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Le Peuple / Nos FilsCHAPITRE V Rousseau.

Le Peuple / Nos Fils
Chapitre 44 / 58

CHAPITRE V
Rousseau.

Rousseau, dans ses trois livres qui parurent en trois ans (la Julie, le Contrat, l'Émile), eut l'effet tout-puissant de ce rayon subit qui transfigure les Alpes, quand un vent matinal balaye le brouillard de la nuit. Ce paysage immense, vu du Jura, semblait une mer grise d'où à peine surgissait quelque île. Mais tout s'éclaire, tout ressort, éclate avec cent nuances diverses. C'est comme un monde créé tout à coup, sorti du néant.

Nuances fort diverses, plus ou moins vraies; beaucoup sont fantastiques, pleines de rêves encore, d'illusions. Au total, une grande lumière a envahi le paysage. Si tel détail nous trompe, l'ensemble est dans le vrai.

Ce puissant ouvrier, ce grand metteur en œuvre, qui eut certainement plus de talent que d'invention, méritait-il ce succès incroyable, le plus beau qu'homme ait eu jamais? Nous ne dirons pas: Non; nous ajournerons nos censures sur ses hésitations, ses reculs du jour à la nuit. Nous dirons plutôt: Oui. Il est sûr que ce grand coup d'art, cet éclat littéraire incroyable était mérité. Il partit d'un élan, d'un moment héroïque, d'une sublime crise du cœur.

Le moment où le pauvre, l'isolé, le déshérité, s'appuyant sur lui-même, fait appel à la conscience, retrouve, affirme l'harmonie, et, du fond du malheur, jure que le tout est bien!

Rousseau n'est nullement novateur. L'optimisme, depuis Leibnitz, depuis cent ans, était populaire en Europe, professé en Allemagne. Les déistes anglais l'avaient mis en honneur. Entre deux ombres absurdes, la férocité puritaine, l'imbécillité méthodiste, l'Angleterre avait eu comme un éclair humain, un appel au bon sens. Voltaire, en 1727, quand il revint de Londres incognito, encore exilé, ruiné, pauvre, et caché alors dans un grenier de Saint-Germain, écrit très noblement (contre Pascal et les pleureurs chrétiens): «L'homme est heureux. Il y a plus de bien que de mal.»

Il le soutient de même dans ses Discours, ses lettres à Frédéric. C'est le grand cours du siècle: l'Optimisme et la Liberté.

L'affreuse Guerre de Sept-Ans et le désastre de Lisbonne, tant de maux coup sur coup, firent pourtant tort à la lumière. Voltaire eut son éclipse (voy. mon Louis XV). Il se trouvait aussi que la diffusion du mouvement encyclopédique, la variété des sciences, leurs progrès même, avaient l'effet momentané de trop disperser l'âme, de lui faire oublier sa force intérieure et son moi. Diderot l'éprouvait, comme aujourd'hui Comte et Littré. Des lueurs fatalistes passaient, troublaient le jour. Complication mauvaise qui aurait à jamais ajourné la Révolution.

Le dix-huitième siècle, fort différent du nôtre, a le cœur d'un héros. Chaque fois qu'il enfonce et baisse au fatalisme, il se trouve quelqu'un (un malade comme Vauvenargues, un pauvre homme comme Rousseau) pour frapper vivement du pied la terre et remonter, disant: «L'homme est libre. Le cœur, la conscience, c'est tout. Je suis heureux. L'homme est heureux. Le monde est bon. Le tout est bien.»

Les grands éducateurs depuis la Renaissance, traînant encore au pied leur boulet (Biblique et Chrétien), n'avaient jamais articulé cette confiance entière dans la nature. Elle est exactement anti-chrétienne, la pure négation du mythe de la nature déchue. Notez que les retours contradictoires de Rousseau, ses mollesses chrétiennes qui pourront revenir, seront des parenthèses tout à fait isolées, discordantes dans l'ensemble de sa doctrine essentielle, sans s'y harmoniser jamais.

Même dans la Julie, dans les langueurs dévotes de sa dernière partie, l'éducation est juste anti-chrétienne, contraire à la dure discipline qui ne veut qu'émonder, mutiler la plante humaine. Julie se fie à la nature, au point que, selon elle, l'éducation consiste à ne rien faire du tout. Laisser l'enfant jouer et vivre, se créer par lui-même, c'est le seul idéal de la belle raisonneuse (en même temps un peu quiétiste). Et le philosophe Wolmar, le père, le goûte assez. Il dit: «Le caractère ne change pas; il reste quoi qu'on fasse. Donc, il ne faut rien faire.» Il semble fataliste, par respect de la liberté.

Nombre de sots ont pris cela au mot, ont dit: «Pourquoi l'éducation?» La négligence, la paresse, toutes les faiblesses maternelles s'en arrangeaient bien volontiers. Mais Rousseau même, avec un vigoureux bon sens, dans la Julie et dans l'Émile, se fait une terrible objection, c'est que cette éducation négative suppose un vrai miracle. Quel? Un milieu parfait, un si excellent entourage que l'enfant, ayant tout autour la vue du beau, du bon, s'améliore (rien qu'à regarder). Cela ne se trouve nulle part, moins chez Julie qu'ailleurs. L'enfant, entre deux cœurs sensibles (et plus amoureux que jamais), mollirait et dépérirait, atrophié dans cette langueur.

L'Émile, heureusement, ne suit pas l'Héloïse. C'est un livre très mâle. L'éducation d'amour, négative, expectante, ne va pas à ce siècle, en réalité énergique, et, parmi ses écarts, actif et créateur. L'Émile agit et crée. Tout y est art et énergie. En disant: «Nature agira», il agit vigoureusement. Il est en cela concordant au grand but que posèrent Voltaire et Vauvenargues: «Le but de l'homme est l'action

C'est superbe de mise en scène. C'est bien autre chose que Robinson. Il y a bien là un naufragé, une âme échouée au rivage de la vie (Sicut projectus ab undis navita, Lucret.). Mais cette âme n'est rien encore, n'est point douée. Et vous avez la grandiose intuition du Prométhée, qui, d'un peu de terre, va faire l'homme.

Le tout triste et sublime. C'est un morne désert. Point de famille, ni père, ni mère (sinon pour l'allaitement). Rien que ce raisonneur, cet artiste, ce calculateur, qui vous travaille la petite momie. C'est très beau, et cela fatigue. On admire, mais c'est dur à lire. Il y a trop d'esprit, trop d'éloquence, trop de toute chose. Il montre un bras d'Hercule pour toucher une fleur. Il prend des gants d'acier pour bercer un enfant.

J'ai vu dans le Tyrol certain logis désert, un nourrisson tout seul. Du matin, les parents étaient à la forêt; un sauvage cours d'eau, armé de force énorme, fait pour tourner dix meules, d'un filet ménagé qui servait de nourrice, agitait, balançait l'enfant dans son berceau.

On sent trop bien partout qu'il n'a pas eu d'enfants, et qu'il n'en a vu guère. Dans sa vie vagabonde de musicien littérateur, n'ayant point de foyer (autre que sa pensée), il n'a jamais passé près de la cheminée les longues heures patientes qu'y passera Frœbel à voir l'enfant dormir, se réveiller, jouer.

Rien de plus éloigné du sentiment du peuple. Il n'a pas observé ce qu'offre le plus simple ménage, ce que sait le moindre ouvrier: c'est que la famille du travailleur est une éducation de Justice (voy. plus haut). Il n'a pas vu l'enfant frappé de l'exemple du père, sachant qu'il travaille pour lui, et qu'il doit le lui rendre, s'y essayant déjà, et, dans ses jeux, s'imaginant le faire.

Le Juste est-il en nous? et cette belle lumière luit-elle déjà dans le berceau? Il dit oui dans son premier livre. Puis, il l'oublie, dit non ailleurs.

Condillac a finement composé et décomposé l'homme-statue. Rousseau se fait tort en l'imitant, en employant ces artifices. Il brise l'unité réelle, si touchante de l'âme. Il en fait trois, ce semble. À l'en croire, le petit enfant ne comprendrait rien que la force; il faudrait durement, à ce pauvre petit, lui dire ce mot bref: «Je suis fort.» (Quoi de plus déplaisant?) Un peu plus tard, l'enfant ne comprend que l'utile; on le mène par l'intérêt. Et c'est plus tard encore, selon Rousseau, qu'il sent le beau, le bon, le juste, le devoir.

Quelle scolastique! quel esprit de système, tout contraire à l'expérience! Il ne s'aperçoit pas que par ce dur chemin, sans s'en apercevoir, il retourne au passé, cruel et sophistique. Ce triste enfant à qui on n'apprend que la force, m'a l'air du fils d'Adam et de l'homme déchu.

Ah! robe de Nessus qu'on ne peut arracher! Ah! levain savoyard de l'éducation catholique!... C'est de là qu'il a pris des finesses à la Fénelon, des machines qui trompent l'enfant «dans la bonne intention». Quoi! lui mentir, quoi! la tromper, cette chère et faible créature, aimante et confiante, qui n'a que vous, se remet toute à vous! Comment en avoir le courage? Comment lui dire ce mot de tyran: «Je suis fort!»

Il y a de ces mots, des élans tyranniques, comme dans le Contrat social. Et, dans cette dureté, pourtant une bien grande vacillation. Qu'est-ce que ce Vicaire Savoyard? ce feint abbé qui parle, et non Rousseau. Rousseau n'est, dit-il, que copiste. Qu'est-ce que ce respect (douteux) pour la Révélation, violemment démenti dans ses Lettres de la Montagne?

Misère! misère! Et avec tout cela, l'effet total fut pourtant beau et grand.

Rousseau trouvait le siècle un moment indécis et comme embarrassé dans le réseau d'un progrès compliqué. Il le saisit, ce siècle, le remet en chemin, il lui rend la voie droite, d'un seul mot: «Conscience! conscience!»

Cela est magnifique.

La liberté morale, une fois attestée, relevée, toute liberté suivit dans les actes, les œuvres, les lois.

La liberté est une. Sociale, morale, économique, etc., le nom n'y fait rien; c'est toujours liberté, la liberté du cœur, d'où jailliront les autres.

On cria, mais en vain. Les chrétiens, les sceptiques, parfaitement d'accord, disaient: «Il se confie au cœur, si variable, au caprice individuel, à l'instinct si souvent faussé.» Mais si cette voix intérieure est la même par toute la terre; si, pour s'assurer, s'affermir, la conscience de chacun a la conscience de tous, n'est-ce rien que l'accord de l'homme et de l'humanité?

Un peu avant l'Émile, cet accord avait eu sa vive affirmation dans le grand livre de Voltaire (1757). Un peu après l'Émile, il eut sa démonstration admirable que l'on essaye en vain d'ébranler aujourd'hui. On vit se dérouler (1768), de l'Inde et de la Perse à nous, la touchante unanimité des plus grandes nations de la terre, la voix de cent peuples et cent siècles, répondant à Rousseau: «Conscience! conscience!»

Ce beau siècle de foi, le dix-huitième siècle, fort du dogme suprême, la liberté morale, s'en va dès lors tout droit au but: 89.

Voilà la gloire d'Émile. Le fataliste élève l'enfant pour le tyran, Rousseau pour la Révolution.