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Le Peuple / Nos FilsCHAPITRE VI Digression. Instinct des animaux. Réclamation pour eux.

Le Peuple / Nos Fils
Chapitre 15 / 58

CHAPITRE VI
Digression. Instinct des animaux. Réclamation pour eux.

Quelque pressé que je sois, dans cette revue des simples, des humbles fils de l'instinct, mon cœur m'arrête et m'oblige de dire un mot des simples par excellence, des plus innocents, des plus malheureux peut-être, je veux dire: des animaux.

Je remarquais tout à l'heure que tout enfant naissait noble. Les naturalistes ont remarqué de même que le jeune animal, plus intelligent à sa naissance, semblait alors rapproché de l'enfant. À mesure qu'il grandit, il devient brute et tombe à la bête. Il semble que sa pauvre âme succombe sous le poids du corps, qu'elle subisse la fascination de la Nature, la magie de la grande Circé. L'homme se détourne alors et n'y veut plus voir une âme. L'enfant seul, par l'instinct du cœur, sent encore une personne dans cet être dédaigné; il lui parle et l'interroge. Et lui aussi, de son côté, il écoute, il aime l'enfant.

L'animal! sombre mystère!... monde immense de rêves et de douleurs muettes... Mais des signes trop visibles expriment ces douleurs, au défaut de langage. Toute la nature proteste contre la barbarie de l'homme qui méconnaît, avilit, qui torture son frère inférieur; elle l'accuse devant Celui qui les créa tous les deux!

Regardez sans prévention leur air doux et rêveur, et l'attrait que les plus avancés d'entre eux éprouvent visiblement pour l'homme; ne diriez-vous pas des enfants dont une fée mauvaise empêcha le développement, qui n'ont pu débrouiller le premier songe du berceau, peut-être des âmes punies, humiliées, sur qui pèse une fatalité passagère?... Triste enchantement où l'être captif d'une forme imparfaite dépend de tous ceux qui l'entourent, comme une personne endormie... Mais, parce qu'il est comme endormi, il a, en récompense, accès vers une sphère de rêves dont nous n'avons pas l'idée. Nous voyons la face lumineuse du monde, lui la face obscure; et qui sait si celle-ci n'est pas la plus vaste des deux?[71]

L'Orient en est resté à cette croyance, que l'animal est une âme endormie ou enchantée; le Moyen-âge y est revenu. Les religions, les systèmes, n'ont pu rien pour étouffer cette voix de la nature.

L'Inde, plus voisine que nous de la création, a mieux gardé la tradition de la fraternité universelle. Elle l'a inscrite au début et à la fin de ses deux grands poèmes sacrés, le Ramayana, le Mahabharat, gigantesques pyramides devant lesquelles toutes nos petites œuvres occidentales doivent se tenir humbles et respectueuses. Quand vous serez fatigué de cet Occident disputeur, donnez-vous, je vous prie, la douceur de revenir à votre mère, à cette majestueuse Antiquité, si noble et si tendre. Amour, humilité, grandeur, vous y trouvez tout réuni, et dans un sentiment si simple, si détaché de toute misère d'orgueil, qu'on n'a jamais besoin d'y parler d'humilité.

L'Inde fut bien payée de sa douceur pour la nature; chez elle, le génie fut un don de la pitié. Le premier poète indien voit voltiger deux colombes, et pendant qu'il admire leur grâce, leur poursuite amoureuse, l'une d'elles tombe frappée d'une flèche... Il pleure; ses gémissements mesurés, sans qu'il y songe, aux battements de son cœur, prennent un mouvement rythmique, et la poésie est née... Depuis ce temps, deux à deux, les mélodieuses colombes, renées dans le chant de l'homme, aiment et volent par toute la terre. (Ramayana.)

La nature reconnaissante a doué l'Inde d'un autre don admirable, la fécondité. Entourée par elle de tendresse et de respect, elle lui a multiplié, avec l'animal, la source de vie où la terre se renouvelle. Là, jamais d'épuisement. Tant de guerres, tant de désastres et de servitudes, n'ont pu tarir la mamelle de la vache sacrée. Un fleuve de lait coule toujours pour cette terre bénie... bénie de sa propre bonté, de ses doux ménagements pour la créature inférieure.

Cette union touchante qui d'abord liait l'homme aux plus humbles enfants de Dieu, l'orgueil l'a rompue... Mais non pas impunément; la terre est devenue rebelle, elle a refusé de nourrir des races inhumaines.

Le monde de l'orgueil, la cité grecque et romaine, eut le mépris de la nature; elle ne tint compte que de l'art, elle n'estima qu'elle-même. Cette fière Antiquité, qui ne voulait rien que de noble, ne réussit que trop bien à supprimer tout le reste. Tout ce qui semblait bas, ignoble, disparut des yeux; les animaux périrent, aussi bien que les esclaves. L'Empire romain, débarrassé des uns et des autres, entra dans la majesté du désert. La terre dépensant toujours et ne se réparant plus, devint, parmi tant de monuments qui la couvraient, comme un jardin de marbre. Il y avait encore des villes, mais plus de campagnes; des cirques, des arcs de triomphe, plus de chaumières, plus de laboureurs. Des voies magnifiques attendaient toujours le voyageur qui ne passait plus; de somptueux aqueducs continuaient de porter des fleuves aux cités silencieuses, et n'y trouvaient plus personne à désaltérer.

Un seul homme, avant cette désolation, avait trouvé dans son cœur une réclamation, une plainte pour tout ce qui s'éteignait. Un seul, parmi les destructions des guerres civiles, où périssaient à la fois les hommes et les animaux, trouva dans sa vaste pitié des larmes pour le bœuf de labour qui avait fécondé l'antique Italie. Il consacra un chant divin à ces races disparues[72].

Tendre et profond Virgile!... moi, qui ai été nourri par lui et comme sur ses genoux, je suis heureux que cette gloire unique lui revienne, la gloire de la pitié et de l'excellence du cœur... Ce paysan de Mantoue, avec sa timidité de vierge et ses longs cheveux rustiques, c'est pourtant, sans qu'il l'ait su, le vrai pontife et l'augure, entre deux mondes, entre deux âges, à moitié chemin de l'histoire. Indien par sa tendresse pour la nature, chrétien par son amour de l'homme, il reconstitue, cet homme simple, dans son cœur immense, la belle cité universelle dont n'est exclu rien qui ait vie, tandis que chacun n'y veut faire entrer que les siens.

Le christianisme, malgré son esprit de douceur, ne renoua pas l'ancienne union. Il garda contre la nature un préjugé judaïque; la Judée, qui se connaissait, avait craint d'aimer trop cette sœur de l'homme; elle la fuyait en la maudissant. Le christianisme, fidèle à ces craintes, tint la nature animale à une distance infinie de l'homme, et la ravala. Les animaux symboliques qui accompagnent les évangélistes, le froid allégorisme de l'agneau et de la colombe, ne relevèrent pas la bête. La bénédiction nouvelle ne l'atteignit pas; le salut ne vint pas pour les plus petits, les plus humbles de la création. Le Dieu-Homme est mort pour l'homme, et non pas pour eux. N'ayant point part au salut, ils restent hors la loi chrétienne, comme païens, comme impurs, et trop souvent suspects de connivence au mauvais principe. Le Christ, dans l'Évangile, n'a-t-il pas permis aux démons de s'emparer des pourceaux?

On ne saura jamais les terreurs où, plusieurs siècles durant, le Moyen-âge vécut, toujours en présence du Diable! La vision du Mal invisible, mauvais rêve, absurde torture! et de là une vie bizarre qui ferait rire à chaque instant si l'on ne sentait qu'elle fut triste à en pleurer... Qui douterait alors du Diable? Je l'ai vu, dit l'empereur Charles. Je l'ai vu, dit Grégoire VII. Les évêques qui font les papes, les moines qui prient toute leur vie, déclarent qu'il est là derrière eux, qu'ils le sentent, qu'il n'en bouge pas... Le pauvre serf des campagnes qui le voit sous figure de bête, sculpté au porche des églises, a peur en revenant chez lui de le retrouver dans ses bêtes. Celles-ci prennent le soir, aux mobiles reflets du foyer, un aspect tout fantastique; le taureau a un masque étrange, la chèvre une mine équivoque, et que penser de ce chat dont le poil, dès qu'on le touche, jette du feu dans la nuit?

C'est l'enfant qui rassure l'homme. Il craint si peu ces animaux qu'il en fait ses camarades. Il donne des feuilles au bœuf, il monte sur la chèvre, manie hardiment le chat noir. Il fait mieux, il les imite, contrefait leur voix... et la famille sourit: «Pourquoi craindre aussi, j'avais tort! C'est ici une maison chrétienne, eau bénite et buis bénit; il n'oserait approcher... Mes bêtes sont des bêtes de Dieu, des innocents, des enfants... Et même, les animaux des champs ont bien l'air de connaître Dieu; ils vivent comme des ermites. Ce beau cerf, par exemple, qui a la croix sur la tête, qui va, comme un bois vivant, à travers les bois, il semble lui-même un miracle. La biche est douce comme ma vache, et elle a les cornes de moins; la biche, au défaut de mère, aurait nourri mon enfant...» Ce dernier mot exprimé, comme tout l'est alors, sous forme historique, finit, en se développant, par produire la plus belle des légendes du Moyen-âge, celle de Geneviève de Brabant: la famille opprimée par l'homme, recueillie par l'animal, la femme innocente sauvée par l'innocente bête des bois, le salut venant ainsi du plus petit, du plus humble.

Les animaux, réhabilités, prennent place dans la famille rustique après l'enfant qui les aime, comme les petits parents figurent au bas bout de la table dans une noble maison. Ils sont traités comme tels aux grands jours, prennent part aux joies, aux tristesses, portent habits de deuil ou de noces (naguère encore en Bretagne). Ils ne disent rien, il est vrai, mais ils sont dociles, ils écoutent patiemment; l'homme, comme prêtre en sa maison, les prêche au nom du Seigneur[73].

Ainsi le génie populaire, plus naïf et plus profond que la sophistique sacrée, opéra timidement, mais avec efficacité, la réhabilitation de la nature. Celle-ci ne fut pas ingrate. L'homme fut récompensé; ces pauvres êtres qui n'ont rien, donnèrent des trésors. L'animal, dès qu'il fut aimé, dura, se multiplia... Et la terre redevint féconde, et le monde qui semblait finir, recommença riche et puissant, parce qu'il avait reçu, comme une rosée, la bénédiction de la miséricorde.

La famille une fois composée ainsi, il s'agit de la faire, si l'on peut, entrer tout entière dans l'Église. Ici grandes difficultés! On veut bien recevoir l'animal, mais pour lui jeter l'eau bénite, l'exorciser en quelque sorte, et seulement au parvis... «Homme simple, laisse là ta bête, entre seul. L'entrée de l'église, c'est le Jugement que tu vois représenté sur les portes; la Loi siège au seuil, saint Michel debout tient l'épée et la balance... Comment juger, sauver ou damner ce que tu amènes avec toi? La bête, cela a-t-il une âme?... Ces âmes de bêtes, qu'en faire? leur ouvrirons-nous des limbes, comme à celles des petits enfants?»

N'importe, notre homme s'obstine; il écoute avec respect, mais ne se soucie de comprendre. Il ne veut pas être sauvé seul, et sans les siens. Pourquoi son bœuf et son âne ne feraient-ils pas leur salut avec le chien de saint Paulin? ils ont bien autant travaillé!

«Eh bien! je serai habile, dit-il en lui-même, je prendrai le jour de Noël où l'Église est en famille, le jour où Dieu est encore trop petit pour être juste... Justes ou non, nous passerons tous, moi, ma femme, mon enfant, mon âne... Lui aussi! Il a été à Bethléem, il a porté Notre-Seigneur. Il faut bien en récompense que la pauvre bête ait son jour... Il n'est pas trop sûr d'ailleurs qu'elle soit ce qu'elle paraît; elle est, au fond, malicieuse, fainéante; c'est tout comme moi; si je n'étais aussi traîné, je ne travaillerais guère.»

C'était un grand spectacle, touchant, plus que risible encore, lorsque la bête du peuple était, malgré les défenses des évêques et des conciles, amenée par lui dans l'église. La nature, condamnée, maudite, rentrait victorieuse, sous la forme la plus humble qui pût la faire pardonner. Elle revenait avec les saints du paganisme, entre la Sibylle et Virgile[74]... On présentait à l'animal le glaive qui l'arrêta sous Balaam; mais ce glaive de l'ancienne Loi, émoussé, ne l'effrayait plus; la Loi finissait en ce jour, et faisait place à la Grâce. Humblement, mais assurément, il allait droit à la crèche. Il y écoutait l'office, et, comme un chrétien baptisé, s'agenouillait dévotement. On lui chantait alors, pour lui, partie en langue de l'Église, partie en gaulois, afin qu'il comprît, son antienne, bouffonne et sublime:

À genoux! et dis amen!
Assez mangé d'herbe et de foin.
Amen! encore une fois.
Laisse les vieilles choses, et va!

L'animal profita peu de cette réparation[75]. Les conciles lui fermèrent l'église. Les philosophes, qui pour l'orgueil et la sécheresse continuèrent les théologiens, décidèrent qu'il n'avait pas d'âme[76]. Il souffre en ce monde, qu'importe? il ne doit attendre aucune compensation dans une vie supérieure... Ainsi, il n'y aurait point de Dieu pour lui; le père tendre de l'homme serait pour ce qui n'est pas homme un cruel tyran!... Créer des jouets, mais sensibles, des machines, mais souffrantes, des automates, qui ne ressembleraient aux créatures supérieures que par la faculté d'endurer le mal!... Que la terre vous soit pesante, hommes durs qui avez pu avoir cette idée impie, qui portez une telle sentence sur tant de vies innocentes et douloureuses!

Notre siècle aura une grande gloire. Il s'y est rencontré un philosophe qui eut un cœur d'homme[77]. Il aima l'enfant, l'animal. L'enfant, avant sa naissance, n'avait excité l'intérêt que comme une ébauche, une préparation de la vie; lui, il l'aima en lui-même, il le suivit patiemment dans sa petite vie obscure, et il surprit dans ses changements la fidèle reproduction des métamorphoses animales. Ainsi, au sein de la femme, au vrai sanctuaire de la nature, s'est découvert le mystère de la fraternité universelle... Grâces soient rendues à Dieu!

Ceci est la véritable réhabilitation de la vie inférieure. L'animal, ce serf des serfs, se retrouve le parent du roi du monde.

Que celui-ci reprenne donc, avec un sentiment plus doux, le grand travail de l'éducation des animaux, qui jadis lui soumit le globe[78], et qu'il a abandonné depuis deux mille ans, au grand dommage de la terre. Que le peuple apprenne que sa prospérité tient aux ménagements qu'il aura pour ce pauvre peuple inférieur. Que la science se souvienne que l'animal, en rapport plus étroit avec la nature, en fut l'augure et l'interprète dans l'Antiquité. Elle trouvera une voix de Dieu dans l'instinct du simple des simples.