Les Rougon-Macquart. 6, Son excellence Eugène Rougon — XIII
XIII
Trois ans plus tard, un jour de mars, il y avait une séance très-orageuse au Corps législatif. On y discutait l’adresse pour la première fois.
A la buvette, M. La Rouquette et un vieux député, M. de Lamberthon, le mari d’une femme adorable, buvaient des grogs, en face l’un de l’autre, tranquillement.
— Hein ! si nous retournions dans la salle ? demandait M. de Lamberthon, qui prêtait l’oreille. Je crois que ça chauffe.
On entendait par moments une clameur lointaine, une tempête de voix, brusque comme un coup de vent ; puis, tout retombait à un grand silence. Mais M. La Rouquette continuait à fumer d’une air de parfaite insouciance, en répondant :
— Non, laissez donc, je veux finir mon cigare... On nous préviendra, si l’on a besoin de nous. J’ai dit qu’on nous prévienne.
Ils étaient seuls dans la buvette, une petite salle de café très-coquette, établie au fond de l’étroit jardin qui fait le coin du quai et de la rue de Bourgogne. Peinte en vert tendre, recouverte d’un treillage de bambous, s’ouvrant par de larges baies vitrées sur les massifs du jardin, elle ressemblait à une serre changée en buffet de gala, avec ses panneaux de glace, ses tables, son comptoir de marbre rouge, ses banquettes de reps vert capitonné. Une des baies ouverte laissait entrer la belle après-midi, une tiédeur printanière que rafraîchissaient les souffles vifs de la Seine.
— La guerre d’Italie a mis le comble à sa gloire, reprit M. La Rouquette, continuant une conversation interrompue. Aujourd’hui, en rendant au pays la liberté, il montre toute la force de son génie...
Il parlait de l’empereur. Pendant un instant, il exalta la portée des décrets de novembre, la participation plus directe des grands corps de l’État à la politique du souverain, la création des ministres sans portefeuille chargés de représenter le gouvernement auprès des Chambres. C’était le retour du régime constitutionnel, dans ce qu’il avait de sain et de raisonnable. Une nouvelle ère, l’empire libéral, s’ouvrait. Et il secouait la cendre de son cigare, transporté d’admiration.
M. de Lamberthon hochait la tète.
— Il est allé un peu vite, murmura-t-il. On aurait pu attendre encore. Rien ne pressait.
— Si, si, je vous assure, il fallait faire quelque chose, dit vivement le jeune député. C’est justement là le génie...
Il baissa la voix, il expliqua la situation politique avec des coups d’œil profonds. Les mandements des évêques, au sujet du pouvoir temporel, menacé par le gouvernement de Turin, inquiétaient beaucoup l’empereur. D’autre part, l’opposition se réveillait, le pays traversait une heure de malaise. Le moment était venu de tenter la réconciliation des partis, d’attirer à soi les hommes politiques boudeurs en leur faisant de sages concessions. Maintenant, il trouvait l’empire autoritaire très-défectueux, il transformait l’empire libéral en une apothéose dont l’Europe entière allait être éclairée.
— N’importe, il a agi trop vile, répétait M. de Lamberthon, qui hochait toujours la tête. J’entends bien, l’empire libéral ; mais c’est l’inconnu, cher monsieur, l’inconnu, l’inconnu...
Et il dit ce mot sur trois tons différents, en promenant sa main devant lui, clans le vide. M. La Rouquette n’ajouta rien ; il finissait son grog. Les deux députés restèrent là, les yeux perclus, regardant le ciel par la baie ouverte, comme s’ils avaient cherché l’inconnu au delà du quai, du côté des Tuileries, où flottaient de grandes vapeurs grises. Derrière eux, au fond des couloirs, l’ouragan des voix grondait de nouveau, avec le vacarme sourd d’un, orage qui s’approche.
M. de Lamberthon tournait la tôle, pris d’inquiétude. Au bout d’un silence il demanda :
— C’est Piougon qui doit répondre, n’est-ce pas ?
— Oui, je crois, répondit M. La Rouquette, les lèvres pincées, d’un air discret.
— Il était bien compromis, murmura encore le vieux député. L’empereur a fait un singulier choix, en le nommant ministre sans portefeuille et en le chargeant de défendre sa nouvelle politique.
M. La Rouquette ne donna pas tout de suite son avis.. Il caressait sa moustache blonde d’une main lente. Il finit par dire :
— L’empereur connaît Rougon. Puis, il s’écria d’une voix changée :
— Dites donc, ils n’étaient pas fameux, ces grogs... J’ai une soif d’enragé. J’ai envie de prendre un verre de sirop.
Il commanda un verre de sirop. M. de Lamberthon hésita, se décida enfin pour un madère. Et ils causèrent de madame de Lamberthon ; le mari reprochait à, son jeune collègue la rareté de ses visites. Celui-ci s’était renversé sur la banquette capitonnée, se mirant d’un regard oblique dans les glaces, jouissant du vert tendre des murs, de celte buvette fraîche, qui avait des airs de bosquet Pompadour, installé à quelque carrefour de forêt princière, pour des rendez-vous amoureux. Un huissier arriva, essoufflé.
— Monsieur La Rouquette, on vous demande tout de suite, tout de suite.
Et, comme le jeune député avait un geste d’ennui, l’huissier se pencha à son oreille, lui dit à demi-voix qu’il était envoyé par M. de Marsy lui-même, le président de la Chambre. Il ajouta plus haut :
— Enfin, on a besoin de tout le monde, venez vite. M. de Lamberthon s’était précipité vers la salle des séances. M. La Rouquette le suivait, lorsqu’il parut se raviser. L’idée lui poussait de racoler tous les députés flâneurs, pour les envoyer à leurs bancs. Il se jeta d’abord dans la salle des Conférences, une belle salle éclairée par un plafond vitré, où se trouvait une cheminée géante en marbre vert, ornée de deux femmes de marbre blanc, nues et couchées. Malgré la douceur de l’après-midi, des troncs d’arbre y brûlaient. Autour de l’immense table, trois députés sommeillaient, les yeux ouverts, en regardant les tableaux des murs et la pendule fameuse qu’on remontait une seule fois par an ; un quatrième, occupé à se chauffer les reins, debout devant la cheminée, semblait examiner d’un air attendri, à l’autre extrémité de la pièce, une petite statue d’Henri IV en plâtre, qui se détachait sur un trophée-de drapeaux pris à Marengo, à Austerlilz et à Téna. A l’appel de leur collègue allant de l’un à l’autre, criant : « Vite, vite, en séance ! » ces messieurs, comme réveillés en sursaut, disparurent à la file.
Cependant, emporté par son élan, M. La Rouquette courait à la Bibliothèque, quand il eut la précaution de revenir sur ses pas, pour fouiller d’un coup d’œil le couloir aux lavabos. M. de Combelot, les mains plongées au fond d’une grande cuvette, les y frottait doucement, en souriant à leur blancheur. Il ne s’émut pas, il retournait tout de suite à sa place. Et il prit le temps de s’éponger longuement les mains, à l’aide d’une serviette chaude, qu’il remit ensuite dans l’étuve, aux portes de cuivre. Même il alla, à l’extrémité du couloir, devant une haute glace, peigner sa belle barbe noire, avec un petit peigne de poche.
La Bibliothèque était vide. Les livres dormaient dans leurs casiers de chêne ; toutes nues, les deux grandes tables étalaient la sévérité de leurs tapis verts ; aux bras des fauteuils, rangés en bon ordre, les pupitres mécaniques se repliaient, gris d’une légère poussière. Et, au milieu de ce recueillement, dans l’abandon de la galerie où traînait une odeur de papiers, M. La Rouquette dit tout haut, en faisant claquer la porte :
— Il n’y a jamais personne, là-dedans !
Alors, il se lança dans l’enfilade des couloirs et des salles. Il traversa la salle de distribution, dallée en marbre des Pyrénées, où son pas sonnait comme sous une voûte d’église. Un huissier lui ayant appris qu’un député de ses amis, M. de la Villardière, faisait visiter le Palais à un monsieur et à une dame, il s’entêta à le trouver. Il courut à la salle du général Foy, ce vestibule sévère, dont les quatre statues, Mirabeau, le général Foy, Bailly et Casimir Périer, sont l’admiration respectueuse des bourgeois de province. Et ce fut à côté, dans la salle du trône, qu’il aperçut enfin M. de la Villardière, flanqué d’une grosse dame et d’un gros monsieur, des gens de Dijon, tous deux notaires et électeurs influents.
— On vous demande, dit M. La Rouquette. Vite à votre poste, n’est-ce-pas ?
— Oui, tout de suite, répondit le député.
Mais il ne put s’échapper. Le gros monsieur, impressionné par le luxe de la salle, le ruissellement des dorures, les panneaux de glace, s’était découvert ; et il ne lâchait pas son « cher député », il lui demandait des explications sur les peintures de Delacroix, les Mers et les Fleuves de France, de hautes figures décoratives, Méditerraneum Mare, Oceanus, Ligeris, Rhenus, Sequana, Rhodanus, Ganimna, Araris. Ces mots latins l’embarrassaient.
— Ligeris, la Loire, dit M. de la Villardière.
Le notaire de Dijon hocha vivement la tète ; il avait, compris. Cependant, sa dame considérait le trône, un fauteuil un peu plus haut que les autres, garni d’une housse et placé sur une large marche. Elle restait à distance, dévotement, l’air très-ému. Elle finit par se rapprocher, par s’enhardir ; et, d’une main furtive, elle souleva la house, toucha le bois doré, tâta le velours rouge
Maintenant, M. La Rouquelte battait l’aile droite du Palais, les corridors interminables, les pièces réservées aux bureaux et aux commissions. Il revint par la salle des quatre colonnes, où les jeunes députés rêvent en face des statues de Brutus, de Solon et de Lycurgue ; coupa de biais la salle des Pas perdus ; longea rapidement le pourtour, cette galerie en hémicycle, une sorte de crypte écrasée, d’une nudité blafarde d’église, éclairée au gaz nuit et jour ; et, hors d’haleine, traînant derrière lui la petite troupe de députés qu’il avait ramassée dans sa battue générale, il ouvrit toute large une porte d’acajou étoilée d’or. M. de Combelot, les mains blanches, la barbe correcte, le suivait. M. de la Villardière, qui s’était débarrassé de ses deux électeurs, marchait sur ses talons. Tous montèrent d’un élan, se jetèrent clans la salie des séances, où les députés, debout à leur banc, furibonds, les bras tendus, menaçant un orateur impassible à la tribune, criaient :
— A l’ordre ! à l’ordre ! à l’ordre !
— A l’ordre ! à l’ordre ! crièrent plus haut M. La Rouquette et ses amis, tout en ignorant ce dont il s’agissait.
Le vacarme était épouvantable. Il y avait des piétinements enragés, un roulement d’orage obtenu par les planchettes des pupitres secouées violemment. Des voix glapissantes, suraiguës, jetaient des notes de fifre au milieu d’autres voix ronflantes, prolongées comme des accompagnements d’orgue. Par moments, les bruits semblaient se briser, le tapage se filait ; et alors, au milieu de la clameur mourante, des huées montaient, des paroles s’entendaient :
— C’est odieux ! c’est intolérable !
— Qu’il retire le mot !
— Oui, oui, retirez le mot !
Mais le cri obstiné, le cri qui revenait sans arrêt, comme rhythmé par le battement des talons, c’était ce cri : A l’ordre ! à l’ordre ! à l’ordre ! » s’aigrissant, s’étranglant dans les gosiers séchés.
A la tribune, l’orateur avait croisé les bras. Il regardait en face la Chambre furieuse, ces faces aboyantes, ces poings brandis. A deux reprises, croyant à un peu de silence, il ouvrit la bouche ; ce qui amena un redoublement de tempête, une crise d’emportement fou. La salle craquait.
M. de Marsy, debout devant son fauteuil de président, la main sur la pédale de la sonnette, sonnait d’une façon continue, un carillon d’alarme au milieu d’un ouragan. Sa haute figure pâle gardait un sang-froid parfait. Il s’arrêta un instant de sonner, tira ses manchettes tranquillement, puis se remit à son carillon. Son mince sourire sceptique, une sorte de tic qui lui était habituel, pinçait les coins de ses lèvres fines. Lorsque les voix se lassaient, il se contentait de lancer :
— Messieurs, permettez, permettez... Enfin, il obtint un silence relatif.
— J’invite l’orateur, dit-il, à expliquer le mot qu’il vient de prononcer.
L’orateur se penchant, s’appuyant sur le bord de la tribune, répéta sa phrase avec une affirmation entêtée du menton.
— J’ai dit que le 2 décembre était un crime...
Il ne put aller plus loin. L’orage recommença. Un député, le sang aux joues, le traita d’assassin ; un autre lui jeta une ordure, si grosse, que les sténographes sourirent, en se gardant d’écrire le mot. Les exclamations se croisaient, s’étouffaient. Pourtant, on entendait la voix flûtée de M. La Rouquelte, qui répétait :
— Il insulte l’empereur, il insulte la France !