Scène première
Une rue. — Au fond, un canal. — Il est nuit.
RAZETTA, descendant d’une gondole, LAURETTE, paraissant à un balcon.
Razetta.
Partez-vous, Laurette ? Est-il vrai que vous partiez ?
Laurette.
Je n’ai pu faire autrement.
Razetta.
Vous quittez Venise !
Laurette.
Demain matin.
Razetta.
Ainsi cette funeste nouvelle qui courait la ville aujourd’hui n’est que trop vraie : on vous vend au prince
d’Eysenach. Quelle fête ! votre orgueilleux tuteur n’en mourra-t-il pas de joie ? Lâche et vil courtisan !
Laurette.
Je vous en supplie, Razetta, n’élevez pas la voix ; ma
gouvernante est dans la salle voisine ; on m’attend, je
ne puis que vous dire adieu.
Razetta.
Adieu pour toujours ?
Laurette.
Pour toujours !
Razetta.
Je suis assez riche pour vous suivre en Allemagne.
Laurette.
Vous ne devez pas le faire. Ne nous opposons pas,
mon ami, à la volonté du ciel.
Razetta.
La volonté du ciel écoutera celle de l’homme. Bien
que j’aie perdu au jeu la moitié de mon bien, je vous
répète que j’en ai assez pour vous suivre, et que j’y suis
déterminé.
Laurette.
Vous nous perdrez tous deux par cette action.
Razetta.
La générosité n’est plus de mode sur cette terre.
Laurette.
Je le vois ; vous êtes au désespoir.
Razetta.
Oui ; et l’on a agi prudemment en ne m’invitant pas
à votre noce.
Laurette.
Écoutez, Razetta ; vous savez que je vous ai beaucoup
aimé. Si mon tuteur y avait consenti, je serais à
vous depuis longtemps. Une fille ne dépend pas d’elle
ici-bas. Voyez dans quelles mains est ma destinée ; vous-même
ne pouvez-vous pas me perdre par le moindre
éclat ? Je me suis soumise à mon sort. Je sais qu’il peut
vous paraître brillant, heureux… Adieu ! adieu ! je ne
puis en dire davantage… Tenez ! voici ma croix d’or
que je vous prie de garder.
Razetta.
Jette-la dans la mer ; j’irai la rejoindre.
Laurette.
Mon Dieu ! revenez à vous !
Razetta.
Pour qui, depuis tant de jours et tant de nuits, ai-je
rôdé comme un assassin autour de ces murailles ? Pour
qui ai-je tout quitté ? Je ne parle pas de mes devoirs, je
les méprise ; je ne parle pas de mon pays, de ma famille,
de mes amis ; avec de l’or, on en trouve partout. Mais
l’héritage de mon père, où est-il ? J’ai perdu mes épaulettes ;
il n’y a donc que vous au monde à qui je tienne.
Non, non, celui qui a mis sa vie entière sur un coup
de dé ne doit pas si vite abandonner la chance.
Laurette.
Mais que voulez-vous de moi ?
Razetta.
Je veux que vous veniez avec moi à Gênes.
Laurette.
Comment le pourrais-je ? Ignorez-vous que celle à
qui vous parlez ne s’appartient plus ? Hélas ! Razetta,
je suis princesse d’Eysenach.
Razetta.
Ah ! rusée Vénitienne, ce mot n’a pu passer sur tes
lèvres sans leur arracher un sourire.
Laurette.
Il faut que je me retire… Adieu, adieu, mon ami.
Razetta.
Tu me quittes ? — Prends-y garde ; je n’ai pas été
jusqu’à présent de ceux que la colère rend faibles. J’irai
te demander à ton second père l’épée à la main.
Laurette.
Je l’avais prévu que cette nuit nous serait fatale.
Ah ! pourquoi ai-je consenti à vous voir encore une fois !
Razetta.
Es-tu donc une Française ? Le soleil du jour de ta
naissance était-il donc si pâle que le sang soit glacé
dans tes veines ?… ou ne n’aimes-tu pas ? Quelques
bénédictions d’un prêtre, quelques paroles d’un roi
ont-elles changé en un instant ce que deux mois de
supplice,… ou mon rival peut-être…
Laurette.
Je ne l’ai pas vu.
Razetta.
Comment ? Tu es cependant princesse d’Eysenach ?
Laurette.
Vous ne connaissez pas l’usage de ces cours. Un
envoyé du prince, le baron Grimm, son secrétaire intime,
est arrivé ce matin.
Razetta.
Je comprends. On a placé ta froide main dans la
main du vassal insolent, décoré des pouvoirs du
maître ; la royale procuration, sanctionnée par l’officieux
chapelain de Son Excellence, a réuni aux yeux
du monde deux êtres inconnus l’un à l’autre. Je suis
au fait de ces cérémonies. Et toi, ton cœur, ta tête,
ta vie, marchandés par entremetteurs, tout a été vendu
au plus offrant ; une couronne de reine t’a faite esclave
pour jamais ; et cependant ton fiancé, enseveli dans
les délices d’une cour, attend nonchalamment que sa nouvelle épouse…
Laurette.
Il arrive ce soir à Venise.
Razetta.
Ce soir ? Ah vraiment ! voilà encore une imprudence
de m’en avertir.
Laurette.
Non, Razetta ; je ne puis croire que tu veuilles ma
perte ; je sais qui tu es et quelle réputation tu t’es faite par des actions qui auraient dû m’éloigner de toi.
Comment j’en suis venue à t’aimer, à te permettre de
m’aimer moi-même, c’est ce dont je ne suis pas capable
de rendre compte. Que de fois j’ai redouté ton caractère
violent, excité par une vie de désordres qui seule aurait
dû m’avertir de mon danger ! — Mais ton cœur est bon.
Razetta.
Tu te trompes ; je ne suis pas un lâche, et voilà tout.
Je ne fais pas le mal pour le bien ; mais, par le ciel !
je sais rendre le mal pour le mal. Quoique bien jeune,
Laurette, j’ai trop connu ce qu’on est convenu d’appeler
la vie pour n’avoir pas trouvé au fond de cette mer
le mépris de ce qu’on aperçoit à sa surface. Sois bien
convaincue que rien ne peut m’arrêter.
Laurette.
Que feras-tu ?
Razetta.
Ce n’est pas, du moins, mon talent de spadassin
qui doit t’effrayer ici. J’ai affaire à un ennemi dont le
sang n’est pas fait pour mon épée.
Laurette.
Eh bien donc ?…
Razetta.
Que t’importe ? c’est à moi de m’occuper de moi. Je
vois des flambeaux traverser la galerie ; on t’attend.
Laurette.
Je ne quitterai pas ce balcon que tu ne m’aies promis
de ne rien tenter contre toi, ni contre…
Razetta.
Ni contre lui ?
Laurette.
Contre cette Laurette que tu dis avoir aimée, et dont
tu veux la perte. Ah ! Razetta, ne m’accablez pas ;
votre colère me fait frémir. Je vous supplie de me
donner votre parole de ne rien tenter.
Razetta.
Je vous promets qu’il n’y aura pas de sang.
Laurette.
Que vous ne ferez rien ; que vous attendrez,… que
vous tâcherez de m’oublier, de…
Razetta.
Je fais un échange ; permettez-moi de vous suivre.
Laurette.
De me suivre, ô mon Dieu !
Razetta.
À ce prix, je consens à tout.
Laurette.
On vient… Il faut que je me retire… Au nom du
ciel… Me jurez-vous ?…
Razetta.
Ai-je aussi votre parole ? alors vous avez la mienne.
Laurette.
Razetta, je m’en fie à votre cœur ; l’amour d’une
femme a pu y trouver place, le respect de cette femme
l’y trouvera. Adieu ! adieu ! Ne voulez-vous donc point
de cette croix ?
Razetta.
Oh ! ma vie !
- Il reçoit la croix ; elle se retire.
Razetta, seul.
Ainsi je l’ai perdue. — Razetta, il fut un temps où
cette gondole, éclairée d’un falot de mille couleurs,
ne portait sur cette mer indolente que le plus insouciant
de ses fils. Les plaisirs des jeunes gens, la passion
furieuse du jeu t’absorbaient ; tu étais gai, libre,
heureux ; on le disait, du moins ; l’inconstance, cette
sœur de la folie, était maîtresse de tes actions ; quitter
une femme te coûtait quelques larmes ; en être quitté
te coûtait un sourire. Où en es-tu arrivé ?
Mer profonde, heureusement il t’est facile d’éteindre
une étincelle. Pauvre petite croix, qui avais sans doute
été placée dans une fête, ou pour un jour de naissance,
sur le sein tranquille d’un enfant ; qu’un vieux père
avait accompagnée de sa bénédiction ; qui, au chevet
d’un lit, avais veillé dans le silence des nuits sur l’innocence ;
sur qui, peut-être, une bouche adorée se posa
plus d’une fois pendant la prière du soir ; tu ne resteras
pas longtemps entre mes mains.
La belle part de ta destinée est accomplie ; je t’emporte,
et les pêcheurs de cette rive te trouveront rouillée
sur mon cœur.
Laurette ! Laurette ! Ah ! je me sens plus lâche qu’une
femme. Mon désespoir me tue ; il faut que je pleure.
- On entend le son d’une symphonie sur l’eau. Une gondole chargée de femmes et de musiciens passe.
Une voix de femme.
Gageons que c’est Razetta.
Une autre.
C’est lui, sous les fenêtres de la belle Laurette.
Un jeune homme.
Toujours à la même place ! Hé ! holà ! Razetta ! le premier
mauvais sujet de la ville refusera-t-il une partie de fous ? Je te somme de prendre un rôle dans notre
mascarade, et de venir nous égayer.
Razetta.
Laissez-moi seul ; je ne puis aller ce soir avec vous ;
je vous prie de m’excuser.
Une des femmes.
Razetta, vous viendrez ; nous serons de retour dans
une heure. Qu’on ne dise pas que nous ne pouvons rien
sur vous, et que Laurette vous a fait oublier vos amis.
Razetta.
C’est aujourd’hui la noce ; ne le savez-vous pas ? J’y
suis prié, et ne puis manquer de m’y rendre. Adieu, je
vous souhaite beaucoup de plaisir : prêtez-moi seulement
un masque.
La voix de femme.
Adieu, converti.
- Elle lui jette un masque.
Le jeune homme.
Adieu, loup devenu berger. Si tu es encore là, nous
te prendrons en revenant.
- Musique. La gondole s’éloigne.
Razetta.
J’ai changé subitement de pensée. Ce masque va
m’être utile. Comment l’homme est-il assez insensé pour
quitter cette vie tant qu’il n’a pas épuisé toutes ses
chances de bonheur ? Celui qui perd sa fortune au jeu
quitte-t-il le tapis tant qu’il lui reste une pièce d’or ?
Une seule pièce peut lui rendre tout. Comme un minerai
fertile, elle peut ouvrir une large veine. Il en est de
même des espérances. Oui, je suis résolu d’aller jusqu’au
bout.
D’ailleurs la mort est toujours là ; n’est-elle pas partout
sous les pieds de l’homme, qui la rencontre à
chaque pas dans cette vie ? L’eau, le feu, la terre, tout
la lui offre sans cesse ; il la voit partout dès qu’il la
cherche, il la porte à son côté.
Essayons donc. Qu’ai-je dans le cœur ?
Une haine et un amour. — Une haine, c’est un
meurtre. — Un amour, c’est un rapt. Voici ce que le
commun des hommes doit voir dans ma position.
Mais il me faut trouver quelque chose de nouveau ici,
car d’abord j’ai affaire à une couronne. Oui, tout moyen
usé d’ailleurs me répugne. Voyons, puisque je suis déterminé
à risquer ma tête, je veux la mettre au plus
haut prix possible. Que ferai-je dire demain à Venise ?
Dira-t-on : « Razetta s’est noyé de désespoir pour Laurette,
qui l’a quitté ? » Ou : « Razetta a tué le prince
d’Eysenach, et enlevé sa maîtresse ? » Tout cela est commun.
« Il a été quitté par Laurette, et il l’a oubliée un quart d’heure après ? » Ceci vaudrait mieux ; mais comment ?
En aurai-je le courage ?
Si l’on disait : « Razetta, au moyen d’un déguisement,
s’est d’abord introduit chez son infidèle ; » ensuite : « Au
moyen d’un billet qu’il lui a fait remettre, et par lequel
il l’avertissait qu’à telle heure… » Il me faudrait ici…
de l’opium… Non ! point de ces poisons douteux ou timides,
qui donnent au hasard le sommeil ou la mort. Le
fer est plus sûr. Mais une main si faible ?… Qu’importe ?
Le courage est tout. La fable qui courra la ville demain
matin sera étrange et nouvelle.
- Des lumières traversent une seconde fois la maison.
Réjouis-toi, famille détestée ; j’arrive ; et celui qui ne craint rien peut être à craindre.
- Il met son masque et entre.
Une voix, dans la coulisse.
Où allez-vous ?
Razetta, de même.
Je suis engagé à souper chez le marquis.
Scène première
Une rue. — Au fond, un canal. — Il est nuit.
RAZETTA, descendant d’une gondole, LAURETTE, paraissant à un balcon.
Razetta.
Partez-vous, Laurette ? Est-il vrai que vous partiez ?
Laurette.
Je n’ai pu faire autrement.
Razetta.
Vous quittez Venise !
Laurette.
Demain matin.
Razetta.
Ainsi cette funeste nouvelle qui courait la ville aujourd’hui n’est que trop vraie : on vous vend au prince
d’Eysenach. Quelle fête ! votre orgueilleux tuteur n’en mourra-t-il pas de joie ? Lâche et vil courtisan !
Laurette.
Je vous en supplie, Razetta, n’élevez pas la voix ; ma
gouvernante est dans la salle voisine ; on m’attend, je
ne puis que vous dire adieu.
Razetta.
Adieu pour toujours ?
Laurette.
Pour toujours !
Razetta.
Je suis assez riche pour vous suivre en Allemagne.
Laurette.
Vous ne devez pas le faire. Ne nous opposons pas,
mon ami, à la volonté du ciel.
Razetta.
La volonté du ciel écoutera celle de l’homme. Bien
que j’aie perdu au jeu la moitié de mon bien, je vous
répète que j’en ai assez pour vous suivre, et que j’y suis
déterminé.
Laurette.
Vous nous perdrez tous deux par cette action.
Razetta.
La générosité n’est plus de mode sur cette terre.
Laurette.
Je le vois ; vous êtes au désespoir.
Razetta.
Oui ; et l’on a agi prudemment en ne m’invitant pas
à votre noce.
Laurette.
Écoutez, Razetta ; vous savez que je vous ai beaucoup
aimé. Si mon tuteur y avait consenti, je serais à
vous depuis longtemps. Une fille ne dépend pas d’elle
ici-bas. Voyez dans quelles mains est ma destinée ; vous-même
ne pouvez-vous pas me perdre par le moindre
éclat ? Je me suis soumise à mon sort. Je sais qu’il peut
vous paraître brillant, heureux… Adieu ! adieu ! je ne
puis en dire davantage… Tenez ! voici ma croix d’or
que je vous prie de garder.
Razetta.
Jette-la dans la mer ; j’irai la rejoindre.
Laurette.
Mon Dieu ! revenez à vous !
Razetta.
Pour qui, depuis tant de jours et tant de nuits, ai-je
rôdé comme un assassin autour de ces murailles ? Pour
qui ai-je tout quitté ? Je ne parle pas de mes devoirs, je
les méprise ; je ne parle pas de mon pays, de ma famille,
de mes amis ; avec de l’or, on en trouve partout. Mais
l’héritage de mon père, où est-il ? J’ai perdu mes épaulettes ;
il n’y a donc que vous au monde à qui je tienne.
Non, non, celui qui a mis sa vie entière sur un coup
de dé ne doit pas si vite abandonner la chance.
Laurette.
Mais que voulez-vous de moi ?
Razetta.
Je veux que vous veniez avec moi à Gênes.
Laurette.
Comment le pourrais-je ? Ignorez-vous que celle à
qui vous parlez ne s’appartient plus ? Hélas ! Razetta,
je suis princesse d’Eysenach.
Razetta.
Ah ! rusée Vénitienne, ce mot n’a pu passer sur tes
lèvres sans leur arracher un sourire.
Laurette.
Il faut que je me retire… Adieu, adieu, mon ami.
Razetta.
Tu me quittes ? — Prends-y garde ; je n’ai pas été
jusqu’à présent de ceux que la colère rend faibles. J’irai
te demander à ton second père l’épée à la main.
Laurette.
Je l’avais prévu que cette nuit nous serait fatale.
Ah ! pourquoi ai-je consenti à vous voir encore une fois !
Razetta.
Es-tu donc une Française ? Le soleil du jour de ta
naissance était-il donc si pâle que le sang soit glacé
dans tes veines ?… ou ne n’aimes-tu pas ? Quelques
bénédictions d’un prêtre, quelques paroles d’un roi
ont-elles changé en un instant ce que deux mois de
supplice,… ou mon rival peut-être…
Laurette.
Je ne l’ai pas vu.
Razetta.
Comment ? Tu es cependant princesse d’Eysenach ?
Laurette.
Vous ne connaissez pas l’usage de ces cours. Un
envoyé du prince, le baron Grimm, son secrétaire intime,
est arrivé ce matin.
Razetta.
Je comprends. On a placé ta froide main dans la
main du vassal insolent, décoré des pouvoirs du
maître ; la royale procuration, sanctionnée par l’officieux
chapelain de Son Excellence, a réuni aux yeux
du monde deux êtres inconnus l’un à l’autre. Je suis
au fait de ces cérémonies. Et toi, ton cœur, ta tête,
ta vie, marchandés par entremetteurs, tout a été vendu
au plus offrant ; une couronne de reine t’a faite esclave
pour jamais ; et cependant ton fiancé, enseveli dans
les délices d’une cour, attend nonchalamment que sa nouvelle épouse…
Laurette.
Il arrive ce soir à Venise.
Razetta.
Ce soir ? Ah vraiment ! voilà encore une imprudence
de m’en avertir.
Laurette.
Non, Razetta ; je ne puis croire que tu veuilles ma
perte ; je sais qui tu es et quelle réputation tu t’es faite par des actions qui auraient dû m’éloigner de toi.
Comment j’en suis venue à t’aimer, à te permettre de
m’aimer moi-même, c’est ce dont je ne suis pas capable
de rendre compte. Que de fois j’ai redouté ton caractère
violent, excité par une vie de désordres qui seule aurait
dû m’avertir de mon danger ! — Mais ton cœur est bon.
Razetta.
Tu te trompes ; je ne suis pas un lâche, et voilà tout.
Je ne fais pas le mal pour le bien ; mais, par le ciel !
je sais rendre le mal pour le mal. Quoique bien jeune,
Laurette, j’ai trop connu ce qu’on est convenu d’appeler
la vie pour n’avoir pas trouvé au fond de cette mer
le mépris de ce qu’on aperçoit à sa surface. Sois bien
convaincue que rien ne peut m’arrêter.
Laurette.
Que feras-tu ?
Razetta.
Ce n’est pas, du moins, mon talent de spadassin
qui doit t’effrayer ici. J’ai affaire à un ennemi dont le
sang n’est pas fait pour mon épée.
Laurette.
Eh bien donc ?…
Razetta.
Que t’importe ? c’est à moi de m’occuper de moi. Je
vois des flambeaux traverser la galerie ; on t’attend.
Laurette.
Je ne quitterai pas ce balcon que tu ne m’aies promis
de ne rien tenter contre toi, ni contre…
Razetta.
Ni contre lui ?
Laurette.
Contre cette Laurette que tu dis avoir aimée, et dont
tu veux la perte. Ah ! Razetta, ne m’accablez pas ;
votre colère me fait frémir. Je vous supplie de me
donner votre parole de ne rien tenter.
Razetta.
Je vous promets qu’il n’y aura pas de sang.
Laurette.
Que vous ne ferez rien ; que vous attendrez,… que
vous tâcherez de m’oublier, de…
Razetta.
Je fais un échange ; permettez-moi de vous suivre.
Laurette.
De me suivre, ô mon Dieu !
Razetta.
À ce prix, je consens à tout.
Laurette.
On vient… Il faut que je me retire… Au nom du
ciel… Me jurez-vous ?…
Razetta.
Ai-je aussi votre parole ? alors vous avez la mienne.
Laurette.
Razetta, je m’en fie à votre cœur ; l’amour d’une
femme a pu y trouver place, le respect de cette femme
l’y trouvera. Adieu ! adieu ! Ne voulez-vous donc point
de cette croix ?
Razetta.
Oh ! ma vie !
- Il reçoit la croix ; elle se retire.
Razetta, seul.
Ainsi je l’ai perdue. — Razetta, il fut un temps où
cette gondole, éclairée d’un falot de mille couleurs,
ne portait sur cette mer indolente que le plus insouciant
de ses fils. Les plaisirs des jeunes gens, la passion
furieuse du jeu t’absorbaient ; tu étais gai, libre,
heureux ; on le disait, du moins ; l’inconstance, cette
sœur de la folie, était maîtresse de tes actions ; quitter
une femme te coûtait quelques larmes ; en être quitté
te coûtait un sourire. Où en es-tu arrivé ?
Mer profonde, heureusement il t’est facile d’éteindre
une étincelle. Pauvre petite croix, qui avais sans doute
été placée dans une fête, ou pour un jour de naissance,
sur le sein tranquille d’un enfant ; qu’un vieux père
avait accompagnée de sa bénédiction ; qui, au chevet
d’un lit, avais veillé dans le silence des nuits sur l’innocence ;
sur qui, peut-être, une bouche adorée se posa
plus d’une fois pendant la prière du soir ; tu ne resteras
pas longtemps entre mes mains.
La belle part de ta destinée est accomplie ; je t’emporte,
et les pêcheurs de cette rive te trouveront rouillée
sur mon cœur.
Laurette ! Laurette ! Ah ! je me sens plus lâche qu’une
femme. Mon désespoir me tue ; il faut que je pleure.
- On entend le son d’une symphonie sur l’eau. Une gondole chargée de femmes et de musiciens passe.
Une voix de femme.
Gageons que c’est Razetta.
Une autre.
C’est lui, sous les fenêtres de la belle Laurette.
Un jeune homme.
Toujours à la même place ! Hé ! holà ! Razetta ! le premier
mauvais sujet de la ville refusera-t-il une partie de fous ? Je te somme de prendre un rôle dans notre
mascarade, et de venir nous égayer.
Razetta.
Laissez-moi seul ; je ne puis aller ce soir avec vous ;
je vous prie de m’excuser.
Une des femmes.
Razetta, vous viendrez ; nous serons de retour dans
une heure. Qu’on ne dise pas que nous ne pouvons rien
sur vous, et que Laurette vous a fait oublier vos amis.
Razetta.
C’est aujourd’hui la noce ; ne le savez-vous pas ? J’y
suis prié, et ne puis manquer de m’y rendre. Adieu, je
vous souhaite beaucoup de plaisir : prêtez-moi seulement
un masque.
La voix de femme.
Adieu, converti.
- Elle lui jette un masque.
Le jeune homme.
Adieu, loup devenu berger. Si tu es encore là, nous
te prendrons en revenant.
- Musique. La gondole s’éloigne.
Razetta.
J’ai changé subitement de pensée. Ce masque va
m’être utile. Comment l’homme est-il assez insensé pour
quitter cette vie tant qu’il n’a pas épuisé toutes ses
chances de bonheur ? Celui qui perd sa fortune au jeu
quitte-t-il le tapis tant qu’il lui reste une pièce d’or ?
Une seule pièce peut lui rendre tout. Comme un minerai
fertile, elle peut ouvrir une large veine. Il en est de
même des espérances. Oui, je suis résolu d’aller jusqu’au
bout.
D’ailleurs la mort est toujours là ; n’est-elle pas partout
sous les pieds de l’homme, qui la rencontre à
chaque pas dans cette vie ? L’eau, le feu, la terre, tout
la lui offre sans cesse ; il la voit partout dès qu’il la
cherche, il la porte à son côté.
Essayons donc. Qu’ai-je dans le cœur ?
Une haine et un amour. — Une haine, c’est un
meurtre. — Un amour, c’est un rapt. Voici ce que le
commun des hommes doit voir dans ma position.
Mais il me faut trouver quelque chose de nouveau ici,
car d’abord j’ai affaire à une couronne. Oui, tout moyen
usé d’ailleurs me répugne. Voyons, puisque je suis déterminé
à risquer ma tête, je veux la mettre au plus
haut prix possible. Que ferai-je dire demain à Venise ?
Dira-t-on : « Razetta s’est noyé de désespoir pour Laurette,
qui l’a quitté ? » Ou : « Razetta a tué le prince
d’Eysenach, et enlevé sa maîtresse ? » Tout cela est commun.
« Il a été quitté par Laurette, et il l’a oubliée un quart d’heure après ? » Ceci vaudrait mieux ; mais comment ?
En aurai-je le courage ?
Si l’on disait : « Razetta, au moyen d’un déguisement,
s’est d’abord introduit chez son infidèle ; » ensuite : « Au
moyen d’un billet qu’il lui a fait remettre, et par lequel
il l’avertissait qu’à telle heure… » Il me faudrait ici…
de l’opium… Non ! point de ces poisons douteux ou timides,
qui donnent au hasard le sommeil ou la mort. Le
fer est plus sûr. Mais une main si faible ?… Qu’importe ?
Le courage est tout. La fable qui courra la ville demain
matin sera étrange et nouvelle.
- Des lumières traversent une seconde fois la maison.
Réjouis-toi, famille détestée ; j’arrive ; et celui qui ne craint rien peut être à craindre.
- Il met son masque et entre.
Une voix, dans la coulisse.
Où allez-vous ?
Razetta, de même.
Je suis engagé à souper chez le marquis.