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Le Peuple / Nos FilsCHAPITRE II La mère.—Le paradis maternel.—L'enfant naît créateur.

Le Peuple / Nos Fils
Chapitre 34 / 58

CHAPITRE II
La mère.—Le paradis maternel.—L'enfant naît créateur.

Qu'il faut de temps pour voir les choses les plus simples que la nature même indiquait! Hier à peine enfin on a fait cette découverte: «La mère doit élever l'enfant.»

Le Moyen-âge, qui regarde la femme comme l'origine du péché et de l'universelle damnation, est loin de confier l'homme à celle qui l'a perdu. Pour mieux nier son droit sur l'enfant, les Pères, les docteurs dans leur scolastique ignorante, supposent que le père seul engendre sans qu'elle y soit pour rien. Ils la font inerte et passive. Ils la nomment, du nom qui l'avilit le plus, le vase de faiblesse (vas infirmius). Ils appellent la mère (impies! leur mère!) immonde, lui reprochent leur naissance comme un péché. L'enfant qu'elle alimente presque un an de son sang et deux ans de son lait, ne la regarde point. Aussitôt qu'on le peut, la faible créature, si fragile, est remise aux mains rudes des hommes. Barbares et grotesques nourrices! c'est à eux de bercer l'enfant.

On voit là que l'absurde a sa fécondité. Du dogme injuste et faux, et de la dure légende, descend logiquement cette pratique, impie, insultante à la femme et meurtrière pour l'homme. Car sans la mère l'enfant ne vivra pas.

Détournons nos regards du funeste passé! Écoutons bien plutôt celle qui est un présent éternel, qui ne varie pas, la Nature.

Qui crée l'enfant? la mère.

Tous les hommes éminents de ce temps-ci que j'ai connus, étaient entièrement, sans réserve, les fils de leurs mères.

Il en doit être ainsi. Dans cette œuvre commune, le père mit un instant, un éclair de plaisir. La mère y met neuf mois de souffrances et d'amour, de vives joies mêlées de douleurs, pendant deux ans son lait, ses veilles et ses fatigues,—enfin y met toute sa vie.

Sont-ils un être ou deux? On pourrait en douter. Elle le fait, refait d'elle-même (dans la transformation rapide qui nous renouvelle sans cesse), et elle est bien des fois sa mère. Il est, de fond en comble, constitué de sa substance. En elle, il a sa vraie nature, son état le plus doux de béatitude profonde, de paradis. C'est bien là qu'il est Dieu.

La crise la plus dure de sa vie sera d'en sortir, de tomber dans le froid, l'impitoyable monde. Son instinct naturel serait d'y revenir, de retourner à l'unité. Mais ici la nature s'oppose à la nature. Arraché de son sein, détaché par le fer, il lui faut s'en aller. Dure et cruelle séparation!

Cependant on peut dire que, tant qu'il fut en elle, ne s'en distinguant pas, il put à peine aimer. Il faut être deux pour s'unir, pour tendre l'un vers l'autre. Et l'amour c'est un paradis par delà le paradis même.

D'elle à lui, le sang circulait. Mais ni elle ni lui n'avaient encore l'ineffable émotion que donne l'allaitement. Impression si forte, si puissante sur le nourrisson que pour toute la vie elle lui reste. Tel il est dans les bras de la femme et à sa mamelle, tel il sera, gai et serein; ou (s'il en est privé) farouche, d'humeur âpre, irritable, regrettant quelque chose qu'il ne sait plus lui-même. Et quoi? Cette heure adorable et bénie.

Bakewell, l'habile éleveur, qui montra comme on crée des races, laissait à ses jeunes taureaux dans une heureuse plénitude tout le temps de l'allaitement. Un an entier ils possédaient leur mère. Ils ne l'oubliaient pas. Ils restaient pour leur père Bakewell doux et reconnaissants. Ils lui léchaient les mains.

De grands médecins allemands assurent qu'un nourrisson humain qui n'a pas ce bonheur, que l'on nourrit au biberon, en reste pour la vie sérieux, ne rit presque jamais.

Le sourire maternel pendant l'allaitement, le sourire de l'enfant, échangés, dit Frœbel, c'est la grande communion qui prépare toute religion, toute société humaine.

Ce qui montre à quel point mère et enfant sont un, c'est qu'ils s'entendent sans langage[115]. Ils furent le même corps pendant neuf mois, et même après ils n'ont que faire de signes, ayant une correspondance intérieure dans l'identité magnétique. Lui voyant faire cela, sans savoir pourquoi ni comment, il essaye de le faire aussi.

Par elle, il est. Et sans elle il n'est pas. Lorsque je visitai le funèbre hospice des Enfants trouvés, on me conta que ceux qu'on apporte un peu tard sont impossibles à consoler, pleurent toujours et sans fin, et meurent à force de pleurer.

La mère lui fut son nid, et son monde complet où il ne put rien souhaiter. Elle fait de son mieux, même après, pour être encore son nid. Éveillé elle le tient entre ses mamelles, et dans son giron, endormi. Mais s'il tombait! il faut encore se séparer, lui donner un berceau. Au moins, rien ne lui est plus cher (dit Frœbel, grand observateur) que de le lever, le coucher, s'unir à l'élan du réveil, bénir et assoupir l'entrée dans le repos.

Il remarque très bien encore que pour lui la parole est un être, c'est sa mère parlante. Et les autres objets? il leur parle; ils se taisent. S'il les touche, ils résistent, lui révèlent le monde, et l'opposition du non-moi. Le voilà découvert ce monde, qui fera ou rire ou pleurer! Il attire toutefois. De là le mouvement.

Il n'a pas grande force. Sa mère le meut d'abord, d'un doux mouvement cadencé. Mais qu'il remue lui-même, c'est son plus cher désir. Certains objets l'attirent ou l'occupent agréablement. «Mettez sur le berceau une petite cage, un oiseau», dit Frœbel. Moi, je n'aime pas trop qu'on lui montre ce prisonnier. Je préfère la boule brillante que les Lapons suspendent au-dessus de sa tête, qui va, vient. Lui, il tâche, ne tarde pas de la saisir.

Tout ce qu'il voit, il veut le prendre. Il le palpe, il le goûte, veut se l'approprier par tous les sens. Légitime égoïsme, instinct tout naturel, excellent, de concentration. Il est tout simple qu'une créature si faible cherche tous les moyens de s'enrichir, de s'augmenter.

Notons là l'insigne bêtise de nos théologiens. Si l'enfant a bon appétit, s'il tette bien: «Péché! voilà le premier homme! voilà Adam! voilà la chute! La gourmandise nous perdit!» Eh! malheureux, vous ne voyez donc pas que toute la nature est gourmande, que la plante est avide et des sucs de la terre et des rosées du ciel? Condamnez-la donc, imbéciles!

Enfant, ton plus sacré devoir est de bien boire ton lait et de manger beaucoup, d'absorber, si tu peux, tous les fruits de l'arbre de vie. Un univers commence. Le paradis revient. Dieu, en vous y mettant, ta mère et toi, vous recommande expressément de manger des deux fruits, la vie et la science, autant que vous pourrez. Et, à ce prix, il vous bénit.

Quelle joie de voir en ce jardin cette jeune Ève et son petit Adam! Vivre en un jardin, dans l'air pur, en communion avec le ciel, avec la bonne terre, notre mère, c'est la vraie vie humaine. L'homme naît arbre en plusieurs légendes. Dans la Perse, l'esprit, la vie, l'âme, c'est l'arbre sacré. Le grand éducateur de notre siècle, Frœbel, était un forestier. «Les arbres, disait-il, ont été mes docteurs.»

Ce petit paradis ne craint pas le serpent. L'enfant garde la mère plus qu'il n'en est gardé. Nul danger du dehors. Un tel amour si fort, si profond, si complet emplit tout, comble l'âme. Il n'a à craindre que lui-même.

L'état divin n'a-t-il pas ses périls? La mère, si elle suit sa tendance, fondra dans les molles tendresses, dans l'excès de l'adoration. Et lui, de son côté, qui n'a pas un atome qui ne soit d'elle, il a son but en elle, gravite incessamment vers elle. Les objets extérieurs le repoussent et résistent. Mais elle, elle est si douce! Il se rejette à elle d'autant plus, dans ses tendres embrassements, à ses genoux, à sa bouche, à son sein. Elle est son Ève, une Ève toute séduite et gagnée d'avance, qui lui dit d'être sage, et qui l'est moins que lui.

Elle est et sa nature et son surnaturel. Nous oublions trop ce qu'il fut, tout rêve, toute imagination. Pour lui tout est miracle, enfantine poésie. Puissance énorme et énormément forte par la faiblesse même des autres qui ne sont pas encore. Eh bien! c'est la mère seule qui l'occupe, cette puissance. Que doit-il éprouver quand, de son petit lit, il regarde, la suit de l'œil, et voit aller, venir, pour lui, toujours pour lui, cette adorable fée? Que son petit cœur est plein d'elle! dans quel enchantement étrange! Si jamais sur la terre il y eut religion, c'est bien ici, et à un tel degré que rien, rien de pareil ne reviendra jamais.

Elle ne peut pas s'en défendre. Ce n'est pas sa faute. Elle est Dieu. N'en rougis pas, ma chère, et ne t'humilie pas. Il faut bien qu'il en soit ainsi. C'est énorme, excessif. Mais que faire? c'est notre salut. Nous commençons par là, par une idolâtrie, un profond fétichisme de la femme. Et par elle nous atteignons le monde.

Le sublime de la situation serait qu'elle tâchât d'être moins Dieu, que l'amour limitât l'amour, que la mère de bonne grâce acceptât sa rivale, l'autre mère, la Nature. Mais quel pénible effort! combien il lui est dur de ne plus être sa seule nourrice, son unique aliment, que la terre, que les arbres, les fruits, se mettent à l'allaiter!... Oh! là, elle est jalouse, et pleure.

Elle espérait toujours être son camarade. Et pour gagner cela, que n'eût-elle pas fait! Elle cédait en tout, voulait être gentille, et plus enfant que lui. Mais voici qu'un matin (elle est bien étonnée), certain esprit le pousse; seul, sérieux, muet, ou bien parlant à demi voix, il s'en va, il commence dans quelque coin une œuvre à lui, veut arranger je ne sais quoi. Il prend du sable ou de la terre, et procède précisément comme tout peuple sauvage ou barbare: il entasse, il construit sa petite montagne, son tumulus. Mais on l'a découvert. «Oh! le petit vilain!» Vrai crime. Il a voulu être homme.

S'il y avait quelques petites pierres qu'on pût dresser, il eût fait davantage, un cairn, ou un dolmen, comme firent les Gaulois, ses aïeux. L'architecture celtique, pélasgique, lui est naturelle, une pierre bien posée sur deux autres, selon son tour d'esprit, c'est sa maison à lui, ou sa petite table. Il y met deux cerises. Il invite sa sœur. Il pratique l'hospitalité.

L'instinct du castor est dans l'homme; s'il peut, il creuse une rigole, y met de l'eau, il l'y fait circuler, il fait un barrage, une digue. Ce génie d'hydraulique étonne et indigne la mère. On ne pourra jamais l'avoir net, que deviendrons-nous?

Voici qui est bien pis, s'il est un peu plus grand, si sa main s'affermit, dans l'épaisse poussière il se trace un bonhomme (pas reconnaissable, n'importe). S'il est sûr d'être seul, il mouillera du sable, pétrira de la terre, bâclera quelque chose d'informe, et se dira: «C'est un chien, un mouton.»

De manière ou d'autre, il échappe. Il veut être et agir. Très difficilement on le tient dans le doux état de momie, convenable et décent, l'état d'innocence imbécile qui ne ferait que jaser, répéter.

Il faut en prendre son parti. S'il naît ouvrier ou maçon, qu'y faire? habillons-le pour cela, ou bien mettons-lui sous la main des matériaux simples, commodes, qui ne soient pas fugaces comme le sable et qui lui donnent la satisfaction de contempler ses résultats. Avec quelques petits carrés de bois, en forme de briques, il peut bâtir, édifier, faire des maisons, des ponts, des meubles, etc. J'ai sous les yeux un nourrisson qui a à peine dix-huit mois, et qui, dès qu'il a pu dresser deux des petits morceaux de bois, saisi de bonheur, joint les mains, admire, visiblement se dit en créateur: «Cela est bien.» Un autre, de deux ans et demi, plus fort dans cette architecture, appelle sa sœur à témoigner de son talent; il dit: «C'est petit qui l'a fait!»

Gardez-vous de l'aider. N'allez pas, faible mère, ramener cet artiste, cet Adam travailleur, au paradis, dont, grâce à Dieu, il sort. Respectez-le. Regardez ses instincts. Ne les étouffez pas, en croyant les servir.

L'harmonie de la forme, des formes élémentaires régulières (celle des cristaux), lui est infiniment sensible. L'homme naît géomètre, sent fort bien la beauté de ces formes très simples, la sphère, le rond, l'ovale, etc., que notre sens blasé admire moins aujourd'hui.

L'autre harmonie, le rythme, lui est également naturelle. Tout d'abord il le sent, le suit.

C'est dans le jardinage surtout que l'aide de sa mère lui redevient utile. Artiste et créateur, il est impatient, voudrait d'un Fiat faire un monde. Il va incessamment regarder, déterrer le petit germe mis en terre. Elle qui, avec lui, fut si douce, si patiente, elle lui enseignera la patience, l'art réel de créer, celui de ménager, de couver tendrement ce qu'on veut faire croître et qu'on aime.