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L’Oiseau bleu (Maeterlinck)LE CIMETIÈRE

L’Oiseau bleu (Maeterlinck)
Chapitre 8 / 11

LE CIMETIÈRE

Il fait nuit. Clair de lune. Un cimetière de campagne. Nombreuses tombes, tertres de gazon, croix de bois, dalles funéraires, etc.

(Tyltyl et Mytyl sont debout près d’un cippe.)
MYTYL

J’ai peur !…

TYLTYL, assez peu rassuré.

Moi, je n’ai jamais peur…

MYTYL

C’est méchant, les morts, dis ?…

TYLTYL

Mais non, puisqu’ils ne vivent pas…

MYTYL

Tu en as déjà vu ?…

TYLTYL

Oui, une fois, dans le temps, lorsque j’étais très jeune…

MYTYL

Comment c’est fait, dis ?…

TYLTYL

C’est tout blanc, très tranquille et très froid, et ça ne parle pas…

MYTYL

Nous allons les voir, dis ?…

TYLTYL

Bien sûr, puisque la Lumière l’a promis…

MYTYL

Où c’est qu’ils sont, les morts ?…

TYLTYL

Ici, sous le gazon ou sous ces grosses pierres.

MYTYL

Ils sont là toute l’année ?…

TYLTYL

Oui.

MYTYL, montrant les dalles.

C’est les portes de leurs maisons ?…

TYLTYL

Oui.

MYTYL

Est-ce qu’ils sortent quand il fait beau ?…

TYLTYL

Ils ne peuvent sortir qu’à la nuit…

MYTYL

Pourquoi ?…

TYLTYL

Parce qu’ils sont en chemise…

MYTYL

Est-ce qu’ils sortent aussi quand il pleut ?

TYLTYL

Quand il pleut, ils restent chez eux…

MYTYL

C’est beau chez eux, dis ?…

TYLTYL

On dit que c’est fort étroit…

MYTYL

Est-ce qu’ils ont des petits enfants ?…

TYLTYL

Bien sûr ; ils ont tous ceux qui meurent…

MYTYL

Et de quoi vivent-ils ?…

TYLTYL

Ils mangent des racines…

MYTYL

Est-ce que nous les verrons ?…

TYLTYL

Bien sûr, puisqu’on voit tout quand le diamant est tourné.

MYTYL

Et qu’est-ce qu’ils diront ?…

TYLTYL

Ils ne diront rien, puisqu’ils ne parlent pas…

MYTYL

Pourquoi qu’ils ne parlent pas ?…

TYLTYL

Parce qu’ils n’ont rien à dire…

MYTYL

Pourquoi qu’ils n’ont rien à dire ?…

TYLTYL

Tu m’embêtes…

(Un silence.)
MYTYL

Quand tourneras-tu le diamant ?…

TYLTYL

Tu sais bien que la Lumière a dit d’attendre à minuit, parce qu’alors on les dérange moins…

MYTYL

Pourquoi qu’on les dérange moins ?…

TYLTYL

Parce que c’est l’heure où ils sortent prendre l’air.

MYTYL

Il n’est pas minuit ?…

TYLTYL

Vois-tu le cadran de l’église ?…

MYTYL

Oui, je vois même la petite aiguille…

TYLTYL

Et bien ! minuit va sonner… Là !… Tout juste… Entends-tu ?…

(On entend sonner les douze coups de minuit.)
MYTYL

Je veux m’en aller !…

TYLTYL

Ce n’est pas le moment… Je vais tourner le diamant…

MYTYL

Non, non !… Ne le fais pas !… Je veux m’en aller !… J’ai si peur, petit frère !… J’ai terriblement peur !…

TYLTYL

Mais il n’y a pas de danger…

MYTYL

Je ne veux pas voir les morts !… Je ne veux pas les voir !…

TYLTYL

C’est bon, tu ne les verras pas, tu fermeras les yeux…

MYTYL, s’accrochant aux vêtements de Tyltyl.

Tyltyl, je ne peux pas !… Non, ce n’est pas possible !… Ils vont sortir de terre !…

TYLTYL

Ne tremble pas ainsi… Ils ne sortiront qu’un moment…

MYTYL

Mais tu trembles aussi, toi !… Ils seront effrayants !…

TYLTYL

Il est temps, l’heure passe…

(Tyltyl tourne le diamant. Une terrifiante minute de silence et d’immobilité ; après quoi, lentement, les croix chancellent, les tertres s’entr’ouvrent, les dalles se soulèvent.)


MYTYL, se blottissant contre Tyltyl.

Ils sortent !… Ils sont là !…

(Alors, de toutes les tombes béantes monte graduellement une floraison d’abord grêle et timide comme une vapeur d’eau, puis blanche et virginale et de plus en plus touffue, de plus en plus haute, surabondante et merveilleuse, qui peu à peu, irrésistiblement, envahissant toutes choses, transforme le cimetière en une sorte de jardin féerique et nuptial, sur lequel ne tardent pas à se lever les premiers rayons de l’aube. La rosée scintille, les fleurs s’épanouissent, le vent murmure dans les feuilles, les abeilles bourdonnent, les oiseaux s’éveillent et inondent l’espace des premières ivresses de leurs hymnes au soleil et à la vie. Stupéfaits, éblouis, Tyltyl et Mytyl, se tenant par la main, font quelques pas parmi les fleurs en cherchant la trace des tombes.)

MYTYL, cherchant dans le gazon.

Où sont les morts ?…

TYLTYL, cherchant de même.

Il n’y a pas de morts…

RIDEAU

HUITIÈME TABLEAU