O mon ami! votre lettre m’a glacé d’effroi. Cécile… O Dieu! est-il possible! Cécile ne m’aime plus. Oui, je vois cette affreuse vérité à travers le voile dont votre amitié l’entoure. Vous avez voulu me préparer à recevoir ce coup mortel; je vous remercie de vos soins, mais peut-on en imposer à l’amour? Il court au-devant de ce qui l’intéresse; il n’apprend pas son sort, il le devine. Je ne doute plus du mien: parlez-moi sans détour, vous le pouvez, & je vous en prie. Mandez-moi tout; ce qui a fait naître vos soupçons, ce qui les a confirmés. Les moindres détails sont précieux. Tâchez, surtout, de vous rappeler ses paroles. Un mot pour l’autre peut changer toute une phrase; le même a quelquefois deux sens… Vous pouvez vous être trompé: hélas! je cherche à me flatter encore. Que vous a-t-elle dit? me fait-elle quelque reproche? au moins ne se défend-elle pas de ses torts? J’aurais dû prévoir ce changement, par les difficultés que, depuis un temps, elle trouve à tout. L’amour ne connaît pas tant d’obstacles.
Quel parti dois-je prendre? que me conseillez-vous? Si je tentais de la voir? cela est-il donc impossible? L’absence est si cruelle, si funeste… & elle a refusé un moyen de me voir! Vous ne me dites pas quel il était; s’il y avait en effet trop de danger, elle sait bien que je ne veux pas qu’elle se risque trop. Mais aussi je connais votre prudence; &, pour mon malheur, je ne peux pas y croire.
Que vais-je faire à présent? comment lui écrire? Si je lui laisse voir mes soupçons, ils la chagrineront peut-être; & s’ils sont injustes, me pardonnerais-je de l’avoir affligée? Si je les lui cache, c’est la tromper, & je ne sais point dissimuler avec elle.
Oh! si elle pouvait savoir ce que je souffre, ma peine la toucherait. Je la connais sensible; elle a le cœur excellent, & j’ai mille preuves de son amour. Trop de timidité, quelque embarras, elle est si jeune! & sa mère la traite avec tant de sévérité! Je vais lui écrire; je me contiendrai; je lui demanderai seulement de s’en remettre entièrement à vous. Quand même elle refuserait encore, elle ne pourra pas au moins se fâcher de ma prière; & peut-être elle consentira.
Vous, mon ami, je vous fais mille excuses, & pour elle & pour moi. Je vous assure qu’elle sent le prix de vos soins, qu’elle en est reconnaissante. Ce n’est pas méfiance, c’est timidité. Ayez de l’indulgence; c’est le plus beau caractère de l’amitié. La vôtre m’est bien précieuse, & je ne sais comment reconnaître tout ce que vous faites pour moi. Adieu, je vais écrire tout de suite.
Je sens toutes mes craintes revenir: qui m’eût dit que jamais il m’en coûterait de lui écrire! Hélas! hier encore, c’était mon plaisir le plus doux.
Adieu, mon ami; continuez-moi vos soins, & plaignez-moi beaucoup.
Paris, ce 27 septembre 17…
Lettre XCII
Le Chevalier Danceny au vicomte de Valmont.
O mon ami! votre lettre m’a glacé d’effroi. Cécile… O Dieu! est-il possible! Cécile ne m’aime plus. Oui, je vois cette affreuse vérité à travers le voile dont votre amitié l’entoure. Vous avez voulu me préparer à recevoir ce coup mortel; je vous remercie de vos soins, mais peut-on en imposer à l’amour? Il court au-devant de ce qui l’intéresse; il n’apprend pas son sort, il le devine. Je ne doute plus du mien: parlez-moi sans détour, vous le pouvez, & je vous en prie. Mandez-moi tout; ce qui a fait naître vos soupçons, ce qui les a confirmés. Les moindres détails sont précieux. Tâchez, surtout, de vous rappeler ses paroles. Un mot pour l’autre peut changer toute une phrase; le même a quelquefois deux sens… Vous pouvez vous être trompé: hélas! je cherche à me flatter encore. Que vous a-t-elle dit? me fait-elle quelque reproche? au moins ne se défend-elle pas de ses torts? J’aurais dû prévoir ce changement, par les difficultés que, depuis un temps, elle trouve à tout. L’amour ne connaît pas tant d’obstacles.
Quel parti dois-je prendre? que me conseillez-vous? Si je tentais de la voir? cela est-il donc impossible? L’absence est si cruelle, si funeste… & elle a refusé un moyen de me voir! Vous ne me dites pas quel il était; s’il y avait en effet trop de danger, elle sait bien que je ne veux pas qu’elle se risque trop. Mais aussi je connais votre prudence; &, pour mon malheur, je ne peux pas y croire.
Que vais-je faire à présent? comment lui écrire? Si je lui laisse voir mes soupçons, ils la chagrineront peut-être; & s’ils sont injustes, me pardonnerais-je de l’avoir affligée? Si je les lui cache, c’est la tromper, & je ne sais point dissimuler avec elle.
Oh! si elle pouvait savoir ce que je souffre, ma peine la toucherait. Je la connais sensible; elle a le cœur excellent, & j’ai mille preuves de son amour. Trop de timidité, quelque embarras, elle est si jeune! & sa mère la traite avec tant de sévérité! Je vais lui écrire; je me contiendrai; je lui demanderai seulement de s’en remettre entièrement à vous. Quand même elle refuserait encore, elle ne pourra pas au moins se fâcher de ma prière; & peut-être elle consentira.
Vous, mon ami, je vous fais mille excuses, & pour elle & pour moi. Je vous assure qu’elle sent le prix de vos soins, qu’elle en est reconnaissante. Ce n’est pas méfiance, c’est timidité. Ayez de l’indulgence; c’est le plus beau caractère de l’amitié. La vôtre m’est bien précieuse, & je ne sais comment reconnaître tout ce que vous faites pour moi. Adieu, je vais écrire tout de suite.
Je sens toutes mes craintes revenir: qui m’eût dit que jamais il m’en coûterait de lui écrire! Hélas! hier encore, c’était mon plaisir le plus doux.
Adieu, mon ami; continuez-moi vos soins, & plaignez-moi beaucoup.