L'ÉLIXIR DU RÉVÉREND PÈRE GAUCHER
—BUVEZ ceci, mon voisin; vous m'en direz des nouvelles.
Et, goutte à goutte, avec le soin minutieux d'un lapidaire comptant des
perles, le curé de Graveson me versa deux doigts d'une liqueur verte,
dorée, chaude, étincelante, exquise... J'en eus l'estomac tout
ensoleillé.
—C'est l'élixir du Père Gaucher, la joie et la santé de notre Provence,
me fit le brave homme d'un air triomphant; on le fabrique au couvent des
Prémontrés, à deux lieues de votre moulin... N'est-ce pas que cela vaut
bien toutes les chartreuses du monde?... Et si vous saviez comme elle
est amusante, l'histoire de cet élixir! Écoutez plutôt...
Alors, tout naïvement, sans y entendre malice, dans cette salle à manger
de presbytère, si candide et si calme avec son Chemin de la croix en
petits tableaux et ses jolis rideaux clairs empesés comme des surplis,
l'abbé me commença une historiette légèrement sceptique et
irrévérencieuse, à la façon d'un conte d'Érasme ou de d'Assoucy.
————
—Il y a vingt ans, les Prémontrés, ou plutôt les Pères blancs, comme
les appellent nos Provençaux, étaient tombés dans une grande misère. Si
vous aviez vu leur maison de ce temps-là, elle vous aurait fait peine.
Le grand mur, la tour Pacôme s'en allaient en morceaux. Tout autour du
cloître rempli d'herbes, les colonnettes se fendaient, les saints de
pierre croulaient dans leurs niches. Pas un vitrail debout, pas une
porte qui tînt. Dans les préaux, dans les chapelles, le vent du Rhône
soufflait comme en Camargue, éteignant les cierges, cassant le plomb des
vitrages, chassant l'eau des bénitiers. Mais le plus triste de tout,
c'était le clocher du couvent, silencieux comme un pigeonnier vide, et
les Pères, faute d'argent pour s'acheter une cloche, obligés de sonner
matines avec des cliquettes de bois d'amandier!...
Pauvres Pères blancs! Je les vois encore, à la procession de la
Fête-Dieu, défilant tristement dans leurs capes rapiécées, pâles,
maigres, nourris de citres et de pastèques, et derrière eux
monseigneur l'abbé, qui venait la tête basse, tout honteux de montrer au
soleil sa crosse dédorée et sa mitre de laine blanche mangée des vers.
Les dames de la confrérie en pleuraient de pitié dans les rangs, et les
gros porte-bannière ricanaient entre eux tout bas en se montrant les
pauvres moines:
—Les étourneaux vont maigres quand ils vont en troupe.
Le fait est que les infortunés Pères blancs en étaient arrivés eux-mêmes
à se demander s'ils ne feraient pas mieux de prendre leur vol à travers
le monde et de chercher pâture chacun de son côté.
Or, un jour que cette grave question se débattait dans le chapitre, on
vint annoncer au prieur que le frère Gaucher demandait à être entendu au
conseil... Vous saurez pour votre gouverne que ce frère Gaucher était le
bouvier du couvent; c'est-à-dire qu'il passait ses journées à rouler
d'arcade en arcade dans le cloître, en poussant devant lui deux vaches
étiques qui cherchaient l'herbe aux fentes des pavés. Nourri jusqu'à
douze ans par une vieille folle du pays des Baux, qu'on appelait tante
Bégon, recueilli depuis chez les moines, le malheureux bouvier n'avait
jamais pu rien apprendre qu'à conduire ses bêtes et à réciter son Pater
noster; encore le disait-il en provençal, car il avait la cervelle dure
et l'esprit fin comme une dague de plomb. Fervent chrétien du reste,
quoiqu'un peu visionnaire, à l'aise sous le cilice et se donnant la
discipline avec une conviction robuste, et des bras!...
Quand on le vit entrer dans la salle du chapitre, simple et balourd,
saluant l'assemblée la jambe en arrière, prieur, chanoines, argentier,
tout le monde se mit à rire. C'était toujours l'effet que produisait,
quand elle arrivait quelque part, cette bonne face grisonnante avec sa
barbe de chèvre et ses yeux un peu fous; aussi le frère Gaucher ne s'en
émut pas.
—Mes Révérends, fit-il d'un ton bonasse en tortillant son chapelet de
noyaux d'olives, on a bien raison de dire que ce sont les tonneaux vides
qui chantent le mieux. Figurez-vous qu'à force de creuser ma pauvre tête
déjà si creuse, je crois que j'ai trouvé le moyen de nous tirer tous de
peine.
«Voici comment. Vous savez bien tante Bégon, cette brave femme qui me
gardait quand j'étais petit. (Dieu ait son âme, la vieille coquine! elle
chantait de bien vilaines chansons après boire.) Je vous dirai donc, mes
Révérends Pères, que tante Bégon, de son vivant, se connaissait aux
herbes des montagnes autant et mieux qu'un vieux merle de Corse. Voire,
elle avait composé, sur la fin de ses jours, un élixir incomparable en
mélangeant cinq ou six espèces de simples que nous allions cueillir
ensemble dans les Alpilles. Il y a belles années de cela; mais je pense
qu'avec l'aide de saint Augustin et la permission de notre Père abbé, je
pourrais—en cherchant bien—retrouver la composition de ce mystérieux
élixir. Nous n'aurions plus alors qu'à le mettre en bouteilles, et à le
vendre un peu cher, ce qui permettrait à la communauté de s'enrichir
doucettement, comme ont fait nos frères de la Trappe et de la Grande...
Il n'eut pas le temps de finir. Le prieur s'était levé pour lui sauter
au cou. Les chanoines lui prenaient les mains. L'argentier, encore plus
ému que tous les autres, lui baisait avec respect le bord tout effrangé
de sa cucule... Puis chacun revint à sa chaire pour délibérer; et,
séance tenante, le chapitre décida qu'on confierait les vaches au frère
Thrasybule, pour que le frère Gaucher pût se donner tout entier à la
confection de son élixir.
————
Comment le bon frère parvint-il à retrouver la recette de tante Bégon?
au prix de quels efforts? au prix de quelles veilles? L'histoire ne le
dit pas. Seulement, ce qui est sûr, c'est qu'au bout de six mois,
l'élixir des Pères blancs était déjà très populaire. Dans tout le
Comtat, dans tout le pays d'Arles, pas un mas, pas une grange qui
n'eût au fond de sa dépense, entre les bouteilles de vin cuit et les
jarres d'olives à la picholine, un petit flacon de terre brune cacheté
aux armes de Provence, avec un moine en extase sur une étiquette
d'argent. Grâce à la vogue de son élixir, la maison des Prémontrés
s'enrichit très rapidement. On releva la tour Pacôme. Le prieur eut une
mitre neuve, l'église de jolis vitraux ouvragés; et, dans la fine
dentelle du clocher, toute une compagnie de cloches et de clochettes
vint s'abattre, un beau matin de Pâques, tintant et carillonnant à la
grande volée.
Quant au frère Gaucher, ce pauvre frère lai dont les rusticités
égayaient tant le chapitre, il n'en fut plus question dans le couvent.
On ne connut plus désormais que le Révérend Père Gaucher, homme de tête
et de grand savoir, qui vivait complètement isolé des occupations si
menues et si multiples du cloître, et s'enfermait tout le jour dans sa
distillerie, pendant que trente moines battaient la montagne pour lui
chercher des herbes odorantes... Cette distillerie, où personne, pas
même le prieur, n'avait le droit de pénétrer, était une ancienne
chapelle abandonnée, tout au bout du jardin des chanoines. La simplicité
des bons Pères en avait fait quelque chose de mystérieux et de
formidable; et si, par aventure, un moinillon hardi et curieux,
s'accrochant aux vignes grimpantes, arrivait jusqu'à la rosace du
portail, il en dégringolait bien vite, effaré d'avoir vu le Père
Gaucher, avec sa barbe de nécroman, penché sur ses fourneaux, le
pèse-liqueur à la main; puis, tout autour, des cornues de grès rose, des
alambics gigantesques, des serpentins de cristal, tout un encombrement
bizarre qui flamboyait ensorcelé dans la lueur rouge des vitraux...
Au jour tombant, quand sonnait le dernier Angélus, la porte de ce lieu
de mystère s'ouvrait discrètement, et le Révérend se rendait à l'église
pour l'office du soir. Il fallait voir quel accueil quand il traversait
le monastère! Les frères faisaient la haie sur son passage. On disait:
—Chut!... il a le secret!...
L'argentier le suivait et lui parlait la tête basse... Au milieu de ces
adulations, le Père s'en allait en s'épongeant le front, son tricorne
aux larges bords posé en arrière comme une auréole, regardant autour de
lui d'un air de complaisance les grandes cours plantées d'orangers, les
toits bleus où tournaient des girouettes neuves, et, dans le cloître
éclatant de blancheur,—entre les colonnettes élégantes et
fleuries,—les chanoines habillés de frais qui défilaient deux par deux
avec des mines reposées.
—C'est à moi qu'ils doivent tout cela! se disait le Révérend en
lui-même; et chaque fois cette pensée lui faisait monter des bouffées
d'orgueil.
Le pauvre homme en fut bien puni. Vous allez voir...
————
Figurez-vous qu'un soir, pendant l'office, il arriva à l'église dans une
agitation extraordinaire: rouge, essoufflé, le capuchon de travers, et
si troublé qu'en prenant de l'eau bénite il y trempa ses manches
jusqu'au coude. On crut d'abord que c'était l'émotion d'arriver en
retard; mais quand on le vit faire de grandes révérences à l'orgue et
aux tribunes au lieu de saluer le maître-autel, traverser l'église en
coup de vent, errer dans le chœur pendant cinq minutes pour chercher
sa stalle, puis, une fois assis, s'incliner de droite et de gauche en
souriant d'un air béat, un murmure d'étonnement courut dans les trois
nefs. On chuchotait de bréviaire à bréviaire:
—Qu'a donc notre Père Gaucher?... Qu'a donc notre Père Gaucher?
Par deux fois le prieur, impatienté, fit tomber sa crosse sur les dalles
pour commander le silence... Là-bas, au fond du chœur, les psaumes
allaient toujours; mais les répons manquaient d'entrain...
Tout à coup, au beau milieu de l'Ave verum, voilà mon Père Gaucher qui
se renverse dans sa stalle et entonne d'une voix éclatante:
| Dans Paris, il y a un Père blanc, |
| Patatin, patatan, tarabin, taraban... |
Consternation générale. Tout le monde se lève. On crie:
—Emportez-le... il est possédé!
Les chanoines se signent. La crosse de monseigneur se démène... Mais le
Père Gaucher ne voit rien, n'écoute rien; et deux moines vigoureux sont
obligés de l'entraîner par la petite porte du chœur, se débattant
comme un exorcisé et continuant de plus belle ses patatin et ses
taraban.
————
Le lendemain, au petit jour, le malheureux était à genoux dans
l'oratoire du prieur, et faisait sa coulpe avec un ruisseau de larmes:
—C'est l'élixir, Monseigneur, c'est l'élixir qui m'a surpris, disait-il
en se frappant la poitrine.
Et de le voir si marri, si repentant, le bon prieur en était tout ému
lui-même.
—Allons, allons, Père Gaucher, calmez-vous, tout cela séchera comme la
rosée au soleil... Après tout, le scandale n'a pas été aussi grand que
vous pensez. Il y a bien eu la chanson qui était un peu... hum! hum!...
Enfin il faut espérer que les novices ne l'auront pas entendue... A
présent, voyons, dites-moi bien comment la chose vous est arrivée...
C'est en essayant l'élixir, n'est-ce pas? Vous aurez eu la main trop
lourde... Oui, oui, je comprends... C'est comme le frère Schwartz,
l'inventeur de la poudre: vous avez été victime de votre invention... Et
dites-moi, mon brave ami, est-il bien nécessaire que vous l'essayiez sur
vous-même, ce terrible élixir?
—Malheureusement, oui, Monseigneur... l'éprouvette me donne bien la
force et le degré de l'alcool; mais pour le fini, le velouté, je ne me
fie guère qu'à ma langue...
—Ah! très bien... Mais écoutez encore un peu que je vous dise... Quand
vous goûtez ainsi l'élixir par nécessité, est-ce que cela vous semble
bon? Y prenez-vous du plaisir?...
—Hélas! oui, Monseigneur, fit le malheureux Père en devenant tout
rouge... Voilà deux soirs que je lui trouve un bouquet, un arôme!...
C'est pour sûr le démon qui m'a joué ce vilain tour... Aussi je suis
bien décidé désormais à ne plus me servir que de l'éprouvette. Tant pis
si la liqueur n'est pas assez fine, si elle ne fait pas assez la
perle...
—Gardez-vous-en bien, interrompit le prieur avec vivacité. Il ne faut
pas s'exposer à mécontenter la clientèle... Tout ce que vous avez à
faire maintenant que vous voilà prévenu, c'est de vous tenir sur vos
gardes... Voyons, qu'est-ce qu'il vous faut pour vous rendre compte?...
Quinze ou vingt gouttes, n'est-ce pas?... mettons vingt gouttes... Le
diable sera bien fin s'il vous attrape avec vingt gouttes... D'ailleurs,
pour prévenir tout accident, je vous dispense dorénavant de venir à
l'église. Vous direz l'office du soir dans la distillerie... Et
maintenant, allez en paix, mon Révérend, et surtout... comptez bien vos
gouttes.
Hélas! le pauvre Révérend eut beau compter ses gouttes... le démon le
tenait, et ne le lâcha plus.
C'est la distillerie qui entendit de singuliers offices!
————
Le jour, encore, tout allait bien. Le Père était assez calme: il
préparait ses réchauds, ses alambics, triait soigneusement ses herbes,
toutes herbes de Provence, fines, grises, dentelées, brûlées de parfums
et de soleil... Mais, le soir, quand les simples étaient infusés et que
l'élixir tiédissait dans de grandes bassines de cuivre rouge, le martyre
du pauvre homme commençait.
—...Dix-sept... dix-huit... dix-neuf... vingt!...
Les gouttes tombaient du chalumeau dans le gobelet de vermeil. Ces
vingt-là, le Père les avalait d'un trait, presque sans plaisir. Il n'y
avait que la vingt et unième qui lui faisait envie. Oh! cette vingt et
unième goutte!... Alors, pour échapper à la tentation, il allait
s'agenouiller tout au bout du laboratoire et s'abîmait dans ses
patenôtres. Mais de la liqueur encore chaude il montait une petite fumée
toute chargée d'aromates, qui venait rôder autour de lui et, bon gré,
mal gré, le ramenait vers les bassines... La liqueur était d'un beau
vert doré... Penché dessus, les narines ouvertes, le père la remuait
tout doucement avec son chalumeau, et dans les petites paillettes
étincelantes que roulait le flot d'émeraude, il lui semblait voir les
yeux de tante Bégon qui riaient et pétillaient en le regardant...
—Allons! encore une goutte!
Et de goutte en goutte, l'infortuné finissait par avoir son gobelet
plein jusqu'au bord. Alors, à bout de forces, il se laissait tomber dans
un grand fauteuil, et, le corps abandonné, la paupière à demi close, il
dégustait son péché par petits coups, en se disant tout bas avec un
remords délicieux:
—Ah! je me damne... je me damne...
Le plus terrible, c'est qu'au fond de cet élixir diabolique, il
retrouvait, par je ne sais quel sortilège, toutes les vilaines chansons
de tante Bégon: Ce sont trois petites commères, qui parlent de faire un
banquet... ou: Bergerette de maître André s'en va-t-au bois
seulette... et toujours la fameuse des Pères blancs: Patatin,
patatan.
Pensez quelle confusion le lendemain, quand ses voisins de cellule lui
faisaient d'un air malin:
—Eh! eh! Père Gaucher, vous aviez des cigales en tête, hier soir en
vous couchant.
Alors c'étaient des larmes, des désespoirs, et le jeûne, et le cilice,
et la discipline. Mais rien ne pouvait contre le démon de l'élixir; et
tous les soirs, à la même heure, la possession recommençait.
————
Pendant ce temps, les commandes pleuvaient à l'abbaye que c'était une
bénédiction. Il en venait de Nîmes, d'Aix, d'Avignon, de Marseille...
De jour en jour le couvent prenait un petit air de manufacture. Il y
avait des frères emballeurs, des frères étiqueteurs, d'autres pour les
écritures, d'autres pour le camionnage; le service de Dieu y perdait
bien par-ci par-là quelques coups de cloches; mais les pauvres gens du
pays n'y perdaient rien, je vous en réponds...
Et donc, un beau dimanche matin, pendant que l'argentier lisait en plein
chapitre son inventaire de fin d'année et que les bons chanoines
l'écoutaient les yeux brillants et le sourire aux lèvres, voilà le Père
Gaucher qui se précipite au milieu de la conférence en criant:
—C'est fini... Je n'en fais plus... Rendez-moi mes vaches.
—Qu'est-ce qu'il y a donc, Père Gaucher? demanda le prieur, qui se
doutait bien un peu de ce qu'il y avait.
—Ce qu'il y a, Monseigneur?... Il y a que je suis en train de me
préparer une belle éternité de flammes et de coups de fourche... Il y a
que je bois, que je bois comme un misérable...
—Mais je vous avais dit de compter vos gouttes.
—Ah! bien oui, compter mes gouttes! c'est par gobelets qu'il faudrait
compter maintenant... Oui, mes Révérends, j'en suis là. Trois fioles
par soirée... Vous comprenez bien que cela ne peut pas durer... Aussi,
faites faire l'élixir par qui vous voudrez... Que le feu de Dieu me
brûle si je m'en mêle encore!
C'est le chapitre qui ne riait plus.
—Mais, malheureux, vous nous ruinez! criait l'argentier en agitant son
grand-livre.
—Préférez-vous que je me damne?
Pour lors, le Prieur se leva.
—Mes Révérends, dit-il en étendant sa belle main blanche où luisait
l'anneau pastoral, il y a moyen de tout arranger... C'est le soir,
n'est-ce pas, mon cher fils, que le démon vous tente?...
—Oui, monsieur le prieur, régulièrement tous les soirs... Aussi,
maintenant, quand je vois arriver la nuit, j'en ai, sauf votre respect,
les sueurs qui me prennent, comme l'âne de Capitou, quand il voyait
venir le bât.
—Eh bien! rassurez-vous... Dorénavant, tous les soirs, à l'office, nous
réciterons à votre intention l'oraison de saint Augustin, à laquelle
l'indulgence plénière est attachée... Avec cela, quoi qu'il arrive, vous
êtes à couvert... C'est l'absolution pendant le péché.
—Oh bien! alors, merci, monsieur le prieur!
Et, sans en demander davantage, le Père Gaucher retourna à ses
alambics, aussi léger qu'une alouette.
Effectivement, à partir de ce moment-là, tous les soirs à la fin des
complies, l'officiant ne manquait jamais de dire:
—Prions pour notre pauvre Père Gaucher, qui sacrifie son âme aux
intérêts de la communauté... Oremus Domine...
Et pendant que sur toutes ces capuches blanches, prosternées dans
l'ombre des nefs, l'oraison courait en frémissant comme une petite bise
sur la neige, là-bas, tout au bout du couvent, derrière le vitrage
enflammé de la distillerie, on entendait le Père Gaucher qui chantait à
tue-tête:
| Dans Paris il y a un Père blanc, |
| Patatin, patatan, taraban, tarabin; |
| Dans Paris il y a un Père blanc |
| Qui fait danser des moinettes, |
| Trin, trin, trin, dans un jardin; |
| Qui fait danser des... |
————
...Ici le bon curé s'arrêta plein d'épouvante:
—Miséricorde! si mes paroissiens m'entendaient!
L'ÉLIXIR DU RÉVÉREND PÈRE GAUCHER
—BUVEZ ceci, mon voisin; vous m'en direz des nouvelles.
Et, goutte à goutte, avec le soin minutieux d'un lapidaire comptant des
perles, le curé de Graveson me versa deux doigts d'une liqueur verte,
dorée, chaude, étincelante, exquise... J'en eus l'estomac tout
ensoleillé.
—C'est l'élixir du Père Gaucher, la joie et la santé de notre Provence,
me fit le brave homme d'un air triomphant; on le fabrique au couvent des
Prémontrés, à deux lieues de votre moulin... N'est-ce pas que cela vaut
bien toutes les chartreuses du monde?... Et si vous saviez comme elle
est amusante, l'histoire de cet élixir! Écoutez plutôt...
Alors, tout naïvement, sans y entendre malice, dans cette salle à manger
de presbytère, si candide et si calme avec son Chemin de la croix en
petits tableaux et ses jolis rideaux clairs empesés comme des surplis,
l'abbé me commença une historiette légèrement sceptique et
irrévérencieuse, à la façon d'un conte d'Érasme ou de d'Assoucy.
————
—Il y a vingt ans, les Prémontrés, ou plutôt les Pères blancs, comme
les appellent nos Provençaux, étaient tombés dans une grande misère. Si
vous aviez vu leur maison de ce temps-là, elle vous aurait fait peine.
Le grand mur, la tour Pacôme s'en allaient en morceaux. Tout autour du
cloître rempli d'herbes, les colonnettes se fendaient, les saints de
pierre croulaient dans leurs niches. Pas un vitrail debout, pas une
porte qui tînt. Dans les préaux, dans les chapelles, le vent du Rhône
soufflait comme en Camargue, éteignant les cierges, cassant le plomb des
vitrages, chassant l'eau des bénitiers. Mais le plus triste de tout,
c'était le clocher du couvent, silencieux comme un pigeonnier vide, et
les Pères, faute d'argent pour s'acheter une cloche, obligés de sonner
matines avec des cliquettes de bois d'amandier!...
Pauvres Pères blancs! Je les vois encore, à la procession de la
Fête-Dieu, défilant tristement dans leurs capes rapiécées, pâles,
maigres, nourris de citres et de pastèques, et derrière eux
monseigneur l'abbé, qui venait la tête basse, tout honteux de montrer au
soleil sa crosse dédorée et sa mitre de laine blanche mangée des vers.
Les dames de la confrérie en pleuraient de pitié dans les rangs, et les
gros porte-bannière ricanaient entre eux tout bas en se montrant les
pauvres moines:
—Les étourneaux vont maigres quand ils vont en troupe.
Le fait est que les infortunés Pères blancs en étaient arrivés eux-mêmes
à se demander s'ils ne feraient pas mieux de prendre leur vol à travers
le monde et de chercher pâture chacun de son côté.
Or, un jour que cette grave question se débattait dans le chapitre, on
vint annoncer au prieur que le frère Gaucher demandait à être entendu au
conseil... Vous saurez pour votre gouverne que ce frère Gaucher était le
bouvier du couvent; c'est-à-dire qu'il passait ses journées à rouler
d'arcade en arcade dans le cloître, en poussant devant lui deux vaches
étiques qui cherchaient l'herbe aux fentes des pavés. Nourri jusqu'à
douze ans par une vieille folle du pays des Baux, qu'on appelait tante
Bégon, recueilli depuis chez les moines, le malheureux bouvier n'avait
jamais pu rien apprendre qu'à conduire ses bêtes et à réciter son Pater
noster; encore le disait-il en provençal, car il avait la cervelle dure
et l'esprit fin comme une dague de plomb. Fervent chrétien du reste,
quoiqu'un peu visionnaire, à l'aise sous le cilice et se donnant la
discipline avec une conviction robuste, et des bras!...
Quand on le vit entrer dans la salle du chapitre, simple et balourd,
saluant l'assemblée la jambe en arrière, prieur, chanoines, argentier,
tout le monde se mit à rire. C'était toujours l'effet que produisait,
quand elle arrivait quelque part, cette bonne face grisonnante avec sa
barbe de chèvre et ses yeux un peu fous; aussi le frère Gaucher ne s'en
émut pas.
—Mes Révérends, fit-il d'un ton bonasse en tortillant son chapelet de
noyaux d'olives, on a bien raison de dire que ce sont les tonneaux vides
qui chantent le mieux. Figurez-vous qu'à force de creuser ma pauvre tête
déjà si creuse, je crois que j'ai trouvé le moyen de nous tirer tous de
peine.
«Voici comment. Vous savez bien tante Bégon, cette brave femme qui me
gardait quand j'étais petit. (Dieu ait son âme, la vieille coquine! elle
chantait de bien vilaines chansons après boire.) Je vous dirai donc, mes
Révérends Pères, que tante Bégon, de son vivant, se connaissait aux
herbes des montagnes autant et mieux qu'un vieux merle de Corse. Voire,
elle avait composé, sur la fin de ses jours, un élixir incomparable en
mélangeant cinq ou six espèces de simples que nous allions cueillir
ensemble dans les Alpilles. Il y a belles années de cela; mais je pense
qu'avec l'aide de saint Augustin et la permission de notre Père abbé, je
pourrais—en cherchant bien—retrouver la composition de ce mystérieux
élixir. Nous n'aurions plus alors qu'à le mettre en bouteilles, et à le
vendre un peu cher, ce qui permettrait à la communauté de s'enrichir
doucettement, comme ont fait nos frères de la Trappe et de la Grande...
Il n'eut pas le temps de finir. Le prieur s'était levé pour lui sauter
au cou. Les chanoines lui prenaient les mains. L'argentier, encore plus
ému que tous les autres, lui baisait avec respect le bord tout effrangé
de sa cucule... Puis chacun revint à sa chaire pour délibérer; et,
séance tenante, le chapitre décida qu'on confierait les vaches au frère
Thrasybule, pour que le frère Gaucher pût se donner tout entier à la
confection de son élixir.
————
Comment le bon frère parvint-il à retrouver la recette de tante Bégon?
au prix de quels efforts? au prix de quelles veilles? L'histoire ne le
dit pas. Seulement, ce qui est sûr, c'est qu'au bout de six mois,
l'élixir des Pères blancs était déjà très populaire. Dans tout le
Comtat, dans tout le pays d'Arles, pas un mas, pas une grange qui
n'eût au fond de sa dépense, entre les bouteilles de vin cuit et les
jarres d'olives à la picholine, un petit flacon de terre brune cacheté
aux armes de Provence, avec un moine en extase sur une étiquette
d'argent. Grâce à la vogue de son élixir, la maison des Prémontrés
s'enrichit très rapidement. On releva la tour Pacôme. Le prieur eut une
mitre neuve, l'église de jolis vitraux ouvragés; et, dans la fine
dentelle du clocher, toute une compagnie de cloches et de clochettes
vint s'abattre, un beau matin de Pâques, tintant et carillonnant à la
grande volée.
Quant au frère Gaucher, ce pauvre frère lai dont les rusticités
égayaient tant le chapitre, il n'en fut plus question dans le couvent.
On ne connut plus désormais que le Révérend Père Gaucher, homme de tête
et de grand savoir, qui vivait complètement isolé des occupations si
menues et si multiples du cloître, et s'enfermait tout le jour dans sa
distillerie, pendant que trente moines battaient la montagne pour lui
chercher des herbes odorantes... Cette distillerie, où personne, pas
même le prieur, n'avait le droit de pénétrer, était une ancienne
chapelle abandonnée, tout au bout du jardin des chanoines. La simplicité
des bons Pères en avait fait quelque chose de mystérieux et de
formidable; et si, par aventure, un moinillon hardi et curieux,
s'accrochant aux vignes grimpantes, arrivait jusqu'à la rosace du
portail, il en dégringolait bien vite, effaré d'avoir vu le Père
Gaucher, avec sa barbe de nécroman, penché sur ses fourneaux, le
pèse-liqueur à la main; puis, tout autour, des cornues de grès rose, des
alambics gigantesques, des serpentins de cristal, tout un encombrement
bizarre qui flamboyait ensorcelé dans la lueur rouge des vitraux...
Au jour tombant, quand sonnait le dernier Angélus, la porte de ce lieu
de mystère s'ouvrait discrètement, et le Révérend se rendait à l'église
pour l'office du soir. Il fallait voir quel accueil quand il traversait
le monastère! Les frères faisaient la haie sur son passage. On disait:
—Chut!... il a le secret!...
L'argentier le suivait et lui parlait la tête basse... Au milieu de ces
adulations, le Père s'en allait en s'épongeant le front, son tricorne
aux larges bords posé en arrière comme une auréole, regardant autour de
lui d'un air de complaisance les grandes cours plantées d'orangers, les
toits bleus où tournaient des girouettes neuves, et, dans le cloître
éclatant de blancheur,—entre les colonnettes élégantes et
fleuries,—les chanoines habillés de frais qui défilaient deux par deux
avec des mines reposées.
—C'est à moi qu'ils doivent tout cela! se disait le Révérend en
lui-même; et chaque fois cette pensée lui faisait monter des bouffées
d'orgueil.
Le pauvre homme en fut bien puni. Vous allez voir...
————
Figurez-vous qu'un soir, pendant l'office, il arriva à l'église dans une
agitation extraordinaire: rouge, essoufflé, le capuchon de travers, et
si troublé qu'en prenant de l'eau bénite il y trempa ses manches
jusqu'au coude. On crut d'abord que c'était l'émotion d'arriver en
retard; mais quand on le vit faire de grandes révérences à l'orgue et
aux tribunes au lieu de saluer le maître-autel, traverser l'église en
coup de vent, errer dans le chœur pendant cinq minutes pour chercher
sa stalle, puis, une fois assis, s'incliner de droite et de gauche en
souriant d'un air béat, un murmure d'étonnement courut dans les trois
nefs. On chuchotait de bréviaire à bréviaire:
—Qu'a donc notre Père Gaucher?... Qu'a donc notre Père Gaucher?
Par deux fois le prieur, impatienté, fit tomber sa crosse sur les dalles
pour commander le silence... Là-bas, au fond du chœur, les psaumes
allaient toujours; mais les répons manquaient d'entrain...
Tout à coup, au beau milieu de l'Ave verum, voilà mon Père Gaucher qui
se renverse dans sa stalle et entonne d'une voix éclatante:
| Dans Paris, il y a un Père blanc, |
| Patatin, patatan, tarabin, taraban... |
Consternation générale. Tout le monde se lève. On crie:
—Emportez-le... il est possédé!
Les chanoines se signent. La crosse de monseigneur se démène... Mais le
Père Gaucher ne voit rien, n'écoute rien; et deux moines vigoureux sont
obligés de l'entraîner par la petite porte du chœur, se débattant
comme un exorcisé et continuant de plus belle ses patatin et ses
taraban.
————
Le lendemain, au petit jour, le malheureux était à genoux dans
l'oratoire du prieur, et faisait sa coulpe avec un ruisseau de larmes:
—C'est l'élixir, Monseigneur, c'est l'élixir qui m'a surpris, disait-il
en se frappant la poitrine.
Et de le voir si marri, si repentant, le bon prieur en était tout ému
lui-même.
—Allons, allons, Père Gaucher, calmez-vous, tout cela séchera comme la
rosée au soleil... Après tout, le scandale n'a pas été aussi grand que
vous pensez. Il y a bien eu la chanson qui était un peu... hum! hum!...
Enfin il faut espérer que les novices ne l'auront pas entendue... A
présent, voyons, dites-moi bien comment la chose vous est arrivée...
C'est en essayant l'élixir, n'est-ce pas? Vous aurez eu la main trop
lourde... Oui, oui, je comprends... C'est comme le frère Schwartz,
l'inventeur de la poudre: vous avez été victime de votre invention... Et
dites-moi, mon brave ami, est-il bien nécessaire que vous l'essayiez sur
vous-même, ce terrible élixir?
—Malheureusement, oui, Monseigneur... l'éprouvette me donne bien la
force et le degré de l'alcool; mais pour le fini, le velouté, je ne me
fie guère qu'à ma langue...
—Ah! très bien... Mais écoutez encore un peu que je vous dise... Quand
vous goûtez ainsi l'élixir par nécessité, est-ce que cela vous semble
bon? Y prenez-vous du plaisir?...
—Hélas! oui, Monseigneur, fit le malheureux Père en devenant tout
rouge... Voilà deux soirs que je lui trouve un bouquet, un arôme!...
C'est pour sûr le démon qui m'a joué ce vilain tour... Aussi je suis
bien décidé désormais à ne plus me servir que de l'éprouvette. Tant pis
si la liqueur n'est pas assez fine, si elle ne fait pas assez la
perle...
—Gardez-vous-en bien, interrompit le prieur avec vivacité. Il ne faut
pas s'exposer à mécontenter la clientèle... Tout ce que vous avez à
faire maintenant que vous voilà prévenu, c'est de vous tenir sur vos
gardes... Voyons, qu'est-ce qu'il vous faut pour vous rendre compte?...
Quinze ou vingt gouttes, n'est-ce pas?... mettons vingt gouttes... Le
diable sera bien fin s'il vous attrape avec vingt gouttes... D'ailleurs,
pour prévenir tout accident, je vous dispense dorénavant de venir à
l'église. Vous direz l'office du soir dans la distillerie... Et
maintenant, allez en paix, mon Révérend, et surtout... comptez bien vos
gouttes.
Hélas! le pauvre Révérend eut beau compter ses gouttes... le démon le
tenait, et ne le lâcha plus.
C'est la distillerie qui entendit de singuliers offices!
————
Le jour, encore, tout allait bien. Le Père était assez calme: il
préparait ses réchauds, ses alambics, triait soigneusement ses herbes,
toutes herbes de Provence, fines, grises, dentelées, brûlées de parfums
et de soleil... Mais, le soir, quand les simples étaient infusés et que
l'élixir tiédissait dans de grandes bassines de cuivre rouge, le martyre
du pauvre homme commençait.
—...Dix-sept... dix-huit... dix-neuf... vingt!...
Les gouttes tombaient du chalumeau dans le gobelet de vermeil. Ces
vingt-là, le Père les avalait d'un trait, presque sans plaisir. Il n'y
avait que la vingt et unième qui lui faisait envie. Oh! cette vingt et
unième goutte!... Alors, pour échapper à la tentation, il allait
s'agenouiller tout au bout du laboratoire et s'abîmait dans ses
patenôtres. Mais de la liqueur encore chaude il montait une petite fumée
toute chargée d'aromates, qui venait rôder autour de lui et, bon gré,
mal gré, le ramenait vers les bassines... La liqueur était d'un beau
vert doré... Penché dessus, les narines ouvertes, le père la remuait
tout doucement avec son chalumeau, et dans les petites paillettes
étincelantes que roulait le flot d'émeraude, il lui semblait voir les
yeux de tante Bégon qui riaient et pétillaient en le regardant...
—Allons! encore une goutte!
Et de goutte en goutte, l'infortuné finissait par avoir son gobelet
plein jusqu'au bord. Alors, à bout de forces, il se laissait tomber dans
un grand fauteuil, et, le corps abandonné, la paupière à demi close, il
dégustait son péché par petits coups, en se disant tout bas avec un
remords délicieux:
—Ah! je me damne... je me damne...
Le plus terrible, c'est qu'au fond de cet élixir diabolique, il
retrouvait, par je ne sais quel sortilège, toutes les vilaines chansons
de tante Bégon: Ce sont trois petites commères, qui parlent de faire un
banquet... ou: Bergerette de maître André s'en va-t-au bois
seulette... et toujours la fameuse des Pères blancs: Patatin,
patatan.
Pensez quelle confusion le lendemain, quand ses voisins de cellule lui
faisaient d'un air malin:
—Eh! eh! Père Gaucher, vous aviez des cigales en tête, hier soir en
vous couchant.
Alors c'étaient des larmes, des désespoirs, et le jeûne, et le cilice,
et la discipline. Mais rien ne pouvait contre le démon de l'élixir; et
tous les soirs, à la même heure, la possession recommençait.
————
Pendant ce temps, les commandes pleuvaient à l'abbaye que c'était une
bénédiction. Il en venait de Nîmes, d'Aix, d'Avignon, de Marseille...
De jour en jour le couvent prenait un petit air de manufacture. Il y
avait des frères emballeurs, des frères étiqueteurs, d'autres pour les
écritures, d'autres pour le camionnage; le service de Dieu y perdait
bien par-ci par-là quelques coups de cloches; mais les pauvres gens du
pays n'y perdaient rien, je vous en réponds...
Et donc, un beau dimanche matin, pendant que l'argentier lisait en plein
chapitre son inventaire de fin d'année et que les bons chanoines
l'écoutaient les yeux brillants et le sourire aux lèvres, voilà le Père
Gaucher qui se précipite au milieu de la conférence en criant:
—C'est fini... Je n'en fais plus... Rendez-moi mes vaches.
—Qu'est-ce qu'il y a donc, Père Gaucher? demanda le prieur, qui se
doutait bien un peu de ce qu'il y avait.
—Ce qu'il y a, Monseigneur?... Il y a que je suis en train de me
préparer une belle éternité de flammes et de coups de fourche... Il y a
que je bois, que je bois comme un misérable...
—Mais je vous avais dit de compter vos gouttes.
—Ah! bien oui, compter mes gouttes! c'est par gobelets qu'il faudrait
compter maintenant... Oui, mes Révérends, j'en suis là. Trois fioles
par soirée... Vous comprenez bien que cela ne peut pas durer... Aussi,
faites faire l'élixir par qui vous voudrez... Que le feu de Dieu me
brûle si je m'en mêle encore!
C'est le chapitre qui ne riait plus.
—Mais, malheureux, vous nous ruinez! criait l'argentier en agitant son
grand-livre.
—Préférez-vous que je me damne?
Pour lors, le Prieur se leva.
—Mes Révérends, dit-il en étendant sa belle main blanche où luisait
l'anneau pastoral, il y a moyen de tout arranger... C'est le soir,
n'est-ce pas, mon cher fils, que le démon vous tente?...
—Oui, monsieur le prieur, régulièrement tous les soirs... Aussi,
maintenant, quand je vois arriver la nuit, j'en ai, sauf votre respect,
les sueurs qui me prennent, comme l'âne de Capitou, quand il voyait
venir le bât.
—Eh bien! rassurez-vous... Dorénavant, tous les soirs, à l'office, nous
réciterons à votre intention l'oraison de saint Augustin, à laquelle
l'indulgence plénière est attachée... Avec cela, quoi qu'il arrive, vous
êtes à couvert... C'est l'absolution pendant le péché.
—Oh bien! alors, merci, monsieur le prieur!
Et, sans en demander davantage, le Père Gaucher retourna à ses
alambics, aussi léger qu'une alouette.
Effectivement, à partir de ce moment-là, tous les soirs à la fin des
complies, l'officiant ne manquait jamais de dire:
—Prions pour notre pauvre Père Gaucher, qui sacrifie son âme aux
intérêts de la communauté... Oremus Domine...
Et pendant que sur toutes ces capuches blanches, prosternées dans
l'ombre des nefs, l'oraison courait en frémissant comme une petite bise
sur la neige, là-bas, tout au bout du couvent, derrière le vitrage
enflammé de la distillerie, on entendait le Père Gaucher qui chantait à
tue-tête:
| Dans Paris il y a un Père blanc, |
| Patatin, patatan, taraban, tarabin; |
| Dans Paris il y a un Père blanc |
| Qui fait danser des moinettes, |
| Trin, trin, trin, dans un jardin; |
| Qui fait danser des... |
————
...Ici le bon curé s'arrêta plein d'épouvante:
—Miséricorde! si mes paroissiens m'entendaient!