprit d’équité dans les transactions, par leur vrai sentiment de la liberté, par leur valeur et leur patriotisme ; et je ne pus m’empêcher d’être quelque peu ému en comparant les vivants avec les morts, lorsque je considérai comment toutes ces pures vertus natives étaient prostituées pour une pièce d’argent par leurs petits-enfants, qui, en vendant leurs votes et leur influence aux élections, ont acquis tous les vices et toutes les corruptions que l’on peut apprendre dans les cours.


CHAPITRE IX
L’auteur retourne à Maldonada. — Il fait voile pour le royaume de Luggnagg. — Il est mis aux arrêts. — Il est mandé à la cour. — Façon dont il est accueilli. — Grande douceur du roi envers ses sujets.
LE jour de notre départ étant arrivé, je pris congé de Son Altesse le gouverneur de Glubbdubdrib, et revins avec mes deux compagnons à Maldonada, où, après une attente de quinze jours, un navire se trouva prêt à faire voile pour Luggnagg. Ces deux mêmes gentilshommes et quelques autres eurent la bonté généreuse de me fournir des provisions et de veiller à mon embarquement. La traversée dura un mois. Nous eûmes un violent orage et dûmes gouverner à l’est pour remonter les vents alizés qui règnent sur une étendue de plus de soixante lieues. Le 21 avril 1708, nous entrâmes dans la rivière de Clumegnig, qui est le nom d’un port de mer à la pointe sud-est de Luggnagg. Nous jetâmes l’ancre à une lieue de la ville et fîmes le signal pour demander un pilote. Deux vinrent à bord en moins d’une demi-heure et nous guidèrent, entre des bancs et des rochers qui forment un passage très dangereux, jusque dans un grand bassin où une flotte peut mouiller en sûreté à une encâblure des murs de la ville.Quelques-uns de nos matelots, soit par trahison, soit par inadvertance, avaient appris aux pilotes que j’étais un étranger et un grand voyageur. Ceux-ci en donnèrent avis à un officier de la douane, qui me fit subir un interrogatoire très serré lorsque je débarquai. Cet officier me parla dans la langue de Balnibardi, qui, par suite du grand commerce, est généralement entendue dans cette ville, surtout par les marins et les employés de la douane. Je lui rendis brièvement compte de certains détails de mes aventures, et j’arrangeai toute l’histoire de façon à la faire aussi plausible et cohérente que possible. Mais je crus nécessaire de cacher mon paya et de me donner pour un Hollandais. J’avais, en effet, l’intention d’aller au Japon, et je savais que les Hollandais étaient les seuls Européens auxquels il fût permis d’entrer dans ce royaume. Je dis donc à l’officier qu’ayant fait naufrage sur la côte de Balnibardi et ayant été jeté sur un rocher, j’avais été recueilli dans Laputa ou l’île flottante — dont il avait souvent entendu parler, — et que maintenant je tâchais de gagner le Japon, où je pourrais trouver quelque moyen de transport pour retourner dans mon pays natal. L’officier déclara que je devais être mis aux arrêts jusqu’à ce qu’il eût reçu des ordres de la cour ; qu’il allait écrire immédiatement, et qu’il espérait recevoir une réponse dans la quinzaine. On me mena à un logement convenable, et on plaça une sentinelle à ma porte. J’avais cependant le libre usage d’un grand jardin, et on me traita avec assez d’humanité, tous les frais de mon entretien étant à la charge de la couronne. Plusieurs personnes voulurent me voir, mues surtout par la curiosité, car on avait fait courir le bruit que je venais de contrées très éloignées, dont elles n’avaient jamais entendu parler.
J’engageai comme interprète un jeune homme qui était venu sur le même vaisseau que moi. Il était natif de Luggnagg, mais il avait demeuré quelques années à Maldonada, et il possédait parfaitement les deux langues. Grâce à lui, je pouvais soutenir la conversation avec ceux qui me venaient voir ; mais ces conversations se bornaient à des questions de leur part et à des réponses de la mienne.
La dépêche de la cour arriva vers le temps où nous l’attendions. Elle contenait un ordre de me conduire, moi et ma suite, à Traldragdubh, ou Trildrogdrib — car, autant que je me le rappelle, cela se prononce de deux façons — avec une escorte de dix chevaux. Toute ma suite se composait du pauvre jeune homme qui me servait d’interprète, et que j’avais persuadé de me suivre ; et, sur mon humble prière, nous eûmes chacun une mule pour nous porter. On dépêcha un messager une demi-journée avant nous, pour donner avis de mon arrivée au roi, et pour demander que Sa Majesté voulût bien fixer un jour et une heure où ce serait son bon plaisir que j’eusse l’honneur de lécher la poussière devant le tabouret de ses pieds. C’est là le style de la cour, et je reconnus que ce n’était pas une simple affaire de forme. En effet, à ma réception, deux jours après mon arrivée, on m’ordonna de ramper à plat ventre et de lécher le plancher à mesure que j’avançais. Il est vrai que, en considération de ce que j’étais étranger, on avait pris soin de le nettoyer, si bien que la poussière n’avait rien de très gênant. Mais c’était là une faveur particulière, accordée seulement aux personnes du plus haut rang, lorsqu’elle s sollicitent une audience. Bien plus, on couvre quelquefois exprès le plancher de poussière, lorsque la personne qui est reçue se trouve avoir à la cour des ennemis puissants. J’ai vu un grand seigneur dont la bouche était si bourrée, que lorsqu’il fut arrivé en rampant à la distance convenable du trône, il lui fut impossible de prononcer un mot. Et il n’y a aucun moyen de remédier à cela, car c’est crime capital, pour ceux qui sont reçus en audience, que de cracher ou de s’essuyer la bouche en présence de Sa Majesté. Il existe même une autre coutume que je ne saurais approuver entièrement : lorsque le roi a l’idée de mettre à mort quelqu’un de ses nobles d’une manière douce et indulgente, il ordonne de couvrir le plancher d’une certaine poudre brune, dont la composition est mortelle, et qui tue infailliblement dans les vingt-quatre heures celui qui l’a léchée. Mais, pour rendre justice à la clémence de ce grand prince et au soin qu’il a de la vie de ses sujets — en quoi il serait bien à désirer que les monarques de l’Europe l’imitassent, — on doit mentionner à son honneur qu’après une exécution de ce genre des ordres sévères sont donnés pour que les parties infectées du plancher soient lavées convenablement ; et si les domestiques négligent de le faire, ils se mettent en danger d’encourir le déplaisir royal. J’ai moi-même entendu le roi donner des instructions pour qu’on fouettât un de ses jeunes pages dont c’était le tour d’avertir qu’on eût à laver le plancher après une exécution, et qui l’avait malicieusement omis, négligence grâce à laquelle un jeune seigneur de grande espérance, venant à une audience, fut malheureusement empoisonné, bien que le roi, à ce moment-là, n’eût aucun dessein sur sa vie. Mais ce bon prince fut assez gracieux pour pardonner au pauvre page et l’exempter du fouet, sur sa promesse qu’il ne le ferait plus sans un ordre spécial.

Pour finir cette digression, lorsque j’eus rampé jusqu’à quatre yards du trône, je me soulevai doucement sur les genoux ; puis, frappant sept fois le sol de mon front, je prononçai les mots suivants, tels qu’on me les avait appris la veille au soir : Ickpling gloffthrobb squut serumm blhiop mlashnalt zwin tnodbalkuffh slhiophad gurdlulubh asht. C’est le compliment, réglé par les lois du pays, auquel est obligée toute personne admise en présence du roi. On peut le rendre ainsi en anglais : « Puisse Votre Céleste Majesté survivre au soleil onze lunes et demie ! » Le roi me fit une réponse que je ne pus comprendre, mais à laquelle je répliquai néanmoins, comme on me l’avait enseigné : Flute drin yalerick dwuldem prastrad mirpush, ce qui proprement signifie : « Ma langue est dans la bouche de mon ami », et cette expression voulait dire que je demandais la permission de faire venir mon interprète. Là-dessus le jeune homme dont j’ai déjà parlé fut introduit, et, par son intermédiaire, je répondis à toutes les questions que Sa Majesté put me poser pendant plus d’une heure. Je parlais dans la langue balnibardienne, et mon interprète transmettait ce que je disais dans le langage de Luggnagg.

Le roi goûta fort ma compagnie, et il ordonna à son bliffmarklub, ou grand chambellan, de désigner un logement à la cour pour moi et mon interprète, avec l’entretien journalier de ma table et une grosse bourse d’or pour mes menues dépenses.
Je restai trois mois à cette cour par pure obéissance pour Sa Majesté, qui se plaisait à me combler de hautes faveurs et qui me fit les offres les plus honorables. Mais je crus qu’il était plus suivant l’ordre de la sagesse et de la justice de passer le reste de mes jours avec ma femme et mes enfants.


CHAPITRE X
Éloge des Luggnaggiens. — Description détaillée des struldbrugs, avec de nombreuses conversations entre l’auteur et des personnages éminents sur ce sujet.
LES Luggnaggiens sont un peuple poli et généreux ; et, quoiqu’ils ne soient pas sans avoir leur petite part de cet orgueil qui est particulier à tous les pays orientaux, ils se montrent courtois envers les étrangers, surtout envers ceux qui sont bien accueillis de la cour. J’avais beaucoup de connaissances, et parmi les gens du plus grand monde ; et, comme j’étais toujours suivi de mon interprète, les conversations que nous avions ensemble n’étaient pas désagréables.Un jour, dans une société excellente et nombreuse, une personne de qualité me demanda si j’avais vu quelqu’un de leurs struldbrugs, ou immortels. Je répondis que non et je le priai de m’expliquer ce qu’il voulait dire en appliquant une appellation semblable à une créature mortelle. Il me dit qu’il arrivait quelquefois, bien que très rarement, qu’il naissait dans une famille un enfant ayant sur le front une tache rouge et circulaire, droit au-dessus du sourcil gauche, et que c’était là une marque infaillible que cet enfant ne mourrait jamais. La tache, d’après sa description, était environ de la largeur d’une pièce d’argent de trois pence4, mais grandissait avec le temps et changeait de couleur : à douze ans, elle devenait verte et restait ainsi jusqu’à vingt-cinq, puis elle se changeait en bleu sombre. A quarante-cinq ans, elle devenait d’un noir de charbon et aussi grande qu’un shilling5 anglais ; mais ensuite elle ne subissait plus aucune autre altération. Il ajouta que ces naissances étaient très rares et qu’il ne croyait pas qu’il pût y avoir plus de onze cents struldbrugs des deux sexes dans tout le royaume, dont environ cinquante, à son compte, demeuraient dans la capitale ; et, parmi les autres, il y avait une jeune fille de trois ans environ. Ces produits n’étaient nullement particuliers à quelques familles, mais étaient un pur effet du hasard ; et les enfants des struldbrugs eux-mêmes étaient mortels, aussi bien que le reste du monde.
Je déclare franchement que je fus en proie à une joie indicible lorsque j’entendis ce détail ; et, comme la personne qui me l’avait transmis se trouvait comprendre la langue balnibardienne, que je parlais très bien, je ne pus m’empêcher de me laisser emporter à des expressions qui frisaient peut-être l’extravagance. Je m’écriai, comme en extase : « Heureuse nation, où tous les enfants ont du moins une chance d’être immortels ! Heureux peuple, qui jouit de tant d’exemples vivants d’ancienne vertu et qui a des maîtres prêts à l’instruire dans la sagesse des vieux âges, même des plus éloignés ! Mais plus heureux encore, et sans comparaison, sont ces excellents struldbrugs, qui, nés exempts de cette commune calamité de notre nature, ont l’esprit libre et dégagé, sans la pesanteur et l’accablement d’esprit que cause l’appréhension continuelle de la mort ! » Je manifestai mon étonnement de n’avoir rencontré aucune de ces personnes illustres à la cour, car la tache noire sur le front était un signe distinctif si remarquable qu’il m’eût été difficile de ne pas l’apercevoir ; d’un autre côté, il était impossible que Sa Majesté, prince très judicieux, ne s’entourât pas d’un grand nombre de conseillers si prudents et si capables. A moins, peut-être, que la vertu de ces vénérables sages ne fût trop sévère pour les mœurs corrompues et libertines d’une cour ; d’autant plus que nous trouvons souvent par expérience que les jeunes gens sont trop suffisants et volages pour se laisser guider par les conseils pleins de modération de leurs aînés. Toutefois, puisqu’il avait plu au roi de me donner accès auprès de sa personne, j’étais résolu, dès la première occasion, à lui exprimer mon opinion librement et complètement sur ce sujet, à l’aide de mon interprète. Qu’il lui plût d’accepter mes avis ou non, je n’en étais pas moins déterminé à une chose, qui était d’accepter avec une grande reconnaissance la faveur que Sa Majesté m’avait faite en m’offrant à plusieurs reprises un établissement dans le pays, et d’y passer ma vie dans le commerce de ces êtres supérieurs, les struldbrugs, s’ils voulaient bien m’admettre parmi eux.

Le gentilhomme à qui j’adressai mon discours parce que — comme je l’ai déjà fait remarquer — il parlait la langue de Balnibardi, me dit, avec cette espèce de sourire de pitié qu’on a d’ordinaire pour les ignorants, qu’il serait heureux de toute circonstance qui me conserverait au milieu d’eux, et me demanda la permission d’expliquer à la société ce que j’avais dit. Il le fit, et ils causèrent quelque temps entre eux dans leur langage dont je ne pouvais comprendre une syllabe ; je ne pouvais pas davantage deviner d’après leurs physionomies l’impression que mon discours avait faite sur eux. Après un petit moment de silence, le même personnage me dit que ses amis et les miens — c’est ainsi qu’il crut devoir s’exprimer — avaient été charmés des remarques judicieuses que j’avais faites à propos du grand bonheur et des grands avantages de l’immortalité, et qu’ils désiraient savoir d’une façon précise quel plan de vie je me serais donné s’il m’était échu en partage d’être né struldbrug.
Je répondis qu’il était facile d’être éloquent sur un sujet si riche et si délicieux, surtout pour moi qui m’étais souvent laissé aller à m’amuser à des rêves sur ce que je ferais si j’étais roi, général ou grand seigneur ; et, dans le cas particulier, j’avais souvent examiné d’un bout à l’autre tout le système de conduite que je tiendrais et la façon dont je passerais le temps, si j’étais sûr de vivre toujours.
Si j’avais eu, continuai-je, la bonne fortune de venir au monde struldbrug, aussitôt que j’aurais été capable de découvrir mon bonheur en comprenant la différence qu’il y a entre la vie et la mort, j’aurais tout d’abord résolu, par tous les moyens et de toutes les manières, de me procurer des richesses. En poursuivant ce but pendant deux cents ans, ou environ, j’aurais raisonnablement pu espérer, avec de l’économie et du savoir-faire, être l’homme le plus opulent du royaume. En second lieu, dès ma première jeunesse, je me serais appliqué à l’étude des arts et des sciences, et serais ainsi arrivé avec le temps à dépasser tous les autres en savoir. Enfin, j’aurais soigneusement enregistré tous les actes et événements publics importants, et dessiné impartialement le caractère des différents princes et grands ministres d’État qui se seraient succédé, avec mes observations particulières sur chaque article. J’aurais exactement inscrit les différents changements qui seraient survenus dans les coutumes, le langage, la manière de s’habiller, la nourriture et les divertissements. Toutes ces connaissances auraient fait de moi un trésor vivant de savoir et de sagesse, et je serais certainement devenu l’oracle de la nation.
Je ne me serais point marié après soixante ans, mais j’aurais vécu en exerçant l’hospitalité, tout en restant économe. J’aurais pris plaisir à former et à diriger les esprits des jeunes gens d’avenir, en les convainquant par mes souvenirs, mon expérience et mes observations, appuyés de nombreux exemples, de l’utilité de la vertu dans la vie publique et privée. Mais mes compagnons favoris et constants auraient été quelques-uns de mes frères en immortalité, parmi lesquels j’en aurais choisi une douzaine depuis les plus vieux jusqu’à ceux de mon âge. Si quelques-uns d’entre eux avaient manqué de fortune, je leur aurais fourni des habitations commodes autour de mes domaines, et j’en aurais toujours eu plusieurs à ma table, sans y mêler qu’un petit nombre des meilleurs d’entre vous, mortels, que je me serais, à la longue, endurci à perdre avec peu ou point de peine, pour traiter votre postérité de la même manière après vous : c’est ainsi qu’un homme se divertit de la succession annuelle des œillets et des tulipes dans son jardin, sans regretter la perte de ceux qui se sont fanés l’année précédente.
Ces struldbrugs et moi, nous nous communiquerions les observations et les souvenirs que nous aurions accumulés dans le cours des âges ; nous noterions les différents degrés par lesquels la corruption se glisse dans le monde, et nous nous y opposerions à chaque pas en donnant perpétuellement des avertissements et des instructions au genre humain ; ce qui, joint à la puissante influence de notre propre exemple, empêcherait probablement cette continuelle dégénérescence de la nature humaine, dont on s’est si justement plaint dans tous les siècles.
Ajoutez à cela le plaisir de voir les diverses révolutions des États et des empires ; les changements dans tous les rangs de la société, hauts et bas ; d’anciennes cités en ruine, et des villages obscurs devenus des résidences royales ; des fleuves fameux amoindris en ruisseaux presque à sec ; l’Océan laissant un rivage à nu et en inondant un autre ; la découverte de maintes contrées encore inconnues ; la barbarie envahissant les nations les plus polies, et les nations les plus barbares devenues civilisées. C’est alors que je verrais les découvertes de la longitude, du mouvement perpétuel et de la médecine universelle portées au plus haut point de perfection.

Quelles merveilleuses découvertes nous ferions en astronomie, en vivant assez longtemps pour vérifier et confirmer nos propres prédictions, en observant la marche et le retour des comètes avec les changements qui se produisent dans le mouvement du soleil, de la lune et des étoiles !
Je m’étendis sur beaucoup d’autres points que le désir naturel d’une vie sans fin et du bonheur sublunaire absolu me fournissait aisément. Lorsque j’eus fini et que le sens général de mon discours eut été, comme la première fois, interprété au reste de la société, il y eut entre eux une assez longue conversation dans la langue du pays, non sans quelques rires à mes dépens. Enfin, le même gentilhomme qui m’avait servi d’interprète dit que les autres le priaient de redresser quelques erreurs dans lesquelles j’étais tombé par suite de la commune faiblesse de la nature humaine, et dont j’étais par conséquent d’autant moins responsable. Cette race de struldbrugs était particulière à leur pays, car il n’y avait point de gens semblables ni à Balnibardi, ni au Japon, où il avait l’honneur d’être ambassadeur de Sa Majesté et où il avait trouvé les habitants de ces deux royaumes très rebelles à croire que le fait fût possible ; et mon étonnement, lorsqu’il m’avait été pour la première fois mentionné, montrait bien qu’il m’avait frappé comme une chose entièrement nouvelle et à laquelle on pouvait à peine ajouter foi. Dans les deux royaumes nommés plus haut, où, pendant son séjour, il s’était beaucoup entretenu avec les habitants, il avait observé que le désir et le vœu universels étaient de vivre longtemps. Quiconque avait un pied dans le tombeau ne manquait pas d’en retenir l’autre dehors aussi énergiquement qu’il le pouvait. Les plus vieux avaient toujours l’espoir de vivre encore un jour de plus et regardaient la mort comme le plus grand des maux, que la nature les engageait constamment à fuir. Il n’y avait que dans cette île de Luggnagg que l’appétit de vivre ne fût pas si ardent, à cause du continuel exemple des struldbrugs qu’on avait devant les yeux.

Le plan de vie imaginé par moi était déraisonnable et injuste, parce qu’il supposait une perpétuité de jeunesse, de santé et de vigueur que nul homme ne pouvait être assez fou pour espérer, quelque extravagant qu’il fût dans ses vœux. La question n’était donc pas de savoir si on préférait être toujours dans la fleur de la jeunesse et accompagné par la prospérité et la santé, mais bien comment on emploierait une vie perpétuelle soumise aux inconvénients habituels que la vieillesse apporte avec soi. Car, bien qu’il n’y ait guère d’hommes qui confessent leur désir d’être immortels à des conditions si dures, il avait cependant remarqué, dans les deux royaumes cités plus haut, Balnibardi et le Japon, que chacun désirait reculer encore pour un peu de temps la mort, quelque tard qu’elle se présentât ; et il avait rarement entendu parler de personne qui fût mort volontiers, si ce n’est poussé par un chagrin ou une torture extrême. Et il en appelait à moi pour savoir si, dans les pays où j’avais voyagé, comme dans le mien, je n’avais pas remarqué la même disposition générale.
Après cette préface, il me donna des détails particuliers sur leurs struldbrugs. Communément, dit-il, ils agissent comme des mortels jusqu’à l’âge de trente ans environ. Après quoi, ils deviennent graduellement mélancoliques et abattus ; mélancolie et abattement qui ne font que s’accroître jusqu’à ce qu’ils arrivent à quatre-vingts ans. Il savait cela de leur propre aveu, car autrement, comme il n’y en a pas plus de deux ou trois de cette espèce qui naissent en un siècle, ils sont trop peu nombreux pour qu’on puisse faire sur eux des observations générales. Lorsqu’ils arrivent à quatre-vingts ans, ce qui est reconnu, dans ce pays, pour la limite extrême de la vie humaine, ils ont non seulement toutes les faiblesses et les infirmités des autres vieillards, mais beaucoup d’autres qui viennent de l’épouvantable perspective de ne mourir jamais. Ils sont non seulement têtus, acariâtres, avides, moroses, vains, bavards, mais encore incapables d’amitié et morts à toutes les affections naturelles, qui ne vont jamais chez eux plus loin que leurs petits-enfants. L’envie et les désirs impuissants sont leurs passions dominantes. Mais ce qui semble surtout exciter cette envie, ce sont les vices du jeune âge et la mort des vieillards. En songeant aux premiers, ils se sentent privés de toute possibilité de jouissance ; et chaque fois qu’ils voient des funérailles, ils se lamentent et gémissent de ce que d’autres soient allés au port du repos, auquel ils ne peuvent espérer d’arriver jamais. Ils n’ont le souvenir de rien que de ce qu’ils ont appris et observé dans leur jeunesse et leur âge mûr, et encore ce souvenir est-il très imparfait. C’est au point que, pour l’authenticité ou les détails d’un fait quelconque, il vaut mieux s’en rapporter à la tradition commune qu’à leur témoignage le plus assuré. Les moins misérables d’entre eux semblent être ceux qui tombent en enfance et qui perdent tout à fait la mémoire : ceux-là trouvent plus de pitié et de secours, parce qu’ils n’ont pas maintes mauvaises qualités qui abondent chez les autres.
S’il arrive qu’un struldbrug se marie à une personne de son espèce, le mariage est naturellement dissous par la coutume du royaume dès que le plus jeune des deux arrive à quatre-vingts ans. La loi pense, en effet, qu’il est d’une indulgence raisonnable que ceux qui sont condamnés, sans aucune faute de leur part, à demeurer perpétuellement au monde, n’aient pas leur misère doublée du fardeau d’une femme.
Aussitôt qu’ils ont accompli le terme de quatre-vingts ans ils sont regardés comme civilement morts ; leurs héritiers leur succèdent dans leurs propriétés ; on ne leur réserve qu’une petite pension alimentaire, et les pauvres parmi eux sont entretenus aux frais du trésor public. Après cette période, ils sont tenus pour incapables d’avoir aucun emploi de confiance ou lucratif ; ils ne peuvent acheter des terres ni passer des baux ; ils n’ont l’autorisation d’être témoins dans aucune cause, civile ou criminelle, pas même pour la détermination de bornes et limites.
A quatre-vingt-dix ans, ils perdent les dents et les cheveux. A cet âge, leur goût ne distingue plus rien ; ils mangent et boivent ce qu’ils peuvent attraper, sans plaisir ni appétit. Les maladies auxquelles ils étaient sujets continuent, sans augmentation ni diminution. En parlant, ils oublient les noms ordinaires des choses et ceux des personnes, même de leurs plus proches amis et parents. Cette raison fait qu’ils ne peuvent se récréer par la lecture, car leur mémoire n’est plus bonne à les mener du commencement à la fin d’une phrase, et cette infirmité les prive de la seule distraction dont ils seraient d’ailleurs capables.
Comme la langue de ce pays se modifie sans cesse, les struldbrugs d’un siècle n’entendent plus ceux d’un autre et au bout de deux cents ans, ils ne sont plus capables d’avoir, en dehors de quelques termes généraux, aucune conversation avec leurs voisins, les mortels ; et ainsi, ils sont soumis au désagrément de vivre en étrangers dans leur propre pays.
Tel fut le détail qu’on me donna des struldbrugs, autant que je puis me le rappeler. Plus tard, j’en vis cinq ou six de différents âges, et dont le plus jeune n’était pas vieux de plus de deux cents ans, qui me fuirent à différentes reprises amenés par certains de mes amis. Mais quoiqu’ on leur eût dit que j’étais un grand voyageur et que j’avais vu tout le monde, ils n’eurent pas la moindre curiosité de me questionner. Ils désiraient seulement que je leur donnasse slumskudask, ou un souvenir — ce qui est une façon honteuse de mendier et de tourner la loi qui le leur défend formellement, parce qu’ils sont entretenus par le public, quoiqu’ils n’aient, à la vérité, qu’une très mince pension.

Toutes les classes du peuple les méprisent et les détestent. Lorsque l’un d’eux naît, c’est un mauvais présage, et leur naissance est enregistrée avec un soin tout particulier, de sorte qu’on peut savoir leur âge en consultant le registre de l’état civil, lequel, toutefois, n’est tenu que depuis mille ans, ou, du moins, a été, avant cette période, détruit par la vétusté ou les troubles publics. Mais la manière ordinaire de supputer leur âge est de leur demander quels rois ou quels grands personnages ils peuvent se rappeler, et alors de consulter l’histoire ; car, à coup sûr, le dernier prince dont le nom est resté dans leur esprit n’a pas commencé à régner après qu’ils ont eu quatre-vingts ans.
Je n’ai jamais contemplé de spectacle plus pitoyable, et les femmes étaient plus horribles que les hommes. Outre les difformités ordinaires à l’extrême vieillesse, elles acquièrent une apparence de spectre qui augmente en proportion du nombre de leurs années et qui ne saurait se décrire. Au milieu d’une demi-douzaine, j’avais bientôt distingué laquelle était la plus vieille, bien qu’il n’y eût pas plus d’un siècle ou deux de différence entre elles.
Le lecteur n’aura pas de peine à croire que ce que j’avais entendu et vu avait fortement modéré la vivacité de mon appétit d’immortalité. J’eus sincèrement honte des chimères que j’avais formées, et j’en vins à penser que nul tyran ne pourrait inventer un genre de mort où je ne courrais pas avec plaisir pour me débarrasser d’une telle vie. Le roi apprit tout ce qui s’était passé entre moi et mes amis à cette occasion et me railla très agréablement, souhaitant que je pusse envoyer dans mon pays un couple de struldbrugs pour armer nos compatriotes contre la crainte de la mort. Mais il paraît que cela est interdit par les lois fondamentales du royaume ; sans quoi je me serais volontiers chargé de la peine et des frais de transport.
Je ne pouvais que reconnaître que les lois de ce royaume relatives aux struldbrugs étaient fondées sur les raisons les plus fortes, et telles que tout autre pays, dans de semblables circonstances, serait dans la nécessité d’en édicter. Autrement, comme l’avarice est la conséquence nécessaire de la vieillesse, ces immortels deviendraient avec le temps, propriétaires de la nation tout entière et accapareraient les pouvoirs civils : ce qui, grâce à leur incapacité administrative, aboutirait à la ruine du public.


CHAPITRE XI
L’auteur quitte Luggnagg et fait voile pour le Japon. — De là il retourne, sur un navire hollandais, à Amsterdam, et d’Amsterdam en Angleterre.
J’AI cru que ces détails sur les struldbrugs pourraient divertir le lecteur, parce qu’ils semblent sortir un peu de l’ordinaire ; du moins, je ne me rappelle avoir rien vu de pareil dans aucun livre de voyage qui me soit tombé sous la main. Si je me suis trompé, mon excuse est naturellement que les voyageurs qui décrivent le même pays doivent souvent se rencontrer en insistant sur les mêmes particularités, sans mériter le reproche d’avoir emprunté à ceux qui ont écrit avant eux, ou de les avoir copiés.A la vérité, il y a un commerce constant entre ce royaume et le grand empire du Japon, et il est probable que les auteurs japonais ont parlé des struldbrugs ; mais mon séjour au Japon fut si court et j’étais si complètement étranger à la langue du pays, que je n’étais pas en mesure de faire des recherches à ce sujet. Mais j’espère que les Hollandais, après l’avis que je donne ici, seront curieux et capables de suppléer âmes défauts.
Sa Majesté m’avait souvent pressé d’accepter quelque emploi à sa cour ; mais me trouvant absolument déterminé à retourner dans mon pays natal, elle voulut bien me donner congé de partir ; elle m’honora même d’une lettre de recommandation, écrite de sa main, pour l’empereur du Japon. Elle me fit aussi présent de quatre cent quarante-quatre grosses pièces d’or — cette nation se plaît aux nombres pairs et composés des mêmes chiffres — et d’un diamant rouge que je vendis onze cents livres en Angleterre.

Le 6 mai 1709, je pris solennellement congé de Sa Majesté et de tous mes amis. Ce prince fut assez gracieux pour donner l’ordre de me fournir une escorte pour me conduire à Glanguenstald, qui est un port royal dans la partie sud-ouest de l’île. En six jours je trouvai un vaisseau prêt à me porter au Japon. Je mis quinze jours à faire la traversée. Nous débarquâmes dans un petit port, nommé Xamoschi, situé au sud-est du Japon : la ville est bâtie sur la pointe ouest ; il y a là un étroit passage qui conduit au nord dans un long bras de mer, au nord-ouest duquel se dresse Yédo, la capitale. En débarquant, je montrai aux officiers de la douane la lettre écrite par le roi de Luggnagg à Sa Majesté Impériale. Ils reconnurent parfaitement le sceau ; il était large comme la paume de ma main et représentait un roi relevant un mendiant boiteux. Les magistrats de la ville, entendant parler de ma lettre, me reçurent comme un ministre public. Ils me fournirent des carrosses et des serviteurs et me défrayèrent jusqu’ à Yédo. Là, je fus admis à une audience et je remis ma lettre. Elle fut ouverte en grande cérémonie et expliquée à l’empereur par un interprète, lequel m’informa alors, sur l’ordre de Sa Majesté, que je n’avais qu’à formuler une requête et que, quelle qu’elle fût, elle serait accordée pour l’amour de son royal frère de Luggnagg. Cet interprète était un personnage employé à traiter des affaires avec les Hollandais. Il eut bientôt supposé, à ma physionomie, que j’étais Européen ; aussi répéta-t-il le commandement de Sa Majesté en bas hollandais, qu’il parlait parfaitement bien. Je répondis, comme je m’y étais décidé auparavant, que j’étais un marchand hollandais, naufragé dans une contrée très éloignée, d’où j’étais venu par mer et par terre à Luggnagg, et que, de là, je m’étais embarqué pour le Japon. Je savais que mes compatriotes y trafiquaient souvent, et avec l’aide de quelqu’un d’entre eux, j’espérais trouver une occasion de retourner en Europe. Aussi suppliai-je humblement Sa Grâce royale de donner l’ordre qu’on me conduisît à Nangasaki. J’y ajoutai cette autre pétition que, pour l’amour de mon patron, le roi de Luggnagg, Sa Majesté voulût bien condescendre jusqu’à me dispenser d’accomplir la cérémonie imposée à mes compatriotes de fouler aux pieds le crucifix, d’autant plus que j’avais été jeté dans son royaume par mes infortunes et nullement dans l’intention d’y trafiquer. Lorsque cette dernière requête fut interprétée à l’empereur, il sembla un peu surpris et dit qu’il croyait que j’étais le premier Hollandais qui eût jamais eu aucun scrupule sur ce point et qu’il commençait à douter que j’en fusse bien véritablement un. Cependant, en considération des raisons que j’avais fait valoir, et surtout pour être agréable au roi de Luggnagg par une marque extraordinaire de sa faveur, il se conformerait à la singularité de mon caprice ; mais il fallait conduire cette affaire avec dextérité, et ses officiers auraient l’ordre de me laisser passer comme par oubli. Car, m’assura-t-il, si mes compatriotes les Hollandais découvraient cela, ils me couperaient la gorge pendant la traversée. Je lui rendis grâce, à l’aide de mon interprète, pour une faveur si peu ordinaire ; et, comme certaines troupes étaient en ce moment en route pour Nangasaki, l’officier commandant reçut l’ordre de m’y conduire en sûreté, avec des instructions particulières au sujet du crucifix.
Le 9 juin 1709, j’arrivai à Nangasaki, après un très long et très ennuyeux voyage. Je tombai bientôt dans la compagnie. de quelques marins hollandais appartenant à l’Amboyna d’Amsterdam, solide navire de 450 tonneaux. J’avais longtemps habité la Hollande, ayant étudié à Leyde, et je parlais bien le hollandais. Les marins surent bientôt d’où je venais en dernier lieu ; ils montrèrent de la curiosité à s’informer de mes voyages et des événements de ma vie. J’imaginai une histoire aussi courte et aussi vraisemblable que je pus ; mais j’en cachai la plus grande part. Je connaissais beaucoup de personnes en Hollande ; je pus inventer des noms que j’attribuais à mes parents, que je prétendis être des gens obscurs de la province de Gueldre. J’aurais donné au capitaine, un certain Théodorus Vangrult, ce qu’il lui aurait plu de me demander pour ma traversée jusqu’en Hollande ; mais, apprenant que j’étais chirurgien, il se contenta de me faire payer la moitié du prix ordinaire, à condition que je le servirais dans ma profession. Avant de nous embarquer, les gens de l’équipage me demandèrent souvent si j’avais accompli la cérémonie dont j’ai parlé plus haut. J’éludais la question par une réponse générale. J’avais, disais-je, satisfait en toute chose l’empereur et la cour. Cependant un malicieux coquin de mousse alla trouver un officier et, me désignant du doigt, lui dit que je n’avais pas encore marché sur le crucifix. Mais l’autre, qui avait reçu des instructions pour me laisser passer, donna à cette canaille vingt coups de bambou sur les épaules, après quoi on ne m’ennuya plus de pareilles questions.
Rien qui vaille la peine d’être rappelé n’arriva pendant ce voyage. Nous eûmes bon vent jusqu’au cap de Bonne-Espérance, où nous ne nous arrêtâmes que le temps de renouveler notre provision d’eau. Le 10 avril 1710, nous arrivâmes heureusement à Amsterdam, n’ayant perdu pendant la traversée que trois hommes par la maladie et un quatrième qui tomba du mât de misaine dans la mer, non loin de la côte de Guinée. D’Amsterdam, je m’embarquai bientôt pour l’Angleterre dans un petit vaisseau appartenant à cette ville.
Le 16 avril, nous mouillâmes dans les dunes. Je débarquai le lendemain matin, et je revis mon pays natal après une absence de cinq ans et six mois pleins. J’allai droit à Redriff, où j’arrivai le jour même, dans l’après-midi, et où je trouvai ma femme et mes enfants en bonne santé.

CHAPITRE PREMIER
L’auteur part comme capitaine de navire. — Ses hommes conspirent contre lui et le retiennent longtemps prisonnier dans sa cabine. — On le débarque sur le rivage dune terre inconnue. — Il s’enfonce dans le pays. — Description des Yahoos, sorte d’animaux étranges. — L’auteur rencontre deux Houyhnhnms.
JE restai à la maison, avec ma femme et mes enfants, cinq mois environ, dans une condition qui eût été très heureuse si j’avais pu apprendre à savoir où j’étais bien. Mais je laissai ma pauvre femme enceinte et acceptai l’offre avantageuse qu’on me faisait d’être capitaine de l’Aventure, solide vaisseau marchand de 350 tonneaux. J’entendais bien la navigation et j’étais fatigué du métier de chirurgien maritime ; aussi, tout en me réservant de pratiquer encore à l’occasion, je pris à bord un jeune homme habile de cette profession, nommé Robert Purefoy. Nous mîmes à la voile à Portsmouth le 7 septembre 1710 ; le 14, nous rencontrâmes à Ténériffe le capitaine Pocock, de Bristol, qui allait à la baie de Campêche pour y récolter le bois de ce nom. Le 16, un orage le sépara de nous, et j’ai appris, après mon retour, que son navire avait sombré et que personne n’avait échappé au désastre, à l’exception d’un mousse. C’était un honnête homme, bon marin, mais un peu trop entier dans ses opinions, ce qui fut la cause de sa perte, comme cela a été la cause de celle de beaucoup d’autres. En effet, s’il avait suivi mes avis, il pourrait être maintenant chez lui, dans sa famille, tout comme moi.Plusieurs de mes hommes à bord avaient été emportés par la fièvre chaude qu’on appelle la calenture, de sorte que je fus forcé d’engager des recrues aux Barbades et aux îles Sous-le-Vent où je touchai, suivant les instructions de mes armateurs.
Je n’eus bientôt que trop de causes de m’en repentir, car je m’aperçus que la plupart d’entre eux avaient été boucaniers. J’avais cinquante hommes à bord, et mes instructions portaient que je trafiquerais avec les Indiens de la mer du Sud et que je ferais les découvertes que je pourrais. Les coquins que j’avais ramassés débauchèrent le reste de mon équipage, et ils formèrent tous ensemble le complot de se saisir du navire et de s’assurer de ma personne. C’est ce qu’ils firent un matin : ils se précipitèrent dans ma cabine et me lièrent pieds et poings, en me menaçant de me jeter par-dessus bord si j’avais l’air de bouger. Je leur dis que j’étais leur prisonnier et que je me soumettais. Ils me le firent jurer et alors me délièrent, se contentant de m’enchaîner par les jambes près de mon lit, et de placer à ma porte une sentinelle avec le fusil chargé et l’ordre de me tuer si j’essayais de me sauver. Ils me firent descendre à manger et à boire et s’emparèrent de la direction du vaisseau. Leur projet était de se faire pirates et de piller les Espagnols ; mais ils ne pouvaient le faire avant d’être plus nombreux. Ils résolurent de vendre d’abord les marchandises qui se trouvaient dans le vaisseau, puis d’aller à Madagascar faire des recrues, car depuis que j’étais prisonnier, plusieurs étaient déjà morts. Ils tinrent la mer pendant bien des semaines et trafiquèrent avec les Indiens ; mais je ne savais pas quelle direction ils suivaient, étant étroitement confiné dans ma cabine et ne m’attendant à rien de moins qu’à être massacré, comme ils m’en menaçaient souvent.
Le 9 mai 1711, un nommé James Welch descendit à ma cabine et dit qu’il avait des ordres du capitaine pour me mettre à terre. Je lui fis des remontrances, mais en vain. Il ne voulut pas même me dire qui était leur nouveau capitaine. On me fit entrer de force dans la chaloupe, après m’avoir laissé mettre sur moi mes meilleurs habits, qui étaient encore neufs, et prendre un petit paquet de linge, mais pas d’autre arme que mon coutelas. Ils eurent la civilité de ne pas fouiller mes poches où je portais tout l’argent que j’avais ainsi que quelques autres petits objets utiles. Ils ramèrent environ une lieue et me déposèrent sur une grève. Je les priai de me dire quel pays c’était. Tous jurèrent qu’ils ne le savaient pas plus que moi ; mais ils dirent que le capitaine — comme ils l’appelaient — avait résolu, après avoir vendu le chargement, de se débarrasser de moi à la première terre qu’ils découvriraient. Ils poussèrent au large aussitôt, m’engageant à me hâter, de peur d’être surpris par la marée ; et c’est ainsi qu’ils me dirent adieu.
Dans cette situation désolante, je m’avançai vers la terre et j’atteignis bientôt un sol ferme où je m’assis sur un tertre pour réfléchir à ce que j’avais de mieux à faire. Lorsque je fus un peu reposé, je m’enfonçai dans le pays, décidé à me livrer aux premiers sauvages que je rencontrerais et à leur acheter ma vie avec des bracelets, des bagues, de la verroterie et autres bagatelles dont les marins se munissent d’ordinaire dans ces voyages, et dont j’avais quelques échantillons sur moi. Le pays était divisé par de longues rangées d’arbres, non pas régulièrement plantés, mais qui poussaient naturellement. Il y avait beaucoup d’herbages et plusieurs champs d’avoine. Je marchai avec circonspection, craignant d’être surpris ou frappé soudainement d’une flèche par derrière ou en flanc. J’arrivai à une route battue, où je vis beaucoup d’empreintes de pieds humains ; il y en avait aussi quelques-unes de vache, mais la plupart étaient de cheval. A la fin, j’aperçus plusieurs animaux dans un champ et un ou deux de la même espèce perchés dans des arbres. Leurs formes étaient très singulières et difformes, ce qui me troubla un peu et fit que je me couchai derrière un fourré pour les mieux observer. Quelques-uns d’entre eux s’avancèrent vers le lieu où j’étais couché et me permirent de voir nettement leur figure. Leur tête et leur poitrine étaient couvertes d’un poil épais, frisé chez les uns, plat chez les autres ; ils avaient des barbes de bouc, et une longue ligne de poil le long du dos et sur le devant des jambes et des pieds ; mais le reste de leur corps était tellement nu que je pouvais voir leur peau, qui était couleur de peau de daim foncée. Ils n’avaient point de queue ni le moindre poil sur les fesses, excepté autour de l’anus, où la nature en avait mis, je suppose, pour les garantir lorsqu’ils s’asseyaient à terre ; car c’était une de leurs postures, aussi bien que d’être couché ou — ce qu’ils faisaient souvent — de se tenir debout sur les pieds de derrière. Ils grimpaient aux arbres élevés aussi lestement qu’un écureuil, car ils avaient aux pattes de devant et de derrière de fortes et longues griffes, terminées en pointes aiguës et recourbées. Ils sautaient, bondissaient, s’élançaient avec une agilité prodigieuse. Les femelles n’étaient pas si grandes que les mâles ; elles avaient de longs cheveux plats sur la tête, mais aucun poil sur la face, et rien qu’une sorte de duvet sur le reste du corps, excepté autour de l’anus et de leurs pudenda. Leurs mamelles pendaient entre leurs pattes de devant et souvent touchaient presque le sol pendant qu’elles marchaient. Le poil des individus des deux sexes était de différentes couleurs, brun, rouge, noir ou jaune. En somme, je n’avais jamais, dans mes voyages, vu d’animal aussi désagréable, ni contre lequel j’eusse naturellement conçu une aussi forte antipathie. Aussi, pensant que j’en avais observé assez, je me relevai plein de mépris et de dégoût et poursuivis la route battue, espérant qu’elle me conduirait à la hutte de quelque Indien. Je n’avais pas été loin, lorsque je rencontrai, en plein sur mon chemin, une de ces créatures qui venait directement à moi. Le hideux monstre, lorsqu’il m’aperçut, imprima diverses contorsions à tous les traits de son visage et me regarda avec ébahissement, comme un objet qu’il n’avait jamais vu auparavant. Puis il s’approcha et leva la patte de devant. Était-ce par curiosité ou par méchanceté, je ne saurais le dire ; mais je tirai mon coutelas et lui en donnai un bon coup avec le plat, car je n’osai frapper avec le tranchant, craignant que les habitants ne fussent prévenus contre moi s’ils venaient à savoir que j’avais tué ou estropié quelqu’un de leurs bestiaux. Lorsque l’animal sentit la douleur, il recula et rugit si fort qu’un troupeau d’au moins quarante arrivèrent du champ voisin et se pressèrent autour de moi, hurlant et faisant d’horribles grimaces ; mais je courus à un tronc d’arbre, et, m’y adossant, je les tins à distance en brandissant mon coutelas. Plusieurs de cette race maudite saisirent les branches derrière moi et sautèrent dans l’arbre, d’où ils se mirent à décharger leurs excréments sur ma tête. J’y échappai cependant assez bien en me collant étroitement le long du tronc de l’arbre ; mais je fus presque asphyxié par l’ordure qui tombait autour de moi de tous côtés.


Au milieu de cette mésaventure, je les vis soudain s’enfuir tous aussi vite qu’ils le pouvaient. Je me risquai alors à quitter l’arbre et à reprendre la route, me demandant ce qui avait pu les jeter dans cette frayeur. Mais, en regardant à gauche, je vis un cheval qui marchait doucement dans le champ : c’était lui que mes persécuteurs avaient déjà aperçu et qui avait été la cause de leur fuite. Le cheval tressaillit un peu en m’approchant, mais il se remit bientôt et me regarda en plein visage avec des signes évidents de stupéfaction. Il m’examina les mains et les pieds, en tournant plusieurs fois autour de moi. J’aurais voulu poursuivre ma route ; mais il se mit tout à fait en travers de mon chemin, tout en me regardant d’un air très doux et sans essayer la moindre voie de fait. Nous restâmes à nous contempler quelque temps ; à la fin, j’eus la hardiesse d’allonger la main vers son cou pour le caresser, en parlant et en sifflant, comme font les jockeys lorsqu’ils veulent manier un cheval qu’ils ne connaissent pas. Mais cet animal parut recevoir mes civilités avec dédain ; il secoua la tête, fronça les sourcils et leva légèrement le pied droit de devant pour écarter ma main. Puis il poussa trois ou quatre hennissements, mais en les cadençant avec tant de variété que je commençai à croire qu’il se parlait à lui-même dans quelque langage particulier.

Pendant que lui et moi nous en étions là, un autre cheval arriva. Il s’adressa au premier avec beaucoup de formes ; ils se frappèrent doucement le sabot droit de devant et hennirent plusieurs fois l’un après l’autre, variant le son de leurs hennissements qui semblaient presque articulés. Ils s’éloignèrent de quelques pas, comme pour conférer ensemble, marchant côte à côte, allant et venant, semblables à des gens qui délibèrent sur quelque affaire d’importance, tout en tournant souvent les yeux vers moi, comme pour veiller à ce que je ne m’échappasse pas. J’étais stupéfait de voir de telles actions et une telle conduite chez des bêtes brutes, et j’en conclus à part moi que, si les habitants de ce pays étaient doués d’un degré de raison proportionné, ils devaient former le peuple le plus sage de la terre. Cette pensée me réconforta tellement que je résolus d’aller de l’avant, jusqu’à ce que j’eusse découvert quelque maison ou quelque village, ou rencontré quelqu’ un des naturels, et de laisser là les deux chevaux discourir ensemble à loisir. Mais le premier, un gris pommelé, remarquant que je m’esquivais, hennit après moi d’un ton si expressif que je m’imaginai comprendre ce qu’il voulait dire. Je retournai sur mes pas et m’approchai de lui pour recevoir ses ordres, tout en cachant de mon mieux ma frayeur ; car je commençai à être inquiet de l’issue que pourrait avoir cette aventure, et le lecteur n’aura pas de peine à croire que je ne goûtais pas extrêmement ma situation.

Les deux chevaux vinrent tout près de moi, regardant avec une grande attention ma figure et mes mains. L’étalon gris frotta mon chapeau tout autour avec son sabot droit de devant, et le bossela tellement que je fus forcé de l’ôter pour lui redonner sa forme ; puis je le remis sur ma tête. Cela parut les surprendre beaucoup, lui et son compagnon, qui était un bai brun. Ce dernier tâta le pan de mon habit, et trouvant qu’il était lâche et pendant autour de moi, ils donnèrent l’un et l’autre de nouveaux signes d’ébahissement. Il caressa ma main droite, semblant en admirer la douceur et la teinte ; mais il la serra si fort entre son sabot et son paturon que je ne pus m’empêcher de hurler ; après quoi ils me touchèrent tous les deux avec toute la délicatesse possible. Ils étaient très perplexes à l’égard de mes souliers et de mes bas ; ils les tâtaient très souvent, se hennissant l’un à l’autre et faisant divers gestes assez semblables à ceux d’un philosophe qui essaye d’expliquer quelque difficile et nouveau phénomène.
En somme, la conduite de ces animaux était si régulière et si raisonnable, si fine et si judicieuse, que j’en conclus à la fin que ce devait être des magiciens qui s’étaient ainsi métamorphosés dans quelque but, et qui, voyant un étranger sur le chemin, avaient voulu se divertir de lui ; ou peut-être étaient-ils réellement étonnés à la vue d’un homme tellement différent par l’habit, les traits et le teint de ceux qui probablement habitaient sous un climat si reculé. Fort de ce raisonnement, je me risquai à leur adresser les paroles suivantes : « Messieurs, si vous êtes des enchanteurs, comme j’ai de bonnes raisons de le croire, vous pouvez comprendre toutes les langues ; c’est pourquoi je prends la hardiesse de faire savoir à vos seigneuries que je suis un pauvre Anglais dans le malheur, poussé sur votre côte par ses infortunes ; et je supplie l’un de vous de me laisser monter sur son dos, comme s’il était un vrai cheval, pour me porter à quelque maison ou à quelque village où je puisse trouver du secours. En retour de cette faveur, je vous ferai présent de ce couteau et de ce bracelet. » En même temps, je tirai ces objets de ma poche. Les deux créatures restèrent silencieuses pendant que je parlais, semblant écouter avec une grande attention. Lorsque j’eus fini, elles se hennirent fréquemment l’une à l’autre, comme si elles étaient engagées dans une sérieuse conversation. Je remarquai fort nettement que leur langage exprimait très bien les passions, et que les mots pouvaient sans grande peine, et plus facilement que les mots chinois, être ramenés à un alphabet.
Je distinguai souvent le mot Yahoo que chacun d’eux répéta plusieurs fois ; et, quoiqu’il me fût impossible de conjecturer ce qu’il signifiait, je m’appliquai à habituer ma langue à le prononcer. Aussitôt qu’ils se turent, je jetai hardiment ce mot Yahoo d’une voix haute en imitant d’aussi près que je le pouvais le hennissement d’un cheval. Cela les surprit visiblement tous les deux, et le gris répéta le même mot deux fois, comme s’il voulait m’enseigner le véritable accent. Je le prononçai après lui aussi bien que je pus, et je remarquai que je faisais à chaque fois des progrès sensibles, tout en restant bien loin de la perfection. Alors le bai me donna un second mot beaucoup plus difficile à prononcer, mais qui, réduit à l’orthographe anglaise, peut s’épeler ainsi : Houyhnhnm. Je n’y réussis pas aussi bien qu’au premier ; mais, après deux ou trois autres essais, je fus plus heureux, et tous les deux parurent stupéfaits de mon intelligence.
Les deux amis eurent encore entre eux quelque conversation qui, je le conjecturai, se rapportait à moi ; puis ils prirent congé l’un de l’autre avec les mêmes formes de politesse, qui consistaient à se frapper mutuellement le sabot. Le gris me fit alors signe de marcher devant lui, à quoi je jugeai prudent d’obéir jusqu’à ce que j’eusse trouvé un meilleur guide. Lorsque je faisais mine de ralentir le pas, il criait : Hhuun hhuun. Je devinais ce qu’il voulait dire et lui donnais à comprendre, aussi bien que je le pouvais, que j’étais fatigué et incapable de marcher plus vite. Alors il s’arrêtait un peu pour me laisser reposer.


CHAPITRE II
Un Houyhnhnm conduit l’auteur chez lui. — Description de la maison. — Accueil fait à l’auteur. — Nourriture des Houyhnhnms. — État misérable de l’auteur faute d’aliments : — Il est enfin tiré de peine. — Sa manière de se nourrir dans ce pays.
QUAND nous eûmes fait environ trois milles, nous arrivâmes à une espèce de long bâtiment construit de pièces de charpente fichées dans le sol et réunies par une claire-voie ; le toit était bas et couvert de paille. Je commençai à reprendre courage et je sortis quelques babioles que les voyageurs portent d’ordinaire comme présents aux Indiens sauvages de l’Amérique et des autres parties du monde, espérant que les gens de la maison en seraient mieux disposés à me bien recevoir. Le cheval me fit signe d’entrer le premier. C’était une grande chambre avec un sol d’argile unie, et un râtelier et une mangeoire qui régnaient d’un côté dans toute la longueur. Il y avait trois bidets et deux juments. Ils ne mangeaient pas. Il y en avait d’assis sur leurs cuisses, ce qui m’émerveilla grandement. Mais je fus encore plus émerveillé de voir les autres s’occuper d’affaires de ménage. Ils n’avaient l’air que de bêtes de somme ordinaires. Cela ne m’en confirma pas moins dans ma première opinion qu’un peuple capable de civiliser à ce point des brutes devait surpasser en sagesse toutes les nations du monde. Le gris entra immédiatement après moi et empêcha ainsi les mauvais traitements que les autres auraient pu m’infliger. Il leur hennit plusieurs fois d’un air d’autorité et en reçut des réponses.Au bout de cette chambre, il y en avait trois autres tenant toute la longueur de la maison. On y passait par trois portes, placées en face l’une de l’autre, comme en perspective. Nous traversâmes la seconde chambre en nous dirigeant vers la troisième. Là, le gris entra le premier, en me faisant signe d’attendre. Je restai dans la seconde chambre et préparai des présents pour le maître et la maîtresse de la maison : c’étaient deux couteaux, trois bracelets de perles fausses, un petit miroir, et un collier de verroterie. Le cheval hennit trois ou quatre fois, et j’attendais quelque réponse de voix humaine ; mais je n’entendis que des répliques données dans le même dialecte, une ou deux seulement sur un ton plus perçant que le sien. Je me pris à penser que cette maison devait appartenir à quelque personnage de grande distinction parmi eux, puisqu’on faisait tant de cérémonies avant de m’admettre. Mais qu’un homme de qualité fût servi exclusivement par des chevaux, cela passait mon intelligence. J’eus peur que mes souffrances et mes malheurs n’eussent troublé mon cerveau. Je me secouai et je regardai autour de moi dans la chambre où j’étais resté seul : elle était meublée comme la première, mais d’une façon plus élégante. Je me frottai les yeux à plusieurs reprises et les objets ne m’en apparurent pas moins les mêmes. Je me pinçai les bras et les côtes pour m’éveiller, espérant que je pouvais être le jouet d’un songe. Enfin je conclus définitivement que toutes ces apparences n’étaient autre chose que nécromancie et magie. Mais je n’eus pas le temps de poursuivre ces réflexions, car le cheval gris vint à la porte et me fit signe de le suivre dans la troisième chambre, où je vis une cavale de très bonne mine, avec un poulain et une pouliche, assis sur des nattes de paille faites non sans art et parfaitement nettes et propres.
Peu après mon entrée, la cavale se leva de sa natte, vint près de moi, et après avoir minutieusement examiné mes mains et ma figure, me donna un coup d’œil de parfait mépris. Puis elle se tourna vers le cheval et j’entendis le mot Yahoo souvent répété entre eux. Je ne pouvais alors comprendre le sens de ce mot, bien que ce fut le premier que j’eusse appris à prononcer. Mais je ne tardai pas à être mieux renseigné, pour mon éternelle mortification ; car le cheval, me faisant signe de la tête, et répétant, comme il le faisait sur la route, le hhuun hhuun que j’interprétai comme un ordre de le suivre, me conduisit dans une espèce de cour où il y avait un autre bâtiment, à quelque distance de la maison. Nous y entrâmes et j’y vis trois de ces détestables créatures qui se repaissaient de racines et de la chair de certains animaux que je sus plus tard être des ânes et des chiens, et de temps en temps, une vache morte d’accident ou de maladie. Ils étaient tous liés par le cou avec de forts liens d’osier attachés à une poutre. Ils tenaient leur nourriture entre les griffes de leurs pattes de devant et la déchiraient avec leurs dents.
Le maître cheval ordonna à un bidet alezan, l’un de ses serviteurs, de détacher le plus gros de ces animaux et de l’amener dans la cour. On nous mit, la bête et moi, tout près l’un de l’autre, et nos physionomies furent soigneusement comparées par le maître et le serviteur qui, après cet examen, répétèrent plusieurs fois le mot Yahoo. Mon horreur et mon étonnement ne sauraient se décrire, lorsque je reconnus dans cet abominable animal une figure humaine parfaite ; le visage était à la vérité plat et large, le nez déprimé, les lèvres grosses et la bouche grande ; mais ce sont là des caractères communs à toutes les nations sauvages où les traits de la physionomie sont déformés par suite de l’habitude qu’ont les naturels de laisser les petits enfants grouiller sur la terre ou bien de les porter sur le dos, où ils s’écrasent le visage contre les épaules de leur mère. Les pattes de devant du Yahoo ne différaient de ma main que par la longueur des ongles, la rudesse et la couleur brune de la paume et le poil épais du dos. Il y avait entre nos pieds la même ressemblance et les mêmes différences, ce que je savais très bien, quoique les chevaux l’ignorassent grâce à mes souliers et mes bas ; et chaque partie de nos corps était la même chez l’un et chez l’autre, excepté pour ce qui est des poils et de la couleur dont j’ai déjà parlé.
La grande difficulté qui paraissait embarrasser ces chevaux était de voir le reste de mon corps si différent de celui d’un Yahoo. J’en étais redevable à mes habits, dont ils n’avaient aucune idée. Le bidet alezan m’offrit une racine qu’il tenait — suivant leur mode, que nous décrirons en son lieu — entre le sabot et le paturon. Je la pris dans ma main et, après l’avoir sentie, je la lui rendis aussi honnêtement que je pus. Il apporta du chenil des Yahoos un morceau de chair d’âne, mais cela sentait si mauvais que je m’en détournai avec dégoût. Alors il le jeta à un Yahoo qui le dévora avidement. Il me montra une poignée de foin et une mesure pleine d’avoine ; mais je secouai la tête, en signe que ni l’un ni l’autre n’étaient une nourriture à mon usage. Et de fait, je craignais maintenant d’être absolument réduit à périr de faim si je n’arrivais pas à rencontrer des êtres de mon espèce ; car, pour ce qui est de ces sales Yahoos, bien que le genre humain eût peu d’amis plus ardents que moi à cette époque, je dois confesser que je n’ai jamais vu d’être sensible aussi détestable sous tous les rapports ; et plus je les connus de près, plus ils devinrent haïssables à mes yeux pendant mon séjour dans ce pays. Le maître cheval lut sur ma physionomie cette impression et renvoya le Yahoo à son chenil. Il porta ensuite son sabot de devant à sa bouche, ce qui m’étonna beaucoup, bien qu’il le fît aisément et d’un mouvement qui semblait parfaitement naturel, et il m’adressa d’autres signes pour savoir ce que je voulais manger. Mais je ne pouvais lui faire de réponse qu’il fût capable de comprendre, et, s’il m’avait entendu, je ne voyais pas comment il était possible de s’arranger pour me trouver des aliments. Pendant que nous étions ainsi occupés, j’aperçus une vache qui passait ; je la désignai du doigt et exprimai le désir d’aller la traire. Ceci produisit de l’effet ; car mon maître me ramena à la maison et ordonna à une jument domestique d’ouvrir une pièce où il y avait une bonne provision de lait dans des vaisseaux de terre et de bois rangés avec beaucoup de régularité et de propreté. Elle m’en donna un large bol. J’en bus avec grand plaisir et me trouvai bien restauré.

Vers midi, je vis venir du côté de la maison une espèce de véhicule semblable à un traîneau, tiré par quatre Yahoos. Il y avait dedans un vieux cheval qui semblait être un personnage de qualité. Il descendit, les pieds de derrière les premiers, s’étant blessé par accident le pied gauche de devant. Il venait dîner chez notre maître qui le reçut avec de grandes politesses. Ils dînèrent dans la plus belle chambre et eurent pour second service de l’avoine bouillie dans du lait que le vieux cheval mangea chaude, tandis que les autres la prenaient froide. Leurs mangeoires étaient placées en cercle au milieu de la chambre, et divisées en plusieurs compartiments, autour desquels ils étaient assis sur des bottes de paille. Au milieu était un grand râtelier avec des angles correspondant à chaque compartiment de la mangeoire ; de sorte que chaque cheval et chaque cavale mangeait à part son foin et son mélange d’avoine et de lait avec beaucoup de décence et de régularité. La conduite du jeune poulain et de la jeune pouliche semblait très modeste ; le maître et la maîtresse étaient extrêmement gais et complaisants envers leur hôte. Le gris m’ordonna de me tenir près de lui. Ils causèrent longuement à mon sujet, son ami et lui, comme je m’en aperçus par les regards que me jetait souvent l’étranger et par les fréquentes répétitions du mot Yahoo.
Il se trouva que je portais mes gants. Le maître cheval gris le remarqua et parut perplexe, montrant de l’étonnement de ce que j’avais fait à mes pieds de devant. Il les toucha trois ou quatre fois avec son sabot, comme s’il avait voulu me dire de les ramener à leur première forme. C’est ce que je fis aussitôt en retirant mes deux gants et en les mettant dans ma poche. Ce fut un nouveau sujet de conversation, et je vis que la société était satisfaite de ma conduite. Je ne tardai pas à en ressentir les bons effets. On m’ordonna de dire les quelques mots que je ne comprenais pas, et, pendant le dîner, le maître m’apprit les noms de l’avoine, du lait, du feu, de l’eau, et quelques autres. Et je pouvais facilement les prononcer après lui, car j’avais, depuis ma jeunesse, une grande facilité à apprendre les langues.
Lorsque le dîner fut fini, le maître cheval me prit à part et me fit comprendre par des gestes et par la parole l’inquiétude où il était que je n’eusse rien à manger. L’avoine, dans leur langue, s’appelle hlunnh. Je prononçai ce mot deux ou trois fois ; car, bien que j’eusse refusé de manger tout d’abord, je me ravisai et réfléchis que j’en pouvais faire une espèce de pain, ce qui, avec le lait, suffirait à me maintenir vivant jusqu’à ce que je pusse m’échapper dans un autre pays auprès de créatures de mon espèce. Immédiatement le cheval ordonna à une jument domestique blanche de sa maison de m’apporter une bonne quantité d’avoine sur une sorte de plateau de bois. Je la fis chauffer dans le feu aussi bien que je pus ; je la frottai jusqu’à en détacher la balle que je parvins à séparer du grain en le versant : je le broyai et le battis entre deux pierres ; puis je pris de l’eau et en fis une pâte ou gâteau que je rôtis au feu et que je mangeai chaud avec du lait. C’était en commençant un régime fort insipide, quoique assez commun dans toute l’Europe ; mais, avec le temps, il devint tolérable. J’avais été souvent dans ma vie réduit à faire maigre chère, et ce n’était pas la première fois que j’expérimentais combien la nature se satisfait aisément. Et je ne peux pas ne pas faire remarquer que je n’eus pas une heure d’indisposition pendant mon séjour dans l’île. Il est vrai que je parvenais quelquefois à attraper un lapin ou un oiseau, à l’aide de lacets faits de poils de Yahoo. Souvent aussi je cueillais des herbes saines que je faisais bouillir ou que je mangeais avec mon pain comme de la salade, et de temps en temps, comme gourmandise, je faisais un peu de beurre et en buvais le petit-lait. D’abord, le sel me manqua beaucoup ; mais l’habitude m’apprit vite à m’en passer, et je ne doute pas que le grand usage du sel parmi nous ne soit un effet du luxe, et qu’il n’ait été primitivement introduit uniquement comme un excitant à boire, excepté lorsqu’il est nécessaire pour conserver la viande pendant les longues traversées ou dans les lieux éloignés des grands marchés. Nous remarquons enfin que nul animal n’en est friand que l’homme, et, quant à moi, lorsque je quittai ce pays, je fus très longtemps avant d’en pouvoir souffrir le goût dans n’importe quel aliment.
En voilà assez sur ce sujet de la nourriture. D’autres voyageurs en remplissent leurs livres comme si les lecteurs avaient un intérêt personnel à la bonne ou mauvaise chère qu’on peut faire. Cependant il était nécessaire de toucher la question, afin que le monde n’allât pas croire qu’il était impossible que je trouvasse à m’entretenir pendant trois ans dans un tel pays et parmi de tels habitants.
Lorsque le soir approcha, le maître cheval m’assigna un endroit pour mon logement. Il n’était qu’à six yards de la maison et séparé de l’étable des Yahoos. Je me procurai un peu de paille, et, m’enveloppant dans mes habits, je dormis très profondément. Mais, au bout d’un peu de temps, on me fit une meilleure installation, comme le lecteur le verra plus loin lorsque je viendrai à traiter plus spécialement de ma manière de vivre.


CHAPITRE III
L’auteur s’efforce d’apprendre la langue. — Son maître Houyhnhnm l’aide de ses leçons. — Ce qu’est cette langue. — Plusieurs Houyhnhnms de qualité viennent par curiosité voir l’auteur. — Il fait à son maître un récit abrégé de son voyage.
JE m’efforçai surtout d’apprendre la langue, que mon maître — je l’appellerai ainsi désormais, — ses enfants et tous les domestiques de sa maison ne demandaient pas mieux que de m’enseigner. Car ils regardaient comme un prodige qu’une brute montrât ainsi les attributs d’une créature raisonnable. Je montrais chaque chose du doigt et m’enquérais de son nom, que je couchais par écrit sur mon journal lorsque j’étais seul, et je corrigeais mon mauvais accent en priant les gens de la maison de répéter le mot souvent devant moi. C’était un service qu’un bidet alezan, un des domestiques inférieurs, était toujours prêt à me rendre.Ils parlent du nez et de la gorge, et leur langage se rapproche plus du haut hollandais et de l’allemand que d’aucun autre que je connaisse en Europe ; mais il a plus de grâce et d’expression. L’empereur Charles-Quint a fait à peu près les mêmes observations quand il a dit que s’il devait parler à son cheval, il le ferait en haut hollandais. La curiosité et l’impatience de mon maître étaient si grandes qu’il prit sur ses loisirs bien des heures pour m’instruire. Il était convaincu, comme il me le dit plus tard, que je devais être un Yahoo ; mais mon éducabilité, ma civilité et ma propreté l’étonnaient : c’étaient des traits de caractère absolument opposés à ceux de ces animaux. Il était dans la plus grande incertitude à propos de mes habits, se demandant quelquefois s’ils formaient une partie de mon corps ; car je ne les dépouillais jamais avant que la famille fût endormie, et je les remettais avant leur réveil, le matin. Mon maître souhaitait d’apprendre d’où je venais, comment j’avais acquis cette apparence de raison qui se découvrait dans toutes mes actions ; il aurait voulu savoir mon histoire de ma propre bouche, et il espérait y arriver bientôt, à cause des rapides progrès que je faisais à apprendre et à prononcer leurs noms et leurs phrases. Pour aider ma mémoire, je ramenais tout ce que j’apprenais à l’alphabet anglais, et je mettais les mots par écrit avec la traduction. Au bout de quelque temps, je me risquai à le faire en présence de mon maître. J’eus beaucoup de peine à lui expliquer ce que je faisais, car les habitants du pays n’ont pas la moindre idée des livres et de la littérature.
En dix semaines environ, je pus comprendre la plupart de ses questions, et, en trois mois, je fus capable de lui répondre passablement. Il était extrêmement curieux de savoir de quelle partie du pays je venais, et comment on m’avait appris à imiter une personne raisonnable ; car les Yahoos — qui, comme je le voyais, me ressemblaient exactement pour la tête, les mains et le visage, seules parties de mon individu qui fussent visibles — avec quelque apparence de ruse et les plus fortes dispositions à la méchanceté, étaient reconnus pour les moins éducables de toutes les bêtes brutes. Je répondis que je venais d’un lieu lointain, au delà de la mer, avec beaucoup d’autres individus de mon espèce, dans un grand vaisseau creux fait avec des troncs d’arbres ; que mes compagnons m’avaient forcé de débarquer sur cette côte et m’avaient abandonné à mes propres ressources. Ce ne fut pas sans difficulté, ni sans m’aider de signes nombreux, que je l’amenai à me comprendre. Il répliqua que je devais nécessairement me tromper, ou que je disais ce qui n’était pas — car ils n’ont aucun mot dans leur langue pour exprimer le mensonge ou la fausseté. — Il savait qu’il était impossible qu’il y eût un pays au delà de la mer, ni qu’une poignée de brutes pût diriger à leur fantaisie un vaisseau de bois sur l’eau. Il était certain qu’aucun Houyhnhnm vivant ne pourrait faire un tel vaisseau, ni ne voudrait en confier la manoeuvre à des Yahoos.
Le mot Houyhnhnm, dans leur langue, signifie cheval, et étymologiquement, le chef-d’œuvre de la nature. Je dis à mon maître que j’étais à court d’expressions, mais que je ferais autant de progrès que je pourrais, et que j’espérais en peu de temps être capable de lui raconter des merveilles. Il fut assez bon pour dire à sa propre cavale, à son poulain, à sa pouliche et à tous les serviteurs de sa famille de saisir toutes les occasions de m’instruire ; et, chaque jour, pendant deux ou trois heures, il prenait lui-même cette peine. Plusieurs chevaux et cavales de qualité du voisinage vinrent chez nous à plusieurs reprises, ayant entendu dire qu’il y avait là un merveilleux Yahoo, qui savait parler comme un Houyhnhnm et qui semblait, dans ses paroles et sa conduite, manifester quelques lueurs de raison. Ils étaient charmés de converser avec moi ; ils me posaient maintes questions et recevaient des réponses comme j’étais capable d’en faire. Grâce à tous ces avantages, je fis de tels progrès que, cinq mois après mon arrivée, je comprenais tout ce qu’on disait et pouvais m’exprimer passablement bien.
Les Houyhnhnms qui faisaient des visites à mon maître dans le but de me voir et de causer avec moi avaient peine à croire que je fusse un vrai Yahoo, parce que mon corps avait une pelure différente de celle des autres individus de ma race. Ils s’étonnaient de ne pas me voir le poil ou la peau comme aux autres, si ce n’est sur la tête, la face et les mains ; mais j’en découvris le secret à mon maître, à propos d’un accident qui m’arriva à peu près une quinzaine auparavant.
J’ai déjà dit au lecteur que, chaque soir, lorsque la famille était allée au lit, mon habitude était de me déshabiller et de me couvrir de mes vêtements. Il arriva qu’un matin de bonne heure, mon maître m’envoya chercher par le bidet alezan, qui était son valet. Lorsqu’il arriva, je dormais profondément ; mes vêtements étaient tombés d’un côté, et ma chemise relevée au-dessus de la taille. Je m’éveillai au bruit qu’il fit, et je remarquai qu’il était un peu troublé en me transmettant son message. Il se rendit ensuite auprès de mon maître et, tout effrayé, lui fit un récit très confus de ce qu’il avait vu. Je m’en aperçus tout de suite ; car, étant allé, aussitôt que je fus habillé, rendre mes devoirs à Son Honneur, il me demanda ce que signifiait ce que lui avait rapporté son domestique, que je n’étais pas le même quand je dormais que je semblais être aux autres moments ; car son valet l’avait assuré que certaines parties de ma personne étaient blanches, d’autres jaunes, ou du moins pas aussi blanches, et d’autres brunes.
J’avais jusque-là tenu caché le secret de mon habillement, afin de me distinguer autant que possible de cette maudite race des Yahoos ; mais, maintenant, je vis qu’il était inutile de le faire plus longtemps. D’un autre côté, je considérais que j’aurais bientôt usé mes habits et mes souliers, qui commençaient à être sur leur déclin et qu’il faudrait remplacer par quelque invention fabriquée avec de la peau de Yahoos ou d’autres brutes ; et, par là, tout le secret serait divulgué. En conséquence, je dis à mon maître que, dans le pays d’où je venais, ceux de mon espèce se couvraient toujours le corps des poils de certains animaux préparés avec art, tant par décence, que pour éviter l’inclémence de l’air, aussi bien le chaud que le froid ; j’étais prêt à lui en donner la preuve immédiate sur ma personne, s’il lui plaisait de me le commander, le priant seulement de m’excuser si je ne montrais pas ces parties que la nature nous a enseigné à cacher. — Mon discours, dit-il, était très étrange, surtout la dernière partie ; car il ne pouvait comprendre pourquoi la nature nous enseignerait à cacher ce que la nature nous a donné ; ni lui ni sa famille n’étaient honteux d’aucune partie de leur corps ; mais, néanmoins, je ferais comme je voudrais. — Là-dessus, je déboutonnai d’abord mon habit et le retirai. J’en fis autant de mon gilet. J’ôtai mes souliers, mes bas et mes culottes. Je laissai tomber ma chemise jusqu’à ma taille, et j’en relevai le fond, l’attachant comme une ceinture autour du milieu de mon corps pour cacher ma nudité.

Mon maître suivit toute l’opération avec de grandes marques de curiosité et d’admiration. Il prit tous mes vêtements dans son paturon, pièce par pièce, et les regarda soigneusement ; puis il me caressa le corps très doucement et fit plusieurs fois le tour de ma personne en l’examinant. Après quoi, il me dit qu’il était évident que j’étais bel et bien un Yahoo ; mais je différais beaucoup des autres de mon espèce par la douceur, la blancheur et le poli de ma peau, par l’absence de poil en différentes parties de mon corps, par la forme et le peu de longueur de mes griffes de devant et de derrière, et par mon affectation de continuellement marcher sur mes deux pieds de derrière. Il ne désira pas en voir davantage et me permit de remettre mes habits, car je tremblais de froid.
Je lui exprimai la peine que j’avais à l’entendre me donner si souvent le nom de Yahoo, animal odieux, pour lequel j’avais une haine et un mépris si complets. Je le priai de vouloir bien s’abstenir de m’appliquer ce terme et d’établir la même règle dans sa famille et parmi ceux de ses amis auxquels il permettait de me voir. Je lui demandai aussi que personne que lui ne sût que j’avais pour mon corps une couverture artificielle, ou du moins qu’il gardât ce secret aussi longtemps que dureraient mes habits. Quant à ce que le bidet alezan, son valet, avait aperçu, Son Honneur pouvait lui commander de le tenir caché.
Mon maître consentit très gracieusement à tout, et le secret fut gardé jusqu’à ce que mes vêtements commençassent à s’user. Je fus alors forcé d’y suppléer par diverses inventions que je mentionnerai ci-après. De son côté, il me pria de faire le plus de diligence que je pourrais à apprendre leur langue, car il était plus étonné de ma faculté de parler et de raisonner que de la figure de mon corps, vêtu ou non. Il ajouta qu’il attendait, non sans quelque impatience, le moment où il pourrait entendre les merveilles que j’avais promis de lui raconter.
Dès lors, il redoubla de soin pour m’instruire. Il me menait dans toutes les sociétés et me faisait traiter civilement, parce que, disait-il aux gens en particulier, cela me mettait de bonne humeur et me rendait plus divertissant.
Chaque jour, lorsque j’allais le trouver, en outre du mal qu’il se donnait à m’enseigner, il me posait différentes questions sur moi, auxquelles je répondais de mon-mieux. De cette façon, il s’était déjà formé à mon sujet quelques idées générales, bien que très imparfaites. Il serait fastidieux de raconter les degrés par lesquels j’arrivai à soutenir une conversation plus régulière ; mais voici à peu près le premier récit un peu ordonné et détaillé que je fis sur mon compte.
Je venais d’un pays très lointain, comme j’avais déjà essayé de le lui dire, avec environ cinquante autres individus de mon espèce. Nous voyagions sur les mers dans un grand vaisseau creux, fait de bois, et plus grand que la maison de Son Honneur. — Je lui décrivis le navire avec les meilleures expressions que je pus trouver, et lui expliquai, à l’aide de mon mouchoir de poche déplié, comment il était poussé par le vent. — A la suite d’une querelle entre nous, j’avais été déposé sur cette côte ; je m’étais enfoncé dans l’intérieur, sans savoir où, jusqu’ au moment où il m’avait délivré de la persécution de ces exécrables Yahoos. Il me demanda qui avait fabriqué le navire, et comment il se faisait que les Houyhnhnms de mon pays l’eussent abandonné à la direction de brutes. Ma réponse fut que je n’oserais pas pousser plus loin mon récit, s’il ne me donnait sa parole d’honneur qu’il ne s’offenserait pas ; mais qu’à cette condition seulement je lui dirais les merveilles que je lui avais si souvent promises. Il y consentit, et je continuai en lui affirmant que le navire avait été fabriqué par des créatures semblables à moi ; lesquelles, dans tous les pays où j’avais voyagé, aussi bien que dans le mien, étaient les seuls animaux raisonnables et dirigeants ; et qu’à mon arrivée ici, j’avais été aussi étonné de voir les Houyhnhnms agir comme des êtres raisonnables, que lui, ou ses amis, pouvaient l’être en trouvant quelques traces de raison dans une créature à laquelle il lui plaisait de donner le nom de Yahoo. Je reconnaissais que je ressemblais en chaque partie de mon corps à ces Yahoos ; mais je ne pouvais m’expliquer leur nature brutale et dégénérée. Je dis en outre que, si ma bonne fortune me rendait jamais à mon pays natal, et que je racontasse mes voyages, comme j’étais déterminé à le faire, tout le monde croirait que je dis ce qui n’est pas et invente une histoire de toute pièce ; j’ajoutai — avec tout le respect possible pour lui, sa famille et ses amis, et en me couvrant de sa promesse de ne pas s’offenser — que mes compatriotes auraient de la peine à trouver vraisemblable qu’il y ait un pays où le Honyhnhnm est la créature intelligente et directrice, et le Yahoo la brute.


CHAPITRE IV
Notion du vrai et du faux chez les Houyhnhnms. — Le discours de l’auteur n’obtient pas l’approbation de son maître. — L’auteur donne des détails plus complets sur lui et sur les incidents de son voyage.
MON maître m’écoutait avec une physionomie qui trahissait un très grand malaise, car douter ou ne pas croire sont des choses si peu connues en ce pays que les habitants ne savent comment se comporter en de telles circonstances. Et je me rappelle que, dans les fréquentes conversations que j’eus avec mon maître sur la nature de l’humanité dans les autres parties du monde, ayant occasion de parler de mensonges et de fausses assertions, je ne pouvais que difficilement lui faire comprendre ce que je voulais dire, quoiqu’il eût d’ailleurs beaucoup de pénétration dans le jugement. Voici d’ailleurs quel était son raisonnement : l’usage de la parole est de nous faire comprendre les uns les autres et d’apprendre des faits ; or, si quelqu’ un dit ce qui n’est pas, ces fins sont perverties, car on ne peut pas proprement dire que je le comprends, et, bien loin de m’apprendre un fait, il me laisse dans un état pire que l’ignorance, puisque je suis amené à croire une chose noire quand elle est blanche, et courte quand elle est longue. C’étaient là toutes les notions qu’il avait touchant cette faculté de mentir, si parfaitement bien comprise et si universellement pratiquée parmi les créatures humaines.Revenons de cette digression. Lorsque j’eus assuré à mon maître que les Yahoos étaient les seuls animaux dirigeants de mon pays, ce qui, dit-il, dépassait absolument son intelligence, il voulut savoir si nous avions des Houyhnhnms parmi nous, et quel était leur office. Je lui dis que nous en avions un grand nombre ; qu’en été ils paissaient dans les champs, et qu’en hiver on les entretenait dans des maisons avec du foin et de l’avoine, et que des domestiques yahoos étaient employés à leur lisser la peau, à leur peigner la crinière, à leur nettoyer les pieds, à leur servir leur nourriture et à faire leurs lits. « Je vous comprends parfaitement, dit mon maître. Il est dès lors bien évident, d’après tout ce que vous avez dit, que, quel que soit le degré de raison auquel les Yahoos prétendent, les Houyhnhnms sont vos maîtres. Je voudrais de grand cœur que nos Yahoos ici fussent aussi traitables. » Je priai Son Honneur de vouloir bien m’excuser d’en dire davantage, parce que j’étais sûr que les détails qu’il attendait de moi lui seraient fort désagréables. Mais il insista, m’ordonnant de lui faire savoir le mauvais comme le bon. Je lui dis qu’il serait obéi. Je reconnus que, chez nous, les Houyhnhnms, que nous appelions chevaux, étaient les animaux les plus généreux et les plus beaux que nous eussions ; qu’ils excellaient pour la force et la vitesse ; et que, lorsqu’ils appartenaient à des personnes de qualité, on les employait à voyager, à courir, ou à tirer des voitures ; qu’ils étaient traités avec beaucoup de bonté et de sollicitude, jusqu’à ce qu’ils tombassent malades ou qu’ils fussent fourbus ; mais alors on les vendait, et ils étaient mis à toute sorte de besognes pénibles jusqu’à leur mort ; après quoi, on les dépouillait, leur peau était vendue pour ce qu’elle pouvait valoir, et leur corps laissé en pâture aux chiens et aux oiseaux de proie. Cependant les chevaux de race commune n’avaient pas un sort si heureux ; possédés par des fermiers, des charretiers et autres gens du bas peuple, ils étaient soumis à un travail plus considérable et plus mal nourris. Je décrivis aussi bien que je pus notre façon d’aller à cheval, la forme et l’usage de la bride, de la selle, de l’éperon, du fouet, des harnais et des roues. J’ajoutai que nous appliquions des plaques d’une certaine substance dure appelée fer à la face inférieure de leurs pieds, pour empêcher leurs sabots de se briser sur les routes empierrées où nous voyagions souvent.
Mon maître, après avoir exprimé une grande indignation, s’étonna de ce que nous osions nous risquer sur le dos d’un Houyhnhnm ; car il était certain que le plus faible des serviteurs de sa maison serait capable de secouer et de rejeter le Yahoo le plus fort, ou, en se couchant et en se roulant sur le dos, d’écraser et de tuer l’animal. Je répondis que nos chevaux étaient dressés depuis l’âge de trois ou quatre ans aux différents services auxquels nous les destinions ; que, si certains d’entre eux se montraient par trop vicieux, on les employait aux charrettes ; qu’on les battait rudement, quand ils étaient jeunes, à chaque malice qu’ils faisaient ; que les mâles, destinés communément à être montés ou à tirer, étaient généralement châtrés environ deux ans après leur naissance, pour abattre leur fougue et les rendre plus traitables et plus doux ; qu’ils étaient, à la vérité, sensibles aux récompenses et aux châtiments ; mais qu’ils n’avaient — Son Honneur voudrait bien le considérer — aucune teinte de raison, pas plus que les Yahoos de son pays.
Je dus m’ingénier à trouver maintes circonlocutions pour donner à mon maître l’idée juste de ce que je voulais dire ; car leur langue n’a pas une grande abondance de mots divers, parce que leurs passions et leurs besoins sont moins nombreux que les nôtres. Mais il est impossible de rendre la noble colère que lui fit éprouver notre façon sauvage de traiter la race houyhnhnm ; particulièrement lorsque je lui eus expliqué la manière dont nous châtrons les chevaux et l’utilité de cette opération, qui les empêche de propager leur race et les rend plus serviles. Il déclara que s’il était possible qu’il y eût un pays quelconque où les Yahoos seuls fussent doués de raison, ils devaient nécessairement être les animaux gouvernants, car la raison finit toujours par prévaloir sur la force brutale. Mais, quand il considérait la forme de nos corps, et du mien en particulier, il croyait qu’aucune créature de même taille n’était aussi mal construite pour faire usage de cette raison dans les fonctions ordinaires de la vie. A ce propos, il désira savoir si ceux parmi lesquels je vivais ressemblaient à moi ou aux Yahoos de ce pays. Je lui certifiai que j’étais aussi bien, quant aux formes du corps, que la plupart de ceux de mon âge ; mais que les individus plus jeunes et les femelles étaient beaucoup plus mous et plus tendres, et que la peau de ces dernières était en général aussi blanche que le lait. Il me dit qu’à la vérité je différais des autres Yahoos, étant beaucoup plus propre et pas tout à fait si difforme ; mais que sous le rapport des avantages réels, il pensait que j’en différais en mal. Mes ongles n’étaient d’aucun usage, ni aux pieds de devant, ni à ceux de derrière ; quant à mes pieds de devant, il ne pouvait proprement les appeler de ce nom, car il ne m’avait jamais vu m’en servir pour marcher ; ils étaient trop délicats pour supporter le contact du sol ; je les laissais ordinairement à découvert, et la couverture que je leur mettais quelquefois n’était ni de la même forme, ni aussi forte que celle de mes pieds de derrière. Je ne pouvais avoir aucune sécurité en marchant, car, si l’un ou l’autre de mes pieds de derrière glissait, je devais inévitablement tomber. Il se mit ensuite à critiquer d’autres parties de mon individu : mon visage plat, mon nez proéminent, mes yeux placés directement en avant, de sorte que je ne pouvais voir ni d’un côté ni de l’autre sans tourner la tête. Pour prendre mes aliments, il me fallait porter un de mes pieds de devant à ma bouche, et c’était pour cela que la nature m’avait donné des jointures qui répondaient à cette nécessité. Il ne savait pas quelle pouvait être l’utilité des articulations et des divisions de mes pieds de derrière, lesquels étaient trop tendres pour résister aux pierres dures et pointues sans une enveloppe faite de la peau de quelque autre brute. Mon corps tout entier avait besoin, contre le chaud et le froid, d’une protection que j’étais forcé de mettre et d’ôter chaque jour, malgré la fatigue et l’ennui. Enfin, il remarquait que tous les animaux de son pays abhorraient naturellement les Yahoos : les plus faibles les évitaient et les plus forts les chassaient loin d’eux ; de sorte qu’en supposant que nous eussions le don de la raison, il ne voyait pas comment il était possible de remédier à cette antipathie naturelle que tous les êtres manifestaient contre nous, ni, par conséquent, comment nous pouvions les domestiquer et leur faire rendre des services. Néanmoins, ajouta-t-il, il ne voulait pas discuter la question davantage, parce qu’il était surtout désireux de connaître mon histoire, le pays où j’étais né, et les différentes actions et aventures de ma vie avant mon arrivée ici.


Je l’assurai du désir extrême que j’avais de le satisfaire en tout point ; mais je doutais beaucoup qu’il me fût possible de me rendre clair sur différents sujets dont Son Honneur ne pouvait avoir aucune idée, car je ne voyais rien en ce pays que je pusse prendre pour terme de comparaison. J’allais faire cependant de mon mieux et m’efforcerais de m’expliquer à l’aide d’analogies, tout en le priant humblement de venir à mon secours lorsque le mot propre me manquerait. Ce qu’il eut la bonté de me promettre.
Je lui dis que j’étais né de parents honnêtes, dans une île appelée Angleterre, qui était éloignée de ce pays d’autant de journées de chemin que pourrait en faire le plus vigoureux des serviteurs de Son Honneur pendant la révolution annuelle du soleil. J’avais été élevé pour le métier de chirurgien, qui consiste à guérir les blessures ou les contusions que le corps reçoit par accident ou par violence. Mon pays était gouverné par un homme femelle, que nous appelions reine. Je l’avais quitté pour amasser des richesses, afin de pouvoir entretenir ma famille et moi lorsque je serais de retour. Dans mon dernier voyage, j’étais le commandant du navire et j’avais sous moi environ cinquante Yahoos, dont beaucoup moururent en mer, de sorte que je fus forcé de les remplacer par d’autres de différentes nationalités. Notre navire fut deux fois en danger de sombrer, la première fois dans une grande tempête, et la seconde fois en se heurtant contre un rocher. Ici mon maître m’arrêta en me demandant comment j’avais pu persuader à des étrangers de pays différents de s’aventurer avec moi, après les pertes que j’avais subies et les hasards que j’avais courus. Je lui dis que c’étaient des individus sans moyens d’existence, forcés de fuir leur lieu natal à cause de leur pauvreté ou de leurs crimes. Les uns avaient été ruinés par des procès ; les autres avaient dépensé tout ce qu’ils avaient dans la boisson, la paillardise et le jeu ; d’autres s’étaient enfuis à la suite de trahisons ; beaucoup pour meurtre, vol, empoisonnement, brigandage, parjure, faux, pour avoir fait de la fausse monnaie, pour avoir commis des rapts et des actes de sodomie, pour avoir déserté leur drapeau ou pour être passés à l’ennemi ; la plupart d’entre eux s’étaient échappés de prison ; aucun n’osait retourner dans sa patrie, de peur d’être pendu ou de mourir de faim dans une geôle. Ils étaient donc contraints de chercher à gagner leur vie dans d’autres lieux.

Pendant ce discours, il plut à mon maître de m’arrêter à plusieurs reprises. J’avais dû user de beaucoup de circonlocutions pour lui décrire la nature des différents crimes pour lesquels la plupart des gens de notre équipage avaient été forcés de s’enfuir de leur pays. Plusieurs jours de conversation furent employés à ce travail avant qu’il fût capable de me comprendre. Il lui était complètement impossible d’imaginer quelle pouvait être l’utilité ou la nécessité de pratiquer de tels vices. Pour lui rendre la chose plus claire, je m’efforçai de lui donner quelque idée du désir d’être puissant et riche, et des terribles effets de la luxure, de l’intempérance, de la haine et de l’envie, toutes choses que j’étais obligé de lui définir et de lui décrire en établissant des cas et en faisant des suppositions. Et alors, comme quelqu’un dont l’imagination a été frappée d’une chose jusque-là inconnue et inouïe, il levait les yeux, stupéfait et indigné. Le pouvoir, le gouvernement, la guerre, la loi, le châtiment et mille autres notions ne trouvaient point de termes dans cette langue qui pussent les exprimer ; et par suite, la difficulté de donner à mon maître une idée de ce que je voulais dire était presque insurmontable. Mais comme il avait un excellent jugement que la réflexion et la conversation avaient beaucoup développé, il finit par arriver à une connaissance convenable de ce que la nature humaine, dans les parties du monde que nous habitons, est capable d’accomplir ; et il me demanda de lui donner quelques détails particuliers sur cette terre que nous appelons l’Europe, et spécialement sur mon propre pays.


CHAPITRE V
L’auteur, sur l’ordre de son maître, informe celui-ci de l’état de l’Angleterre. — Causes de guerre entre les princes de l’Europe. — L’auteur commence à expliquer la constitution anglaise.
LE lecteur voudra bien remarquer que le compte rendu suivant de maintes conversations que j’eus avec mon maître contient un résumé des questions les plus importantes sur lesquelles j’eus à parler à différentes reprises pendant deux années, car Son Honneur désirait souvent des explications plus complètes, à mesure que je faisais des progrès dans la langue houyhnhnm. J’exposai devant lui, aussi bien que je le pus, l’état complet de l’Europe ; je parlai du commerce et des manufactures, des arts et des sciences ; et les réponses que je faisais à toutes les questions qu’il me posait, selon que les sujets différents les lui suggéraient, étaient un fond de conversation impossible à épuiser. Mais je ne rapporterai ici que la substance de ce qui se dit entre nous touchant mon propre pays, y mettant tout l’ordre dont je suis capable, sans égard au temps ni aux autres circonstances, mais en respectant strictement la vérité. Ma seule inquiétude est de ne pouvoir pas assez faire valoir les raisonnements et les expressions de mon maître, qui, nécessairement, souffriront de mon manque de talent aussi bien que d’être traduits dans notre barbare anglais.Obéissant donc aux commandements de Son Honneur, je lui racontai la révolution qui eut lieu sous le prince d’Orange, la longue guerre avec la France engagée par ledit prince et renouvelée par son successeur, la reine actuelle, à laquelle prirent part les plus grandes puissances de la chrétienté et qui continuait encore. Je calculai, sur sa demande, qu’environ un million de Yahoos pouvaient avoir été tués pendant le cours de cette guerre, que peut-être cent villes ou plus avaient été prises, et cinq fois autant de navires brûlés ou coulés à fond.
Il me demanda quels étaient d’ordinaire les causes ou motifs qui faisaient qu’un pays engageait la guerre contre un autre. Je lui répondis que ces causes étaient innombrables, mais que je lui citerais quelques-unes des principales. Parfois c’est l’ambition des princes, qui ne croient jamais avoir assez de terre ou de gens à gouverner ; parfois la corruption des ministres, qui entraînent leur maître dans une guerre, afin d’étouffer ou de détourner les clameurs des sujets contre leur mauvaise administration. Les différences d’opinion ont coûté bien des millions d’existences : par exemple, sur la question de savoir si la chair est du pain ou le pain de la chair ; si le jus d’une certaine baie est du sang ou du vin ; si siffler est un vice ou une vertu ; s’il vaut mieux baiser un poteau ou le jeter dans le feu ; quelle est la meilleure couleur pour un habit, noire, blanche, rouge ou grise, et s’il doit être long ou court, étroit ou large, sale ou propre, et bien d’autres choses de ce genre. Et jamais les guerres ne sont si furieuses et si sanglantes, ni d’une si longue durée, que lorsqu’elles sont occasionnées par ces différences d’opinion, surtout si ces différences portent sur des points insignifiants.
Parfois une querelle s’élève entre deux princes pour décider lequel des deux dépossédera un troisième de ses États, auxquels ni l’un ni l’autre n’ont aucun droit à prétendre. Parfois un prince se querelle avec une autre, de peur que l’autre ne se querelle avec lui. Parfois une guerre s’entreprend parce que l’ennemi est trop fort, et parfois parce qu’il est trop faible. Parfois nos voisins veulent ce que nous avons, ou ont ce que nous voulons, et nous nous battons jusqu’à ce qu’ils aient pris notre bien ou qu’ils nous aient donné le leur. C’est un cas de guerre tout à fait légitime que d’envahir un pays après que la population en a été ravagée par la famine, détruite par la peste ou déchirée par des factions intestines. Il est légitime de nous mettre en guerre contre notre plus proche allié lorsque nous trouvons à notre convenance une de ses villes ou un territoire qui arrondiraient nos possessions et les rendraient plus compactes. Si un prince envoie des troupes dans un État où la population est pauvre et ignorante, il peut légalement en mettre la moitié à mort et faire du reste des esclaves, afin de les civiliser et de les arracher à la barbarie de leur manière de vivre. C’est une pratique tout à fait royale, honorable et fréquente, lorsqu’ un prince demande l’assistance d’un autre pour se préserver d’une invasion, que ce dernier, après avoir chassé l’envahisseur, s’empare lui-même des possessions du prince qu’il est venu secourir, le tue, l’emprisonne ou le bannisse. La proximité du sang, les mariages sont de fréquentes causes de guerre entre les princes, et plus on est proche parent, plus grande est la disposition à se quereller. Les nations pauvres sont faméliques et les nations riches sont orgueilleuses, et l’orgueil et la faim seront toujours en dispute. Pour toutes ces raisons, le métier de soldat est tenu pour le plus honorable de tous, car un soldat est un Yahoo gagé pour tuer de sang-froid un aussi grand nombre que possible d’individus de notre propre espèce qui ne l’ont jamais offensé.


Il y a aussi en Europe une espèce de princes mendiants, incapables de faire la guerre par eux-mêmes, qui louent leurs troupes à des nations plus riches, à tant par jour pour chaque soldat, somme dont ils gardent pour eux les trois quarts et qui fait la meilleure part de leur revenu. Tels sont ceux de beaucoup de pays de l’Europe septentrionale.
« Ce que vous m’avez raconté à propos de la guerre, me dit mon maître, montre d’une façon vraiment admirable les effets de cette raison à laquelle vous prétendez. Encore est-il heureux que la honte soit plus grande que le danger, et que la nature vous ait mis dans la plus complète incapacité de faire beaucoup de mal. Car avec une bouche sur le même plan que le reste de votre face plate, vous ne pouvez guère vous mordre les uns les autres, à moins que vous ne vous y prêtiez. Et quant aux griffes de vos pieds de devant et de derrière, elles sont si courtes et si tendres qu’un de nos Yahoos en chasserait une demi-douzaine comme vous devant lui. Aussi ne puis-je m’empêcher de croire qu’en rapportant le nombre de ceux qui ont été tués sur les champs de bataille, vous avez dit ce qui n’est pas. »
Je ne pus me retenir de secouer la tête et de sourire un peu de son ignorance. Et n’étant pas étranger à l’art de la guerre, je lui fis la description des canons, couleuvrines, mousquets, carabines, pistolets et balles, de la poudre, des épées, des baïonnettes, des batailles, des sièges, des retraites, des attaques, des mines, des contre-mines, des bombardements, des combats sur mer, des vaisseaux coulant avec un millier d’hommes, de vingt mille soldats tués de chaque côté, des gémissements des mourants, des membres volant dans l’air, de la fumée, du bruit, de la confusion, des chevaux foulant les morts sous leurs pieds, de la fuite, de la poursuite, de la victoire, des champs jonchés de cadavres laissés en pâture aux chiens, aux loups et aux oiseaux de proie, du pillage, des dépouilles enlevées, de la mise à sac, de l’incendie, de la destruction. Et pour rehausser la valeur de mes chers concitoyens, je l’assurai que je les avais vus faire sauter cent ennemis d’un coup dans un siège et autant sur un navire, et que j’avais contemplé les corps morts tombant en morceaux des nuages, au grand amusement des spectateurs.
J’allais entrer dans plus de détails, lorsque mon maître me commanda le silence. Quiconque, dit-il, comprenait la nature des Yahoos n’aurait pas de peine à croire possibles, de la part d’un animal si vil, tous les actes que j’avais indiqués, si leur force et leur ruse égalaient leur méchanceté. Mais, en même temps que mes discours avaient accru son horreur pour l’espèce tout entière, il trouvait qu’ils lui avaient jeté dans l’esprit un trouble auquel il avait été jusqu’ici complètement étranger. Il pensait que ses oreilles, habituées à des mots si abominables, finiraient peut-être, par degrés, par les admettre avec moins d’exécration. Bien qu’il détestât les Yahoos de son pays, il ne les blâmait pas plus de leurs odieux défauts qu’il ne blâmait un gnnayh — oiseau de proie — de sa cruauté, ou une pierre tranchante parce qu’elle lui coupe le sabot. Mais, lorsqu’une créature ayant des prétentions à la raison était capable de telles énormités, il redoutait que la corruption de cette faculté ne fût pire que l’état même de brute. Aussi se croyait-il certain que nous n’avions, au lieu de raison, qu’une qualité spéciale propre à accroître nos vices naturels ; de même qu’un cours d’eau troublé, qui réfléchit un corps mal fait, en renvoie l’image non seulement plus grosse, mais aussi plus difforme.
Il ajouta qu’il n’en avait que trop entendu sur la guerre dans cette conversation et dans quelques autres avant celle-ci. Il y avait un autre point qui l’inquiétait un peu pour le moment. Je lui avais appris que quelques hommes de notre équipage avaient quitté leur pays parce que la loi les avait ruinés : je lui avais déjà expliqué le sens du mot ; mais il en était encore à comprendre comment il pouvait se faire que la loi, qui est destinée à la conservation de tous les individus, fût la ruine d’un individu quelconque. Il désirait donc être mieux renseigné sur ce que j’entendais par la loi et sur ceux qui en étaient les dispensateurs, conformément à la pratique actuellement en vigueur dans mon pays ; car il pensait que la nature et la raison étaient des guides suffisants pour un animal raisonnable, comme nous prétendions l’être, et devaient nous montrer assez ce qu’il fallait faire et ce qu’il fallait éviter.
J’assurai à Son Honneur que la loi était une science dans laquelle je n’avais guère d’autre expérience que celle d’avoir employé des avocats inutilement, à propos de quelques injustices qui m’avaient été faites ; mais que cependant je le satisferais autant que j’en étais capable.
« Il y a, dis-je, parmi nous, une compagnie d’hommes nourris dès leur jeunesse dans l’art de prouver, par des paroles multipliées à dessein, que le blanc est noir et que le noir est blanc, suivant qu’ils sont payés pour ceci ou pour cela. Cette compagnie tient tout le reste du peuple en servitude. Par exemple, si mon voisin a envie de ma vache, il loue un homme de loi pour prouver que je dois lui donner ma vache. Il faut alors que j’en loue un autre pour défendre mon droit, car il est contre toutes les règles de la loi qu’un homme soit autorisé à parler pour lui-même. Or, dans ce cas, moi qui suis le légitime propriétaire, j’ai deux grands désavantages : d’abord, mon homme de loi, qui s’est habitué dès le berceau à défendre ce qui est faux, se trouve tout à fait hors de son élément lorsqu’il veut être l’avocat de la justice, fonction contre nature pour lui et qu’il aborde toujours avec une grande maladresse, sinon avec mauvaise volonté. Le second désavantage est que mon homme de loi doit procéder avec beaucoup de précautions ; autrement il sera réprimandé par les juges et abhorré de ses confrères comme quelqu’un qui tend à diminuer la clientèle de la loi. Et ainsi, je n’ai que deux méthodes de conserver ma vache. La première est de gagner par de doubles honoraires l’homme de loi de ma partie adverse, lequel alors trahira son client, en insinuant qu’il a la justice de son côté. La seconde manière est que mon homme de loi fasse paraître ma cause aussi injuste qu’il le pourra, en admettant que la vache appartient à mon adversaire ; et cette manœuvre, habilement exécutée, gagnera certainement la faveur de la cour. Maintenant il faut que Votre Honneur sache que ces juges sont des personnes nommées pour décider de tous les litiges touchant les propriétés, aussi bien que pour faire le procès des criminels, qu’ils sont pris parmi les hommes de loi les plus déliés, lorsqu’il s sont devenus vieux ou paresseux. Or, comme ils ont été toute leur vie prévenus contre la vérité et l’équité, ils se trouvent si bien dans la fatale nécessité de favoriser la fraude et le parjure que j’en ai vu refuser une grosse somme de la partie du côté de laquelle était le droit, plutôt que de faire injure à la faculté dont ils sont membres en faisant quelque chose d’antipathique à leur nature ou à leurs fonctions.

« C’est une maxime parmi ces hommes de loi que tout ce qui a été fait auparavant peut légalement se faire de nouveau ; par conséquent, ils prennent tout spécialement soin d’enregistrer toutes les décisions rendues autrefois contre la justice ordinaire et contre la raison commune du genre humain. C’est là ce qu’ils produisent, sous le nom de précédents, comme des autorités justifiant les opinions les plus iniques ; et le juge ne manque jamais de rendre un arrêt conforme.
« En plaidant, ils évitent soigneusement d’entrer dans les mérites de la cause ; mais ils sont bruyants, violents, fastidieux, insistant sur toutes les circonstances qui ne vont pas au fait. Par exemple, dans le cas que nous avons déjà supposé, jamais ils ne chercheront à savoir quel titre ou quel droit mon adversaire a sur ma vache ; mais ils rechercheront si ladite vache est rouge ou noire, si ses cornes sont longues ou courtes, si le champ où elle paît est rond ou carré, si on la trait à la maison ou dehors, à quelles maladies elle est sujette, et autres choses semblables ; après quoi ils consultent les précédents, ajournent la cause de délai en délai, et, au bout de dix, vingt ou trente ans, arrivent à une décision.
« Il faut également observer que cette compagnie a un argot ou jargon qui lui est propre, qu’aucun mortel ne peut entendre, et dans lequel sont écrites toutes leurs lois qu’ils mettent un soin spécial à multiplier. Ils ont ainsi entièrement bouleversé l’essence même de la vérité et du mensonge, du juste et de l’injuste ; si bien qu’il faudra trente ans pour décider si le champ que m’ont laissé six générations d’ancêtres appartient à moi, ou à un étranger à trois cents milles de là.
« Dans les procès de gens accusés de crimes contre l’État, la méthode est bien plus courte et recommandable : le juge commence par envoyer sonder les dispositions de ceux qui sont au pouvoir, après quoi il lui est facile de pendre ou de sauver un criminel, tout en conservant strictement toutes les formes de la loi. »
Ici mon maître intervint, disant qu’il était déplorable que des êtres doués de capacités intellectuelles aussi prodigieuses que celles que devaient certainement avoir ces hommes de loi, d’après la description que je donnais d’eux, ne fussent pas plutôt encouragés à être pour les autres des professeurs de sagesse et de savoir. Je répondis à Son Honneur, en lui assurant que sur tous les points en dehors de leur métier c’étaient d’ordinaire les gens les plus ignorants et les plus stupides de leur génération, les plus insignifiants dans la conversation ordinaire, ennemis déclarés de toute science et de toute instruction, et aussi disposés à pervertir la raison commune du genre humain sur tout autre sujet que sur ce qui regarde leur profession.


CHAPITRE VI
Suite de l’état de l’Angleterre sous la reine Anne. — Caractère d’un premier ministre d’État dans les cours de l’Europe.
MON maître essayait inutilement de comprendre quels motifs pouvaient pousser cette race d’hommes de loi à s’ingénier, à s’inquiéter et à se fatiguer pour s’engager dans une confédération d’injustice dans le seul but de nuire à leurs semblables ; il ne pouvait pas davantage entendre ce que je voulais dire quand je disais qu’ils le faisaient pour un salaire. A ce sujet, j’eus beaucoup de peine à lui expliquer l’usage de l’argent monnayé, les matières dont on le fait, et la valeur des métaux, ainsi qu’à lui faire comprendre que, lorsqu’un Yahoo était en possession d’une grande provision de cette substance précieuse, il était en mesure d’acheter tout ce dont il avait envie, les habits les plus élégants, les maisons les plus magnifiques, de grandes étendues de terre, les mets et les breuvages les plus coûteux, et qu’il pouvait choisir parmi les plus belles femmes. Aussi, continuai-je, puisque l’argent seul est capable d’accomplir toutes ces merveilles, nos Yahoos pensent qu’ils ne peuvent jamais en avoir assez à dépenser ou à économiser, suivant qu’ils se trouvent portés par leur inclination naturelle à la profusion ou à l’avarice. J’ajoutai que le riche jouissait des labeurs du pauvre, que celui-ci était au premier dans les proportions de mille à un, et que chez nous, la masse du peuple était forcée de vivre misérablement en travaillant tous les jours pour un mince salaire, afin d’en faire vivre un petit nombre dans l’abondance.Je m’étendis beaucoup sur ces points et sur beaucoup d’autres dans le même sens. Mais Son Honneur ne s’y retrouvait pas encore, car il partait de cette supposition que tous les animaux ont droit à une part des productions de la terre et spécialement ceux qui gouvernent les autres. Aussi me pria-t-il de lui faire savoir ce qu’étaient ces mets coûteux, et comment il arrivait que quelqu’un de nous en manquât. Sur ce, je lui en énumérai toutes les sortes qui me vinrent en tête, avec les différentes manières de les préparer, ce qui ne pouvait se faire qu’en envoyant par mer des vaisseaux dans toutes les parties du monde pour y chercher des liqueurs à boire, ou des sauces, ou d’innombrables autres commodités. Je lui assurai qu’il fallait faire au moins trois fois le tour de ce globe terrestre tout entier avant qu’une de nos femelles yahoos de la haute classe pût avoir son déjeuner, ou une tasse pour le verser dedans. Ce devait alors être nécessairement, dit-il, un pays misérable que celui qui ne fournissait pas de quoi nourrir ses habitants. Mais ce qui l’étonnait surtout, c’était que des étendues de terrain aussi vastes que je les décrivais fussent complètement dépourvues d’eau douce, et que la population se trouvât dans la nécessité d’envoyer outre-mer pour avoir de quoi boire. Je répliquai que l’Angleterre — le lieu bien-aimé de ma naissance — produit, suivant des calculs exacts, une quantité de nourriture triple de celle que ses habitants sont capables de consommer, ainsi que des liqueurs extraites de grains ou exprimées de certains fruits, lesquelles font d’excellente boisson ; et de même pour toutes les commodités de la vie. Mais, afin de satisfaire le luxe et l’intempérance des mâles et la vanité des femelles, nous envoyons la plus grande partie de nos produits de première nécessité dans d’autres pays, d’où, en retour, nous rapportons des éléments de maladies, de folie et de vice pour les répandre parmi nous. Il s’ensuit nécessairement que de grandes quantités de nos compatriotes sont obligés de chercher à vivre en mendiant, volant, dérobant, filoutant, s’entremettant, flattant, subornant, se parjurant, forgeant, jouant, mentant, rampant, fanfaronnant, votant, écrivaillant, astrologuant, empoisonnant, se prostituant, cafardant, diffamant, philosophant, et en se livrant à d’autres occupations semblables ; tous termes que j’avais beaucoup de peine à lui faire comprendre.
« On n’importe pas chez nous le vin des pays étrangers, continuai-je, afin de suppléer au manque d’eau ou d’autres boissons, mais parce que c’est une espèce de liquide qui nous rend gais en nous mettant hors de notre bon sens, qui chasse toutes les pensées mélancoliques, engendre dans le cerveau des imaginations extravagantes, relève nos espérances et bannit nos craintes, suspend pour un temps toutes les fonctions de la raison et nous prive de l’usage de nos membres, jusqu’ à ce que nous tombions dans un profond sommeil ; il faut pourtant avouer qu’on se réveille toujours malade et abattu, et que l’usage de cette liqueur nous remplit de maladies et rend notre existence malheureuse et courte.
« Mais, en dehors de tout ceci, la masse de notre population s’entretient en fournissant aux riches, ou en se fournissant les uns aux autres, les nécessités et les commodités de la vie. Par exemple, lorsque je suis chez moi et habillé comme je dois l’être, je porte sur le corps le travail de cent industriels ; la construction et l’ameublement de ma maison en emploient autant, et il en faut cinq fois plus pour ma femme. »
J’allais lui parler d’une autre espèce de gens qui gagnent leur vie en soignant les malades, car j’avais, en plusieurs occasions, raconté à Son Honneur que beaucoup des hommes de mon équipage étaient morts de maladies. Mais ici ce ne fut qu’avec la plus grande difficulté que je l’amenai à saisir le sens de ce que je disais. Il pouvait aisément concevoir qu’un Houyhnhnm devînt faible et lourd quelques jours avant sa mort, ou que, par quelque accident, il se blessât un membre ; mais que la nature, qui fait toutes les choses à la perfection, permît qu’aucune douleur s’engendrât dans nos corps, voilà ce qu’il croyait impossible ; et il désirait savoir la raison d’un si inexplicable fléau.

Je lui dis que nous nous nourrissions de mille choses qui opéraient des effets contraires ; que nous mangions quand nous n’avions pas faim, et buvions sans y être provoqués par la soif ; que nous passions des nuits entières à nous abreuver de liqueurs fortes, sans rien manger, ce qui nous disposait à la paresse, nous enflammait le corps et précipitait ou empêchait notre digestion ; que les Yahoos femelles prostituées gagnaient une certaine maladie qui engendrait la pourriture de ceux qui s’abandonnaient à leurs embrassements ; que cette maladie et beaucoup d’autres se propageaient du père au fils, de sorte que des quantités d’enfants apportaient en venant au monde des maladies compliquées ; qu’on n’en finirait pas si l’on voulait donner la liste de tous les maux auxquels le corps humain est sujet, car il n’y en a pas moins de cinq ou six cents, répartis sur chaque membre et sur chaque articulation ; en un mot, toutes les parties extérieures ou intérieures ont des affections qui leur sont propres. Pour y remédier, il y a chez nous une sorte de gens élevés dans la profession, ou la prétention, de guérir les malades. Et, comme j’avais quelque talent dans cette faculté, j’allais, par gratitude envers Son Honneur, lui faire connaître tout le mystère de la méthode suivant laquelle ils procèdent.

Leur point fondamental est que toutes les maladies viennent de réplétion : d’où ils concluent qu’une grande évacuation du corps est nécessaire, soit par la voie naturelle, soit en haut, par la bouche. Leur première préoccupation est donc de faire avec des herbes, des minéraux, des gommes, des huiles, des écailles, des sels, des jus, des algues, des excréments, des écorces d’arbre, des serpents, des crapauds, des grenouilles, des araignées, de la chair et des os d’hommes morts, des oiseaux, des bêtes et des poissons, une composition aussi abominable, nauséabonde et détestable à l’odorat et au goût qu’ils peuvent l’imaginer, composition que l’estomac rejette immédiatement avec dégoût ; et c’est ce qu’ils appellent un vomitif. Ou bien, ils nous commandent de prendre par l’orifice supérieur ou inférieur — suivant que le médecin se trouve disposé ce jour-là — une médecine sortie de la même officine, avec quelques ingrédients empoisonnés en plus et également désagréable et répugnante aux intestins, laquelle, en relâchant le ventre, entraîne tout avec elle ; et c’est ce qu’ils appellent une purge, ou un clystère. Car la nature — ainsi raisonnent les médecins — ayant destiné l’orifice antérieur supérieur à la seule intromission des solides et des liquides, et l’orifice postérieur inférieur aux déjections, ces artistes, considérant ingénieusement qu’en toute maladie la nature est violemment jetée hors de son assiette, pensent que, pour l’y remettre, le corps doit être traité d’une manière directement opposée, en intervertissant l’usage de chaque orifice, introduisant de force des solides et des liquides dans l’anus, et faisant servir la bouche aux évacuations.
Mais, outre les maladies réelles, nous sommes sujets à beaucoup d’autres qui ne sont qu’imaginaires, et pour lesquelles les médecins ont inventé des cures imaginaires aussi. Elles ont leurs noms particuliers et ont également des drogues qui leur sont propres, et c’est de ces maladies que nos Yahoos femelles sont toujours attaquées.
Une chose de grande valeur parmi la tribu des médecins, c’est l’habileté dans le pronostic, en quoi ils se trompent rarement : leurs prédictions, dans le cas des maladies réelles, annoncent généralement la mort, laquelle est toujours en leur pouvoir, tandis que la guérison ne l’est pas ; aussi, au premier symptôme inattendu d’amélioration, s’ils ont prononcé leur sentence, ils savent fort bien, plutôt que de se laisser accuser d’être des faux prophètes, démontrer leur sagacité au monde en administrant à propos au patient la dose qui lui convient.
Ils sont aussi d’une utilité toute spéciale aux maris et aux femmes fatigués de leur moitié, aux fils aînés, aux principaux ministres d’État, et souvent aux princes.
J’avais déjà, à l’occasion, discouru avec mon maître de la nature du gouvernement en général, et particulièrement de notre excellente constitution, à juste titre la merveille et l’envie du monde entier. Mais ayant accidentellement parlé d’un ministre d’État, il m’ordonna quelque temps après de lui apprendre quelle sorte de Yahoo je désignais particulièrement par cette appellation.
« Un premier ou principal ministre d’État, lui dis-je, qui est le personnage que j’avais l’intention d’indiquer, est une créature entièrement exempte de joie et de douleur, d’amour et de haine, de pitié et de colère ; du moins ne met-il en jeu d’antre passion qu’un violent désir de richesse, de pouvoir et de titres. Il applique ses paroles à tous les usages, excepté à l’expression de sa pensée. Il ne dit jamais une vérité qu’avec l’intention que vous la preniez pour un mensonge, ni un mensonge qu’avec le dessein que vous le preniez pour une vérité. Ceux dont il parle le plus mal par derrière sont dans le plus sûr chemin de l’avancement ; et, s’il se met à faire votre éloge aux autres ou à vous-même, dès ce jour vous êtes perdu. La pire chose que vous puissiez recevoir de lui est une promesse, surtout quand elle est confirmée d’un serment : après cela, le sage se retire et abandonne tout espoir.
« Il y a trois méthodes par lesquelles un homme peut s’élever à être premier ministre. La première est de savoir se servir avec prudence d’une femme, d’une fille ou d’une sœur ; la seconde est de trahir ou de battre souterrainement en brèche son prédécesseur ; et la troisième est de déployer, dans les assemblées publiques, une ardeur furieuse contre les corruptions de la cour. Mais un prince sage emploie plus volontiers ceux qui pratiquent la dernière de ces méthodes ; car de tels fanatiques se montrent toujours les plus obséquieux et les plus soumis à la volonté et aux passions de leur maître. Ces ministres, ayant toutes les charges à leur disposition, se maintiennent au pouvoir en corrompant la majorité du sénat ou du grand conseil ; et enfin, par un expédient appelé bill d’indemnité — dont je lui expliquai la nature, — ils se garantissent de toute reddition de comptes pour l’avenir et se retirent de la vie publique, chargés des dépouilles de la nation.

« Le palais du premier ministre est une pépinière où d’autres s’élèvent pour le même métier. Les pages, les laquais et le portier, en imitant leur maître, deviennent des ministres d’État dans leurs différentes sphères et apprennent à exceller dans les trois principaux éléments de la profession, l’insolence, le mensonge et la corruption. En conséquence, ils ont une cour subalterne formée de personnes du plus haut rang, et parfois, à force de dextérité et d’impudence, ils arrivent, degré par degré, à être les successeurs de leur maître.

« Le premier ministre est ordinairement gouverné par une courtisane sur le retour, ou par un valet favori, lesquels sont les canaux par où passent toutes les grâces, et que l’on peut proprement appeler, en dernier ressort, les gouverneurs du royaume. »
Un jour, mon maître m’ayant entendu, dans la conversation, faire mention de la noblesse de mon pays, eut la bonté de me faire un compliment que je ne pouvais prétendre mériter. Il était sûr, me dit-il, que je devais descendre de quelque noble famille, parce que je surpassais de beaucoup en forme, en couleur et en propreté tous les Yahoos de sa contrée, quoique je parusse manquer de force et d’agilité, ce qu’il fallait attribuer à ma façon de vivre différente de celle de ces autres brutes ; et qu’en outre, j’étais non seulement doué de la faculté de la parole, mais aussi de quelques rudiments de raison à un degré tel que, parmi toutes ses connaissances, je passais pour un prodige.
Il me fit observer que, chez les Houyhnhnms, les blancs, les alezans et les gris de fer n’avaient pas les formes si parfaites que les bais, les gris pommelés et les noirs ; qu’ils ne naissaient pas non plus avec les mêmes facultés intellectuelles ni avec la même aptitude à les cultiver ; et qu’en conséquence ils se perpétuaient dans des conditions serviles, sans jamais aspirer à rivaliser avec la race supérieure, ce qui, en ce pays, serait regardé comme monstrueux et contre nature.
Je témoignai à Son Honneur ma très humble reconnaissance pour la bonne opinion qu’il lui plaisait de concevoir de moi, mais je l’assurai en même temps que ma naissance était très basse, descendant de simples et honnêtes parents qui eurent juste le moyen de me donner une éducation passable ; que la noblesse parmi nous était tout à fait différente de l’idée qu’il s’en faisait ; que nos jeunes nobles sont nourris dès leur enfance dans la paresse et dans le luxe ; qu’aussitôt que l’âge le leur permet, ils consument leur vigueur et contractent d’odieuses maladies avec des femelles débauchées, et, lorsque leurs fortunes sont presque dévorées, épousent — pour l’argent seulement — quelque femme de naissance médiocre, laide et malsaine, qu’ils haïssent et méprisent. Les rejetons de mariages semblables sont généralement des enfants scrofuleux, noués ou difformes ; de cette façon la famille ne dure guère au delà de trois générations, à moins que la femme n’ait soin de se pourvoir d’un mâle vigoureux parmi ses voisins ou ses domestiques, afin d’améliorer et de perpétuer la race. Un corps faible et maladif, une figure maigre, un teint terreux, telles sont les véritables marques d’un sang noble, et un air de santé robuste est si déshonorant chez un homme de qualité que le monde en conclut que son vrai père a été un groom ou un cocher. Les imperfections de son esprit sont en proportion de celles de son corps ; c’est un composé de bile, de sottise, d’ignorance, de caprice, de sensualité et d’orgueil.
Sans le consentement de cet illustre corps de la noblesse, aucune loi ne peut être promulguée, rappelée ni changée ; et les nobles ont également le pouvoir de décider sur toutes nos propriétés, sans appel.


CHAPITRE VII
Grand amour de l’auteur pour son pays natal. — Observations de son maître sur la constitution et l’administration de l’Angleterre, telles que les a décrites l’auteur, avec des cas analogues et des comparaisons. — Observations de son maître sur la nature humaine.
LE lecteur est peut-être disposé à se demander comment je pouvais prendre sur moi de représenter si librement ma propre espèce chez une race de mortels qui n’étaient déjà que trop portés à concevoir la plus basse opinion du genre humain, à cause de ma complète ressemblance avec les Yahoos. Mais je dois ingénument confesser que les nombreuses vertus de ces excellents quadrupèdes, mises en regard des corruptions humaines, m’avaient si bien ouvert les yeux et élargi l’intelligence, que je commençais à voir les actions et les passions de l’homme sous un jour tout différent, et à penser que l’honneur de ma race ne valait ras la peine d’être ménagé. Il m’était, du reste, impossible de le faire devant une personne d’un esprit aussi pénétrant que mon maître, qui chaque jour me convainquait de mille défauts dont je n’avais pas auparavant la moindre idée, et que nous autres hommes n’aurions jamais comptés au nombre des infirmités humaines. J’avais aussi appris, à son exemple, à détester profondément tout mensonge et tout déguisement, et la vérité me paraissait si aimable que j’étais déterminé à lui sacrifier tout.Que le lecteur me permette d’être assez candide avec lui pour confesser qu’il y avait encore un motif beaucoup plus puissant à la liberté avec laquelle je représentais les choses. J’étais dans ce pays depuis moins d’un an, et j’avais déjà contracté un tel amour et une telle vénération pour les habitants que je formai la ferme résolution de ne jamais retourner parmi les hommes, mais de passer le reste de ma vie au milieu de ces admirables Houyhnhnms, dans la contemplation et la pratique de la vertu, à l’abri de tout mauvais exemple et de toute excitation au vice. Mais la fortune, ma perpétuelle ennemie, avait décrété qu’une si grande félicité ne devait pas m’échoir en partage. Cependant j’ai aujourd’hui quelque satisfaction à songer que, dans ce que je disais alors de mes compatriotes, j’atténuais leurs défauts autant que j’osais le faire devant un questionneur si pressant et si exact, et que sur chaque point je donnais le tour le plus favorable que la question comportât. Car enfin, quel est l’homme vivant qui ne soit bien dominé par ses préjugés et sa partialité envers le lieu de sa naissance ?
J’ai rapporté la substance de plusieurs conversations que je tins avec mon maître durant la plus grande partie du temps que j’eus l’honneur d’être à son service ; mais je dois dire que j’en ai omis, pour abréger, beaucoup plus qu’il n’y en a de relaté ici.
J’avais répondu à toutes ses questions et sa curiosité semblait tout à fait satisfaite, lorsqu’il m’envoya chercher un matin de bonne heure et m’ordonna de m’asseoir à quelque distance — honneur qu’il ne m’avait jamais fait auparavant. Il avait, me dit-il, considéré très sérieusement toute mon histoire, en tant qu’elle se rapportait à moi-même et à mon pays. Il nous regardait comme une sorte d’animaux auxquels, par un accident qu’il ne pouvait déterminer, était échue quelque petite dose de raison, dont nous ne faisions d’autre usage que d’augmenter par son moyen nos vices naturels et d’en acquérir de nouveaux que la nature ne nous avait pas donnés ; que nous nous désarmions nous-mêmes des quelques facultés qu’elle nous avait accordées ; que nous avions remarquablement réussi à multiplier nos besoins primitifs et que nous semblions passer notre existence entière à nous efforcer vainement de les satisfaire par nos inventions. Quant à moi, il était manifeste que je n’avais ni la force ni l’agilité d’un Yahoo ordinaire : je marchais malaisément sur mes pieds de derrière ; j’avais trouvé un moyen de rendre mes griffes inutiles et impropres à me défendre, et d’enlever de mon menton le poil qui était destiné à le protéger du soleil et des intempéries ; enfin, je ne pouvais ni courir rapidement, ni grimper aux arbres ; comme mes frères — c’est ainsi qu’il les appelait, — les Yahoos de son pays.
Nos institutions gouvernementales et légales, continua-t-il, sont évidemment dues à nos énormes lacunes en fait de raison, et par conséquent en fait de vertu ; car la raison seule suffit à gouverner une créature raisonnable. C’était donc là un caractère que nous ne pouvions avoir la prétention de revendiquer, même d’après la description que je lui avais faite de mes compatriotes, bien qu’il s’aperçût clairement qu’afin de les favoriser j’avais tenu cachés maints détails, et souvent dit ce qui n’était pas.
Il était encore confirmé dans son opinion parce qu’il remarquait que, de même que tous les traits de mon corps étaient analogues à ceux des autres Yahoos, si ce n’est dans des points à mon réel désavantage, comme la force, la rapidité, l’activité, mes griffes courtes et quelques autres détails auxquels la nature n’avait point de part ; de même la description que je lui avais donnée de notre manière de vivre, de nos mœurs et de nos actes dénotait une ressemblance aussi étroite dans nos dispositions morales. Les Yahoos, dit-il, sont connus pour se haïr les uns les autres, plus qu’ils ne haïssent aucune autre espèce d’animal ; et la raison qu’on assigne généralement à ce sentiment, c’est la laideur odieuse de leurs formes que chacun d’eux peut voir dans les autres, mais que nul ne voit en soi. Aussi s’était-il pris à penser que ce n’était pas chose contraire à la sagesse que de nous couvrir le corps et de nous cacher ainsi les uns aux autres beaucoup de nos défauts, lesquels seraient sans cela difficilement tolérables. Mais il voyait maintenant qu’il s’était trompé et que les querelles des brutes de son pays étaient dues aux mêmes causes que les nôtres, telles que je les lui avais exposées. Car, ajouta-t-il, si vous jetez au milieu de cinq Yahoos autant d’aliments qu’il en faudrait pour cinquante, au lieu de manger paisiblement, ils se prendront aux cheveux, chacun brûlant d’avoir le tout pour lui seul. Aussi un domestique est ordinairement occupé à les surveiller quand ils prennent leur nourriture dehors, et ceux qu’on garde à la maison sont attachés à distance convenable les uns des autres. Si une vache vient à mourir de vieillesse ou d’accident avant qu’un Houyhnhnm puisse la prendre pour ses propres Yahoos, ceux du voisinage viennent en troupeaux pour s’en saisir, et il s’ensuit alors une bataille telle que j’en avais décrit, avec des blessures terribles faites de part et d’autre par les griffes des combattants, bien qu’ils soient rarement capables de se tuer, faute d’instruments de mort commodes comme ceux que nous avons inventés. D’autres fois des batailles semblables se livrent entre les Yahoos de différentes localités voisines, sans aucune cause appréciable. Ceux d’un district guettent toutes les occasions de reprendre ceux du district limitrophe avant qu’ils soient préparés. Mais s’ils trouvent que leur projet est en mauvaise voie, ils reviennent chez eux, et, faute d’ennemis, s’engagent entre eux dans ce que j’avais appelé une guerre civile.

Dans certains champs de son pays il y a des pierres brillantes de différentes couleurs, que les Yahoos aiment passionnément ; et lorsque ces pierres sont enfoncées dans la terre, comme il arrive parfois, ils creusent avec leurs griffes pendant tout un jour pour les en arracher, puis ils les emportent et en font des tas qu’ils cachent dans leurs chenils, tout en regardant autour d’eux avec de grandes précautions, de peur que leurs camarades ne trouvent leur trésor. Mon maître n’avait jamais pu, dit-il, découvrir la raison de cet appétit contre nature, ni comment ces pierres pouvaient être d’une utilité quelconque à un Yahoo ; mais maintenant il croyait que cela pouvait venir de ce principe d’avarice que j’avais attribué au genre humain. Une fois, pour faire une expérience, il avait secrètement changé un de ces tas de pierres de la place où un de ses Yahoos l’avait enterré. Le sordide animal, ne trouvant plus son trésor, amena par ses bruyantes lamentations tout le troupeau sur le lieu, y hurla misérablement, puis se mit à mordre et à déchirer les autres ; il commença ensuite à languir et ne voulut ni manger, ni dormir, ni travailler, jusqu’à ce que l’ordre eût été donné à un serviteur, toujours secrètement, de reporter les pierres dans le même trou et de les y cacher comme auparavant. Lorsque le Yahoo les eut retrouvées, il recouvra immédiatement son courage et sa belle humeur ; mais il eut soin de les transporter dans une cachette plus sûre, et, depuis, il a toujours été un animal d’excellent service.

Mon maître m’assura en outre — et je l’avais remarqué moi-même — que dans les champs où abondent les pierres brillantes, il se livre très fréquemment les combats les plus acharnés, occasionnés par les perpétuelles attaques des Yahoos du voisinage.
C’est une chose commune, dit-il, que, lorsque deux Yahoos ont découvert une pierre de ce genre dans un champ et s’en disputent la possession, un troisième en profite et la leur enlève à tous les deux. Mon maître voulait absolument trouver dans ce fait quelque ressemblance avec nos procès civils ; en quoi je crus qu’il était dans l’intérêt de notre réputation de ne pas le détromper, car la façon de décider dont il parlait était beaucoup plus équitable que bien des arrêts rendus chez nous : en effet, le demandeur et le défendeur dans ce cas ne perdent jamais autre chose que la pierre en litige, tandis que nos cours de justice n’auraient jamais conclu le débat tant qu’il serait resté quelque chose à l’une ou à l’autre des parties.
Mon maître, continuant son discours, dit que rien ne rend les Yahoos plus odieusement dégoûtants que l’aveugle. appétit avec lequel ils dévorent tout ce qui se présente à eux, herbes, racines, baies, chair corrompue d’animaux, séparément ou mêlées ensemble. C’est un trait particulier de leur nature, qu’ils sont plus friands de ce qu’ils peuvent attraper par rapine ou par vol à une grande distance, que de la nourriture bien meilleure qu’on prépare pour eux à la maison. Si leur proie est très grosse, ils mangent jusqu’à être près de crever ; après quoi, la nature leur indique une certaine racine qui leur procure une évacuation générale.
Il y a aussi une autre espèce de racine, très juteuse, mais assez rare et difficile à trouver, que les Yahoos recherchent avec beaucoup d’avidité et qu’ils sucent avec un grand plaisir. Elle produit chez eux à peu près les mêmes effets que le vin a sur nous. Elle les fait tantôt s’embrasser, tantôt se déchirer les uns les autres ; ils hurlent, grimacent, bavardent, chancellent, tombent et s’endorment dans la boue.
J’avais déjà remarqué que les Yahoos étaient les seuls animaux de ce pays sujets à des maladies, et encore ces maladies sont-elles moins nombreuses que celles des chevaux chez nous ; elles proviennent, non pas de mauvais traitements endurés par eux, mais de la saleté et de la voracité de ces ignobles brutes. Il n’y a dans la langue qu’un terme commun pour ces maladies, lequel est emprunté au nom même de la bête : on les appelle hnea-yahoo, le mal du Yahoo, et le remède prescrit est une mixture de leur fumier et de leur urine qu’on enfonce de force dans la gorge du malade. J’ai souvent su depuis que ce remède avait été administré avec succès, et je le recommande ici avec confiance à mes concitoyens, dans un but d’intérêt public, comme un spécifique admirable contre toutes les maladies provenant de pléthore.
Quant aux lettres, au gouvernement, aux arts, aux manufactures et autres choses semblables, mon maître avouait qu’il ne pouvait trouver que peu ou point de ressemblance entre les Yahoos de son pays et ceux du nôtre. Il ne voulait, d’ailleurs, que constater le degré de parenté qu’il y avait dans nos natures. Il avait bien entendu certains Houyhnhnms observateurs dire que dans la plupart des troupeaux se trouve une espèce de Yahoo directeur, — de même que chez nous il y a généralement dans un parc quelque cerf dirigeant ou chef de troupeau, — lequel est toujours plus difforme de corps et plus malfaisant de caractère que tous les autres. Ce chef a d’ordinaire un favori aussi semblable à lui qu’il le peut trouver, dont l’emploi consiste à lécher les pieds et les fesses de son maître et à conduire les Yahoos femelles à son chenil ; services dont il est récompensé de temps en temps par un morceau de chair d’âne. Ce favori est haï de tout le troupeau, et, par suite, se tient toujours, pour se protéger, près de la personne de son chef. Il garde d’ordinaire ses fonctions jusqu’ à ce qu’un plus mauvais que lui se rencontre ; mais dès l’instant qu’il est mis de côté, tous les Yahoos du district, jeunes et vieux, mâles et femelles, son successeur en tête, arrivent en corps et le couvrent de la tête aux pieds de leurs excréments dont ils se déchargent sur lui. « Mais, ajouta mon maître, jusqu’à quel point ceci est applicable à vos cours, à vos favoris et à vos ministres d’État, vous pouvez en juger mieux que moi. »
Je n’osai pas répondre à cette insinuation maligne, qui abaissait l’intelligence humaine au-dessous de la sagacité d’un chien courant ordinaire, lequel a assez de jugement pour distinguer et suivre la voix du chien le plus habile de la meute, sans jamais se tromper.
Mon maître me dit encore qu’il y avait chez les Yahoos certaines particularités remarquables qu’il ne m’avait pas entendu citer, ou dont j’avais à peine fait une légère mention, dans les détails que je lui avais donnés sur la race humaine. Ces animaux, dit-il, ont, comme les autres brutes, leurs femelles en commun ; mais ils en diffèrent en ce que la Yahoo admet le mâle pendant qu’elle est pleine, et que les mâles se querellent et se battent avec les femelles aussi sauvagement qu’entre eux ; pratiques qui, l’une et l’autre, prouvent un degré d’infâme brutalité tel qu’aucune autre créature sensible n’y est encore arrivée.
Une autre chose qui l’étonnait dans les Yahoos, c’était leur étrange disposition à la saleté et à l’ordure, tandis qu’il semble y avoir un amour naturel de la propreté chez tous les autres animaux. Pour les deux premières accusations, je fus bien aise de les laisser passer sans réponse, car je n’avais pas un mot à dire pour défendre mon espèce, ce que j’aurais certainement fait sans cela en suivant ma propre inclination. Mais j’aurais aisément pu laver l’espèce humaine de l’imputation de singularité sur le dernier point, s’il y avait eu — malheureusement pour moi, il n’y en avait pas — des cochons dans ce pays : bien que ces quadrupèdes soient peut-être plus gentils que les Yahoos, ils ne sauraient en justice — c’est du moins mon humble opinion — prétendre à plus de propreté ; et Son Honneur lui-même l’aurait reconnu s’il avait vu leur dégoûtante manière de se nourrir, et leur habitude de se vautrer et de dormir dans la fange.
Mon maître me cita aussi une autre particularité que ses serviteurs avaient découverte chez plusieurs Yahoos, et qui, pour lui, était tout à fait inexplicable. Parfois fantaisie prenait à un Yahoo de se retirer dans un coin, de s’y coucher, d’y hurler, d’y gémir et de repousser tout ce qui l’approchait, bien qu’il fût jeune et gras, qu’il ne manquât ni de nourriture ni d’eau, et que les domestiques n’eussent aucune idée de ce qui pouvait le faire souffrir. Le seul remède qu’ils avaient trouvé était de l’assujettir à un travail pénible, ce qui le faisait infailliblement revenir à son état normal. Je ne dis rien à cela, à cause de ma partialité pour ma propre espèce, et cependant je découvrais évidemment là les véritables germes du spleen qui ne s’empare que des gens oisifs, luxueux et riches, que je me chargerais bien de guérir si l’on pouvait les contraindre à subir le même régime.

Son Honneur avait encore remarqué que souvent une femelle yahoo se tenait derrière un tertre ou un buisson, pour regarder passer les jeunes mâles, se montrant un peu, puis se cachant, et faisant force gestes et grimaces grotesques. On avait observé que, dans ces moments, elle avait une odeur très repoussante. Si quelqu’un des mâles s’avançait, elle se retirait lentement, regardant souvent derrière elle, et courait, avec de faux semblants de frayeur, dans quelque endroit commode où elle savait que le mâle la suivrait.
D’autres fois, si une femelle inconnue venait parmi eux, deux ou trois de son sexe s’approchaient d’elle, la dévisageaient, bavardaient, grimaçaient, la flairaient partout, et finalement se détournaient avec des gestes qui semblaient exprimer le mépris et le dédain.
Mon maître pouvait bien raffiner un peu dans les hypothèses qu’il tirait de ce qu’il avait observé lui-même ou de ce que les autres lui avaient dit ; néanmoins, je ne pouvais m’empêcher de songer, avec quelque stupéfaction et beaucoup de chagrin, que les rudiments de la débauche, de la coquetterie, de la médisance et du scandale se trouvaient instinctivement dans le genre féminin.
Je m’attendais à tout moment à ce que mon maître accusât les Yahoos de ces appétits antinaturels, si communs parmi nous chez les deux sexes. Mais il paraît que la nature n’a pas été une institutrice assez experte, et que ces plaisirs plus polis sont exclusivement les productions de l’art et de la raison dans notre partie du globe.


CHAPITRE VIII
L’auteur donne divers détails caractéristiques sur les Yahoos. — Grande vertu des Houyhnhnms. — Éducation et exercices de la jeunesse. — Leur assemblée générale.
JE devais comprendre la nature humaine beaucoup mieux que, suivant mes suppositions, mon maître n’était capable de le faire ; aussi m’était-il facile d’appliquer à moi-même et à mes compatriotes les traits qu’il donnait aux Yahoos ; et je crus que je pourrais, par mes propres observations, pousser plus loin ce genre de découvertes. En conséquence, je priai souvent Son Honneur de me laisser aller parmi les troupeaux des Yahoos du voisinage ; à quoi il consentait toujours très gracieusement, parfaitement convaincu qu’il était que ma haine pour ces brutes m’empêcherait toujours d’être corrompu par elles. Son Honneur avait donné l’ordre à un de ses domestiques, un vigoureux bidet alezan, très honnête et d’excellente nature, de me servir de garde. Sans sa protection, je n’aurais pas osé risquer de telles aventures. J’ai déjà dit au lecteur comment ces odieux animaux m’avaient tourmenté lors de mon arrivée ; et, depuis, je faillis trois ou quatre fois tomber entre leurs griffes, lorsqu’il m’arrivait de m’écarter à quelque distance sans mon coutelas. J’ai des raisons de croire qu’ils avaient l’idée que j’étais un individu de leur espèce, ce à quoi j’aidais souvent en relevant mes manches et en étalant à leur vue mes bras et ma poitrine nus, lorsque mon défenseur était avec moi. Dans ces occasions, ils s’approchaient autant qu’ils l’osaient, et imitaient mes actions à la manière des singes, mais toujours avec de grandes marques de haine ; c’est ainsi qu’un hibou apprivoisé, affublé d’un bonnet et de chaussettes, est toujours poursuivi par ceux qui sont sauvages lorsqu’il lui arrive de se trouver parmi eux.
Ils sont d’une prodigieuse agilité dès leur petite enfance. Cependant j’attrapai une fois un jeune mâle de trois ans et je m’efforçai par toutes sortes de marques de tendresse de le rassurer ; mais le petit démon se mit à brailler, à égratigner et à mordre avec une telle violence que je dus le laisser aller. Il était grand temps, car toute une troupe de vieux animaux arrivèrent au bruit ; mais voyant que le petit n’avait pas de mal, — puisqu’il s’était enfui en courant, et que mon bidet alezan était près de moi, ils n’osèrent pas approcher. Je remarquai que la chair de cette jeune bête sentait très fort, et que l’odeur tenait le milieu entre celle d’une belette et d’un renard, si ce n’est qu’elle était beaucoup plus désagréable. J’oubliais une autre circonstance — peut-être le lecteur me pardonnerait-il de l’omettre tout à fait : — pendant que je tenais dans mes mains cette odieuse vermine, elle répandit partout sur mes habits ses sales excréments jaunes et liquides. Heureusement qu’il y avait tout près un petit ruisseau, où je me lavai et me nettoyai de mon mieux. Cependant je n’osai me présenter à mon maître avant d’avoir suffisamment pris l’air. D’après ce que je pus découvrir, les Yahoos semblent être les moins éducables de tous les animaux : jamais ils n’ont plus de talent qu’il n’en faut pour tirer ou porter des fardeaux. Mon avis est, néanmoins, que ce défaut vient principalement d’un caractère pervers et rétif. Car ils sont rusés, malins, traîtres et vindicatifs. Ils sont forts et hardis, mais d’un cœur lâche, et par conséquent insolents, abjects et cruels. On remarque que ceux des deux sexes dont le poil est rouge sont plus libidineux et plus malfaisants que les autres, qu’ils surpassent aussi beaucoup en force et en activité.

Les Houyhnhnms gardent les Yahoos dont ils se servent dans des cabanes non loin de leur maison ; mais les autres sont envoyés dans des champs où ils déterrent les racines, mangent différentes espèces d’herbes, cherchent des charognes, ou, quelquefois, prennent des belettes et des luhimuhs, — sorte de rat sauvage, — qu’ils dévorent avec avidité. La nature leur a appris à creuser avec leurs ongles des trous profonds dans le flanc d’un terrain en pente. Ils y demeurent isolés ; seulement, les terriers des femelles sont plus grands et capables de contenir deux ou trois petits.
Dès leur enfance ils nagent comme des grenouilles, et ils peuvent rester longtemps sous l’eau, où ils prennent souvent du poisson que les femelles portent chez elles à leurs petits. A cette occasion, j’espère que le lecteur me pardonnera de rapporter une étrange aventure.
Étant dehors, un jour, avec le bidet alezan, et le temps étant excessivement chaud, je le priai de me laisser baigner dans la rivière qui était proche. Il y consentit, et aussitôt je me mis entièrement nu et entrai doucement dans le courant. Il arriva qu’une jeune Yahoo femelle, qui se tenait derrière un tertre, vit toute l’opération. Enflammée de désirs, nous le conjecturâmes du moins, l’alezan et moi, elle vint en courant de toutes ses forces et sauta dans l’eau, à cinq yards de l’endroit où je me baignais. Je n’eus jamais de ma vie si terrible peur. Le bidet paissait à quelque distance, sans soupçonner aucun danger. Elle m’embrassa de la plus dégoûtante manière. Je criai aussi haut que je pus, et le bidet accourut au galop. Elle lâcha prise alors, mais bien à contre-cœur, et sauta sur le bord opposé, où elle se tint, me regardant et hurlant, pendant tout le temps que je remis mes habits.
Ce fut un sujet d’amusement pour mon maître et sa famille, en même temps qu’une cause de mortification pour moi. Car je ne pouvais plus nier maintenant que je ne fusse un Yahoo dans tous mes membres et dans tous mes traits, puisque les femelles avaient un penchant naturel pour moi, comme pour un individu de leur espèce ; d’ailleurs, les poils de cette bête n’étaient pas de couleur rouge — ce qui aurait pu en quelque façon excuser un appétit aussi irrégulier ; — mais ils étaient aussi noirs que la prunelle sauvage, et sa physionomie était loin d’être aussi hideuse que celle de ses congénères : je pense qu’elle ne pouvait pas avoir plus de onze ans.
Comme je suis resté trois ans dans ce pays, je suppose que le lecteur attend de moi que je lui donne, comme font les autres voyageurs, quelques détails sur les mœurs et les coutumes des habitants ; et c’était là, en effet, ce qui faisait le principal objet de mes études.
Ces nobles Houyhnhnms sont doués par la nature d’une disposition générale à toutes les vertus et n’ont ni notion ni idée du mal chez une créature raisonnable ; aussi leur grand principe est-il de cultiver la raison et de se laisser absolument gouverner par elle. Et la raison n’est pas chez eux une chose problématique, comme chez nous où l’on peut discuter plausiblement pour ou contre la question ; mais elle les frappe d’une conviction immédiate ; comme elle doit le faire, d’ailleurs, là où elle n’est pas mélangée, obscurcie ou effacée par la passion et l’intérêt. Je me rappelle que ce ne fut qu’avec la plus grande difficulté que j’amenai mon maître à comprendre le sens du mot opinion, et comment une question pouvait être discutable. Et, en effet, la raison leur enseigne à affirmer et à nier seulement lorsqu’ils sont certains ; pour ce qui est en dehors de leur connaissance, ils ne peuvent faire ni l’un ni l’autre. C’est ainsi que les controverses, les contestations, les disputes et l’opiniâtreté dans les propositions fausses ou douteuses sont des maux inconnus parmi les Houyhnhnms. De la même manière, lorsque je lui expliquais nos différents systèmes de philosophie de la nature, il riait de ce qu’une créature prétendant à la raison se targuât de connaître les conjectures des autres, et cela en des matières où cette connaissance, même si elle était certaine, ne pourrait être d’aucune utilité. En quoi il s’accordait entièrement avec les sentiments de Socrate, tels que Platon les exprime ; et je fais cette remarque comme étant le plus bel hommage que je puisse rendre à ce prince des philosophes. J’ai souvent songé depuis aux ravages qu’une telle doctrine ferait dans les bibliothèques de l’Europe, et à tous les sentiers que le monde se verrait fermés pour aller à la gloire.
L’amitié et la bienveillance sont les deux principales vertus chez les Houyhnhnms ; et elles ne se limitent pas à des individus particuliers, mais elles s’étendent universellement sur la race tout entière. Ainsi un étranger de la partie la plus reculée du pays est traité sur le même pied que le voisin le plus proche ; et, partout où il va, il se regarde comme chez lui. Ils observent la décence et la civilité avec la plus grande rigueur ; mais ils ignorent absolument la cérémonie. Ils n’ont pas de tendresse de cœur pour leurs poulains ou pouliches ; mais le soin qu’ils prennent de leur éducation leur est entièrement dicté par la raison. Je remarquai même que mon maître montrait la même affection aux enfants de son voisin qu’aux siens propres. Ils soutiennent que la nature leur enseigne à aimer l’espèce tout entière, et que c’est la raison seule qui fait des distinctions de personnes, là où il y a un degré supérieur de vertu.
Lorsque les mères de famille houyhnhnms ont mis au monde un enfant de chaque sexe, elles n’ont plus de rapports avec leurs époux, excepté si elles perdent un de leurs rejetons par quelque accident, ce qui arrive rarement. En ce cas, ils se rapprochent de nouveau. Lorsqu’un accident semblable arrive à une personne dont la femme a passé l’âge d’être grosse, quelque autre couple lui donne un de ses poulains, et ces deux époux se fréquentent alors de nouveau jusqu’à ce que la mère soit enceinte. Ces précautions sont nécessaires pour empêcher le pays d’être trop chargé de population. Mais la race des Houyhnhnms subalternes, élevés pour la domesticité, n’est pas aussi rigoureusement limitée sur ce point. On leur permet de produire trois individus de chaque sexe, pour servir dans les familles nobles.
Pour leurs mariages, ils apportent un soin scrupuleux à choisir des couleurs qui ne produisent pas, par le croisement, un mélange désagréable. C’est la force qu’on estime surtout chez le mâle, et la beauté chez la femelle, non au point de vue de l’amour, mais pour préserver la race de décadence ; car, s’il arrive qu’une femelle soit remarquablement forte, on lui choisit un époux qui soit beau.

La cour, l’amour, les cadeaux, les dots, les douaires n’ont aucune place dans leurs pensées ; il n’y a pas même de termes dans leur langue pour exprimer tout cela. Le jeune couple se rencontre et s’unit, simplement parce qu’ainsi l’ont voulu leurs parents et leurs amis. Ils le voient faire chaque jour, et ils considèrent cela comme un des actes nécessaires d’un être raisonnable. Mais on n’a jamais entendu parler de la violation du mariage, ni d’aucune autre action contraire à la chasteté, et les époux passent leur vie dans la même amitié et la même bienveillance mutuelle qu’ils portent à tous ceux de leur espèce avec lesquels ils se trouvent en relation, sans jalousie, sans tendresse, sans querelle, ni mécontentement.
Leur méthode d’éducation pour la jeunesse des deux sexes est admirable et mérite grandement que nous l’imitions. On ne permet pas aux jeunes gens de toucher à un grain d’avoine, excepté à certains jours, avant l’âge de dix-huit ans ; de même pour le lait, qu’ils ne goûtent que très rarement. En été, ils broutent deux heures le matin et deux heures le soir, règle que leurs parents observent comme eux. Mais les domestiques n’ont que la moitié de ce temps, et on porte à la maison une grande partie de l’herbe qui leur est destinée pour qu’ils la mangent aux heures qu’ils peuvent le plus commodément prendre sur leurs occupations.
La tempérance, l’habitude du travail, de l’exercice et de la propreté sont des choses également prescrites aux jeunes gens des deux sexes. Mon maître trouvait que c’était une monstruosité chez nous de donner aux femelles un genre d’éducation différent de celui des mâles, excepté pour ce qui regarde certains détails de ménage ; cela fait, comme il le remarquait justement, que la moitié de nos femmes ne sont bonnes à rien qu’à mettre des enfants au monde ; et confier le soin de nos enfants à des animaux si inutiles était encore, ajoutait-il, une plus grande preuve de la brutalité de notre nature.
Les Houyhnhnms habituent leurs jeunes gens à la force, à la rapidité, à la fatigue, en les exerçant à faire des courses du haut en bas de collines escarpées, ou sur des terrains durs et pierreux ; et, lorsqu’ils sont tout en sueur, on leur ordonne de sauter la tête la première dans un étang ou dans un fleuve. Quatre fois l’an, la jeunesse d’un certain district se réunit pour montrer son habileté au saut, à la course et aux autres exercices de force et d’agilité ; celui ou celle qui remporte la victoire est récompensé par un chant fait en son honneur. Le jour de cette fête, les domestiques conduisent dans le champ un troupeau de Yahoos chargés de foin, d’avoine et de lait, pour le repas des Houyhnhnms ; après quoi ces animaux sont immédiatement ramenés, de peur qu’ils ne dégoûtent l’assemblée.
Tous les quatre ans, à l’équinoxe du printemps, il y a un conseil des représentants de toute la nation, qui s’assemble dans une plaine à environ vingt milles de notre maison, et qui dure cinq ou six jours. Dans cette assemblée, on s’enquiert de l’état et de la condition des divers districts, s’ils sont riches ou pauvres en foin, en avoine, en vaches, en Yahoos ; et là où il manque quelque chose, ce qui ne se présente que rarement, on y supplée sur-le-champ par une contribution unanimement consentie. On y règle également l’établissement des enfants ; ainsi, par exemple, si un Houyhnhnm a deux mâles, il en change un avec un autre qui a deux femelles ; et, lorsqu’un enfant est mort par quelque accident et que la mère ne puisse plus en avoir, on détermine quelle famille du district en produira un pour remplacer celui qui est perdu.


CHAPITRE IX
Grand débat à l’assemblée générale des Houyhnhnms, et comment il se termine. — Le savoir chez les Houyhnhnms. — Leurs constructions. — Leurs enterrements. — Insuffisance de leur langue.
ON tint une de ces grandes assemblées pendant que j’y étais, environ trois mois avant mon départ, et mon maître y alla comme représentant de notre district. On reprit dans ce conseil leur ancien débat, le seul débat, d’ailleurs, qui se soit jamais élevé dans ce pays, et sur lequel mon maître, à son retour, me donna des détails très circonstanciés.La question à discuter était si les Yahoos devaient être exterminés de dessus la face de la terre. Un des membres était pour l’affirmative et présentait plusieurs arguments de grande force et de grand poids. Il alléguait que, de même que les Yahoos étaient les plus impurs, les plus dégoûtants, les plus difformes animaux que la nature eût jamais produits, ils en étaient aussi les plus rétifs, les plus indociles, les plus malfaisants et les plus méchants ; qu’ils suçaient en secret le pis des vaches des Houyhnhnms, tuaient et dévoraient leurs chats, foulaient aux pieds leur avoine et leur gazon, s’ils n’étaient continuellement surveillés, et commettaient mille autres extravagances.

Il prenait en considération une tradition commune qui disait que les Yahoos n’avaient pas toujours existé dans leur pays ; mais qu’il y a bien des siècles, deux de ces brutes apparurent ensemble sur une montagne ; avaient-elles été produites par la chaleur du soleil sur la boue et le limon corrompus, ou par la vase et l’écume de la mer ? On ne l’avait jamais su. Ces Yahoos avaient procréé, et leur engeance était en peu de temps devenue si nombreuse qu’elle parcourait et infestait tout le pays.
Les Houyhnhnms, pour se débarrasser de ce fléau, firent une battue générale et finalement enfermèrent le troupeau tout entier. Ils détruisirent alors les vieux, et chaque Houyhnhnm garda dans un chenil deux des jeunes, qu’ils amenèrent au degré de domestication qu’un animal de nature si sauvage était susceptible d’acquérir, en s’en servant pour le trait et la voiture. Il lui semblait y avoir beaucoup de vérité dans cette tradition ; et il était impossible que ces êtres fussent ylnkniamshy, — ou aborigènes dans le pays, — à cause de la haine violente que les Houyhnhnms leur portaient, ainsi que tous les autres animaux ; haine que leurs méchantes dispositions méritaient assez, mais qui ne se serait certainement pas montée à un si haut degré s’ils avaient été aborigènes ; ou autrement, ils auraient été depuis longtemps détruits. Mais les habitants, prenant goût au service des Yahoos, avaient très imprudemment négligé de favoriser l’élevage des ânes, qui sont de jolis animaux, d’entretien facile, mieux domestiqués et disciplinés, sans aucune odeur répugnante, assez forts pour le travail, bien qu’ils le cèdent aux autres pour l’agilité du corps, et dont le braiment, s’il n’a pas un son agréable, est de beaucoup préférable aux horribles hurlements des Yahoos.
Plusieurs autres opinaient dans le même sens, lorsque mon maître proposa à l’assemblée un expédient dont il m’avait, il est vrai de le dire, emprunté l’idée. Il approuva la tradition citée par l’honorable préopinant et affirma que les deux Yahoos qui passaient pour avoir été les premiers qu’on eût vus parmi eux y avaient été amenés d’outre-mer. Venus à terre, ils avaient été abandonnés par leurs compagnons et s’étaient retirés dans les montagnes. Là, dégénérant par degrés, ils étaient devenus avec le temps beaucoup plus sauvages que ceux de leur espèce ne le sont dans le pays d’où étaient sortis les deux premiers.
La raison de son assertion était qu’il était actuellement en possession d’un Yahoo merveilleux — c’était moi qu’il voulait dire — dont la plupart d’entre eux avaient entendu parler et que beaucoup avaient vu. Il leur raconta alors comment il m’avait trouvé ; que mon corps était tout recouvert d’une composition artificielle faite des peaux et des poils d’autres animaux ; que je parlais une langue particulière et que j’avais appris la leur à fond ; que je lui avais relaté les accidents qui m’avaient amené là ; qu’en me voyant sans mon enveloppe, il avait reconnu que j’étais un parfait Yahoo dans toutes les parties de mon corps, si ce n’est que ma couleur était plus blanche, que j’avais moins de poil et les griffes plus courtes. Il ajouta que je m’étais efforcé de lui persuader que, dans mon pays et dans d’autres, les Yahoos étaient les animaux dirigeants et raisonnables et qu’ils tenaient les Houyhnhnms dans la servitude. Il remarquait en moi tous les caractères d’un Yahoo qui serait seulement un peu plus civilisé, grâce à une légère teinte de raison ; mais cette raison était d’un degré aussi inférieur à celui de la race houyhnhnm que les Yahoos de leur pays l’étaient à moi. Je lui avais fait mention, entre autres choses, d’une coutume que nous avions de châtrer les Houyhnhnms lorsqu’ils étaient jeunes, afin de les rendre dociles. Cette opération était facile et sans danger. Il n’y avait pas de honte à apprendre la sagesse des bêtes brutes, puisque la fourmi enseigne le travail industrieux, et l’hirondelle — c’est ainsi que je traduis le mot lyhannh, bien qu’il s’applique à un oiseau beaucoup plus gros — l’art de bâtir. Cette opération pouvait se pratiquer sur les plus jeunes Yahoos du pays, ce qui, outre qu’ils en seraient plus traitables et de meilleur service, mettrait en un siècle fin à toute l’espèce sans détruire aucune existence. En même temps, on exhorterait les Houyhnhnms à donner leurs soins à l’élève des ânes, qui sont à tous égards des animaux plus précieux, et qui ont de plus cet avantage d’être propres au travail dès l’âge de cinq ans, tandis que les autres ne le sont qu’à douze.
C’est là tout ce que mon maître jugea convenable de m’apprendre alors de ce qui s’était passé dans le grand conseil. Mais il crut bon de me cacher un détail qui me regardait personnellement et dont je sentis bientôt le malheureux effet, comme le lecteur l’apprendra en son temps ; c’est de là que je date tous les malheurs successifs de ma vie.
Les Houyhnhnms ne connaissent pas les lettres, et, par conséquent, ce qu’ils savent ne se transmet que par la tradition. Mais comme il n’arrive que peu d’événements d’importance chez un peuple si bien uni, naturellement porté à toutes les vertus, absolument gouverné par la raison et privé de tout commerce avec les autres nations, l’histoire se conserve aisément sans fatiguer leur mémoire. J’ai déjà fait remarquer qu’ils ne sont sujets à aucune maladie ; ils ne sauraient donc avoir besoin de médecins. Ils ont cependant d’excellentes médecines, composées de plantes, pour guérir les meurtrissures et les coupures accidentelles du paturon ou de la fourchette que font les pierres tranchantes, ainsi que les autres coups et blessures dans les différentes parties du corps.

Ils supputent l’année par les révolutions du soleil et de la lune, mais ne se servent pas de la subdivision par semaines. Ils sont assez bien au courant des mouvements de ces deux astres et comprennent la nature des éclipses. C’est là le dernier progrès de leur science astronomique.

En poésie, il faut confesser qu’ils surpassent tous les autres mortels. La justesse de leurs comparaisons, le détail et l’exactitude de leurs descriptions sont vraiment inimitables. Les unes et les autres abondent dans leurs vers ; on y trouve aussi d’ordinaire des notions sublimes d’amitié et de bienveillance, ou bien les louanges de ceux qui ont été vainqueurs dans les courses et autres exercices corporels. Les édifices, quoique très grossiers et très simples, ne sont point incommodes ; ils sont au contraire parfaitement aménagés de manière à les défendre contre toutes les injures du froid et du chaud. Il y a chez eux une espèce d’arbre qui, au bout de quarante ans, se détache de la racine et tombe au premier orage. Ces arbres poussent très droit, et une fois qu’ils les ont taillés en pointe comme des pieux à l’aide d’une pierre tranchante — car les Houyhnhnms ne connaissent pas l’usage du fer, — ils les plantent debout dans le sol, à environ dix pouces d’intervalle, et ils entrelacent dans les interstices un tissu serré de paille, d’avoine ou d’osier. Le toit est fait de la même façon, et aussi les portes.
Les Houyhnhnms se servent du creux qui est entre le paturon et le sabot de leurs pieds de devant comme nous faisons de nos mains, et cela avec beaucoup plus de dextérité que je ne me le serais imaginé d’abord. J’ai vu une cavale blanche de notre maison enfiler avec cette articulation une aiguille que je lui avais prêtée exprès. Ils traient les vaches, récoltent l’avoine et font tous les travaux qui exigent l’usage de la main de la même manière. Ils ont une espèce de silex dur dont ils forment, en l’usant contre d’autres pierres, des instruments qui leur servent de coins, de haches et de marteaux. C’est aussi avec des outils faits de cette matière qu’ils coupent leurs foins et récoltent leur avoine, laquelle croît spontanément dans beaucoup de champs. Les Yahoos traînent jusqu’à la maison les gerbes dans des voitures, et les domestiques les foulent aux pieds dans des huttes couvertes, pour en faire sortir le grain, que l’on garde dans des magasins. Ils fabriquent des espèces de vaisseaux grossiers en bois et en terre, et font cuire celle-ci au soleil.
S’ils peuvent éviter les accidents, ils ne meurent que de vieillesse, et on les enterre dans les lieux les plus obscurs qu’on peut trouver, sans que leurs amis et leurs parents expriment ni joie ni chagrin de leur départ. De son côté, la personne mourante ne témoigne pas le moindre regret de quitter le monde, pas plus que si elle s’en retournait chez elle après une visite à un de ses voisins. Je me souviens que, mon maître ayant une fois pris rendez-vous chez lui avec un ami de sa famille pour quelque affaire d’importance, le jour fixé la maîtresse et ses deux enfants vinrent très tard. Elle présenta deux excuses : la première pour son mari, auquel il était arrivé ce matin-là de lhnuawnh. Le mot est très expressif dans leur langue, mais se rend difficilement en anglais : il signifie « se retirer vers sa première mère ». Son excuse personnelle pour n’être pas venue plus tôt fut que, son mari étant mort tard dans la matinée, elle avait tenu assez longtemps conseil avec ses serviteurs pour choisir une place convenable où déposer son corps. Je remarquai qu’elle se conduisit chez nous aussi gaiement que les autres. Elle mourut environ trois mois après.

Ils vivent généralement jusqu’à soixante-dix ou soixante-quinze ans, très rarement jusqu’à quatre-vingts. Quelques semaines avant leur mort, ils se sentent graduellement décliner, mais sans douleur. Pendant ce temps, ils reçoivent beaucoup de visites de leurs amis, parce qu’ils ne peuvent sortir aussi aisément ni aussi agréablement que d’ordinaire. Cependant, environ dix jours avant leur mort, calcul dans lequel ils se trompent rarement, ils rendent les visites qui leur ont été faites par leurs voisins les plus proches, portés dans un traîneau commode traîné par des Yahoos. Ils emploient ce véhicule, non seulement dans cette occasion, mais, lorsqu’ils vieillissent, pour les longs voyages, ou lorsque quelque accident les a rendus boiteux. Aussi, en rendant ces visites, les Houyhnhnms moribonds prennent-ils solennellement congé de leurs amis, comme s’ils allaient dans quelque partie reculée du pays avec le dessein d’y passer le reste de leurs jours.

Je ne sais s’il vaut la peine de faire remarquer que les Houyhnhnms n’ont pas de mot dans leur langue pour exprimer quoi que ce soit de mal, excepté le terme que leur suggèrent les difformités et les mauvaises qualités des Yahoos. C’est ainsi qu’ils appliquent à la sottise d’un domestique, à l’oubli d’un enfant, à une pierre qui leur coupe le pied, à un mauvais temps prolongé et hors de saison et aux autres choses semblables, l’épithète de yahoo, disant, par exemple : hhnm Yahoo, whnaholm Yahoo, ynlhmndwihlma Yahoo. Une maison mal bâtie, ils l’appellent ynholmhnmrohlnn Yahoo.
Je pourrais, et j’aurais grand plaisir à le faire, m’étendre sur les mœurs et les vertus de ce peuple excellent ; mais, ayant l’intention de publier prochainement un volume exclusivement consacré à ce sujet, j’y renvoie le lecteur, et, en attendant, passe au récit de la triste catastrophe dont je fus victime.


CHAPITRE X
Arrangements domestiques de l’auteur, et vie heureuse qu’il menait chez les Houyhnhnms. — Grands progrès qu’il fait dans la vertu en conversant avec eux. — Leurs discours. — L’auteur reçoit avis de son maître qu’il ait à quitter le pays. — Il s’évanouit de douleur, mais se soumet. — Il parvient à fabriquer un canot avec l’aide d’un de ses compagnons de domesticité, et se risque en mer.
J’AVAIS arrangé mon petit train de vie à ma complète satisfaction. Mon maître m’avait fait faire une chambre à la mode du pays, à environ six yards de la maison. Les parois et le sol en étaient revêtus d’argile et de nattes de roseaux de ma façon. J’avais tillé du chanvre, qui croît là à l’état sauvage, et en avais fait une sorte de toile à matelas que j’avais remplie de la plume de différents oiseaux pris avec des lacets en cheveux de Yahoos, et excellents à manger. J’avais fabriqué deux chaises avec mon couteau, grâce à l’alezan, qui m’aidait dans les parties les plus grossières et les plus pénibles du travail. Quand mes habits tombèrent en loques, je m’en fis d’autres avec des peaux de lapin et d’un certain animal fort joli, à peu près de même taille, appelé nnuhnoh, qui est recouvert d’un fin duvet. J’en fis aussi des bas passables. Je mis à mes souliers des semelles de bois, que je découpai dans un arbre et que j’adaptai à l’empeigne ; et, lorsque celle-ci fut usée, je la remplaçai par des peaux de Yahoos séchées au soleil. Je trouvais souvent dans des arbres creux du miel que je mêlais avec de l’eau, ou que je mangeais avec mon pain. Personne ne pouvait mieux prouver la vérité de ces deux maximes que la nature se contente de peu, et que nécessité est mère de l’invention. Je jouissais d’une santé et d’une tranquillité d’esprit parfaites. Je n’éprouvais ni la trahison ou l’inconstance de l’amitié, ni les torts que cause l’inimitié secrète ou déclarée. Je n’avais point d’occasion de corrompre, de flatter, de faire le complaisant, de chercher la faveur d’un grand personnage ou de son mignon. Je n’avais pas besoin de barrière contre la fraude ou l’oppression. Il n’y avait là ni médecin pour me détruire le corps, ni homme de loi pour ruiner ma fortune, ni espion pour guetter mes mots et mes actes, ou pour forger contre moi des accusations payées. Il n’y avait point là de railleurs, de bavards, de médisants hypocrites, de filous, de brigands, de voleurs par effraction, de procureurs, de gens obscènes, de bouffons, de joueurs, de politiciens, de beaux esprits, d’hypocondres, d’ennuyeux causeurs, de discuteurs, de ravisseurs, de meurtriers, de voleurs, de virtuoses ; personne qui guidât ni qui suivît un parti ou une faction ; personne qui encourageât aux vices par ses séductions ou ses exemples ; point de donjon, de haches, de gibets, de poteaux où l’on fustige ou de piloris ; point de boutiquiers ni d’ouvriers fripons ; point d’orgueil, de vanité, ni d’affectation ; point de fats, de bravaches, d’ivrognes, de prostituées errantes, ni de véroles ; point de femmes mariées criardes, débauchées, dépensières ; point de pédants orgueilleux et stupides ; point de compagnons importuns, arrogants, querelleurs, bruyants, hurleurs, vides, vains, jureurs ; pas de canailles que leurs vices tirent de la boue, ni de nobles que leurs vertus y font tomber ; ni seigneurs, ni ménétriers, ni juges, ni maîtres à danser.Je jouissais de la faveur d’être admis auprès de plusieurs Houyhnhnms, qui venaient voir mon maître ou dîner avec lui. Son Honneur me permettait généreusement de rester dans la chambre et d’écouter la conversation. Souvent ils condescendaient, lui et ses convives, jusqu’à me faire des questions et à recevoir mes réponses. J’avais aussi quelquefois l’honneur d’accompagner mon maître dans ses visites chez les autres. Je ne me permettais jamais de parler, excepté pour répondre à une question ; et je le faisais alors avec un regret intime, car c’était autant de temps de perdu pour mon propre perfectionnement. Mais l’humble rôle d’auditeur me plaisait infiniment dans ces conversations, où rien ne se disait que d’utile, et dans les termes les plus brefs et les plus précis ; où, comme je l’ai déjà dit, la plus grande décence s’observait sans le moindre degré de cérémonie ; où personne ne parlait sans que cela plût à lui-même et à ses compagnons ; où il n’y avait ni interruptions, ni monotonie, ni chaleur, ni différence de sentiments. Ils pensent que lorsque des personnes se trouvent ensemble, un petit moment de silence fait valoir bien plus la conversation. J’ai trouvé que l’idée était vraie, car, pendant ces petites suspensions de la causerie, il germe dans l’esprit de nouvelles idées qui donnent beaucoup de vivacité au discours. Leurs sujets ordinaires sont l’amitié et la bienveillance, ou l’ordre et l’économie ; quelquefois les opérations visibles de la nature ou d’anciennes traditions ; les bornes et les limites de la vertu ; les règles infaillibles de la raison, ou encore quelque décision à prendre à la prochaine grande assemblée, et souvent enfin les qualités diverses et excellentes de la poésie. Je puis ajouter sans vanité que ma présence leur fournissait souvent matière à discussion, car elle offrait à mon maître l’occasion de donner à ses amis des détails sur ma propre histoire et sur celle de mon pays ; et là-dessus tous trouvaient plaisir à s’étendre en des termes peu flatteurs sur le genre humain. Aussi ne répèterai-je pas ce qu’ils disaient. On me permettra seulement de faire observer que Son Honneur, à ma grande admiration, semblait comprendre la nature des Yahoos beaucoup mieux que je ne le faisais moi-même. Il passait en revue tous nos vices et toutes nos folies ; il en découvrait même beaucoup dont je ne lui avais jamais fait mention, simplement en supposant quelle conduite un Yahoo de leur pays, doué d’une petite dose de raison, serait capable de tenir ; et il concluait en montrant avec trop de vraisemblance combien une créature semblable devait être vile et misérable.


Je déclare librement que tout ce qui a quelque valeur dans le peu que je sais, je l’ai acquis grâce aux enseignements de mon maître et en l’entendant parler avec ses amis ; et je serais encore plus fier de les écouter que d’inspirer la plus grande et la plus sage assemblée d’Europe. J’admirais la force, la beauté, la rapidité des habitants de cette contrée ; et une telle réunion de vertus dans des personnes si aimables excitait en moi la plus haute vénération. Je ne ressentis pas tout d’abord, il est vrai, cette naturelle impression de respectueuse terreur que les Yahoos et les autres animaux éprouvent vis-à-vis d’eux ; mais elle m’envahit par degrés beaucoup plus promptement que je ne l’imaginais, et elle était mêlée d’un humble sentiment d’amour et de gratitude de ce qu’ils condescendaient à me distinguer du reste de mon espèce.
Lorsque je pensais à ma famille, à mes amis, à mes compatriotes ou à la race des hommes en général, ils me semblaient ce qu’ils sont réellement, des Yahoos par la forme et le caractère, un peu plus civilisés peut-être et favorisés du don de la parole, mais ne se servant de la raison que pour perfectionner et multiplier ces vices dont leurs frères de ce pays n’avaient que la portion assignée par la nature. Lorsqu’il m’arrivait d’apercevoir l’image de mon corps dans un lac ou une fontaine, je détournais le visage, en horreur et en haine de moi-même, et il m’était plus facile de souffrir la vue d’un Yahoo ordinaire que celle de ma propre personne. A force de m’entretenir avec les Houyhnhnms et de les contempler avec délices, j’en arrivai à imiter leur allure et leurs gestes, ce qui est maintenant une habitude chez moi. Souvent mes amis me disent, sans périphrases, que je trotte comme un cheval, et je tiens cela pour un grand compliment. Je ne fais pas non plus difficulté d’avouer qu’en parlant il m’arrive de prendre la voix et les manières des Houyhnhnms, et c’est sans la moindre mortification que je m’entends tourné en ridicule à ce propos.
Au milieu de tout ce bonheur et quand je me considérais comme entièrement fixé pour la vie, mon maître m’envoya chercher un matin plus tôt que d’ordinaire. Je remarquai sur sa physionomie qu’il était un peu embarrassé et ne savait par où commencer ce qu’il avait à me communiquer. Après un court silence, il me dit qu’il ignorait comment je prendrais ses paroles : dans la dernière assemblée générale, quand on s’était occupé de la question des Yahoos, les députés avaient trouvé mauvais qu’il entretînt un Yahoo, — c’est moi qu’ils voulaient désigner — dans sa famille, plus comme un Houyhnhnm que comme une bête brute. On savait qu’il conversait souvent avec moi, comme s’il pouvait retirer quelque avantage ou quelque plaisir de ma compagnie. Une telle pratique n’était conforme ni à la raison ni à la nature, et c’était une chose dont on n’avait jamais ouï parler parmi eux. L’assemblée l’avait, en conséquence, exhorté soit à m’employer comme les autres créatures de mon espèce, soit à m’ordonner de retourner à la nage au lieu d’où je venais. Le premier de ces expédients avait été absolument rejeté par tous les Houyhnhnms qui m’avaient vu chez lui ou chez eux, car, alléguaient-ils, avec les sentiments de raison que je possédais ajoutés à la dépravation naturelle de ces animaux, il était à craindre que je ne les entraînasse dans les parties boisées et montagneuses de la contrée et ne les ramenasse en troupes la nuit détruire le bétail des Houyhnhnms, étant d’une race naturellement vorace et ennemie du travail.
Mon maître ajouta qu’il était journellement pressé par les Houyhnhnms du voisinage de mettre à exécution les conseils de l’assemblée, et qu’il ne pouvait différer plus longtemps. Il doutait qu’il me fût possible de nager jusqu’à un autre pays ; c’est pourquoi il désirait que j’imaginasse quelque sorte de véhicule ressemblant à ceux que je lui avais décris, et capable de me porter sur la mer. Ses serviteurs et ceux de ses voisins m’aideraient dans ce travail. Il finit en disant que, pour son compte, il aurait été content de me garder à son service tout le temps que j’aurais vécu ; car il avait vu que je m’étais guéri de certaines habitudes et dispositions mauvaises, en m’efforçant, autant que l’infériorité de ma nature en était capable, d’imiter les Houyhnhnms.
Je ferai remarquer ici au lecteur que les décrets de l’assemblée générale de ce pays portent le nom de hnhloayn, qui, rendu aussi littéralement que possible, signifie exhortation. Ils n’ont, en effet, pas la moindre idée qu’une créature raisonnable puisse être contrainte ; il suffit de la conseiller ou de l’exhorter, car personne ne peut désobéir à la raison sans abandonner son titre de créature raisonnable.
Le discours de mon maître me frappa de la douleur, du désespoir le plus vif. Incapable de supporter le poids de mon angoisse, je m’évanouis à ses pieds. Lorsque je revins à moi, il me dit qu’il fallait que j’eusse été mort ; les Houyhnhnms, en effet, ne sont pas sujets à de telles faiblesses de la nature. Je répondis d’une voix faible que la mort aurait été un bonheur trop grand ; que, bien que je ne pusse blâmer l’exhortation de l’assemblée ni l’insistance de ses amis, il me semblait pourtant, dans mon jugement faible et corrompu, que la raison n’aurait pas souffert si l’on avait été moins rigoureux : je ne pouvais pas faire une lieue à la nage, et la terre la plus proche de la leur en était probablement éloignée de plus de cent ; bien des matériaux nécessaires à la construction d’un petit vaisseau pour m’emporter manquaient absolument dans ce pays ; cependant j’essayerais d’en faire un, par obéissance et par reconnaissance envers Son Honneur, bien que je crusse la chose impossible et que je me regardasse par conséquent comme voué d’avance à la destruction ; la perspective d’une mort certaine était d’ailleurs le moindre de mes maux ; car, en supposant que, par quelque étrange aventure, je m’échappasse vivant, comment me ferais-je à l’idée de passer mes jours parmi les Yahoos et de retomber dans mes anciennes corruptions, faute d’exemples pour me guider et me maintenir dans les sentiers de la vertu ? Je savais trop bien sur quelles solides raisons se fondaient toutes les déterminations des sages Houyhnhnms, et qu’elles ne sauraient être ébranlées par les arguments d’un misérable Yahoo comme moi ; aussi, en lui présentant mes humbles remerciements pour l’offre de me faire assister par ses serviteurs dans la construction d’un vaisseau et en lui demandant un délai raisonnable pour l’accomplissement d’un si difficile travail, je lui déclarais que je m’efforcerais de conserver une vie misérable, et que, si jamais je retournais en Angleterre, je n’étais pas sans espoir d’être utile à mon espèce en chantant les louanges des fameux Houyhnhnms et en proposant leurs vertus à l’imitation du genre humain.

Mon maître me fit en quelques mots une très gracieuse réponse. Il me donna deux mois pour finir mon bateau et ordonna au bidet alezan, mon camarade de domesticité — loin de lui comme je le suis, je puis prendre la liberté de l’appeler ainsi, — de suivre mes instructions ; car j’avais dit à mon maître que j’aurais assez de son aide et que je savais qu’il avait de l’affection pour moi.
Ma première occupation fut d’aller avec lui à l’endroit de la côte où mon équipage rebelle avait ordonné de me laisser à terre. Je montai sur une hauteur, et, regardant de tous côtés en mer, je me figurai voir une petite île vers le nord-est. Je tirai ma lunette de poche et je pus alors la distinguer nettement, à cinq lieues de distance environ, suivant mon calcul. Mais le bidet alezan n’y vit rien qu’un nuage bleu, car de même qu’il n’avait aucune idée de l’existence d’autres pays que le sien, il ne pouvait être aussi habile à distinguer les objets lointains en mer que nous qui sommes si familiers avec cet élément.
Après avoir découvert cette île, je ne m’arrêtai pas à de plus amples réflexions ; mais je décidai qu’elle serait, si possible, la première étape de mon exil, m’en confiant pour le reste à la fortune.
Je retournai à la maison, et, après consultation avec le bidet alezan, nous allâmes à un taillis à quelque distance ; et là, moi avec mon couteau, lui avec son silex tranchant très ingénieusement fixé suivant leur mode à un manche de bois, nous coupâmes plusieurs tiges souples de chêne grosses à peu près comme une canne de promenade, et quelques morceaux plus gros. Mais je n’ennuierai pas le lecteur du détail de mon travail. Il suffira de dire qu’en six semaines, avec l’aide du bidet alezan qui fit ce qui demandait le plus de force, j’achevai une sorte de canot indien, mais bien plus large et recouvert de peaux de Yahoos bien cousues avec du fil de chanvre de ma propre fabrication. Ma voile était aussi faite de peaux du même animal ; mais je pris pour cela les dépouilles des plus jeunes que je pus trouver, celles des vieux étant trop raides et trop épaisses. Je me munis en outre de quatre avirons. Je fis provision de viande bouillie, de lapins et de volailles, et je pris avec moi deux grands vases, l’un plein de lait et l’autre d’eau.
J’envoyai mon convoi dans un grand étang, près de la maison de mon maître, et corrigeai ensuite ce que j’y trouvai de défectueux, bouchant tous les interstices avec du suif de Yahoo, de façon à le rendre étanche et capable de me porter, moi et ma cargaison. Lorsqu’il fut au point de perfection où je pouvais le mettre, je le fis tirer sur un chariot très doucement jusqu’au rivage par des Yahoos, sous la conduite du bidet alezan et d’un autre domestique.
Quand tout fut prêt et que le jour de mon départ fut arrivé, je pris congé de mon maître, de ma maîtresse et de toute la famille, les yeux baignés de larmes et le cœur accablé de chagrin. Mais Son Honneur, en partie par curiosité, et peut-être — si je puis le dire sans vanité — en partie par bienveillance pour moi, avait résolu de me voir monter en canot, et il engagea plusieurs de ses amis du voisinage à l’accompagner. Je dus attendre une heure pour la marée, et alors, observant que le vent portait très heureusement sur l’île vers laquelle je comptais me diriger, je pris une seconde fois congé de mon maître. J’allais me prosterner pour baiser son sabot ; mais il me fit l’honneur de le soulever doucement jusqu’à ma bouche. Je n’ignore pas la façon dont on m’a critiqué pour avoir mentionné ce détail. Des détracteurs se plaisent à trouver improbable qu’une personne si illustre descende jusqu’à donner une telle marque de distinction à une créature aussi inférieure que moi. Je n’ai pas oublié non plus combien certains voyageurs sont portés à se vanter des faveurs extraordinaires qu’ils ont reçues. Mais si ces critiques connaissaient mieux le caractère noble et courtois des Honyhnhnms, ils changeraient promptement d’opinion.
Je présentai mes hommages aux autres Houyhnhnms de la compagnie de Son Honneur ; puis, entrant dans mon canot, je m’éloignai du rivage.


CHAPITRE XI
Dangereuse traversée de l’auteur. — Il arrive à la Nouvelle-Hollande et espère s’y établir. — Il est blessé d’une flèche par un des naturels. — Il est pris et emporté de force sur un vaisseau portugais. — Grandes politesses que lui fait le capitaine. — L’auteur arrive en Angleterre.
JE commençai ce voyage désespéré le 15 février 1714-15, à neuf heures du matin. Le vent était très favorable. Néanmoins, je ne me servis d’abord que de mes avirons ; mais, réfléchissant que je serais promptement fatigué et que le vent pouvait changer, je me risquai à hisser ma petite voile ; et ainsi, avec l’aide de la marée, je m’avançai à raison d’une lieue et demie par heure, autant que je pouvais le deviner. Mon maître et ses amis restèrent sur le rivage jusqu’à ce que je fusse presque hors de vue, et j’entendis souvent le bidet alezan, qui m’avait toujours aimé, me crier : Hnuy illa nyha majah Yahoo ! « Prends bien garde à toi, gentil Yahoo ! »Mon dessein était de découvrir, si je le pouvais, quelque petite île inhabitée, mais où mon travail pût me fournir les choses nécessaires à la vie. J’aurais regardé cela comme un bonheur plus grand que d’être premier ministre dans la cour la plus polie de l’Europe, tant me paraissait horrible l’idée de retourner vivre dans la société et sous le gouvernement des Yahoos. Au fond d’une solitude telle que je la désirais, je pourrais du moins jouir de mes propres pensées et me délecter dans le souvenir des vertus de ces inimitables Houyhnhnms, sans avoir aucune occasion de retomber dans les vices et les corruptions de mon espèce.
Le lecteur se rappelle peut-être ce que j’ai raconté lorsque mon équipage conspira contre moi et me séquestra dans ma cabine, comment j’y restai plusieurs semaines sans connaître la route que nous tenions, et comment, lorsqu’on me conduisit à terre dans la chaloupe, les marins me dirent, avec des serments vrais ou faux, qu’ils ne savaient pas dans quelle partie du monde nous étions. Cependant je crus alors que nous étions à environ 10 degrés au sud du cap de Bonne-Espérance, ou à 45 degrés de latitude méridionale, d’après ce que j’avais compris de certains mots vagues surpris pendant qu’ils causaient entre eux, et d’après lesquels je supposais qu’ils étaient au sud-est de Madagascar, où ils se proposaient d’aller. Quoique ce ne fût guère qu’une conjecture, je résolus de gouverner à l’est, dans l’éspérance d’atteindre la côte sud-ouest de la Nouvelle-Hollande, et peut-être quelque île telle que j’en désirais trouver à l’ouest de cette côte. Le vent venait en plein d’ouest, et, à six heures du soir, je calculais que j’avais fait au moins dix-huit lieues à l’est, lorsque j’aperçus, à environ une demi-lieue, une très petite île que j’eus bientôt atteinte. Ce n’était qu’un rocher avec une crique que la violence des tempêtes y avait naturellement creusée. J’y mis mon canot, et, gravissant une partie du rocher, je pus nettement découvrir à l’est une terre qui s’étendait du sud au nord. Je restai dans mon canot toute la nuit, et, reprenant mon voyage le lendemain de grand matin, j’arrivai en sept heures à la pointe sud-est de la Nouvelle-Hollande. Ceci me confirma dans l’idée, que je nourrissais depuis longtemps, que les cartes et les plans placent ce pays à trois degrés au moins plus à l’est qu’il ne l’est réellement, pensée que je communiquai, il y a bien des années, à mon digne ami M. Herman Moll, en lui en donnant les raisons ; mais il a mieux aimé suivre d’autres auteurs.
Je ne vis point d’habitants dans le lieu où j’atterris ; mais, étant sans armes, je craignais de m’aventurer dans l’intérieur du pays. Je trouvai quelques coquillages sur le rivage et les mangeai crus, n’osant allumer de feu de peur d’être découvert par les naturels. Je continuai pendant trois jours de me nourrir d’huîtres et de. patelles, pour épargner mes provisions, et j’eus le bonheur de trouver un ruisseau d’une eau excellente, qui me fit grand bien.
Le quatrième jour, de bonne heure, m’étant aventuré un peu trop loin, je vis vingt ou trente naturels sur une hauteur, à cinq cents yards de moi, tout au plus. Ils étaient entièrement nus, hommes, femmes et enfants et se tenaient autour d’un feu, car j’en pouvais voir la fumée. L’un d’eux m’aperçut et me signala aux autres. Cinq hommes s’avancèrent vers moi, laissant les femmes et les enfants près du feu. Je me précipitai en toute hâte vers le rivage, et, me jetant dans mon canot, poussai au large. Les sauvages, voyant ma retraite, coururent après moi et, avant que je fusse assez loin en mer, m’envoyèrent une flèche qui me blessa profondément à la face interne du genou gauche ; j’en emporterai la marque au tombeau. Je craignais que la flèche ne fût empoisonnée. Je ramai donc — car le temps était calme — jusqu’à ce que je fusse hors de la portée de leurs traits, et alors je suçai la plaie et la pansai du mieux que je pus.
Je ne savais que faire, n’osant retourner au même lieu d’atterrissement. Je me maintins au nord. J’étais forcé d’employer les avirons, car le vent, bien que très faible, était contre moi, soufflant du nord-ouest. Pendant que je cherchais quelque endroit sûr pour aborder, je vis au nord-nord-est une voile qui devenait à chaque minute plus visible. J’hésitai un peu si je devais l’attendre ou non ; mais, à la fin, mon horreur de la race yahoo l’emporta, et, virant de bord, je me dirigeai vers le sud avec la voile et les rames à la fois, et j’entrai dans la même crique d’où j’étais parti le matin, préférant me risquer au milieu de ces barbares, plutôt que de vivre avec des Yahoos européens. J’approchai mon canot du rivage le plus que je pus, et je me cachai derrière une pierre, près du petit ruisseau dont l’eau était excellente, comme je l’ai déjà dit.

Le navire arriva à une demi-lieue de cette crique et envoya la chaloupe avec des vaisseaux pour faire provision d’eau fraîche, — car le lieu, à ce qu’il semble, était bien connu ; — mais je ne m’en aperçus que lorsque le bateau était presque au rivage, et il était alors trop tard pour chercher une autre cachette. Les marins, en débarquant, remarquèrent mon canot, le visitèrent dans tous les coins et n’eurent pas de peine à supposer que le propriétaire ne pouvait être bien loin. Quatre d’entre eux, bien armés, se mirent à fouiller toutes les crevasses et tous les trous, et, à la fin, me découvrirent couché la face contre terre derrière ma pierre. Ils contemplèrent un moment avec stupéfaction mon étrange accoutrement, mon habit fait de peaux, mes souliers à semelles de bois et mes bas fourrés. Ils en conclurent cependant que je n’étais pas un naturel du pays, car tous vont nus. Un des marins m’ordonna en portugais de me lever et me demanda qui j’étais. Je comprenais très bien cette langue, et, me mettant debout sur mes pieds, je dis que j’étais un pauvre Yahoo banni de chez les Houyhnhnms et que je les priais de vouloir bien me laisser aller. Ils furent étonnés de m’entendre leur répondre dans leur propre langue, et ils virent à la couleur de ma peau que je devais être un Européen. Mais ils cherchaient vainement ce que j’entendais par Yahoos et Houyhnhnms ; et en même temps ils riaient du ton étrange que j’avais en parlant et qui ressemblait au hennissement d’un cheval. Je ne cessais de trembler, partagé entre la crainte et la haine. Je demandai de nouveau qu’on me laissât partir, et je fis tout doucement un mouvement vers mon canot ; mais ils mirent la main sur moi et voulurent savoir de quel pays j’étais, d’où je venais, avec bien d’autres questions Je leur dis que j’étais né en Angleterre, d’où j’étais parti il y avait environ cinq ans, et qu’alors leur pays et le nôtre étaient en paix. J’espérais donc qu’ils ne me traiteraient pas en ennemi, car je ne leur voulais point de mal. Je n’étais qu’un pauvre Yahoo cherchant quelque lieu désert pour y passer le reste de sa vie infortunée.

Lorsqu’ils avaient commencé à parler, il m’avait semblé n’avoir jamais rien entendu ni vu de si contre nature. Cela me paraissait aussi monstrueux que si un chien ou une vache avaient parlé en Angleterre, ou un Yahoo dans le pays des Houyhnhnms. De leur côté, les honnêtes Portugais étaient également émerveillés de l’étrangeté de mes habits et de la bizarrerie avec laquelle je prononçais mes mots, que cependant ils comprenaient fort bien. Ils me parlèrent avec beaucoup d’humanité et me dirent qu’ils étaient sûrs que le capitaine me transporterait gratis jusqu’à Lisbonne d’où je pourrais retourner dans mon pays ; que deux des matelots retourneraient au navire pour informer le capitaine de ce qu’ils avaient vu et recevoir ses ordres ; et qu’en attendant, à moins que je ne jurasse solennellement de ne pas m’enfuir, ils s’assureraient de ma personne. Je crus qu’il valait mieux me rendre à leur proposition. Ils étaient curieux d’apprendre mon histoire, mais je ne les satisfis que très médiocrement, et ils supposèrent tous que mes malheurs avaient affaibli ma raison. Au bout de deux heures la chaloupe, qui s’était éloignée chargée de vaisseaux pleins d’eau, revint avec l’ordre du capitaine de m’amener à bord. Je me jetai à genoux pour qu’on me laissât ma liberté ; mais tout fut inutile, et les hommes, m’ayant lié de cordes, me hissèrent dans la chaloupe, d’où l’on me conduisit au navire, et, de là, dans la cabine du capitaine.
Son nom était Pedro de Mendez. C’était un homme très courtois et très généreux. Il m’engagea à donner quelques détails sur moi-même et me pria de lui faire savoir ce que je voulais manger ou boire ; il dit que je serais traité comme il l’était lui-même, et me parla si obligeamment que je m’émerveillai de rencontrer tant de civilité chez un Yahoo. Cependant je restai silencieux et morne. J’étais près de m’évanouir à la seule odeur de lui et de ses hommes. A la fin, je demandai à manger quelque chose des provisions de mon canot ; mais il me commanda un poulet et de très bon vin et donna des instructions pour qu’on me fit coucher dans une cabine très propre. Je ne voulus pas me déshabiller ; mais je me couchai sur les couvertures du lit ; puis, au bout d’une demi-heure je m’esquivai, lorsque je crus que l’équipage était à dîner, et, m’approchant du bord du navire, j’étais sur le point de sauter dans la mer et de me sauver à la nage, plutôt que de rester parmi les Yahoos. Mais un des matelots m’en empêcha et apprit la chose au capitaine qui me fit enchaîner dans ma cabine.
Après dîner, dom Pedro vint me trouver et me demanda ce qui m’avait poussé à une tentative si désespérée. Il m’assura qu’il ne voulait que me rendre tous les services qui seraient en son pouvoir, et parla avec tant de cœur qu’à la fin je condescendis jusqu’à le traiter comme un animal ayant quelque dose de raison. Je lui fis un court récit de mon voyage, du complot formé contre moi par mes hommes, du pays où ils m’avaient mis à terre, et des cinq années que j’y avais passées. Il considéra tout cela comme un rêve ou une vision ; ce dont je fus très offensé, car j’avais complètement oublié la faculté de mentir si propre aux Yahoos dans toutes les contrées où ils règnent, et, par suite, leur disposition à suspecter la véracité de ceux de leur espèce. Je lui demandai si c’était la coutume dans son pays de dire ce qui n’est pas. Je lui affirmai que j’avais presque oublié ce qu’il voulait dire par chose fausse, et que, eussé-je vécu mille ans dans le pays des Houyhnhnms, je n’aurais jamais entendu un mensonge même de la part des domestiques du plus bas ordre ; qu’il m’était parfaitement indifférent d’être cru de lui ou non, mais que, néanmoins, en reconnaissance de sa bonté pour moi, je tiendrais assez compte de la corruption de sa nature, pour répondre à toute objection qu’il lui plairait de me faire, et qu’alors il pourrait facilement découvrir la vérité.
Le capitaine, qui était un homme sensé, après avoir fait maints efforts pour me surprendre en contradiction avec moi-même dans les différentes parties de mon histoire, finit par avoir meilleure opinion de ma véracité. Mais il ajouta que, puisque je professais un si inviolable attachement pour la vérité, il me fallait lui donner ma parole d’honneur de lui tenir compagnie dans cette traversée sans attenter de nouveau sur ma vie ; autrement, il me maintiendrait prisonnier jusqu’à notre arrivée à Lisbonne. Je lui donnai la promesse qu’il demandait, mais protestai en même temps que j’aimerais mieux souffrir les plus dures misères que de retourner vivre parmi les Yahoos.
Notre traversée se fit sans incident remarquable. Par reconnaissance pour le capitaine, et sur ses instantes prières, je restais quelquefois avec lui et m’efforçais de cacher mon antipathie contre le genre humain, laquelle n’en éclatait pas moins souvent ; mais il en laissait passer les marques sans observation. La plus grande partie de la journée, cependant, je me renfermais dans ma cabine, évitant de voir personne de l’équipage. Le capitaine m’avait souvent pressé de me dépouiller de mon costume sauvage et m’avait offert de me prêter les plus beaux habits qu’il avait. Mais je ne me laissai pas persuader, ayant horreur de me couvrir de quelque chose qui avait été sur un dos de Yahoo. Je lui demandai seulement de me prêter deux chemises propres qui, ayant été lavées depuis qu’il les avait portées, ne me souilleraient pas autant, à ce que je croyais. J’en changeais tous les deux jours et les lavais moi-même.

Nous arrivâmes à Lisbonne le 5 novembre 1715. Pour débarquer, le capitaine m’obligea à me recouvrir de son manteau, pour empêcher la canaille de s’attrouper autour de moi. On me transporta à sa maison, et, sur ma demande très instante, il me conduisit à la chambre la plus haute, sur le derrière. Je le suppliai de cacher à tout le monde ce que je lui avais dit des Houyhnhnms, parce que le moindre bruit d’une histoire semblable non seulement amènerait des multitudes de gens pour me voir, mais me mettrait probablement en danger d’être empoisonné et brûlé par l’Inquisition. Le capitaine me persuada d’accepter un costume neuf, mais je ne voulus pas souffrir que le tailleur me prît mesure. Cependant, comme dom Pedro était à peu près de ma taille, les habits m’allèrent assez bien. Il m’équipa de diverses autres choses nécessaires, toutes neuves, et que je mis à l’air pendant vingt-quatre heures avant de vouloir m’en servir.
Le capitaine n’était pas marié. Il n’avait pas plus de trois domestiques, dont aucune ne nous servait aux repas ; et toute sa conduite fut si obligeante, il avait de plus une intelligence si bonne et si humaine, qu’à la fin sa compagnie ne me déplaisait réellement pas. Il gagna tant sur moi, que je me risquai à regarder par la fenêtre de derrière. Peu à peu, il m’amena dans une autre chambre, d’où je jetai un coup d’œil dans la rue ; mais je retirai la tête, tout effrayé. En une semaine, il m’avait séduit au point de me faire descendre jusqu’à la porte. Je sentais ma terreur diminuer graduellement, mais ma haine et mon mépris semblaient s’accroître. Enfin, je devins assez hardi pour me promener par la ville dans sa compagnie, mais je me tenais le nez bien bouché de rue et quelquefois de tabac.
Au bout de dix jours, dom Pedro, à qui j’avais donné quelques détails sur mes affaires domestiques, me représenta, comme une question d’honneur et de conscience, que je devais retourner dans mon pays natal et vivre chez moi avec ma femme et mes enfants. Il me dit qu’il y avait dans le port un navire anglais tout prêt à faire voile, et qu’il me fournirait tout ce qui m’était nécessaire. Il serait fastidieux de reproduire ses raisonnements et ceux que je lui opposai. Il était, disait-il, tout à fait impossible de trouver une île solitaire comme celle où je désirais vivre ; mais je pourrais commander chez moi et y passer mon temps d’une manière aussi retirée qu’il me plairait.
Je finis par consentir, croyant que je ne pouvais faire mieux. Je quittai Lisbonne le 24 novembre sur un vaisseau marchand anglais ; mais qui en était le patron ? Je ne m’en suis jamais informé. Dom Pedro m’accompagna jusqu’au navire et me prêta vingt livres. Il prit congé de moi et m’embrassa en partant, chose que je supportai d’aussi bonne grâce que je pus. Pendant cette dernière traversée, je n’eus aucun commerce ni avec le patron ni avec aucun de ses hommes ; mais, feignant d’être malade, je me tins renfermé dans ma cabine. Le 5 décembre 1715, nous jetâmes l’ancre dans les Dunes, vers neuf heures du matin, et à trois heures de l’après-midi j’arrivai sans accident à ma maison de Redriff.
Ma femme et mes enfants me reçurent avec beaucoup de surprise et de joie, car ils m’avaient cru certainement mort ; mais je dois franchement avouer que leur vue ne me remplit que de haine, de dégoût et de mépris, et d’autant plus que je réfléchissais aux liens étroits qui m’attachaient à eux. Si, en effet, depuis que j’avais été malheureusement exilé du pays des Houyhnhnms, j’avais pris sur moi de tolérer la vue des Yahoos et de converser avec dom Pedro de Mendez, ma mémoire et mon imagination n’en étaient pas moins constamment pleines des vertus et des idées de ces sublimes Houyhnhnms. Et quand je songeais qu’en m’accouplant à une femelle de l’espèce yahoo, j’étais devenu le père d’autres Yahoos, cette réflexion me frappait au plus haut point de honte, de confusion et d’horreur.
Dès que j’entrai dans la maison, ma femme me prit dans ses bras et me baisa ; sur quoi, n’étant plus depuis tant d’années accoutumé au contact de cet odieux animal, je tombai en faiblesse pendant près d’une heure. Au moment où j’écris, cinq ans se sont écoulés depuis mon dernier retour en Angleterre. Pendant la première année, je ne pouvais supporter devant moi ma femme ou mes enfants ; leur odeur même m’était intolérable ; à plus forte raison, ne pouvais-je souffrir qu’ils mangeassent dans la même chambre que moi. Jusqu’à cette heure, ils n’oseraient prendre la liberté de toucher mon pain, ou de boire à ma tasse, et je n’ai jamais pu en laisser un d’eux me prendre par la main. Le premier argent que je dépensai fut pour acheter deux jeunes chevaux entiers, que je garde dans une bonne écurie ; et, après eux, mon plus grand favori est le groom, car je me sens revivre à l’odeur dont il s’imprègne auprès d’eux. Mes chevaux me comprennent assez bien ; je converse avec eux au moins quatre heures par jour. Ils ne connaissent ni la bride ni la selle ; ils ont une grande affection pour moi et beaucoup d’amitié l’un pour l’autre.


CHAPITRE XII
Véracité de l’auteur. — Son dessein en publiant cet ouvrage. — Il blâme les voyageurs qui s’écartent de la vérité. — L’auteur se justifie d’avoir aucun but mauvais en écrivant. — Réponse à une objection. — Méthode d’implanter des colonies. — Éloge de son pays natal. — Les droits de la couronne sur les contrées décrites par l’auteur sont justifiés. — Difficulté de conquérir ces contrées. — L’auteur prend définitivement congé du lecteur ; il se propose un plan de vie pour l’avenir, donne de bons conseils et conclut.
AINSI, gentil lecteur, je t’ai donné l’histoire fidèle de mes voyages pendant seize ans sept mois et quelques jours ; ne m’appliquant pas tant aux ornements qu’à la vérité. J’aurais peut-être, comme d’autres, pu t’étonner par d’étranges et invraisemblables récits ; mais j’ai préféré raconter tout uniment des choses positives dans le style le plus simple, car mon principal dessein était de t’instruire, et non de t’amuser.Il nous est facile, à nous qui voyageons dans des contrées lointaines rarement visitées par les Anglais ou les autres Européens, de faire des descriptions d’animaux merveilleux, soit marins, soit terrestres ; mais le principal but d’un voyageur devrait être, au contraire, de rendre les hommes plus sages et meilleurs, et de perfectionner leur esprit par l’exemple, bon ou mauvais, de ce qu’il raconte touchant les lieux étrangers.
Je voudrais du fond du cœur qu’une loi fût promulguée qui obligeât tout voyageur, avant d’avoir la permission de publier ses voyages, de faire serment devant le lord grand chancelier, que tout ce qu’il a l’intention d’imprimer est absolument vrai, autant du moins qu’il peut le savoir. Le monde alors ne serait plus trompé, comme il l’est ordinairement ; car certains écrivains, pour faire mieux accepter leurs ouvrages du public, imposent les faussetés les plus grossières au confiant lecteur. J’ai lu beaucoup de livres de voyages avec grand plaisir dans ma jeunesse ; mais depuis, ayant parcouru la plupart des contrées du globe et ayant pu redresser par mes propres observations bien des récits fabuleux, j’en ai conçu un grand dégoût pour ce genre de lecture, et quelque indignation de voir la crédulité du genre humain si impudemment abusée. C’est pourquoi, puisque mes amis ont bien voulu penser que mes faibles efforts pouvaient ne pas être désagréables à mon pays, je me suis imposé, comme une maxime d’où je ne dévierai jamais, de m’en tenir strictement à la vérité ; et, d’ailleurs, je n’aurai jamais la moindre tentation de m’en départir, tant que je garderai dans mon esprit les leçons et l’exemple de mon noble maître et des autres illustres Houyhnhnms, dont j’ai eu si longtemps l’honneur d’être l’humble auditeur.
..... Nec si miserum Fortuna Sinonem
Finxit, vanum etiam, mendacemque improba finget.
Finxit, vanum etiam, mendacemque improba finget.
Je sais parfaitement combien peu de réputation il y a à retirer d’écrits qui ne demandent ni génie, ni savoir, ni, en fait, aucune autre qualité qu’une bonne mémoire ou un journal exact. Je sais également que les auteurs de voyages, comme les faiseurs de dictionnaires, s’enfoncent dans l’oubli sous le poids et la masse de ceux qui viennent les derniers et se tiennent par conséquent au sommet. Et il est grandement probable que les voyageurs qui visiteront dorénavant les contrées décrites ici dans mon ouvrage pourront, en découvrant mes erreurs, — s’il y en a, — et en ajoutant maintes découvertes qui leur seront propres, m’enlever la vogue, me remplacer et faire oublier au monde que je fus jamais un auteur. Cela serait, il est vrai, une mortification trop grande, si j’écrivais pour la renommée ; mais, comme je n’ai en en vue que le bien public seulement, je ne saurais éprouver une déconvenue si complète. Qui peut, en effet, lire les vertus que j’ai indiquées chez les glorieux Houyhnhnms, sans avoir honte de ses propres vices, lorsqu’il se considère comme l’animal raisonnant et dirigeant de son pays ? Je ne dirai rien de ces nations reculées où régnent des Yahoos, parmi lesquelles la moins corrompue est celle des Brobdingnagiens, dont les sages maximes de morale et de gouvernement feraient notre bonheur si nous les observions ; mais je m’abstiens de m’étendre davantage, et je laisse le judicieux lecteur à ses propres remarques et aux applications qu’elles comportent.
Je ne suis pas peu satisfait que cet ouvrage de moi ne puisse absolument encourir le blâme de personne. Quelles objections peut-on faire à un écrivain qui ne raconte que des faits tout unis, arrivés dans des contrées si lointaines où nous n’avons pas le moindre intérêt soit commercial, soit diplomatique ? J’ai soigneusement évité toutes les fautes dont les auteurs ordinaires de livres de voyages sont souvent trop justement accusés. En outre, je n’ai pas le moindre esprit de parti ; mais j’écris sans passion, sans préjugé, sans mauvaise volonté envers aucun homme ou aucun groupe d’hommes que ce soit. J’écris avec le but le plus noble, celui d’enseigner et d’instruire le genre humain, sur lequel je peux, sans faire violence à la modestie, prétendre à quelque supériorité, grâce aux avantages que j’ai retirés de mon si long commerce avec les plus parfaits Houyhnhnms. J’écris sans aucune vue de profit ou de louanges. Je ne laisse jamais passer un mot qui puisse avoir l’air d’un reproche, ou qui puisse le moins du monde offenser même ceux qui sont le plus disposés à l’être. Aussi j’espère que je puis, avec justice, me proclamer un auteur parfaitement irréprochable, contre lequel la tribu des faiseurs de réponses, de considérations, d’observations, de réflexions, de découvertes et de remarques ne sera jamais capable de trouver matière à exercer ses talents.
J’avoue qu’on m’a dit tout bas que mon devoir m’obligeait, en ma qualité de sujet de l’Angleterre, à donner un mémoire au secrétaire d’État, dès mon premier retour ; parce que toutes les terres découvertes par un sujet appartiennent à la couronne. Mais je ne sais si nos conquêtes, dans les contrées dont je. parle, seraient aussi faciles que celles de Fernand Cortez sur les sauvages nus d’Amérique. Les Lilliputiens, je crois, ne valent guère la peine qu’on fasse la dépense d’une flotte et d’une armée pour les réduire ; et je doute qu’il fût prudent ou sûr de s’attaquer aux Brobdingnagiens. Je doute aussi qu’une armée anglaise se trouvât bien à son aise avec l’Ile Volante au-dessus de sa tête. Les Houyhnhnms, il est vrai, ne semblent pas être si bien préparés pour la guerre, science à laquelle ils sont complètement étrangers, et surtout pour se défendre contre les armes de jet. Cependant, en supposant que je sois moi-même ministre d’État, je ne saurais opiner pour qu’on les envahisse. Leur prudence, leur unanimité, leur ignorance de la crainte et leur amour de leur pays compenseraient amplement tout ce qui leur manque dans l’art militaire. Imaginez vingt mille d’entre eux fondant au milieu d’une armée européenne, jetant la confusion dans les rangs, renversant les voitures et écrasant le visage des guerriers par les ruades terribles de leurs sabots de derrière ; car ils mériteraient bien le mot appliqué à Auguste : Recalcitrat undique tutus. Mais au lieu de nous proposer de soumettre cette nation magnanime, je voudrais plutôt qu’ils eussent les moyens, ou la volonté, d’envoyer un nombre suffisant d’entre eux pour civiliser l’Europe, en nous enseignant les premiers principes d’honneur, de justice, de vérité, de tempérance, d’esprit public, de grandeur d’âme, de chasteté, d’amitié, de bienveillance et de fidélité ; toutes vertus dont les noms se conservent encore parmi nous dans la plupart-des langues et se rencontrent dans les auteurs modernes aussi bien que dans les anciens, comme le peu de lecture que j’ai me permet de l’affirmer.

Mais j’avais une autre raison qui me rendait moins empressé à agrandir de mes découvertes les États de Sa Majesté. Pour dire la vérité, j’avais conçu quelques scrupules quant à la justice distributive déployée par les princes dans ces occasions. Par exemple, mon équipage de pirates est poussé par une tempête dans une direction inconnue ; à la fin un mousse du mât de hune signale la terre. Ils débarquent pour voler on piller ; ils voient un peuple inoffensif qui les accueille avec bienveillance ; ils donnent au pays un nom nouveau ; ils en prennent formellement possession au nom de leur roi ; ils dressent, comme monument commémoratif, une planche pourrie ou une pierre ; ils assassinent deux ou trois douzaines de naturels, en emmènent de force un couple comme échantillon, reviennent au pays et obtiennent leur grâce. Ici commence une nouvelle domination acquise légitimement de droit divin. A la première occasion on envoie des vaisseaux ; les naturels sont chassés ou détruits ; leurs princes mis à la torture pour découvrir leur or ; pleine licence est donnée à tous les actes d’inhumanité et de luxure ; la terre fume du sang de ses habitants ; et cette exécrable horde de bouchers, employée à une expédition si pieuse, est une colonie moderne, envoyée pour convertir et civiliser un peuple idolâtre et barbare !
Mais cette description, je l’avoue, ne regarde en rien la nation britannique, qui peut servir d’exemple au monde entier pour sa sagesse, son soin et sa justice dans la fondation des colonies ; pour la libéralité qu’elle déploie à faire avancer la religion et le savoir ; pour le choix qu’elle fait de pasteurs pieux et capables, destinés à propager le christianisme ; pour la précaution qu’elle prend de n’établir dans les nouvelles provinces que des gens de vie et de conversation édifiantes, venus de la mère patrie ; pour son attention sévère à la distribution de la justice, en remplissant l’administration civile de toutes les colonies de fonctionnaires de la plus haute capacité et absolument inaccessibles à la corruption, et, comme couronnement du tout, en envoyant les gouverneurs les plus vigilants et les plus vertueux, qui n’ont en vue que le bonheur des peuples qu’ils dirigent et l’honneur du roi leur maître.
Mais comme les contrées que j’ai décrites ne semblent avoir aucun désir d’être conquises ou asservies, ni de voir leurs habitants massacrés ou chassés par des colons, et qu’elles n’abondent ni en or, ni en argent, ni en sucre, ni en tabac, j’ai pensé humblement qu’elles n’étaient d’aucune manière des objets propres à éveiller notre zèle, notre valeur ou notre intérêt. Cependant, si ceux que cela regarde davantage croient convenable d’être d’un autre avis, je suis prêt à témoigner, quand je serai régulièrement cité pour le faire, qu’aucun Européen n’a jamais visité ces contrées avant moi. J’entends, s’il faut en croire les habitants ; à moins toutefois que les deux Yahoos que l’on dit avoir été vus il y a bien des siècles sur une montagne du pays des Houyhnhnms ne puissent donner matière à discussion.
Mais quant à la formalité de la prise de possession au nom de mon souverain, la pensée ne m’en traversa jamais l’esprit ; et l’eût-elle fait, que, dans les circonstances où je me trouvais alors, je l’aurais peut-être, par prudence et pour ma propre conservation, renvoyée à quelque meilleure occasion.
Ayant ainsi répondu au seul reproche qu’on puisse soulever contre moi en tant que voyageur, je prends ici définitivement congé de tous mes courtois lecteurs et retourne jouir de mes pensées dans mon petit jardin de Redriff ; appliquer les excellentes leçons de vertu que je reçus chez les Houyhnhnms ; instruire les Yahoos de ma propre famille dans la limite où je les trouverai des animaux éducables ; regarder souvent ma figure dans un miroir et m’habituer ainsi avec le temps, s’il est possible, à supporter la vue d’une créature humaine ; déplorer l’état de brutes où vivent les Houyhnhnms de mon pays, mais traiter toujours leurs personnes avec respect pour l’amour de mon noble maître, de sa famille, de ses amis et de tous les individus de la race houyhnhnm, auxquels ceux de chez nous ont l’honneur de ressembler dans tous leurs traits, quoique leur intelligence ait dégénéré.
La semaine dernière j’ai permis à ma femme de s’asseoir avec moi pour dîner, au bout le plus reculé d’une longue table, et de répondre, mais avec une extrême brièveté, aux quelques questions que je lui faisais. Cependant, l’odeur du Yahoo continuant à me répugner beaucoup, je me tiens toujours le nez bien bouché avec des feuilles de rue, de lavande et de tabac. Mais, bien qu’il soit dur pour un homme avancé dans la vie de se défaire d’habitudes anciennes, je n’ai pas complètement perdu l’espoir d’être, dans quelque temps, capable de souffrir la compagnie de quelque Yahoo du voisinage, sans croire que je suis encore sous ses dents ou ses griffes.
Ma réconciliation avec le genre yahoo en général ne serait sans doute pas si difficile, s’ils voulaient se contenter des vices et des sottises pour lesquels la nature les a faits. Je ne me sens nullement irrité à la vue d’un homme de loi, d’un filou, d’un colonel, d’un bouffon, d’un grand seigneur, d’un joueur, d’un politicien, d’un souteneur, d’un médecin, d’un témoin, d’un suborneur, d’un procureur, d’un traître ou de gens semblables. Tout cela va suivant le cours ordinaire des choses. Mais lorsque je vois un composé de difformités et de maladies de corps et d’esprit féru d’orgueil, ma patience n’y résiste pas et je sors aussitôt des gonds. Je ne serai même jamais capable de comprendre comment un tel animal et un tel vice peuvent aller ensemble. Les sages et vertueux Houyhnhnms, chez qui toutes les perfections qui peuvent orner une créature raisonnable abondent, n’ont pas de nom pour ce vice dans leur langue qui n’a aucun terme pour exprimer ce qui est mal, si ce n’est ceux par lesquels ils décrivent les détestables qualités de leurs Yahoos ; et, parmi celles-ci, ils n’ont pu distinguer l’orgueil, faute de comprendre à fond la nature humaine, telle qu’elle se montre dans d’autres contrées où cet animal règne. Mais moi, qui avais plus d’expérience, j’avais été à même d’en observer quelques rudiments chez les Yahoos sauvages.
Quant aux Houyhnhnms eux-mêmes, qui vivent sous le gouvernement de la raison, ils ne sont pas plus fiers des bonnes qualités qu’ils possèdent que je ne le serais d’avoir mes deux jambes ou mes deux bras, chose dont aucun homme dans son bon sens ne voudrait se vanter, bien qu’en être privé dût le rendre misérable. J’insiste d’autant plus sur ce sujet que je désire arriver à ce que la société d’un Yahoo anglais ne me soit pas absolument insupportable, et c’est pourquoi je supplie ici ceux qui ont quelque teinte de ce vice absurde de ne point s’aviser de se présenter devant moi.

FIN.

1
La perche anglaise vaut 5m,29.
2
Le yard, l’unité des mesures de longueur anglaises, vaut 0m,914.
3
Le mille anglais est d’un kilomètre 609 mètres 3 centimètres.
4
Environ 30 centimes. La pièce est à peu près de la même grandeur que nos pièces d’argent de 25 centimes.
5
Le shilling vaut 1 fr. 25 et est un peu plus large que notre pièce de 1 franc.
Jonathan Swift. Voyages de Gulliver. Traduction nouvelle et complète par B.-H. Gausseron
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k65665546







