Le Peuple / Nos Fils — CHAPITRE III La vie publique.—L'autorité morale.—La magistrature spontanée.
CHAPITRE III
La vie publique.—L'autorité morale.—La magistrature spontanée.
Le plus fécond des livres, c'est l'action, l'action sociale. Le grand livre vivant, c'est la Patrie. On l'épelle dans la commune; puis, lisant couramment aux feuillets supérieurs, départements, provinces, on embrasse l'ensemble, on s'imprègne de la grande âme.
Grâce à Dieu, c'est chose jugée. Le réveil actuel renvoie dans leurs brouillards les sots humanitaires qui dirent en 1848: «Supprimons la caste Patrie.» De même les artistes étourdis qui dirent plus récemment: «Plus de France! le monde!»
Chaque patrie a deux caractères: premièrement celui d'un organe spécial de la vie de l'Europe, une corde de sa grande lyre, nécessaire et indispensable à l'harmonie totale,—et deuxièmement, le caractère d'un système éducatif pour ses nationaux. La France pour les siens est une éducation. De même l'Angleterre, l'Allemagne.
Cela sera réel de plus en plus, à mesure que chaque pays se créera librement son administration du plus bas au plus haut (depuis la petite commune jusqu'à l'assemblée souveraine), l'échelle progressive de la magistrature publique où chacun, en montant, se forme et se prépare au degré supérieur.
«Y faut-il beaucoup d'art?» C'est œuvre de nature, quand on laisse la nature agir. Dans les nobles pays de vie normale, comme aux États-Unis, cela se fait de soi. Très simple éducation, mais si puissante! et d'efficacité superbe! On l'a vu récemment; l'Europe, tellement supérieure en culture, a vu avec surprise, avec saisissement, sur la rive opposée, ces hommes, peu instruits, point du tout élevés (pour parler comme ici), un batelier, un tailleur, un brasseur, mener un grand empire, des armées de cinq cent mille hommes, des assemblées encore plus difficiles à manœuvrer. On voudrait bien savoir, dans le détail, au vrai, sans satire, sans panégyrique, comment, de degré en degré, chacun d'eux a pu tellement se faire l'esprit, le caractère. Lisaient-ils? Oh! bien peu, certainement; trop occupés d'agir, partagés entre le métier et les fonctions publiques. Et un matin, les voilà appelés à cette position terrible. Et ils firent face à tout. Ces hommes simples et rudes se trouvaient au niveau des énormes hauteurs où la Patrie les appela.
Spectacle magnifique, fait pour être envié. Je crois que cependant les sociétés plus cultivées (France, Allemagne, etc.) auront leurs procédés à elles, leurs arts de développement social; que l'éducation, par exemple en toutes ses formes et ses degrés y jouera un bien autre rôle qu'en Amérique, où elle s'arrête à une certaine moyenne d'utilité pratique. L'école, en notre Europe, sera organisée pour préparer, servir et l'action et la spéculation.
Turgot, avec génie, envisageant la vie entière comme une éducation, eût voulu que l'école préparât la commune, que de l'une à l'autre on passât sans secousse naturellement, que l'école fût déjà un degré de la vie publique, la commune un second, la province un troisième, de façon que l'on s'élevât, par un progrès sérieux, aux grandes vues sur l'intérêt général du pays.
Quelqu'un qui a bien de l'esprit (Dupont-White) fait cette objection aux idées de Turgot: «La commune moderne, dans sa petite vie municipale, simple partie d'un tout, est-elle bien la préparation naturelle aux fonctions gouvernementales? Ne resserre-t-elle pas les esprits dans le souci des menus intérêts et des misères locales?»
Il n'est rien de petit en ce qui fait le sort de l'homme. Il est fort nécessaire, selon moi, de connaître ces misères de localités. Ce détail, c'est le réel même, c'est la vie, l'homme vivant. Tant pis pour qui l'ignore; tant pis pour le jeune lord qui, sortant d'Oxford ou de Cambridge, ira tout droit s'asseoir à la Chambre des Pairs. Pour notre étudiant français (vif et impatient, généralisateur), il est infiniment utile qu'à son retour dans sa localité, il plie et brise son esprit à la connaissance des choses qu'on prend sur le vif une à une. Toutes particulières qu'elles soient, elles n'en sont pas moins générales en ce sens qu'une localité ressemble fort à l'autre; celui qui la sait bien, a beaucoup profité dans l'intelligence du tout. Plus le cercle est petit, les ressources minimes, plus l'ordre est nécessaire, la sage économie, la patience aussi et la dextérité pour le ménagement des personnes, si difficile entre voisins. Les plus hauts intérêts, la diplomatie des empires, sont souvent bien moins épineux. En regardant de près, on voit mieux; on distingue que sous les chiffres sont des hommes. On prend le respect de la vie. L'esprit formé à cette école n'arrivera jamais à ces cruelles abstractions de nos grosses têtes politiques dont le sauvage orgueil souvent abstrait un monde, l'extermine en bataille ou en révolution.
Ce livre n'est point de politique. Je n'entreprendrai pas de suivre l'influence que chaque fonction (administrative, judiciaire, etc.) aura sur l'homme qui la traversera. Je ne note qu'un point, c'est que presque toujours c'est justement au degré inférieur, la vie locale et communale, que se trouve le plus grand combat. Là, tout est serré et gêné. Famille et voisinage, ces mots aimables et doux qui semblent désigner des liens naturels, des facilités d'action, le plus souvent couvrent réellement ses obstacles et les épines où elle se débat à grand'peine. Mais là aussi la volonté s'exerce, le caractère se fixe, et s'il se forme en bien, la force en reste immuable et puissante, et la vie en montant ne semble plus qu'un jeu.
Je prends l'homme au moment où, déjà engagé dans sa carrière et établi dans sa localité, marié récemment ou près de l'être, il se consulte entre lui et les siens, regarde comme il se posera. Moment très capital, d'où suit la vie entière et privée et publique. Il n'a nulle part encore à celle-ci. Le rôle qu'il y jouera dépend du caractère qu'il va se faire, du plus ou moins d'autorité morale qu'il pourra prendre. Donc, avant la commune, avant la vie publique, regardons-le bien au foyer.
Le dirai-je? à notre époque soucieuse, inquiète, ce qu'il y a souvent de pire pour le conseil, c'est la famille. Elle tremble, aux débuts de «ce cher ami» et, dans la passion qu'elle a pour son avancement, lui inculque mille choses misérables, timides aujourd'hui, demain lâches. Ce serait le crime de Cham, si l'on découvrait trop ce qui se dit le soir au foyer en ce genre par la bouche la plus respectée. Répond-il quelque chose, défend-il quelque peu son âme, sa conscience, ce qu'il aurait encore d'idée noble, élevée? Rarement. S'il avait cependant tant de cœur qu'il hésitât et réclamât un peu, on dirait sans détour: «Oh! tu en reviendras. La vie, l'expérience guériront ces chimères... Garde-les, au reste, en un coin, à la rigueur, si tu y tiens, mais pour toi seul. Tu peux bien démêler qu'ici tous ne sont pas en dessous tout à fait ce qu'ils montrent en dessus.»
Jeune homme! fais-toi un ferme cœur contre ces bas conseils et la basse sagesse qui vont venir de toutes parts. La petite prudence souvent c'est l'imprudence qui ne voit qu'aujourd'hui. Demain peut tout changer. Le monde va et vient. Les puissances pour qui on veut que tu sois lâche, sont les joujoux du sort qui les fait, qui les casse. Ce préfet, cet évêque, pour qui on te demande de te déshonorer et de faire l'imbécile, qui sait où ils seront dans quelques jours? Des vents, de grands vents sont dans l'air que l'on entend d'en bas. Est-ce trombe ou tempête? Le grand balayage de Dieu? Quand cela vient, nul ne résiste. Cela rase et emporte tout... le monde même!... Mais non pas l'honneur.
Je sais la longue guerre que tu vas soutenir, attaqué du dehors et souvent du dedans. Pendant que tu regardes fièrement et sans peur le monde, l'ennemi, souvent c'est ton cœur même, tes chères affections qui travaillent et conjurent en toi. Il faut tout à la fois aimer, et te défendre, garder au plus profond des barrières, des remparts, comme un fort où ton âme te reste en sûreté.
Au Moyen-âge, quand un tel abri sûr existait, du dehors beaucoup venaient et campaient tout autour. Cela t'arrivera. Plus d'un viendra chercher l'exemple, le conseil, l'appui d'un ferme caractère. Dans tous les groupes d'hommes, bourg, village, atelier, quelqu'un est en avant, comme type ou modèle. Qu'il l'ait voulu ou non, on le suit. Il a charge d'âmes.
Le but où nous tendons, c'est l'association égale et fraternelle. Quelque égale qu'elle soit, elle ne se fait guère sans avoir un noyau autour duquel l'ensemble tourbillonne et s'agrège. La nature n'emploie pas un autre procédé. Au centre d'un cristal, vous rencontrez toujours le premier nucleus sur lequel s'est groupée la seconde formation, et puis la troisième, et tout ce qui s'est ajouté après.
L'esprit de défiance (souvent trop légitime), craignant tout centre fort d'attraction, est l'obstacle aujourd'hui. On se groupe; on se ligue; on ne s'associe guère. Ceux qui peuvent aider, restent souvent suspects, ayant bien rarement ce qui rassurerait, le sérieux accord des actes et des paroles. Même honnêtes, sincères et désintéressés (ce qui déjà est rare), ils sont inharmoniques, ne vivent pas uno tenore, conséquents à eux-mêmes, et par légèreté ils varient, se démentent. Ils n'obtiennent dès lors ni le respect ni l'ascendant.
L'autorité morale appartiendra surtout à ceux qui ne l'ont pas cherchée, qui, sans l'avoir voulu, sont devenus un centre par la gravité simple et la dignité de leur vie. Le monde, si flottant, s'arrange de lui-même autour de ce qui varie peu et peut servir de point d'appui.
Voici ce que j'ai vu en regardant de près en toutes conditions, et les plus humbles même.
Ce n'est pas le talent éclatant qui faisait cela. L'homme d'autorité était celui qui, outre le sérieux du caractère, avait deux qualités solides. Il était efficace (mot excellent du Moyen-âge), riche en œuvres et sobre en paroles, souvent très fort au métier spécial. Mais, à côté du métier et de l'œuvre, il y avait en lui l'homme, l'homme de sens et de raison qui planait au-dessus, et jugeait largement (pour lui-même et les autres) en bien des choses qu'il n'avait pas apprises, qui n'étaient point de son métier.
Il était charpentier, je suppose. Et tel camarade le consultait, lui disait: «J'ai tel mal... Comment guérir?—Quand tu ne boiras plus.»
Il était avoué. Il voyait arriver le plaideur jaune, étique, d'âcre humeur militante, voulant se ruiner. Il refusait l'affaire, voyait que le procès n'était rien que sa bile, son foie, l'envoyait se guérir.
De même, un médecin (que j'ai connu) avait pour voisin un jeune charbonnier, fort malade. La charbonnière, jolie, un peu légère, pleurait. Le docteur, sèchement: «Mais c'est de vous qu'il meurt, coquette!» Elle pleura plus fort, mais changea. Il guérit.
Ainsi, on ne peut plus isoler le métier. La spécialité ne nous enferme plus. On sent mieux que tout tient à tout, et dessous on pénètre l'âme. L'homme moderne, qui a autorité, est pour ainsi dire prêtre au sens antique, et obligé de répondre à mille choses. Le sacerdoce primitif implique l'universalité. Au Moyen-âge, lorsque les grandes fêtes amenaient la foule au parvis, les malades entouraient le prêtre sur le seuil, le consultaient. Pour les procès, on entrait dans l'église, et le même homme, autour du bénitier, devenait arbitre, légiste, disait la coutume du lieu. Mais l'affaire est morale, un secret; entrez, déposez-le. Souvent la maladie ou le procès tenait à ce secret du cœur.
Ainsi, le prêtre alors était tout, suffisait à tout. Mais comment? Disons-le. À force d'ignorance. Aveugle qui menait des aveugles, juge aussi incertain qu'ignorant médecin, il jetait à la foule l'oracle du hasard. Aujourd'hui, bien autrement forts dans nos spécialités diverses, nous pouvons mieux aussi en saisir les rapports, l'ensemble même par un sens élevé, et souvent par le cœur, qui nous étend aussi l'esprit.
Le peuple sait cela d'instinct, et il s'adresse à celui où il sent la sûreté morale,—le sens compréhensif, libre de préjugé de caste et de métier,—enfin un cœur vivant qui pénètre et devine.
Quel que soit son métier, il a le sacerdoce. Sa maison, c'est l'église, et c'est là que l'on porte ses doutes ou ses secrets. Bien des choses que pour rien au monde on n'aurait dites au prêtre (au membre dangereux de ce corps écrasant), on les dit au vrai prêtre, l'homme vraiment désintéressé.
Le difficile, ainsi que je l'ai dit, c'est la contradiction qu'un tel homme souvent trouve parmi les siens, et les tiraillements qu'il aura dans son intérieur. Rarement ils comprennent l'abnégation, le sacrifice. Un médecin qui renvoie le malade, un avocat qui renvoie le client et prévient les procès, pour la famille, c'est chose dure. Aux débuts surtout, quels obstacles et quelles réclamations! Son père croit qu'il est fou. Sa mère souvent en pleure. Que sera-ce si elle s'appuie d'une personne bien chère, mais innocente, aveugle, ta jeune femme que tu viens d'épouser? Combien sera pénible ce combat du foyer! Elle est tout naturellement avec ta mère, dans les idées prudentes, timides même. Que devient-elle quand tu donnes un conseil courageux d'honnêteté à l'électeur flottant? ou quand tu prends la cause du pauvre homme contre une puissance? Ne dira-t-elle pas le mot d'anxiété qu'on lui souffle: «Ami! tu nous perds!»
Elle est jeune pourtant, et elle aime. Aux premiers temps surtout, elle donne prise. Son cœur n'est pas formé au beau, au saint, au grand. Il y suffit parfois d'une émotion noble qui tranche tout. Rousseau, dans un doute moral, fut fixé tout à coup, et sans raisonnement, par la sublime vue du pont du Gard. Souvent, il suffit d'avoir lu en famille le Cid ou Horace pour se trouver vaillant, pour que la femme dise: «Tu as raison, ami... Oui, sois grand! Garde ton cœur haut!»
À mesure que la vie avance, les choses changent peu à peu. On commence à le croire moins fou. Quand tout varie, et que lui seul il reste ce qu'il fut, on s'y fait; on prend même un certain respect pour lui.
Son père finit par dire: «C'est son tempérament. On n'y changera rien. Il restera un juste.»
Sa mère dit: «Quel dommage qu'il ne pratique pas! Sa vie enseignerait ce qu'il faut faire pour le salut.»
Et sa femme elle-même, témoin de toute chose, dans l'intime intérieur, le trouvant immuable, si ferme, mais si doux, ne regarde qu'en lui, y voit la loi vivante. Elle dit aux amies qui ne manquent jamais pour troubler le foyer: «Il est pour moi l'église. C'est ma religion.» Et à lui seul: «Je suis tout à toi!... Tu es fort!»
Quand un tel homme existe, son exemple, son influence, même indirecte, agit immensément, souvent en profondeur, avec une efficacité que les grands moyens collectifs ont infiniment moins. S'il est modeste et sage, ne se met pas trop en avant légèrement, d'autant plus chacun le regarde, le suit instinctivement[120].
L'action personnelle, la propagande orale qui se fait d'homme à homme par la conversation, est encore l'influence la plus sûre, la plus forte. Deux mots en tête-à-tête, dits par l'homme estimé, ont souvent un effet décisif et durable. Ni le sermon, ni le journal, ni le livre n'allaient directement à la situation, au tour d'esprit, au besoin actuel de l'individu. Il est surpris de voir que très précisément ces deux mots vont à lui, à lui et à nul autre. C'est là ce qui agit.
L'étincelle électrique, la communication du lumineux fluide fait ainsi son chemin. Elle a tous les effets de l'association expresse et formulée. L'assimilation d'intérêts, d'idées, de sentiments, doit d'ailleurs toujours précéder.
Le foyer primitif est toujours un cœur d'homme. De là procéderont la flamme et la lumière. Ce ne sont pas les mots, la formule verbale, le cadre artificiel qui feront l'association. Il y faut pour ciment de bonnes et de riches natures, vivantes, solides et généreuses.
C'est ce qu'il faut créer d'abord.