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L’Oiseau bleu (Maeterlinck)L’ADIEU

L’Oiseau bleu (Maeterlinck)
Chapitre 10 / 11

L’ADIEU

La scène représente un mur percé d’une petite porte. C’est la pointe du jour.

(Entrent : Tyltyl, Mytyl, la Lumière, le Pain, le Sucre, le Feu et le Lait.)
LA LUMIÈRE

Tu ne devinerais jamais où nous sommes…

TYLTYL

Bien sûr que non, la Lumière, puisque je ne sais pas…

LA LUMIÈRE

Tu ne reconnais pas ce mur et cette petite porte ?…

TYLTYL

C’est un mur rouge et une petite porte verte…

LA LUMIÈRE

Et ça ne te rappelle rien ?…

TYLTYL

Ça me rappelle que le Temps nous a mis à la porte…

LA LUMIÈRE

Qu’on est bizarre quand on rêve… On ne reconnaît pas sa propre main…

TYLTYL

Qui est-ce qui rêve ?… Est-ce moi ?…

LA LUMIÈRE

C’est peut-être moi… Qu’en sait-on ?… En attendant, ce mur entoure une maison que tu as vue plus d’une fois depuis ta naissance…

TYLTYL

Une maison que j’ai vue plus d’une fois ?

LA LUMIÈRE

Mais oui, petit endormi !… C’est la maison que nous avons quittée un soir, il y a tout juste, jour pour jour, une année…

TYLTYL

Il y a tout juste une année ?… Mais alors ?…

LA LUMIÈRE

N’ouvre pas des yeux comme des grottes de saphir… C’est elle, c’est la bonne maison des parents…

TYLTYL, s’approchant de la porte.

Mais je crois… En effet… Il me semble… Cette petite porte… Je reconnais la chevillette… Ils sont là ?… Nous sommes près de Maman ?… Je veux entrer tout de suite… Je veux l’embrasser tout de suite !…

LA LUMIÈRE

Un instant… Ils dorment profondément ; il ne faut pas les réveiller en sursaut… Du reste, la porte ne s’ouvrira que lorsque l’heure sonnera…

TYLTYL

Quelle heure ?… Il y a longtemps à attendre ?…

LA LUMIÈRE

Hélas, non !… quelques pauvres minutes…

TYLTYL

Tu n’es pas heureuse de rentrer ?… Qu’as-tu donc, la Lumière ?… Tu es pâle, on dirait que tu es malade…

LA LUMIÈRE

Ce n’est rien, mon enfant… Je me sens un peu triste, parce que je vais vous quitter…

TYLTYL

Nous quitter ?…

LA LUMIÈRE

Il le faut… Je n’ai plus rien à faire ici ; l’année est révolue, la Fée va revenir et te demander l’Oiseau-Bleu…

TYLTYL

Mais c’est que je ne l’ai pas, l’Oiseau-Bleu !… Celui du Souvenir est devenu tout noir, celui de l’Avenir est devenu tout rouge, ceux de la Nuit sont morts et je n’ai pas pu prendre celui de la Forêt… Est-ce ma faute à moi s’ils changent de couleur, s’ils meurent ou s’ils s’échappent ?… Est-ce que la Fée sera fâchée, et qu’est-ce qu’elle dira ?…

LA LUMIÈRE

Nous avons fait ce que nous avons pu… Il faut croire qu’il n’existe pas, l’Oiseau-Bleu ; ou qu’il change de couleur lorsqu’on le met en cage…

TYLTYL

Où est-elle, la cage ?…

LE PAIN

Ici, maître… Elle fut confiée à mes soins diligents durant ce long et périlleux voyage ; aujourd’hui que ma mission prend fin, je vous la restitue, intacte et bien fermée, telle que je la reçus… (Comme un orateur qui prend la parole.) Maintenant, au nom de tous, qu’il me soit permis d’ajouter quelques mots…

LE FEU

Il n’a pas la parole !…

L’EAU

Silence !…

LE PAIN

Les interruptions malveillantes d’un ennemi méprisable, d’un rival envieux… (Élevant la voix.) ne m’empêcheront pas d’accomplir mon devoir jusqu’au bout… C’est donc au nom de tous…

LE FEU

Pas au mien… J’ai une langue !…

LE PAIN

C’est donc au nom de tous, et avec une émotion contenue mais sincère et profonde, que je prends congé de deux enfants prédestinés, dont la haute mission se termine aujourd’hui. En leur disant adieu avec toute l’affliction et toute la tendresse qu’une mutuelle estime…

TYLTYL

Comment ?… Tu dis adieu ?… Tu nous quittes donc aussi ?…

LE PAIN

Hélas ! il le faut bien… Je vous quitte, il est vrai ; mais la séparation ne sera qu’apparente, vous ne m’entendrez plus parler…

LE FEU

Ce ne sera pas malheureux !…

L’EAU

Silence !…

LE PAIN, très digne.

Cela ne m’atteint point… Je disais donc : vous ne m’entendrez plus, vous ne me verrez plus sous ma forme animée… Vos yeux vont se fermer à la vie invisible des choses ; mais je serai toujours là, dans la huche, sur la planche, sur la table, à côté de la soupe, moi qui suis, j’ose le dire, le plus fidèle commensal et le plus vieil ami de l’homme…

LE FEU

Eh bien, et moi ?…

LA LUMIÈRE

Voyons, les minutes passent, l’heure est près de sonner qui va nous faire rentrer dans le silence… Hâtez-vous d’embrasser les enfants…

LE FEU, se précipitant.

Moi d’abord, d’abord moi !… (Il embrasse violemment les enfants.) Adieu, Tyltyl et Mytyl !… Adieu, mes chers petits… Souvenez-vous de moi si jamais vous avez besoin de quelqu’un pour mettre le Feu quelque part…

MYTYL

Aïe ! aïe !… Il me brûle !…

TYLTYL

Aïe ! aïe ! Il me roussit le nez !……

LA LUMIÈRE

Voyons, le Feu, modérez un peu vos transports… Vous n’avez pas affaire à votre cheminée…

L’EAU

Quel idiot !…

LE PAIN

Est-il mal élevé !…

L’EAU, s’approchant des enfants.

Je vous embrasserai sans vous faire de mal, tendrement, mes enfants…

LE FEU

Prenez garde, ça mouille !…

L’EAU

Je suis aimante et douce ; je suis bonne aux humains…

LE FEU

Et les noyés ?…

L’EAU

Aimez bien les Fontaines, écoutez les Ruisseaux… Je serai toujours là…

LE FEU

Elle a tout inondé !…

L’EAU

Quand vous vous assiérez, le soir, au bord des sources, — il y en a plus d’une ici, dans la forêt, essayez de comprendre ce qu’elles essaient de dire… Je ne peux plus… Les larmes me suffoquent et m’empêchent de parler…

LE FEU

Il n’y paraît point !…

L’EAU

Souvenez-vous de moi lorsque vous verrez la carafe… Vous me trouverez également dans le broc, dans l’arrosoir, dans la citerne et dans le robinet…

LE SUCRE, naturellement papelard et doucereux.

S’il reste une petite place, dans votre souvenir, rappelez-vous que parfois ma présence vous fut douce… Je ne puis vous en dire davantage… Les larmes sont contraires à mon tempérament, et me font bien du mal quand elles tombent sur mes pieds…

LE PAIN

Jésuite !…

LE FEU, glapissant.

Sucre d’orge ! berlingots ! caramels !…

TYLTYL

Mais où donc sont passés Tylette et Tylô ?… Que font-ils ?…

(Au même moment, on entend des cris aigus poussés par le Chat.)
MYTYL, alarmée.

C’est Tylette qui pleure !… On lui fait du mal !…

(Entre en courant le Chat, hérissé, dépeigné, les vêtements déchirés, et tenant son mouchoir sur la joue, comme si elle avait mal aux dents. Il pousse des gémissements courroucés et est serrée de très près par le Chien qui l’accable de coups de tête, de coups de poing et de coups de pied.)

LE CHIEN, battant le Chat.

 !… En as-tu assez ?… En veux-tu encore ?… Là ! là ! là !…

LA LUMIÈRE, TYLTYL et MYTYL, se précipitant pour les séparer.

Tylô !… Es-tu fou ?… Par exemple !… À bas !… Veux-tu finir !… A-t-on jamais vu !… Attends ! attends !…

(On les sépare énergiquement.)
LA LUMIÈRE

Qu’est-ce que c’est ?… Que s’est-il passé ?…

LE CHAT, pleurnichant et s’essuyant les yeux.

C’est lui, madame la Lumière… Il m’a dit des injures, il a mis des clous dans ma soupe, il m’a tiré la queue, il m’a roué de coups, et je n’avais rien fait, rien du tout, rien du tout !…

LE CHIEN, l’imitant.

Rien du tout, rien du tout !… (à mi-voix, lui faisant la nique.) C’est égal, t’en as eu, t’en as eu, et du bon, et t’en auras encore !…

MYTYL, serrant le Chat dans ses bras.

Ma pauvre Tylette, dis-moi donc où c’est que t’as mal… Je vais pleurer aussi !…

LA LUMIÈRE, au Chien, sévèrement.

Votre conduite est d’autant plus indigne que vous choisissez pour nous donner ce triste spectacle le moment, déjà assez pénible par lui-même, où nous allons nous séparer de ces pauvres enfants…

LE CHIEN, subitement dégrisé.

Nous séparer de ces pauvres enfants ?…

LA LUMIÈRE

Oui, l’heure que vous savez va sonner… Nous allons rentrer dans le Silence… Nous ne pourrons plus leur parler…

LE CHIEN, poussant tout à coup de véritables hurlements de désespoir
et se jetant sur les enfants qu’il accable
de caresses violentes et tumultueuses.

Non, non !… Je ne veux pas !… Je ne veux pas !… Je parlerai toujours !… Tu me comprendras maintenant, n’est-ce pas, mon petit dieu ?… Oui, oui, oui !… Et l’on se dira tout, tout, tout !… Et je serai bien sage… Et j’apprendrai à lire, à écrire et à jouer aux dominos !… Et je serai toujours très propre… Et je ne volerai plus rien dans la cuisine… Veux-tu que je fasse quelque chose d’étonnant ?… Veux-tu que j’embrasse le Chat ?…

MYTYL, au Chat.

Et toi, Tylette ?… Tu n’as rien à nous dire.

LE CHAT, pincé, énigmatique.

Je vous aime tous deux, autant que vous le méritez…

LA LUMIÈRE

Maintenant, qu’à mon tour, mes enfants, je vous donne le dernier baiser…

TYLTYL et MYTYL, s’accrochant à la robe de la Lumière.

Non, non, non, la Lumière !… Reste ici, avec nous !… Papa ne dira rien… Nous dirons à Maman que tu as été bonne…

LA LUMIÈRE

Hélas ! je ne peux pas… Cette porte nous est fermée et je dois vous quitter…

TYLTYL

Où iras-tu toute seule ?

LA LUMIÈRE

Pas bien loin, mes enfants ; là-bas, dans le pays du Silence des choses…

TYLTYL

Non, non ; je ne veux pas… Nous irons avec toi… Je dirai à Maman…

LA LUMIÈRE

Ne pleurez pas, mes chers petits… Je n’ai pas de voix comme l’Eau ; je n’ai que ma clarté que l’Homme n’entend point… Mais je veille sur lui jusqu’à la fin des jours… Rappelez-vous bien que c’est moi qui vous parle dans chaque rayon de lune qui s’épanche, dans chaque étoile qui sourit, dans chaque aurore qui se lève, dans chaque lampe qui s’allume, dans chaque pensée bonne et claire de votre âme… (Huit heures sonnent derrière le mur.) Écoutez !… L’heure sonne… Adieu !… La porte s’ouvre !… Entrez, entrez, entrez !…

(Elle pousse les enfants dans l’ouverture de la petite porte qui vient de s’entre-bâiller et se referme sur eux. — Le Pain essuie une larme furtive, le Sucre, l’Eau, tout en pleurs, etc., fuient précipitamment et disparaissent à droite et à gauche, dans la coulisse. Hurlements du Chien à la cantonade. La scène reste vide un instant, puis le décor figurant le mur de la petite porte s’ouvre par le milieu, pour découvrir le dernier tableau.)

DIXIÈME TABLEAU