I
Il existe des destinées fatales; il existe dans la littérature de chaque
pays des hommes qui portent le mot guignon écrit en caractères
mystérieux dans les plis sinueux de leurs fronts. Il y a quelque temps,
on amenait devant les tribunaux un malheureux qui avait sur le front un
tatouage singulier: pas de chance. Il portait ainsi partout avec lui
l'étiquette de sa vie, comme un livre son titre, et l'interrogatoire
prouva que son existence s'était conformée à cet écriteau. Dans
l'histoire littéraire, il y a des fortunes analogues. On dirait que
l'Ange aveugle de l'expiation s'est emparé de certains hommes, et les
fouette à tour de bras pour l'édification des autres. Cependant, vous
parcourez attentivement leur vie, et vous leur trouvez des vertus, des
talents, de la grâce. La société les frappe d'un anathème spécial, et
argue contre eux des vices que sa persécution leur a donnés. Que ne fit
pas Hoffmann pour désarmer la destinée? Que n'entreprit pas Balzac pour
conjurer la fortune? Hoffmann fut obligé de se faire brûler l'épine
dorsale au moment tant désiré où il commençait à être à l'abri du
besoin, où les libraires se disputaient ses contes, où il possédait
enfin cette chère bibliothèque tant rêvée. Balzac avait trois rêves: une
grande édition bien ordonnée de ses œuvres, l'acquittement de ses
dettes, et un mariage depuis longtemps choyé et caressé au fond de son
esprit; grâce à des travaux dont la somme effraye l'imagination des plus
ambitieux et des plus laborieux, l'édition se fait, les dettes se
payent, le mariage s'accomplit. Balzac est heureux sans doute. Mais la
destinée malicieuse, qui lui avait permis de mettre un pied dans sa
terre promise, l'en arracha violemment tout d'abord. Balzac eut une
agonie horrible et digne de ses forces.
Y a-t-il donc une Providence diabolique qui prépare le malheur dès le
berceau? Tel homme, dont le talent sombre et désolé nous fait peur, a
été jeté avec préméditation dans un milieu qui lui était hostile. Une
âme tendre et délicate, un Vauvenargues, pousse lentement ses feuilles
maladives dans l'atmosphère grossière d'une garnison. Un esprit amoureux
d'air et épris de la libre nature se débat longtemps derrière les parois
étouffantes d'un séminaire. Ce talent bouffon, ironique et
ultra-grotesque, dont le rire ressemble quelquefois à un hoquet ou à un
sanglot, a été encagé dans de vastes bureaux à cartons verts, avec des
hommes à lunettes d'or. Y a-t-il donc des âmes vouées à l'autel,
sacrées pour ainsi dire, et qui doivent marcher à la mort et à la
gloire à travers un sacrifice permanent d'elles-mêmes? Le cauchemar des
Ténèbres enveloppera-t-il toujours ces âmes d'élite? En vain elles se
défendent, elles prennent toutes leurs précautions, elles perfectionnent
la prudence. Bouchons toutes les issues, fermons la porte à double tour,
calfeutrons les fenêtres. Oh! nous avons oublié le trou de la serrure;
le Diable est déjà entré.
Leur chien même les mord et leur donne la rage.
Un ami jurera qu'ils ont trahi le roi.
Alfred de Vigny a écrit un livre pour démontrer que la place du poëte
n'est ni dans une république, ni dans une monarchie absolue, ni dans une
monarchie constitutionnelle; et personne ne lui a répondu.
C'est une lamentable tragédie que la vie d'Edgar Poe, et qui eut un
dénoûment dont l'horrible est augmenté par le trivial. Les divers
documents que je viens de lire ont créé en moi cette persuasion que les
États-Unis furent pour Poe une vaste cage, un grand établissement de
comptabilité, et qu'il fit toute sa vie de sinistres efforts pour
échapper à l'influence de cette atmosphère antipathique. Dans l'une de
ces biographies il est dit que, si M. Poe avait voulu régulariser son
génie et appliquer ses facultés créatrices d'une manière plus appropriée
au sol américain, il aurait pu être un auteur à argent, a making-money
author; qu'après tout, les temps ne sont pas si durs pour l'homme de
talent, pourvu qu'il ait de l'ordre et de l'économie, et qu'il use avec
modération des biens matériels. Ailleurs, un critique affirme sans
vergogne que, quelque beau que soit le génie de M. Poe, il eût mieux
valu pour lui n'avoir que du talent, parce que le talent s'escompte plus
facilement que le génie. Dans une note que nous verrons tout à l'heure,
et qui fut écrite par un de ses amis, il est avoué qu'il était difficile
d'employer M. Poe dans une revue, et qu'on était obligé de le payer
moins que d'autres, parce qu'il écrivait dans un style trop au-dessus du
vulgaire. Tout cela me rappelle l'odieux proverbe paternel: make money,
my son, honestly, if you can, BUT MAKE MONEY.—Quelle odeur de
magasin! comme disait J. de Maistre, à propos de Locke.
Si vous causez avec un Américain, et si vous lui parlez de M. Poe, il
vous avouera son génie; volontiers même, peut-être en sera-t-il fier,
mais il finira par vous dire avec un ton supérieur: «Mais moi, je suis
un homme positif»; puis, avec un petit air sardonique, il vous parlera
de ces grands esprits qui ne savent rien conserver; il vous parlera de
la vie débraillée de M. Poe, de son haleine alcoolisée, qui aurait pris
feu à la flamme d'une chandelle, de ses habitudes errantes; il vous dira
que c'était un être erratique, une planète désorbitée, qu'il roulait
sans cesse de New-York à Philadelphie, de Boston à Baltimore, de
Baltimore à Richmond. Et si, le cœur déjà ému à cette annonce d'une
existence calamiteuse, vous lui faites observer que la démocratie a bien
des inconvénients, que, malgré son masque bienveillant de liberté, elle
ne permet peut-être pas toujours l'expansion des individualités, qu'il
est souvent bien difficile de penser et d'écrire dans un pays où il y a
vingt, trente millions de souverains, que d'ailleurs vous avez entendu
dire qu'aux États-Unis il existait une tyrannie bien plus cruelle et
plus inexorable que celle d'un monarque, celle de l'opinion,—alors, oh!
alors, vous verrez ses yeux s'écarquiller et jeter des éclairs, la bave
du patriotisme blessé lui monter aux lèvres, et l'Amérique, par sa
bouche, lancera des injures à la métaphysique et à l'Europe, sa vieille
mère. L'Américain est un être positif, vain de sa force industrielle, et
un peu jaloux de l'ancien continent. Quant à avoir pitié d'un poëte que
la douleur et l'isolement pouvaient rendre fou, il n'en a pas le temps.
Il est si fier de sa jeune grandeur, il a une foi si naïve dans la
toute-puissance de l'industrie, il est tellement convaincu qu'elle
finira par manger le Diable, qu'il a une certaine pitié pour toutes ces
rêvasseries. «En avant, dit-il, en avant et négligeons nos morts.» Il
passerait volontiers sur les âmes solitaires et libres, et les foulerait
aux pieds avec autant d'insouciance que ses immenses lignes de chemin de
fer les forêts abattues, et ses bateaux-monstres les débris d'un bateau
incendié la veille. Il est si pressé d'arriver. Le temps et l'argent,
tout est là.
Quelque temps avant que Balzac descendît dans le gouffre final en
poussant les nobles plaintes d'un héros qui a encore de grandes choses à
faire, Edgar Poe, qui a plus d'un rapport avec lui, tombait frappé d'une
mort affreuse. La France a perdu un de ses plus grands génies, et
l'Amérique un romancier, un critique, un philosophe qui n'était guère
fait pour elle. Beaucoup de personnes ignorent ici la mort d'Edgar Poe,
beaucoup d'autres ont cru que c'était un jeune gentleman riche, écrivant
peu, produisant ses bizarres et terribles créations dans les loisirs les
plus riants, et ne connaissant la vie littéraire que par de rares et
éclatants succès. La réalité fut le contraire.
La famille de M. Poe était une des plus respectables de Baltimore. Son
grand-père était quartermaster-general[50] dans la révolution, et
Lafayette l'avait en haute estime et amitié. La dernière fois qu'il vint
visiter ce pays, il pria sa veuve d'agréer les témoignages de sa
reconnaissance pour les services que lui avait rendus son mari. Son
arrière-grand-père avait épousé une fille de l'amiral anglais Mac Bride,
et par lui la famille de Poe était alliée aux plus illustres maisons
d'Angleterre. Le père d'Edgar reçut une éducation honorable. S'étant
violemment épris d'une jeune et belle actrice, il s'enfuit avec elle et
l'épousa. Pour mêler plus intimement sa destinée à la sienne, il voulut
aussi monter sur le théâtre. Mais ils n'avaient ni l'un ni l'autre le
génie du métier, et ils vivaient d'une manière fort triste et fort
précaire. Encore la jeune dame s'en tirait par sa beauté, et le public
charmé supportait son jeu médiocre. Dans une de leurs tournées, ils
vinrent à Richmond, et c'est là que tous deux moururent, à quelques
semaines de distance l'un de l'autre, tous deux pour la même cause: la
faim, le dénûment, la misère.
Ils abandonnaient ainsi au hasard, sans pain, sans abri, sans ami, un
pauvre petit malheureux que, d'ailleurs, la nature avait doué d'une
manière charmante. Un riche négociant de cette place, M. Allan, fut ému
de pitié. Il s'enthousiasma de ce joli garçon, et, comme il n'avait pas
d'enfants, il l'adopta. Edgar Poe fut ainsi élevé dans une belle
aisance, et reçut une éducation complète. En 1816 il accompagna ses
parents adoptifs dans un voyage qu'ils firent en Angleterre, en Écosse
et en Irlande. Avant de retourner dans leur pays, ils le laissèrent chez
le docteur Bransby, qui tenait une importante maison d'éducation à
Stoke-Newington, près de Londres, où il passa cinq ans.
Tous ceux qui ont réfléchi sur leur propre vie, qui ont souvent porté
leurs regards en arrière pour comparer leur passé avec leur présent,
tous ceux qui ont pris l'habitude de psychologiser facilement sur
eux-mêmes, savent quelle part immense l'adolescence tient dans le génie
définitif d'un homme. C'est alors que les objets enfoncent profondément
leurs empreintes dans l'esprit tendre et facile; c'est alors que les
couleurs sont voyantes, et que les sons parlent une langue mystérieuse.
Le caractère, le génie, le style d'un homme est formé par les
circonstances en apparence vulgaires de sa première jeunesse. Si tous
les hommes qui ont occupé la scène du monde avaient noté leurs
impressions d'enfance, quel excellent dictionnaire psychologique nous
posséderions! Les couleurs, la tournure d'esprit d'Edgar Poe tranchent
violemment sur le fond de la littérature américaine. Ses compatriotes le
trouvent à peine Américain, et cependant il n'est pas Anglais. C'est
donc une bonne fortune que de ramasser dans un de ses contes, un conte
peu connu, William Wilson, un singulier récit de sa vie à cette école
de Stoke-Newington. Tous les contes d'Edgar Poe sont pour ainsi dire
biographiques. On trouve l'homme dans l'œuvre. Les personnages et les
incidents sont le cadre et la draperie de ses souvenirs.
Mes plus matineuses impressions de la vie de collège sont liées à une
vaste et extravagante maison du style d'Elisabeth, dans un village
brumeux d'Angleterre, où était un grand nombre d'arbres gigantesques et
noueux, et où toutes les maisons étaient excessivement anciennes. En
vérité, cette vénérable vieille ville avait un aspect fantasmagorique
qui enveloppait et caressait l'écrit comme un rêve. En ce moment même,
je sens en imagination le frisson rafraîchissant de ses avenues
profondément ombrées; je respire l'émanation de ses mille taillis, et je
tressaille encore, avec une indéfinissable volupté, à la note profonde
et sourde de la cloche, déchirant à chaque heure, de son rugissement
soudain et solennel, la quiétude de l'atmosphère brunissante dans
laquelle s'allongeait le clocher gothique, enseveli et endormi.
Je trouve peut-être autant de plaisir qu'il m'est donné d'en éprouver
maintenant à m'appesantir sur ces minutieux souvenirs de collège. Plongé
dans la misère comme je le suis, misère, hélas! trop réelle, on me
pardonnera de chercher un soulagement bien léger et bien court, dans ces
mimes et fugitifs détails. D'ailleurs, quelque trivials et mesquins
qu'ils soient en eux-mêmes, ils prennent, dans mon imagination, une
importance toute particulière, à cause de leur intime connexion avec les
lieux et l'époque où je retrouve maintenant les premiers avertissements
ambigus de la Destinée, qui depuis lors m'a si profondément enveloppé de
son ombre. Laissez-moi donc me souvenir.
La maison, je l'ai dit, était vieille et irrégulière. Les terrains
étaient vastes, et un haut et solide mur de briques, revêtu d'une couche
de mortier et de verre pilé, en faisait le circuit. Ce rempart de prison
formait la limite de notre domaine. Nos regards ne pouvaient aller au
delà que trois fois par semaine; une fois chaque samedi, dans
l'après-midi, quand, sous la conduite de deux surveillants, il nous
était accordé de faire de courtes promenades en commun à travers les
campagnes voisines; et deux fois le dimanche, quand, avec le cérémonial
formel des troupes à la parade, nous allions assister aux offices du
soir et du matin à l'unique église du village. Le principal de notre
école était pasteur de cette église. Avec quel profond sentiment
d'admiration et de perplexité je le contemplais du banc où nous étions
assis, dans le fond de la nef, quand il montait en chaire d'un pas
solennel et lent! Ce personnage vénérable, avec sa contenance douce et
composée, avec sa robe si bien lustrée et si cléricalement ondoyante,
avec sa perruque si minutieusement poudrée, si rigide et si vaste,
pouvait-il être le même homme qui, tout à l'heure, avec un visage aigre
et dans des vêtements graisseux, exécutait, férule en main, les lois
draconiennes de l'école? O gigantesque paradoxe dont la monstruosité
exclut toute solution!
Dans un angle du mur massif rechignait une porte massive; elle était
marquetée de clous, garnie de verrous, et surmontée d'un buisson de
ferrailles. Quels sentiments profonds de crainte elle inspirait! Elle
n'était jamais ouverte que pour les trois sorties et rentrées
périodiques déjà mentionnées; chaque craquement de ses gonds puissants
exhalait le mystère, et un monde de méditations solennelles et
mélancoliques.
Le vaste enclos était d'une forme irrégulière et divisé en plusieurs
parties, dont trois ou quatre des plus larges constituaient le jardin de
récréation; il était aplani et recouvert d'un cailloutis propre et dur.
Je me rappelle bien qu'il ne contenait ni arbres, ni bancs, ni quoi que
ce soit d'analogue; il était situé derrière la maison. Devant la façade,
s'étendait un petit parterre semé de buis et d'autres arbustes; mais
nous ne traversions cette oasis sacrée que dans de bien rares occasions,
telles que la première arrivée à l'école ou le départ définitif; ou
peut-être quand un ami, un parent nous ayant fait appeler, nous prenions
joyeusement notre route vers le logis, à la Noël ou aux vacances de la
Saint-Jean.
Mais la maison! quelle jolie vieille bâtisse cela faisait! Pour moi,
c'était comme un vrai palais d'illusions. Il n'y avait réellement pas de
fin à ses détours et à ses incompréhensibles subdivisions. Il était
difficile, à un moment donné, de dire avec certitude lequel de ses deux
étages s'appuyait sur l'autre. D'une chambre à la chambre voisine, on
était toujours sûr de trouver trois ou quatre marches à monter ou à
descendre. Puis les corridors latéraux étaient innombrables,
inconcevables, tournaient et retournaient si souvent sur eux-mêmes que
nos idées les plus exactes, relativement à l'ensemble du bâtiment,
n'étaient pas très-différentes de celles à l'aide desquelles nous
essayons d'opérer sur l'infini. Durant les cinq ans de ma résidence, je
n'ai jamais été capable de déterminer avec précision dans quelle
localité lointaine était situé le petit dortoir qui m'était assigné en
commun avec dix-huit ou vingt autres écoliers[51].
La salle d'études était la plus vaste de toute la maison, et, je ne
pouvais m'empêcher de le penser, du monde entier. Elle était
très-longue, très-étroite, et sinistrement basse, avec des fenêtres en
ogive et un plafond en chêne. Dans son angle éloigné et inspirant la
terreur était une cellule carrée de huit ou dix pieds représentant le
sanctuaire où se tenait plusieurs heures durant notre principal, le
révérend docteur Brandsby. C'était une solide construction, avec une
porte massive que nous n'aurions jamais osé ouvrir en l'absence du
maître; nous aurions tous préféré mourir de la peine forte et dure. À
d'autres angles étaient deux autres loges analogues, objets d'une
vénération beaucoup moins grande, il est vrai, mais toutefois d'une
frayeur assez considérable. L'une était la chaire du maître des études
classiques; l'autre, du maître d'anglais et de mathématiques. Répandus à
travers la salle et se croisant dans une irrégularité sans fin, étaient
d'innombrables bancs et des pupitres, noirs, anciens et usés par le
temps, désespérément écrasés sous des livres, bien étrillés et si bien
agrémentés de lettres initiales, de noms entiers, de figures grotesques,
et d'autres chefs-d'œuvre du couteau, qu'ils avaient entièrement perdu
la forme qui constituait leur pauvre individualité dans les anciens
jours. À une extrémité de la salle, un énorme baquet avec de l'eau, et,
à l'autre, une horloge d'une dimension stupéfiante.
Enfermé dans les murs massifs de cette vénérable académie, je passai,
sans trop d'ennui et de dégoût, les années du troisième lustre de ma
vie. Le cerveau fécond de l'enfance n'exige pas d'incidents du monde
extérieur pour s'occuper ou s'amuser, et la monotonie sinistre en
apparence de l'école était remplie d'excitations plus intenses que ma
jeunesse hâtive n'en tira jamais de la luxure, ou que celles que ma
pleine maturité a demandées au crime. Encore faut-il croire que mon
premier développement mental eut quelque chose de peu commun, et même
quelque chose de tout à fait extra-commun. En général les événements de
la première existence laissent rarement sur l'humanité arrivée à l'âge
mûr une impression bien définie. Tout est ombre grise, tremblotant et
irrégulier souvenir, fouillis confus de plaisirs et de peines
fantasmagoriques. Chez moi, il n'en fut point ainsi. Il faut que j'aie
senti dans mon enfance avec l'énergie d'un homme ce que je trouve
maintenant estampillé sur ma mémoire en lignes aussi vivantes, aussi
profondes et aussi durables que les exergues des médailles
carthaginoises.
Encore, comme faits (j'entends le mot faits dans le sens restreint des
gens du monde), quelle pauvre moisson pour le souvenir! Le réveil du
matin, le soir, l'ordre du coucher; les leçons à apprendre, les
récitations, les demi-congés périodiques et les promenades, la cour de
récréation avec ses querelles, ses passe-temps, ses intrigues, tout
cela, par une magie psychique depuis longtemps oubliée, était destiné à
envelopper un débordement de sensations, un monde riche d'incidents, un
univers d'émotions variées et d'excitations les plus passionnées et les
plus fiévreuses. Oh! le beau temps que ce siècle de fer!
Que dites-vous de ce morceau? Le caractère de ce singulier homme ne se
révèle-t-il pas déjà un peu? Pour moi, je sens s'exhaler de ce tableau
de collège comme un parfum noir. J'y sens circuler le frisson des
premières années de la claustration. Les heures de cachot, le malaise de
l'enfance chétive et abandonnée, la terreur du maître, notre ennemi, la
haine des camarades tyranniques, la solitude du cœur, toutes ces
tortures du jeune âge, Edgar Poe ne les a pas éprouvées. Tant de sujets
de mélancolie ne l'ont pas vaincu. Jeune, il aime la solitude, ou plutôt
il ne se sent pas seul; il aime ses passions. Le cerveau fécond de
l'enfance rend tout agréable, illumine tout. On voit déjà que
l'exercice de la volonté et l'orgueil solitaire joueront un grand rôle
dans sa vie. Eh quoi! ne dirait-on pas qu'il aime un peu la douleur,
qu'il pressent la future compagne inséparable de sa vie, et qu'il
l'appelle avec une âpreté lubrique, comme un jeune gladiateur? Le pauvre
enfant n'a ni père ni mère, mais il est heureux: il se glorifie d'être
marqué profondément comme une médaille carthaginoise.
Edgar Poe revint de la maison du docteur Brandsby à Richmond en 1822, et
continua ses études sous la direction des meilleurs maîtres. Il était
alors un jeune homme très-remarquable par son agilité physique, ses
tours de souplesse, et aux séductions d'une beauté singulière il
joignait une puissance de mémoire poétique merveilleuse avec la faculté
précoce d'improviser des contes. En 1825, il entra à l'université de
Virginie, qui était alors un des établissements où régnait la plus
grande dissipation. M. Edgar Poe se distingua parmi tous ses
condisciples par une ardeur encore plus vive pour le plaisir. Il était
déjà un élève très-recommandable et faisait d'incroyables progrès dans
les mathématiques; il avait une aptitude singulière pour la physique et
les sciences naturelles ce qui est bon à noter en passant, car, dans
plusieurs de ses ouvrages, on retrouve une grande préoccupation
scientifique; mais en même temps déjà, il buvait, jouait et faisait tant
de fredaines que finalement, il fut expulsé. Sur le refus de M. Allan de
payer quelques dettes de jeu, il fit un coup de tête, rompit avec lui et
reprit son vol vers la Grèce. C'était le temps de Botzaris et de la
révolution des Hellènes. Arrivé à Saint-Pétersbourg, sa bourse et son
enthousiasme étaient un peu épuisés; il se fit une méchante querelle
avec les autorités russes, dont on ignore le motif. La chose alla si
loin, qu'on affirme qu'Edgar Poe fut au moment d'ajouter l'expérience
des brutalités sibériennes à la connaissance précoce qu'il avait des
hommes et des choses[52]. Enfin, il se trouva fort heureux d'accepter
l'intervention et le secours du consul américain Henry Middleton, pour
retourner chez lui. En 1829, il entra à l'école militaire de West-Point.
Dans l'intervalle, M. Allan, dont la première femme était morte, avait
épousé une dame plus jeune que lui d'un grand nombre d'années. Il avait
alors soixante-cinq ans. On dit que M. Poe se conduisit malhonnêtement
avec la dame et qu'il ridiculisa le mariage. Le vieux gentleman lui
écrivit une lettre fort dure, à laquelle celui-ci répondit par une
lettre encore plus amère. La blessure était inguérissable et peu de
temps après, M. Allan mourait sans laisser un sou à son fils adoptif.
Ici je trouve, dans des notes biographiques, des paroles
très-mystérieuses, des allusions très-obscures et très-bizarres sur la
conduite de notre futur écrivain. Très-hypocritement et tout en jurant
qu'il ne veut absolument rien dire, qu'il y a des choses qu'il faut
toujours cacher (pourquoi?), que dans de certains cas énormes le silence
doit primer l'histoire, le biographe jette sur M. Poe une défaveur
très-grave. Le coup est d'autant plus dangereux qu'il reste suspendu
dans les ténèbres. Que diable veut-il dire? Veut-il insinuer que Poe
chercha à séduire la femme de son père adoptif? Il est réellement
impossible de le deviner. Mais je crois avoir déjà suffisamment mis le
lecteur en défiance contre les biographes américains. Il sont trop bons
démocrates pour ne pas haïr leurs grands hommes, et la malveillance qui
poursuit Poe après la conclusion lamentable de sa triste existence,
rappelle la haine britannique qui persécuta Byron.
M. Poe quitta West-Point sans prendre ses grades, et commença sa
désastreuse bataille de la vie. En 1831, il publia un petit volume de
poésies qui fut favorablement accueilli par les revues, mais qu'on
n'acheta pas. C'est l'éternelle histoire du premier livre. M. Lowell, un
critique américain, dit qu'il y a dans une de ces pièces, adressées à
Hélène, «un parfum d'ambroisie», et qu'elle ne déparerait pas
l'Anthologie grecque. Il est question dans cette pièce des barques de
Nicée, de naïades, de la gloire et de la beauté grecques, et de la lampe
de Psyché. Remarquons en passant le faible américain, littérature trop
jeune, pour le pastiche. Il est vrai que, par son rhythme harmonieux, et
ses rimes sonores, cinq vers, deux masculines et trois féminines, elle
rappelle les heureuses tentatives du romantisme français. Mais on voit
qu'Edgar Poe était encore bien loin de son excentrique et fulgurante
destinée littéraire.
Cependant le malheureux écrivait pour les journaux, compilait et
traduisait pour les libraires, faisait de brillants articles et des
contes pour les revues. Les éditeurs les inséraient volontiers, mais ils
payaient si mal le pauvre jeune homme qu'il tomba dans une misère
affreuse. Il descendit même si bas, qu'il put entendre crier les gonds
des portes de la mort. Un jour, un journal de Baltimore proposa deux
prix pour le meilleur poëme et le meilleur conte en prose. Un comité de
littérateurs, dont faisait partie M. John Kennedy, fut chargé de juger
les productions. Toutefois, ils ne s'occupaient guère de les lire; la
sanction de leurs noms était tout ce que leur demandait l'éditeur. Tout
en causant de choses et d'autres, l'un d'eux fut attiré par un manuscrit
qui se distinguait par la beauté, la propreté et la netteté de ses
caractères. À la fin de sa vie, Edgar Poe possédait encore une écriture
incomparablement belle. (Je trouve cette remarque bien américaine.) M.
Kennedy lut une page seul, et ayant été frappé par le style, il lut la
composition à haute voix. Le comité vota le prix par acclamation au
premier des génies qui sût écrire lisiblement. L'enveloppe secrète fut
brisée, et livra le nom alors inconnu de Poe.
L'éditeur parla du jeune auteur à M. Kennedy dans des termes qui lui
donnèrent l'envie de le connaître. La fortune cruelle avait donné à M.
Poe la physionomie classique du poëte à jeun. Elle l'avait aussi bien
grimé que possible pour l'emploi. M. Kennedy raconta qu'il trouva un
jeune homme que les privations avaient aminci comme un squelette, vêtu
d'une redingote dont on voyait la grosse trame, et qui était, suivant
une tactique bien connue, boutonnée jusqu'au menton, de culottes en
guenilles, de bottes déchirées sous lesquelles il n'y avait évidemment
pas de bas, et avec tout cela un air fier, de grandes manières, et des
yeux éclatants d'intelligence. Kennedy lui parla comme un ami, et le mit
à son aise. Poe lui ouvrit son cœur, lui raconta toute son histoire,
son ambition et ses grands projets. Kennedy alla au plus pressé, le
conduisit dans un magasin d'habits, chez un fripier, aurait dit Lesage,
et lui donna des vêtements convenables; puis il lui fit faire des
connaissances.
C'est à cette époque qu'un M. Thomas White, qui achetait la propriété du
Messager littéraire du Sud, choisit M. Poe pour le diriger et lui
donna 2 500 francs par an. Immédiatement celui-ci épousa une jeune fille
qui n'avait pas un sol. (Cette phrase n'est pas de moi; je prie le
lecteur de remarquer le petit ton de dédain qu'il y a dans cet
immédiatement, le malheureux se croyait donc riche, et, dans ce
laconisme, cette sécheresse avec laquelle est annoncé un événement
important; mais aussi, une jeune fille sans le sol! a girl without a
cent!). On dit qu'alors l'intempérance prenait déjà une certaine part
dans sa vie, mais le fait est qu'il trouva le temps d'écrire un
très-grand nombre d'articles et de beaux morceaux de critique pour le
Messager. Après l'avoir dirigé un an et demi, il se retira à
Philadelphie, et dirigea le Gentleman's Magazine. Ce recueil
périodique se fondit un jour dans le Graham's Magazine, et Poe
continua à écrire pour celui-ci. En 1840, il publia The Tales of the
grotesque and arabesque. En 1844, nous le trouvons à New-York dirigeant
le Broadway-journal. En 1845, parut la petite édition, bien connue, de
Wiley et Putnam, qui renferme une partie poétique et une série de
contes. C'est de cette édition que les traducteurs français ont tiré
presque tous les échantillons du talent d'Edgar Poe qui ont paru dans
les journaux de Paris. Jusqu'en 1847, il publia successivement
différents ouvrages dont nous parlerons tout à l'heure. Ici nous
apprenons que sa femme meurt dans un état de dénûment profond dans une
ville appelée Fordham, près New-York. Il se fait une souscription parmi
les littérateurs de New-York, pour soulager Edgar Poe. Peu de temps
après, les journaux parlent de nouveau de lui comme un homme aux portes
de la mort. Mais cette fois, c'est chose plus grave, il a le delirium
tremens. Une note cruelle, insérée dans un journal de cette époque,
accuse son mépris envers tous ceux qui se disaient ses amis, et son
dégoût général du monde. Cependant il gagnait de l'argent, et ses
travaux littéraires pouvaient à peu près sustenter sa vie; mais j'ai
trouvé, dans quelques aveux des biographes, la preuve qu'il eut de
dégoûtantes difficultés à surmonter. Il paraît que durant les deux
dernières années où on le vit de temps à autre à Richmond, il scandalisa
fort les gens par ses habitudes d'ivrognerie. À entendre les
récriminations sempiternelles à ce sujet, on dirait que tous les
écrivains des États-Unis sont des modèles de sobriété. Mais, à sa
dernière visite, qui dura près de deux mois, on le vit tout d'un coup
propre, élégant, correct, avec des manières charmantes, et beau comme le
génie. Il est évident que je manque de renseignements, et que les notes
que j'ai sous les yeux ne sont pas suffisamment intelligentes pour
rendre compte de ces singulières transformations. Peut-être en
trouverons-nous l'explication dans une admirable protection maternelle
qui enveloppait le sombre écrivain, et combattait avec des armes
angéliques le mauvais démon né de son sang et de ses douleurs
antécédentes.
À cette dernière visite à Richmond, il fit deux lectures publiques. Il
faut dire un mot de ces lectures qui jouent un grand rôle dans la vie
littéraire aux États-Unis. Aucune loi ne s'oppose à ce qu'un écrivain,
un philosophe, un poëte, quiconque sait parler, annonce une lecture, une
dissertation publique sur un objet littéraire ou philosophique. Il faut
la location d'une salle. Chacun paye une rétribution pour le plaisir
d'entendre émettre des idées et phraser des phrases telles quelles. Le
public vient ou ne vient pas. Dans ce dernier cas, c'est une spéculation
manquée comme toute autre spéculation commerciale aventureuse.
Seulement, quand la lecture doit être faite par un écrivain célèbre,
il y a affluence, et c'est une espèce de solennité littéraire. On voit
que ce sont les chaires du Collège de France mises à la disposition de
tout le monde. Cela fait penser à Andrieux, à La Harpe, à Baour-Lormian,
et rappelle cette espèce de restauration littéraire qui se fit après
l'apaisement de la Révolution française dans les lycées, les athénées et
les casinos.
Edgar Poe choisit pour sujet de son discours un thème qui est toujours
intéressant, et qui a été fort débattu chez nous. Il annonça qu'il
parlerait du principe de la poésie. Il y a, depuis longtemps déjà aux
États-Unis, un mouvement utilitaire qui veut entraîner la poésie comme
le reste. Il y a là des poëtes humanitaires, des poëtes du suffrage
universel, des poëtes abolitionnistes des lois sur les céréales, et des
poëtes qui veulent faire bâtir des work-houses. Je jure que je ne fais
aucune allusion à des gens de ce pays-ci. Ce n'est pas ma faute si les
mêmes disputes et les mêmes théories agitent différentes nations. Dans
ses lectures, Poe leur déclara la guerre. Il ne soutenait pas, comme
certains sectaires fanatiques insensés de Goethe et autres poëtes
marmoréens et anti-humains, que toute chose belle est essentiellement
inutile; mais il se proposait surtout pour objet la réfutation de ce
qu'il appelait spirituellement la grande hérésie poétique des temps
modernes. Cette hérésie, c'est l'idée d'utilité directe. On voit qu'à
un certain point de vue, Edgar Poe donnait raison au mouvement
romantique français. Il disait: notre esprit possède des facultés
élémentaires dont le but est différent. Les unes s'appliquent à
satisfaire la rationalité, les autres perçoivent les couleurs et les
formes, les autres remplissent un but de construction. La logique, la
peinture, la mécanique sont les produits de ces facultés. Et comme nous
avons des nerfs pour aspirer les bonnes odeurs, des nerfs pour sentir
les belles couleurs, et pour nous délecter au contact des corps polis,
nous avons une faculté élémentaire pour percevoir le beau; elle a son
but à elle et ses moyens à elle. La poésie est le produit de cette
faculté; elle s'adresse au sens du beau et non à un autre. C'est lui
faire injure que de la soumettre au critérium des autres facultés, et
elle ne s'applique jamais à d'autres matières qu'à celles qui sont
nécessairement la pâture de l'organe intellectuel auquel elle doit sa
naissance. Que la poésie soit subséquemment et conséquemment utile, cela
est hors de doute, mais ce n'est pas son but; cela vient par-dessus le
marché! Personne ne s'étonne qu'une halle, un embarcadère ou toute
autre construction industrielle, satisfasse aux conditions du beau, bien
que ce ne fût pas là le but principal et l'ambition première de
l'ingénieur ou de l'architecte. Poe illustra sa thèse par différents
morceaux de critique appliqués aux poëtes, ses compatriotes, et par des
récitations de poëtes anglais. On lui demanda la lecture de son
Corbeau. C'est un poëme dont les critiques américains font grand cas.
Ils en parlent comme d'une très-remarquable pièce de versification, au
rhythme vaste et compliqué, un savant entrelacement de rimes
chatouillant leur orgueil national un peu jaloux des tours de force
européens. Mais il paraît que l'auditoire fut désappointé par la
déclamation de son auteur, qui ne savait pas faire briller son œuvre.
Une diction pure, mais une voix sourde, une mélopée monotone, une assez
grande insouciance des effets musicaux que sa plume savante avait pour
ainsi dire indiqués, satisfirent médiocrement ceux qui s'étaient promis
comme une fête de comparer le lecteur avec l'auteur. Je ne m'en étonne
pas du tout. J'ai remarqué souvent que des poëtes admirables étaient
d'exécrables comédiens. Cela arrive souvent aux esprits sérieux et
concentrés. Les écrivains profonds ne sont pas orateurs, et c'est bien
heureux.
Un très vaste auditoire encombrait la salle. Tous ceux qui n'avaient pas
vu Edgar Poe depuis les jours de son obscurité accouraient en foule pour
contempler leur compatriote devenu illustre. Cette belle réception
inonda son pauvre cœur de joie. Il s'enfla d'un orgueil bien légitime
et bien excusable. Il se montrait tellement enchanté qu'il parlait de
s'établir définitivement à Richmond. Le bruit courait qu'il allait se
remarier. Tous les yeux se tournaient vers une dame veuve, aussi riche
que belle, qui était une ancienne passion de Poe et que l'on soupçonne
d'être le modèle original de sa Lénore. Cependant il fallait qu'il
allât quelque temps à New-York pour publier une nouvelle édition de ses
Contes. De plus, le mari d'une dame fort riche de cette ville
l'appelait pour mettre en ordre les poésies de sa femme, écrire des
notes, une préface, etc.
Poe quitta donc Richmond, mais lorsqu'il se mit en route, il se plaignit
de frissons et de faiblesses. Se sentant toujours assez mal en arrivant
à Baltimore, il prit une petite quantité d'alcool pour se remonter.
C'était la première fois que cet alcool maudit effleurait ses lèvres
depuis plusieurs mois; mais cela suffit pour réveiller le Diable qui
dormait en lui. Une journée de débauche amena une nouvelle attaque de
delirium tremens, sa vieille connaissance. Le matin, des hommes de
police le ramassèrent par terre, dans un état de stupeur. Comme il était
sans argent, sans amis et sans domicile, ils le portèrent à l'hôpital,
et c'est dans un de ces lits que mourut l'auteur du Chat noir et
d'Eureka, le 7 octobre 1849, à l'âge de 37 ans.
Edgar Poe ne laissait aucun parent, excepté une sœur qui demeure à
Richmond. Sa femme était morte quelque temps avant lui, et ils n'avaient
pas d'enfants. C'était une demoiselle Clemm, et elle était un peu
cousine de son mari. Sa mère était profondément attachée à Poe. Elle
l'accompagna à travers toutes ses misères, et elle fut effroyablement
frappée par sa fin prématurée. Le lien qui unissait leurs âmes ne fut
point relâché par la mort de sa fille. Un si grand dévouement, une
affection si noble, si inébranlable, fait le plus grand honneur à Edgar
Poe. Certes, celui qui a pu inspirer une si immense amitié avait des
vertus, et sa personne spirituelle devait être bien séduisante.
M. Willis a publié une petite notice sur Poe; j'en tire le morceau
suivant:
«La première connaissance que nous eûmes de la retraite de M. Poe dans
cette ville nous vint d'un appel qui nous fut fait par une dame qui se
présenta à nous comme la mère de sa femme. Elle était à la recherche
d'un emploi pour lui. Elle motiva sa conduite en nous expliquant qu'il
était malade, que sa fille était tout à fait infirme, et que leur
situation était telle, qu'elle avait cru devoir prendre sur elle-même de
faire cette démarche. La contenance de cette dame, que son dévouement,
que le complet abandon de sa vie chétive à une tendresse pleine de
chagrins rendait belle et sainte, la voix douce et triste avec laquelle
elle pressait son plaidoyer, ses manières d'un autre âge, mais
habituellement et involontairement grandes et distinguées, l'éloge et
l'appréciation qu'elle faisait des droits et des talents de son fils,
tout nous révéla la présence d'un de ces Anges qui se font femmes dans
les adversités humaines. C'était une rude destinée que celle qu'elle
surveillait et protégeait. M. Poe écrivait avec une fastidieuse
difficulté et dans un style trop au-dessus du niveau intellectuel
commun pour qu'on pût le payer cher. Il était toujours plongé dans des
embarras d'argent, et souvent, avec sa femme malade, manquant des
premières nécessités de la vie. Chaque hiver, pendant des années, le
spectacle le plus touchant que nous ayons vu dans cette ville a été cet
infatigable serviteur du génie, pauvrement et insuffisamment vêtu, et
allant de journal en journal avec un poëme à vendre ou un article sur un
sujet littéraire; quelquefois expliquant souvent d'une voix entrecoupée
qu'il était malade, et demandant pour lui, ne disant pas autre chose que
cela: il est malade, quelles que fussent les raisons qu'il avait de ne
rien écrire, et jamais, à travers ses larmes et ses récits de détresse,
ne permettant à ses lèvres de lâcher une syllabe qui pût être
interprétée comme un doute, une accusation, ou un amoindrissement de
confiance dans le génie et les bonnes intentions de son fils. Elle ne
l'abandonna pas après la mort de sa fille. Elle continua son ministère
d'Ange, vivant avec lui, prenant soin de lui, le surveillant, le
protégeant, et quand il était emporté au-dehors par les tentations, à
travers son chagrin et la solitude de ses sentiments refoulés, et son
abnégation se réveillant dans l'abandon, les privations et les
souffrances, elle demandait encore pour lui. Si le dévouement de la
femme né avec un premier amour, et entretenu par la pensée humaine,
glorifie et consacre son objet, comme cela est généralement reconnu et
avoué, que ne dit pas en faveur de celui qui l'inspira un dévouement
comme celui-ci; pur, désintéressé et sain comme la garde d'un esprit.
«Nous avons sous les yeux une lettre, écrite par cette dame, Mistress
Clemm, le matin où elle apprit la mort de l'objet de cet amour
infatigable. Ce serait la meilleure requête que nous pourrions faire
pour elle, mais nous n'en copierons que quelques mots,—cette lettre est
sacrée comme la solitude—pour garantir l'exactitude du tableau que nous
venons de tracer, et pour ajouter de la force à l'appel que nous
désirons faire en sa faveur:
«J'ai appris ce matin la mort de mon bien-aimé Eddie[53]...Pouvez-vous
me transmettre quelques détails, quelques circonstances?... Oh!
n'abandonnez pas votre pauvre amie dans cette amère affliction... Dites
à M*** de venir; j'ai à m'acquitter d'une commission envers lui de la
part de mon pauvre Eddie... Je n'ai pas besoin de vous prier d'annoncer
sa mort et de bien parler de lui. Je sais que vous le ferez. Mais
dites bien quel affectueux fils il était pour moi, sa pauvre mère
désolée!...»
Comme cette pauvre femme se préoccupe de la réputation de son fils! Que
c'est beau! que c'est grand! Admirable créature, autant ce qui est libre
domine ce qui est fatal, autant l'esprit est au-dessus de la chair,
autant son affection plane sur toute les affections humaines! Puissent
nos larmes traverser l'Océan, les larmes de tous ceux qui, comme ton
pauvre Eddie, sont malheureux, inquiets, et que la misère et la douleur
ont souvent traînés à la débauche, puissent-elles aller rejoindre ton
cœur! Puissent ces lignes, empreintes de la plus sincère et de la plus
respectueuse admiration, plaire à tes yeux maternels! Ton image quasi
divine voltigera incessamment au-dessus du martyrologe de la
littérature!
La mort de M. Poe causa en Amérique une réelle émotion De différentes
parties de l'Union s'élevèrent de véritables témoignages de douleur. La
mort fait quelquefois pardonner bien des choses. Nous sommes heureux de
mentionner une lettre de M Longfellow qui lui fait d'autant plus
d'honneur qu'Edgar Poe l'avait fort maltraité. «Quelle mélancolique fin,
que celle de M. Poe, un homme si richement doué de génie! Je ne l'ai
jamais connu personnellement, mais j'ai toujours eu une haute estime
pour sa puissance de prosateur et de poëte. Sa prose est remarquablement
vigoureuse, directe, et néanmoins abondante, et son vers exhale un
charme particulier de mélodie, une atmosphère de vraie poésie qui est
tout à fait envahissante. L'âpreté de sa critique, je ne l'ai jamais
attribuée qu'à l'irritabilité d'une nature ultra-sensible, exaspérée par
toute manifestation du faux.»
Il est plaisant, avec son abondance, le prolixe auteur d'Évangéline.
Prend-il donc Edgar Poe pour un miroir?
I
Il existe des destinées fatales; il existe dans la littérature de chaque
pays des hommes qui portent le mot guignon écrit en caractères
mystérieux dans les plis sinueux de leurs fronts. Il y a quelque temps,
on amenait devant les tribunaux un malheureux qui avait sur le front un
tatouage singulier: pas de chance. Il portait ainsi partout avec lui
l'étiquette de sa vie, comme un livre son titre, et l'interrogatoire
prouva que son existence s'était conformée à cet écriteau. Dans
l'histoire littéraire, il y a des fortunes analogues. On dirait que
l'Ange aveugle de l'expiation s'est emparé de certains hommes, et les
fouette à tour de bras pour l'édification des autres. Cependant, vous
parcourez attentivement leur vie, et vous leur trouvez des vertus, des
talents, de la grâce. La société les frappe d'un anathème spécial, et
argue contre eux des vices que sa persécution leur a donnés. Que ne fit
pas Hoffmann pour désarmer la destinée? Que n'entreprit pas Balzac pour
conjurer la fortune? Hoffmann fut obligé de se faire brûler l'épine
dorsale au moment tant désiré où il commençait à être à l'abri du
besoin, où les libraires se disputaient ses contes, où il possédait
enfin cette chère bibliothèque tant rêvée. Balzac avait trois rêves: une
grande édition bien ordonnée de ses œuvres, l'acquittement de ses
dettes, et un mariage depuis longtemps choyé et caressé au fond de son
esprit; grâce à des travaux dont la somme effraye l'imagination des plus
ambitieux et des plus laborieux, l'édition se fait, les dettes se
payent, le mariage s'accomplit. Balzac est heureux sans doute. Mais la
destinée malicieuse, qui lui avait permis de mettre un pied dans sa
terre promise, l'en arracha violemment tout d'abord. Balzac eut une
agonie horrible et digne de ses forces.
Y a-t-il donc une Providence diabolique qui prépare le malheur dès le
berceau? Tel homme, dont le talent sombre et désolé nous fait peur, a
été jeté avec préméditation dans un milieu qui lui était hostile. Une
âme tendre et délicate, un Vauvenargues, pousse lentement ses feuilles
maladives dans l'atmosphère grossière d'une garnison. Un esprit amoureux
d'air et épris de la libre nature se débat longtemps derrière les parois
étouffantes d'un séminaire. Ce talent bouffon, ironique et
ultra-grotesque, dont le rire ressemble quelquefois à un hoquet ou à un
sanglot, a été encagé dans de vastes bureaux à cartons verts, avec des
hommes à lunettes d'or. Y a-t-il donc des âmes vouées à l'autel,
sacrées pour ainsi dire, et qui doivent marcher à la mort et à la
gloire à travers un sacrifice permanent d'elles-mêmes? Le cauchemar des
Ténèbres enveloppera-t-il toujours ces âmes d'élite? En vain elles se
défendent, elles prennent toutes leurs précautions, elles perfectionnent
la prudence. Bouchons toutes les issues, fermons la porte à double tour,
calfeutrons les fenêtres. Oh! nous avons oublié le trou de la serrure;
le Diable est déjà entré.
Leur chien même les mord et leur donne la rage.
Un ami jurera qu'ils ont trahi le roi.
Alfred de Vigny a écrit un livre pour démontrer que la place du poëte
n'est ni dans une république, ni dans une monarchie absolue, ni dans une
monarchie constitutionnelle; et personne ne lui a répondu.
C'est une lamentable tragédie que la vie d'Edgar Poe, et qui eut un
dénoûment dont l'horrible est augmenté par le trivial. Les divers
documents que je viens de lire ont créé en moi cette persuasion que les
États-Unis furent pour Poe une vaste cage, un grand établissement de
comptabilité, et qu'il fit toute sa vie de sinistres efforts pour
échapper à l'influence de cette atmosphère antipathique. Dans l'une de
ces biographies il est dit que, si M. Poe avait voulu régulariser son
génie et appliquer ses facultés créatrices d'une manière plus appropriée
au sol américain, il aurait pu être un auteur à argent, a making-money
author; qu'après tout, les temps ne sont pas si durs pour l'homme de
talent, pourvu qu'il ait de l'ordre et de l'économie, et qu'il use avec
modération des biens matériels. Ailleurs, un critique affirme sans
vergogne que, quelque beau que soit le génie de M. Poe, il eût mieux
valu pour lui n'avoir que du talent, parce que le talent s'escompte plus
facilement que le génie. Dans une note que nous verrons tout à l'heure,
et qui fut écrite par un de ses amis, il est avoué qu'il était difficile
d'employer M. Poe dans une revue, et qu'on était obligé de le payer
moins que d'autres, parce qu'il écrivait dans un style trop au-dessus du
vulgaire. Tout cela me rappelle l'odieux proverbe paternel: make money,
my son, honestly, if you can, BUT MAKE MONEY.—Quelle odeur de
magasin! comme disait J. de Maistre, à propos de Locke.
Si vous causez avec un Américain, et si vous lui parlez de M. Poe, il
vous avouera son génie; volontiers même, peut-être en sera-t-il fier,
mais il finira par vous dire avec un ton supérieur: «Mais moi, je suis
un homme positif»; puis, avec un petit air sardonique, il vous parlera
de ces grands esprits qui ne savent rien conserver; il vous parlera de
la vie débraillée de M. Poe, de son haleine alcoolisée, qui aurait pris
feu à la flamme d'une chandelle, de ses habitudes errantes; il vous dira
que c'était un être erratique, une planète désorbitée, qu'il roulait
sans cesse de New-York à Philadelphie, de Boston à Baltimore, de
Baltimore à Richmond. Et si, le cœur déjà ému à cette annonce d'une
existence calamiteuse, vous lui faites observer que la démocratie a bien
des inconvénients, que, malgré son masque bienveillant de liberté, elle
ne permet peut-être pas toujours l'expansion des individualités, qu'il
est souvent bien difficile de penser et d'écrire dans un pays où il y a
vingt, trente millions de souverains, que d'ailleurs vous avez entendu
dire qu'aux États-Unis il existait une tyrannie bien plus cruelle et
plus inexorable que celle d'un monarque, celle de l'opinion,—alors, oh!
alors, vous verrez ses yeux s'écarquiller et jeter des éclairs, la bave
du patriotisme blessé lui monter aux lèvres, et l'Amérique, par sa
bouche, lancera des injures à la métaphysique et à l'Europe, sa vieille
mère. L'Américain est un être positif, vain de sa force industrielle, et
un peu jaloux de l'ancien continent. Quant à avoir pitié d'un poëte que
la douleur et l'isolement pouvaient rendre fou, il n'en a pas le temps.
Il est si fier de sa jeune grandeur, il a une foi si naïve dans la
toute-puissance de l'industrie, il est tellement convaincu qu'elle
finira par manger le Diable, qu'il a une certaine pitié pour toutes ces
rêvasseries. «En avant, dit-il, en avant et négligeons nos morts.» Il
passerait volontiers sur les âmes solitaires et libres, et les foulerait
aux pieds avec autant d'insouciance que ses immenses lignes de chemin de
fer les forêts abattues, et ses bateaux-monstres les débris d'un bateau
incendié la veille. Il est si pressé d'arriver. Le temps et l'argent,
tout est là.
Quelque temps avant que Balzac descendît dans le gouffre final en
poussant les nobles plaintes d'un héros qui a encore de grandes choses à
faire, Edgar Poe, qui a plus d'un rapport avec lui, tombait frappé d'une
mort affreuse. La France a perdu un de ses plus grands génies, et
l'Amérique un romancier, un critique, un philosophe qui n'était guère
fait pour elle. Beaucoup de personnes ignorent ici la mort d'Edgar Poe,
beaucoup d'autres ont cru que c'était un jeune gentleman riche, écrivant
peu, produisant ses bizarres et terribles créations dans les loisirs les
plus riants, et ne connaissant la vie littéraire que par de rares et
éclatants succès. La réalité fut le contraire.
La famille de M. Poe était une des plus respectables de Baltimore. Son
grand-père était quartermaster-general[50] dans la révolution, et
Lafayette l'avait en haute estime et amitié. La dernière fois qu'il vint
visiter ce pays, il pria sa veuve d'agréer les témoignages de sa
reconnaissance pour les services que lui avait rendus son mari. Son
arrière-grand-père avait épousé une fille de l'amiral anglais Mac Bride,
et par lui la famille de Poe était alliée aux plus illustres maisons
d'Angleterre. Le père d'Edgar reçut une éducation honorable. S'étant
violemment épris d'une jeune et belle actrice, il s'enfuit avec elle et
l'épousa. Pour mêler plus intimement sa destinée à la sienne, il voulut
aussi monter sur le théâtre. Mais ils n'avaient ni l'un ni l'autre le
génie du métier, et ils vivaient d'une manière fort triste et fort
précaire. Encore la jeune dame s'en tirait par sa beauté, et le public
charmé supportait son jeu médiocre. Dans une de leurs tournées, ils
vinrent à Richmond, et c'est là que tous deux moururent, à quelques
semaines de distance l'un de l'autre, tous deux pour la même cause: la
faim, le dénûment, la misère.
Ils abandonnaient ainsi au hasard, sans pain, sans abri, sans ami, un
pauvre petit malheureux que, d'ailleurs, la nature avait doué d'une
manière charmante. Un riche négociant de cette place, M. Allan, fut ému
de pitié. Il s'enthousiasma de ce joli garçon, et, comme il n'avait pas
d'enfants, il l'adopta. Edgar Poe fut ainsi élevé dans une belle
aisance, et reçut une éducation complète. En 1816 il accompagna ses
parents adoptifs dans un voyage qu'ils firent en Angleterre, en Écosse
et en Irlande. Avant de retourner dans leur pays, ils le laissèrent chez
le docteur Bransby, qui tenait une importante maison d'éducation à
Stoke-Newington, près de Londres, où il passa cinq ans.
Tous ceux qui ont réfléchi sur leur propre vie, qui ont souvent porté
leurs regards en arrière pour comparer leur passé avec leur présent,
tous ceux qui ont pris l'habitude de psychologiser facilement sur
eux-mêmes, savent quelle part immense l'adolescence tient dans le génie
définitif d'un homme. C'est alors que les objets enfoncent profondément
leurs empreintes dans l'esprit tendre et facile; c'est alors que les
couleurs sont voyantes, et que les sons parlent une langue mystérieuse.
Le caractère, le génie, le style d'un homme est formé par les
circonstances en apparence vulgaires de sa première jeunesse. Si tous
les hommes qui ont occupé la scène du monde avaient noté leurs
impressions d'enfance, quel excellent dictionnaire psychologique nous
posséderions! Les couleurs, la tournure d'esprit d'Edgar Poe tranchent
violemment sur le fond de la littérature américaine. Ses compatriotes le
trouvent à peine Américain, et cependant il n'est pas Anglais. C'est
donc une bonne fortune que de ramasser dans un de ses contes, un conte
peu connu, William Wilson, un singulier récit de sa vie à cette école
de Stoke-Newington. Tous les contes d'Edgar Poe sont pour ainsi dire
biographiques. On trouve l'homme dans l'œuvre. Les personnages et les
incidents sont le cadre et la draperie de ses souvenirs.
Mes plus matineuses impressions de la vie de collège sont liées à une
vaste et extravagante maison du style d'Elisabeth, dans un village
brumeux d'Angleterre, où était un grand nombre d'arbres gigantesques et
noueux, et où toutes les maisons étaient excessivement anciennes. En
vérité, cette vénérable vieille ville avait un aspect fantasmagorique
qui enveloppait et caressait l'écrit comme un rêve. En ce moment même,
je sens en imagination le frisson rafraîchissant de ses avenues
profondément ombrées; je respire l'émanation de ses mille taillis, et je
tressaille encore, avec une indéfinissable volupté, à la note profonde
et sourde de la cloche, déchirant à chaque heure, de son rugissement
soudain et solennel, la quiétude de l'atmosphère brunissante dans
laquelle s'allongeait le clocher gothique, enseveli et endormi.
Je trouve peut-être autant de plaisir qu'il m'est donné d'en éprouver
maintenant à m'appesantir sur ces minutieux souvenirs de collège. Plongé
dans la misère comme je le suis, misère, hélas! trop réelle, on me
pardonnera de chercher un soulagement bien léger et bien court, dans ces
mimes et fugitifs détails. D'ailleurs, quelque trivials et mesquins
qu'ils soient en eux-mêmes, ils prennent, dans mon imagination, une
importance toute particulière, à cause de leur intime connexion avec les
lieux et l'époque où je retrouve maintenant les premiers avertissements
ambigus de la Destinée, qui depuis lors m'a si profondément enveloppé de
son ombre. Laissez-moi donc me souvenir.
La maison, je l'ai dit, était vieille et irrégulière. Les terrains
étaient vastes, et un haut et solide mur de briques, revêtu d'une couche
de mortier et de verre pilé, en faisait le circuit. Ce rempart de prison
formait la limite de notre domaine. Nos regards ne pouvaient aller au
delà que trois fois par semaine; une fois chaque samedi, dans
l'après-midi, quand, sous la conduite de deux surveillants, il nous
était accordé de faire de courtes promenades en commun à travers les
campagnes voisines; et deux fois le dimanche, quand, avec le cérémonial
formel des troupes à la parade, nous allions assister aux offices du
soir et du matin à l'unique église du village. Le principal de notre
école était pasteur de cette église. Avec quel profond sentiment
d'admiration et de perplexité je le contemplais du banc où nous étions
assis, dans le fond de la nef, quand il montait en chaire d'un pas
solennel et lent! Ce personnage vénérable, avec sa contenance douce et
composée, avec sa robe si bien lustrée et si cléricalement ondoyante,
avec sa perruque si minutieusement poudrée, si rigide et si vaste,
pouvait-il être le même homme qui, tout à l'heure, avec un visage aigre
et dans des vêtements graisseux, exécutait, férule en main, les lois
draconiennes de l'école? O gigantesque paradoxe dont la monstruosité
exclut toute solution!
Dans un angle du mur massif rechignait une porte massive; elle était
marquetée de clous, garnie de verrous, et surmontée d'un buisson de
ferrailles. Quels sentiments profonds de crainte elle inspirait! Elle
n'était jamais ouverte que pour les trois sorties et rentrées
périodiques déjà mentionnées; chaque craquement de ses gonds puissants
exhalait le mystère, et un monde de méditations solennelles et
mélancoliques.
Le vaste enclos était d'une forme irrégulière et divisé en plusieurs
parties, dont trois ou quatre des plus larges constituaient le jardin de
récréation; il était aplani et recouvert d'un cailloutis propre et dur.
Je me rappelle bien qu'il ne contenait ni arbres, ni bancs, ni quoi que
ce soit d'analogue; il était situé derrière la maison. Devant la façade,
s'étendait un petit parterre semé de buis et d'autres arbustes; mais
nous ne traversions cette oasis sacrée que dans de bien rares occasions,
telles que la première arrivée à l'école ou le départ définitif; ou
peut-être quand un ami, un parent nous ayant fait appeler, nous prenions
joyeusement notre route vers le logis, à la Noël ou aux vacances de la
Saint-Jean.
Mais la maison! quelle jolie vieille bâtisse cela faisait! Pour moi,
c'était comme un vrai palais d'illusions. Il n'y avait réellement pas de
fin à ses détours et à ses incompréhensibles subdivisions. Il était
difficile, à un moment donné, de dire avec certitude lequel de ses deux
étages s'appuyait sur l'autre. D'une chambre à la chambre voisine, on
était toujours sûr de trouver trois ou quatre marches à monter ou à
descendre. Puis les corridors latéraux étaient innombrables,
inconcevables, tournaient et retournaient si souvent sur eux-mêmes que
nos idées les plus exactes, relativement à l'ensemble du bâtiment,
n'étaient pas très-différentes de celles à l'aide desquelles nous
essayons d'opérer sur l'infini. Durant les cinq ans de ma résidence, je
n'ai jamais été capable de déterminer avec précision dans quelle
localité lointaine était situé le petit dortoir qui m'était assigné en
commun avec dix-huit ou vingt autres écoliers[51].
La salle d'études était la plus vaste de toute la maison, et, je ne
pouvais m'empêcher de le penser, du monde entier. Elle était
très-longue, très-étroite, et sinistrement basse, avec des fenêtres en
ogive et un plafond en chêne. Dans son angle éloigné et inspirant la
terreur était une cellule carrée de huit ou dix pieds représentant le
sanctuaire où se tenait plusieurs heures durant notre principal, le
révérend docteur Brandsby. C'était une solide construction, avec une
porte massive que nous n'aurions jamais osé ouvrir en l'absence du
maître; nous aurions tous préféré mourir de la peine forte et dure. À
d'autres angles étaient deux autres loges analogues, objets d'une
vénération beaucoup moins grande, il est vrai, mais toutefois d'une
frayeur assez considérable. L'une était la chaire du maître des études
classiques; l'autre, du maître d'anglais et de mathématiques. Répandus à
travers la salle et se croisant dans une irrégularité sans fin, étaient
d'innombrables bancs et des pupitres, noirs, anciens et usés par le
temps, désespérément écrasés sous des livres, bien étrillés et si bien
agrémentés de lettres initiales, de noms entiers, de figures grotesques,
et d'autres chefs-d'œuvre du couteau, qu'ils avaient entièrement perdu
la forme qui constituait leur pauvre individualité dans les anciens
jours. À une extrémité de la salle, un énorme baquet avec de l'eau, et,
à l'autre, une horloge d'une dimension stupéfiante.
Enfermé dans les murs massifs de cette vénérable académie, je passai,
sans trop d'ennui et de dégoût, les années du troisième lustre de ma
vie. Le cerveau fécond de l'enfance n'exige pas d'incidents du monde
extérieur pour s'occuper ou s'amuser, et la monotonie sinistre en
apparence de l'école était remplie d'excitations plus intenses que ma
jeunesse hâtive n'en tira jamais de la luxure, ou que celles que ma
pleine maturité a demandées au crime. Encore faut-il croire que mon
premier développement mental eut quelque chose de peu commun, et même
quelque chose de tout à fait extra-commun. En général les événements de
la première existence laissent rarement sur l'humanité arrivée à l'âge
mûr une impression bien définie. Tout est ombre grise, tremblotant et
irrégulier souvenir, fouillis confus de plaisirs et de peines
fantasmagoriques. Chez moi, il n'en fut point ainsi. Il faut que j'aie
senti dans mon enfance avec l'énergie d'un homme ce que je trouve
maintenant estampillé sur ma mémoire en lignes aussi vivantes, aussi
profondes et aussi durables que les exergues des médailles
carthaginoises.
Encore, comme faits (j'entends le mot faits dans le sens restreint des
gens du monde), quelle pauvre moisson pour le souvenir! Le réveil du
matin, le soir, l'ordre du coucher; les leçons à apprendre, les
récitations, les demi-congés périodiques et les promenades, la cour de
récréation avec ses querelles, ses passe-temps, ses intrigues, tout
cela, par une magie psychique depuis longtemps oubliée, était destiné à
envelopper un débordement de sensations, un monde riche d'incidents, un
univers d'émotions variées et d'excitations les plus passionnées et les
plus fiévreuses. Oh! le beau temps que ce siècle de fer!
Que dites-vous de ce morceau? Le caractère de ce singulier homme ne se
révèle-t-il pas déjà un peu? Pour moi, je sens s'exhaler de ce tableau
de collège comme un parfum noir. J'y sens circuler le frisson des
premières années de la claustration. Les heures de cachot, le malaise de
l'enfance chétive et abandonnée, la terreur du maître, notre ennemi, la
haine des camarades tyranniques, la solitude du cœur, toutes ces
tortures du jeune âge, Edgar Poe ne les a pas éprouvées. Tant de sujets
de mélancolie ne l'ont pas vaincu. Jeune, il aime la solitude, ou plutôt
il ne se sent pas seul; il aime ses passions. Le cerveau fécond de
l'enfance rend tout agréable, illumine tout. On voit déjà que
l'exercice de la volonté et l'orgueil solitaire joueront un grand rôle
dans sa vie. Eh quoi! ne dirait-on pas qu'il aime un peu la douleur,
qu'il pressent la future compagne inséparable de sa vie, et qu'il
l'appelle avec une âpreté lubrique, comme un jeune gladiateur? Le pauvre
enfant n'a ni père ni mère, mais il est heureux: il se glorifie d'être
marqué profondément comme une médaille carthaginoise.
Edgar Poe revint de la maison du docteur Brandsby à Richmond en 1822, et
continua ses études sous la direction des meilleurs maîtres. Il était
alors un jeune homme très-remarquable par son agilité physique, ses
tours de souplesse, et aux séductions d'une beauté singulière il
joignait une puissance de mémoire poétique merveilleuse avec la faculté
précoce d'improviser des contes. En 1825, il entra à l'université de
Virginie, qui était alors un des établissements où régnait la plus
grande dissipation. M. Edgar Poe se distingua parmi tous ses
condisciples par une ardeur encore plus vive pour le plaisir. Il était
déjà un élève très-recommandable et faisait d'incroyables progrès dans
les mathématiques; il avait une aptitude singulière pour la physique et
les sciences naturelles ce qui est bon à noter en passant, car, dans
plusieurs de ses ouvrages, on retrouve une grande préoccupation
scientifique; mais en même temps déjà, il buvait, jouait et faisait tant
de fredaines que finalement, il fut expulsé. Sur le refus de M. Allan de
payer quelques dettes de jeu, il fit un coup de tête, rompit avec lui et
reprit son vol vers la Grèce. C'était le temps de Botzaris et de la
révolution des Hellènes. Arrivé à Saint-Pétersbourg, sa bourse et son
enthousiasme étaient un peu épuisés; il se fit une méchante querelle
avec les autorités russes, dont on ignore le motif. La chose alla si
loin, qu'on affirme qu'Edgar Poe fut au moment d'ajouter l'expérience
des brutalités sibériennes à la connaissance précoce qu'il avait des
hommes et des choses[52]. Enfin, il se trouva fort heureux d'accepter
l'intervention et le secours du consul américain Henry Middleton, pour
retourner chez lui. En 1829, il entra à l'école militaire de West-Point.
Dans l'intervalle, M. Allan, dont la première femme était morte, avait
épousé une dame plus jeune que lui d'un grand nombre d'années. Il avait
alors soixante-cinq ans. On dit que M. Poe se conduisit malhonnêtement
avec la dame et qu'il ridiculisa le mariage. Le vieux gentleman lui
écrivit une lettre fort dure, à laquelle celui-ci répondit par une
lettre encore plus amère. La blessure était inguérissable et peu de
temps après, M. Allan mourait sans laisser un sou à son fils adoptif.
Ici je trouve, dans des notes biographiques, des paroles
très-mystérieuses, des allusions très-obscures et très-bizarres sur la
conduite de notre futur écrivain. Très-hypocritement et tout en jurant
qu'il ne veut absolument rien dire, qu'il y a des choses qu'il faut
toujours cacher (pourquoi?), que dans de certains cas énormes le silence
doit primer l'histoire, le biographe jette sur M. Poe une défaveur
très-grave. Le coup est d'autant plus dangereux qu'il reste suspendu
dans les ténèbres. Que diable veut-il dire? Veut-il insinuer que Poe
chercha à séduire la femme de son père adoptif? Il est réellement
impossible de le deviner. Mais je crois avoir déjà suffisamment mis le
lecteur en défiance contre les biographes américains. Il sont trop bons
démocrates pour ne pas haïr leurs grands hommes, et la malveillance qui
poursuit Poe après la conclusion lamentable de sa triste existence,
rappelle la haine britannique qui persécuta Byron.
M. Poe quitta West-Point sans prendre ses grades, et commença sa
désastreuse bataille de la vie. En 1831, il publia un petit volume de
poésies qui fut favorablement accueilli par les revues, mais qu'on
n'acheta pas. C'est l'éternelle histoire du premier livre. M. Lowell, un
critique américain, dit qu'il y a dans une de ces pièces, adressées à
Hélène, «un parfum d'ambroisie», et qu'elle ne déparerait pas
l'Anthologie grecque. Il est question dans cette pièce des barques de
Nicée, de naïades, de la gloire et de la beauté grecques, et de la lampe
de Psyché. Remarquons en passant le faible américain, littérature trop
jeune, pour le pastiche. Il est vrai que, par son rhythme harmonieux, et
ses rimes sonores, cinq vers, deux masculines et trois féminines, elle
rappelle les heureuses tentatives du romantisme français. Mais on voit
qu'Edgar Poe était encore bien loin de son excentrique et fulgurante
destinée littéraire.
Cependant le malheureux écrivait pour les journaux, compilait et
traduisait pour les libraires, faisait de brillants articles et des
contes pour les revues. Les éditeurs les inséraient volontiers, mais ils
payaient si mal le pauvre jeune homme qu'il tomba dans une misère
affreuse. Il descendit même si bas, qu'il put entendre crier les gonds
des portes de la mort. Un jour, un journal de Baltimore proposa deux
prix pour le meilleur poëme et le meilleur conte en prose. Un comité de
littérateurs, dont faisait partie M. John Kennedy, fut chargé de juger
les productions. Toutefois, ils ne s'occupaient guère de les lire; la
sanction de leurs noms était tout ce que leur demandait l'éditeur. Tout
en causant de choses et d'autres, l'un d'eux fut attiré par un manuscrit
qui se distinguait par la beauté, la propreté et la netteté de ses
caractères. À la fin de sa vie, Edgar Poe possédait encore une écriture
incomparablement belle. (Je trouve cette remarque bien américaine.) M.
Kennedy lut une page seul, et ayant été frappé par le style, il lut la
composition à haute voix. Le comité vota le prix par acclamation au
premier des génies qui sût écrire lisiblement. L'enveloppe secrète fut
brisée, et livra le nom alors inconnu de Poe.
L'éditeur parla du jeune auteur à M. Kennedy dans des termes qui lui
donnèrent l'envie de le connaître. La fortune cruelle avait donné à M.
Poe la physionomie classique du poëte à jeun. Elle l'avait aussi bien
grimé que possible pour l'emploi. M. Kennedy raconta qu'il trouva un
jeune homme que les privations avaient aminci comme un squelette, vêtu
d'une redingote dont on voyait la grosse trame, et qui était, suivant
une tactique bien connue, boutonnée jusqu'au menton, de culottes en
guenilles, de bottes déchirées sous lesquelles il n'y avait évidemment
pas de bas, et avec tout cela un air fier, de grandes manières, et des
yeux éclatants d'intelligence. Kennedy lui parla comme un ami, et le mit
à son aise. Poe lui ouvrit son cœur, lui raconta toute son histoire,
son ambition et ses grands projets. Kennedy alla au plus pressé, le
conduisit dans un magasin d'habits, chez un fripier, aurait dit Lesage,
et lui donna des vêtements convenables; puis il lui fit faire des
connaissances.
C'est à cette époque qu'un M. Thomas White, qui achetait la propriété du
Messager littéraire du Sud, choisit M. Poe pour le diriger et lui
donna 2 500 francs par an. Immédiatement celui-ci épousa une jeune fille
qui n'avait pas un sol. (Cette phrase n'est pas de moi; je prie le
lecteur de remarquer le petit ton de dédain qu'il y a dans cet
immédiatement, le malheureux se croyait donc riche, et, dans ce
laconisme, cette sécheresse avec laquelle est annoncé un événement
important; mais aussi, une jeune fille sans le sol! a girl without a
cent!). On dit qu'alors l'intempérance prenait déjà une certaine part
dans sa vie, mais le fait est qu'il trouva le temps d'écrire un
très-grand nombre d'articles et de beaux morceaux de critique pour le
Messager. Après l'avoir dirigé un an et demi, il se retira à
Philadelphie, et dirigea le Gentleman's Magazine. Ce recueil
périodique se fondit un jour dans le Graham's Magazine, et Poe
continua à écrire pour celui-ci. En 1840, il publia The Tales of the
grotesque and arabesque. En 1844, nous le trouvons à New-York dirigeant
le Broadway-journal. En 1845, parut la petite édition, bien connue, de
Wiley et Putnam, qui renferme une partie poétique et une série de
contes. C'est de cette édition que les traducteurs français ont tiré
presque tous les échantillons du talent d'Edgar Poe qui ont paru dans
les journaux de Paris. Jusqu'en 1847, il publia successivement
différents ouvrages dont nous parlerons tout à l'heure. Ici nous
apprenons que sa femme meurt dans un état de dénûment profond dans une
ville appelée Fordham, près New-York. Il se fait une souscription parmi
les littérateurs de New-York, pour soulager Edgar Poe. Peu de temps
après, les journaux parlent de nouveau de lui comme un homme aux portes
de la mort. Mais cette fois, c'est chose plus grave, il a le delirium
tremens. Une note cruelle, insérée dans un journal de cette époque,
accuse son mépris envers tous ceux qui se disaient ses amis, et son
dégoût général du monde. Cependant il gagnait de l'argent, et ses
travaux littéraires pouvaient à peu près sustenter sa vie; mais j'ai
trouvé, dans quelques aveux des biographes, la preuve qu'il eut de
dégoûtantes difficultés à surmonter. Il paraît que durant les deux
dernières années où on le vit de temps à autre à Richmond, il scandalisa
fort les gens par ses habitudes d'ivrognerie. À entendre les
récriminations sempiternelles à ce sujet, on dirait que tous les
écrivains des États-Unis sont des modèles de sobriété. Mais, à sa
dernière visite, qui dura près de deux mois, on le vit tout d'un coup
propre, élégant, correct, avec des manières charmantes, et beau comme le
génie. Il est évident que je manque de renseignements, et que les notes
que j'ai sous les yeux ne sont pas suffisamment intelligentes pour
rendre compte de ces singulières transformations. Peut-être en
trouverons-nous l'explication dans une admirable protection maternelle
qui enveloppait le sombre écrivain, et combattait avec des armes
angéliques le mauvais démon né de son sang et de ses douleurs
antécédentes.
À cette dernière visite à Richmond, il fit deux lectures publiques. Il
faut dire un mot de ces lectures qui jouent un grand rôle dans la vie
littéraire aux États-Unis. Aucune loi ne s'oppose à ce qu'un écrivain,
un philosophe, un poëte, quiconque sait parler, annonce une lecture, une
dissertation publique sur un objet littéraire ou philosophique. Il faut
la location d'une salle. Chacun paye une rétribution pour le plaisir
d'entendre émettre des idées et phraser des phrases telles quelles. Le
public vient ou ne vient pas. Dans ce dernier cas, c'est une spéculation
manquée comme toute autre spéculation commerciale aventureuse.
Seulement, quand la lecture doit être faite par un écrivain célèbre,
il y a affluence, et c'est une espèce de solennité littéraire. On voit
que ce sont les chaires du Collège de France mises à la disposition de
tout le monde. Cela fait penser à Andrieux, à La Harpe, à Baour-Lormian,
et rappelle cette espèce de restauration littéraire qui se fit après
l'apaisement de la Révolution française dans les lycées, les athénées et
les casinos.
Edgar Poe choisit pour sujet de son discours un thème qui est toujours
intéressant, et qui a été fort débattu chez nous. Il annonça qu'il
parlerait du principe de la poésie. Il y a, depuis longtemps déjà aux
États-Unis, un mouvement utilitaire qui veut entraîner la poésie comme
le reste. Il y a là des poëtes humanitaires, des poëtes du suffrage
universel, des poëtes abolitionnistes des lois sur les céréales, et des
poëtes qui veulent faire bâtir des work-houses. Je jure que je ne fais
aucune allusion à des gens de ce pays-ci. Ce n'est pas ma faute si les
mêmes disputes et les mêmes théories agitent différentes nations. Dans
ses lectures, Poe leur déclara la guerre. Il ne soutenait pas, comme
certains sectaires fanatiques insensés de Goethe et autres poëtes
marmoréens et anti-humains, que toute chose belle est essentiellement
inutile; mais il se proposait surtout pour objet la réfutation de ce
qu'il appelait spirituellement la grande hérésie poétique des temps
modernes. Cette hérésie, c'est l'idée d'utilité directe. On voit qu'à
un certain point de vue, Edgar Poe donnait raison au mouvement
romantique français. Il disait: notre esprit possède des facultés
élémentaires dont le but est différent. Les unes s'appliquent à
satisfaire la rationalité, les autres perçoivent les couleurs et les
formes, les autres remplissent un but de construction. La logique, la
peinture, la mécanique sont les produits de ces facultés. Et comme nous
avons des nerfs pour aspirer les bonnes odeurs, des nerfs pour sentir
les belles couleurs, et pour nous délecter au contact des corps polis,
nous avons une faculté élémentaire pour percevoir le beau; elle a son
but à elle et ses moyens à elle. La poésie est le produit de cette
faculté; elle s'adresse au sens du beau et non à un autre. C'est lui
faire injure que de la soumettre au critérium des autres facultés, et
elle ne s'applique jamais à d'autres matières qu'à celles qui sont
nécessairement la pâture de l'organe intellectuel auquel elle doit sa
naissance. Que la poésie soit subséquemment et conséquemment utile, cela
est hors de doute, mais ce n'est pas son but; cela vient par-dessus le
marché! Personne ne s'étonne qu'une halle, un embarcadère ou toute
autre construction industrielle, satisfasse aux conditions du beau, bien
que ce ne fût pas là le but principal et l'ambition première de
l'ingénieur ou de l'architecte. Poe illustra sa thèse par différents
morceaux de critique appliqués aux poëtes, ses compatriotes, et par des
récitations de poëtes anglais. On lui demanda la lecture de son
Corbeau. C'est un poëme dont les critiques américains font grand cas.
Ils en parlent comme d'une très-remarquable pièce de versification, au
rhythme vaste et compliqué, un savant entrelacement de rimes
chatouillant leur orgueil national un peu jaloux des tours de force
européens. Mais il paraît que l'auditoire fut désappointé par la
déclamation de son auteur, qui ne savait pas faire briller son œuvre.
Une diction pure, mais une voix sourde, une mélopée monotone, une assez
grande insouciance des effets musicaux que sa plume savante avait pour
ainsi dire indiqués, satisfirent médiocrement ceux qui s'étaient promis
comme une fête de comparer le lecteur avec l'auteur. Je ne m'en étonne
pas du tout. J'ai remarqué souvent que des poëtes admirables étaient
d'exécrables comédiens. Cela arrive souvent aux esprits sérieux et
concentrés. Les écrivains profonds ne sont pas orateurs, et c'est bien
heureux.
Un très vaste auditoire encombrait la salle. Tous ceux qui n'avaient pas
vu Edgar Poe depuis les jours de son obscurité accouraient en foule pour
contempler leur compatriote devenu illustre. Cette belle réception
inonda son pauvre cœur de joie. Il s'enfla d'un orgueil bien légitime
et bien excusable. Il se montrait tellement enchanté qu'il parlait de
s'établir définitivement à Richmond. Le bruit courait qu'il allait se
remarier. Tous les yeux se tournaient vers une dame veuve, aussi riche
que belle, qui était une ancienne passion de Poe et que l'on soupçonne
d'être le modèle original de sa Lénore. Cependant il fallait qu'il
allât quelque temps à New-York pour publier une nouvelle édition de ses
Contes. De plus, le mari d'une dame fort riche de cette ville
l'appelait pour mettre en ordre les poésies de sa femme, écrire des
notes, une préface, etc.
Poe quitta donc Richmond, mais lorsqu'il se mit en route, il se plaignit
de frissons et de faiblesses. Se sentant toujours assez mal en arrivant
à Baltimore, il prit une petite quantité d'alcool pour se remonter.
C'était la première fois que cet alcool maudit effleurait ses lèvres
depuis plusieurs mois; mais cela suffit pour réveiller le Diable qui
dormait en lui. Une journée de débauche amena une nouvelle attaque de
delirium tremens, sa vieille connaissance. Le matin, des hommes de
police le ramassèrent par terre, dans un état de stupeur. Comme il était
sans argent, sans amis et sans domicile, ils le portèrent à l'hôpital,
et c'est dans un de ces lits que mourut l'auteur du Chat noir et
d'Eureka, le 7 octobre 1849, à l'âge de 37 ans.
Edgar Poe ne laissait aucun parent, excepté une sœur qui demeure à
Richmond. Sa femme était morte quelque temps avant lui, et ils n'avaient
pas d'enfants. C'était une demoiselle Clemm, et elle était un peu
cousine de son mari. Sa mère était profondément attachée à Poe. Elle
l'accompagna à travers toutes ses misères, et elle fut effroyablement
frappée par sa fin prématurée. Le lien qui unissait leurs âmes ne fut
point relâché par la mort de sa fille. Un si grand dévouement, une
affection si noble, si inébranlable, fait le plus grand honneur à Edgar
Poe. Certes, celui qui a pu inspirer une si immense amitié avait des
vertus, et sa personne spirituelle devait être bien séduisante.
M. Willis a publié une petite notice sur Poe; j'en tire le morceau
suivant:
«La première connaissance que nous eûmes de la retraite de M. Poe dans
cette ville nous vint d'un appel qui nous fut fait par une dame qui se
présenta à nous comme la mère de sa femme. Elle était à la recherche
d'un emploi pour lui. Elle motiva sa conduite en nous expliquant qu'il
était malade, que sa fille était tout à fait infirme, et que leur
situation était telle, qu'elle avait cru devoir prendre sur elle-même de
faire cette démarche. La contenance de cette dame, que son dévouement,
que le complet abandon de sa vie chétive à une tendresse pleine de
chagrins rendait belle et sainte, la voix douce et triste avec laquelle
elle pressait son plaidoyer, ses manières d'un autre âge, mais
habituellement et involontairement grandes et distinguées, l'éloge et
l'appréciation qu'elle faisait des droits et des talents de son fils,
tout nous révéla la présence d'un de ces Anges qui se font femmes dans
les adversités humaines. C'était une rude destinée que celle qu'elle
surveillait et protégeait. M. Poe écrivait avec une fastidieuse
difficulté et dans un style trop au-dessus du niveau intellectuel
commun pour qu'on pût le payer cher. Il était toujours plongé dans des
embarras d'argent, et souvent, avec sa femme malade, manquant des
premières nécessités de la vie. Chaque hiver, pendant des années, le
spectacle le plus touchant que nous ayons vu dans cette ville a été cet
infatigable serviteur du génie, pauvrement et insuffisamment vêtu, et
allant de journal en journal avec un poëme à vendre ou un article sur un
sujet littéraire; quelquefois expliquant souvent d'une voix entrecoupée
qu'il était malade, et demandant pour lui, ne disant pas autre chose que
cela: il est malade, quelles que fussent les raisons qu'il avait de ne
rien écrire, et jamais, à travers ses larmes et ses récits de détresse,
ne permettant à ses lèvres de lâcher une syllabe qui pût être
interprétée comme un doute, une accusation, ou un amoindrissement de
confiance dans le génie et les bonnes intentions de son fils. Elle ne
l'abandonna pas après la mort de sa fille. Elle continua son ministère
d'Ange, vivant avec lui, prenant soin de lui, le surveillant, le
protégeant, et quand il était emporté au-dehors par les tentations, à
travers son chagrin et la solitude de ses sentiments refoulés, et son
abnégation se réveillant dans l'abandon, les privations et les
souffrances, elle demandait encore pour lui. Si le dévouement de la
femme né avec un premier amour, et entretenu par la pensée humaine,
glorifie et consacre son objet, comme cela est généralement reconnu et
avoué, que ne dit pas en faveur de celui qui l'inspira un dévouement
comme celui-ci; pur, désintéressé et sain comme la garde d'un esprit.
«Nous avons sous les yeux une lettre, écrite par cette dame, Mistress
Clemm, le matin où elle apprit la mort de l'objet de cet amour
infatigable. Ce serait la meilleure requête que nous pourrions faire
pour elle, mais nous n'en copierons que quelques mots,—cette lettre est
sacrée comme la solitude—pour garantir l'exactitude du tableau que nous
venons de tracer, et pour ajouter de la force à l'appel que nous
désirons faire en sa faveur:
«J'ai appris ce matin la mort de mon bien-aimé Eddie[53]...Pouvez-vous
me transmettre quelques détails, quelques circonstances?... Oh!
n'abandonnez pas votre pauvre amie dans cette amère affliction... Dites
à M*** de venir; j'ai à m'acquitter d'une commission envers lui de la
part de mon pauvre Eddie... Je n'ai pas besoin de vous prier d'annoncer
sa mort et de bien parler de lui. Je sais que vous le ferez. Mais
dites bien quel affectueux fils il était pour moi, sa pauvre mère
désolée!...»
Comme cette pauvre femme se préoccupe de la réputation de son fils! Que
c'est beau! que c'est grand! Admirable créature, autant ce qui est libre
domine ce qui est fatal, autant l'esprit est au-dessus de la chair,
autant son affection plane sur toute les affections humaines! Puissent
nos larmes traverser l'Océan, les larmes de tous ceux qui, comme ton
pauvre Eddie, sont malheureux, inquiets, et que la misère et la douleur
ont souvent traînés à la débauche, puissent-elles aller rejoindre ton
cœur! Puissent ces lignes, empreintes de la plus sincère et de la plus
respectueuse admiration, plaire à tes yeux maternels! Ton image quasi
divine voltigera incessamment au-dessus du martyrologe de la
littérature!
La mort de M. Poe causa en Amérique une réelle émotion De différentes
parties de l'Union s'élevèrent de véritables témoignages de douleur. La
mort fait quelquefois pardonner bien des choses. Nous sommes heureux de
mentionner une lettre de M Longfellow qui lui fait d'autant plus
d'honneur qu'Edgar Poe l'avait fort maltraité. «Quelle mélancolique fin,
que celle de M. Poe, un homme si richement doué de génie! Je ne l'ai
jamais connu personnellement, mais j'ai toujours eu une haute estime
pour sa puissance de prosateur et de poëte. Sa prose est remarquablement
vigoureuse, directe, et néanmoins abondante, et son vers exhale un
charme particulier de mélodie, une atmosphère de vraie poésie qui est
tout à fait envahissante. L'âpreté de sa critique, je ne l'ai jamais
attribuée qu'à l'irritabilité d'une nature ultra-sensible, exaspérée par
toute manifestation du faux.»
Il est plaisant, avec son abondance, le prolixe auteur d'Évangéline.
Prend-il donc Edgar Poe pour un miroir?