Aller au contenu principal

Le Peuple / Nos FilsCHAPITRE IV Premier essor du dix-huitième siècle.—L'Action. Voltaire. Vico. Le Robinson .

Le Peuple / Nos Fils
Chapitre 43 / 58

CHAPITRE IV
Premier essor du dix-huitième siècle.—L'Action. Voltaire. Vico. Le Robinson.

De Leibnitz et Newton jusqu'à nous, en cent cinquante ans, l'humanité a fait dans les sciences infiniment plus que dans les deux mille ans qui précèdent depuis Aristote. Le courant, retardé si longtemps, s'est précipité, et il a avancé, on peut dire, d'un énorme bond.

Phénomène étonnant. Ce n'est pas lui pourtant qui fait la première gloire du dix-huitième siècle. Le nôtre continue, d'autres continueront dans ces voies de découvertes scientifiques, d'exploration de la nature. Ce qui mettra à part le dix-huitième, c'est qu'il a recherché, définitivement révélé le principe intérieur auquel nous devons tout cela, la force vive qui fait la puissance de l'homme, l'activité de son esprit,—et ce qui régit l'esprit même, la volonté,—et dans la volonté ce qui la rend puissante et efficace, la liberté. Là, on a rencontré le fonds. «La liberté, c'est l'homme même.»

J'ai dit ailleurs comment, à travers ses mouvements divers qu'on croirait discordants, le dix-huitième siècle, posé réellement sur ce rail admirable, marcha très droit, pour atteindre son but, la générale restauration de l'homme, qui s'appelle la Révolution.

Il la fit dans les lois, dans la société, et plus profondément l'entreprit en dessous dans ce qui en est la racine, dans ce qui lui prépare l'élément social: l'art qui fait l'homme enfant, qui éveille, qui aide la liberté native. Cela s'appelle Éducation.

Rien n'aurait averti la veille de ce grand mouvement. Le dix-septième siècle décéda dans une caducité extrême, ne promettant qu'épuisement et faiblesse à son successeur. Sa dernière Renaissance bâtarde sous Louis XIII et à l'avènement de Louis XIV n'avait abouti qu'à des chutes.

Depuis Colbert, la France traîna trente-quatre années encore dans la vieillesse décrépite, interminable du grand règne, dans le ressassement éternel d'une question théologique, usée trois fois, dès 1600 par Molina, et jusqu'en 1700 mâchée et remâchée. L'esprit, l'argent, la vie et la race elle-même, tout paraissait tari. Tout maigrissait, séchait, des Arnauld aux Pomponne, et des Sévigné aux Grignan.

Le pis, c'est que l'Europe, ayant en tout suivi la France, participe à cette étisie. Plus de littérature. Sans la fabrique de Hollande, tout paraîtrait éteint. On fait des livres sur des livres. Critiques et manuels, traductions et compilations, c'est tout ce qu'on voit, dit Vico.

Un trait particulier du réveil de l'Europe qui étonne aujourd'hui, c'est que ses grandes voix s'élèvent fort à part, tout individuelles, et, ce semble, sans se connaître. Cela d'autant mieux marque que leur accord vient de plus loin, du fond, du plus profond de l'âme humaine.

Un Anglais, de Foë, prophétise la Révolution.

Un Français, Montesquieu, prédit la mort prochaine, imminente, du christianisme, qu'il fixe à quatre ou cinq cents ans.

Voltaire (contre Pascal et le christianisme) pose l'idée nouvelle: «Le but de l'homme est l'action» (1734).

L'Italie rompt enfin son long silence et dit (en 1726): «L'humanité s'est faite elle-même par sa propre action. C'est l'homme qui forge sa fortune (Fabrum suæ quemque esse fortunæ). Il est son propre Prométhée» (Vico).

Cela d'un coup efface le Discours de Bossuet. C'est la création de l'Histoire.

Vico a-t-il un père? S'il en a, c'est Leibnitz, qui, cinquante ans plus tôt, avait dit: «L'homme est une force active, une cause qui agit incessamment. Tellement que l'idée d'existence ne lui vient que de cette cause intérieure qui est lui

Vico sent cela dans l'histoire, dans les mœurs et les lois. Du moment que ce sont des effets naturels de notre activité, on peut les expliquer dans le passé, les deviner dans l'avenir, les préparer, y préparer les futurs acteurs de l'histoire qui suivra.

Bientôt la politique, la société même, paraîtra au génie de Turgot une éducation.

La société est un tout très compliqué. Dans le milieu social, notre action se mêle de mille activités diverses. De l'humanité tirons l'homme. Observons-le à part. Dans le désert peut-être, le dénuement et l'abandon, nous pourrons mieux voir ce qu'il peut.

C'est la donnée féconde, admirable, du Robinson. Ce livre a un rapport avec celui de Cervantès, c'est que tous deux sont écrits par des hommes déjà avancés dans la vie et qui ont traversé tous les malheurs. L'Espagnol est un vieux soldat estropié, un pauvre prisonnier, qui conserve la plus jeune imagination. Foë, l'Anglais, déjà parvenu à cinquante-cinq ans, ruiné et méconnu, condamné et pilorié injustement, se console dans l'ennui de la campagne par un travail immense, se raconte des aventures et réelles et imaginaires, fait des voyages infinis par écrit. Tous deux témoignent d'une âme singulièrement ferme et calme, sans haine, sans rancune pour les hommes ou contre le sort.

La légende si ancienne de Robin-Hood, le vagabond des bois, ici s'est transformée; elle est devenue maritime. Robinson est bien l'homme du temps où Foë écrivait, en 1719, le marin, le planteur qui va du Brésil en Afrique acheter des esclaves. Cela date le livre parfaitement. Cette année 1719, celle du système de Law, est l'époque où les Compagnies rivales de France et d'Angleterre se disputent la mer, les colonies. Tous les esprits tournent de ce côté. On ne parle alors que des îles (voy. ma Régence), de leurs fabuleuses richesses et des fortunes qu'on y fait. L'Anglais, contrebandier sur les terres espagnoles, ou commerçant de nègres en vertu de l'Assiento, se précipitait vers le Sud. Foë très sagement veut calmer l'imagination, dit ce que sont ces îles tant vantées. Son livre est un tableau qui rappelle, fort adoucies, les terribles misères qu'y endurèrent jadis les boucaniers abandonnés, ne vivant que de chair cuite au soleil. Il supprime les intolérables souffrances que leur causait la piqûre des insectes (voy. Œxmelin, etc.). Son naufragé n'est pas accablé du climat. Il travaille comme dans la campagne de Londres, où Foë écrivait. C'est la légende du travail évidemment qu'il voulait faire. Voilà la nouveauté, l'originalité du livre.

La situation n'est pas celle du pionnier moderne dans les terres illimitées de l'Amérique, appuyé derrière lui par le monde civilisé, et pouvant s'avancer à volonté, choisir sa station, ce qui diminue fort son esprit inventif, et le maintient assez grossier. Robinson est un prisonnier, enfermé dans une île, obligé de chercher et en lui et dans la nature. Il arrive peu préparé, et il faut qu'il devine, retrouve les procédés des arts élémentaires, nécessaires à la vie humaine. Cela est beau, instructif et fécond. On voit là, on apprend quels sont les biens réels, les choses vraiment utiles. Quelle joie pour Robinson quand, parmi les épaves, il retrouve la scie, les instruments du charpentier! Que ces grossiers outils lui semblent préférables à l'or, à tous les trésors de la terre!

On peut dire que Foë a trop pitié de l'homme, qu'il ne suit pas sévèrement sa belle donnée. Lui laissant à portée le vaisseau échoué, il lui donne trop de secours. Le livre aurait été bien plus original si Robinson en eût eu moins, s'il eût inventé davantage. Mais alors le roman aurait moins satisfait la masse des lecteurs, spécialement des lecteurs anglais qui prennent grand plaisir à voir ce sauvetage, à voir ce naufragé trouver tant de bonnes choses, emmagasiner tout cela, qui s'associent d'esprit à ce ménage où, près du nécessaire, se trouve même le cher confortable. Foë flatte en ceci singulièrement l'esprit anglais. Il s'y conforme encore et lui donne l'illusion complète d'une histoire qui serait réelle, par le détail précis et minutieusement calculé de beaucoup de petits objets. Il semble moins habile à conserver l'illusion quand il exagère tellement le travail dont le plus laborieux des travailleurs serait capable. Ses canots, le grand, le petit, son chemin aplani pour traîner le grand à la mer, un canal long, profond, qu'il creuse lui seul, cela dépasse toute vraisemblance, étonne et refroidit un peu.

Trois points marquent très bien l'époque:

D'abord le commerce des noirs, l'esclavage, que l'auteur, ce semble, ne désapprouve nullement, et qui à ce moment faisait la source principale des richesses de l'Angleterre;

Deuxièmement l'esprit biblique, la lecture de la Bible, mais sans allusion à aucune Église spéciale. Dans cette époque intermédiaire le puritanisme a faibli, et le méthodisme n'a pas commencé, Wosley n'arrivera qu'après 1730;

Troisièmement un trait particulier: la mention fréquente des liqueurs fortes. L'entr'acte des idées favorisait l'avènement de l'alcoolisme et tout vice des solitaires. Hogarth, tout à l'heure, va nous en donner les tableaux. Déjà, dans Robinson, le rhum revient à chaque instant et sous tous les prétextes.

L'Angleterre se reconnut si bien, accueillit tellement le livre qu'elle le prit pour une histoire vraie. Il fut traduit sur-le-champ en français. C'est sur le continent, en France, en Suisse, en Allemagne, qu'on en apprécia la vraie portée systématique, et bien au delà même de ce que peut-être l'auteur avait voulu, senti. Son lourd habit biblique n'empêcha pas qu'il n'eût une action profonde. Il a, bien plus que Locke, inspiré, préparé l'Émile.