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Le Peuple / Nos FilsChapitre 56 / 58

CHAPITRE IV
Avenir.—Littérature nouvelle.—Libres écoles.

Je n'ai promis que le présent, ce que l'on peut faire aujourd'hui, ou tout au plus demain. Vous voulez davantage? vous seriez curieux de ce que nous garde le temps futur? Rien de plus simple. D'innombrables utopistes sont prêts à vous le dire. Le métier de prophète n'est point du tout le mien. Il est, en vérité, trop aisé de prophétiser.

L'homme sérieux, le travailleur qui chaque jour se fait son avenir par le travail et l'effort personnel, s'attache aux choses très prochaines que créera son activité, qui dépendent de lui et de sa volonté. «À chaque jour sa peine», dit le proverbe. Vouloir, agir pour aujourd'hui, c'est le moyen d'agir d'une manière efficace. Voir trop loin, c'est souvent chose vaine et même dangereuse. Préoccupé de ces lointains mirages, on n'a pas forte prise sur ce qu'on tient, et parfois on le lâche. Même en le voyant bien, on ne distingue pas les obstacles intermédiaires qui nous séparent encore du but, les fossés à franchir avant d'y arriver[121].

Donc ne prédisons rien de lointain avenir. Ne nous amusons pas aux fantasques portraits des paradis futurs. Regardons au plus près ce qu'il faut faire demain, ce que, dès aujourd'hui, nous pouvons faire nous-mêmes.

Le premier point dont on ne parle guère, qui presse, qui doit tout précéder, c'est la création d'une littérature toute nouvelle, et vraiment sociale, c'est-à-dire fort contraire à la littérature malsaine, romanesque et bouffie, morbide, qui a dominé jusqu'ici. Elle était impossible, tant que nous pataugions dans la situation que le 2 Décembre avait faite. Elle l'est moins aujourd'hui. Un courant d'idées net et fort, parti du 24 mai, a commencé certainement, qui déjà épure, éclaircit. J'ai vu avec bonheur, dès le lendemain, jaillir de tous côtés des talents ignorés, tous indépendants du passé, nullement dominés (comme nous autres le fûmes souvent) par les efforts de l'art qui faisaient tort à l'art. Plusieurs choses admirables ont paru, qu'on ne peut comparer qu'à Camille Desmoulins, supérieures à Courier, si laborieux, supérieures aux Paroles d'un croyant, qui ont le tort d'être un pastiche biblique, etc.

Ce n'est encore, je le sais bien, qu'une littérature de combat; c'est la joie de détruire, démolir le monde du Mal. Mais la jeune chaleur qui est dans tout cela s'étendra peu à peu et deviendra féconde, concevra le monde du Bien.

Oserai-je le dire? mais c'est ma vraie pensée,—tout livre est à refaire. Je ne veux pas dire que les nôtres doivent être absolument brûlés; mais, même en ce qu'ils ont de bon, ils manquent du fort caractère populaire que demande ce temps, et qui va signaler les œuvres de ceux-ci. Ce que j'ai dit plus haut de la difficulté énorme de faire des livres pour le peuple se modifie beaucoup par nos circonstances présentes, par les milieux nouveaux où se trouvent nos successeurs. L'air était si épais que nous (les hommes de mon âge), dans nos essais, dans nos élans sincères, nous étions comme en un solide où chaque pas exige un effort. Ceux-ci ont le bonheur d'agir, écrire, parler, dans un air respirable, léger et volatilisé, où tout mouvement sera facile.

Peut-on dire qu'on n'ait fait rien encore jusqu'ici? Oh! on a fait beaucoup, en sens inverse, pour faire haïr l'instruction. Rien de plus rebutant, de plus nauséabond que les petits livres techniques ou fadement sentimentaux qu'on veut faire avaler au peuple. Il les vomit, il s'en détourne, et s'en va boire plutôt l'acre absinthe des romans corrosifs et des cours d'assises.

Cela changera-t-il? Oui, je n'en doute pas. Ces aliments de mort paraîtront dégoûtants dès que le peuple aura en abondance le cordial de vie. J'entends les livres sains, chaleureux, où il sentira l'âme amie, où il se trouvera lui-même en sa meilleure réalité; les livres où s'effacera la ligne déplorable qui sépare l'écrivain du peuple, où celui-ci dira en lisant: «C'est moi-même. Il me semble que je suis l'auteur.»

Qui fera ces livres? L'homme jeune, à ce premier élan de nature si facile. J'en vois de tels, très neufs, dans ces vifs esprits polémiques, sous forme militante pleins d'amour et de bienveillance. D'autres, ajournés jusqu'ici, ont, dans la seconde jeunesse, réservé, préparé des trésors de force organique. De ceux-ci, de ceux-là nous viendront des torrents de vie[122].

Le livre doit précéder l'école. Qu'est-ce que savoir lire? Rien du tout, si l'on n'a des livres à lire. Et j'entends des livres attachants, attrayants, qui fassent désirer la lecture.

Sous la Restauration, on essaya les écoles mutuelles. Et sous Louis-Philippe il y eut velléité d'organiser l'enseignement primaire. Beaucoup apprirent à lire, lesquels n'ont jamais lu. Pourquoi? Mon Dieu, faute de livres!

Il faut des livres pour l'enfant. Mais il est plus urgent peut-être encore qu'il y en ait pour celui qui l'instruit; qu'à côté de l'école préexiste la petite bibliothèque où le maître d'école aura son appui, son soutien, et puisera la vie chaque jour. Un enseignement tout oral, s'il était excellent, ne me déplairait pas. Les choses, avec un très bon maître, inspiré de bons livres, arriveraient vivantes à l'enfant et plus efficaces peut-être que par la voie du petit livre élémentaire.

La chose selon moi sacro-sainte, le lendemain du jour où la cruelle machine autoritaire se détendra, c'est la réparation due à son martyr, sa victime. Je soutiens que, de tous, celui qui a souffert le plus, c'est le maître d'école.

Dix mille, après le 2 Décembre, furent destitués du premier coup, et j'allais dire tués. Vraie Saint-Barthélemi de la faim. Ce furent les plus heureux. Comment dire les misères de ceux qu'on épargna, infortunés hilotes, devenus les valets (sonneurs, bedeaux, portiers), serfs tremblants du curé! Ce pauvre peuple (de. 70,000 hommes si méritants) lorsqu'il pourra parler, dira ce qu'il souffrit dans la captivité si dure dont jamais n'approchèrent celles d'Israël et de Juda.

Si malheureux, si humble, il a vaincu pourtant. Comment? En restant respectable. Il s'est montré, dans son abaissement et dans les tentations de la misère, très honnête, très pur, si vous le comparez aux Frères que chaque jour les tribunaux nous ont fait connaître si bien.

Le prêtre, c'est la monarchie. En 1850, il le dit clairement en appelant le 2 Décembre le messie militaire, l'épée. (Dupanloup, Éducation, Préface.)

Et vainqueur, que fit-il? Il brisa le maître d'école. Cela dit clairement le nom de celui-ci: il est la République même.

De la liberté sortiront des écoles tout indépendantes, qui, selon les contrées, les futures professions, etc., donneront un enseignement heureusement varié, moins uniforme que celui d'aujourd'hui. Les localités comprendront combien leur seront profitables les dépenses de l'école. Cela viendra. Mais aujourd'hui se fier au village pour nourrir le maître d'école, c'est sans nul doute le faire mourir de faim.

Affranchi, relevé, il va être l'organe nécessaire de l'idée nouvelle, très zélé (ayant tant souffert). C'est par lui que la France pourra parler à ses enfants.

Il faut largement l'adopter, lui dire: «Tu es le fils légitime de la République», assurer son foyer, faire pour lui ce qu'on fait en Hollande et en Angleterre, autant qu'on peut, le marier. Sa femme enseignera les filles.

Cela ne suffit pas. Il faut (et c'est l'essentiel) entrer plus qu'on n'a fait dans l'intelligence de son sort. Il faut être à la fois et plus humain, et plus sévère qu'on ne l'a été jusqu'ici.

Quel est son mal? Quelle est la cause du blasement et de l'énervation où il tombe souvent de bonne heure, et qui rendent son enseignement fade et sans efficacité? Ce mal, c'est la monotonie intolérable de sa vie. Le mariage déjà y mettra des diversions (non nuisibles, utiles). Mais ce qui très directement le tirera de ce marais, c'est d'exiger de lui certain progrès, certaine étude nouvelle, qui, dûment constatée, lui vaudront un avancement. Vous allez dire: «Cela le distraira, et il enseignera moins bien?» Tout au contraire. Si l'âme est en santé, si l'esprit est vivant, cette énergie salubre se sentira en tout, vivifiera l'école. Avec l'homme ennuyé elle s'ennuie, elle n'est que langueur, rien que torpeur et bâillement.

M. de Lamennais, qui, dans son dernier âge plus nerveux que jamais, trouvait souvent des mots vifs et forts, à pointes d'acier, m'en dit un, certain jour, qui m'entra dans l'esprit. On parlait du prêtre, du haut état de l'âme qu'il y faudrait et qui se soutient peu. «Oh! dit-il, être prêtre!... on le sera de temps en temps.»

Enseignement, c'est sacerdoce. L'enseignement, pour bien agir, avoir son efficacité, exige une verdeur, une vigueur qu'on n'a pas toujours. On peut se demander si c'est un métier d'être maître. Peut-on l'être toute la vie?

On a de grands moments où l'on est digne d'enseigner. Toute parole alors porte coup, est sentie et reste ineffaçable. Mais ces moments sont rares; ils ont peine à se soutenir. La détente vient, certaine lassitude. On se trouve au-dessous de soi.

L'enseignement devrait, dans une société avancée, être la fonction de tous ou presque tous. Il n'est presque personne qui, à certains moments, parlant avec plaisir et force, aimant à épancher son âme, n'enseigne à son insu et excellemment bien.

Deux âges y sont très propres. Aux grands enseignements civiques, qui doivent mettre au cœur la patrie et l'humanité, il faut le chaleureux jeune homme, dans la force entière d'un âge non encore entamé par la vie, d'un âge riche de passions, et trop heureux de s'épancher.

Mais souvent au retour l'homme qui a agi, souffert, l'homme mûr qui sera vieux demain, trouve un sérieux plaisir à transmettre aux jeunes le fruit de son expérience, mille notions positives qu'il a recueillies par la vie. Le vieux n'aime que trop à parler; le prolixe Nestor n'est point un idéal d'enseignement. Mais quelle merveille, quelle belle aventure c'eût été, si Ulysse, au retour, le sage et le héros, bienveillant, se fût enseigné lui-même à Télémaque, à tous, eût transmis ce riche trésor de faits, de découvertes, et surtout sa grande âme invincible et sa patience!

Dans une société supérieure à la nôtre, et telle qu'elle sera un jour, l'enseignement intermittent sera, je n'en fais doute, un puissant moyen d'action. On saura profiter de ces puissances diverses, de l'élan du jeune homme, du recueillement du vieillard, de la flamme de l'un, de la lumière de l'autre.

On ne sait point tirer parti de la jeunesse[123]. On ne remarque pas qu'aux vacances des hautes écoles, souvent dans l'intervalle, entre l'école et le métier, les jeunes cœurs bouillonnent, souffrent de l'inaction. Ils voudraient se répandre. Leur chaleur naturelle d'elle-même alors est éloquente. Moments fort dangereux qui seraient fort utiles. Le volcan embarrasse, parce qu'on ne sait qu'en faire. Au lieu des jeux cruels de la chasse, lançons le jeune homme dans la propagande civique, scientifique, l'enseignement des choses qu'il aime, et qui, nouvelles pour lui, ont toute la fraîcheur, le charme de la nouveauté.

C'est cela justement qui serait efficace. Ce maître passager serait plus écouté qu'aucun professeur fixe. Pourquoi le théâtre d'Athènes avait-il tant d'effet? Il était passager, ne durait qu'un moment, aux fêtes de Bacchus. Et, pour citer aussi une chose bien sérieuse: ce qui rend la justice anglaise efficace et de grand effet, c'est qu'en chaque lieu ses assises durent peu et d'autant plus saisissent toute l'attention.