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Le Peuple / Nos FilsCHAPITRE III Le peuple gagne-t-il beaucoup à sacrifier son instinct? Classes bâtardes.

Le Peuple / Nos Fils
Chapitre 12 / 58

CHAPITRE III
Le peuple gagne-t-il beaucoup à sacrifier son instinct? Classes bâtardes.

Ce paysan dont nous parlions, cet homme si avisé, si sage, a pourtant une idée fixe: c'est que son fils ne soit pas paysan, qu'il monte, qu'il devienne un bourgeois. Il n'y réussit que trop bien. Ce fils, qui fait ses classes, qui devient M. le curé, M. l'avocat, M. le fabricant, vous le reconnaîtrez sans peine. Rouge et de forte race, il remplira tout, occupera tout de son activité vulgaire; ce sera un parleur, un politique, un homme important, de grand vol, qui n'a plus rien de commun avec les petites gens. Vous le trouverez partout dans le monde, avec sa voix qui couvre tout, et cachant sous des gants glacés les grosses mains de son père.

Je m'exprime mal; le père les eut fortes, et le fils les a grosses. Le père, sans nul doute, était plus nerveux et plus fin. Il était bien plus près de l'aristocratie. Il ne parlait pas tant, et il allait au but.

Le fils a-t-il monté en quittant la condition de son père? y a-t-il eu progrès de l'un à l'autre?... Oui, sans nul doute, pour la culture et le savoir. Non, pour l'originalité et la distinction réelle.

Tous quittent aujourd'hui leur condition; ils montent ou croient monter. Cinq cent mille ouvriers, en trente ans, ont pris patente et sont devenus maîtres. Le nombre des journaliers des campagnes qui sont devenus propriétaires ne peut se calculer. Les professions dites libérales ont recruté immensément dans les rangs inférieurs; les voilà pleines, combles.

Un changement profond est résulté de tout cela, dans les idées et la moralité. L'homme fait son âme sur sa situation matérielle; chose étrange! il y a âme de pauvre, âme de riche, âme de marchand... Il semble que l'homme ne soit que l'accessoire de la fortune.

Il y a eu, entre les classes, non pas union et association, mais mélange rapide et grossier. Sans doute il fallait bien qu'il en fût ainsi pour neutraliser les obstacles, autrement insurmontables, que rencontrait l'égalité nouvelle. Mais ce changement n'en a pas moins eu pour résultat d'empreindre l'art, la littérature, toutes choses d'une grande vulgarité. Les gens aisés, même les riches, s'accommodent à merveille de choses médiocres, à bas prix; vous rencontrez dans telle maison de grand luxe des objets communs, laids et vils; on veut l'art au rabais. La chose qui fait la vraie noblesse, la puissance du sacrifice, est celle qui fait défaut à l'enrichi; elle lui manque dans l'art, autant que dans la politique. Il ne sait rien sacrifier, même dans son intérêt réel. Cette infirmité morale le suit dans ses jouissances même, et dans ses vanités, les rend vulgaires, mesquines.

Cette classe de toutes classes, ce mélange bâtard qui s'est fait si vite, et qui faiblit déjà, sera-t-il productif? j'en doute. Le mulet est stérile.

Un peuple qui, comparé aux peuples militaires (France, Pologne, etc.), me paraît être le peuple éminemment bourgeois, l'Anglais, peut nous éclairer sur les chances futures de la bourgeoisie. Nul autre au monde n'a eu plus de changements de classes, et nul n'a mis plus d'adresse à déguiser en lords l'enrichi, le fils du marchand. Ceux-ci, qui, aux deux derniers siècles ont renouvelé toute la noblesse anglaise, ont eu une attention singulière à conserver, avec les noms et les armes, les manoirs vénérables, les meubles, les collections héréditaires; ils ont été jusqu'à copier, de manières et de caractères, les familles antiques dont ils occupaient le foyer. Avec un orgueil soutenu, ils ont, dans l'attitude, dans le parler, dans toute chose de forme, représenté, joué ces vieux barons. Eh bien! qu'ont-ils produit avec tout ce travail, cet art de conserver la tradition, de fabriquer du vieux? Ils ont fait une noblesse sérieuse, qui a beaucoup d'esprit de suite, mais, au fond, de peu de ressources, de peu d'invention politique, nullement digne des grandes circonstances dans lesquelles se trouve et se trouvera l'Empire britannique. Où est, je vous prie, l'Angleterre de Shakespeare, de Bacon? La bourgeoisie (déguisée, anoblie, peu m'importe) a dominé depuis Cromwell; la puissance, la richesse, ont augmenté incalculablement; la moyenne de culture s'est élevée, mais en même temps je ne sais quelle triste égalité s'est établie entre les gentlemen, une ressemblance universelle des hommes et des choses. Vous distinguez à peine dans leur élégante écriture une lettre d'une lettre, ni dans leurs villes une maison d'une maison, ni dans leur peuple un Anglais d'un Anglais.

Pour revenir, je croirais volontiers que dans l'avenir, les grandes originalités inventives appartiendront aux hommes qui ne se perdront point dans ces moyennes bâtardes où s'énerve tout caractère natif. Il se trouvera des hommes forts qui ne voudront pas monter; qui, nés peuple, voudront rester peuple. S'élever à l'aisance, à la bonne heure; mais entrer dans la bourgeoisie, changer de condition et d'habitudes, cela leur paraîtra peu souhaitable; ils sentiront qu'ils y gagneraient peu. La forte sève, le large instinct des masses, le courage de l'esprit, tout cela se conserve mieux chez le travailleur, lorsqu'il n'est point brisé par le travail, lorsqu'il a la vie un peu facile, avec quelques loisirs.

J'ai eu sous les yeux deux exemples d'hommes qui, avec beaucoup de sens, n'ont pas voulu monter. L'un, ouvrier d'une manufacture, intelligent et recueilli, avait toujours refusé d'être contre-maître, craignant la responsabilité, les reproches, le dur contact du manufacturier, aimant mieux travailler silencieux, seul avec sa pensée. Son admirable paix intérieure, qui rappelait celle des ouvriers mystiques dont j'ai parlé, était perdue, s'il avait accepté cette position nouvelle.

L'autre, fils de cordonnier, ayant fait des études classiques, son droit même, et reçu avocat, obéit sans murmurer aux nécessités de sa famille et reprit le métier paternel, montrant qu'une âme forte peut indifféremment ou monter ou descendre. Sa résignation a été récompensée. Cet homme, qui ne chercha pas la gloire, l'a maintenant dans son fils, qui, doué d'un don singulier, prit dans le métier même le sentiment de l'art, et qui plus tard est devenu l'un des plus grands peintres de l'époque.

Les changements continuels de conditions, de métiers, d'habitudes, empêchent tout perfectionnement intérieur; ils produisent ces mélanges qui sont tout à la fois vulgaires, prétentieux, inféconds. Celui qui, dans un instrument, sous prétexte d'améliorer les cordes, changerait leur valeur, et les rapprocherait toutes d'une moyenne commune, au fond il les aurait annulées, rendu l'instrument inutile, l'harmonie impossible.

Rester soi, c'est une grande force, une chance d'originalité. Si la fortune change, tant mieux; mais que la nature reste. L'homme du peuple doit y regarder, avant d'étouffer son instinct, pour se mettre à la suite des beaux esprits bourgeois. S'il reste fidèle à son métier et qu'il le change, comme Jacquart; si d'un métier il fait un art, comme Bernard Palissy, quelle gloire plus grande aurait-il en ce monde?