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Le Peuple / Nos FilsCHAPITRE PREMIER L'amitié.

Le Peuple / Nos Fils
Chapitre 19 / 58

CHAPITRE PREMIER
L'amitié.

C'est une grande gloire pour nos vieilles communes de France, d'avoir trouvé les premières le vrai nom de la patrie. Dans leur simplicité pleine de sens et de profondeur, elles l'appelaient l'Amitié[83].

La patrie c'est bien en effet la grande amitié qui contient toutes les autres. J'aime la France, parce qu'elle est la France, et aussi parce que c'est le pays de ceux que j'aime et que j'ai aimés.

La patrie, la grande amitié, où sont tous nos attachements, nous est d'abord révélée par eux; puis à son tour, elle les généralise, les étend, les ennoblit. L'ami devient tout un peuple. Nos amitiés individuelles sont comme des premiers degrés de cette grande initiation, des stations par où l'âme passe, et peu à peu monte, pour se connaître et s'aimer dans cette âme meilleure, plus désintéressée, plus haute, qu'on appelle la Patrie.

Je dis désintéressée, parce que là où elle est forte, elle fait que nous nous aimons, malgré l'opposition des intérêts, la différence des conditions, malgré l'inégalité. Pauvres, riches, grands et petits, elle nous enlève tous au-dessus de toutes nos misères d'envie. C'est vraiment la grande amitié, parce qu'elle rend héroïque. Ceux qui se sont liés en elle, sont solidement liés; leur attachement durera tout autant que la Patrie. Que dis-je? Elle n'est nulle part plus indestructible que dans leurs âmes immortelles. Elle finirait dans le monde et dans l'histoire, elle s'abîmerait au sein du globe, qu'elle survivrait comme Amitié.

Il semble, à entendre nos philosophes, que l'homme est un être tellement insociable, qu'à grand'peine, par tous les efforts de l'art et de la méditation, pourront-ils inventer la machine ingénieuse qui rapprocherait l'homme de l'homme. Et moi, pour peu que j'observe, à sa naissance même, je le vois déjà sociable. Avant d'avoir les yeux ouverts, il aime la société; il pleure, dès qu'il est laissé seul... Comment s'en étonnerait-on? au jour qu'on dit le premier, il quitte une société déjà ancienne, et si douce! Il a commencé par elle; vieux de neuf mois, il lui faut divorcer, entrer dans la solitude, chercher à tâtons s'il pourra retrouver une ombre de la chère union qu'il avait, qu'il a perdue.

Il aime sa nourrice et sa mère, et les distingue peu de lui-même... Mais quel est son ravissement, quand il voit pour la première fois un autre, un enfant de son âge, qui est lui, qui n'est pas lui! À peine retrouvera-t-il quelque chose de ce moment dans les plus vives joies de l'amour. La famille, la nourrice, la mère même pour quelque temps, tout cède devant le camarade, il a fait tout oublier.

C'est là qu'il faut voir combien l'inégalité, cette pierre d'achoppement des politiques, embarrasse peu la nature. Elle s'amuse au contraire, dans tous les rapports du cœur, à se jouer des différences, des inégalités, qui sembleraient devoir créer à l'union d'insurmontables obstacles. La femme, par exemple, aime l'homme, justement parce qu'il est plus fort. L'enfant aime son ami, souvent parce qu'il est supérieur. L'inégalité leur plaît comme occasion de dévouement, comme émulation, comme espoir d'égalité. Le vœu le plus cher de l'amour, c'est de se faire un égal; sa crainte, c'est de rester supérieur, de garder un avantage que l'autre n'ait pas.

C'est le caractère singulier des belles amitiés d'enfance, que l'inégalité y sert puissamment. Il faut qu'elle y soit, pour qu'il y ait aspiration, échange et mutualité. Regardez ces enfants, ce qui leur rend ces amitiés charmantes, c'est, dans l'analogie de caractère et d'habitude, l'inégalité d'esprit et de culture; le faible suit le fort, sans servilité, sans envie; il l'écoute avec ravissement, il suit avec bonheur l'attrait de l'initiation.

L'amitié, quoi qu'on dise, est, bien plus que l'amour, un moyen de progrès. L'amour est, comme elle, une initiation sans doute, mais il ne peut créer d'émulation entre ceux qu'il unit; les amants diffèrent de sexe et de nature; le moins avancé des deux ne peut beaucoup changer, pour ressembler à l'autre; l'effort d'assimilation mutuelle s'arrête de bonne heure.

L'esprit de rivalité qui s'éveille si vite entre les petites filles, commence tard chez les garçons. Il faut l'école, le collège, tous les efforts du maître, pour éveiller ces tristes passions. L'homme, sous ce rapport, naît généreux, héroïque. Il faut lui apprendre l'envie; il ne la sait pas de lui-même.

Ah! qu'il a bien raison, et qu'il y gagne! L'amour ne compte pas, il ne sait mesurer. Il ne s'attache point à calculer une égalité mathématique et rigoureuse que l'on n'atteint jamais. Il aime bien mieux la dépasser. Il crée, le plus souvent, contre l'inégalité de la nature, une inégalité en sens inverse. Entre l'homme et la femme, par exemple, il fait que le plus fort veut être serviteur du plus faible. Dans le progrès de la famille, quand l'enfant naît, le privilège descend à ce nouveau venu. L'inégalité de la nature favorisait le fort qui est le père; l'inégalité qu'y substitue l'amour, favorise le faible, le plus faible, et le fait le premier.

Voilà la beauté de la famille naturelle. Et la beauté de la famille artificielle, c'est de favoriser le fils élu, fils de la volonté, plus cher que ceux de la nature. L'idéal de la Cité qu'elle doit poursuivre, c'est l'adoption des faibles par les forts, l'inégalité au profit des moindres.

Aristote dit très bien contre Platon: «La Cité se fait non d'hommes semblables, mais d'hommes différents.» À quoi j'ajoute: «Différents, mais harmonisés par l'amour, rendus de plus en plus semblables.» La démocratie, c'est l'amour dans la Cité, et l'initiation.

L'initiation du patronage, romain ou féodal, était chose artificielle et née des circonstances[84]. C'est aux invariables et naturels rapports de l'homme qu'il nous faut revenir.

Ces rapports, quels sont-ils?... Ne cherchez pas bien loin. Regardez seulement l'homme avant qu'il soit asservi à la passion, brisé par la dure éducation, aigri par les rivalités. Prenez-le avant l'amour, avant l'envie. Que trouvez-vous en lui? la chose qui lui est la plus naturelle entre toutes, la première (ah! qu'elle soit aussi la dernière!): l'amitié.

Me voilà bientôt vieux. J'ai, par-dessus mon âge, deux ou trois mille ans que l'histoire a entassés sur moi, tant d'événements, de passions, de souvenirs divers où entrent pêle-mêle ma vie et celle du monde. Eh bien! parmi ces grandes choses innombrables, et ces choses poignantes, une domine, triomphe, toujours jeune, fraîche, florissante, ma première amitié!

C'était, je me le rappelle (bien mieux que mes pensées d'hier), c'était un désir immense, insatiable, de communications, de confidences, de révélations mutuelles. Ni la parole ni le papier n'y suffisaient. Après d'immenses promenades, nous nous conduisions et nous reconduisions. Quelle joie, lorsque revenait le jour, d'avoir tant à se dire! Je partais de bonne heure, dans ma force et ma liberté, impatient de parler, de reprendre l'entretien, de confier tant de choses.—«Quels secrets? Quels mystères?»—Que sais-je? tel fait historique peut-être, ou tel vers de Virgile que je venais d'apprendre...

Que de fois je me trompais d'heure! à quatre, à cinq heures du matin, j'allais, je frappais, je faisais ouvrir les portes, je réveillais mon ami. Comment peindre avec des paroles les vives et légères lueurs sous lesquelles, dans ces matinées, brillaient, voltigeaient toutes choses? Mon existence était ailée, j'en ai encore l'impression, mêlée au matin, au printemps; je sentais, vivais dans l'aurore.

Âge regrettable, vrai paradis sur terre, qui ne connaît ni haine, ni mépris, ni bassesse, où l'inégalité est si parfaitement inconnue, où la société est encore vraiment humaine, vraiment divine... Tout cela passe vite. Les intérêts viennent, les concurrences, les rivalités... Et pourtant il en resterait quelque chose, si, l'éducation travaillait à réunir les hommes autant qu'elle s'attache à les diviser.

Si seulement les deux enfants, le pauvre et le riche, avaient été assis aux bancs d'une même école, si liés d'amitié, divisés de carrières, ils se voyaient souvent, ils feraient plus entre eux que toutes les politiques, toutes les morales du monde. Ils conserveraient dans leur amitié désintéressée, innocente, le nœud sacré de la Cité... Le riche saurait la vie, l'inégalité, et il en gémirait; tout son effort serait de partager. Le pauvre prendrait un grand cœur, et le consolerait d'être riche.

Comment vivre, sans savoir la vie? Or, on ne la sait qu'à un prix: Souffrir, travailler, être pauvre,—ou bien encore se faire pauvre, de sympathie, de cœur, s'associer de volonté au travail et à la souffrance.

Que voulez-vous que sache un riche, avec toute la science du monde? par cela seul qu'il a la vie facile, il en ignore les fortes et profondes réalités. Ne creusant point, n'appuyant pas, il court, glisse, comme sur une glace; nulle part il n'entre, il est toujours dehors; dans cette rapide existence, extérieure et superficielle, demain il sera au terme et s'en ira dans l'ignorance aussi bien qu'il était venu.

Ce qui lui a manqué, c'était un point solide où, de son âme, il appuyât, creusât dans la vie et la connaissance. Tout au contraire, le pauvre est fixé sur un point obscur, sans voir ni ciel ni terre. Ce qui lui manque, c'est de pouvoir se relever, respirer, regarder le ciel. Rivé à cette place par la fatalité, il lui faudrait s'étendre, généraliser son existence et sa souffrance même, vivre hors de ce point où il souffre, et puisqu'il a une âme infinie, l'épanouir infiniment... Tous les moyens lui manquent; les lois y feront peu; il y faut l'amitié. L'homme de loisir, cultivé, réfléchi, doit remettre cette âme captive dans son rapport avec le monde, la changer? non, mais l'aider à être elle-même, écarter l'obstacle qui l'empêchait de déployer ses ailes. Tout cela deviendrait facile, si chacun des deux comprenait qu'il ne trouvera qu'en l'autre son affranchissement. L'homme de science et de culture, aujourd'hui serf des abstractions, des formules, ne reprendra sa liberté qu'au contact de l'homme d'instinct. Sa jeunesse et sa vie qu'il croit renouveler dans de lointains voyages, elle est là, près de lui, dans ce qui est la jeunesse sociale, je veux dire dans le peuple. Celui-ci, d'autre part, pour qui l'ignorance et l'isolement sont comme une prison, il étendra son horizon, retrouvera l'air libre, s'il accepte la communication de la science, si, au lieu de la dénigrer par envie, il y respecte l'accumulation des travaux de l'humanité, tout l'effort de l'homme antérieur.

Cette assistance, cette culture mutuelle, forte et sérieuse, qu'ils trouveront l'un dans l'autre, elle suppose, je l'avoue, dans tous les deux une magnanimité véritable; nous les appelons à l'héroïsme. Quel appel plus digne de l'homme?... plus naturel aussi, dès qu'il revient à lui et se relève, avec la grâce de Dieu.

L'héroïsme du pauvre, c'est d'immoler l'envie, c'est d'être lui-même assez haut au-dessus de sa pauvreté, pour ne pas même vouloir s'informer si la richesse est gagnée bien ou mal. L'héroïsme du riche, c'est, tout en connaissant le droit du pauvre, de l'aimer et d'aller à lui.

«Héroïsme?... N'est-ce pas là le plus simple devoir?» Sans doute, mais c'est justement parce qu'il y a devoir que le cœur se resserre. Triste infirmité de notre nature; nous n'aimons guère que celui à qui nous ne devons rien, l'être abandonné, désarmé, qui n'allègue nul droit contre nous.

Il faut des deux côtés que le cœur s'élargisse. On a pris la démocratie par le droit et le devoir, par la Loi, et l'on n'a eu que la loi morte... Ah! reprenons-la par la Grâce.

Vous dites: «Que nous importe? nous ferons de si sages lois, si artificieusement dressées et combinées, qu'on n'aura que faire de s'aimer...» Pour vouloir de sages lois, pour les suivre, il faut aimer d'abord.

Comment aimer? Ne voyez-vous les insurmontables barrières que l'intérêt élève entre nous? Dans la concurrence accablante où nous nous débattons, pouvons-nous bien être assez simples pour aider nos rivaux, pour donner la main aujourd'hui à ceux qui le seraient demain?

Triste aveu! quoi! pour quelque argent, pour une place misérable que vous perdrez bientôt, vous livrez le trésor de l'homme, tout ce qu'il a de bon, de grand, l'amitié, la patrie, la véritable vie du cœur.

Eh! malheureux! si près, si loin de la Révolution, avez-vous déjà oublié que les premiers hommes du monde, ces jeunes généraux, dans leur terrible élan, leur course violente à la mort immortelle, qu'ils se disputaient tous, rivaux acharnés pour la belle maîtresse qui brûle les cœurs du plus âpre amour, la Victoire! n'éprouvèrent point de jalousie? Elle restera toujours, la glorieuse lettre par laquelle le vainqueur de la Vendée couvrit de sa vertu, de sa popularité l'homme qui déjà faisait peur[85], le vainqueur d'Arcole, et se porta garant pour lui... Ah! grande époque, grands hommes, vrais vainqueurs à qui tout devait céder! Vous aviez vaincu l'envie aussi aisément que le monde! Nobles âmes, où que vous soyez, donnez-nous, pour nous sauver, un souffle de votre esprit!