Scène II
Une salle donnant sur un jardin. — Plusieurs masques se promènent.
LE MARQUIS, LE SECRÉTAIRE.
Le Marquis.
Combien je me trouve honoré, monsieur le secrétaire
intime, en vous voyant prendre quelque plaisir à cette
fête qui est la plus médiocre du monde !
Le secrétaire.
Tout est pour le mieux, et votre jardin est charmant.
Il n’y a qu’en Italie qu’on en trouve d’aussi délicieux.
Le Marquis.
Oui, c’est un jardin anglais. Vous ne désireriez pas
de vous reposer ou de prendre quelques rafraîchissements ?
Le secrétaire.
Nullement.
Le Marquis.
Que dites-vous de mes musiciens ?
Le secrétaire.
Ils sont parfaits ; il faut avouer que là-dessus, monsieur
le marquis, votre pays mérite bien sa réputation.
Le Marquis.
Oui, oui, ce sont des Allemands. Ils arrivèrent hier
de Leipsick, et personne ne les a encore possédés dans
cette ville. Combien je serais ravi si vous aviez trouvé
quelque intérêt dans le divertissement du ballet !
Le secrétaire.
À merveille, et l’on danse très bien à Venise.
Le Marquis.
Ce sont des Français. Chaque bayadère me coûte deux
cents florins. Pousseriez-vous jusqu’à cette terrasse ?
Le secrétaire.
Je serai enchanté de la voir.
Le Marquis.
Je ne puis vous exprimer ma reconnaissance. À quelle heure pensez-vous qu’arrive le prince notre maître ? Car
la nouvelle dignité qu’il m’a…
Le secrétaire.
Vers dix ou onze heures.
- Ils s’éloignent en causant. — Laurette entre ; madame Balbi se lève et va à sa rencontre. Toutes deux demeurent appuyées sur une balustrade dans le fond de la scène, et paraissent s’entretenir. En ce moment, Razetta, masqué, s’avance vers l’avant-scène.
Razetta.
Il me semble que j’aperçois Laurette. Oui, c’est elle
qui vient d’entrer. Mais comment parviendrai-je à lui
parler sans être remarqué ? — Depuis que j’ai mis le
pied dans ces jardins, tous mes projets se sont évanouis
pour faire place à ma colère. Un seul dessein m’est
resté ; mais il faut qu’il s’exécute ou que je meure.
- Il s’approche d’une table et écrit quelques mots au crayon.
Le secrétaire, rentrant, au marquis.
Ah ! voilà un des galants de votre bal qui écrit un
billet doux ! Est-ce l’usage à Venise ?
Le Marquis.
C’est un usage auquel vous devez comprendre, monsieur,
que les jeunes filles restent étrangères. Voudriez-vous
faire une partie de cartes ?
Le secrétaire.
Volontiers ; c’est un moyen de passer le temps fort
agréablement.
Le Marquis.
Asseyons-nous donc, s’il vous plaît. Monsieur le secrétaire
intime, j’ai l’honneur de vous saluer. Le prince, m’avez-vous dit, doit arriver à dix ou onze heures. Ce
sera donc dans un quart d’heure ou dans une heure un
quart, car il est précisément neuf heures trois quarts.
C’est à vous de jouer.
Le secrétaire.
Jouons-nous cinquante florins ?
Le Marquis.
Avec plaisir. C’est un récit bien intéressant pour
nous, monsieur, que celui que vous avez bien voulu déjà
me laisser deviner et entrevoir, de la manière dont Son
Excellence était devenue éprise de la chère princesse
ma nièce. J’ai l’honneur de vous demander du pique.
Le secrétaire.
C’est, comme je vous disais, en voyant son portrait ;
cela ressemble un peu à un conte de fée.
Le Marquis.
Sans doute ! ah ! ah !… délicieux ! sur un portrait !…
Je n’en ai plus, j’ai perdu… Vous disiez donc ?…
Le secrétaire.
Ce portrait, qui était, il est vrai, d’une ressemblance
frappante, et par conséquent d’une beauté parfaite…
Le Marquis.
Vous êtes mille fois trop bon.
Le secrétaire.
Voulez-vous votre revanche ?
Le Marquis.
Avec plaisir. « D’une beauté parfaite… »
Le secrétaire.
Resta longtemps sur la table où il a l’habitude d’écrire.
Le prince, à vous dire le vrai…, (j’ai du rouge)
est un véritable original.
Le Marquis.
Réellement ?… C’est unique ! je ne me sens pas de
joie en pensant que d’ici à une heure… Voici encore du rouge.
Le secrétaire.
Il abhorrait les femmes, du moins il le disait. C’est
le caractère le plus fantasque ! Il n’aime ni le jeu, ni la chasse, ni les arts. Vous avez encore perdu.
Le Marquis.
Ah ! ah ! c’est du dernier plaisant !… Comment ! il
n’aime rien de tout cela ? Ah ! ah ! Vous avez parfaitement
raison, j’ai perdu. C’est délicieux.
Le secrétaire.
Il a beaucoup voyagé, en Europe surtout. Jamais
nous n’avons été instruits de ses intentions que le
matin même du jour où il partait pour une de ces
excursions souvent fort longues. « Qu’on mette les
chevaux, disait-il à son lever, nous irons à Paris. »
Le Marquis.
J’ai entendu dire la même chose de l’empereur Bonaparte. Singulier rapprochement !
Le secrétaire.
Son mariage fut aussi extraordinaire que ses voyages : il m’en donna l’ordre comme s’il s’agissait de l’action la plus indifférente de sa vie ; car c’est la paresse personnifiée,
que le prince. « Quoi ! monseigneur, lui dis-je,
sans l’avoir vue ! — Raison de plus, » me dit-il ; ce
fut toute sa réponse. Je laissai en partant toute la cour
bouleversée et dans une rumeur épouvantable.
Le Marquis.
Cela se conçoit… Eh ! eh ! — Du reste, monseigneur
n’aurait pu se fournir d’un procureur plus parfaitement
convenable que vous-même, monsieur le secrétaire intime. J’espère que vous voudrez bien m’en
croire persuadé. J’ai encore perdu.
Le secrétaire.
Vous jouez d’un singulier malheur.
Le Marquis.
Oui, n’est-il pas vrai ? Cela est fort remarquable. Un
de mes amis, homme d’un esprit enjoué, me disait plaisamment
avant-hier, à la table de jeu d’un des principaux
sénateurs de cette ville, que je n’aurais qu’un
moyen de gagner, ce serait de parier contre moi.
Le secrétaire.
Ah ! ah ! c’est juste !
Le Marquis.
Ce serait, lui répondis-je, ce qu’on pourrait appeler
un bonheur malheureux. Eh ! eh !
- Il rit.
Le secrétaire.
Absolument.
Le Marquis.
Ce sont deux mots qui, je crois, ne se trouvent pas
souvent rapprochés… Eh ! eh ! — Mais permettez-moi,
de grâce, une seule question : Son Excellence aime-t-elle la musique ?
Le secrétaire.
Beaucoup. C’est son seul délassement.
Le Marquis.
Combien je me trouve heureux d’avoir, depuis l’âge
de onze ans, fait apprendre à ma nièce la harpo-lyre
et le forte-piano ! Seriez-vous, par hasard, bien aise
de l’entendre chanter ?
Le secrétaire.
Certainement.
Le Marquis, à un valet.
Veuillez avertir la princesse que je désire lui parler.
- À Laurette, qui entre.
Laure, je vous prie de nous faire entendre votre voix.
Monsieur le secrétaire intime veut bien vous engager
à nous donner ce plaisir.
Laurette.
Volontiers, mon cher oncle ; quel air préférez-vous ?
Le Marquis.
Di piacer, di piacer, di piacer. Ma nièce ne s’est jamais
fait prier.
Laurette.
Aidez-moi à ouvrir le piano.
Razetta, toujours masqué, s’avance et ouvre le piano. À voix basse.
Lisez ceci quand vous serez seule.
- Elle reçoit son billet.
Le secrétaire.
La princesse pâlit.
Le Marquis.
Ma chère fille, qu’avez-vous donc ?
Laurette.
Rien, rien, je suis remise.
Le Marquis, bas au secrétaire.
Vous concevez qu’une jeune fille…
- Laurette frappe les premiers accords.
Un valet, entrant, bas au marquis.
Son Excellence vient d’entrer dans le jardin.
Le Marquis.
Son Excell… ! Allons à sa rencontre.
- Il se lève.
Le secrétaire.
Au contraire. — Permettez-moi de vous dire deux
mots.
Pendant ce temps, Laurette joue la ritournelle pianissimo.
Vous voyez que le prince ne fait avertir que vous seul
de son arrivée. Que le reste de vos conviés s’éloigne.
Je connais les usages, et je sais que dans toutes les
cours il y a une présentation ; mais rien de ce qui
est fait pour tout le monde ne saurait plaire à notre
jeune souverain. Veuillez m’accompagner seul auprès
du prince. La jeune mariée restera, s’il vous plaît.
Le Marquis.
Eh quoi ! seule ici ?
Le secrétaire.
J’agis d’après les ordres du prince.
Le Marquis.
Monsieur, je vais donner les miens en conséquence ;
me conformer en tout aux moindres volontés de Son
Excellence est pour moi le premier, le plus sacré des
devoirs. Ne dois-je pas pourtant avertir ma nièce ?
Le secrétaire.
Certainement.
Le Marquis.
Laurette !
- Il lui parle à l’oreille. Un moment après, les masques se dispersent dans les jardins et laissent le théâtre libre. Le marquis et le secrétaire sortent ensemble.
Laurette, restée seule, tire le billet de Razetta de son sein, et lit.
« Les serments que j’ai pu te faire ne peuvent me retenir loin de toi. Mon stylet est caché sous le pied de ton clavecin. Prends-le, et frappe mon rival, si tu ne peux réussir avant onze heures sonnantes à t’échapper et à venir me retrouver au pied de ton balcon, où je t’attends. Crois que, si tu me refuses, j’entendrai sonner l’heure, et que ma mort est certaine. »
« Razetta. »
- Elle regarde autour d’elle.
Seule ici !…
- Elle va prendre le stylet.
Tout est perdu : car je le connais, il est capable de tout. Ô Dieu ! il me semble que j’entends monter à la terrasse.
Est-ce déjà le prince ? — Non, tout est tranquille.
« À onze heures ; si tu ne peux réussir à t’échapper.
Crois que, si tu me refuses, ma mort est certaine !… »
Ô Razetta, Razetta ! insensé, il m’en coûte cher de
t’avoir aimé !
Fuirai-je ?… La princesse d’Eysenach fuira-t-elle ?…
avec qui ?… avec un joueur déjà presque ruiné ? avec un
homme plus redoutable seul que tous les malheurs…
Si j’avertissais le prince ? — Ô ciel ! on vient.
Mais Razetta ! il se tuera sans doute sous mes fenêtres…
Le prince ne peut tarder ; je vois des pages avec des
flambeaux traverser l’orangerie. La nuit est obscure ; le
vent agite ces lumières ; écoutons… Quelle singulière
frayeur me saisit !… Quel est l’homme qui va se présenter
à moi ?… Inconnus l’un à l’autre,… que va-t-il me dire ?… Oserai-je lever les yeux sur lui ?… Oh ! je sens
battre mon cœur… L’heure va si vite ! onze heures
seront bientôt arrivées !…
Une voix, en dehors.
Son Excellence veut-elle monter cet escalier ?
Laurette.
C’est lui ! il vient.
- Elle écoute.
Je ne me sens pas la force de me lever ; cachons ce stylet.
- Elle le met dans son sein.
Eysenach, c’est donc à la mort que tu marches ?…
Ah ! la mienne aussi est certaine…
- Elle se penche à la fenêtre.
Razetta se promène lentement sur le rivage !… Il
ne peut me manquer… Allons !… Prenons cependant
assez de force pour cacher ce que j’éprouve… Il le
faut… Voici l’instant.
- Se regardant.
Dieu, que je suis pâle ! mes cheveux en désordre…
- Le prince entre par le fond ; il a à la main un portrait ; il s’avance lentement, en considérant tantôt l’original, tantôt la copie.
Le Prince.
Parfait.
- Laurette se retourne et demeure interdite.
Et cependant comme en tout l’art est constamment
au-dessous de la nature, surtout lorsqu’il cherche à
l’embellir ! La blancheur de cette peau pourrait s’appeler
de la pâleur ; ici je trouve que les roses étouffent les
lis. — Ces yeux sont plus vifs, — ces cheveux plus noirs.
— Le plus parfait des tableaux n’est qu’une ombre :
tout y est à la surface ; l’immobilité glace ; l’âme y
manque totalement ; c’est une beauté qui ne passe pas
l’épiderme. D’ailleurs ce trait même à gauche…
- Laurette fait quelques pas. Le prince ne cesse pas de la regarder.
Il n’importe : je suis content de Grimm ; je vois qu’il
ne m’a pas trompé.
- Il s’assoit.
Ce petit palais est très gentil : on m’avait dit que cette pauvre fille n’avait rien. Comment donc ! mais
c’est un élégant que mon oncle, monsieur le… le…
- À Laurette.
Votre oncle est marquis, je crois ?
Laurette.
Oui,… monseigneur…
Le Prince.
Je me sens la tentation de quitter cette vieille prude
d’Allemagne, et de venir m’établir ici. Ah ! diable, je
fais une réflexion, on est obligé d’aller à pied. — Est-ce
que toutes les femmes sont aussi jolies que vous dans
cette ville ?
Laurette.
Monseigneur…
Le Prince.
Vous rougissez… De qui donc avez-vous peur ? nous
sommes seuls.
Laurette.
Oui,… mais…
Le Prince, se levant.
Est-ce que par hasard mon grand guindé de secrétaire
se serait mal acquitté de sa représentation ? Les
compliments d’usage ont-ils été faits ? Aurait-il négligé
quelque chose ? En ce cas, excusez-moi : je pensais que
les quatre premiers actes de la comédie étaient joués,
et que j’arrivais seulement pour le cinquième.
Laurette.
Mon tuteur…
Le Prince.
Vous tremblez ?
- Il lui prend la main.
Reposez-vous sur ce sofa. Je vous supplie de répondre
à ma question.
Laurette.
Votre Excellence me pardonnera : je ne chercherai
pas à lui cacher que je souffre… un peu ;… elle voudra bien ne pas s’étonner…
Le Prince.
Voici du vinaigre excellent.
- Il lui donne sa cassolette.
Vous êtes bien jeune, madame ; et moi aussi. Cependant, comme les romans ne me sont pas défendus, non plus que les comédies, les tragédies, les nouvelles, les
histoires et les mémoires, je puis vous apprendre ce
qu’ils m’ont appris. Dans tout morceau d’ensemble, il y
a une introduction, un thème, deux ou trois variations,
un andante et un presto. À l’introduction, vous voyez les
musiciens encore mal se répondre, chercher à s’unir,
se consulter, s’essayer, se mesurer ; le thème les met
d’accord ; tous se taisent ou murmurent faiblement,
tandis qu’une voix harmonieuse les domine ; je ne crois
pas nécessaire de faire l’application de cette parabole.
Les variations sont plus ou moins longues, selon ce que
la pensée éprouve : mollesse ou fatigue. Ici, sans contredit,
commence le chef-d’œuvre ; l’andante, les yeux
humides de pleurs, s’avance lentement, les mains s’unissent ; c’est le romanesque, les grands serments, les
petites promesses, les attendrissements, la mélancolie.
— Peu à peu, tout s’arrange ; l’amant ne doute plus
du cœur de sa maîtresse ; la joie renaît, le bonheur par
conséquent : la bénédiction apostolique et romaine
doit trouver ici sa place ; car, sans cela, le presto survenant… Vous souriez ?
Laurette.
Je souris d’une pensée…
Le Prince.
Je la devine. Mon procureur a sauté l’adagio.
Laurette.
Faussé, je crois.
Le Prince.
Ce sera à moi de réparer ses maladresses. Cependant
ce n’était pas mon plan. Ce que vous me dites me fait
réfléchir.
Laurette.
Sur quoi ?
Le Prince.
Sur une théorie du professeur Mayer, à Francfort-sur-l’Oder.
Laurette.
Ah !
Le Prince.
Oui, il s’est trompé, si vous êtes née à Venise.
Laurette.
Dans cette maison même.
Le Prince.
Diable ! pourtant il prétendait que ce que vos compatriotes
estimaient le moins… était précisément ce qui
manque…
Laurette.
Au secrétaire intime ?…
Le Prince.
Et de plus, qu’on juge d’un caractère sur un portrait.
Vous pourriez, je le vois, soutenir la controverse.
- Il lui baise la main.
Vous tremblez encore.
Laurette.
Je ne sais,… je,… non…
Le Prince.
Heureusement que je suis entre la fenêtre et la pendule.
Laurette, effrayée.
Que dit Votre Excellence ?
Le Prince.
Que ces deux points partagent singulièrement votre
attention. Je crois que vous ayez peur de moi.
Laurette.
Pourquoi ?… nullement,… je,… je ne puis vous dissimuler…
Le Prince.
Voici une main qui dit le contraire. Aimez-vous les
bijoux ?
- Il lui met un bracelet.
Laurette.
Quels magnifiques diamants !
Le Prince.
Ce n’est plus la mode. Mais que vois-je ? L’anneau a
été oublié.
Laurette.
Le secrétaire…
Le Prince.
En voici un : j’ai toujours des joujoux de poupée
dans mes poches. Décidément vous voulez savoir
l’heure.
Laurette.
Non ;… je cherche…
Le Prince.
J’avais entendu dire qu’un Français était quelquefois
embarrassé devant une Italienne. Vous vous levez !
Laurette.
Je suis souffrante.
Le Prince.
Vous voulez vous mettre à la fenêtre ?
Laurette, à la fenêtre.
Ah !
Le Prince.
De grâce, qu’avez-vous ? Serais-je réellement assez
malheureux pour vous inspirer de l’effroi ?
- Il la ramène au sofa.
En ce cas, je serais le plus malheureux des hommes ; car je vous aime, et ne pourrai vivre sans vous.
Laurette.
Encore une raillerie ? Prince, celle-ci n’est pas charitable.
Le Prince.
De l’orgueil ? — Veuillez m’écouter.
Je me suis figuré qu’une femme devait faire plus de
cas de son âme que de son corps, contre l’usage général
qui veut qu’elle permette qu’on l’aime avant d’avouer
qu’elle aime, et qu’elle abandonne ainsi le trésor
de son cœur avant de consentir à la plus légère prise
sur celui de sa beauté. J’ai voulu, oui, voulu absolument
tenter de renverser cette marche uniforme ; la nouveauté
est ma rage. Ma fantaisie et ma paresse, les seuls
dieux dont j’aie jamais encensé les autels, m’ont vainement
laissé parcourir le monde, poursuivi par ce bizarre
dessein ; rien ne s’offrait à moi. Peut-être je m’explique
mal. J’ai eu la singulière idée d’être l’époux
d’une femme avant d’être son amant. J’ai voulu voir si
réellement il existait une âme assez orgueilleuse pour
demeurer fermée lorsque les bras sont ouverts, et livrer
la bouche à des baisers muets ; vous concevez que je ne
craignais que de trouver cette force à la froideur. Dans
toutes les contrées qu’aime le soleil, j’ai cherché les
traits les plus capables de révéler qu’une âme ardente
y était enfermée : j’ai cherché la beauté dans tout son
éclat, cet amour qu’un regard fait naître ; j’ai désiré
un visage assez beau pour me faire oublier qu’il était
moins beau que l’être invisible qui l’anime ; insensible à tout, j’ai résisté à tout,… excepté à une femme, — à
vous, Laurette, qui m’apprenez que je me suis un peu
mépris dans mes idées orgueilleuses ; à vous, devant
qui je ne voulais soulever le masque qui couvre ici-bas
les hommes qu’après être devenu votre époux. — Vous
me l’avez arraché, je vous supplie de me pardonner,
si j’ai pu vous offenser.
Laurette.
Prince, vos discours me confondent… Faut-il que je
croie ?…
Le Prince.
Il faut que la princesse d’Eysenach me pardonne ; il
faut qu’elle permette à son époux de redevenir l’amant
le plus soumis ; il faut qu’elle oublie toutes ses folies…
Laurette.
Et toute sa finesse ?
Le Prince.
Elle pâlit devant la vôtre. La beauté et l’esprit…
Laurette.
Ne sont rien. Voyez comme nous nous ressemblons peu.
Le Prince.
Si vous en faites si peu de cas, je vais revenir à mon rêve.
Laurette.
Comment ?
Le Prince.
En commençant par la première.
Laurette.
Et en oubliant le second ?
Le Prince.
Prenez garde à un homme qui demande un pardon ;
il peut avoir si aisément la tentation d’en mériter deux !
Laurette.
Ceci est une théorie.
Le Prince.
Non pas.
- Il l’embrasse.
Cependant, je vous vois encore agitée. Gageons que,
toute jeune que vous êtes, vous avez déjà fait un calcul.
Laurette.
Lequel ? il y en a tant à faire ! et un jour comme
celui-ci en voit tant !
Le Prince.
Je ne parle que de celui des qualités d’époux. Peut-être
ne trouvez-vous rien en moi qui les annonce. Dites-moi,
est-ce bien sérieusement que vous avez pu jamais
réfléchir à cet important et grave sujet ? De quelle pâte
débonnaire, de quels faciles éléments aviez-vous pétri
d’avance cet être dont l’apparition change tant de douces
nuits en insomnies ? Peut-être sortez-vous du couvent ?
Laurette.
Non.
Le Prince.
Il faut songer, chère princesse, que si votre gouvernante
vous gênait, si votre tuteur vous contrariait, si vous étiez surveillée, tancée quelquefois, vous allez entrer demain
(n’est-ce pas demain ?) dans une atmosphère
de despotisme et de tyrannie ; vous allez respirer l’air
délicieux de la plus aristocratique bonbonnière ; c’est de
ma petite cour que je parle, ou plutôt de la vôtre, car je
suis le premier de vos sujets. Une grave duègne vous
suivra, c’est l’usage ; mais je la payerai pour qu’elle ne
dise rien à votre mari. Aimez-vous les chevaux, la
chasse, les fêtes, les spectacles, les dragées, les amants,
les petits vers, les diamants, les soupers, le galop, les
masques, les petits chiens, les folies ? — Tout pleuvra
autour de vous. Enseveli au fond de la plus reculée des
ailes de votre château, le prince ne saura et ne verra
que ce que vous voudrez. Avez-vous envie de lui pour
une partie de plaisir ? un ordre expédié de la part de la
reine avertira le roi de prendre son habit de chasse, de
bal ou d’enterrement. Voulez-vous être seul ? Quand
toutes les sérénades de la terre retentiraient sous vos fenêtres,
le prince, au fond de son donjon gothique, n’entendra
rien au monde ; une seule loi régnera dans votre
cour : la volonté de la souveraine. Ressembleriez-vous
par hasard à l’une de ces femmes pour qui l’ambition,
les honneurs, le pouvoir, eurent tant de charmes ? Cela
m’étonnerait, et mon vieux docteur aussi ; mais n’importe.
Les hochets que je mettrais alors entre vos mains,
pour amuser vos loisirs, seraient d’autre nature : ils se
composeraient d’abord de quelques-unes de ces marionnettes
qu’on nomme des ministres, des conseillers, des secrétaires : pareil à des châteaux de cartes, tout l’édifice
politique de leur sagesse dépendrait d’un souffle
de votre bouche ; autour de vous s’agiterait en tous sens
la foule de ces roseaux, que plie et relève le vent des
cours ; vous serez un despote, si vous ne voulez être une
reine. Ne faites pas surtout un rêve sans le réaliser ; qu’un caprice, qu’un faible désir n’échappe pas à ceux
qui vous entourent, et dont l’existence entière est consacrée
à vous obéir. Vous choisirez entre vos fantaisies,
ce sera tout votre travail, madame ; et si le pays que je vous décris…
Laurette.
C’est le paradis des femmes.
Le Prince.
Vous en serez la déesse.
Laurette.
Mais le rêve sera-t-il éternel ? Ne cassez-vous jamais
le pot au lait ?
Le Prince.
Jamais.
Laurette.
Ah ! qui m’en assure ?
Le Prince.
Un seul garant, — mon indicible, ma délicieuse paresse. Voilà bientôt vingt-cinq ans que j’essaye de vivre, Laurette. J’en suis las ; mon existence me fatigue ; je rattache à la vôtre ce fil qui s’allait briser ; vous vivrez pour moi, j’abdique : vous chargez-vous de cette tâche ? Je vous remets le soin de mes jours, de mes pensées, de mes actions ; et pour mon cœur…
Laurette.
Est-il compris dans le dépôt ?
Le Prince.
Il n’y sera que le jour où vous l’en aurez jugé digne ;
jusque-là, j’ai votre portrait. — Je l’aime, je lui dois
tout ; je lui ai tout promis, pour tout vous tenir. — Autrefois même je m’en serais contenté ; mais j’ai voulu le
voir sourire,… rien de plus.
Laurette.
Ceci est encore une théorie.
Le Prince.
Un rêve, comme tout au monde.
- Il l’embrasse.
Qu’avez-vous donc là ? c’est un bijou vénitien : si
nous sommes en paix, il est inutile : si nous sommes
en guerre, je désarme l’ennemi.
- Il lui ôte son stylet.
Quant à ce petit papier parfumé qui se cache sous
cette gaze, le mari le respectera. Mais la princesse d’Eysenach rougit.
Laurette.
Prince !
Le Prince.
Êtes-vous étonnée de me voir sourire ? — J’ai retenu un mot de Shakespeare sur les femmes de cette ville.
Laurette.
Un mot ?
Le Prince.
Perfide comme l’onde. Est-il défendu d’aimer à avoir des rivaux ?
Laurette.
Vous pensez ?…
Le Prince.
À moins que ce ne soient des rivaux heureux, et celui-ci ne l’est pas.
Laurette.
Pourquoi ?
Le Prince.
Parce qu’il écrit.
Laurette.
C’est à mon tour de sourire, quoiqu’il y ait ici un grain de mépris.
Le Prince.
Mépris pour les femmes ? Il n’y a que les sots qui le
croient possible.
Laurette.
Qu’en aimez-vous donc ?
Le Prince.
Tout, et surtout leurs défauts.
Laurette.
Ainsi, le mot de Shakespeare…
Le Prince.
Je le voudrais pour réponse au billet.
Laurette.
Et que dirait-on ?
Le Prince.
Ceci est une pensée française, et ce n’est pas de vous que j’en attendais.
Laurette.
Insultez-vous la France ? Vous parliez de beauté et d’esprit. Le premier des biens…
Le Prince.
C’est le cœur. L’esprit et la beauté n’en sont que les voiles.
Laurette.
Ah ! qui sait ce que voit celui qui les soulève ? C’est une audace !
Le Prince.
Il n’y en a plus après la noce… Vous tremblez encore ?
Laurette.
J’ai cru entendre du bruit.
Le Prince.
Au fait, nous sommes presque dans un jardin ; si vous ne teniez pas à ce sofa…
Laurette.
Non…
- Ils se lèvent ; le prince veut l’entraîner.
Le Prince.
Est-ce de l’époux ou de l’amant que vous avez peur ?
Laurette.
C’est de la nuit.
Le Prince.
Elle est perfide aussi, mais elle est discrète. Qu’oserez-vous lui confier ?… La réponse au billet ?
Laurette.
Qu’en dirait-elle ?
Le Prince.
Elle n’en laissera rien voir à l’époux.
- Elle lui donne le billet ; il le déchire.
Ne la craignez pas, Laurette. Le secret d’une jeune fiancée est fait pour la nuit ; elle seule renferme les deux grands secrets du bonheur : le plaisir et l’oubli.
Laurette.
Mais le chagrin ?
Le Prince.
C’est la réflexion ; et il est si facile de la perdre !
Laurette.
Est-ce aussi un secret ?
- Ils s’éloignent. Onze heures sonnent.
Scène II
Une salle donnant sur un jardin. — Plusieurs masques se promènent.
LE MARQUIS, LE SECRÉTAIRE.
Le Marquis.
Combien je me trouve honoré, monsieur le secrétaire
intime, en vous voyant prendre quelque plaisir à cette
fête qui est la plus médiocre du monde !
Le secrétaire.
Tout est pour le mieux, et votre jardin est charmant.
Il n’y a qu’en Italie qu’on en trouve d’aussi délicieux.
Le Marquis.
Oui, c’est un jardin anglais. Vous ne désireriez pas
de vous reposer ou de prendre quelques rafraîchissements ?
Le secrétaire.
Nullement.
Le Marquis.
Que dites-vous de mes musiciens ?
Le secrétaire.
Ils sont parfaits ; il faut avouer que là-dessus, monsieur
le marquis, votre pays mérite bien sa réputation.
Le Marquis.
Oui, oui, ce sont des Allemands. Ils arrivèrent hier
de Leipsick, et personne ne les a encore possédés dans
cette ville. Combien je serais ravi si vous aviez trouvé
quelque intérêt dans le divertissement du ballet !
Le secrétaire.
À merveille, et l’on danse très bien à Venise.
Le Marquis.
Ce sont des Français. Chaque bayadère me coûte deux
cents florins. Pousseriez-vous jusqu’à cette terrasse ?
Le secrétaire.
Je serai enchanté de la voir.
Le Marquis.
Je ne puis vous exprimer ma reconnaissance. À quelle heure pensez-vous qu’arrive le prince notre maître ? Car
la nouvelle dignité qu’il m’a…
Le secrétaire.
Vers dix ou onze heures.
- Ils s’éloignent en causant. — Laurette entre ; madame Balbi se lève et va à sa rencontre. Toutes deux demeurent appuyées sur une balustrade dans le fond de la scène, et paraissent s’entretenir. En ce moment, Razetta, masqué, s’avance vers l’avant-scène.
Razetta.
Il me semble que j’aperçois Laurette. Oui, c’est elle
qui vient d’entrer. Mais comment parviendrai-je à lui
parler sans être remarqué ? — Depuis que j’ai mis le
pied dans ces jardins, tous mes projets se sont évanouis
pour faire place à ma colère. Un seul dessein m’est
resté ; mais il faut qu’il s’exécute ou que je meure.
- Il s’approche d’une table et écrit quelques mots au crayon.
Le secrétaire, rentrant, au marquis.
Ah ! voilà un des galants de votre bal qui écrit un
billet doux ! Est-ce l’usage à Venise ?
Le Marquis.
C’est un usage auquel vous devez comprendre, monsieur,
que les jeunes filles restent étrangères. Voudriez-vous
faire une partie de cartes ?
Le secrétaire.
Volontiers ; c’est un moyen de passer le temps fort
agréablement.
Le Marquis.
Asseyons-nous donc, s’il vous plaît. Monsieur le secrétaire
intime, j’ai l’honneur de vous saluer. Le prince, m’avez-vous dit, doit arriver à dix ou onze heures. Ce
sera donc dans un quart d’heure ou dans une heure un
quart, car il est précisément neuf heures trois quarts.
C’est à vous de jouer.
Le secrétaire.
Jouons-nous cinquante florins ?
Le Marquis.
Avec plaisir. C’est un récit bien intéressant pour
nous, monsieur, que celui que vous avez bien voulu déjà
me laisser deviner et entrevoir, de la manière dont Son
Excellence était devenue éprise de la chère princesse
ma nièce. J’ai l’honneur de vous demander du pique.
Le secrétaire.
C’est, comme je vous disais, en voyant son portrait ;
cela ressemble un peu à un conte de fée.
Le Marquis.
Sans doute ! ah ! ah !… délicieux ! sur un portrait !…
Je n’en ai plus, j’ai perdu… Vous disiez donc ?…
Le secrétaire.
Ce portrait, qui était, il est vrai, d’une ressemblance
frappante, et par conséquent d’une beauté parfaite…
Le Marquis.
Vous êtes mille fois trop bon.
Le secrétaire.
Voulez-vous votre revanche ?
Le Marquis.
Avec plaisir. « D’une beauté parfaite… »
Le secrétaire.
Resta longtemps sur la table où il a l’habitude d’écrire.
Le prince, à vous dire le vrai…, (j’ai du rouge)
est un véritable original.
Le Marquis.
Réellement ?… C’est unique ! je ne me sens pas de
joie en pensant que d’ici à une heure… Voici encore du rouge.
Le secrétaire.
Il abhorrait les femmes, du moins il le disait. C’est
le caractère le plus fantasque ! Il n’aime ni le jeu, ni la chasse, ni les arts. Vous avez encore perdu.
Le Marquis.
Ah ! ah ! c’est du dernier plaisant !… Comment ! il
n’aime rien de tout cela ? Ah ! ah ! Vous avez parfaitement
raison, j’ai perdu. C’est délicieux.
Le secrétaire.
Il a beaucoup voyagé, en Europe surtout. Jamais
nous n’avons été instruits de ses intentions que le
matin même du jour où il partait pour une de ces
excursions souvent fort longues. « Qu’on mette les
chevaux, disait-il à son lever, nous irons à Paris. »
Le Marquis.
J’ai entendu dire la même chose de l’empereur Bonaparte. Singulier rapprochement !
Le secrétaire.
Son mariage fut aussi extraordinaire que ses voyages : il m’en donna l’ordre comme s’il s’agissait de l’action la plus indifférente de sa vie ; car c’est la paresse personnifiée,
que le prince. « Quoi ! monseigneur, lui dis-je,
sans l’avoir vue ! — Raison de plus, » me dit-il ; ce
fut toute sa réponse. Je laissai en partant toute la cour
bouleversée et dans une rumeur épouvantable.
Le Marquis.
Cela se conçoit… Eh ! eh ! — Du reste, monseigneur
n’aurait pu se fournir d’un procureur plus parfaitement
convenable que vous-même, monsieur le secrétaire intime. J’espère que vous voudrez bien m’en
croire persuadé. J’ai encore perdu.
Le secrétaire.
Vous jouez d’un singulier malheur.
Le Marquis.
Oui, n’est-il pas vrai ? Cela est fort remarquable. Un
de mes amis, homme d’un esprit enjoué, me disait plaisamment
avant-hier, à la table de jeu d’un des principaux
sénateurs de cette ville, que je n’aurais qu’un
moyen de gagner, ce serait de parier contre moi.
Le secrétaire.
Ah ! ah ! c’est juste !
Le Marquis.
Ce serait, lui répondis-je, ce qu’on pourrait appeler
un bonheur malheureux. Eh ! eh !
- Il rit.
Le secrétaire.
Absolument.
Le Marquis.
Ce sont deux mots qui, je crois, ne se trouvent pas
souvent rapprochés… Eh ! eh ! — Mais permettez-moi,
de grâce, une seule question : Son Excellence aime-t-elle la musique ?
Le secrétaire.
Beaucoup. C’est son seul délassement.
Le Marquis.
Combien je me trouve heureux d’avoir, depuis l’âge
de onze ans, fait apprendre à ma nièce la harpo-lyre
et le forte-piano ! Seriez-vous, par hasard, bien aise
de l’entendre chanter ?
Le secrétaire.
Certainement.
Le Marquis, à un valet.
Veuillez avertir la princesse que je désire lui parler.
- À Laurette, qui entre.
Laure, je vous prie de nous faire entendre votre voix.
Monsieur le secrétaire intime veut bien vous engager
à nous donner ce plaisir.
Laurette.
Volontiers, mon cher oncle ; quel air préférez-vous ?
Le Marquis.
Di piacer, di piacer, di piacer. Ma nièce ne s’est jamais
fait prier.
Laurette.
Aidez-moi à ouvrir le piano.
Razetta, toujours masqué, s’avance et ouvre le piano. À voix basse.
Lisez ceci quand vous serez seule.
- Elle reçoit son billet.
Le secrétaire.
La princesse pâlit.
Le Marquis.
Ma chère fille, qu’avez-vous donc ?
Laurette.
Rien, rien, je suis remise.
Le Marquis, bas au secrétaire.
Vous concevez qu’une jeune fille…
- Laurette frappe les premiers accords.
Un valet, entrant, bas au marquis.
Son Excellence vient d’entrer dans le jardin.
Le Marquis.
Son Excell… ! Allons à sa rencontre.
- Il se lève.
Le secrétaire.
Au contraire. — Permettez-moi de vous dire deux
mots.
Pendant ce temps, Laurette joue la ritournelle pianissimo.
Vous voyez que le prince ne fait avertir que vous seul
de son arrivée. Que le reste de vos conviés s’éloigne.
Je connais les usages, et je sais que dans toutes les
cours il y a une présentation ; mais rien de ce qui
est fait pour tout le monde ne saurait plaire à notre
jeune souverain. Veuillez m’accompagner seul auprès
du prince. La jeune mariée restera, s’il vous plaît.
Le Marquis.
Eh quoi ! seule ici ?
Le secrétaire.
J’agis d’après les ordres du prince.
Le Marquis.
Monsieur, je vais donner les miens en conséquence ;
me conformer en tout aux moindres volontés de Son
Excellence est pour moi le premier, le plus sacré des
devoirs. Ne dois-je pas pourtant avertir ma nièce ?
Le secrétaire.
Certainement.
Le Marquis.
Laurette !
- Il lui parle à l’oreille. Un moment après, les masques se dispersent dans les jardins et laissent le théâtre libre. Le marquis et le secrétaire sortent ensemble.
Laurette, restée seule, tire le billet de Razetta de son sein, et lit.
« Les serments que j’ai pu te faire ne peuvent me retenir loin de toi. Mon stylet est caché sous le pied de ton clavecin. Prends-le, et frappe mon rival, si tu ne peux réussir avant onze heures sonnantes à t’échapper et à venir me retrouver au pied de ton balcon, où je t’attends. Crois que, si tu me refuses, j’entendrai sonner l’heure, et que ma mort est certaine. »
« Razetta. »
- Elle regarde autour d’elle.
Seule ici !…
- Elle va prendre le stylet.
Tout est perdu : car je le connais, il est capable de tout. Ô Dieu ! il me semble que j’entends monter à la terrasse.
Est-ce déjà le prince ? — Non, tout est tranquille.
« À onze heures ; si tu ne peux réussir à t’échapper.
Crois que, si tu me refuses, ma mort est certaine !… »
Ô Razetta, Razetta ! insensé, il m’en coûte cher de
t’avoir aimé !
Fuirai-je ?… La princesse d’Eysenach fuira-t-elle ?…
avec qui ?… avec un joueur déjà presque ruiné ? avec un
homme plus redoutable seul que tous les malheurs…
Si j’avertissais le prince ? — Ô ciel ! on vient.
Mais Razetta ! il se tuera sans doute sous mes fenêtres…
Le prince ne peut tarder ; je vois des pages avec des
flambeaux traverser l’orangerie. La nuit est obscure ; le
vent agite ces lumières ; écoutons… Quelle singulière
frayeur me saisit !… Quel est l’homme qui va se présenter
à moi ?… Inconnus l’un à l’autre,… que va-t-il me dire ?… Oserai-je lever les yeux sur lui ?… Oh ! je sens
battre mon cœur… L’heure va si vite ! onze heures
seront bientôt arrivées !…
Une voix, en dehors.
Son Excellence veut-elle monter cet escalier ?
Laurette.
C’est lui ! il vient.
- Elle écoute.
Je ne me sens pas la force de me lever ; cachons ce stylet.
- Elle le met dans son sein.
Eysenach, c’est donc à la mort que tu marches ?…
Ah ! la mienne aussi est certaine…
- Elle se penche à la fenêtre.
Razetta se promène lentement sur le rivage !… Il
ne peut me manquer… Allons !… Prenons cependant
assez de force pour cacher ce que j’éprouve… Il le
faut… Voici l’instant.
- Se regardant.
Dieu, que je suis pâle ! mes cheveux en désordre…
- Le prince entre par le fond ; il a à la main un portrait ; il s’avance lentement, en considérant tantôt l’original, tantôt la copie.
Le Prince.
Parfait.
- Laurette se retourne et demeure interdite.
Et cependant comme en tout l’art est constamment
au-dessous de la nature, surtout lorsqu’il cherche à
l’embellir ! La blancheur de cette peau pourrait s’appeler
de la pâleur ; ici je trouve que les roses étouffent les
lis. — Ces yeux sont plus vifs, — ces cheveux plus noirs.
— Le plus parfait des tableaux n’est qu’une ombre :
tout y est à la surface ; l’immobilité glace ; l’âme y
manque totalement ; c’est une beauté qui ne passe pas
l’épiderme. D’ailleurs ce trait même à gauche…
- Laurette fait quelques pas. Le prince ne cesse pas de la regarder.
Il n’importe : je suis content de Grimm ; je vois qu’il
ne m’a pas trompé.
- Il s’assoit.
Ce petit palais est très gentil : on m’avait dit que cette pauvre fille n’avait rien. Comment donc ! mais
c’est un élégant que mon oncle, monsieur le… le…
- À Laurette.
Votre oncle est marquis, je crois ?
Laurette.
Oui,… monseigneur…
Le Prince.
Je me sens la tentation de quitter cette vieille prude
d’Allemagne, et de venir m’établir ici. Ah ! diable, je
fais une réflexion, on est obligé d’aller à pied. — Est-ce
que toutes les femmes sont aussi jolies que vous dans
cette ville ?
Laurette.
Monseigneur…
Le Prince.
Vous rougissez… De qui donc avez-vous peur ? nous
sommes seuls.
Laurette.
Oui,… mais…
Le Prince, se levant.
Est-ce que par hasard mon grand guindé de secrétaire
se serait mal acquitté de sa représentation ? Les
compliments d’usage ont-ils été faits ? Aurait-il négligé
quelque chose ? En ce cas, excusez-moi : je pensais que
les quatre premiers actes de la comédie étaient joués,
et que j’arrivais seulement pour le cinquième.
Laurette.
Mon tuteur…
Le Prince.
Vous tremblez ?
- Il lui prend la main.
Reposez-vous sur ce sofa. Je vous supplie de répondre
à ma question.
Laurette.
Votre Excellence me pardonnera : je ne chercherai
pas à lui cacher que je souffre… un peu ;… elle voudra bien ne pas s’étonner…
Le Prince.
Voici du vinaigre excellent.
- Il lui donne sa cassolette.
Vous êtes bien jeune, madame ; et moi aussi. Cependant, comme les romans ne me sont pas défendus, non plus que les comédies, les tragédies, les nouvelles, les
histoires et les mémoires, je puis vous apprendre ce
qu’ils m’ont appris. Dans tout morceau d’ensemble, il y
a une introduction, un thème, deux ou trois variations,
un andante et un presto. À l’introduction, vous voyez les
musiciens encore mal se répondre, chercher à s’unir,
se consulter, s’essayer, se mesurer ; le thème les met
d’accord ; tous se taisent ou murmurent faiblement,
tandis qu’une voix harmonieuse les domine ; je ne crois
pas nécessaire de faire l’application de cette parabole.
Les variations sont plus ou moins longues, selon ce que
la pensée éprouve : mollesse ou fatigue. Ici, sans contredit,
commence le chef-d’œuvre ; l’andante, les yeux
humides de pleurs, s’avance lentement, les mains s’unissent ; c’est le romanesque, les grands serments, les
petites promesses, les attendrissements, la mélancolie.
— Peu à peu, tout s’arrange ; l’amant ne doute plus
du cœur de sa maîtresse ; la joie renaît, le bonheur par
conséquent : la bénédiction apostolique et romaine
doit trouver ici sa place ; car, sans cela, le presto survenant… Vous souriez ?
Laurette.
Je souris d’une pensée…
Le Prince.
Je la devine. Mon procureur a sauté l’adagio.
Laurette.
Faussé, je crois.
Le Prince.
Ce sera à moi de réparer ses maladresses. Cependant
ce n’était pas mon plan. Ce que vous me dites me fait
réfléchir.
Laurette.
Sur quoi ?
Le Prince.
Sur une théorie du professeur Mayer, à Francfort-sur-l’Oder.
Laurette.
Ah !
Le Prince.
Oui, il s’est trompé, si vous êtes née à Venise.
Laurette.
Dans cette maison même.
Le Prince.
Diable ! pourtant il prétendait que ce que vos compatriotes
estimaient le moins… était précisément ce qui
manque…
Laurette.
Au secrétaire intime ?…
Le Prince.
Et de plus, qu’on juge d’un caractère sur un portrait.
Vous pourriez, je le vois, soutenir la controverse.
- Il lui baise la main.
Vous tremblez encore.
Laurette.
Je ne sais,… je,… non…
Le Prince.
Heureusement que je suis entre la fenêtre et la pendule.
Laurette, effrayée.
Que dit Votre Excellence ?
Le Prince.
Que ces deux points partagent singulièrement votre
attention. Je crois que vous ayez peur de moi.
Laurette.
Pourquoi ?… nullement,… je,… je ne puis vous dissimuler…
Le Prince.
Voici une main qui dit le contraire. Aimez-vous les
bijoux ?
- Il lui met un bracelet.
Laurette.
Quels magnifiques diamants !
Le Prince.
Ce n’est plus la mode. Mais que vois-je ? L’anneau a
été oublié.
Laurette.
Le secrétaire…
Le Prince.
En voici un : j’ai toujours des joujoux de poupée
dans mes poches. Décidément vous voulez savoir
l’heure.
Laurette.
Non ;… je cherche…
Le Prince.
J’avais entendu dire qu’un Français était quelquefois
embarrassé devant une Italienne. Vous vous levez !
Laurette.
Je suis souffrante.
Le Prince.
Vous voulez vous mettre à la fenêtre ?
Laurette, à la fenêtre.
Ah !
Le Prince.
De grâce, qu’avez-vous ? Serais-je réellement assez
malheureux pour vous inspirer de l’effroi ?
- Il la ramène au sofa.
En ce cas, je serais le plus malheureux des hommes ; car je vous aime, et ne pourrai vivre sans vous.
Laurette.
Encore une raillerie ? Prince, celle-ci n’est pas charitable.
Le Prince.
De l’orgueil ? — Veuillez m’écouter.
Je me suis figuré qu’une femme devait faire plus de
cas de son âme que de son corps, contre l’usage général
qui veut qu’elle permette qu’on l’aime avant d’avouer
qu’elle aime, et qu’elle abandonne ainsi le trésor
de son cœur avant de consentir à la plus légère prise
sur celui de sa beauté. J’ai voulu, oui, voulu absolument
tenter de renverser cette marche uniforme ; la nouveauté
est ma rage. Ma fantaisie et ma paresse, les seuls
dieux dont j’aie jamais encensé les autels, m’ont vainement
laissé parcourir le monde, poursuivi par ce bizarre
dessein ; rien ne s’offrait à moi. Peut-être je m’explique
mal. J’ai eu la singulière idée d’être l’époux
d’une femme avant d’être son amant. J’ai voulu voir si
réellement il existait une âme assez orgueilleuse pour
demeurer fermée lorsque les bras sont ouverts, et livrer
la bouche à des baisers muets ; vous concevez que je ne
craignais que de trouver cette force à la froideur. Dans
toutes les contrées qu’aime le soleil, j’ai cherché les
traits les plus capables de révéler qu’une âme ardente
y était enfermée : j’ai cherché la beauté dans tout son
éclat, cet amour qu’un regard fait naître ; j’ai désiré
un visage assez beau pour me faire oublier qu’il était
moins beau que l’être invisible qui l’anime ; insensible à tout, j’ai résisté à tout,… excepté à une femme, — à
vous, Laurette, qui m’apprenez que je me suis un peu
mépris dans mes idées orgueilleuses ; à vous, devant
qui je ne voulais soulever le masque qui couvre ici-bas
les hommes qu’après être devenu votre époux. — Vous
me l’avez arraché, je vous supplie de me pardonner,
si j’ai pu vous offenser.
Laurette.
Prince, vos discours me confondent… Faut-il que je
croie ?…
Le Prince.
Il faut que la princesse d’Eysenach me pardonne ; il
faut qu’elle permette à son époux de redevenir l’amant
le plus soumis ; il faut qu’elle oublie toutes ses folies…
Laurette.
Et toute sa finesse ?
Le Prince.
Elle pâlit devant la vôtre. La beauté et l’esprit…
Laurette.
Ne sont rien. Voyez comme nous nous ressemblons peu.
Le Prince.
Si vous en faites si peu de cas, je vais revenir à mon rêve.
Laurette.
Comment ?
Le Prince.
En commençant par la première.
Laurette.
Et en oubliant le second ?
Le Prince.
Prenez garde à un homme qui demande un pardon ;
il peut avoir si aisément la tentation d’en mériter deux !
Laurette.
Ceci est une théorie.
Le Prince.
Non pas.
- Il l’embrasse.
Cependant, je vous vois encore agitée. Gageons que,
toute jeune que vous êtes, vous avez déjà fait un calcul.
Laurette.
Lequel ? il y en a tant à faire ! et un jour comme
celui-ci en voit tant !
Le Prince.
Je ne parle que de celui des qualités d’époux. Peut-être
ne trouvez-vous rien en moi qui les annonce. Dites-moi,
est-ce bien sérieusement que vous avez pu jamais
réfléchir à cet important et grave sujet ? De quelle pâte
débonnaire, de quels faciles éléments aviez-vous pétri
d’avance cet être dont l’apparition change tant de douces
nuits en insomnies ? Peut-être sortez-vous du couvent ?
Laurette.
Non.
Le Prince.
Il faut songer, chère princesse, que si votre gouvernante
vous gênait, si votre tuteur vous contrariait, si vous étiez surveillée, tancée quelquefois, vous allez entrer demain
(n’est-ce pas demain ?) dans une atmosphère
de despotisme et de tyrannie ; vous allez respirer l’air
délicieux de la plus aristocratique bonbonnière ; c’est de
ma petite cour que je parle, ou plutôt de la vôtre, car je
suis le premier de vos sujets. Une grave duègne vous
suivra, c’est l’usage ; mais je la payerai pour qu’elle ne
dise rien à votre mari. Aimez-vous les chevaux, la
chasse, les fêtes, les spectacles, les dragées, les amants,
les petits vers, les diamants, les soupers, le galop, les
masques, les petits chiens, les folies ? — Tout pleuvra
autour de vous. Enseveli au fond de la plus reculée des
ailes de votre château, le prince ne saura et ne verra
que ce que vous voudrez. Avez-vous envie de lui pour
une partie de plaisir ? un ordre expédié de la part de la
reine avertira le roi de prendre son habit de chasse, de
bal ou d’enterrement. Voulez-vous être seul ? Quand
toutes les sérénades de la terre retentiraient sous vos fenêtres,
le prince, au fond de son donjon gothique, n’entendra
rien au monde ; une seule loi régnera dans votre
cour : la volonté de la souveraine. Ressembleriez-vous
par hasard à l’une de ces femmes pour qui l’ambition,
les honneurs, le pouvoir, eurent tant de charmes ? Cela
m’étonnerait, et mon vieux docteur aussi ; mais n’importe.
Les hochets que je mettrais alors entre vos mains,
pour amuser vos loisirs, seraient d’autre nature : ils se
composeraient d’abord de quelques-unes de ces marionnettes
qu’on nomme des ministres, des conseillers, des secrétaires : pareil à des châteaux de cartes, tout l’édifice
politique de leur sagesse dépendrait d’un souffle
de votre bouche ; autour de vous s’agiterait en tous sens
la foule de ces roseaux, que plie et relève le vent des
cours ; vous serez un despote, si vous ne voulez être une
reine. Ne faites pas surtout un rêve sans le réaliser ; qu’un caprice, qu’un faible désir n’échappe pas à ceux
qui vous entourent, et dont l’existence entière est consacrée
à vous obéir. Vous choisirez entre vos fantaisies,
ce sera tout votre travail, madame ; et si le pays que je vous décris…
Laurette.
C’est le paradis des femmes.
Le Prince.
Vous en serez la déesse.
Laurette.
Mais le rêve sera-t-il éternel ? Ne cassez-vous jamais
le pot au lait ?
Le Prince.
Jamais.
Laurette.
Ah ! qui m’en assure ?
Le Prince.
Un seul garant, — mon indicible, ma délicieuse paresse. Voilà bientôt vingt-cinq ans que j’essaye de vivre, Laurette. J’en suis las ; mon existence me fatigue ; je rattache à la vôtre ce fil qui s’allait briser ; vous vivrez pour moi, j’abdique : vous chargez-vous de cette tâche ? Je vous remets le soin de mes jours, de mes pensées, de mes actions ; et pour mon cœur…
Laurette.
Est-il compris dans le dépôt ?
Le Prince.
Il n’y sera que le jour où vous l’en aurez jugé digne ;
jusque-là, j’ai votre portrait. — Je l’aime, je lui dois
tout ; je lui ai tout promis, pour tout vous tenir. — Autrefois même je m’en serais contenté ; mais j’ai voulu le
voir sourire,… rien de plus.
Laurette.
Ceci est encore une théorie.
Le Prince.
Un rêve, comme tout au monde.
- Il l’embrasse.
Qu’avez-vous donc là ? c’est un bijou vénitien : si
nous sommes en paix, il est inutile : si nous sommes
en guerre, je désarme l’ennemi.
- Il lui ôte son stylet.
Quant à ce petit papier parfumé qui se cache sous
cette gaze, le mari le respectera. Mais la princesse d’Eysenach rougit.
Laurette.
Prince !
Le Prince.
Êtes-vous étonnée de me voir sourire ? — J’ai retenu un mot de Shakespeare sur les femmes de cette ville.
Laurette.
Un mot ?
Le Prince.
Perfide comme l’onde. Est-il défendu d’aimer à avoir des rivaux ?
Laurette.
Vous pensez ?…
Le Prince.
À moins que ce ne soient des rivaux heureux, et celui-ci ne l’est pas.
Laurette.
Pourquoi ?
Le Prince.
Parce qu’il écrit.
Laurette.
C’est à mon tour de sourire, quoiqu’il y ait ici un grain de mépris.
Le Prince.
Mépris pour les femmes ? Il n’y a que les sots qui le
croient possible.
Laurette.
Qu’en aimez-vous donc ?
Le Prince.
Tout, et surtout leurs défauts.
Laurette.
Ainsi, le mot de Shakespeare…
Le Prince.
Je le voudrais pour réponse au billet.
Laurette.
Et que dirait-on ?
Le Prince.
Ceci est une pensée française, et ce n’est pas de vous que j’en attendais.
Laurette.
Insultez-vous la France ? Vous parliez de beauté et d’esprit. Le premier des biens…
Le Prince.
C’est le cœur. L’esprit et la beauté n’en sont que les voiles.
Laurette.
Ah ! qui sait ce que voit celui qui les soulève ? C’est une audace !
Le Prince.
Il n’y en a plus après la noce… Vous tremblez encore ?
Laurette.
J’ai cru entendre du bruit.
Le Prince.
Au fait, nous sommes presque dans un jardin ; si vous ne teniez pas à ce sofa…
Laurette.
Non…
- Ils se lèvent ; le prince veut l’entraîner.
Le Prince.
Est-ce de l’époux ou de l’amant que vous avez peur ?
Laurette.
C’est de la nuit.
Le Prince.
Elle est perfide aussi, mais elle est discrète. Qu’oserez-vous lui confier ?… La réponse au billet ?
Laurette.
Qu’en dirait-elle ?
Le Prince.
Elle n’en laissera rien voir à l’époux.
- Elle lui donne le billet ; il le déchire.
Ne la craignez pas, Laurette. Le secret d’une jeune fiancée est fait pour la nuit ; elle seule renferme les deux grands secrets du bonheur : le plaisir et l’oubli.
Laurette.
Mais le chagrin ?
Le Prince.
C’est la réflexion ; et il est si facile de la perdre !
Laurette.
Est-ce aussi un secret ?
- Ils s’éloignent. Onze heures sonnent.