Le Peuple / Nos Fils — CHAPITRE PREMIER L'homme naît-il innocent ou coupable?—Deux éducations opposées.
CHAPITRE PREMIER
L'homme naît-il innocent ou coupable?—Deux éducations opposées.
Dans l'histoire de la Renaissance, j'ai décrit une œuvre sublime, les Prophètes et Sibylles que peignit Michel-Ange aux voûtes de la chapelle Sixtine. Je n'ai pas dit assez avec quelle vigueur il y pose les deux esprits contraires qui se disputent le monde.
Tous ont vu ces figures, au moins gravées. Chacun a remarqué la plus violente, celle d'Ézéchiel, qui, le bonnet au vent, soutient une dispute acharnée contre quelqu'un qu'on ne voit pas, un rabbin, un docteur sans doute. Ézéchiel et Jérémie sont les prophètes de la Captivité. Les captifs se croyaient punis des péchés de leurs pères. Jérémie et Ézéchiel le nient dans les versets célèbres: «Ne dites plus: Nos pères mangèrent du raisin vert; c'est ce qui nous fait mal aux dents. Non, cela n'est pas vrai. Chacun répond pour soi. Chacun sera sauvé ou perdu par ses propres œuvres.»
Plus de péché originel. Point de fils puni pour le père. L'enfant naît innocent, et non marqué d'avance par le péché d'Adam. Le mythe impie, barbare, disparaît. À sa place solidement se fondent la Justice et l'Humanité.
Ceux qui ont, comme nous, la gravure sous les yeux, voient qu'aux pieds des prophètes de petites figures occupent les compartiments inférieurs de la voûte, et traduisent, expliquent les grandes figures d'en haut. Aux pieds d'Ézéchiel et sous la violente dispute, est l'objet du combat, une jeune femme enceinte, d'un visage ingénu. Elle ne se doute guère de la bataille qui se fait pour elle là-haut. Quel serait son effroi si elle entendait ces docteurs qui jurent qu'on naît damné, qui vouent l'enfant et elle aux flammes éternelles! Par bonheur, elle dort. Elle en mourrait de peur.
Michel-Ange, qui agrandit tout, n'a pas suivi la Bible de trop près. Il n'a pas fait la créature avilie dont parle le texte. Il a fait une femme, une vraie femme, un être doux, fragile, touchant, quelque jeune Italienne, je pense, qu'il a vue au repos de midi. En elle est tout le genre humain. Oui, voilà bien la femme et l'enfant et le monde. On est ému, on fait des vœux pour elle. Le ciel et la terre prient...
La figure est plus fine qu'il ne les fait communément. Ses formes sveltes et peu nourries seraient plutôt d'une fille. Elle est à son premier enfant, et peut-être au cinquième mois. Si c'est pécher que de continuer cette race coupable et condamnée d'Adam, elle ne peut nier; on le voit trop. Mais a-t-elle voulu pécher? qui le saura? Elle n'a guère d'assiette solide. Du corps elle est assise, elle pose sur un siège très haut, mais ses jambes sont flottantes. L'enfant déjà l'opprime, et pour mieux respirer, sans détourner le corps, elle incline vers nous sur l'épaule sa tête et ses yeux clos, son visage très doux.
Elle a si peu d'aplomb! c'est un vaisseau en mer. Puisse Dieu te sauver, pauvre petite!... et ta fragile barque où l'humanité flotte, chancelante en ton jeune sein! Quelle horrible tempête je vois autour de toi! Mais je me fie à lui, ton pilote, ton fort défenseur. Contre le dogme absurde il a le Droit, la Piété et Dieu même. Contre l'armée des prêtres, rabbins, docteurs, évêques, et leurs textes barbares, il a la Loi plus haute, écrite au fond des cœurs. Il couvre la faiblesse, il absout la nature. Il jure qu'ici est l'innocence, qu'elle est en cet enfant, que, si, la terre, le ciel, le monde la perdaient, on la retrouverait entière en ce berceau.
Toute l'Église est contre Ézéchiel. Tous les tribunaux sont pour lui.
L'Église tout entière enseigne l'hérédité du crime, tous coupables d'avance par le péché d'Adam.
Si le juge y croyait, il descendrait du siège, fermerait le prétoire. Mais la loi, mais le droit, mais la jurisprudence repoussent l'hérédité du crime. Nul ne paye pour son père ou ses parents, chacun pour ses faits personnels.
Tous étant nés coupables, Dieu de sa pleine grâce arbitraire gracie qui lui plaît.
Qui dit cela? saint Paul? Non, d'abord l'Évangile[111]. Dans cinq ou six textes fort clairs est formulé l'exclusif privilège des élus, de ceux qui plaisent à Dieu. Et quels? L'ouvrier du matin qui travailla dès l'aube, plaît-il plus que l'oisif qui ne vint que le soir? Le juste a-t-il l'espoir d'être reçu au ciel mieux que l'injuste? Non. C'est le pécheur qui plaît, n'ayant aucun mérite, devant tout à la Grâce.
Cet arbitraire terrible, qui a autorisé tous les arbitraires de ce monde, n'a osé se produire dans cette audace solennelle qu'à la faveur du vieux dogme barbare que l'homme naît damné, qu'à ce damné l'on ne doit rien. «Nous naissons enfants de colère», dit saint Paul. Et Augustin: «Tous naissent pour la damnation.»
Terrible arrêt!... épouvantable aux mères!... «Quoi! mon enfant aussi? Cet ange en ce berceau?...» Plusieurs mollissaient, voulaient faire pour les petits un lieu intermédiaire, où, privés de la vue de Dieu, mais exempts de supplices, ils resteraient gémissants, vagissants, et rêvant de leur mère encore. Augustin ne le permet pas. Il dit: «Ne promettez ce lieu entre le Ciel et la damnation.» Et ailleurs: «Gardez d'imaginer un soulagement à ces petits. L'Enfer seul les attend. C'est la ferme foi de l'Église.» Robustissima ac fundatissima Ecclesiæ fides. (Voir tous ces textes dans Bossuet, t. XI, p. 191, éd. 1836.)
Saint Augustin a raison de le dire. Il a tous les conciles pour lui. Conciles de Lyon et de Florence, concile de Trente, tous damnent les enfants. «C'est la ferme foi de l'Église.»
Pas un mot de pitié, mais la froide logique quelquefois réclamait. Le grand distingueur, saint Thomas, osa un heureux distinguo. Le mot Enfer ne dit pas toujours flammes: l'enfant damné peut n'être pas brûlé. Noris, au dix-septième siècle, y cherche un moyen terme: «Brûlés? non. Chauffés seulement.»
À quel degré chauffés? Humanité atroce. Voulez-vous dire roussis? voulez-vous dire grillés?... Quoi qu'il en soit, ce mot maladroit ne fit pas fortune. Il parut trop humain. Les Dominicains mirent Noris à l'index de l'Inquisition.
Autre essai, plus hardi encore, plus mal reçu. Sfondrata avait dit: «L'enfant mort sans baptême ne verra pas le Ciel, mais il a mieux. Dieu lui a sauvé le péché et l'éternel supplice; cela vaut mieux que le Ciel même.» À quoi Bossuet, Noailles et nos évêques opposent avec indignation l'unanimité de l'Église.
Ils donnent tous les textes, la perpétuité de cette opinion, et l'avis du grand théologien officiel du pontificat, de Bellarmin, qui la résume ainsi: «L'enfant sera dans un lieu noir, dans un cachot d'enfer, sub potestate diaboli.»
Bellarmin ajoute aigrement: «Ne suivons pas le sentiment humain (qui entraîne la plupart). Notre pitié ne servirait de rien.»—Dures paroles. Mais c'est qu'il s'agit du point essentiel, de la pierre angulaire sur laquelle repose l'Église. Elle est suspendue à ce mythe du premier, du second Adam, du Pécheur qui perd tout, du Sauveur qui rachète tout. Cela se tient d'une seule pièce. Si la chute d'Adam ne nous a pas perdus, n'a pas damné d'avance tout enfant qui naîtra, pourquoi faut-il un Rédempteur? Si l'enfant ne naît pas plein du souffle du Diable, pourquoi l'exorciser au baptême du nom de Jésus pour expulser ce souffle (Exsufflatur. Bossuet, ibidem)? De la faute d'Adam tout procède. Grâce au péché d'Adam, nous dit encore Bossuet, nous chantons avec toute l'Église: «Heureuse faute!»—Et encore: «Ô péché vraiment nécessaire!» (T. XI, 188.)—Nécessaire pour damner l'humanité entière, moins le nombre minime, imperceptible des élus! nécessaire pour jeter l'innocence à l'Enfer! nécessaire pour créer les exorcismes du Baptême, le premier sacrement qui constitue l'Église. Sans Adam, plus d'Église, plus d'évêques, et plus de Bossuet.
Nul progrès n'est possible sur ce point, que l'on ne peut toucher sans que tout le dogme ne croule. Le temps a beau marcher, l'humanité se fait jour en toute chose. Ici un mur existe. Elle n'entrera pas, restera dehors à jamais.
Au Petit Catéchisme du diocèse de Paris, aujourd'hui 1er mai 1868, je lis: «Le péché d'Adam s'est communiqué à tous ses descendants, en sorte qu'ils naissent coupables du péché de leur premier père.» Au Catéchisme de la Doctrine chrétienne, celui des missions des deux mondes, Catéchisme approuvé par la Propagande romaine, je lis: «Pourquoi les hommes naissent-ils coupables du péché originel?—Parce que leur volonté était renfermée dans celle d'Adam leur chef.»
Le dogme est immuable. Aujourd'hui aussi bien qu'aux temps de Paul et d'Augustin, la volonté humaine, renfermée dans celle d'Adam, est serve du péché, non libre.
C'est exactement le contraire de la foi de nos juges et du principe de nos lois.—Toute leur autorité repose sur cette idée unique: Que l'homme est libre, responsable.—Autrement comment lui ordonner ceci, lui défendre cela?—Autrement, comment le punir?
La liberté de l'homme, qui, proclamée ou non, fut la foi intérieure, la base de toute société, a été formulée, promulguée souverainement par la Révolution française. C'est le premier mot qu'elle ait dit.
Donc deux principes en face: le principe chrétien, le principe de 89.
Jamais le pair, l'impair, ne se concilieront; jamais le juste avec l'injuste, jamais 89 avec l'hérédité du crime.
Car à quel prix le Juste pourrait-il pactiser? En quittant sa nature, devenant l'arbitraire, et se faisant l'Injuste, c'est-à-dire en n'existant plus.
À quel prix le vieux dogme qui, si longtemps lui-même s'est proclamé l'Absurde (voir Augustin), l'Anti-Raison,—à quel prix pourrait-il traiter pour vivre encore? En quittant sa nature et se faisant Raison, c'est-à-dire en n'existant plus.
La conséquence est donc que, du berceau, partiront pour la vie deux routes absolument contraires. L'éducation sera autre et tout opposée[112], selon qu'on part du vieux ou du nouveau principe.
Songez que les deux routes ne sont pas seulement différentes, mais bien deux lignes divergentes qui doivent, en s'écartant toujours, diverger jusqu'à l'infini.
Imaginez un centre du réseau des chemins de fer, d'où part le Nord pour Lille, le Midi pour Bordeaux. Quel est le sot qui croit que ces chemins se rejoindront? Ils se tournent le dos. Plus ils vont, plus ils sont étrangers l'un à l'autre. Regardez donc, avant que le départ sonne, choisissez bien votre wagon.