CHAPITRE IV
École d'Agriculture.
Le grand agriculteur de Provence, M. Riondet, un regrettable ami que j'ai perdu naguère, ne désirait pas moins qu'une Université d'agriculture et tout un système d'écoles. Son esprit encyclopédique, frappé de la solidarité croissante des sciences et des arts, voulait que l'on fît à Paris une École centrale agricole, d'où rayonnerait la lumière. Elle créerait des professeurs qui, dans chaque département, au milieu d'une ferme modèle, formeraient à leur tour des maîtres pour tous les arrondissements.
Mon confrère, l'éminent historien des classes rurales, fin et profond penseur, M. Doniol, qui a pu étudier ces questions et en Auvergne et en Provence, insiste pour que la réforme, modestement commencée par en bas dans les notions d'agriculture que donnerait le maître d'école, soit seulement couronnée en haut par une section agricole ajoutée à l'École normale, et une à l'École centrale industrielle.
M. Duruy, manquant d'argent, avait eu l'idée (peu goûtée, du moins économique) de faire faire quelques cours au Jardin des Plantes. Ont-ils eu quelques résultats?
L'agriculture précède tout. C'est le fonds de la France. Et c'est par là qu'il faudrait commencer. L'industrie vient après. Fonds mobile et changeant. J'ai vu toute ma vie ses naufrages. Je vois toute la Seine-Inférieure couverte de ruines récentes. Je vois, du même coup, à l'est, au nord, cent forges ruinées. Roubaix, un moment soulevé, exagère le travail et tombe. Que d'aventures dans l'industrie! Tantôt ses propres fautes, tantôt l'encombrement la frappent, et tantôt telle fatalité du dehors qu'on ne peut prévoir.
Maintenant que penser des carrières dites libérales, qu'on encombre indéfiniment?
Assez de médecins, assez de procureurs. Trop, bien trop de fonctionnaires. Plus de soldats surtout, et plus d'écoles de soldats.
Fermons, je vous en prie, celle des destructeurs. Ouvrons, je vous en prie, celle des créateurs, des enfants de l'agriculture.
J'honore l'École de Médecine, mais si l'agriculture fait des hommes si bien portants, qu'il ne faille plus de médecins?
J'honore l'École de Droit. Seulement elle m'effraye. Lorsque j'en vois sortir tant de jeunes notaires, d'imberbes avocats, de petits avoués, qu'il faudra bien nourrir, je me dis: «Oh! que de procès!»
Un seul procès est bon, une seule guerre, un seul combat, c'est l'aimable combat de l'homme et de la terre, la guerre qu'il fait à sa grande femelle, féconde, adorée, la Nature, qui se défend, résiste, afin d'être vaincue.
Mater! Terra mater!... Ah! que n'a-t-elle pas dans son sein! et quelle force de vie pour nous faire et se faire sans cesse malgré nous, et en dépit de nos sottises!
Dès qu'il y a mariage entre elle et nous, tout fleurit, tout se peuple. Ce n'est qu'arbres et fleurs, moissons, hommes.
Voyez-moi cette Perse antique, ses cent mille canaux souterrains qu'indiquent Hérodote et Malcolm. Elle peut, un matin, envoyer à l'ouest une armée de deux millions d'hommes. Voyez cette Italie qui, devant Hannibal, fait surgir de la terre un million de soldats.
Mais les peuples du Livre (Coran, Bible, Évangile) sont venus: juifs, musulmans, chrétiens. La Perse est un désert, l'Italie se dépeuple ou vit de blé d'Afrique. Et tous les bords de la Méditerranée sont chauves.
On sue à voir ici, en France, combien de fois la terre, et combien de fois l'homme ont baissé, se sont relevés. Je l'ai dit dans le Peuple. Les moments où le paysan acquiert la terre, sont marqués d'un élan étonnant de fécondité. Vers 1500, après Louis XI, dans les ruineuses guerres d'Italie, tout devrait s'épuiser. Mais les nobles qui partent, vendent à tout prix la terre au paysan. Tout refleurit. C'est le règne du bon Louis XII. De même après les affreuses guerres de religion, nobles et bourgeois vendent; le paysan achète, et la terre en vingt ans a doublé de valeur. C'est le temps du bon Henri IV. Mais avant 1700, Boisguilbert déplore l'horrible succion fiscale du grand règne qui força le paysan de vendre. «Il a pourtant encore fréquemment un petit jardin», dit l'abbé de Saint-Pierre (1738). En 1783, l'Anglais Arthur Young s'étonne de voir ici la terre si divisée. Le mouvement ne s'arrête pas. L'effort de la Restauration pour reconstruire la grande propriété n'y a rien fait. Le paysan achète à tout prix, et il a raison. Car la terre, c'est la liberté. Quelle distance du journalier si dépendant au plus petit propriétaire! Cette terre, c'est la dignité, c'est la moralité, l'honneur.
Le vrai grand théâtre agricole, à l'ouest du vieux monde, me semble être ce pays-ci. C'est ici que la terre donne en toutes variétés sa plus fine énergie européenne, le vin (celle de l'Asie est le café). La terre de France a seule (et non pas l'Italie) la vraie forme organique, géminée, à double climat: climats océanique, méditerranéen. Le problème agricole est ici au complet, d'une complexité exigeante, qui oblige l'agriculture d'être une science. Aux grandes plaines du Nord, l'étude des engrais, la mécanique des outils suffisent; ce n'est que l'abc. Mais plus on va vers le Midi, l'énorme question des eaux s'élève, leur sage direction, leur répartition équitable, l'industrieuse irrigation; d'autre part, la question dominante des expositions qui, à chaque instant, changent tout, demandent non seulement le savoir, mais le tact, la divination, l'art supérieur et parfois le génie.
«Élargissez Dieu!» Diderot, qui dit ce mot sublime, en savait-il la profondeur, les sens divers, admirables et féconds?
Cela veut dire: Assez de temples. La Voie lactée pour temple, l'infini de Newton. Cela veut dire: Assez de dogmes. Dieu étouffe dans ces petites prisons!
Mais cela signifie surtout: Émancipons la vie divine. Elle est dans l'énergie humaine; elle y fermente; elle a hâte de s'épancher en œuvres vives. Elle est dans la Nature, y bouillonne, voudrait se verser en torrents.
Ne voyez-vous pas que la terre a envie de produire, et de vous enrichir, de donner des sources et des fruits, de créer des races nouvelles, plus saines et plus durables, de créer sans mesure des peuples et des moissons?
Soyons intelligents. Fermons un peu les livres. Rouvrons le grand livre de vie. Travaillons! Habit bas! Délivrons cet esprit fécond qui veut sortir, ouvrons-lui les barrières. Écartons les obstacles, les entraves. Élargissons Dieu!
Voici ce que j'ai vu récemment en Provence.
Un fort mauvais terrain se trouvait près d'Hyères, misérablement sec, rocailleux, qui jamais n'avait rien donné que lentisques et autres rudes plantes sauvages de végétation africaine. Point d'eau. Et tout au plein midi, rôti dès le printemps. Tout cela ne fait rien. Un habile homme voit ce que demande cette terre. Il l'achète et il la travaille, l'épierre, la brise, et la rebrise. Il lui donne ce qu'elle veut, la vigne. Que va-t-il arriver? «Elle sera brûlée, cette vigne. La culture même y aide. Les schistes durs, polis et qui semblent vernis, plus on les brise et les émiette, concentrent à chaque pied des foyers rayonnants d'innombrables petits miroirs qui tous lui lancent du soleil. Oui, sans faute sa vigne mourra.»
Tel est le mot du paysan. Et elle ne meurt pas pourtant; il y a quelque chose là-dessous. Le matin on observe; spectacle surprenant, tout est mouillé chez lui; autour tout est aride. Il pleut chez lui et pas ailleurs. C'est la toison de Gédéon qui, dans la Bible, a seule les eaux du ciel, et à côté la terre est altérée.
L'habile homme, M. Riondet, de superbe figure, une vraie tête d'ancien empereur[118], inquiète et rêveuse, et chargée de pensées, semblait un homme de mystère. Il avait particulièrement le don de trouver l'eau partout. Il la sentait, l'entendait sourdre, là où nous ne voyions qu'aridité. Lui-même fort discret, se communiquant peu, si ce n'est par des actes, il me faisait l'effet d'une source profonde, génie de la contrée, qui la sert en dessous.
Qu'avait-il vu ici? le secret de la vie pour tous ces climats africains. C'est que la nuit répare le jour. Elle verse de telles rosées que celui qui y reste, est mouillé jusqu'aux os. Pourquoi la terre n'en profite-t-elle pas? Elle est durcie par la chaleur du jour? Que faire? La briser constamment. L'émietter, c'est l'ouvrir. Et voilà ce qu'elle demandait, cette pauvre terre. Elle halète, elle a soif, et personne ne la laisse boire.
Le paysan n'a garde de labourer entre les vignes. Il occupe les lignes intermédiaires par un méchant blé qui se brûle, ne donne rien. Comment lui faire entendre qu'il faut sacrifier tant de terrain? le laisser libre au soc qui, le jour, ouvre et prépare le sol à la rosée du soir? Non, la terre crie en vain, on la laisse à son aridité. La rosée tombe en vain; trouvant ce sol de fer, elle remonte et se vaporise. Elles ne peuvent s'entendre, se marier. Et c'est un divorce éternel.
Ici l'art est bienfait. En servant la Nature, il est plus nature qu'elle-même. Elle verdoie et le remercie.
Profonde est l'amitié entre la vigne et l'homme. Elle ne sait que faire pour le remercier et le récompenser. Elle s'épanouit, déborde en fruits superbes, en grappes d'or, qu'on paye au poids de l'or.
Bref, le petit terrain qui coûta six mille francs à mon agriculteur, chaque année en donne six mille.