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Le Peuple / Nos FilsChapitre 46 / 58

CHAPITRE VII
L'Évangile de Frœbel.

J'ai chez moi le plâtre fidèle, le petit buste funéraire d'un enfant mort au sein de la nourrice, à peine âgé de sept semaines. Il mourut d'un accident. Il était né beau et fort, nullement indigne du moment et de la haute espérance que Février nous donnait de la renaissance du monde. Il devait avoir même sort, s'éteindre dans son berceau. Il n'est guère de jour ou de nuit qui ne ramène nos yeux à cette touchante énigme, cette image mystérieuse. Ce qui étonne dans un âge si tendre où la forme, molle encore, presque jamais n'est arrêtée, c'est l'air sérieux, le front chargé, plein d'aspirations, et tendu déjà, ce semble, d'un élan vers l'inconnu. Cette expression d'un effort brisé si tôt est pénible. On se reporte à soi-même. Est-il marqué des souffrances de la destinée maternelle? Porte-t-il le poids des pensées, des grands travaux de son père? Est-il arrivé dans la vie opprimé de ce long passé? Voilà les idées qui viennent. On est tenté de s'accuser de ce pauvre jeune destin, fini avant de commencer.

Douloureuses conjectures. Nuit d'ignorance, d'énigme sans réponse. Dix années après sa mort, la lecture du bon Frœbel et mes études anatomiques éclaircissaient un peu là-dessus mes ténébreuses pensées.

Ce grand homme a le premier, avec une finesse incomparable que donne seul un cœur maternel, expliqué le grand moment, la crise unique et décisive où l'enfant voit la lumière, le premier combat, si laborieux, qui se fait entre lui et le monde. Ce moi faible et incertain, le monde si insaisissable dans sa subite apparition, sont en présence et en lutte. Frœbel, avec ce don d'enfance, merveilleux, qui fut en lui, à force d'observer ces petits, a fini par se souvenir de ce moment si oublié. Il a été leur interprète, le voyant de ce passé, et, disons-le, son prophète (prophète se dit chez les Juifs du passé comme de l'avenir).

J'étais, dit-il, enveloppé d'un obscur, d'un profond brouillard. Mer uniforme et paisible. Ne rien voir, ne rien entendre, couché dans le demi-sommeil, c'est d'abord une liberté. On est complet, on se suffit. Mais sur ce fond monotone un matin vient éclater, en mille figures, la mobile, l'éblouissante, étourdissante Iris d'un je ne sais quoi qui s'impose. Au dehors? ou au dedans? rien ne le dit. Nul sens encore des distances. Lueurs, chocs, reflets, jeux légers de lumière, fuyantes couleurs! Ce tourbillon d'objets rapides semble toucher l'œil de l'enfant, lui passe incessamment dessus.

Aux premiers jours tout passif, il subit cette tempête. À mesure qu'il s'y habitue et qu'il en est moins troublé, son cerveau, lent encore, semble vouloir cependant deviner un peu ce que c'est. Mais à peine il peut se fixer sur un point, cet objet fuit, et un autre se présente. La pensée commencée se brise. Il se remet à deviner l'objet nouveau qui fuit encore. Fatigue, extrême fatigue pour la faible petite tête. Et c'est souvent ce qui lui donne un air sérieux, soucieux.

On est tenté de lui dire: «Quoi! mon pauvre nourrisson! tu as donc de grandes affaires?... As-tu donc entrevu déjà les futures douleurs, les combats de la vie?»

Oh! c'est réellement l'affaire grande, intéressante, entre toutes! Il s'y rattache, il s'y acharne, il ne se décourage pas. Il s'agit de voir en effet s'il sera toujours passif, si le monde pèsera sur lui, aura action sur lui,—ou si lui (qui est après tout la grande énergie humaine), il pourra prendre sur ce monde l'avantage de deviner. Comprendre, c'est déjà un acte. S'il le comprend, il y concourt, il y mêle son action.

Il ne le peut encore. Il pleure. Sans s'en rendre compte, il dit, il veut dire en cette langue que la réalité l'opprime, que ce chaos fuyant, sans ordre, est un accablement pour lui, que lui il veut réagir, saisir du cerveau d'abord, de l'esprit, de la main plus tard, cet inconnu qui échappe sans cesse et se rit de lui.

À plonger dans l'obscur abîme de son enfantine pensée, on y trouverait en germe le mot du destin, Œdipe en face du sphinx, disant: «Je veux savoir, comprendre, être roi de la grande énigme. Ou toi, ou moi, nous mourrons!»

Au secours! Ne laissons pas ce sphinx mortel du changement lasser, briser sa faiblesse par la rotation terrible qui sans repos par minutes lui présente de nouveaux objets. L'éducation est le secours compatissant qui ralentit pour l'enfant la fuite des choses, les oblige de lui arriver une à une, bien graduées, les oblige de poser paisiblement sous son regard, pour qu'il puisse dire à chacune: «Ah! je te saisis enfin. Je te tiens, et je te fixe. Au lieu que tu agissais sur moi en m'étourdissant, c'est moi qui agis maintenant sur toi, du regard, du doigt. Je suis ton maître, je t'impose, tu es sous mon action.»

L'éducation intuitive qui saisit par le regard, l'éducation active étaient trouvées avant Frœbel.

Que fallait-il y ajouter? «Agir, c'est produire et créer

Il est sûr que l'action n'est vraiment sûre d'elle-même, ne se sent vraiment l'action que quand elle a pu laisser un résultat durable et constaté dans les choses, quand aux choses elle a ajouté son empreinte personnelle, et les a vivifiées, personnalisées de soi.

Elles n'étaient que des choses: l'âme s'y met, et ce sont des œuvres. Voilà l'action vivante, l'art, l'éducation profonde qui tire de l'âme et y retourne, et qui en faisant des œuvres (jouet, statue, tableau, n'importe) fait une œuvre supérieure, l'âme de l'artiste lui-même.

Bref, l'homme n'est lui qu'en créant. Son vrai nom, c'est Créateur.

On a vu comment tout le siècle dernier était sur cette pente, depuis Robinson jusqu'au menuisier Émile. On a vu (Hist. de France), comment les bergers qui, dans les forêts d'Allemagne, sans outil que leurs couteaux, imitaient, sculptaient leurs moutons, étant chassés de Saltzbourg par la cruelle intolérance (en 1731), portèrent leurs petits arts au Nord. Ils fabriquèrent à Nuremberg et ailleurs ces gentilles filles de bois qui par toute l'Europe ont fait le bonheur de l'enfance, et réellement élevé nos petites filles humaines, suscitant l'instinct maternel, tous les travaux de l'aiguille, l'amour de la vie monotone de la femme assise au foyer.

Le pacifique génie de l'ouvrier allemand, l'esprit des forêts et des mines, était celui de Frœbel. Les forestiers de l'Allemagne sont les seuls qui aient conservé l'histoire des âges successifs, des mystérieuses alternances de ces belles vies végétales au milieu desquelles ils vivent, et dont chacun peut durer de cinq cents ans à mille ans. Les mineurs (du Harz et d'ailleurs), innocents sorciers de la terre, ont deviné, évoqué les gisements des métaux, les ont suivis dans les ténèbres, exploités et façonnés. Frœbel fut d'abord forestier. «Les arbres, dit-il lui-même, ont été mes premiers maîtres.» La mère des arbres, la terre, l'occupa dès son enfance, les minéraux, les cristaux, dont les formes régulières le charmaient; il en taillait en bois et de toute matière, et il les superposait. Cela lui donna le goût de l'architecture. Un jour, à Francfort, quelqu'un qui le voyait faire, lui dit: «Bâtissez des hommes.»

Ce mot le fit songer fort. Il alla à Yverdon voir le grand constructeur d'hommes, Pestalozzi. Cette école où toute l'Europe affluait, avait perdu de son mérite primitif. Les deux grandes mécaniques, le calcul et le langage (secondaires et subordonnés dans les premiers essais du maître) dominaient à Yverdon. L'enseignement mutuel, dont on abusait, y donnait le goût du parlage. Le silencieux Allemand, qui y fut quelque temps sans maître, par contraste eut pour idéal le travail paisible et sans bruit. Le Pestalozzi qu'il suivit ne fut pas celui d'Yverdon, mais le vrai Pestalozzi, celui de la première école de Neuhof, où la triple vie (la culture, l'atelier, l'étude) se mêlait selon les saisons. Voilà ce qu'il imita, voilà ce qu'il emporta.

Son originalité, bien rare, c'est qu'il était resté enfant, et que tel il fut toujours. Pour savoir ce que veut l'enfance, il n'avait qu'à regarder en lui, dans sa vie innocente et pure, qui n'avait que des goûts très simples. Mais sans cesse il comparait cet enfant qui durait en lui, avec ceux qu'il observait. Dès qu'une femme accouchait, dit madame de Marenholz, il s'établissait au berceau, muet et contemplatif, observait profondément la petite créature, la suivait dans ses mouvements, et peu à peu dans ses jeux, ses premières activités.

Les jouets d'art compliqué ne font qu'embrouiller l'esprit. L'enfant adore les formes élémentaires, régulières, dont notre goût, trop blasé, ne sent plus assez la beauté. Ce que dit Pascal, «qu'on ne peut dire beauté géométrique», l'enfant le dément tout à fait. La sphère, la forme ovoïde, etc., le ravissent. De même que la nature commence par les cristaux, la génération générale, l'esprit, à son premier degré, a l'amour de ces formes simples.

Il les associe volontiers, les combine, les superpose, en crée des assemblages, de petites constructions. Dès qu'il est un peu lucide et prend quelque patience, il est ravi de passer à cette création à deux que l'on fait avec la terre, le jardinage, la culture, où on dirige la nature, mais en obéissant soi-même à l'ordre un peu lent de ses lois.

Créer, produire! quel bonheur pour l'enfant! Si c'est son bonheur, c'est aussi sa mission.

Créer, c'est l'éducation.

Cet aimable fils de la paix, le bon Frœbel avait eu la douleur de voir les guerres, les destructions immenses des premières années du siècle, les triomphes de la mort. Il sentit la vie d'autant plus, n'eut au cœur qu'un mot: créer.

Plus de cris sauvages, plus d'agitations vaines et stériles. La Paix! la paix créatrice et féconde.

Ce qui charme dans son école, c'est qu'on n'entend pas de bruit. Quel doux silence! Et comment ces petits enfants bruyants sont-ils tout à coup tranquilles? C'est qu'ils sont heureux, ils font la chose précisément qu'ils aiment et que veut la nature; ils font quelque chose, ils créent.

Nul autre bonheur en ce monde, que ce soit ou l'art ou l'amour, c'est la félicité de l'homme de communiquer sa vie, de la mettre aux choses aimées, d'adorer leur fécondité, et de regarder après, et de dire: «Cela est bon.»

Quelle douce paix (venez avec moi, jeunes gens, venez, vous en serez émus) de voir cette école paisible, cette belle jeune demoiselle, imposante d'innocence et toute aux sages pensées, qui conduit aisément un peuple. Au milieu des petites tables où l'on travaille tranquillement, elle a la placidité toute sereine de la Providence. Elle est bien mieux mère que la mère. Elle n'en a pas l'agitation, les préférences passionnées. Et l'enfant aussi est plus raisonnable, ne se sentant pas, comme avec la mère, le centre du monde. Il est bien moins exigeant. Il ne s'attend qu'à la justice, se résigne à l'égalité.

Oh! la belle petite cité de justice et d'harmonie! Dieu! si nos cités du monde pouvaient un peu lui ressembler!

Que le travail rend farouche! solitaire! ignorant des choses qui ne se rencontrent point exactement dans sa voie! Il nous courbe sur la terre, il voit le sillon qu'il gratte, et il ne voit point le ciel! Je m'en veux d'avoir senti si peu, si tard, le charme de l'enfance, son droit au bonheur, la fécondité des méthodes qui le rendent heureux.

La sauvagerie d'Émile et ses vues paradoxales m'avaient rebuté. Encore plus la singerie que recommande Fourier, qui ferait un imitateur. Supprimer le devoir, l'effort, les hauts élans de volonté, c'est avilir l'espèce humaine. Le parlage de Jacotot, propre à faire de beaux esprits, ne me plaisait pas davantage.

En janvier 1859, nous étions au coin du feu, occupés de quelque lecture. Elle entre. Qui? une inconnue, une aimable dame allemande, d'une grâce souriante et charmante. Mais jamais je n'avais vu une Allemande si vive. Elle s'assit comme chez elle... Et déjà nous étions conquis. Tout son cœur était dans ses yeux.

Ce fut un coup de lumière. Elle commença par dire... Mais que ne dit-elle pas? Tout à la fois du premier coup. Et nous acceptâmes tout, avant de répondre un mot.

Elle dit tout à la fois et sa doctrine et sa vie, la doctrine infiniment simple: «L'enfant est un créateur. L'aider à créer, c'est tout.» Dès lors plus de bavardage. L'enseignement silencieux. Peu de mots, des actes et des œuvres.

Cela m'entra dans la tête, aussi clair que le soleil, avec les fortes conséquences que peut-être la dame allemande n'aurait pas trop acceptées.

«Oui! madame!... Ah! que c'est vrai!... Ô la grande révolution!» En un moment, je vis un monde, la vraie fin du Moyen-âge, la fin du dieu scolastique, du Dieu-Parole (ou Dieu-Verbe), le règne du Dieu-Action.

Oui, l'homme est un créateur, un ouvrier, un artiste, né pour aider la nature à se faire et se refaire, né surtout pour se faire lui-même, mettre sa flamme en son argile. Un monde nouveau commence. Tu as vaincu, Prométhée!

Je ne disais pas un mot de mes audacieuses pensées. Nous la regardions, l'admirions. Elle avait été fort jolie, et quoique marquée des signes de l'âge et de la douleur, elle était charmante, angélique. Je sentis sa pureté, une vie réservée tout entière, qui avait pu sur le tard avoir en toute sa fraîcheur une jeune passion innocente.

Madame de Marenholz, mariée à un seigneur âgé, dans une petite cour d'Allemagne, de bonne heure goûta peu le monde. À dix-sept ans, dans un bal, sentant la vanité, le vide de ces bruyants plaisirs, elle se mit à pleurer. Elle eut un enfant maladif qu'elle devait perdre bientôt et qu'elle menait aux eaux chaque année. Elle y était en 1850. On lui dit: «Avez-vous vu ce vieux fou que les enfants suivent? On ne sait quel charme il a, mais ils ne peuvent le quitter. Il leur fait faire tout ce qu'il veut.» Le vieux fou c'était Frœbel. La puissance qu'il exerçait sur les enfants, il l'eut sur elle, sur cette dame du grand monde, et cultivée, de tant d'esprit. Au premier mot elle fut prise, tout comme je l'ai été par elle.

Chaque année il la menait, elle et son enfant, aux forêts. C'était au milieu des arbres, ses amis, ses camarades, qu'il était tout à fait lui-même, le forestier des premiers jours. Les oiseaux le connaissaient. Il parlait couramment leur langue, surtout celle du pinson. Arrivé à quelque clairière, il adorait le soleil, la principale forme de Dieu.

Comme Rousseau, il croit l'homme bon, et la nature non déchue. Comme Pestalozzi, il veut que cette nature bonne agisse, ait son plein développement. Plus directement qu'eux encore, il est libre du Dieu-Parole, du Fils, et adore le Père, le Dieu soleil de toute vie, générateur et créateur, qui veut qu'on crée comme lui.

La cruelle lutte du passé, de la vieille superstition pour éteindre Pestalozzi, s'est répétée contre Frœbel. J'ai vu avec admiration, mais aussi avec douleur, l'école aujourd'hui déserte qu'un chaleureux Français de Nîmes, M. le professeur Raoux, avait établie à Lausanne, à ses frais, dans son jardin, donnant (comme la dame allemande), donnant à cette œuvre sainte son temps, sa fortune, sa vie.

Nombre de femmes en Allemagne, tendres aux misères de l'enfance, ont créé et conduisent de pareilles écoles. Mais au milieu du fanatisme sec et dur des piétistes, elles ont peine à trouver grâce. Elles faiblissent, voulant faire croire que leur Frœbel est chrétien. Lui-même, il est vrai, vers la fin, comme Rousseau et Pestalozzi, il a accordé au temps, à l'obsession générale de faibles et molles paroles. Mais il faut examiner le fonds et la doctrine même pour voir qu'elle les exclut, les rejette, précisément comme la chair saine et vivante rejette un corps étranger qu'on y fourre en la blessant. Le vieux dogme Consummatum est impose le type du passé; son nom est imitatio. Frœbel dit: «Point d'imitation», et il regarde l'avenir. S'il croit d'ailleurs que l'homme est bon, il supprime la double légende et de la Chute et du Salut, la mort de Dieu, et toute cette mythologie.

Les bonnes et timides femmes qui déguisent ainsi Frœbel sous l'habit évangélique, énervent un peu son école. Rien de plus joli, rien de plus coquet que les galants petits produits de ces enfants dirigés par les demoiselles allemandes. Ce n'est pas là du tout l'esprit doux, innocent, mais sauvage du Maître, du vieux forestier, adorateur du bon soleil qui crée et cultive avec nous, qui mûrit et la plante et l'homme. L'enfant de Frœbel n'est point ce délicat petit artiste de brillantes frivolités. Il est ouvrier, jardinier, et demain cultivateur. La religion de Frœbel est la sainte coopération de l'homme avec la nature, le travail modeste, fécond, du monde zoroastrique.

Entre tous les enfants, celui qui a besoin de Frœbel et bien plus que l'Allemand, c'est l'enfant français. Si mobile, il souffre, il meurt à la lettre sur ce banc où on le fixe pour lui faire faire l'exercice automatique de nos salles d'asile et de nos écoles. Il aurait le plus grand besoin de cette heureuse alternance des trois vies, atelier, jardinage, étude, qui change à chaque demi-heure. Mais nos maîtres font l'école pour eux plus que pour l'élève. Les parents même croiraient que l'enfant ne fait que jouer. La demoiselle française, plus agitée que l'allemande, précisément pour cela, aime moins ces petits mouvements qui interrompent à chaque instant ses pensées très personnelles. Bien peu aiment l'enseignement. La plupart continuent leurs rêves, leur petit roman intérieur, et les couvent tranquillement dans une école immobile, où rien ne se meut qu'en masse, par de rares mouvements uniformes.

Genève, qui le croirait? la sérieuse Genève elle-même, l'ancienne, l'admirable école de l'ouvrier qu'imita et suivit toute l'Europe, n'aime pas beaucoup la méthode de Frœbel, qui précisément fait de petits ouvriers.

Pour plaire aux parents, il faut altérer cette méthode, la rapprocher tant qu'on peut des routines ordinaires. On reconnaît là l'esprit qui tua Pestalozzi.

L'école, même modifiée, a pourtant d'heureux résultats. J'y ai vu fort récemment un petit peuple d'enfants qui me semblaient tous heureux. Ce qui était remarquable, c'était de les voir dans un lieu fort étroit pour leur grand nombre, faire des rondes très variées, souvent assez compliquées, avec une rare précision, à la fois libre et docile, qu'on aurait crue d'un autre âge. Ces chœurs étaient dirigés, menés, par une très intelligente et agréable demoiselle, qui nous frappa par la puissance qu'elle avait visiblement dans sa sage et douce énergie. Je sortais fort attendri. Mais les enfants sont bien fins. Un d'eux le vit, un petit enfant de six ans, de très charmante figure, du reste créature chétive. Il m'arrêta, se prit à moi et il me tendit les bras. Je fus extrêmement surpris. Il semblait plus naturel que les aimables personnes, gracieuses, jeunes, toutes bonnes, que j'avais avec moi en cette visite, l'attirassent infiniment plus. J'eus besoin d'un grand effort, d'un peu de froideur apparente pour pouvoir dominer mon cœur. Je n'étais pas loin de me dire: «Hoc est signum Dei! Il me faut écrire pour l'enfance.» Je fus ferme, et, sans qu'une larme échappât, je baisai son front, sentant profondément qu'en lui en ce moment j'embrassais les générations à venir.