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Le Peuple / Nos FilsChapitre 51 / 58

CHAPITRE V
Écoles de Médecine et de Droit.

L'hirondelle de nos cathédrales, le martinet qui en peuple les tours, donne une scène émouvante quand de quelque maison voisine on la voit essayer et lancer ses petits. Si légers, ils ne risquent guère. Leur vol incertain, maladroit, est soutenu, bercé dans l'air sur le profond abîme. Ils jouent sans peur. Mais quelle alarme chez la mère! Ils jouent, les petits téméraires, et l'on croirait qu'ils rient de la peur maternelle.

Combien plus légitime l'inquiétude de la mère humaine, quand son petit devient un écolier, quand l'écolier devient étudiant, quand il faut l'envoyer au danger de ces grandes villes où tant d'autres périssent, à Toulouse, à Paris! L'abîme où nous voyons voleter l'hirondelle, qu'est-ce auprès de celui que le jeune homme affronte: la dissipation vaine, les bas plaisirs, l'énervation.

Danger très grand pour tous, énorme pour les nôtres, si liants, si précoces, ouverts à toute impression. D'autres races sont moins exposées. Chez tel peuple l'orgueil, la morgue innée; chez tel autre la prédominance de la faculté digestive, le pesant narcotisme, préservent le jeune homme pour quelque temps, lui donnent au moins un masque de sagesse. Ici, rien de cela. La supériorité nerveuse de notre race est son danger aussi. Elle l'expose tout d'abord, et chez beaucoup la flamme allumée à peine s'éteint tout à coup sans retour. Plusieurs à quinze ans, à vingt ans, sont finis qui en vivront soixante encore, faibles et médiocres, incapables de grands résultats.

Remarquons, en passant, qu'il s'agit aujourd'hui de mieux déterminer l'éducation propre à chaque nation, à chaque race. Énormes sont les différences. Nos maîtres, les grands éducateurs, ne s'en occupaient pas encore. Rousseau veut élever l'homme, en général, et croit qu'il est partout le même. Pestalozzi enseigne aux Français d'Yverdon comme il a enseigné aux Allemands de Berne. Frœbel ne nous dit pas les modifications que voudrait son système, si au lieu d'élever ses petits Allemands si dociles, il formait nos enfants vifs, impétueux, du Midi.

Le capital problème ici, c'est de savoir comment on sauve la race, cet élément nerveux, cette fine flamme qui, quand elle est gardée, met au-dessus de tout—savoir comment l'enfant, qui tout d'abord est homme, sera gardé jusqu'à vingt ans et plus.

Il n'y a pas à badiner avec le jeune Français, ni croire, comme sa bonne femme de mère, que son vieux catéchisme, qu'un peu de pratique religieuse qu'il a suivie peut-être pour elle en grommelant, va le garder ici du bal Mabile. Songez-y bien. Il tournera très mal, si on ne lui fait une passion.

Au lieu de le laisser traîner sur des éléments insipides, des manuels arides et ennuyeux, il faut le jeter à la mer, dans la grande mer de science, lui mettre en main des réalités fortes. Celui qui met dans l'eau le pied droit, puis le gauche, trouve l'eau froide, s'en va, ne sait jamais nager. Il faut le mettre à l'eau la tête la première.

Voici ce que m'a conté un illustre physiologiste, M. Serres: «Lorsque je vins de Montpellier ici, mon frère, qui était médecin, me donna un scalpel, et me dit: «Point de livres. Tu vas aller tout droit à tel amphithéâtre, et là avec les autres, tu te mettras à disséquer. Tu tailleras d'abord de travers, et puis mieux. La difficulté et l'obstacle, l'effort fera la passion.» Voilà ce qui s'appelle se jeter en pleine eau.

Un sauvage, Savart, en fit autant. Sans ressources, en 1816, il vint à Paris enseigner la physique qu'il ne savait pas. Il lui fallut chercher, trouver, créer. Et un matin il trouva l'Acoustique.

Les Peaux-Rouges pour dresser l'enfant font des chasses de cinquante lieues. Mais mille lieues ne sont rien dans la grande chasse à la Nature, l'infinie poursuite des sciences. Cette chasse, autant que l'amour, donne toutes les alternatives, toutes les phases de la passion. Subite intuition, ravissement de l'objet nouveau, ses résistances et ses fuites, inquiétudes, variations, le cœur au ciel ou à l'abîme, des réveils, des retours de joie et de fureur, la proie saisie, manquée, reprise... la curée de la découverte, la joie d'avoir trouvé, et le cri Eurêka!

La grande Isis est si charmante que, si elle a la bonté de déranger son voile, de se laisser voir tant soit peu, on entre en un désir, une curiosité sans bornes qui ne vous laisse plus respirer. Certes, il faut de l'amour, et beaucoup d'amour au jeune homme. Mais quand il a goûté de celui-là, pénétré au mystère de la Dame éternelle, les menus plaisirs lui sont peu.

Sa mère est effrayée de le voir entouré du bizarre appareil de toutes les sciences et surtout (quelle horreur!) d'ossements... Hélas! il est perdu! comme le voilà matérialiste!... Mais c'est tout le contraire. Laissons les mots, cherchons les choses. Moi, je vois que l'esprit de vie en lui abonde, surabonde, tellement que tout autour de lui est vivifié, animé. Ces os ne sont pas des os; ils se mettent à parler. Cet herbier desséché pour lui est tout en fleur, et les simples y reprennent tous les parfums des Alpes. Si la pierre, si l'inorganique, si la mort, réchauffée de sa jeunesse ardente, se met à vivre et à penser, admirez avec joie, laissez vos distinguo, vos scolastiques, et taisez-vous.

Le matérialisme est un âge et de l'individu, et de l'esprit humain. Ces noms si vagues et si peu définis, la matière et l'esprit, alternent dans l'histoire des sciences, et nous donnent mille fausses lueurs. Laissez les philosophes y blêmir. Pour la vie, pour l'histoire où j'ai vécu passablement, j'y vois à chaque instant les choses retournées à l'envers, des matérialistes héroïques qui donnent leur vie pour une idée, et des spiritualistes qui vont prier Dieu chez Fanchon.

Il est fort secondaire que l'émancipateur immense, Diderot, se soit cru et nommé souvent matérialiste, s'il a pu mettre en tout, de sa brûlante vie, un souffle, une âme nouvelle. Je m'inquiète bien peu si cette flamme ailée, si légère, qu'on nomme Voltaire, qui spiritualisa tout le siècle, parfois doute de l'âme en la prouvant sans cesse, et dégageant en tous le sens vif de la liberté. C'est tout le mouvement et le processus de ce siècle, son plus haut résultat, de dire: la liberté est l'homme; l'homme est la liberté morale, et rien de plus. Toutes les libertés (au fond il n'en est qu'une) jaillirent de là par la Révolution, et constituèrent pour l'avenir le solide édifice du Droit et de la Loi. Matériel ou non, mais anti-fataliste, ce siècle nous laissa la plus grande œuvre de l'esprit.

Quoi de plus singulier, disons-le, de plus ridicule, que le désaccord, le duel des deux enseignements, des deux Écoles de Droit et de Médecine.

Allez en haut, devant le Panthéon. Entrez dans la première École. L'État y enseigne la loi, donc cette faculté qui peut obéir à la loi, liberté morale. Sans elle point de droit, point de responsabilité.

Allez en bas, à l'autre École. L'État enseigne justement le contraire. La mécanique humaine sert les fils, les ressorts de la fatalité. Ce moi, que je sentais comme un fait positif qui seul me met à même de connaître et juger tout le positif extérieur, ce moi est une illusion. Liberté, Loi ou Droit, vains mots. Donc défendre la Loi, la Liberté? sottise. Révolution? sottise. Plus de pénalité. Donc, respect au tyran. Telle est du fatalisme la conséquence rigoureuse.

Voilà les deux Écoles. Absurde discordance. Mais voici en pratique ce qui est plus absurde encore. C'est que la haute école, fondée toute sur la liberté, fournit encore en quantité des avocats sceptiques qui ne s'en soucient guère, vont plaider pour ou contre, et quantité de faibles et serviles fonctionnaires. Et l'école d'en bas, qui ne prêche que fatalité, quand le soir au café elle parle des affaires publiques, oublie entièrement son dogme fataliste, parle étourdiment d'être libre.

Fort noble inconséquence du futur médecin à vingt ans. Mais à vingt-six ou trente, il devient conséquent, très bon fataliste en pratique. Il respecte, il honore le fait uniquement, s'aplatit pour avoir une petite place, s'ouvrir un certain monde, certaine clientèle, devenir, s'il le peut, médecin d'un couvent. Sa mère l'admire alors, devient fière d'un si bon sujet.

Il est insensé, ridicule, funeste, que les deux Écoles s'ignorent à ce point l'une l'autre, que l'école d'en haut ignore le Fait et le réel vivant, que l'école d'en bas n'ait aucune notion du Droit.

Les deux étudiants semblent en vérité deux sauvages, l'un et l'autre abrutis de spécialité. Il y a ici une lacune énorme que je marquais ailleurs, l'absence d'une étude commune d'où divergent les deux Écoles.

Il y a certainement un intermédiaire à créer où elles trouvent leur concordance. Un cours doit exister où tous apprennent ce qui leur est commun, où le médecin voie ce qu'il doit connaître du droit, où le légiste voie ce qu'il doit apprendre du fait.

Je dis seulement voie. Il ne s'agit pas d'étude approfondie, mais de prévoir ce qui deviendra nécessaire, de connaître les voies et moyens par lesquels on pourra approfondir plus tard.

Le mot d'Auguste Comte, sociologie, me plaît assez pour ce cours intermédiaire. Je voudrais que,—donnant d'abord l'indispensable de la loi sociale, le droit et le devoir,—il enseignât aussi à chercher, à sonder le réel de la vie.

Partir d'en bas, montrer aux étudiants ce qui est nécessaire à l'un et à l'autre. L'économie, surtout domestique, individuelle, la vie et le ménage, alimentation, local, vêtement, etc. Avec une telle vie concordent telles mœurs nationales. Desquelles mœurs résultent telles lois.

C'est là que l'étudiant de la Nature apprendra comme il fait et prépare le monde de la Loi. C'est là que le jeune légiste sentira que son code, ce livre qui semble si froid, est une concentration de vie.

On leur montre à l'un et à l'autre (par quelque longue chaîne sur un point important, suivi du fond des âges en ses variations), comment le temps, les mœurs, la vie, font et défont la loi, font, défont (même ce qui bien moins semble changeant) la médecine.

J'ai vu en soixante ans trois Frances de tempéraments différents, et partant trois médecines.

L'histoire de l'alimentation, si nécessaire au médecin, existe dans les lois, et c'est par le légiste qu'il devrait la connaître. Les Acta de Rymer, en me parlant sans cesse du commerce des laines et des cuirs, dès le commencement du quatorzième siècle, m'ont dit l'alimentation de l'Anglais.

L'aliment nous révèle en partie ce que sont les maladies régnantes. De là de curieux problèmes, où l'économie politique, le droit, la médecine, sont également intéressés. Criminalistes et médecins, tous doivent sérieusement peser ce qui sort de nos mœurs et du nouveau régime (viande, alcool et narcotisme).

Une question énorme aujourd'hui qui s'élève de même entre les deux études, et des lois, et de la Nature, c'est celle de l'émigration. Dans l'étouffement de notre Europe, il faut bien regarder dehors, non pour faire, comme jadis, des razzias et revenir, mais pour créer de solides établissements. L'homme peut-il vivre partout? est-il vraiment le maître de ce globe? voilà le haut problème. Dans un très important article (Dict. de Médecine), le docteur Bertillon répond négativement, ce qui d'un coup supprimerait toutes conquêtes et guerres lointaines.

Où peut-on émigrer avec chance de vivre et réussir? Quelles mœurs, quelle hygiène, quelles lois, conviennent aux colonies? c'est une science nouvelle dont l'une et l'autre école doivent s'informer également.