Le Peuple / Nos Fils — CHAPITRE PREMIER Le progrès du métier.
CHAPITRE PREMIER
Le progrès du métier.
Ce livre n'est-il pas fini? on peut le croire. Le patient jeune homme qui m'écoutait encore va me remercier. N'est-il pas quitte du dernier examen, avocat, médecin, industriel? N'entre-t-il pas dans sa carrière? La famille assemblée, qui reçoit ce docteur, voyant son assurance, ne doute pas qu'elle n'ait enfin atteint le but, poursuivi si longtemps au prix de tant de sacrifices. Sa mère l'admire, l'écoute, ravie, et croit sans peine qu'il sait tout, peut tout.
Lui qui revient du centre (quelque sage qu'il soit), regarde un peu de haut son lieu natal. Riche de l'enseignement général des hautes écoles, de formes et de formules généralisatrices, il plane, s'étonne même de sa facilité. Des obstacles infinis qu'il va rencontrer tout à l'heure, il ne se doute guère. Il croirait volontiers que l'émancipation politique (imminente) va tout aplanir devant nous. L'effet en sera grand, sans doute; la lourde machine qui pèse par en haut, s'allégeant et se relâchant, le mouvement vital va renaître, on le sent. Mais sachons bien aussi que cette vie nouvelle, délivrée d'un obstacle, crée des conditions graves, sévères, que l'on attend peu.
Elle est fort exigeante cette vie libre et forte, où vous allez demain vous gouverner vous-mêmes. Elle commande deux choses:
Que l'individu, attentif, veillant sur lui, donne au complet sa force, dégage et tourne au bien toutes ses énergies intérieures.
Deuxièmement, que, malgré cette tension individuelle, qui fortifie, augmente la personnalité, il reste associable, s'accommode et se prête aux sacrifices qu'implique toute association. Ne vous y trompez pas: plus vous desserrez la brutale machine politique, plus l'association vous devient nécessaire.
Donc, deux choses difficiles à concilier. Être soi au plus haut degré, ne pas descendre, comme font la plupart, au contraire, monter. Mais, dans cet élan ascendant, vouloir monter ensemble, harmoniser l'effort personnel à l'effort de tous.
Hautes vertus civiques, qui exigent un travail intérieur et constant, certaine éducation de soi sur soi qui dure toute la vie.
J'ai beau faire. Mon livre m'entraîne. Il ne peut s'arrêter ici, il ne peut abandonner l'homme à l'heure la plus grave peut-être.
La règle capitale de cette éducation, la maxime qui la contient toute, est celle-ci:
«On ne reste jamais au même état. Qui ne monte pas, baisse. Et qui n'augmente pas, diminue.»
C'est le point: Il faut augmenter.
«Les astres, dit Laplace, perdent, mais ils regagnent. Ils ont en eux des forces réparatrices contre l'usure du temps.» N'en est-il pas de même du petit astre humain, de la délicate planète qu'on appelle homme, qui va, vient sur la grande? Je dis Oui hardiment. Et j'affirme bien plus: conduite habilement, la vie augmente en nous; en mille choses, avoir agi, c'est acquérir la force ou la dextérité pour agir davantage. Je l'établirai tout à l'heure.
Sujet immense, énorme. Je vais sommairement (hors de toute utopie, me tenant au certain) indiquer les points essentiels, menant de l'un à l'autre, qui sont en quelque sorte l'échelle de la vie.
1o Ce qui accable l'homme souvent dès le point de départ, c'est l'uniformité inattendue de ses devoirs nouveaux, c'est (après la libre jeunesse) de se voir condamné pour jamais à la même chose. De là l'ennui immense, le découragement du métier; j'essaye de lui montrer que ce n'est pas même chose, mais plus variée qu'on ne pense; on peut y découvrir des ressources pour l'âme.
2o À côté du métier (sans lui nuire, au contraire), la culture intérieure de lecture, de réflexion, aide incessamment l'homme, et, sans qu'il y paraisse, lui fournit en dessous un cordial puissant.
3o Mais rien n'y aide plus que l'action constante, le mouvement fécond, progressif de la vie publique.
Fort au métier, fort de vie intérieure, plus fort de vie civique, l'homme, au combat du monde, augmente jour par jour, devient un point d'appui pour ceux qui flottent, qui péniblement montent. Vrai sacerdoce moderne. À ce degré moral, nul dévouement ne coûte. On ne s'isole plus. Le plus fort est tout prêt pour l'association.
Dans le présent chapitre, je parle du métier, de ce sujet maussade et pénible entre tous, l'ennui.
L'école hier, la vie peu serrée et les théories. Aujourd'hui le métier, le devoir, les obstacles, la rude réalité.
Et que dit ce réel? Que pense-t-il de cette éducation brillante qu'apporte le jeune homme? Le mot d'Hamlet: «Des mots! des mots! des mots!» Il veut des faits! il veut des choses.
Dure est l'impression.—Celle qu'on a le soir, croyant la porte ouverte, et rembarré, relancé en arrière par l'immuable chêne qui vous renvoie le nez cassé.
Plus dure est l'ironie du monde, la cruelle indulgence, la pitié accablante, certain petit sourire... Rien n'amoindrit plus l'homme. Avant d'agir, le voilà aplati.
N'eût-il point ces dégoûts, souvent le métier seul blase, énerve, alanguit. À tort. Plus il est uniforme, plus il laisse à l'esprit certaine liberté élevée. Nos tisserands de Flandre, de Lyon, ces mystiques, ces socialistes, ont été des rêveurs, souvent d'esprit fécond.
Les métiers émouvants usent infiniment plus. J'ai vu des hommes éminents (Berryer, Marjolin, Magendie) excédés de travail, et las de succès même, chercher un peu d'oubli et de repos dans la musique, assidus aux concerts. Je ne sais si pourtant c'est là le vrai remède, si l'esprit écarté dans des voies trop diverses, n'augmente pas encore son ennui, son dégoût. Chaque art, fouillé à fond, offre, sans qu'on en sorte, des échappées heureuses, souvent des mondes à part et imprévus qui vous dédommagent de tout.
Même en regardant bien les métiers que l'on croit inférieurs, on peut voir que souvent tel au fond a un côté à lui, qui est art ou qui mène à l'art. Un petit cordonnier que j'ai connu, habile, dès quinze ans, aperçut que son métier touchait la sculpture, était un fin moulage qui implique un grand sens de la forme vivante, mobile, le sens du mouvement. Il est entré par là dans les arts du dessin. C'est un des plus charmants artistes.
Mais sans sortir ainsi de sa voie, sans chercher ailleurs, en restant dans son art, par le progrès du temps, on prend dans la pratique des procédés faciles, et souvent plus rapides, infiniment plus simples. La simplicité d'exécution ajoute étonnamment de force, souvent des effets grandioses. Pour parler encore des vivants, de celui qui sera nommé dans l'avenir le Michel-Ange de la caricature, quel chemin étonnant Daumier a fait depuis ses essais compliqués, infiniment spirituels, mais un peu grimaçants encore, jusqu'à ses puissantes gravures d'aujourd'hui même, d'un effet colossal. J'ai sous les yeux son Peuple du 24 mai. (Il reçoit ses sujets.)
Donc, le temps qui défait, nous fait aussi, ajoute à nos puissances. Nous nous sentons grandir. Cela mêle une joie virile à la mélancolie de l'âge. Nos maîtres ont hardiment exprimé cette joie, et il est curieux de la suivre dans leur progrès. Rubens, sorti de sa première manière, sombre, tout italienne, s'égaye étonnamment aux foudroyants tableaux du milieu de sa vie, dans les puissances exquises, suaves, qu'il atteignit enfin. Les portraits que Rembrandt nous a faits de lui-même (le Musée du Louvre en a cinq) marquent cela très bien. Au plus âgé, le grand magicien, arrivé à la toute-puissance, exprime une sérieuse mais ineffable joie de pouvoir dire au Temps: «Ah! tu as trouvé là ton maître!»
C'est le fruit de la vie. Il n'est pas réservé à ces géants-là seuls. Dans une sphère plus humble, ou d'art, ou de métier, celui qui se concentre et ramasse sa force, qui suit de près sa voie, qui ne s'est pas jeté aux quatre vents, et qui a profité du monde sans se donner à lui, celui-là dit au Temps, sans colère, avec dignité:
«Tu m'uses, mais de cette usure même je sais tirer parti, augmenter mon savoir pratique, croître d'expérience, et souvent de facilité.
«Tu m'uses, et tu me limes au bord. Cela n'empêche pas que, dans certaine enceinte où tu n'arrives point, je ne sente qu'en perdant l'on gagne, atteignant dans l'idée telle sphère inaccessible aux essais du jeune âge, même à l'âge moyen, trop absorbé encore au combat de la vie.»
Je dis encore au Temps: «Que tu le veuilles ou non, moqueur, respecte-moi. Car avec ces années où tu veux qu'on descende, je vais bâtir l'échelle des degrés ascendants, des puissances plus hautes que je sais me créer. La mort couronnera. Cela n'y gâte rien.»