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Le Peuple / Nos FilsCHAPITRE VII La foi de la Révolution. Elle n'a pas gardé la foi jusqu'au bout et n'a pas transmis son esprit par l'éducation.

Le Peuple / Nos Fils
Chapitre 25 / 58

CHAPITRE VII
La foi de la Révolution. Elle n'a pas gardé la foi jusqu'au bout et n'a pas transmis son esprit par l'éducation.

Le seul gouvernement qui se soit occupé, d'un grand cœur, de l'éducation du peuple, c'est celui de la Révolution. L'Assemblée constituante et la Législative posèrent les principes dans une admirable lumière, avec un sens vraiment humain. La Convention, au milieu de sa lutte terrible contre le monde, contre la France qu'elle sauvait malgré elle, parmi les dangers personnels qu'elle courait, assassinée en détail, décimée et mutilée, elle ne lâcha pas prise, elle poursuivit obstinément ce sujet saint et sacré de l'éducation populaire; dans ses orageuses nuits, où elle siégeait armée, prolongeant chaque séance qui pouvait être la dernière, elle prit néanmoins le temps d'évoquer tous les systèmes et de les examiner. «Si nous décrétons l'éducation, disait un de ses membres, nous aurons assez vécu.»

Les trois projets adoptés sont pleins de sens et de grandeur. Ils organisent d'abord le haut et le bas, les écoles normales et les écoles primaires. Ils allument une vive lumière, et la portent tout d'abord dans la vaste profondeur du peuple. Après cela, plus à loisir, ils remplissent l'espace intermédiaire, les écoles centrales ou collèges où pourront s'élever les riches. Néanmoins, tout est créé d'ensemble et harmoniquement; on savait alors qu'une œuvre vivante ne se fait pas pièce à pièce.

Moment de mémoire éternelle! c'était deux mois après le neuf Thermidor... On se remettait à croire à la vie. La France sortie du tombeau, tout à coup mûrie de vingt siècles, la France lumineuse et sanglante, appela tous ses enfants à recevoir l'enseignement souverain de sa grande expérience, elle leur dit: Venez et voyez[103].

Lorsque le rapporteur de la Convention prononça cette simple et grave parole: «Le temps seul pouvait être le professeur de la République», quels yeux ne se remplirent de larmes? Tous avaient chèrement payé la leçon du temps, tous avaient traversé la mort, et ils n'en sortaient pas tout entiers!

Après ces grandes épreuves, il semblait qu'il y eût un moment de silence pour toutes les passions humaines; on put croire qu'il n'y aurait plus d'orgueil, d'intérêt, ni d'envie. Les hommes les plus hauts dans l'État, dans la science, acceptèrent les plus humbles fonctions de l'enseignement[104]. Lagrange et Laplace enseignèrent l'arithmétique.

Quinze cents élèves, hommes faits, et plusieurs déjà illustres, vinrent sans difficulté s'asseoir sur les bancs de l'École normale, et apprendre à enseigner. Ils vinrent, comme ils purent, en plein hiver, dans ce moment de pauvreté et de famine. Sur les ruines de toutes choses matérielles, planait seule et sans ombre la majesté de l'esprit. La chaire de la grande école était occupée tour à tour par des génies créateurs; les uns, comme Berthollet, Morvau, venaient de fonder la chimie, d'ouvrir et pénétrer le monde intime des corps; les autres, comme Laplace et Lagrange, avaient, par le calcul, affermi le système du monde, rassuré la terre sur sa base. Jamais pouvoir spirituel n'apparut plus incontestable. La raison, en obéissant, se rendait à la raison.—Et combien le cœur s'y joignait, quand, parmi ces hommes uniques, dont chacun apparaît une seule fois dans l'éternité, on voyait une tête, bien précieuse, qui avait failli tomber, celle du bon Haüy, sauvé par Geoffroy-Saint-Hilaire!

Un grand citoyen, Carnot, celui qui organisa la victoire, qui devina Hoche et Bonaparte, qui sauva la France malgré la Terreur, fut le véritable fondateur de l'École polytechnique. Ils apprirent, comme on combattait, firent trois ans de cours en trois mois. Au bout de six, Monge déclara qu'ils n'avaient pas seulement reçu la science, mais qu'ils l'avaient avancée. Spectateurs de l'invention continuelle de leurs maîtres, ils allaient inventant aussi. Imaginez ce spectacle d'un Lagrange qui, au milieu de son enseignement, s'arrêtait tout à coup, rêvait... On attendait en silence. Il s'éveillait à la longue, et leur livrait, tout ardente, la jeune invention, à peine née de son esprit.

Tout manquait, moins le génie. Les élèves n'auraient pu venir, s'ils n'avaient eu un traitement de route de quatre sous par jour. Ils recevaient le pain, avec le pain de l'esprit. Un des maîtres (Clouet) ne voulut pour traitement qu'un coin de terre dans la plaine des Sablons, et vécut des légumes qu'il y cultivait.

Quelle chute, après ce temps-là! chute morale, et non moins grande dans la sphère de la pensée. Lisez, après les rapports faits à la Convention, ceux de Fourcroy, de Fontanes, vous tombez en quelques années de la virilité à la vieillesse, la vieillesse décrépite[105].

N'est-il pas affligeant de voir cet élan héroïque, désintéressé, s'abattre et tomber si tôt?... Cette glorieuse École normale ne porte pas fruit. On s'en étonne peu quand on y voit l'homme si faiblement enseigné, les sciences de l'homme s'abdiquant, se reniant, ayant comme honte d'elles-mêmes. Le professeur d'histoire, Volney, enseignait que l'histoire est la science des faits morts, qu'il n'y a pas d'histoire vivante. Le professeur de philosophie, Garat, disait que la philosophie n'est que l'étude des signes, autrement dit, qu'en soi, la philosophie n'est rien. Signes pour signes, les mathématiques avaient l'avantage, et les sciences qui s'y rattachent, telles que l'astronomie. Ainsi, la France révolutionnaire, dans la grande École qui devait répandre partout son esprit, enseigna les étoiles fixes, et s'oublia elle-même.

C'est là surtout que l'on vit, dans ce suprême effort de la Révolution pour fonder, qu'elle ne pouvait être qu'un prophète, qu'elle mourrait dans le désert et sans voir la terre promise. Comment y fût-elle arrivée? Il lui avait fallu tout faire, elle n'avait trouvé rien de préparé, aucun secours dans le système qui la précédait. Elle était entrée en possession d'un monde vide, et par droit de déshérence. Je montrerai un jour jusqu'à l'évidence qu'elle ne trouva rien à détruire. Le clergé était fini, la noblesse était finie et la royauté finie. Et elle n'avait rien du tout pour mettre à la place. Elle tournait dans un cercle vicieux. Il fallait des hommes pour faire la Révolution, et pour créer ces hommes, il eût fallu qu'elle fût faite. Nul secours pour accomplir le passage d'un monde à l'autre! Un abîme à traverser, et point d'ailes pour le franchir!...

Il est douloureux de voir combien peu les tuteurs du peuple, la royauté et le clergé, avaient fait pour l'éclairer dans les quatre derniers siècles. L'Église lui parlait une langue savante qu'il ne comprenait plus. Elle lui faisait répéter de bouche ce prodigieux enseignement métaphysique, dont la subtilité étonne les esprits les plus cultivés. L'État n'avait fait qu'une chose, et fort indirecte: il avait rassemblé le peuple dans les camps, les grandes armées, où il commença à se reconnaître. Les légions de François 1er, les régiments de Louis XIV, furent des écoles, où, sans qu'on lui enseignât rien, il se formait de lui-même, prenait des idées communes, et s'élevait peu à peu au sentiment de la patrie.

Le seul enseignement direct était celui que les bourgeois recevaient dans les collèges, et qu'ils continuaient comme avocats et gens de lettres. Étude verbale des langues, de la rhétorique, de la littérature, étude des lois, non savante, précise, comme celle de nos anciens jurisconsultes, mais soi-disant philosophique et pleine d'abstractions creuses. Logiciens sans métaphysique; légistes, moins le droit et l'histoire, ils ne croyaient qu'aux signes, aux formes, aux figures, à la phrase. En toute chose, il leur manquait la substance, la vie et le sentiment de la vie. Quand ils arrivèrent sur le grand théâtre où les vanités s'aigrissaient à mort, on put voir tout ce que la subtilité scolastique peut ajouter de mauvais à une mauvaise nature. Ces terribles abstracteurs de quintessence s'armèrent de cinq ou six formules, qui, comme autant de guillotines, leur servirent à abstraire des hommes[106].

Ce fut une chose bien terrible, lorsque la grande Assemblée qui, sous Robespierre, avait fait la Terreur par terreur même, releva la tête, et vit tout le sang qu'elle avait versé. La foi ne lui avait pas manqué contre le monde ligué, pas même contre la France, lorsqu'avec trente départements elle contint et sauva tout. La foi ne lui manqua pas même, dans son danger personnel, lorsque, n'ayant plus même Paris, elle fut réduite à armer ses propres membres, et se vit tout près de n'avoir plus de défenseur qu'elle-même. Mais, en présence du sang, devant tous ces morts qui sortaient de leurs sépulcres, devant tout ce peuple de prisonniers délivrés qui venaient juger leurs juges, elle défaillit, elle commença à s'abandonner.

Elle ne franchit point le pas qui lui eût livré l'avenir. Elle n'eut pas le courage de mettre la main sur le jeune monde qui venait. La Révolution, pour s'en emparer, devait enseigner une chose, une seule chose: la Révolution.

Pour cela, il lui eût fallu, non renier le passé, mais le revendiquer au contraire, le ressaisir et le faire sien, comme elle faisait du présent, montrer qu'elle avait, avec l'autorité de la raison, celle de l'histoire, de toute notre nationalité historique, que la Révolution était la tardive, mais juste et nécessaire manifestation du génie de ce peuple, qu'elle n'était que la France même ayant enfin trouvé son droit.

Elle ne fit rien de cela, et la raison abstraite, qu'elle invoquait seule, ne la soutint pas en présence des réalités terribles qui se soulevaient contre elle. Elle douta d'elle-même, s'abdiqua et s'effaça. Il fallait qu'elle périt, qu'elle entrât au sépulcre, pour que son vivant esprit se répandît dans le monde. Ruinée par son défenseur, il lui rend hommage aux Cent-Jours. Ruinée par la Sainte-Alliance, les rois fondent leur traité contre elle sur le dogme social qu'elle posa en 89. La foi qu'elle n'eut pas en elle-même, gagne ceux qui l'ont combattue. Le fer qu'ils lui ont mis au cœur fait des miracles et guérit. Elle convertit ses persécuteurs, elle enseigne ses ennemis... Que n'enseigna-t-elle ses enfants!