Le Peuple / Nos Fils — CHAPITRE PREMIER L'Université.—Son autorité morale.
CHAPITRE PREMIER
L'Université.—Son autorité morale.
J'ai quelque droit de parler de l'Université. Je l'ai traversée tout entière, du plus bas au plus haut, à la sueur de mon front. J'y ai usé le meilleur de ma vie. Je n'ai pas fait de l'enseignement un marchepied, un passage d'un jour, pour aller parader dans la presse et le monde, monter aux places lucratives. J'ai suivi la longue filière légitime, Collèges, École normale, Sorbonne, Collège de France. Je n'y ai point regret. J'ai ajourné longtemps, mais couvé la production.
J'étais cependant écrivain, nullement dominé par l'enseignement, gardant un esprit libre, indépendant des préjugés de classe. Je pouvais d'autant mieux observer et juger cet estimable corps, porter un jugement sérieux.
Mais avant, il me faut conter un petit fait qui déjà en dira beaucoup.
Le ministre actuel avise un jour que les classes sont longues, infiniment trop longues, et que l'enfant est accablé. Il réunit, consulte les professeurs du premier collège de Paris, demande si l'on ne peut abréger les deux heures de classe, les réduire à une heure et demie.
Ceux qui ont enseigné, comme moi, savent qu'à cette dernière demi-heure, l'élève est ennuyé, n'entend plus et ne fait plus rien.
Une excellente enquête anglaise prouve ceci surabondamment. Elle établit qu'aux écoles de manufactures, l'enfant qui y est trois heures, apprend tout juste autant que l'enfant qui y reste six. (Enquête de M. Chadwick.)
Notez bien que l'ennui général, vers la fin, réagit sur le professeur, qui contient la classe à grand'peine, se fatigue, s'irrite la poitrine, souvent est sur les dents. Donc, on aurait pu croire que les professeurs consultés allaient répondre comme eût fait en pareil cas tout employé, accepter fort gaiement cette diminution de fatigue.
Qu'en direz-vous, mondains? Nos universitaires répondent au contraire, contre eux et leur poitrine, qu'il faut deux heures entières, et qu'on leur ferait tort en abrégeant, les allégeant.
Quel admirable corps, unique! mais un peu routinier!
L'Université est modeste, et fait peu parler d'elle. Elle ne fournit rien aux tribunaux. Cela est ennuyeux. Rien, rien de romantique. On ne voit pas chez elle ces tragédies d'amour, ces Othello de séminaires que nous a, ces jours-ci, montrés Pont-à-Mousson. Nos élèves, rudes et mal appris, n'auraient ni trouvé, ni compris, la finesse plus que féminine de ces petits jésuites qui ont étonné à Bordeaux, qui en savent bien plus que les femmes. Reconnaissons ces supériorités.
Celle des Frères, tellement en lumière aujourd'hui par tant de drames judiciaires, éclipse incontestablement nos pauvres maîtres d'école (70,000 impies, dit M. Dupanloup). Ceux-ci, au milieu des tentations de la misère et de l'ennui, ne donnent aucune prise. Il est rare, et très rare, qu'ils aient affaire à la justice.
Nos professeurs offrent à leurs élèves, et aux parents mondains, le type édifiant de la famille. Ce que les Anglais disent des missions, de leurs ministres, «qu'elles civilisent les sauvages, surtout en leur montrant la famille accomplie», cela pourrait se dire très bien des universitaires. Connus, étudiés, par leurs exemples seuls, ils pourraient convertir les barbares de Paris.
J'ai connu parmi eux de véritables saints, à mettre dans la Légende d'or. Mais je parle plutôt de la masse, de ce grand peuple si modeste, obscur et voulant l'être, fort libéral (quoique discret, timide), de formes excellentes et sans le moindre pédantisme. Le monde a là-dessus de très fausses idées.
Quand j'y entrai, ce corps était moins agité qu'il ne le fut depuis. Nulle impatience. Aucune ambition. Aucun besoin du bruit, du monde. L'amour de la littérature pour elle-même, et sans vue du succès. Plusieurs avaient un goût très spécial de l'enseignement. Le bon M. Mablin, linguiste supérieur, dont on se souviendra toujours, quand il perdit sa chaire, professa gratuitement dans une institution, pour le seul plaisir d'enseigner. M. Labrouste (l'obligeance, la bonté, la charité même), riche et pouvant se reposer, rechercha, s'imposa la position laborieuse de chef de Sainte-Barbe, où il fit un bien infini.
L'influence indirecte de ces hommes excellents fut pour moi admirable. Ma très vive imagination et mon ardeur d'esprit, en grand contraste avec ma vie solitaire et tout uniforme, gagnait fort au contact de cette douce sagesse. Je n'ai vu en nul homme l'égalité sereine et le calme de la vertu, plus qu'en mon camarade et collègue, M. Poret. Nul n'eut droit plus que lui d'enseigner la philosophie, dont il était un type si pur et si parfait. La philosophie écossaise pour qui étaient ses préférences et qui dominait dans nos chaires, moins haute et moins hardie que l'allemande, semblait très propre à faire des esprits modérés, plutôt que des héros. Au grand jour de Juillet, on a vu un professeur modeste de cette école, homme doux, pacifique, s'il en fut, s'immoler au devoir (Farcy, 27 juillet 1830).
L'Université est un corps très loyal, qui vit en pleine lumière. Les hommes y sont connus, très parfaitement appréciés, n'arrivant, ne montant de grade en grade qu'à force d'examens publics. Les livres y sont connus, et dans les mains de tous, autant que ceux des maisons ecclésiastiques sont inconnus, mystérieux. L'enseignement des jeunes prêtres se fait même en partie par des cahiers non imprimés, qui se transmettent, se copient et se recopient. Quelqu'un qui, en 1845, voulait connaître l'enseignement du Sacré-Cœur, apprit que c'était impossible, les livres étant faits par les dames, donnés aux seules élèves, qui ne peuvent pas même les emporter de la maison.
Dans l'Université, au contraire, tout est transparent et cristal. Chacun la voit de part en part. Son enseignement est identique, et s'il est modéré, il n'en est pas moins clair. Son principe contredit, dément, détruit le principe du Moyen-âge. Les petites hypocrisies que l'État ordonne et enjoint, ne sont que ridicules, inutiles et peu obéies.
Plus ancien, plus moderne que le christianisme, ce principe éternel est celui que Platon expose si bien dans l'Euthyphron, celui que Zénon enseigna avec tous les jurisconsultes, celui que Kant a formulé, et l'Assemblée constituante. Sur lui le Droit repose. Sans lui les tribunaux se ferment et deviennent inutiles. L'État, inconséquent, ne sachant ce qu'il veut, et ménageant le vieux dogme gothique, invoque à chaque instant le nouveau de 89.
L'Université est fidèle à celui-ci plus que l'État ne veut. Ses ennemis le savent bien, le disent avec raison. Sauf des nuances assez légères, ses livres officiels et ses chaires de philosophie enseignent la même chose: la souveraineté du Devoir, la primatie du Juste, l'indépendance de la Loi morale. Ses chaires d'histoire, de littérature et de langues, dans l'infini détail, et même en choses qu'on croirait étrangères, transmettent le même enseignement.
MM. Tissot, Barni, dans les belles traductions de Kant, ont suivi cet esprit. Et M. Bénard, dans son excellent Précis, autorisé et adopté, le formule parfaitement: «La loi morale est par elle-même obligatoire. Manquât-elle par impossible de sanction en l'absence de toute puissance divine ou humaine pour la faire respecter, elle n'en conserverait pas moins son empire sur des êtres raisonnables et libres. Elle n'en serait pas moins inviolable et sacrée.»
Est-ce clair? Et non moins clairement sort la conclusion de Platon, de Socrate, posée dans l'Euthyphron: «La loi morale précède la loi religieuse, en est la pierre de touche. Le saint n'est saint qu'autant qu'il est le juste. La Justice est la reine des mortels et des immortels. À elle seule de juger les dieux.»
Les dogmes varient fort. La Justice invariable les ratifie ou les condamne. Arrêts de conscience qu'on retrouve identiques à mille ans, deux mille ans de distance, il n'importe. Le dogme injuste, impie, l'hérédité du crime, la nature pervertie par la transmission du péché paternel, est déjà rejetée par Ézéchiel, Jérémie, comme il l'est deux mille ans après par la Révolution.
Nos amis sont terribles plus que nos ennemis. Ils font au parti du passé des concessions bien légères.
Je n'admets nullement l'étrange distinguo de MM. Littré et Saint-Marc Girardin qui, dans le Journal des Débats, concèdent au clergé de donner une éducation, tandis que nos écoles, disent-ils, ne donnent qu'instruction. Quiconque a enseigné, sait bien que les deux choses se mêlent, se confondent sans cesse. À chaque instant l'instruction a une influence morale qui est au plus haut point éducative, qui, éclairant l'esprit, règle aussi l'âme. La limite absolue entre ces mots est de vaine scolastique.
Voulez-vous cependant insister? Je redirai ce que j'ai prouvé tout à l'heure. Le clergé, si longtemps maître unique de l'éducation, n'a pu rien faire pour elle. Sa stérilité de mille ans le condamne à jamais. Elle résultait fatalement de son principe anti-éducateur, qui, croyant la nature perverse, la réprime et l'étouffe, bien loin de la développer.
Avec tous ses défauts, sa faiblesse timide, l'Université reste pourtant le seul gardien du principe de 89, du dogme de justice, hors duquel nulle éducation.
L'Église ne peut rien. Pourquoi? Non seulement pour son principe, pour sa haine de la liberté, mais pour la discordance de son enseignement.
Elle condamne la liberté, et elle enseigne l'histoire, les langues des peuples libres! quelle folie! quelle discordance! Mais songez donc, la Grèce et Rome, avec leur élan héroïque, leurs stoïciens et leurs jurisconsultes, qu'est-ce? sinon la révolte de l'âme contre l'ascétisme chrétien.
Le seul homme fort du parti, M. Veuillot, ainsi que l'abbé Gaume, contre l'esprit bâtard et classico-chrétien de M. Dupanloup, a dit très justement que jamais les païens ne devraient approcher des mains chrétiennes. Songez que l'ennemi personnel de saint Paul est, sera toujours Papinien. Fermez-moi cet Homère... Écartez ce Virgile... Tout cela, c'est blasphème. Horreur! le Prométhée d'Eschyle jurant la mort des dieux; le Caucase jugeant le Golgotha!
Le pêle-mêle de leur enseignement me fait pitié. Ils croient tout concilier en mutilant, châtrant la mâle Antiquité, lui ôtant justement tout ce qu'elle a de grand et de fécond. Ils font une Antiquité blême, honnête, modérée, bien apprise. Par bonheur, l'aumônier aimable et délicat des Jeunes converties leur fit la gentille Odyssée qui leur tient lieu d'Homère, un Homère de Saint-Cyr, lisible aux demoiselles. Livre neutre de vague et molle éducation, d'où le garçon sortira fille. On veut faire Télémaque et l'on fait Eucharis.
Jésuites et amis des Jésuites, ils ont pourtant de moi la circonstance atténuante. Ils n'ont pas tant qu'on croit apporté dans l'Église un nouvel esprit. Ils ont continué, poursuivi, avec plus d'adresse, le travail invariable de l'Église, l'amortissement de la volonté, de la liberté. Leur mérite spécial, c'est que par eux on a vu mieux la sottise du Gallicanisme, vu que les deux tyrans qui souvent se battaient, le Roi, le Prêtre, avaient même intérêt, même pensée au cœur: Mort à la liberté! De là ce grand succès de cour qu'eurent les Jésuites. Leurs collèges reçurent tous les petits seigneurs, et l'Université n'eut les classes moyennes, les enfants de la bourgeoisie, qu'en copiant les collèges des Jésuites, leurs funestes routines, leur mécanisme automatique.
Elle copia dans la forme du moins. Point du tout dans l'esprit. Ses honnêtes Rollin, ses dignes directeurs de Sainte-Barbe (Voy. J. Quicherat), inspirés de l'austère et noble Antiquité, écartèrent de l'école l'effémination des élèves du doux Gésu, s'abstinrent des mauvais arts qui faussent, usent la volonté. Dans l'Université l'élève, montant de classe en classe et trouvant à chacune un nouveau professeur, n'étant pas (comme chez ces Pères) suivi du même maître dix ou douze ans de suite, gardait une âme à lui, et ne devenait pas la triste dépendance, la propriété d'un autre homme.
Notre Université, en revanche, par trop innocente, dans son éloignement de l'esprit de captation, mérite le reproche contraire. Elle ne prend pas autorité. Ayant de son côté et l'honnêteté et la science, et ce qui est bien plus qu'aucune chose, la vraie force moderne, le principe dont nous vivons, elle retient sa voix, met la sourdine à son enseignement, a l'air de demander pardon d'avoir raison. Elle se contente d'être utile, ne parle point de ses succès, de sa fécondité réelle. Contre deux ou trois noms que citent toujours ses adversaires, elle aurait pourtant droit de dire que d'elle seule est sortie toute la littérature du temps, tous les grands noms de la science. Et, outre ses élèves, elle a énormément produit par ses professeurs mêmes dans l'art et dans l'érudition.
Ce qu'on voit peu, et qui est très réel, c'est que ce corps modeste, sans résistance bruyante, mais digne et affermi par ses nobles études, suit fort peu les passions, les divagations de l'État qui se jette à droite ou à gauche. J'ai vu cela trois fois. Enfant, sous le premier Empire, j'ai vu nos professeurs, les Leclerc, les Villemain, directement contraires au brutal esprit militaire qu'on aurait voulu inspirer. Sous la Restauration, autre passion ridicule; l'État tourne au clergé, et l'Université contre. Le lendemain du jour où Jouffroy fit l'article: «Comment les dogmes finissent», j'ai vu nos professeurs s'inscrire chez lui, suivre ses cours payés, devenir ses disciples. Et je vois aujourd'hui leur répulsion unanime pour enseigner l'histoire contemporaine que si imprudemment l'État leur imposait, et que très sagement ils réduiront à quelques dates.
«Du grec et du latin! des mots! des mots! des mots!... À quoi cela sert-il!...» À quoi? vous le voyez. L'esprit soutient le caractère. Ces langues sont bien plus que des langues; ce sont les monuments où ces fières sociétés ont déposé leur âme en ce qu'elle a eu de plus noble, de plus moralisant. Qui en vit, en reste anobli!
«Des mots? des sons? du vide?» Non, des réalités. Chacun de ces forts idiomes est un individu, une âme, une personnalité de peuple. Nous quittons le monde des ombres, où a rêvé le Moyen-âge. Nous touchons, en Grèce et à Rome, des personnes solides, les plus fortes qui furent jamais. La Grèce d'Aristote, si petite et si grande, qui d'un pas a conquis l'Asie; la Rome, qui créa l'empire méditerranéen, sont-ce là des êtres de raison? Cette réalité subsiste dans leurs langues. Le grec est l'agora, et tout le mouvement de ces cités se sent dans leur langage. Le latin est toujours l'atrium patricien, où le jurisconsulte rend aux clients ses responsa, le prétoire d'équité qui distribue le droit au monde.
Oui, ces langues, ce sont des âmes, de grandes âmes de nations.
Si vivantes elles furent que, tant de siècles après, qui les touche, y prend quelque chose de la puissante vie qui y reste toujours. J'ai vu enfant le temps le plus mort, le plus vide qui fut jamais, éteint pour la pensée, temps de destruction qui promena la mort sur l'Europe, et dont l'œuvre expressive a été le poème du Dernier homme. En dix années, dix-sept cent mille Français périrent (1804-1814), d'après le chiffre officiel. Combien plus d'hommes d'autres nations! Au foyer, faim et froid. Sur la tête un dôme de plomb. Voilà mon souvenir d'enfance. Les mystiques (l'Imitatio que je touchai) n'y ajoutaient que trop. Leurs consolations énervantes me mettaient sur la pente des résignations molles, m'enfonçaient doucement dans un marais profond. L'Antiquité, au contraire, et ses langues, ses littératures, son histoire, me refirent le cœur haut, pour mépriser la mort, dernière, misérable ressource, et dominer la vie par l'action. J'eus à seize ans mon moment stoïcien (j'en ai dit un mot dans le Peuple).
Depuis, la rêverie, les livres de Rousseau et d'autres qu'on lit à cet âge, eurent l'effet ordinaire de langueur énervante. L'Antiquité me releva encore par les jurisconsultes, la sagesse italique, le génie de l'histoire et l'éclair fécond de Vico.
Tels sont les hauts, les bas, par lesquels passe la jeunesse, un jour tendre, et un jour stoïque. Mais ce qui me soutint même en mes faibles jours, c'est qu'ayant vécu dans ce monde fort, j'eus peu le narcotisme, les mollesses d'esprit qui détrempent aujourd'hui. Je fus préservé du roman.
Le fin acier du grec me rendait difficile, et la gravité du latin, son ampleur, me donnaient la nausée du mesquin et du bas. Même en ce qui pourrait troubler un jeune cœur, aux chants passionnés, certaine noblesse relève tout, et j'y trouve parfois, dans Catulle et Virgile, l'homœopathie de la passion.
La leur est puissante, mais forte, point du tout énervante. Elle aide à tromper la jeunesse, à éluder la tyrannie de l'âge. La brûlante Ariane de Catulle, à certains jours de fête, ferme l'oreille aux bruits, aux séduisants appels des réalités inférieures. On a lu; le soir vient, et la fête est passée. Un peu triste peut-être, mais fière, heureuse au fond de se sentir entière au travail de demain, la jeune âme s'endort en quelque chant sacré de l'héroïsme ou de la muse.
J'ai trouvé à tout âge un grand soutien à posséder (disponible toujours) ce puissant cordial. Il n'est pas seulement dans les œuvres sublimes, primitives, Eschyle ou Homère. Même dans l'art proprement dit, aux siècles littéraires, la noblesse et la grâce suffisent pour nous remonter dans une autre sphère morale. Un illustre savant du seizième siècle, qui sut l'Antiquité comme elle se savait elle-même, dit son impression d'un chant du pur esprit: «L'Empire de Charles-Quint fait pitié à celui qui a senti le chant d'Horace à Melpomène.»