IV
La porte du bagne s'ouvrait sur un large couloir obscur. Du fond de ce
couloir, mais de plus loin que le couloir, nous arrivaient assourdis,
ouatés par la distance, des sons de cloche. Et les ayant entendus,
Clara heureuse, battit des mains.
—Oh! cher amour!… La cloche!… La cloche!…
Nous avons de la chance… Ne sois plus triste… ne sois
plus malade, je t'en prie!…
On se pressait si furieusement, à l'entrée du bagne, que les agents de
police avaient peine à mettre un peu d'ordre dans le tumulte.
Caquetages, cris, étouffements, froissements d'étoffes, heurts
d'ombrelles et d'éventails, ce fut dans cette mêlée que Clara se jeta
résolument, plus exaltée d'avoir entendu cette cloche, dont je ne
songeai pas à lui demander pourquoi elle sonnait ainsi et ce que
signifiaient ses petits glas sourds, ses petits glas lointains, qui lui
causaient tant de plaisir!…
—La cloche!… la cloche!… la cloche!…
Viens!…
Mais nous n'avancions pas, malgré l'effort des boys, porteurs de
paniers, qui, à grands coups de coude, tentaient de frayer un passage à
leurs maîtresses. De longs portefaix, au masque grimaçant, affreusement
maigres, la poitrine à nu et couturée sous leurs loques, tendaient en
l'air, au-dessus des têtes, des corbeilles pleines de viande, où le
soleil accélérait la décomposition et faisait éclore tout un
fourmillement de vies larvaires. Spectres de crime et de famine, images
de cauchemar et de tueries, démons ressuscités des plus lointaines, des
plus terrifiantes légendes de la Chine, j'en voyais, près de moi, dont
un rire déchiquetait en scie la bouche aux dents laquées de bétel et se
prolongeait jusqu'à la pointe de la barbiche, en torsions sinistres.
D'autres s'injuriaient et se tiraient par la natte, cruellement;
d'autres, avec des glissements de fauves, s'insinuaient dans la forêt
humaine, fouillaient les poches, coupaient les bourses, happaient les
bijoux et ils disparaissaient, emportant leur butin.
—La cloche!… la cloche!… répétait Clara.
—Mais quelle cloche?…
—Tu verras… C'est une surprise!…
Et les odeurs soulevées par la foule—odeurs de cabinets de
toilette et d'abattoir mêlées, puanteurs des charognes et parfums des
chairs vivantes m'affadissaient le cœur, me glaçaient la moelle.
C'était en moi la même impression d'engourdissement léthargique que
tant de fois j'avais ressentie dans les forêts de l'Annam, le soir,
alors que les miasmes quittent les terreaux profonds et embusquent la
mort derrière chaque fleur, derrière chaque feuille, derrière chaque
brin d'herbe. En même temps, pressé, bousculé de tous les côtés, et la
respiration me manquant presque, j'allais enfin défaillir.
—Clara!… Clara!… appelai-je.
Elle me fit respirer des sels, dont la puissance cordiale me ranima un
peu. Elle était, elle, libre, très joyeuse au milieu de cette foule
dont elle humait les odeurs, dont elle subissait les plus répugnantes
étreintes avec une sorte de volupté pâmée. Elle tendait son
corps—tout son corps svelte et vibrant—aux brutalités, aux
coups, aux déchirements. Sa peau, si blanche, se colorait de rose
ardent; ses yeux avaient un éclat noyé de joie sexuelle; ses lèvres se
gonflaient, tels de durs bourgeons prêts à fleurir… Elle me dit
encore, avec une sorte de pitié railleuse:
—Ah! petite femme… petite femme… petite
femme!… Vous ne serez jamais qu'une petite femme de rien du
tout!…
Au sortir de l'éblouissante, de l'aveuglante lumière du soleil, le
couloir où, enfin, nous parvînmes, me sembla, tout d'abord, plein de
ténèbres. Puis, les ténèbres peu à peu s'effaçant, je pus me rendre
compte du lieu où je me trouvais.
Le couloir était vaste, éclairé d'en haut par un vitrage qui ne
laissait passer à travers l'opacité du verre qu'une lumière atténuée de
velarium. Une sensation de fraîcheur humide, presque de froid
m'enveloppa tout entier, comme d'une caresse de source. Les murs
suintaient, ainsi que des parois de grottes souterraines. Sous mes
pieds brûlés par les cailloux de la plaine, le sable, dont les dalles
du couloir étaient semées, avait la douceur molle des dunes, près de la
mer… J'aspirai l'air largement, à pleins poumons. Clara me dit:
—Tu vois comme on est gentil pour les forçats, ici… Du
moins, ils sont au frais.
—Mais où sont-ils?… demandai-je… À droite et à
gauche, je ne vois que des murs!
Clara sourit.
—Comme tu es curieux!… Te voilà maintenant plus impatient
que moi!… Attends… attends un peu!…. Tout à
l'heure, mon chéri… Tiens!…
Elle s'était arrêtée et me désignait un point vague du couloir,
l'œil plus brillant, les narines battantes, l'oreille tendue aux
bruits, comme une chevrette aux écoutes dans la forêt.
—Entends-tu?… Ce sont eux!… Entends-tu?…
Alors, par-delà les rumeurs de la foule qui envahissait le couloir,
par-delà les voix bourdonnantes, je perçus des cris, des plaintes
sourdes, des traînements de chaînes, des respirations haletantes comme
des forges, d'étranges et prolongés rauquements de fauves. Cela
semblait venir des profondeurs de la muraille, de dessous la
terre… des abîmes mêmes de la mort… on ne savait
d'où…
—Entends-tu?… reprit Clara. Ce sont eux… tu vas les
voir tout de suite… avançons! Prends mon bras… Regarde
bien… Ce sont eux!… Ce sont eux!…
Nous nous remîmes à marcher, suivis du boy attentif aux gestes de sa
maîtresse. Et l'affreuse odeur de cadavre nous accompagnait aussi, ne
nous lâchait plus, augmentée d'autres odeurs dont l'âcreté ammoniacale
nous piquait les yeux et la gorge.
La cloche sonnait toujours, là-bas… là-bas… lente et
douce, étouffée, pareille à la plainte d'un agonisant. Clara répéta
pour la troisième fois:
—Oh! cette cloche!… Il meurt… il meurt, mon
chéri… nous le verrons peut-être!
Tout à coup, je sentis ses doigts m'entrer nerveusement dans la peau.
—Mon chéri!… mon chéri!… À ta droite!…
Quelle horreur!…
Vivement, je tournai la tête… L'infernal défilé commençait.
À droite, c'étaient, dans le mur, de vastes cellules, ou plutôt de
vastes cages fermées par des barreaux et séparées l'une de l'autre par
d'épaisses cloisons de pierre. Les dix premières étaient occupées,
chacune, par dix condamnés; et, toutes les dix, elles répétaient le
même spectacle. Le col serré dans un carcan si large qu'il était
impossible de voir les corps, on eût dit d'effrayantes, de vivantes
têtes de décapités posées sur des tables. Accroupis parmi leurs
ordures, les mains et les pieds enchaînés, ils ne pouvaient s'étendre,
ni se coucher, ni jamais se reposer. Le moindre mouvement, en déplaçant
le carcan autour de leur gorge à vif et de leur nuque saignante, leur
faisait pousser des hurlements de souffrance, auxquels se mêlaient
d'atroces insultes pour nous et des supplications aux dieux, tour à
tour.
J'étais muet d'épouvante.
Légère, avec de jolis frissons et d'exquis gestes, Clara piqua dans le
panier du boy quelques menus morceaux de viande qu'elle lança
gracieusement à travers les barreaux dans la cage. Les dix têtes,
simultanément, oscillèrent sur les carcans balancés; simultanément les
vingt prunelles, exorbitées, jetèrent sur la viande des regards rouges,
des regards de terreur et de faim… Puis, un même cri de douleur
sortit des dix bouches tordues… Et conscients de leur
impuissance, les condamnés ne bougèrent plus. Ils restèrent la tête
légèrement inclinée et comme prête à rouler sur la déclivité du carcan,
les traits de leur face décharnée et blême convulsés dans une grimace
rigide, dans une sorte d'immobile ricanement.
—Ils ne peuvent pas manger, expliqua Clara… Ils ne peuvent
pas atteindre la viande… Dame!… avec ces machines-là, ça
se comprend… Au fond, ça n'est pas très neuf… C'est le
supplice de Tantale, décuplé par l'horreur de l'imagination
chinoise… Hein?… crois-tu, tout de même, qu'il y a des
gens malheureux?…
Elle lança encore, à travers les barreaux, un menu morceau de charogne
qui, tombant sur le coin d'un des carcans, lui imprima un léger
mouvement d'oscillation… De sourds grognements répondirent à ce
geste: une haine plus féroce et plus désespérée s'alluma, en même
temps, dans les vingt prunelles… Instinctivement, Clara recula:
—Tu vois… poursuivit-elle sur un ton moins assuré…
ça les amuse que je leur donne de la viande… ça leur fait passer
un petit moment à ces pauvres diables… ça leur procure un peu
d'illusion… Avançons… avançons!
Nous passâmes lentement devant les dix cages. Des femmes arrêtées
poussaient des cris ou riaient aux éclats, ou bien se livraient à des
mimiques passionnées. Je vis une Russe, très blonde, au regard blanc et
froid, tendre aux suppliciés, du bout de son ombrelle, un ignoble
débris verdâtre qu'elle avançait et retirait tour à tour. Et rétractant
leurs lèvres, découvrant leurs crocs comme des chiens furieux, avec des
expressions d'affamement qui n'avaient plus rien d'humain, ils
essayaient de happer la nourriture qui, toujours, fuyait de leurs
bouches, gluantes de bave. Des curieuses suivaient toutes les
péripéties de ce jeu cruel, d'un air attentif et réjoui.
—Quelles grues! fit Clara, sérieusement indignée…
Vraiment, il y a des femmes qui ne respectent rien. C'est
honteux!…
Je demandai:
—Quels crimes ces êtres ont-ils donc commis, pour de telles
tortures?
Elle répondit, distraitement:
—Je ne sais pas, moi… Aucun, peut-être, ou peu de chose,
sans doute… De menus vols chez des marchands, je suppose…
D'ailleurs, ce ne sont que des gens du peuple… des rôdeurs du
port… des vagabonds… des pauvres!… Ils ne
m'intéressent pas beaucoup… Mais il y en a d'autres… Tu
vas voir mon poète, tout à l'heure… Oui, j'ai un préféré
ici… et justement il est poète!… Comme c'est drôle,
pas?… Ah! mais, c'est un grand poète, tu sais!… Il a fait
une satire admirable contre un prince qui avait volé le trésor…
Et il déteste les Anglais… Il y a deux ans, un soir, on l'avait
amené chez moi… Il chantait des choses délicieuses… Mais
c'est dans la satire surtout qu'il était merveilleux… Tu vas le
voir. C'est le plus beau… À moins qu'il ne soit mort
déjà!… Dame! avec ce régime, il n'y aurait rien
d'étonnant… Ce qui me fait de la peine, surtout, c'est qu'il ne
me reconnaît plus… Je lui parle… je lui chante ses
poèmes… Et il ne les reconnaît pas non plus… C'est
horrible, vraiment, pas?… Bah! c'est drôle aussi, après
tout…
Elle essayait d'être gaie… Mais sa gaieté sonnait faux…
son visage était grave… Ses narines battaient plus vite…
Elle s'appuyait à mon bras, plus lourdement, et je sentais courir des
frissons tout le long de son corps…
Je remarquai alors que, dans le mur de gauche, en face de chaque
cellule, étaient creusées des niches profondes. Ces niches contenaient
des bois peints et sculptés qui représentaient, avec cet effroyable
réalisme particulier à l'art de l'Extrême-Orient, tous les genres de
torture en usage dans la Chine: scènes de décollation, de
strangulation, d'écorchement et de dépècement des chairs…,
imaginations démoniaques et mathématiques, qui poussent, jusqu'à un
raffinement inconnu de nos cruautés occidentales, pourtant si
inventives, la science du supplice. Musée de l'épouvante et du
désespoir, où rien n'avait été oublié de la férocité humaine et qui,
sans cesse, à toutes les minutes du jour, rappelait par des images
précises, aux forçats, la mort savante à laquelle les destinaient leurs
bourreaux.
—Ne regarde pas ça!… me dit Clara avec une moue de mépris.
Ça n'est que des bois peints, mon amour… Regarde par ici, où
c'est vrai… Tiens!… Justement, le voilà, mon
poète!…
Et, brusquement, elle s'arrêta devant la cage.
Pâle, décharnée, sabrée de rictus squelettaires, les pommettes crevant
la peau mangée de gangrène, la mâchoire à nu sous le retroussis
tumescent des lèvres, une face était collée contre les barreaux, où
deux mains longues, osseuses, et pareilles à des pattes sèches
d'oiseau, s'agrippaient. Cette face, de laquelle toute trace d'humanité
avait pour jamais disparu, ces yeux sanglants, et ces mains, devenues
des griffes galeuses, me firent peur… Je me rejetai en arrière
d'un mouvement instinctif, pour ne point sentir sur ma peau le souffle
empesté de cette bouche, pour éviter la blessure de ces griffes…
Mais Clara me ramena, vivement, devant la cage. Au fond de la cage,
dans une ombre de terreur, cinq êtres vivants, qui avaient été
autrefois des hommes, marchaient, marchaient, tournaient, tournaient,
le torse nu, le crâne noir de meurtrissures sanguinolentes. Haletant,
aboyant, hurlant, ils tentaient vainement d'ébranler, par de rudes
poussées, la pierre solide de la cloison… Puis, ils
recommençaient à marcher et à tourner, avec des souplesses de fauves et
des obscénités de singes… Un large volet transversal cachait le
bas de leurs corps et, du plancher invisible de la cellule, montait une
odeur suffocante et mortelle.
—Bonjour, poète!… dit Clara, s'adressant à la Face…
Je suis gentille, pas? Je suis venue te voir encore une fois, pauvre
cher homme!… Me reconnais-tu aujourd'hui?… Non?…
Pourquoi ne me reconnais-tu pas?… Je suis belle, pourtant, et je
t'ai aimé tout un soir!…
La Face ne bougea pas. Ses yeux ne quittaient point la corbeille de
viande que portait le boy… Et de sa gorge sortait un bruit
rauque d'animal.
—Tu as faim?… poursuivit Clara… Je te donnerai à
manger… Pour toi, j'ai choisi les meilleurs morceaux du
marché… Mais auparavant, veux-tu que je récite ton poème: Les
trois amies?… Veux-tu?… Cela te fera plaisir de
l'entendre.
Et elle récita.
J'ai trois amies.
La première a l'esprit mobile comme une feuille de bambou.
Son humeur légère et folâtre est pareille à la fleur plumeuse de l'eulalie.
Son œil ressemble au lotus.
Et sa gorge est aussi ferme que le cédrat.
Ses cheveux, tressés en une seule natte, retombent sur ses épaules d'or, ainsi que de noirs serpents.
Sa voix a la douceur du miel des montagnes.
Ses hanches sont minces et flexibles.
Ses cuisses ont la rondeur de la tige lisse du bananier.
Sa démarche est celle du jeune éléphant en gaîté.
Elle aime le plaisir, sait le faire naître, et le varier!…
J'ai trois amies.
Clara s'interrompit:
—Tu ne te souviens pas? demanda-t-elle… Est-ce donc que tu
n'aimes plus ma voix?
La Face n'avait pas bougé… Elle semblait ne pas entendre. Ses
regards dévoraient toujours l'horrible corbeille, et sa langue claquait
dans la bouche, mouillée de salive.
—Allons, fit Clara… Écoute encore!… Et tu mangeras,
puisque tu as si faim!
Et elle reprit d'une voix lente et rythmée:
J'ai trois amies.
La seconde a une abondante chevelure qui brille et se déroule en longues guirlandes de soie.
Son regard troublerait le Dieu d'amour
Et ferait rougir les bergeronnettes.
Le corps de cette femme gracieuse serpente comme une liane d'or,
Ses pendants d'oreilles sont chargés de pierreries,
Comme est ornée de givre, par un matin de gelée et de soleil, une fleur.
Ses vêtements sont des jardins d'été
Et des temples, un jour de fête.
Et ses seins, durs et rebondis, luisent ainsi qu'une couple de vases d'or, remplis de liqueurs enivrantes et de grisants parfums.
J'ai trois amies.
—Ouah! ouah! aboya la Face, tandis que, dans la cage, marchant,
marchant, tournant, tournant, les cinq autres condamnés répétaient le
sinistre aboiement.
Clara continua:
J'ai trois amies.
Les cheveux de la troisième sont nattés et roulés sur sa tête.
Et jamais ils n'ont connu la douceur des huiles parfumées.
Sa face qui exprime la passion est difforme.
Son corps est pareil à celui d'un porc.
On la dirait toujours en colère.
Toujours elle gronde et grogne.
Ses seins et son ventre exhalent l'odeur du poisson.
Elle est malpropre en toute sa personne.
Elle mange de tout et boit à l'excès.
Ses yeux ternes sont toujours chassieux.
Et son lit est plus répugnant que le nid de la huppe.
Et c'est celle-là que j'aime.
Et celle-là je l'aime parce qu'il y a quelque chose de plus mystérieusement attirant que la beauté: c'est la pourriture.
La pourriture en qui réside la chaleur éternelle de la vie.
En qui s'élabore l'éternel renouvellement des métamorphoses!
J'ai trois amies…
Le poème était terminé. Clara se tut.
Les yeux avidement fixés sur la corbeille, la Face n'avait pas cessé
d'aboyer durant la récitation de la dernière strophe.
Alors, s'adressant à moi, tristement, Clara dit:
—Tu vois… Il ne se souvient plus de rien!… Il a
perdu la mémoire de ses vers, comme de mon visage… Et cette
bouche que j'ai baisée ne connaît plus la parole des hommes!…
Est-ce inouï, vraiment!
Elle choisit parmi la viande du panier le meilleur, le plus gros
morceau et, le buste joliment cambré, elle le tendit, du bout de sa
fourche, à la Face décharnée dont les yeux luirent comme deux petites
braises.
—Mange, pauvre poète! dit-elle. Mange, va!
Avec des mouvements de bête affamée, le poète saisit dans ses griffes
l'horrible morceau puant et le porta à sa mâchoire où je le vis, un
instant, qui pendait, pareil à une ordure de la rue, entre les crocs
d'un chien… Mais aussitôt, dans la cage ébranlée, il y eut des
rugissements, des bondissements. Ce ne furent plus que des torses nus,
mêlés, soudés l'un à l'autre, étreints par de longs bras maigres,
déchirés par des mâchoires; et des griffes… et des faces tordues
s'arrachant la viande!… Et je ne vis plus rien… Et
j'entendis les bruits de luttes, au fond de la cage, des poitrines
haletantes et sifflantes, des souffles rauques, des chutes de corps,
des piétinements de chair, des craquements d'os, des chocs mous de
tuerie… des râles!… De temps en temps, au-dessus du
volet, une face apparaissait, la proie aux dents, et
disparaissait… Des abois encore… des râles
toujours… et presque le silence… puis rien!…
Clara s'était collée contre moi, toute frémissante.
—Ah! mon chéri!… mon chéri!…
Je lui criai:
—Jette-leur donc toute la viande… Tu vois bien qu'ils se
tuent!
Elle m'étreignait, m'enlaçait.
—Embrasse-moi. Caresse-moi… C'est horrible!… c'est
trop horrible!…
Et, se haussant jusqu'à mes lèvres, elle me dit, dans un baiser féroce:
—On n'entend plus rien… Ils sont morts!… Crois-tu
donc qu'ils soient tous morts?…
Quand nous relevâmes les yeux vers la cage, une Face pâle, décharnée et
toute sanglante était collée derrière les barreaux et nous regardait
fixement, presque orgueilleusement… Un lambeau de viande coulait
de ses lèvres, parmi des filaments de bave pourprée. Sa poitrine
haletait.
Clara applaudit, et sa voix tremblait encore.
—C'est lui!… C'est mon poète!… C'est le plus
fort!…
Elle lui jeta toute la viande du panier, et, la gorge serrée:
—J'étouffe un peu, dit-elle… Et toi aussi, tu es tout
pâle, mon amour… Allons respirer un peu d'air au Jardin des
supplices…
De légères gouttes de sueur perlaient à son front. Elle les essuya, et,
se tournant vers le poète, elle dit, en accompagnant ses paroles d'un
menu geste de sa main dégantée:
—Je suis contente que tu aies été le plus fort,
aujourd'hui!… Mange!… mange!… Je reviendrai te
voir… Adieu.
Elle congédia le boy, devenu inutile. Nous suivîmes le milieu du
couloir d'un pas pressé, malgré l'encombrement de la foule, évitant de
regarder à droite et à gauche.
La cloche sonnait toujours… Mais ses vibrations diminuaient,
diminuaient jusqu'à n'être plus qu'un souffle de brise, une toute
petite plainte d'enfant, étouffée, derrière un rideau.
—Pourquoi cette cloche?… D'où vient cette cloche?…
questionnai-je.
—Comment?… Tu ne sais pas?… Mais c'est la cloche du
Jardin des supplices!… Figure-toi… On ligote un
patient… et on le dépose sous la cloche… Et l'on sonne à
toute volée, jusqu'à ce que les vibrations l'aient tué!… Et
quand vient la mort, on sonne doucement, doucement, pour qu'elle ne
vienne pas trop vite, comme là-bas!… Entends-tu?…
J'allais parler, mais Clara me ferma la bouche, avec son éventail
déployé:
—Non… tais-toi!… ne dis rien!… Et écoute,
mon amour!… Et pense à l'effroyable mort que ce doit être, ces
vibrations sous la cloche… Et viens avec moi… Et ne dis
plus rien, ne dis plus rien…
Quand nous sortîmes du couloir, la cloche n'était plus qu'un chant
d'insecte… un bruissement d'ailes, à peine perceptible, dans le
lointain.
IV
La porte du bagne s'ouvrait sur un large couloir obscur. Du fond de ce
couloir, mais de plus loin que le couloir, nous arrivaient assourdis,
ouatés par la distance, des sons de cloche. Et les ayant entendus,
Clara heureuse, battit des mains.
—Oh! cher amour!… La cloche!… La cloche!…
Nous avons de la chance… Ne sois plus triste… ne sois
plus malade, je t'en prie!…
On se pressait si furieusement, à l'entrée du bagne, que les agents de
police avaient peine à mettre un peu d'ordre dans le tumulte.
Caquetages, cris, étouffements, froissements d'étoffes, heurts
d'ombrelles et d'éventails, ce fut dans cette mêlée que Clara se jeta
résolument, plus exaltée d'avoir entendu cette cloche, dont je ne
songeai pas à lui demander pourquoi elle sonnait ainsi et ce que
signifiaient ses petits glas sourds, ses petits glas lointains, qui lui
causaient tant de plaisir!…
—La cloche!… la cloche!… la cloche!…
Viens!…
Mais nous n'avancions pas, malgré l'effort des boys, porteurs de
paniers, qui, à grands coups de coude, tentaient de frayer un passage à
leurs maîtresses. De longs portefaix, au masque grimaçant, affreusement
maigres, la poitrine à nu et couturée sous leurs loques, tendaient en
l'air, au-dessus des têtes, des corbeilles pleines de viande, où le
soleil accélérait la décomposition et faisait éclore tout un
fourmillement de vies larvaires. Spectres de crime et de famine, images
de cauchemar et de tueries, démons ressuscités des plus lointaines, des
plus terrifiantes légendes de la Chine, j'en voyais, près de moi, dont
un rire déchiquetait en scie la bouche aux dents laquées de bétel et se
prolongeait jusqu'à la pointe de la barbiche, en torsions sinistres.
D'autres s'injuriaient et se tiraient par la natte, cruellement;
d'autres, avec des glissements de fauves, s'insinuaient dans la forêt
humaine, fouillaient les poches, coupaient les bourses, happaient les
bijoux et ils disparaissaient, emportant leur butin.
—La cloche!… la cloche!… répétait Clara.
—Mais quelle cloche?…
—Tu verras… C'est une surprise!…
Et les odeurs soulevées par la foule—odeurs de cabinets de
toilette et d'abattoir mêlées, puanteurs des charognes et parfums des
chairs vivantes m'affadissaient le cœur, me glaçaient la moelle.
C'était en moi la même impression d'engourdissement léthargique que
tant de fois j'avais ressentie dans les forêts de l'Annam, le soir,
alors que les miasmes quittent les terreaux profonds et embusquent la
mort derrière chaque fleur, derrière chaque feuille, derrière chaque
brin d'herbe. En même temps, pressé, bousculé de tous les côtés, et la
respiration me manquant presque, j'allais enfin défaillir.
—Clara!… Clara!… appelai-je.
Elle me fit respirer des sels, dont la puissance cordiale me ranima un
peu. Elle était, elle, libre, très joyeuse au milieu de cette foule
dont elle humait les odeurs, dont elle subissait les plus répugnantes
étreintes avec une sorte de volupté pâmée. Elle tendait son
corps—tout son corps svelte et vibrant—aux brutalités, aux
coups, aux déchirements. Sa peau, si blanche, se colorait de rose
ardent; ses yeux avaient un éclat noyé de joie sexuelle; ses lèvres se
gonflaient, tels de durs bourgeons prêts à fleurir… Elle me dit
encore, avec une sorte de pitié railleuse:
—Ah! petite femme… petite femme… petite
femme!… Vous ne serez jamais qu'une petite femme de rien du
tout!…
Au sortir de l'éblouissante, de l'aveuglante lumière du soleil, le
couloir où, enfin, nous parvînmes, me sembla, tout d'abord, plein de
ténèbres. Puis, les ténèbres peu à peu s'effaçant, je pus me rendre
compte du lieu où je me trouvais.
Le couloir était vaste, éclairé d'en haut par un vitrage qui ne
laissait passer à travers l'opacité du verre qu'une lumière atténuée de
velarium. Une sensation de fraîcheur humide, presque de froid
m'enveloppa tout entier, comme d'une caresse de source. Les murs
suintaient, ainsi que des parois de grottes souterraines. Sous mes
pieds brûlés par les cailloux de la plaine, le sable, dont les dalles
du couloir étaient semées, avait la douceur molle des dunes, près de la
mer… J'aspirai l'air largement, à pleins poumons. Clara me dit:
—Tu vois comme on est gentil pour les forçats, ici… Du
moins, ils sont au frais.
—Mais où sont-ils?… demandai-je… À droite et à
gauche, je ne vois que des murs!
Clara sourit.
—Comme tu es curieux!… Te voilà maintenant plus impatient
que moi!… Attends… attends un peu!…. Tout à
l'heure, mon chéri… Tiens!…
Elle s'était arrêtée et me désignait un point vague du couloir,
l'œil plus brillant, les narines battantes, l'oreille tendue aux
bruits, comme une chevrette aux écoutes dans la forêt.
—Entends-tu?… Ce sont eux!… Entends-tu?…
Alors, par-delà les rumeurs de la foule qui envahissait le couloir,
par-delà les voix bourdonnantes, je perçus des cris, des plaintes
sourdes, des traînements de chaînes, des respirations haletantes comme
des forges, d'étranges et prolongés rauquements de fauves. Cela
semblait venir des profondeurs de la muraille, de dessous la
terre… des abîmes mêmes de la mort… on ne savait
d'où…
—Entends-tu?… reprit Clara. Ce sont eux… tu vas les
voir tout de suite… avançons! Prends mon bras… Regarde
bien… Ce sont eux!… Ce sont eux!…
Nous nous remîmes à marcher, suivis du boy attentif aux gestes de sa
maîtresse. Et l'affreuse odeur de cadavre nous accompagnait aussi, ne
nous lâchait plus, augmentée d'autres odeurs dont l'âcreté ammoniacale
nous piquait les yeux et la gorge.
La cloche sonnait toujours, là-bas… là-bas… lente et
douce, étouffée, pareille à la plainte d'un agonisant. Clara répéta
pour la troisième fois:
—Oh! cette cloche!… Il meurt… il meurt, mon
chéri… nous le verrons peut-être!
Tout à coup, je sentis ses doigts m'entrer nerveusement dans la peau.
—Mon chéri!… mon chéri!… À ta droite!…
Quelle horreur!…
Vivement, je tournai la tête… L'infernal défilé commençait.
À droite, c'étaient, dans le mur, de vastes cellules, ou plutôt de
vastes cages fermées par des barreaux et séparées l'une de l'autre par
d'épaisses cloisons de pierre. Les dix premières étaient occupées,
chacune, par dix condamnés; et, toutes les dix, elles répétaient le
même spectacle. Le col serré dans un carcan si large qu'il était
impossible de voir les corps, on eût dit d'effrayantes, de vivantes
têtes de décapités posées sur des tables. Accroupis parmi leurs
ordures, les mains et les pieds enchaînés, ils ne pouvaient s'étendre,
ni se coucher, ni jamais se reposer. Le moindre mouvement, en déplaçant
le carcan autour de leur gorge à vif et de leur nuque saignante, leur
faisait pousser des hurlements de souffrance, auxquels se mêlaient
d'atroces insultes pour nous et des supplications aux dieux, tour à
tour.
J'étais muet d'épouvante.
Légère, avec de jolis frissons et d'exquis gestes, Clara piqua dans le
panier du boy quelques menus morceaux de viande qu'elle lança
gracieusement à travers les barreaux dans la cage. Les dix têtes,
simultanément, oscillèrent sur les carcans balancés; simultanément les
vingt prunelles, exorbitées, jetèrent sur la viande des regards rouges,
des regards de terreur et de faim… Puis, un même cri de douleur
sortit des dix bouches tordues… Et conscients de leur
impuissance, les condamnés ne bougèrent plus. Ils restèrent la tête
légèrement inclinée et comme prête à rouler sur la déclivité du carcan,
les traits de leur face décharnée et blême convulsés dans une grimace
rigide, dans une sorte d'immobile ricanement.
—Ils ne peuvent pas manger, expliqua Clara… Ils ne peuvent
pas atteindre la viande… Dame!… avec ces machines-là, ça
se comprend… Au fond, ça n'est pas très neuf… C'est le
supplice de Tantale, décuplé par l'horreur de l'imagination
chinoise… Hein?… crois-tu, tout de même, qu'il y a des
gens malheureux?…
Elle lança encore, à travers les barreaux, un menu morceau de charogne
qui, tombant sur le coin d'un des carcans, lui imprima un léger
mouvement d'oscillation… De sourds grognements répondirent à ce
geste: une haine plus féroce et plus désespérée s'alluma, en même
temps, dans les vingt prunelles… Instinctivement, Clara recula:
—Tu vois… poursuivit-elle sur un ton moins assuré…
ça les amuse que je leur donne de la viande… ça leur fait passer
un petit moment à ces pauvres diables… ça leur procure un peu
d'illusion… Avançons… avançons!
Nous passâmes lentement devant les dix cages. Des femmes arrêtées
poussaient des cris ou riaient aux éclats, ou bien se livraient à des
mimiques passionnées. Je vis une Russe, très blonde, au regard blanc et
froid, tendre aux suppliciés, du bout de son ombrelle, un ignoble
débris verdâtre qu'elle avançait et retirait tour à tour. Et rétractant
leurs lèvres, découvrant leurs crocs comme des chiens furieux, avec des
expressions d'affamement qui n'avaient plus rien d'humain, ils
essayaient de happer la nourriture qui, toujours, fuyait de leurs
bouches, gluantes de bave. Des curieuses suivaient toutes les
péripéties de ce jeu cruel, d'un air attentif et réjoui.
—Quelles grues! fit Clara, sérieusement indignée…
Vraiment, il y a des femmes qui ne respectent rien. C'est
honteux!…
Je demandai:
—Quels crimes ces êtres ont-ils donc commis, pour de telles
tortures?
Elle répondit, distraitement:
—Je ne sais pas, moi… Aucun, peut-être, ou peu de chose,
sans doute… De menus vols chez des marchands, je suppose…
D'ailleurs, ce ne sont que des gens du peuple… des rôdeurs du
port… des vagabonds… des pauvres!… Ils ne
m'intéressent pas beaucoup… Mais il y en a d'autres… Tu
vas voir mon poète, tout à l'heure… Oui, j'ai un préféré
ici… et justement il est poète!… Comme c'est drôle,
pas?… Ah! mais, c'est un grand poète, tu sais!… Il a fait
une satire admirable contre un prince qui avait volé le trésor…
Et il déteste les Anglais… Il y a deux ans, un soir, on l'avait
amené chez moi… Il chantait des choses délicieuses… Mais
c'est dans la satire surtout qu'il était merveilleux… Tu vas le
voir. C'est le plus beau… À moins qu'il ne soit mort
déjà!… Dame! avec ce régime, il n'y aurait rien
d'étonnant… Ce qui me fait de la peine, surtout, c'est qu'il ne
me reconnaît plus… Je lui parle… je lui chante ses
poèmes… Et il ne les reconnaît pas non plus… C'est
horrible, vraiment, pas?… Bah! c'est drôle aussi, après
tout…
Elle essayait d'être gaie… Mais sa gaieté sonnait faux…
son visage était grave… Ses narines battaient plus vite…
Elle s'appuyait à mon bras, plus lourdement, et je sentais courir des
frissons tout le long de son corps…
Je remarquai alors que, dans le mur de gauche, en face de chaque
cellule, étaient creusées des niches profondes. Ces niches contenaient
des bois peints et sculptés qui représentaient, avec cet effroyable
réalisme particulier à l'art de l'Extrême-Orient, tous les genres de
torture en usage dans la Chine: scènes de décollation, de
strangulation, d'écorchement et de dépècement des chairs…,
imaginations démoniaques et mathématiques, qui poussent, jusqu'à un
raffinement inconnu de nos cruautés occidentales, pourtant si
inventives, la science du supplice. Musée de l'épouvante et du
désespoir, où rien n'avait été oublié de la férocité humaine et qui,
sans cesse, à toutes les minutes du jour, rappelait par des images
précises, aux forçats, la mort savante à laquelle les destinaient leurs
bourreaux.
—Ne regarde pas ça!… me dit Clara avec une moue de mépris.
Ça n'est que des bois peints, mon amour… Regarde par ici, où
c'est vrai… Tiens!… Justement, le voilà, mon
poète!…
Et, brusquement, elle s'arrêta devant la cage.
Pâle, décharnée, sabrée de rictus squelettaires, les pommettes crevant
la peau mangée de gangrène, la mâchoire à nu sous le retroussis
tumescent des lèvres, une face était collée contre les barreaux, où
deux mains longues, osseuses, et pareilles à des pattes sèches
d'oiseau, s'agrippaient. Cette face, de laquelle toute trace d'humanité
avait pour jamais disparu, ces yeux sanglants, et ces mains, devenues
des griffes galeuses, me firent peur… Je me rejetai en arrière
d'un mouvement instinctif, pour ne point sentir sur ma peau le souffle
empesté de cette bouche, pour éviter la blessure de ces griffes…
Mais Clara me ramena, vivement, devant la cage. Au fond de la cage,
dans une ombre de terreur, cinq êtres vivants, qui avaient été
autrefois des hommes, marchaient, marchaient, tournaient, tournaient,
le torse nu, le crâne noir de meurtrissures sanguinolentes. Haletant,
aboyant, hurlant, ils tentaient vainement d'ébranler, par de rudes
poussées, la pierre solide de la cloison… Puis, ils
recommençaient à marcher et à tourner, avec des souplesses de fauves et
des obscénités de singes… Un large volet transversal cachait le
bas de leurs corps et, du plancher invisible de la cellule, montait une
odeur suffocante et mortelle.
—Bonjour, poète!… dit Clara, s'adressant à la Face…
Je suis gentille, pas? Je suis venue te voir encore une fois, pauvre
cher homme!… Me reconnais-tu aujourd'hui?… Non?…
Pourquoi ne me reconnais-tu pas?… Je suis belle, pourtant, et je
t'ai aimé tout un soir!…
La Face ne bougea pas. Ses yeux ne quittaient point la corbeille de
viande que portait le boy… Et de sa gorge sortait un bruit
rauque d'animal.
—Tu as faim?… poursuivit Clara… Je te donnerai à
manger… Pour toi, j'ai choisi les meilleurs morceaux du
marché… Mais auparavant, veux-tu que je récite ton poème: Les
trois amies?… Veux-tu?… Cela te fera plaisir de
l'entendre.
Et elle récita.
J'ai trois amies.
La première a l'esprit mobile comme une feuille de bambou.
Son humeur légère et folâtre est pareille à la fleur plumeuse de l'eulalie.
Son œil ressemble au lotus.
Et sa gorge est aussi ferme que le cédrat.
Ses cheveux, tressés en une seule natte, retombent sur ses épaules d'or, ainsi que de noirs serpents.
Sa voix a la douceur du miel des montagnes.
Ses hanches sont minces et flexibles.
Ses cuisses ont la rondeur de la tige lisse du bananier.
Sa démarche est celle du jeune éléphant en gaîté.
Elle aime le plaisir, sait le faire naître, et le varier!…
J'ai trois amies.
Clara s'interrompit:
—Tu ne te souviens pas? demanda-t-elle… Est-ce donc que tu
n'aimes plus ma voix?
La Face n'avait pas bougé… Elle semblait ne pas entendre. Ses
regards dévoraient toujours l'horrible corbeille, et sa langue claquait
dans la bouche, mouillée de salive.
—Allons, fit Clara… Écoute encore!… Et tu mangeras,
puisque tu as si faim!
Et elle reprit d'une voix lente et rythmée:
J'ai trois amies.
La seconde a une abondante chevelure qui brille et se déroule en longues guirlandes de soie.
Son regard troublerait le Dieu d'amour
Et ferait rougir les bergeronnettes.
Le corps de cette femme gracieuse serpente comme une liane d'or,
Ses pendants d'oreilles sont chargés de pierreries,
Comme est ornée de givre, par un matin de gelée et de soleil, une fleur.
Ses vêtements sont des jardins d'été
Et des temples, un jour de fête.
Et ses seins, durs et rebondis, luisent ainsi qu'une couple de vases d'or, remplis de liqueurs enivrantes et de grisants parfums.
J'ai trois amies.
—Ouah! ouah! aboya la Face, tandis que, dans la cage, marchant,
marchant, tournant, tournant, les cinq autres condamnés répétaient le
sinistre aboiement.
Clara continua:
J'ai trois amies.
Les cheveux de la troisième sont nattés et roulés sur sa tête.
Et jamais ils n'ont connu la douceur des huiles parfumées.
Sa face qui exprime la passion est difforme.
Son corps est pareil à celui d'un porc.
On la dirait toujours en colère.
Toujours elle gronde et grogne.
Ses seins et son ventre exhalent l'odeur du poisson.
Elle est malpropre en toute sa personne.
Elle mange de tout et boit à l'excès.
Ses yeux ternes sont toujours chassieux.
Et son lit est plus répugnant que le nid de la huppe.
Et c'est celle-là que j'aime.
Et celle-là je l'aime parce qu'il y a quelque chose de plus mystérieusement attirant que la beauté: c'est la pourriture.
La pourriture en qui réside la chaleur éternelle de la vie.
En qui s'élabore l'éternel renouvellement des métamorphoses!
J'ai trois amies…
Le poème était terminé. Clara se tut.
Les yeux avidement fixés sur la corbeille, la Face n'avait pas cessé
d'aboyer durant la récitation de la dernière strophe.
Alors, s'adressant à moi, tristement, Clara dit:
—Tu vois… Il ne se souvient plus de rien!… Il a
perdu la mémoire de ses vers, comme de mon visage… Et cette
bouche que j'ai baisée ne connaît plus la parole des hommes!…
Est-ce inouï, vraiment!
Elle choisit parmi la viande du panier le meilleur, le plus gros
morceau et, le buste joliment cambré, elle le tendit, du bout de sa
fourche, à la Face décharnée dont les yeux luirent comme deux petites
braises.
—Mange, pauvre poète! dit-elle. Mange, va!
Avec des mouvements de bête affamée, le poète saisit dans ses griffes
l'horrible morceau puant et le porta à sa mâchoire où je le vis, un
instant, qui pendait, pareil à une ordure de la rue, entre les crocs
d'un chien… Mais aussitôt, dans la cage ébranlée, il y eut des
rugissements, des bondissements. Ce ne furent plus que des torses nus,
mêlés, soudés l'un à l'autre, étreints par de longs bras maigres,
déchirés par des mâchoires; et des griffes… et des faces tordues
s'arrachant la viande!… Et je ne vis plus rien… Et
j'entendis les bruits de luttes, au fond de la cage, des poitrines
haletantes et sifflantes, des souffles rauques, des chutes de corps,
des piétinements de chair, des craquements d'os, des chocs mous de
tuerie… des râles!… De temps en temps, au-dessus du
volet, une face apparaissait, la proie aux dents, et
disparaissait… Des abois encore… des râles
toujours… et presque le silence… puis rien!…
Clara s'était collée contre moi, toute frémissante.
—Ah! mon chéri!… mon chéri!…
Je lui criai:
—Jette-leur donc toute la viande… Tu vois bien qu'ils se
tuent!
Elle m'étreignait, m'enlaçait.
—Embrasse-moi. Caresse-moi… C'est horrible!… c'est
trop horrible!…
Et, se haussant jusqu'à mes lèvres, elle me dit, dans un baiser féroce:
—On n'entend plus rien… Ils sont morts!… Crois-tu
donc qu'ils soient tous morts?…
Quand nous relevâmes les yeux vers la cage, une Face pâle, décharnée et
toute sanglante était collée derrière les barreaux et nous regardait
fixement, presque orgueilleusement… Un lambeau de viande coulait
de ses lèvres, parmi des filaments de bave pourprée. Sa poitrine
haletait.
Clara applaudit, et sa voix tremblait encore.
—C'est lui!… C'est mon poète!… C'est le plus
fort!…
Elle lui jeta toute la viande du panier, et, la gorge serrée:
—J'étouffe un peu, dit-elle… Et toi aussi, tu es tout
pâle, mon amour… Allons respirer un peu d'air au Jardin des
supplices…
De légères gouttes de sueur perlaient à son front. Elle les essuya, et,
se tournant vers le poète, elle dit, en accompagnant ses paroles d'un
menu geste de sa main dégantée:
—Je suis contente que tu aies été le plus fort,
aujourd'hui!… Mange!… mange!… Je reviendrai te
voir… Adieu.
Elle congédia le boy, devenu inutile. Nous suivîmes le milieu du
couloir d'un pas pressé, malgré l'encombrement de la foule, évitant de
regarder à droite et à gauche.
La cloche sonnait toujours… Mais ses vibrations diminuaient,
diminuaient jusqu'à n'être plus qu'un souffle de brise, une toute
petite plainte d'enfant, étouffée, derrière un rideau.
—Pourquoi cette cloche?… D'où vient cette cloche?…
questionnai-je.
—Comment?… Tu ne sais pas?… Mais c'est la cloche du
Jardin des supplices!… Figure-toi… On ligote un
patient… et on le dépose sous la cloche… Et l'on sonne à
toute volée, jusqu'à ce que les vibrations l'aient tué!… Et
quand vient la mort, on sonne doucement, doucement, pour qu'elle ne
vienne pas trop vite, comme là-bas!… Entends-tu?…
J'allais parler, mais Clara me ferma la bouche, avec son éventail
déployé:
—Non… tais-toi!… ne dis rien!… Et écoute,
mon amour!… Et pense à l'effroyable mort que ce doit être, ces
vibrations sous la cloche… Et viens avec moi… Et ne dis
plus rien, ne dis plus rien…
Quand nous sortîmes du couloir, la cloche n'était plus qu'un chant
d'insecte… un bruissement d'ailes, à peine perceptible, dans le
lointain.