Les Rêveries du Promeneur Solitaire: Ouvrage faisant suite aux Confessions — NOTE DE L'ÉDITEUR
NOTE DE L'ÉDITEUR
Les Rêveries du promeneur solitaire, que nous réimprimons aujourd'hui dans notre collection des Petits Chefs-d'œuvre, sont comme une dernière partie ajoutée par Jean-Jacques Rousseau à ses Confessions. Aussi avons-nous cru être agréable aux bibliophiles en leur offrant cet opuscule à la suite des Confessions, qui ont paru tout récemment dans notre Petite Bibliothèque artistique, avec la belle suite des eaux-fortes de M. Hédouin.
Les Rêveries, le dernier ouvrage de Rousseau, se composent de dix Promenades. La dixième, écrite moins de trois mois avant sa mort et consacrée entièrement au souvenir de Mme de Warens, est restée inachevée. Arrivé au déclin de sa vie et éloigné de plus en plus du commerce de ses semblables, Rousseau a voulu encore consacrer ses derniers jours à s'étudier lui-même, se livrant, comme il le dit, à la seule douceur que le monde ne pût lui ôter, celle de «converser avec son âme». Les loisirs de ses promenades journalières ayant été souvent remplis de contemplations charmantes dont il regrettait d'avoir perdu le souvenir, il a entrepris de fixer par l'écriture celles qui pourraient lui revenir encore. Voici, d'ailleurs, en quels termes il expose lui-même le plan de son travail:
«Ces feuilles ne seront proprement qu'un informe journal de mes rêveries. Il y sera beaucoup question de moi, parce qu'un solitaire qui réfléchit s'occupe nécessairement beaucoup de lui-même. Du reste, toutes les idées étrangères qui me passent par la tête en me promenant y trouveront également leur place. Je dirai ce que j'ai pensé tout comme il m'est venu, et avec aussi peu de liaison que les idées de la veille en ont d'ordinaire avec celles du lendemain. Mais il en résultera toujours une nouvelle connoissance de mon naturel et de mon humeur par celle des sentimens et des pensées dont mon esprit fait sa pâture journalière dans l'étrange état où je suis.»
Rousseau ajoute qu'il n'a plus donné à ses Rêveries le titre de Confessions parce qu'il «ne sentoit plus rien à dire qui pût le mériter». On pourrait alors se demander pourquoi il les a écrites; objection à laquelle il a répondu à l'avance en disant qu'il ne les écrivit que pour lui-même. Il n'attache, si on l'en croit, aucune importance à ces conversations intimes qu'il met sur le papier. «Qu'on épie ce que je fais, dit-il à ce propos, qu'on s'inquiète de ces feuilles, qu'on s'en empare, qu'on les supprime, qu'on les falsifie, tout cela m'est égal désormais. Je ne les cache ni ne les montre. Si on me les enlève de mon vivant, on ne m'enlèvera ni le plaisir de les avoir écrites, ni le souvenir de leur contenu, ni les méditations solitaires dont elles sont le fruit, et dont la source ne peut s'éteindre qu'avec mon âme.»
Nous avons peine à croire, pour notre part, que Rousseau ait jamais pu être aussi indifférent au sort de ce qui tombait de sa plume, et nous n'éprouvons aucunement le scrupule d'aller contre les intentions de l'auteur en livrant de nouveau son œuvre à la publicité.
Ce qu'on peut dire des Rêveries, c'est qu'elles sont l'élucubration d'un esprit fatigué, découragé, et de plus en plus aigri par la misanthropie. Elles ne se recommandent, sans doute, ni par la même valeur littéraire, ni par le même attrait que les Confessions; mais, si elles n'ont pas tout l'éclat du génie de Rousseau, elles en portent encore le puissant reflet. On y trouve de jolies anecdotes et de charmantes descriptions qui en rendent la lecture intéressante. Il suffit, du reste, que Rousseau les ait regardées comme la suite de ses Confessions pour qu'on doive les garder de tomber dans l'oubli.
Après le remarquable travail que M. Marc-Monnier a placé en tête de notre édition des Confessions, nous n'avons pas pensé qu'il y eût lieu de faire une préface pour les Rêveries. La préface de cet opuscule a été faite d'ailleurs par Rousseau lui-même dans la première Promenade, dont nous venons, pour ainsi dire, de donner le résumé.