LE CIMETIÈRE
Il fait nuit. Clair de lune. Un cimetière de campagne. Nombreuses tombes, tertres de gazon, croix de bois, dalles funéraires, etc.
(Tyltyl et Mytyl sont debout près d’un cippe.)
MYTYL
J’ai peur !…
TYLTYL, assez peu rassuré.
Moi, je n’ai jamais peur…
MYTYL
C’est méchant, les morts, dis ?…
TYLTYL
Mais non, puisqu’ils ne vivent pas…
MYTYL
Tu en as déjà vu ?…
TYLTYL
Oui, une fois, dans le temps, lorsque j’étais très jeune…
MYTYL
Comment c’est fait, dis ?…
TYLTYL
C’est tout blanc, très tranquille et très froid, et ça ne parle pas…
MYTYL
Nous allons les voir, dis ?…
TYLTYL
Bien sûr, puisque la Lumière l’a promis…
MYTYL
Où c’est qu’ils sont, les morts ?…
TYLTYL
Ici, sous le gazon ou sous ces grosses pierres.
MYTYL
Ils sont là toute l’année ?…
TYLTYL
Oui.
MYTYL, montrant les dalles.
C’est les portes de leurs maisons ?…
TYLTYL
Oui.
MYTYL
Est-ce qu’ils sortent quand il fait beau ?…
TYLTYL
Ils ne peuvent sortir qu’à la nuit…
MYTYL
Pourquoi ?…
TYLTYL
Parce qu’ils sont en chemise…
MYTYL
Est-ce qu’ils sortent aussi quand il pleut ?
TYLTYL
Quand il pleut, ils restent chez eux…
MYTYL
C’est beau chez eux, dis ?…
TYLTYL
On dit que c’est fort étroit…
MYTYL
Est-ce qu’ils ont des petits enfants ?…
TYLTYL
Bien sûr ; ils ont tous ceux qui meurent…
MYTYL
Et de quoi vivent-ils ?…
TYLTYL
Ils mangent des racines…
MYTYL
Est-ce que nous les verrons ?…
TYLTYL
Bien sûr, puisqu’on voit tout quand le diamant est tourné.
MYTYL
Et qu’est-ce qu’ils diront ?…
TYLTYL
Ils ne diront rien, puisqu’ils ne parlent pas…
MYTYL
Pourquoi qu’ils ne parlent pas ?…
TYLTYL
Parce qu’ils n’ont rien à dire…
MYTYL
Pourquoi qu’ils n’ont rien à dire ?…
TYLTYL
Tu m’embêtes…
(Un silence.)
MYTYL
Quand tourneras-tu le diamant ?…
TYLTYL
Tu sais bien que la Lumière a dit d’attendre à minuit, parce qu’alors on les dérange moins…
MYTYL
Pourquoi qu’on les dérange moins ?…
TYLTYL
Parce que c’est l’heure où ils sortent prendre l’air.
MYTYL
Il n’est pas minuit ?…
TYLTYL
Vois-tu le cadran de l’église ?…
MYTYL
Oui, je vois même la petite aiguille…
TYLTYL
Et bien ! minuit va sonner… Là !… Tout juste… Entends-tu ?…
(On entend sonner les douze coups de minuit.)
MYTYL
Je veux m’en aller !…
TYLTYL
Ce n’est pas le moment… Je vais tourner le diamant…
MYTYL
Non, non !… Ne le fais pas !… Je veux m’en aller !… J’ai si peur, petit frère !… J’ai terriblement peur !…
TYLTYL
Mais il n’y a pas de danger…
MYTYL
Je ne veux pas voir les morts !… Je ne veux pas les voir !…
TYLTYL
C’est bon, tu ne les verras pas, tu fermeras les yeux…
MYTYL, s’accrochant aux vêtements de Tyltyl.
Tyltyl, je ne peux pas !… Non, ce n’est pas possible !… Ils vont sortir de terre !…
TYLTYL
Ne tremble pas ainsi… Ils ne sortiront qu’un moment…
MYTYL
Mais tu trembles aussi, toi !… Ils seront effrayants !…
TYLTYL
Il est temps, l’heure passe…
(Tyltyl tourne le diamant. Une terrifiante minute de silence et d’immobilité ; après quoi, lentement, les croix chancellent, les tertres s’entr’ouvrent, les dalles se soulèvent.)
MYTYL, se blottissant contre Tyltyl.
Ils sortent !… Ils sont là !…
(Alors, de toutes les tombes béantes monte graduellement une floraison d’abord grêle et timide comme une vapeur d’eau, puis blanche et virginale et de plus en plus touffue, de plus en plus haute, surabondante et merveilleuse, qui peu à peu, irrésistiblement, envahissant toutes choses, transforme le cimetière en une sorte de jardin féerique et nuptial, sur lequel ne tardent pas à se lever les premiers rayons de l’aube. La rosée scintille, les fleurs s’épanouissent, le vent murmure dans les feuilles, les abeilles bourdonnent, les oiseaux s’éveillent et inondent l’espace des premières ivresses de leurs hymnes au soleil et à la vie. Stupéfaits, éblouis, Tyltyl et Mytyl, se tenant par la main, font quelques pas parmi les fleurs en cherchant la trace des tombes.)
MYTYL, cherchant dans le gazon.
Où sont les morts ?…
TYLTYL, cherchant de même.
Il n’y a pas de morts…
RIDEAU
HUITIÈME TABLEAU
LE CIMETIÈRE
Il fait nuit. Clair de lune. Un cimetière de campagne. Nombreuses tombes, tertres de gazon, croix de bois, dalles funéraires, etc.
(Tyltyl et Mytyl sont debout près d’un cippe.)
MYTYL
J’ai peur !…
TYLTYL, assez peu rassuré.
Moi, je n’ai jamais peur…
MYTYL
C’est méchant, les morts, dis ?…
TYLTYL
Mais non, puisqu’ils ne vivent pas…
MYTYL
Tu en as déjà vu ?…
TYLTYL
Oui, une fois, dans le temps, lorsque j’étais très jeune…
MYTYL
Comment c’est fait, dis ?…
TYLTYL
C’est tout blanc, très tranquille et très froid, et ça ne parle pas…
MYTYL
Nous allons les voir, dis ?…
TYLTYL
Bien sûr, puisque la Lumière l’a promis…
MYTYL
Où c’est qu’ils sont, les morts ?…
TYLTYL
Ici, sous le gazon ou sous ces grosses pierres.
MYTYL
Ils sont là toute l’année ?…
TYLTYL
Oui.
MYTYL, montrant les dalles.
C’est les portes de leurs maisons ?…
TYLTYL
Oui.
MYTYL
Est-ce qu’ils sortent quand il fait beau ?…
TYLTYL
Ils ne peuvent sortir qu’à la nuit…
MYTYL
Pourquoi ?…
TYLTYL
Parce qu’ils sont en chemise…
MYTYL
Est-ce qu’ils sortent aussi quand il pleut ?
TYLTYL
Quand il pleut, ils restent chez eux…
MYTYL
C’est beau chez eux, dis ?…
TYLTYL
On dit que c’est fort étroit…
MYTYL
Est-ce qu’ils ont des petits enfants ?…
TYLTYL
Bien sûr ; ils ont tous ceux qui meurent…
MYTYL
Et de quoi vivent-ils ?…
TYLTYL
Ils mangent des racines…
MYTYL
Est-ce que nous les verrons ?…
TYLTYL
Bien sûr, puisqu’on voit tout quand le diamant est tourné.
MYTYL
Et qu’est-ce qu’ils diront ?…
TYLTYL
Ils ne diront rien, puisqu’ils ne parlent pas…
MYTYL
Pourquoi qu’ils ne parlent pas ?…
TYLTYL
Parce qu’ils n’ont rien à dire…
MYTYL
Pourquoi qu’ils n’ont rien à dire ?…
TYLTYL
Tu m’embêtes…
(Un silence.)
MYTYL
Quand tourneras-tu le diamant ?…
TYLTYL
Tu sais bien que la Lumière a dit d’attendre à minuit, parce qu’alors on les dérange moins…
MYTYL
Pourquoi qu’on les dérange moins ?…
TYLTYL
Parce que c’est l’heure où ils sortent prendre l’air.
MYTYL
Il n’est pas minuit ?…
TYLTYL
Vois-tu le cadran de l’église ?…
MYTYL
Oui, je vois même la petite aiguille…
TYLTYL
Et bien ! minuit va sonner… Là !… Tout juste… Entends-tu ?…
(On entend sonner les douze coups de minuit.)
MYTYL
Je veux m’en aller !…
TYLTYL
Ce n’est pas le moment… Je vais tourner le diamant…
MYTYL
Non, non !… Ne le fais pas !… Je veux m’en aller !… J’ai si peur, petit frère !… J’ai terriblement peur !…
TYLTYL
Mais il n’y a pas de danger…
MYTYL
Je ne veux pas voir les morts !… Je ne veux pas les voir !…
TYLTYL
C’est bon, tu ne les verras pas, tu fermeras les yeux…
MYTYL, s’accrochant aux vêtements de Tyltyl.
Tyltyl, je ne peux pas !… Non, ce n’est pas possible !… Ils vont sortir de terre !…
TYLTYL
Ne tremble pas ainsi… Ils ne sortiront qu’un moment…
MYTYL
Mais tu trembles aussi, toi !… Ils seront effrayants !…
TYLTYL
Il est temps, l’heure passe…
(Tyltyl tourne le diamant. Une terrifiante minute de silence et d’immobilité ; après quoi, lentement, les croix chancellent, les tertres s’entr’ouvrent, les dalles se soulèvent.)
MYTYL, se blottissant contre Tyltyl.
Ils sortent !… Ils sont là !…
(Alors, de toutes les tombes béantes monte graduellement une floraison d’abord grêle et timide comme une vapeur d’eau, puis blanche et virginale et de plus en plus touffue, de plus en plus haute, surabondante et merveilleuse, qui peu à peu, irrésistiblement, envahissant toutes choses, transforme le cimetière en une sorte de jardin féerique et nuptial, sur lequel ne tardent pas à se lever les premiers rayons de l’aube. La rosée scintille, les fleurs s’épanouissent, le vent murmure dans les feuilles, les abeilles bourdonnent, les oiseaux s’éveillent et inondent l’espace des premières ivresses de leurs hymnes au soleil et à la vie. Stupéfaits, éblouis, Tyltyl et Mytyl, se tenant par la main, font quelques pas parmi les fleurs en cherchant la trace des tombes.)
MYTYL, cherchant dans le gazon.
Où sont les morts ?…
TYLTYL, cherchant de même.
Il n’y a pas de morts…
RIDEAU
HUITIÈME TABLEAU