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Misanthrope, suivi de : le Tartuffe, l'Avare, le Bourgeois gentilhomme, les Femmes savantes...Chapitre 1

Misanthrope, suivi de : le Tartuffe, l'Avare
Chapitre 1 / 1
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MOLIÈRE



LE MISANTHROPE


SUIVI DE

LE TARTUFFE, L'AVARE,

LE BOURGEOIS GENTILHOMME,

LES FEMMES SAVANTES.





Illustrations en couleurs par Georges RIPART











PARIS (Ve)

MAURICE GLOMEAU, ÉDITEUR

21, RUE PIERRE-NICOLE, 21

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LE MISANTHROPE

COMÉDIE EN CINQ ACTES
1666


PERSONNAGES

ALCESTE, amant de Célimène.

PHILINTE, ami d’Alceste.

ORONTE, amant de Célimène.

ÉLIANTE, cousine de Célimène.

ACASTE,

CLITANDRE, marquis.

BASQUE, valet de Célimène.

UN GARDE, de la maréchaussée de France.

DUBOIS, valet d’Alceste.


La scène se passe à Paris, dans la maison de Célimène.

ACTE PREMIER

SCÈNE I. — PHILINTE, ALCESTE

PHILINTE

Qu’est-ce donc ? qu’avez-vous ?

ALCESTE, assis.

Laissez-moi, je vous prie.

PHILINTE

Mais encor, dites-moi quelle bizarrerie...

ALCESTE

Laissez-moi là, vous dis-je, et courez vous cacher.

PHILINTE

Mais on entend les gens au moins sans se fâcher !

ALCESTE

Moi, je veux me fâcher, et ne veux point entendre.

PHILINTE

Dans vos brusques chagrins je ne puis vous comprendre !
Et, quoique amis enfin, je suis tout des premiers...

ALCESTE, se levant brusquement.

Moi, votre ami ! Rayez cela de vos papiers.
J’ai fait jusques ici profession de l’être ;
Mais, après ce qu’en vous je viens de voir paroître,
Je vous déclare net que je ne le suis plus,
Et ne veux nulle place en des cœurs corrompus.

PHILINTE

Je suis donc bien coupable, Alceste, à votre compte ?

ALCESTE

Allez, vous devriez mourir de pure honte ;
Une telle action ne sauroit s’excuser,
Et tout homme d’honneur s’en doit scandaliser.
Je vous vois accabler un homme de caresses,
Et témoigner pour lui les dernières tendresses ;
De protestations, d’offres et de serments,
Vous chargez la fureur de vos empressements :
Et, quand je vous demande après quel est cet homme,
A peine pouvez-vous dire comme il se nomme ;
Votre chaleur pour lui tombe en vous séparant,
Et vous me le traitez, à moi, d’indifférent !
Morbleu ! c’est une chose indigne, lâche, infâme,
De s’abaisser ainsi jusqu’à trahir son âme :
Et si, par un malheur, j’en avois fait autant
Je m’irois, de regret, pendre tout à l’instant.

PHILINTE

Je ne vois pas, pour moi, que le cas soit pendable ;
Et je vous supplierai d’avoir pour agréable
Que je me fasse un peu grâce sur votre arrêt,
Et ne me pende pas pour cela, s’il vous plaît.

ALCESTE

Que la plaisanterie est de mauvaise grâce !

PHILINTE

Mais, sérieusement, que voulez-vous qu’on fasse ?

ALCESTE

Je veux qu’on soit sincère, et qu’en homme d’honneur
On ne lâche aucun mot qui ne parte du cœur.

PHILINTE

Lorsqu’un homme vous vient embrasser avec joie,
Il faut bien le payer de la même monnoie,
Répondre, comme on peut, à ses empressements,
Et rendre offre pour offre, et serments pour serments.

ALCESTE

Non, je ne puis souffrir cette lâche méthode
Qu’affectent la plupart de vos gens à la mode,
Et je ne hais rien tant que les contorsions
De tous ces grands faiseurs de protestations :
Ces affables donneurs d’embrassades frivoles,
Ces obligeants diseurs d’inutiles paroles ;
Qui de civilités avec tous font combat,
Et traitent du même air l’honnête homme et le fat.
Quel avantage a-t-on qu’un homme vous caresse,
Vous jure amitié, foi, zèle, estime, tendresse,
Et vous fasse de vous un éloge éclatant,
Lorsqu’au premier faquin il court en faire autant ?
Non, non, il n’est point d’âme un peu bien située
Qui veuille d’une estime ainsi prostituée ;
Et la plus glorieuse a des régals peu chers,
Dès qu’on voit qu’on nous mêle avec tout l’univers ;
Sur quelque préférence une estime se fonde,
Et c’est n’estimer rien qu’estimer tout le monde.
Puisque vous y donnez, dans ces vices du temps,
Morbleu ! vous n’êtes pas pour être de mes gens ;
Je refuse d’un cœur la vaste complaisance
Qui ne fait de mérite aucune différence ;
Je veux qu’on me distingue, et, pour le trancher net,
L’ami du genre humain n’est point du tout mon fait.

PHILINTE

Mais, quand on est du monde, il faut bien que l’on rende
Quelques dehors civils que l’usage demande.

ALCESTE

Non, vous dis-je ; on devroit châtier sans pitié
Ce commerce honteux de semblants d’amitié.
Je veux que l’on soit homme, et qu’en toute rencontre
Le fond de notre cœur dans son discours se montre,
Que ce soit lui qui parle, et que nos sentiments
Ne se masquent jamais sous de vains compliments.

PHILINTE

Il est bien des endroits où la pleine franchise
Deviendroit ridicule et seroit peu permise ;
Et parfois, n’en déplaise à votre austère honneur,
Il est bon de cacher ce qu’on a dans le cœur.
Seroit-il à propos, et de la bienséance,
De dire à mille gens tout ce que d’eux on pense ?
Et quand on a quelqu’un qu’on hait ou qui déplaît,
Lui doit-on déclarer la chose comme elle est ?

ALCESTE

Oui.

PHILINTE

Quoi ! vous iriez dire à la vieille Émilie
Qu’à son âge il sied mal de faire la jolie,
Et que le blanc qu’elle a scandalise chacun ?

ALCESTE

Sans doute.

PHILINTE

A Dorilas, qu’il est trop importun ;
Et qu’il n’est, à la cour, oreille qu’il ne lasse
A conter sa bravoure et l’éclat de sa race ?

ALCESTE

Fort bien.

PHILINTE

Vous vous moquez.

ALCESTE

Je ne me moque point ;
Et je vais n’épargner personne sur ce point.
Mes yeux sont trop blessés, et la cour et la ville
Ne m’offrent rien qu’objets à m’échauffer la bile ;
J’entre en une humeur noire, en un chagrin profond,
Quand je vois vivre entre eux les hommes comme ils font.
Je ne trouve partout que lâche flatterie,
Qu’injustice, intérêt, trahison, fourberie ;
Je n’y puis plus tenir, j’enrage ; et mon dessein
Est de rompre en visière à tout le genre humain.

PHILINTE

Ce chagrin philosophe est un peu trop sauvage.
Je ris des noirs accès où je vous envisage,
Et crois voir en nous deux, sous mêmes soins nourris,
Les deux frères que peint l’Ecole des Maris,

Dont...

ALCESTE

Mon Dieu ! laissons là vos comparaisons fades.

PHILINTE

Non : tout de bon, quittez toutes ces incartades.
Le monde par vos soins ne se changera pas :

Et, puisque la franchise a pour vous tant d’appas,
Je vous dirai tout franc que cette maladie
Partout où vous allez donne la comédie ;
Et qu’un si grand courroux contre les mœurs du temps
Vous tourne en ridicule auprès de bien des gens.

ALCESTE

Tant mieux, morbleu ! tant mieux, c’est ce que je demande.
Ce m’est un fort bon signe, et ma joie en est grande.
Tous les hommes me sont à tel point odieux,
Que je serois fâché d’être sage à leurs yeux.

PHILINTE

Vous voulez un grand mal à la nature humaine.

ALCESTE

Oui, j’ai conçu pour elle une effroyable haine.

PHILINTE

Tous les pauvres mortels, sans nulle exception,
Seront enveloppés dans cette aversion ?
Encore en est-il bien, dans le siècle où nous sommes...

ALCESTE

Non, elle est générale, et je hais tous les hommes :
Les uns, parce qu’ils sont méchants et malfaisants,
Et les autres, pour être aux méchants complaisants,
Et n’avoir pas pour eux ces haines vigoureuses
Que doit donner le vice aux âmes vertueuses
De cette complaisance on voit l’injuste excès
Pour le franc scélérat avec qui j’ai procès.
Au travers de son masque on voit à plein le traître :
Partout il est connu pour tout ce qu’il peut être ;
Et ses roulements d’yeux, et son ton radouci,
N’imposent qu’à des gens qui ne sont point d’ici.
On sait que ce pied-plat, digne qu’on le confonde,
Par de sales emplois s’est poussé dans le monde,
Et que par eux son sort, de splendeur revêtu,
Fait gronder le mérite et rougir la vertu ;
Quelques titres honteux qu’en tous lieux on lui donne,
Son misérable honneur ne voit pour lui personne :
Nommez-le fourbe, infâme, et scélérat maudit,
Tout le monde en convient, et nul n’y contredit.
Cependant sa grimace est partout bien venue ;
On l’accueille, on lui rit ; partout il s’insinue ;
Et s’il est, par la brigue, un rang à disputer,
Sur le plus honnête homme on le voit l’emporter.
Têtebleu ! ce me sont de mortelles blessures,
De voir qu’avec le vice on garde des mesures ;
Et parfois il me prend des mouvements soudains
De fuir dans un désert l’approche des humains.

PHILINTE

Mon Dieu ! des mœurs du temps mettons-nous moins en peine,
Et faisons un peu grâce à la nature humaine ;
Ne l’examinons point dans la grande rigueur,
Et voyons ses défauts avec quelque douceur.
Il faut, parmi le monde, une vertu traitable ;
A force de sagesse, on peut être blâmable,
La parfaite raison fuit toute extrémité,
Et veut que l’on soit sage avec sobriété.
Cette grande roideur des vertus des vieux âges
Heurte trop notre siècle et les communs usages ;
Elle veut aux mortels trop de perfection :
Il faut fléchir au temps sans obstination ;
Et c’est une folie à nulle autre seconde,
De vouloir se mêler de corriger le monde.
J’observe, comme vous, cent choses tous les jours,
Qui pourraient mieux aller, prenant un autre cours ;
Mais, quoi qu’à chaque pas je puisse voir paroître,
En courroux, comme vous, on ne me voit point être,
Je prends tout doucement les hommes comme ils sont ;
J’accoutume mon âme à souffrir ce qu’ils font,
Et je crois qu’à la cour, de même qu’à la ville,
Mon flegme est philosophe autant que votre bile.

ALCESTE

Mais ce flegme, monsieur, qui raisonnez si bien,
Ce flegme pourra-t-il ne s’échauffer de rien ?
Et s’il faut, par hasard, qu’un ami vous trahisse,
Que, pour avoir vos biens, on dresse un artifice,
Ou qu’on tâche à semer de méchants bruits de vous,
Verrez-vous tout cela sans vous mettre en courroux ?

PHILINTE

Oui, je vois ces défauts, dont votre âme murmure,
Comme vices unis à l’humaine nature ;
Et mon esprit enfin n’est pas plus offensé
De voir un homme fourbe, injuste, intéressé,
Que de voir des vautours affamés de carnage,
Des singes malfaisants, et des loups pleins de rage.

ALCESTE

Je me verrai trahir, mettre en pièces, voler,
Sans que je sois... Morbleu ! je ne veux point parler,
Tant ce raisonnement est plein d’impertinence !

PHILINTE

Ma foi, vous ferez bien de garder le silence.
Contre votre partie éclatez un peu moins,
Et donnez au procès une part de vos soins.

ALCESTE

Je n’en donnerai point, c’est une chose dite.

PHILINTE

Mais qui voulez-vous donc qui pour vous sollicite ?

ALCESTE

Qui je veux ? La raison, mon bon droit, l’équité.

PHILINTE

Aucun juge par vous ne sera visité ?

ALCESTE

Non. Est-ce que ma cause est injuste ou douteuse ?

PHILINTE

J’en demeure d’accord ; mais la brigue est fâcheuse.
Et...

ALCESTE

Non. J’ai résolu de n’en pas faire un pas.
J’ai tort ou j’ai raison.

PHILINTE

Ne vous y fiez pas.

ALCESTE

Je ne remuerai point.

PHILINTE

Votre partie est forte,
Et peut, par sa cabale, entraîner...

ALCESTE

Il n’importe.

PHILINTE

Vous vous tromperez.

ALCESTE

Soit. J’en veux voir le succès : PHILINTE

Mais...

ALCESTE

J’aurai le plaisir de perdre mon procès.

PHILINTE

Mais enfin...

ALCESTE

Je verrai dans cette plaiderie
Si les hommes auront assez d’effronterie,
Seront assez méchants, scélérats et pervers,
Pour me faire injustice aux yeux de l’univers.

PHILINTE

Quel homme !

ALCESTE

Je voudrois, m’en coutât-t-il grand’chose,
Pour la beauté du fait, avoir perdu ma cause.

PHILINTE

On se riroit de vous, Alceste, tout de bon,
Si l’on vous entendoit parler de la façon.

ALCESTE

Tant pis pour qui riroit.

PHILINTE

Mais cette rectitude
Que vous voulez en tout avec exactitude,
Cette pleine droiture où vous vous renfermez,
La trouvez-vous ici dans ce que vous aimez ?
Je m’étonne, pour moi, qu’étant, comme il le semble,
Vous et le genre humain, si fort brouillés ensemble,
Malgré tout ce qui peut vous le rendre odieux,
Vous ayez pris chez lui ce qui charme vos yeux ;
Et ce qui me surprend encore davantage,
C’est cet étrange choix où votre cœur s’engage.
La sincère Éliante a du penchant pour vous ;
La prude Arsinoé vous voit d’un œil fort doux ;
Cependant à leurs vœux votre âme se refuse,
Tandis qu’en ses liens Célimène l’amuse,
De qui l’humeur coquette et l’esprit médisant
Semblent si fort donner dans les mœurs d’à présent.
D’où vient que, leur portant une haine mortelle,
Vous pouvez bien souffrir ce qu’en tient cette belle ?
Ne sont-ce plus défauts dans un objet si doux ?
Ne les voyez-vous pas, ou les excusez-vous ?

ALCESTE

Non. L’amour que je sens pour cette jeune veuve
Ne ferme point mes yeux aux défauts qu’on lui treuve ;
Et je suis, quelque ardeur qu’elle m’ait pu donner,
Le premier à les voir, comme à les condamner.
Mais avec tout cela, quoi que je puisse faire,
Je confesse mon foible ; elle a l’art de me plaire :
J’ai beau voir ses défauts, et j’ai beau l’en blâmer,
En dépit qu’on en ait, elle se fait aimer ;
Sa grâce est la plus forte ; et sans doute ma flamme
De ces vices du temps pourra purger son âme.

PHILINTE

Si vous faites cela, vous ne ferez pas peu.
Vous croyez être donc aimé d’elle ?

ALCESTE

Oui parbleu !
Je ne l’aimerois pas, si je ne croyois l’être.

PHILINTE

Mais, si son amitié pour vous se fait paroître,
D’où vient que vos rivaux vous causent de l’ennui ?

ALCESTE

C’est qu’un cœur bien atteint veut qu’on soit tout à lui
Et je ne viens ici qu’à dessein de lui dire
Tout ce que là-dessus ma passion m’inspire.

PHILINTE

Pour moi, si je n’avois qu’à former des désirs,
Sa cousine Éliante auroit tous mes soupirs :
Son cœur, qui vous estime, est solide et sincère,
Et ce choix plus conforme étoit mieux votre affaire.

ALCESTE

Il est vrai : ma raison me le dit chaque jour ;
Mais la raison n’est pas ce qui règle l’amour.

PHILINTE

Je crains fort pour vos feux ; et l’espoir où vous êtes
Pourroit...

SCÈNE II. — ORONTE, ALCESTE, PHILINTE


ORONTE, à Alceste.

J’ai su là-bas que, pour quelques emplettes,
Éliante est sortie, et Célimène aussi ;
Mais, comme l’on m’a dit que vous étiez ici,
J’ai monté pour vous dire, et d’un cœur véritable,
Que j’ai conçu pour vous une estime incroyable,
Et que, depuis longtemps, cette estime m’a mis
Dans un ardent désir d’être de vos amis.
Oui, mon cœur au mérite aime à rendre justice,
Et je brûle qu’un nœud d’amitié nous unisse.
Je crois qu’un ami chaud, et de ma qualité,
N’est pas assurément pour être rejeté.
(Pendant le discours d’Oronte, Alceste est rêveur, et semble ne pas entendre que c’est à lui qu’on parle. Il ne sort de sa rêverie que quand Oronte lui dit :)
C’est à vous, s’il vous plaît, que ce discours s’adresse.

ALCESTE

A moi, monsieur ?

ORONTE

A vous. Trouvez-vous qu’il vous blesse ?

ALCESTE

Non pas. Mais la surprise est fort grande pour moi,
Et je n’attendois pas l’honneur que je reçoi.

ORONTE

L’estime où je vous tiens ne doit pas vous surprendre,
Et de tout l’univers vous la pouvez prétendre.

ALCESTE

Monsieur...

ORONTE

L’État n’a rien qui ne soit au-dessous
Du mérite éclatant que l’on découvre en vous.

ALCESTE

Monsieur...

ORONTE

Oui, de ma part, je vous tiens préférable
A tout ce que j’y vois de plus considérable.

ALCESTE

Monsieur...

ORONTE

Sois-je du ciel écrasé, si je mens !
Et, pour vous confirmer ici mes sentiments,
Souffrez qu’à cœur ouvert, monsieur, je vous embrasse,
Et qu’en votre amitié je vous demande place.
Touchez là, s’il vous plaît. Vous me la promettez,
Votre amitié ?

ALCESTE

Monsieur...

ORONTE

Quoi ! vous y résistez ?

ALCESTE

Monsieur, c’est trop d’honneur que vous me voulez faire ;
Mais l’amitié demande un peu plus de mystère ;
Et c’est assurément en profaner le nom,
Que de vouloir le mettre à toute occasion.
Avec lumière et choix cette union veut naître ;
Avant que nous lier, il faut nous mieux connoître ;
Et nous pourrions avoir telles complexions,
Que tous deux du marché nous nous repentirions.

ORONTE

Parbleu ! c’est là-dessus parler en homme sage,
Et je vous en estime encore davantage.
Souffrons donc que le temps forme des nœuds si doux ;
Mais cependant je m’offre entièrement à vous.
S’il faut faire à la cour pour vous quelque ouverture,
On sait qu’auprès du roi je fais quelque figure ;
Il m’écoute, et dans tout il en use, ma foi,
Le plus honnêtement du monde avecque moi.
Enfin je suis à vous de toutes les manières ;
Et, comme votre esprit a de grandes lumières,
Je viens, pour commencer entre nous ce beau nœud,
Vous montrer un sonnet que j’ai fait depuis peu,
Et savoir s’il est bon qu’au public je l’expose.

ALCESTE

Monsieur, je suis mal propre à décider la chose.
Veuillez m’en dispenser.

ORONTE

Pourquoi ?

ALCESTE

J’ai le défaut
D’être un peu plus sincère en cela qu’il ne faut.

ORONTE

C’est ce que je demande ; et j’aurois lieu de plainte,
Si, m’exposant à vous pour me parler sans feinte,
Vous alliez me trahir et me déguiser rien.

ALCESTE

Puisqu’il vous plaît ainsi, monsieur, je le veux bien.

ORONTE

Sonnet. C’est un sonnet... L’Espoir... C’est une dame
Qui de quelque espérance avoit flatté ma flamme.
L’Espoir... Ce ne sont point de ces grands vers pompeux,
Mais de petits vers doux, tendres et langoureux.

ALCESTE

Nous verrons bien.

ORONTE

L’Espoir... Je ne sais si le style
Pourra vous en paroître assez net et facile,
Et si du choix des mots vous vous contenterez.

ALCESTE

Nous allons voir, monsieur.

ORONTE

Au reste, vous saurez
Que je n’ai demeuré qu’un quart d’heure à le faire.

ALCESTE

Voyons, monsieur : le temps ne fait rien à l’affaire.

ORONTE, lit.

L’espoir, il est vrai, nous soulage,
Et nous berce un temps notre ennui ;
Mais, Philis, le triste avantage,
Lorsque rien ne marche après lui.

PHILINTE

Je suis déjà charmé de ce petit morceau.

ALCESTE, bas, à Philinte.

Quoi ! vous avez le front de trouver cela beau !

ORONTE

Vous eûtes de la complaisance ;
Mais vous en deviez moins avoir,
Et ne vous pas mettre en dépense
Pour ne me donner que l’espoir.

PHILINTE

Ah ! qu’en termes galants ces choses-là sont mises !

ALCESTE, bas, à Philinte.

Eh quoi ! vil complaisant, vous louez des sottises ?

ORONTE

S’il faut qu’une attente éternelle
Pousse à bout l’ardeur de mon zèle,
Le trépas sera mon recours ;
Vos soins ne m’en peuvent distraire :
Belle Philis, on désespère,
Alors qu’on espère toujours.

PHILINTE

La chute en est jolie, amoureuse, admirable.

ALCESTE, bas, à part.

La peste de ta chute, empoisonneur, au diable !
En eusses-tu fait une à te casser le nez !

PHILINTE

Je n’ai jamais ouï de vers si bien tournés.

ALCESTE, bas, à part.

Morbleu !

ORONTE, à Philinte.

Vous me flattez, et vous croyez peut-être...

PHILINTE

Non, je ne flatte point.

ALCESTE, bas, à part.

Eh ! que fais-tu donc, traître ?

ORONTE, à Alceste.

Mais pour vous, vous savez quel est notre traité.
Parlez-moi, je vous prie, avec sincérité.

ALCESTE

Monsieur, cette matière est toujours délicate,
Et sur le bel esprit nous aimons qu’on nous flatte.
Mais, un jour, à quelqu’un dont je tairai le nom,
Je disois, en voyant des vers de sa façon,
Qu’il faut qu’un galant homme ait toujours grand empire
Sur les démangeaisons qui nous prennent d’écrire ;
Qu’il doit tenir la bride aux grands empressements
Qu’on a de faire éclat de tels amusements ;
Et que, par la chaleur de montrer ses ouvrages,
On s’expose à jouer de mauvais personnages.

ORONTE

Est-ce que vous voulez me déclarer par là
Que j’ai tort de vouloir...

ALCESTE

Je ne dis pas cela.
Mais je lui disois, moi, qu’un froid écrit assomme,
Qu’il ne faut que ce foible à décrier un homme,
Et qu’eût-on d’autre part cent belles qualités,
On regarde les gens par leurs méchants côtés.

ORONTE

Est-ce qu’à mon sonnet vous trouvez à redire ?

ALCESTE

Je ne dis pas cela. Mais, pour ne point écrire,
Je lui mettois aux yeux comme, dans notre temps,
Cette soif a gâté de fort honnêtes gens.

ORONTE

Est-ce que j’écris mal, et leur ressemblerois-je ?

ALCESTE

Je ne dis pas cela. Mais enfin, lui disois-je,
Quel besoin si pressant avez-vous de rimer ?
Et qui diantre vous pousse à vous faire imprimer ?
Si l’on peut pardonner l’essor d’un mauvais livre,
Ce n’est qu’aux malheureux qui composent pour vivre.
Croyez-moi, résistez à vos tentations ;
Dérobez au public ces occupations,
Et n’allez point quitter, de quoi que l’on vous somme,
Le nom que dans la cour vous avez d’honnête homme,
Pour prendre, de la main d’un avide imprimeur,
Celui de ridicule et misérable auteur.
C’est ce que je tâchai de lui faire comprendre.

ORONTE

Voilà qui va fort bien, et je crois vous entendre.
Mais ne puis-je savoir ce que dans mon sonnet...

ALCESTE

Franchement, il est bon à mettre au cabinet.
Vous vous êtes réglé sur de méchants modèles,
Et vos expressions ne sont point naturelles.

Qu’est-ce que : Nous berce un temps notre ennui ?
Et que : Rien ne marche après lui ?
Que : Ne vous pas mettre en dépense
Pour ne me donner que l’espoir ?
Et que : Philis, on désespère,
Alors qu’on espère toujours ?

Ce style figuré, dont on fait vanité,

Sort du bon caractère et de la vérité ;
Ce n’est que jeu de mots, qu’affectation pure,
Et ce n’est point ainsi que parle la nature.
Le méchant goût du siècle en cela me fait peur ;
Nos pères, tout grossiers, l’avoient beaucoup meilleur ;
Et je prise bien moins tout ce que l’on admire
Qu’une vieille chanson que je m’en vais vous dire.
Si le roi m’avoit donné
Paris, sa grand’ville,
Et qu’il me fallût quitter
L’amour de ma mie,
Je dirois au roi Henri :
Reprenez votre Paris ;
J’aime mieux ma mie, ô gué !
J’aime mieux ma mie.
La rime n’est pas riche, et le style en est vieux :
Mais ne voyez-vous pas que cela vaut bien mieux
Que ces colifichets dont le bon sens murmure,
Et que la passion parle là toute pure ?
Si le roi m’avoit donné
Paris, sa grand’ville,
Et qu’il me fallût quitter
L’amour de ma mie,
Je dirois au roi Henri :
Reprenez votre Paris ;
J’aime mieux ma mie, ô gué !
J’aime mieux ma mie.
Voilà ce que peut dire un cœur vraiment épris.
(A Philinte, qui rit.)
Oui, monsieur le rieur, malgré vos beaux esprits,
J’estime plus cela que la pompe fleurie
De tous ces faux brillants où chacun se récrie.

ORONTE

Et moi, je vous soutiens que mes vers sont fort bons.

ALCESTE

Pour les trouver ainsi, vous avez vos raisons ;
Mais vous trouverez bon que j’en puisse avoir d’autres
Qui se dispenseront de se soumettre aux vôtres.

ORONTE

Il me suffit de voir que d’autres en font cas.

ALCESTE

C’est qu’ils ont l’art de feindre ; et moi, je ne l’ai pas.

ORONTE

Croyez-vous donc avoir tant d’esprit en partage ?

ALCESTE

Si je louois vos vers, j’en aurois davantage.

ORONTE

Je me passerai fort que vous les approuviez.

ALCESTE

Il faut bien, s’il vous plaît, que vous vous en passiez.

ORONTE

Je voudrois bien, pour voir, que, de votre manière,
Vous en composassiez sur la même matière.

ALCESTE

J’en pourrois, par malheur, faire d’aussi méchants ;
Mais je me garderois de les montrer aux gens.

ORONTE

Vous me parlez bien ferme ; et cette suffisance...

ALCESTE

Autre part que chez moi cherchez qui vous encense.

ORONTE

Mais, mon petit monsieur, prenez-le un peu moins haut.

ALCESTE

Ma foi, mon grand monsieur, je le prends comme il faut.

PHILINTE, se mettant entre deux.

Eh ! messieurs, c’en est trop. Laissez cela, de grâce.

ORONTE

Ah ! j’ai tort, je l’avoue, et je quitte la place.
Je suis votre valet, monsieur, de tout mon cœur.

ALCESTE

Et moi, je suis, monsieur, votre humble serviteur.

SCÈNE III. — PHILINTE, ALCESTE


PHILINTE

Eh bien, vous le voyez. Pour être trop sincère,
Vous voilà sur les bras une fâcheuse affaire :
Et j’ai bien vu qu’Oronte, afin d’être flatté...

ALCESTE

Ne me parlez pas.

PHILINTE

Mais...

ALCESTE

Plus de société.

PHILINTE

C’est trop...

ALCESTE

Laissez-moi là.

PHILINTE

Si je...

ALCESTE

Point de langage.

PHILINTE

Mais quoi !..

ALCESTE

Je n’entends rien.

PHILINTE

Mais...

ALCESTE

Encore,

PHILINTE

On outrage..

ALCESTE

Ah ! parbleu ! c’en est trop. Ne suivez point mes pas.

PHILINTE

Vous vous moquez de moi. Je ne vous quitte pas.

ACTE SECOND

SCÈNE I. — ALCESTE, CÉLIMÈNE


ALCESTE

Madame, voulez-vous que je vous parle net ?
De vos façons d’agir je suis mal satisfait :
Contre elles dans mon cœur trop de bile s’assemble,
Et je sens qu’il faudra que nous rompions ensemble.
Oui, je vous tromperois de parler autrement ;
Tôt ou tard nous romprons indubitablement ;
Et je vous promettrois mille fois le contraire,
Que je ne serois pas en pouvoir de le faire.

CÉLIMÈNE

C’est pour me quereller donc, à ce que je voi
Que vous avez voulu me ramener chez moi ?

ALCESTE

Je ne querelle point. Mais votre humeur, madame,
Ouvre au premier venu trop d’accès dans votre âme.
Vous avez trop d’amants qu’on voit vous obséder,
Et mon cœur de cela ne peut s’accommoder.

CÉLIMÈNE

Des amants que je fais me rendez-vous coupable ?
Puis-je empêcher les gens de me trouver aimable,
Et, lorsque pour me voir ils font de doux efforts,
Dois-je prendre un bâton pour les mettre dehors ?

ALCESTE

Non, ce n’est pas, madame, un bâton qu’il faut prendre,
Mais un cœur à leurs vœux moins facile et moins tendre.
Je sais que vos appas vous suivent en tous lieux ;
Mais votre accueil retient ceux qu’attirent vos yeux,
Et sa douceur offerte à qui vous rend les armes
Achève sur les cœurs l’ouvrage de vos charmes.
Le trop riant espoir que vous leur présentez
Attache autour de vous leurs assiduités ;
Et votre complaisance, un peu moins étendue,
De tant de soupirants chasseroit la cohue.
Mais, au moins, dites-moi, madame, par quel sort
Votre Clitandre a l’heur de vous plaire si fort.
Sur quel fonds de mérite et de vertu sublime
Appuyez-vous en lui l’honneur de votre estime ?
Est-ce par l’ongle long qu’il porte au petit doigt
Qu’il s’est acquis chez vous l’estime où l’on le voit ?
Vous êtes-vous rendue, avec tout le beau monde,
Au mérite éclatant de sa perruque blonde ?
Sont-ce ses grands canons qui vous le font aimer ?
L’amas de ses rubans a-t-il su vous charmer ?
Est-ce par les appas de sa vaste rhingrave,
Qu’il a gagné votre âme en faisant votre esclave ?
Ou sa façon de rire et son ton de fausset
Ont-ils de vous toucher su trouver le secret ?

CÉLIMÈNE

Qu’injustement de lui vous prenez de l’ombrage !
Ne savez-vous pas bien pourquoi je le ménage,
Et que dans mon procès, ainsi qu’il m’a promis,
Il peut intéresser tout ce qu’il a d’amis ?

ALCESTE

Perdez votre procès, madame, avec constance,
Et ne ménagez point un rival qui m’offense.

CÉLIMÈNE

Mais de tout l’univers vous devenez jaloux.

ALCESTE

C’est que tout l’univers est bien reçu de vous.

CÉLIMÈNE

C’est ce qui doit rasseoir votre âme effarouchée,
Puisque ma complaisance est sur tous épanchée :
Et vous auriez plus lieu de vous en offenser,
Si vous me la voyiez sur un seul ramasser.

ALCESTE

Mais moi, que vous blâmez de trop de jalousie,
Qu’ai-je de plus qu’eux tous, madame, je vous prie ?

CÉLIMÈNE

Le bonheur de savoir que vous êtes aimé.

ALCESTE

Et quel lieu de le croire a mon cœur enflammé ?

CÉLIMÈNE

Je pense qu’ayant pris le soin de vous le dire,
Un aveu de la sorte a de quoi vous suffire.

ALCESTE

Mais qui m’assurera que, dans le même instant,
Vous n’en disiez, peut-être, aux autres tout autant ?

CÉLIMÈNE

Certes, pour un amant, la fleurette est mignonne,
Et vous me traitez là de gentille personne.
Eh bien, pour vous ôter d’un semblable souci,
De tout ce que j’ai dit je me dédis ici ;
Et rien ne sauroit plus vous tromper que vous-même :
Soyez content.

ALCESTE

Morbleu ! faut-il que je vous aime !
Ah ! que si de vos mains je rattrape mon cœur,
Je bénirai le ciel de ce rare bonheur !
Je ne le cèle pas, je fais tout mon possible
A rompre de ce cœur l’attachement terrible ;
Mais mes plus grands efforts n’ont rien fait jusqu’ici
Et c’est pour mes péchés que je vous aime ainsi.

CÉLIMÈNE

Il est vrai, votre ardeur est pour moi sans seconde.

ALCESTE

Oui, je puis là-dessus défier tout le monde.
Mon amour ne se peut concevoir ; et jamais
Personne n’a, madame, aimé comme je fais.

CÉLIMÈNE

En effet, la méthode en est toute nouvelle,
Car vous aimez les gens pour leur faire querelle ;
Ce n’est qu’en mots fâcheux qu’éclate votre ardeur,
Et l’on n’a vu jamais un amant si grondeur.

ALCESTE

Mais il ne tient qu’à vous que son chagrin ne passe,
A tous nos démêlés coupons chemin, de grâce ;
Parlons à cœur ouvert, et voyons d’arrêter...

SCÈNE II. — CÉLIMÈNE, ALCESTE, BASQUE


CÉLIMÈNE

Qu’est-ce ?

BASQUE

Acaste est là-bas.

CÉLIMÈNE

Eh bien, faites monter.

SCÈNE III. — CÉLIMÈNE, ALCESTE


ALCESTE

Quoi ! l’on ne peut jamais vous parler tête à tête ?
A recevoir le monde on vous voit toujours prête ;
Et vous ne pouvez pas, un seul moment de tous,
Vous résoudre à souffrir de n’être pas chez vous ?

CÉLIMÈNE

Voulez-vous qu’avec lui je me fasse une affaire ?

ALCESTE

Vous avez des égards qui ne sauroient me plaire.

CÉLIMÈNE

C’est un homme à jamais ne me le pardonner,
S’il savoit que sa vue eût pu m’importuner.

ALCESTE

Et que vous fait cela, pour vous gêner de sorte ?

CÉLIMÈNE

Mon Dieu ! de ses pareils la bienveillance importe,
Et ce sont de ces gens qui, je ne sais comment,
Ont gagné, dans la cour, de parler hautement.
Dans tous les entretiens on les voit s’introduire,
Ils ne sauroient servir, mais ils peuvent vous nuire,
Et jamais, quelque appui qu’on puisse avoir d’ailleurs,
On ne doit se brouiller avec ces grands brailleurs.

ALCESTE

Enfin, quoi qu’il en soit, et sur quoi qu’on se fonde,
Vous trouvez des raisons pour souffrir tout le monde,
Et les précautions de votre jugement...

SCÈNE IV. — ALCESTE, CÉLIMÈNE, BASQUE


BASQUE

Voici Clitandre encor, madame.

ALCESTE

Justement.
(Il témoigne s’en vouloir aller.)

CÉLIMÈNE

Où courez-vous ?

ALCESTE

Je sors.

CÉLIMÈNE

Demeurez.

ALCESTE

Pourquoi faire ?

CÉLIMÈNE

Demeurez.

ALCESTE

Je ne puis.

CÉLIMÈNE

Je le veux.

ALCESTE

Point d’affaire.
Ces conversations ne font que m’ennuyer,
Et c’est trop que vouloir me les faire essuyer.

CÉLIMÈNE

Je le veux, je le veux.

ALCESTE

Non, il m’est impossible.

CÉLIMÈNE

Eh bien, allez, sortez, il vous est tout loisible.

SCÈNE V. — ÉLIANTE, PHILINTE, ACASTE, CLITANDRE, ALCESTE, CÉLIMÈNE, BASQUE


ÉLIANTE, à Célimène.

Voici les deux marquis qui montent avec nous.
Vous l’est-on venu dire ?

CÉLIMÈNE, à Basque.

Oui. Des sièges pour tous.

(Basque donne des sièges et sort.)
(A Alceste.)

Vous n’êtes pas sorti ?

ALCESTE

Non ; mais je veux, madame,
Ou pour eux, ou pour moi, faire expliquer votre âme.

CÉLIMÈNE

Taisez-vous.

ALCESTE

Aujourd’hui vous vous expliquerez.

CÉLIMÈNE

Vous perdez le sens.

ALCESTE

Point. Vous vous déclarerez.

CÉLIMÈNE

Ah !

ALCESTE

Vous prendrez parti.

CÉLIMÈNE

Vous vous moquez, je pense.

ALCESTE

Non. Mais vous choisirez : c’est trop de patience.

CLITANDRE

Parbleu ! je viens du Louvre, où Cléonte, au levé,
Madame, a bien paru ridicule achevé.
N’a-t-il point quelque ami qui pût, sur ses manières,
D’un charitable avis lui prêter les lumières ?

CÉLIMÈNE

Dans le monde, à vrai dire, il se barbouille fort,
Partout il porte un air qui saute aux yeux d’abord,
Et, lorsqu’on le revoit après un peu d’absence,
On le retrouve encor plus plein d’extravagance.

LE MISANTHROPE
(Acte II, Scène VII)
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ACASTE

Parbleu ! s’il faut parler de gens extravagants,
Je viens d’en essuyer un des plus fatigants :
Damon le raisonneur, qui m’a, ne vous déplaise,
Une heure, au grand soleil, tenu hors de ma chaise.

CÉLIMÈNE

C’est un parleur étrange, et qui trouve toujours
L’art de ne vous rien dire avec de grands discours ;
Dans les propos qu’il tient on ne voit jamais goutte,
Et ce n’est que du bruit que tout ce qu’on écoute.

ÉLIANTE, à Philinte.

Ce début n’est pas mal ; et, contre le prochain,
La conversation prend un assez bon train.

CLITANDRE

Timante encor, madame, est un bon caractère.

CÉLIMÈNE

C’est de la tête aux pieds un homme tout mystère,
Qui vous jette, en passant, un coup d’œil égaré,
Et, sans aucune affaire, est toujours affairé.
Tout ce qu’il vous débite en grimaces abonde ;
A force de façons, il assomme le monde :
Sans cesse il a tout bas, pour rompre l’entretien,
Un secret à vous dire, et ce secret n’est rien ;
De la moindre vétille il fait une merveille,
Et, jusques au bonjour, il dit tout à l’oreille.

ACASTE

Et Géralde, madame ?

CÉLIMÈNE

O l’ennuyeux conteur !
Jamais on ne le voit sortir du grand seigneur.
Dans le brillant commerce il se mêle sans cesse,
Et ne cite jamais que duc, prince, ou princesse.
La qualité l’entête ; et tous ses entretiens
Ne sont que de chevaux, d’équipage, et de chiens.
Il tutaye en parlant ceux du plus haut étage,
Et le nom de monsieur est chez lui hors d’usage.

CLITANDRE

On dit qu’avec Bélise il est du dernier bien.

CÉLIMÈNE

Le pauvre esprit de femme, et le sec entretien !
Lorsqu’elle vient me voir, je souffre le martyre ;
Il faut suer sans cesse à chercher que lui dire ;
Et la stérilité de son expression
Fait mourir à tous coups la conversation.
En vain, pour attaquer son stupide silence,
De tous les lieux communs vous prenez l’assistance :
Le beau temps et la pluie, et le froid et le chaud,
Sont des fonds qu’avec elle on épuise bientôt.
Cependant sa visite, assez insupportable,
Traîne en une longueur encore épouvantable :
Et l’on demande l’heure, et l’on bâille vingt fois,
Qu’elle grouille aussi peu qu’une pièce de bois.

ACASTE

Que vous semble d’Adraste ?

CÉLIMÈNE

Ah ! quel orgueil extrême !
C’est un homme gonflé de l’amour de soi-même.
Son mérite jamais n’est content de la cour,
Contre elle il fait métier de pester chaque jour,
Et l’on ne donne emploi, charge, ni bénéfice,
Qu’à tout ce qu’il se croit on ne fasse injustice.

CLITANDRE

Mais le jeune Cléon, chez qui vont aujourd’hui
Nos plus honnêtes gens, que dites-vous de lui ?

CÉLIMÈNE

Que de son cuisinier il s’est fait un mérite,
Et que c’est à sa table à qui l’on rend visite.

ÉLIANTE

Il prend soin d’y servir des mets fort délicats.

CÉLIMÈNE

Oui, mais je voudrois bien qu’il ne s’y servît pas ;
C’est un fort méchant plat que sa sotte personne,
Et qui gâte, à mon goût, tous les repas qu’il donne.

PHILINTE

On fait assez de cas de son oncle Damis ;
Qu’en dites-vous, madame ?

CÉLIMÈNE

Il est de mes amis.

PHILINTE

Je le trouve honnête homme, et d’un air assez sage.

CÉLIMÈNE

Oui ; mais il veut avoir trop d’esprit, dont j’enrage.
Il est guindé sans cesse ; et, dans tous ses propos,
On voit qu’il se travaille à dire de bons mots.
Depuis que dans la tête il s’est mis d’être habile,
Rien ne touche son goût, tant il est difficile.
Il veut voir des défauts à tout ce qu’on écrit,
Et pense que louer n’est pas d’un bel esprit,
Que c’est être savant que trouver à redire,
Qu’il n’appartient qu’aux sots d’admirer et de rire,
Et qu’en n’approuvant rien des ouvrages du temps
Il se met au-dessus de tous les autres gens.
Aux conversations même il trouve à reprendre.
Ce sont propos trop bas pour y daigner descendre :
Et, les deux bras croisés, du haut de son esprit,
Il regarde en pitié tout ce que chacun dit.

ACASTE

Dieu me damne, voilà son portrait véritable.

CLITANDRE, à Célimène.

Pour bien peindre les gens vous êtes admirable.

ALCESTE

Allons, ferme, poussez, mes bons amis de cour ;
Vous n’en épargnez point, et chacun a son tour :
Cependant aucun d’eux à vos yeux ne se montre,
Qu’on ne vous voie en hâte aller à sa rencontre,
Lui présenter la main, et d’un baiser flatteur
Appuyer les serments d’être son serviteur.

CLITANDRE

Pourquoi s’en prendre à nous ? Si ce qu’on dit vous blesse,
Il faut que le reproche à madame s’adresse.

ALCESTE

Non, morbleu ! c’est à vous ; et vos ris complaisants
Tirent de son esprit tous ces traits médisants.
Son humeur satirique est sans cesse nourrie
Par le coupable encens de votre flatterie ;
Et son cœur à railler trouveroit moins d’appas,
S’il avoit observé qu’on ne l’applaudit pas.
C’est ainsi qu’aux flatteurs on doit partout se prendre
Des vices où l’on voit les humains se répandre.

PHILINTE

Mais pourquoi pour ces gens un intérêt si grand,
Vous qui condamneriez ce qu’en eux on reprend ?

CÉLIMÈNE

Eh ! ne faut-il pas bien que monsieur contredise ?
A la commune voix veut-on qu’il se réduise,
Et qu’il ne fasse pas éclater en tous lieux
L’esprit contrariant qu’il a reçu des cieux ?
Le sentiment d’autrui n’est jamais pour lui plaire :
Il prend toujours en main l’opinion contraire,
Et penseroit paroître un homme du commun,
Si l’on voyoit qu’il fût de l’avis de quelqu’un.
L’honneur de contredire a pour lui tant de charmes,
Qu’il prend contre lui-même assez souvent les armes ;
Et ses vrais sentiments sont combattus par lui,
Aussitôt qu’il les voit dans la bouche d’autrui.

ALCESTE

Les rieurs sont pour vous, madame, c’est tout dire ;
Et vous pouvez pousser contre moi la satire.

PHILINTE

Mais il est véritable aussi que votre esprit
Se gendarme toujours contre tout ce qu’on dit ;
Et que, par un chagrin que lui-même il avoue,
Il ne sauroit souffrir qu’on blâme ni qu’on loue.

ALCESTE

C’est que jamais, morbleu ! les hommes n’ont raison,
Que le chagrin contre eux est toujours de saison,
Et que je vois qu’ils sont, sur toutes les affaires,
Loueurs impertinents, ou censeurs téméraires.

CÉLIMÈNE

Mais...

ALCESTE

Non, madame, non, quand j’en devrois mourir,
Vous avez des plaisirs que je ne puis souffrir ;
Et l’on a tort ici de nourrir dans votre âme
Ce grand attachement aux défauts qu’on y blâme.

CLITANDRE

Pour moi, je ne sais pas, mais j’avouerai tout haut
Que j’ai cru jusqu’ici madame sans défaut.

ACASTE

De grâces et d’attraits je vois qu’elle est pourvue ;
Mais les défauts qu’elle a ne frappent point ma vue.

ALCESTE

Ils frappent tous la mienne ; et, loin de m’en cacher,
Elle sait que j’ai soin de les lui reprocher.
Plus on aime quelqu’un, moins il faut qu’on le flatte ;
A ne rien pardonner le pur amour éclate ;
Et je bannirois, moi, tous ces lâches amants
Que je verrois soumis à tous mes sentiments,
Et dont, à tout propos, les molles complaisances
Donneroient de l’encens à mes extravagances.

CÉLIMÈNE

Enfin, s’il faut qu’à vous s’en rapportent les cœurs,
On doit, pour bien aimer, renoncer aux douceurs,
Et du parfait amour mettre l’honneur suprême
A bien injurier les personnes qu’on aime.

ÉLIANTE

L’amour, pour l’ordinaire, est peu fait à ces lois,
Et l’on voit les amants vanter toujours leur choix.
Jamais leur passion n’y voit rien de blâmable,
Et, dans l’objet aimé, tout leur devient aimable.
Ils comptent les défauts pour des perfections,
Et savent y donner de favorables noms.
La pâle est au jasmin en blancheur comparable ;
La noire à faire peur, une brune adorable ;
La maigre a de la taille et de la liberté ;
La grasse est, dans son port, pleine de majesté ;
La malpropre sur soi, de peu d’attraits chargée,
Est mise sous le nom de beauté négligée ;
La géante paroît une déesse aux yeux ;
La naine, un abrégé des merveilles des cieux :
L’orgueilleuse a le cœur digne d’une couronne ;
La fourbe a de l’esprit ; la sotte est toute bonne ;
La trop grande parleuse est d’agréable humeur ;
Et la muette garde une honnête pudeur.
C’est ainsi qu’un amant dont l’ardeur est extrême
Aime jusqu’aux défauts des personnes qu’il aime.

ALCESTE

Et moi, je soutiens, moi...

CÉLIMÈNE

Brisons là ce discours,
Et dans la galerie allons faire deux tours.
Quoi ! vous vous en allez, messieurs ?

CLITANDRE ET ACASTE

Non pas, madame.

ALCESTE

La peur de leur départ occupe fort votre âme.
Sortez quand vous voudrez, messieurs ; mais j’avertis
Que je ne sors qu’après que vous serez sortis.

ACASTE

A moins de voir madame en être importunée,
Rien ne m’appelle ailleurs de toute la journée.

CLITANDRE

Moi, pourvu que je puisse être au petit couché,
Je n’ai point d’autre affaire où je sois attaché.

CÉLIMÈNE, à Alceste.

C’est pour rire, je crois ?

ALCESTE

Non, en aucune sorte.
Nous verrons si c’est moi que vous voudrez qui sorte.

SCÈNE VI. — ALCESTE, CÉLIMÈNE, ÉLIANTE, ACASTE, PHILINTE, CLITANDRE, BASQUE


BASQUE, à Alceste.

Monsieur, un homme est là qui voudroit vous parler
Pour affaire, dit-il, qu’on ne peut reculer.

ALCESTE

Dis-lui que je n’ai point d’affaires si pressées.

BASQUE

Il porte une jaquette à grand’basques plissées,
Avec du dor dessus.

CÉLIMÈNE, à Alceste.

Allez voir ce que c’est.
Ou bien faites-le entrer.

SCÈNE VII. — ALCESTE, CÉLIMÈNE, ÉLIANTE, ACASTE, PHILINTE, CLITANDRE, UN GARDE de la maréchaussée.


ALCESTE, allant au-devant du garde.

Qu’est-ce donc qu’il vous plaît ?
Venez, monsieur.

LE GARDE

Monsieur, j’ai deux mots à vous dire.

ALCESTE

Vous pouvez parler haut, monsieur, pour m’en instruire.

LE GARDE

Messieurs les maréchaux, dont j’ai commandement,
Vous mandent de venir les trouver promptement,
Monsieur.

ALCESTE

Qui ? moi, monsieur ?

LE GARDE

Vous-même.

ALCESTE

Et pourquoi faire ?

PHILINTE, à Alceste.

C’est d’Oronte et de vous la ridicule affaire.

CÉLIMÈNE, à Philinte.

Comment ?

PHILINTE

Oronte et lui se sont tantôt bravés
Sur certains petits vers, qu’il n’a pas approuvés ;
Et l’on veut assoupir la chose en sa naissance.

ALCESTE

Moi, je n’aurai jamais de lâche complaisance.

PHILINTE

Mais il faut suivre l’ordre ; allons, disposez-vous.

ALCESTE

Quel accommodement veut-on faire entre nous ?
La voix de ces messieurs me condamnera-t-elle
A trouver bons les vers qui font notre querelle ?
Je ne me dédis point de ce que j’en ai dit,
Je les trouve méchants.

PHILINTE

Mais d’un plus doux esprit...

ALCESTE

Je n’en démordrai point, les vers sont exécrables.

PHILINTE

Vous devez faire voir des sentiments traitables.

Allons, venez.

ALCESTE

J’irai, mais rien n’aura pouvoir
De me faire dédire.

PHILINTE

Allons vous faire voir.

ALCESTE

Hors qu’un commandement exprès du roi me vienne,
De trouver bons les vers dont on se met en peine,
Je soutiendrai toujours, morbleu ! qu’ils sont mauvais,
Et qu’un homme est pendable après les avoir faits.

(A Clilandre et à Acaste, qui rient.)

Par le sangbleu ! messieurs, je ne croyois pas être
Si plaisant que je suis.

CÉLIMÈNE

Allez vite paroître
Où vous devez.

ALCESTE

J’y vais, madame, et sur mes pas
Je reviens en ce lieu pour vider nos débats.

ACTE TOISIÈME

SCÈNE I. — CLITANDRE, ACASTE


CLITANDRE

Cher marquis, je te vois l’âme bien satisfaite ;
Toute chose t’égaye, et rien ne t’inquiète.
En bonne foi, crois-tu, sans t’éblouir les yeux,
Avoir de grands sujets de paroître joyeux ?

ACASTE

Parbleu ! je ne vois pas, lorsque je m’examine,
Où prendre aucun sujet d’avoir l’âme chagrine ;
J’ai du bien, je suis jeune, et sors d’une maison
Qui se peut dire noble avec quelque raison ;
Et je crois, par le rang que me donne ma race,
Qu’il est fort peu d’emplois dont je ne sois en passe.
Pour le cœur, dont surtout nous devons faire cas,
On sait, sans vanité, que je n’en manque pas ;
Et l’on m’a vu pousser dans le monde une affaire
D’une assez vigoureuse et gaillarde manière.
Pour de l’esprit, j’en ai, sans doute ; et du bon goût,
A juger sans étude et raisonner de tout ;
A faire aux nouveautés, dont je suis idolâtre,
Figure de savant sur les bancs du théâtre ;
Y décider en chef, et faire du fracas
A tous les beaux endroits qui méritent des has !
Je suis assez adroit ; j’ai bon air, bonne mine,
Les dents belles surtout, et la taille fort fine.
Quant à se mettre bien, je crois, sans me flatter,
Qu’on seroit mal venu de me le disputer.
Je me vois dans l’estime autant qu’on y puisse être,
Fort aimé du beau sexe, et bien auprès du maître.
Je crois qu’avec cela, mon cher marquis, je croi
Qu’on peut, par tout pays, être content de soi.

CLITANDRE

Oui. Mais, trouvant ailleurs des conquêtes faciles,
Pourquoi pousser ici des soupirs inutiles ?

ACASTE

Moi ? Parbleu ! je ne suis de taille ni d’humeur
A pouvoir d’une belle essuyer la froideur.
C’est aux gens mal tournés, aux mérites vulgaires,
A brûler constamment pour des beautés sévères,
A languir à leurs pieds et souffrir leurs rigueurs,
A chercher le secours des soupirs et des pleurs,
Et tâcher, par des soins d’une très longue suite,
D’obtenir ce qu’on nie à leur peu de mérite.
Mais les gens de mon air, marquis, ne sont pas faits
Pour aimer à crédit et faire tous les frais.
Quelque rare que soit le mérite des belles,
Je pense, Dieu merci, qu’on vaut son prix comme elles ;
Que pour se faire honneur d’un cœur comme le mien,
Ce n’est pas la raison qu’il ne leur coûte rien ;
Et qu’au moins, à tout mettre en de justes balances,
Il faut qu’à frais communs se fassent les avances.

CLITANDRE

Tu penses donc, marquis, être fort bien ici ?

ACASTE

J’ai quelque lieu, marquis, de le penser ainsi.

CLITANDRE

Crois-moi, détache-toi de cette erreur extrême :
Tu te flattes, mon cher, et t’aveugles toi-même.

ACASTE

Il est vrai, je me flatte et m’aveugle en effet.

CLITANDRE

Mais qui te fait juger ton bonheur si parfait ?

ACASTE

Je me flatte.

CLITANDRE

Sur quoi fonder tes conjectures ?

ACASTE

Je m’aveugle.

CLITANDRE

En as-tu des preuves qui soient sûres ?

ACASTE

Je m’abuse, te dis-je.

CLITANDRE

Est-ce que de ses vœux
Célimène t’a fait quelques secrets aveux ?

ACASTE

Non, je suis maltraité.

CLITANDRE

Réponds-moi, je te prie.

ACASTE

Je n’ai que des rebuts.

CLITANDRE

Laissons la raillerie,
Et me dis quel espoir on peut t’avoir donné.

ACASTE

Je suis le misérable, et toi le fortuné ;
On a pour ma personne une aversion grande,
Et, quelqu’un de ces jours, il faut que je me pende.

CLITANDRE

Oh çà, veux-tu, marquis, pour ajuster nos vœux,
Que nous tombions d’accord d’une chose tous deux ?
Que qui pourra montrer une marque certaine
D’avoir meilleure part au cœur de Célimène,
L’autre ici fera place au vainqueur prétendu,
Et le délivrera d’un rival assidu ?

ACASTE

Ah ! parbleu ! tu me plais avec un tel langage,
Et du bon de mon cœur à cela je m’engage.
Mais, chut.

SCÈNE II. — CÉLIMÈNE, ACASTE, CLITANDRE


CÉLIMÈNE

Encore ici ?

CLITANDRE

L’amour retient nos pas.

CÉLIMÈNE

Je viens d’ouïr entrer un carrosse li-bas.
Savez-vous qui c’est ?

CLITANDRE

Non.

SCÈNE III. — CÉLIMÈNE, ACASTE, CLITANDRE BASQUE


BASQUE

Arsinoé, madame,
Monte ici pour vous voir.

CÉLIMÈNE

Que me veut cette femme ?

BASQUE

Éliante là-bas est à l’entretenir.

CÉLIMÈNE

De quoi s’avise-t-elle, et qui la fait venir ?

ACASTE

Pour prude consommée en tous lieux elle passe ;
Et l’ardeur de son zèle...

CÉLIMÈNE

Oui, oui, franche grimace,
Dans l’âme elle est du monde ; et ses soins tentent tout
Pour accrocher quelqu’un, sans en venir à bout.
Elle ne sauroit voir qu’avec un oeil d’envie
Les amants déclarés dont une autre est suivie :
Et son triste mérite, abandonné de tous,
Contre le siècle aveugle est toujours en courroux.
Elle tâche à couvrir d’un faux voile de prude
Ce que chez elle on voit d’affreuse solitude ;
Et, pour sauver l’honneur de ses foibles appas,
Elle attache du crime au pouvoir qu’ils n’ont pas.
Cependant un amant plairoit fort à la dame ;
Et même pour Alceste elle a tendresse d’âme.
[ Ce qu’il me rend de soins outrage ses attraits ;
Elle veut que ce soit un vol que je lui fais ;
Et son jaloux dépit, qu’avec peine elle cache,
En tous endroits sous main contre moi se détache.
Enfin je n’ai rien vu de si sot à mon gré ;
Elle est impertinente au suprême degré,
Et...

SCÈNE IV. — ARSINOÉ, CÉLIMÈNE, CLITANDRE, ACASTE


CÉLIMÈNE

Ah ! quel heureux sort en ce lieu vous amène ?
Madame, sans mentir, j’étois de vous en peine.

ARSINOÉ

Je viens pour quelque avis que j’a i cru vous devoir.

CÉLIMÈNE

Ah ! mon Dieu, que je suis contente de vous voir !
(Clilandre et Acasie sortent en riant.)

SCÈNE V. — ARSINOÉ, CÉLIMÈNE


ARSINOÉ

Leur départ ne pouvoit plus à propos se faire.

CÉLIMÈNE

Voulons-nous nous asseoir ?

ARSINOÉ

Il n’est pas nécessaire,
Madame, l’amitié doit surtout éclater
Aux choses qui le plus nous peuvent importer ;
Et comme il n’en est point de plus grande importance
Que celles de l’honneur et de la bienséance,
Je viens, par un avis qui touche votre honneur,
Témoigner l’amitié que pour vous a mon cœur.
Hier j’étois chez des gens de vertu singulière,
Où sur vous du discours on tourna la matière ;
Et là, votre conduite avec ses grands éclats,
Madame, eut le malheur qu’on ne la loua pas.
Cette foule de gens dont vous souffrez visite,
Votre galanterie, et les bruits qu’elle excite,
Trouvèrent des censeurs plus qu’il n’auroit fallu,
Et bien plus rigoureux que je n’eusse voulu.
Vous pouvez bien penser quel parti je sus prendre,
Je fis ce que je pus pour vous pouvoir défendre ;
Je vous excusai fort sur votre intention,
Et voulus de votre âme être la caution.
Mais vous savez qu’il est des choses dans la vie
Qu’on ne peut excuser, quoiqu’on en ait envie
Et je me vis contrainte à demeurer d’accord
Que l’air dont vous vivez vous faisoit un peu tort,
Qu’il prenoit dans le monde une méchante face ;
Qu’il n’est conte fâcheux que partout on n’en fasse,
Et que, si vous vouliez, tous vos déportements
Pourroient moins donner prise aux mauvais jugements.
Non que j’y croie au fond l’honnêteté blessée :
Me préserve le ciel d’en avoir la pensée !
Mais aux ombres du crime on prête aisément foi,
Et ce n’est pas assez de bien vivre pour soi.
Madame, je vous crois l’âme trop raisonnable
Pour ne pas prendre bien cet avis profitable,
Et pour l’attribuer qu’aux mouvements secrets
D’Un zèle qui m’attache à tous vos intérêts.

CÉLIMÈNE

Madame, j’ai beaucoup de grâces à vous rendre.
Un tel avis m’oblige : et, loin de le mal prendre,
J’en prétends reconnoître à l’instant la faveur
Par un avis aussi qui touche votre honneur,
Et, comme je vous vois vous montrer mon amie,
En m’apprenant les bruits que de moi l’on publie,
Je veux suivre, à mon tour, un exemple si doux,
En vous avertissant de ce qu’on dit de vous.
En un lieu, l’autre jour, où je faisois visite,
Je trouvai quelques gens d’un très rare mérite,
Qui, parlant des vrais soins d’une âme qui vit bien,
Firent tomber sur vous, madame, l’entretien.
Là, votre pruderie et vos éclats de zèle
Ne furent pas cités comme un fort bon modèle ;
Cette affectation d’un grave extérieur,
Vos discours éternels de sagesse et d’honneur,
Vos mines et vos cris aux ombres d’indécence
Que d’un mot ambigu peut avoir l’innocence,
Cette hauteur d’estime où vous êtes de vous,
Et ces yeux de pitié que vous jetez sur tous,
Vos fréquentes leçons et vos aigres censures
Sur des choses qui sont innocentes et pures ;
Tout cela, si je puis vous parler franchement,
Madame, fut blâmé d’un commun sentiment.
A quoi bon, disoient-ils, cette mine modeste,
Et ce sage dehors que dément tout le reste ?
Elle est à bien prier exacte au dernier point ;
Mais elle bat ses gens et ne les paye point.
Dans tous Ies-lieux dévots elle étale un grand zèle,
Mais elle met du Mane, et veut paroître belle.
Elle fait des tableaux couvrir les nudités ;
Mais elle a de l’amour pour les réalités.
Pour moi, contre chacun je pris votre défense,
Et leur assurai fort que c’était médisance ;
Mais tous les sentiments combattirent le mien,
Et leur conclusion fut que vous feriez bien
De prendre moins de soin des actions des autres
Et de vous mettre un peu plus en peine des vôtres ;
Qu’on doit se regarder soi-même un fort long temps
Avant que de songer à condamner les gens ;
Qu’il faut mettre le poids d’une vie exemplaire
Dans les corrections qu’aux autres on veut faire ;
Et qu’encor vaut-il mieux s’en remettre, au besoin,
A ceux à qui le ciel en a commis le soin.
Madame, je vous crois aussi trop raisonnable
Pour ne pas prendre bien cet avis profitable,
Et pour l’attribuer qu’aux mouvements secrets
D’un zèle qui m’attache à tous vos intérêts.

ARSINOÉ

A quoi qu’en reprenant on soit assujettie,
Je ne m’attendois pas à cette répartie,
Madame ; e t je vois bien, par ce qu’elle a d’aigreur,
Que mon sincère avis vous a blessée a u cœur.

CÉLIMÈNE

Au contraire, madame ; et, si l’on êtoit sage,
Ces avis mutuels seroient mis en usage.
On détruiroit par là, traitant de bonne foi,
Ce grand aveuglement où chacun est pour soi.
Il ne tiendra qu’à vous qu’avec le même zèle
Nous né continuions cet office Adèle.
Et ne prenions grand soin de nous dire, entre nous,
Ce que nous entendrons, vous de moi, moi de vous.

ARSINOÉ

Ah ! madame, de vous je ne puis rien entendre ;
C’est en moi que l’on peut trouver fort à reprendre.

CÉLIMÈNE

Madame, on peut, je crois, louer et blâmer tout ;
Et chacun a raison, suivant l’âge ou le goût.
Il est une saison pour la galanterie,
Il en est une aussi propre à la pruderie.
On peut, par politique, en prendre le parti,
Quand de nos jeunes ans l’éclat est amorti ;
Gela sert à couvrir de fâcheuses disgrâces.
Je ne dis pas qu’un jour je ne suive vos traces ;
L’âge amènera tout ; et ce n’est pas le. temps,
Madame, comme on sait, d’être prude à vingt ans.

ARSINOÉ

Certes, vous vous targuez d’un bien foible avantage,
Et vous faites sonner terriblement votre âge.
Ce que de plus que vous on en pourroit avoir
N’est pas un si grand cas pour s’en tant prévaloir,
Et je ne sais pourquoi votre âme ainsi s’emporte,
Madame, à me pousser de cette étrange sorte.

CÉLIMÈNE

Et moi, je ne sais pas, madame, aussi pourquoi
On vous voit en tous lieux vous déchaîner sur moi.
Faut-il de vos chagrins sans cesse à moi vous prendre ?
Et puis-je mais des soins qu’on ne va pas vous rendre ?
Si ma personne aux gens inspire de l’amour,
Et si l’on continue à m’offrir chaque jour
Des voeux que votre coeur peut souhaiter qu’on m’ôte,
Je n’y saurois que faire, et ce n’est pas ma faute ;
Vous avez le champ libre, et je n’empêche pas
Que, pour les attirer, vous n’ayez des appas.

ARSINOÉ

Hélas ! et croyez-vous que l’on se mette en peine
De ce nombre d’amants dont vous faites la vaine,
Et qu’il ne nous soit pas fort aisé de juger
A quel prix aujourd’hui l’on peut les engager ?
Pensez-vous faire croire, à voir comme tout roule,
Que votre seul mérite attire cette foule ?
Qu’ils ne brûlent pour vous que d’un honnête amour,
Et que pour vos vertus ils vous font tous la cour ?
On ne s’aveugle point par de vaines défaites ;
Le monde n’est point dupe ; et j’en vois qui sont faites
A pouvoir inspirer de tendres sentiments,
Qui chez elles pourtant ne fixent point d’amants :
Et de là nous pouvons tirer des conséquences
Qu’on n’acquiert point leurs coeurs sans de grandes avances,
Qu’aucun, pour nos beaux yeux, n’est notre soupirant,
Et qu’il faut acheter tous les soins qu’on nous rend.
Ne vous enflez donc pas d’une si grande gloire,
Pour les petits brillants d’une foible victoire ;
Et corrigez un peu l’orgueil de vos appas,
De traiter pour cela les gens de haut en bas.
Si nos yeux envioient les conquêtes des vôtres.
Je pense qu’on pourroit faire comme les autres,
Ne se point ménager, et vous faire bien voir
Que l’on a des amants quand on en veut avoir

CÉLIMÈNE

Ayez-en donc, madame, et voyons cette affaire,
Par ce rare secret efforcez-vous de plaire ;
Et sans...

ARSINOÉ

Brisons, madame, un pareil entretien,
Il pousseroit trop loin votre esprit et le mien ;
Et j’aurois pris déjà le congé qu’il faut prendre,
Si mon carrosse encor ne m’obligeoit d’attendre.

CÉLIMÈNE

Autant qu’il vous plaira vous pouvez arrêter,
Madame, et là-dessus rien ne doit vous hâter.
Mais, sans vous fatiguer de ma cérémonie,
Je m’en vais vous donner meilleure compagnie ;
Et monsieur, qu’à propos le hasard fait venir,
Remplira mieux ma place à vous entretenir.

SCÈNE VI. — ALCESTE, CÉLIMÈNE, ARSINOÉ


CÉLIMÈNE

Alceste, il faut que j’aille écrire un mot de lettre,
Que sans me faire tort je ne saurois remettre,
Soyez avec madame ; elle aura la bonté
D’excuser aisément mon incivilité.

SCÈNE VIL — ALCESTE, ARSINOÉ


ARSINOÉ

Vous voyez, elle veut que je vous entretienne,
Attendant un moment que mon carrosse vienne ;
Et jamais tous ses soins ne pouvoient m’offrir rien
Qui me fût plus charmant qu’un pareil entretien.
En vérité, les gens d’un mérite sublime
Entraînent de chacun et l’amour et l’estime :
Et le vôtre, sans doute, a des charmes secrets
Qui font entrer mon coeur dans tous vos intérêts.
Je voudrois que la cour, par un regard propice,
A ce que vous valez rendît plus de justice.
Vous avez à vous plaindre ; et je suis en courroux
Quand je vois chaque jour qu’on ne fait rien pour vous.

ALCESTE

Moi, madame ? Et sur quoi pourrois-je en rien prétendre ?
Quel service à l’État est-ce qu’on m’a vu rendre ?
Ou’ai-je fait, s’il vous plaît, de si brillant de soi,
Pour me plaindre à la cour qu’on ne fait rien pour moi ?

ARSINOÉ

Tous ceux sur qui la cour jette des yeux propices
N’ont pas toujours rendu de ces fameux services.
Il faut l’occasion ainsi que le pouvoir ;
Et le mérite enfin que vous nous faites voir
Devroit...

ALCESTE

Mon Dieu ! laissons mon mérite, de grâce :
De quoi voulez-vous là que la cour s’embarrasse ?
Elle auroit fort à faire, et ses soins seroient grands
D’avoir à déterrer le mérite des gens.

ARSINOÉ

Un mérite éclatant se déterre lui-même.
Du vôtre en bien des lieux on fait un cas extrême ;
Et vous saurez de moi qu’en deux fort bons endroits
Vous fûtes hier loué par des gens d’un grand poids.

ALCESTE

Eli ! madame, l’on loue aujourd’hui tout le monde,
Et le siècle par là n’a rien qu’on ne confonde.
Tout est d’un grand mérite également doué ;
Ce n’est plus un honneur que de se voir loué ;
D’éloges on regorge, à la tête on les jette,
Et mon valet de chambre est mis dans la gazette.

ARSINOÉ

Pour moi, je voudrois bien que, pour vous montrer mieux.
Une charge à la cour vous pût frapper les yeux.
Pour peu que d’y songer vous nous fassiez les mines,
On peut, pour vous servir, remuer des machines ;
Et j’ai des gens en main que j’emploierai pour vous,
Qui vous feront à tout un chemin assez doux.

ALCESTE

Et que voudriez-vous, madame, que j’y fisse ?
L’humeur dont je me sens veut que je m’en bannisse ;
Le ciel ne m’a point fait, en me donnant le jour,
Une âme compatible avec l’air de la cour.
J e ne me trouve point les vertus nécessaires.
Pour y bien réussir et faire mes affaires.
Être franc et sincère est mon plus grand talent ;
Je ne sais point jouer les hommes en parlant ;
Et qui n’a pas le don de cacher ce qu’il pense
Doit, faire en ce pays fort peu de résidence.
Hors de la cour sans doute on n’a pas cet appui
Et ces titres d’honneur qu’elle donne aujourd’hui.
Mais on n’a pas aussi, perdant ces avantages,
Le chagrin de jouer de fort sots personnages :
On n’a point à souffrir mille rebuts cruels,
On n’a point à louer les vers de messieurs tels,
A donner de l’encens à madame une telle,
Et de nos francs marquis essuyer la cervelle.

ARSINOÉ

Laissons, , puisqu’il vous plaît, ce chapitre de cour :
Mais il faut que mon coeur vous plaigne en votre amour.
Et, pour vous découvrir là-dessus mes pensées,
Je souhaiterois fort vos ardeurs mieux placées.
Vous méritez, sans doute, un sort beaucoup plus doux,
Et celle qui vous charme est indigne de vous.

ALCESTE

Mais, en disant cela, songez-vous, je vous prie,
Que cette personne est, madame, votre amie ?

ARSINOÉ

Oui. Mais ma conscience est blessée en effet
De souffrir plus longtemps le tort que l’on vous fait.
L’état où je vous vois afflige trop mon âme,
Et je vous donne avis qu’on trahit votre flamme.

ALCESTE

C’est me montrer, madame, un tendre mouvement,
Et de pareils avis, obligent un amant.

ARSINOÉ

Oui, toute mon amie, elle est, e t je la nomme,
Indigne d’asservir le cœur d’un galant homme,
Et le sien n’a pour vous que de feintes douceurs.

ALCESTE

Cela se peut, madame, on ne voit pas les cœurs ;
Mais votre charité se seroit bien passée
De jeter dans le mien une telle pensée.

ARSINOÉ

Si vous ne voulez pas être désabusé,
irfaut ne vous rien -dire ; il est assez aisé.

ALCESTE

Non. Mais sur ce sujet, quoi que l’on nous expose,
Les doutes sont fâcheux plus que toute autre chose ;
Et je voudrois, pour moi, qu’on ne me fît savoir
Que ce qu’avec clarté l’on peut me faire voir.

ARSINOÉ

Eh bien, c’est assez dit ; et sur cette matière
Vous allez recevoir une pleine lumière.
Oui, je veux que du tout vos yeux vous fassent foi,
Donnez-moi seulement la main jusque chez moi ;
Là, je vous ferai voir une preuve fidèle
De l’infidélité du coeur de votre belle ;
Et, si pour d’autres yeux le vôtre peut brûler,
On pourra vous offrir de quoi vous consoler.

ACTE QUATRIÈME

SCÈNE I. — ÉLIANTE, PHILINTE


PHILINTE

Non, l’on n’a point vu d’âme à manier si dure,
Ni d’accommodement plus pénible à conclure :
En vain de tous côtés on l’a voulu tourner,
Hors de son sentiment on n’a pu l’entraîner ;
Et jamais différend si bizarre, je pense,
N’avoit de ces messieurs occupé la prudence.
« Non, messieurs, disoit-il, je ne me dédis point,
Et tomberai d’accord de tout, hors de ce point.
De quoi s’offense-t-il ? et que veut-il me dire ?
Y va-t-il de sa gloire à ne pas bien écrire ?
Que lui fait mon avis, qu’il a pris de travers ?
On peut être honnête homme, et faire mal des vers.
Ce n’est point à l’honneur que touchent ces matières.
Je le tiens galant homme en toutes les manières,
Homme de qualité, de mérite et de cœur,
Tout ce qu’il vous plaira, mais fort méchant auteur.
J e louerai, si l’on veut, son train et sa dépense,
Son adresse à cheval, aux armes, à la danse ;
Mais, pour louer ses vers, je suis son serviteur :
Et, lorsque d’en mieux faire on n’a pas le bonheur,
On ne doit de rimer avoir aucune envie,
Qu’on n’y soit condamné sur peine de la vie. »
Enfin, toute la grâce et l’accommodement
Où s’est avec effort plié son sentiment,
C’est de dire, croyant adoucir bien son style :
Monsieur, je suis fâché d’être si difficile ;
Et, pour l’amour de vous, je voudrois, de bon cœur,
« Avoir trouvé tantôt votre sonnet meilleur. »
Et dans une embrassade, on leur a, pour conclure,
Fait vite envelopper toute la procédure.

ÉLIANTE

Dans ses façons d’agir il est fort singulier ;
Mais j’en fais, je l’avoue, un cas particulier ;
Et la sincérité dont son âme se pique
A quelque chose en soi de noble et d’héroïque ;
C’est une vertu rare au siècle d’aujourd’hui,
El je la voudrois voir partout comme chez lui.

PHILINTE

Pour moi, plus je le vois, plus surtout je m’étonne
De cette passion où son cœur s’abandonne.
De l’humeur dont le ciel a voulu le former,
Je ne sais pas comment il s’avise d’aimer ;
Et je sais moins encor comment votre cousine
Peut être la personne où son penchant l’incline.

ÉLIANTE

Cela fait assez voir que l’amour, dans les coeurs,
N’est pas toujours produit par un rapport d’humeurs ;
Et toutes ces raisons de douces sympathies,
Dans cet ;exemple-ci, se trouvent démenties.

PHILINTE

Mais croyez-vous qu’on l’aime, aux choses qu’on peut voir ?

ÉLIANTE

C’est un point qu’il n’est pas fort aisé de savoir.
Comment pouvoir juger s’il est vrai qu’elle l’aime ?
Son cœur de ce qu’il sent n’est pas bien sûr lui-même ;
Il aime quelquefois sans qu’il le sache bien,
Et croit aimer aussi, parfois, qu’il n’en est rien.

PHILINTE

Je crois que notre ami, près de cette cousine,
Trouvera des chagrins plus qu’il ne s’imagine :
Et, s’il avoit mon coeur, à dire vérité,
Il tourneroit ses voeux tout d’un autre côté ;
Et, par un choix plus juste, on le verroit, madame,
Profiter des bontés que lui montre votre âme.

ÉLIANTE

Pour moi, je n’en fais point de façons, et je croi
Qu’on doit sur de tels points être de bonne foi.
Je ne m’oppose point à toute sa tendresse ;
Au contraire, mon coeur pour elle s’intéresse ;
Et, si c’étoit qu’à moi la chose pût tenir,
Moi-même à ce qu’il aime, on me verroit l’unir.
Mais, si dans un tel choix, comme tout se peut faire,
Son amour éprouvoit quelque destin contraire,
S’il falloit que d’un autre on couronnât les feux,
Je pourrois me résoudre à recevoir ses vœux ;
Et le refus souffert en pareille occurrence
Ne m’y feroit trouver aucune répugnance.

PHILINTE

Et moi, de mon côté, je ne m’oppose pas,
Madame, à ces bontés qu’ont pour lui vos appas ;
Et lui-même, s’il veut, il peut bien vous instruire
De ce que là-dessus j’a i pris soin de lui dire.
Mais si, par un hymen qui les joindroit eux deux,
Vous étiez hors d’état de recevoir ses vœux,
Tous les miens tenteroient la faveur éclatante
Qu’avec tant de bonté votre âme lui présente.
Heureux si, quand son coeur s’y pourra dérober,
Elle pouvoit sur moi, madame, retomber !

ÉLIANTE

Vous vous divertissez, Philinte.

PHILINTE

Et je vous parle ici du meilleur de mon âme.
J’attends l’occasion de m’offrir hautement,
Et, de tous mes souhaits, j’en presse le moment.

SCÈNE II. — ALCESTE, ÉLIANTE, PHILINTE


ALCESTE

Ah ! faites-moi raison, madame, d’une offense
Qui vient de triompher de toute ma constance.

ÉLIANTE

Qu’est-ce donc ? Ou’avez-vous qui vous puisse émouvoir ?

ALCESTE

J’ai ce que, sans mourir, je ne puis concevoir ;
Et le déchaînement de toute la nature
Ne m’accablcroit pas comme cette aventure.
C’en est fait... Mon amour... Je ne saurais parler.

ÉLIANTE

Que votre esprit un peu tâche à se rappeler.

ALCESTE

O juste ciel ! faut-il qu’on joigne à tant de grâces
Les vices odieux des âmes les plus basses !

ÉLIANTE

Mais encor qui vous peut...

ALCESTE

Ah ! tout est ruiné ;
Je suis, je suis trahi, je suis assassiné.
Célimène... (eût-on pu croire cette nouvelle ?)
Célimène me trompe, et n’est qu’une infidèle.

ÉLIANTE

Avez-vous, pour le croire, un juste fondement ?

PHILINTE

Peut-être est-ce un soupçon conçu légèrement ;
Et votre esprit jaloux prend parfois des chimères...

ALCESTE

Ah ! morbleu ! mêlez-vous, monsieur, de vos affaires.
(A Eliante..)
C’est de sa trahison n’être-que trop certain,
Que l’avoir, dans ma poche, écrite de sa main...
Oui, madame, une lettre écrite pour Oronte
A produit à mes yeux ma disgrâce et sa honte.
Oronte, dont j’ai cru qu’elle îuyoit les soins,
Et que de mes rivaux je redoutois le moins.

PHILINTE

Une lettre peut bien tromper par l’apparence,
Et n’est pas quelquefois si coupable qu’« n pense.

ALCESTE

Monsieur, encore un coup, laisses-moi, s’il vous plaît,
Et ne prenez souci que de votre intérêt.

ÉLIANTE

Vous devez modérer vos transports ; et l’outrage...

ALCESTE

Madame, c’est à vous qu’appartient cet ouvrage.
C’est à vous que mon cœur a recours aujourd’hui,
Pour pouvoir s’affranchir de son cuisant ennui.
Vengez-moi d’une ingrate et perfide parente
Qui trahit lâchement une ardeur si constante ;
Vengez-moi de ce trait qui doit vous faire horreur.

ÉLIANTE

Moi, vous venger ! comment ?

ALCESTE

En recevant mon cœur.
Acceptez-le, madame, au lieu de l’infidèle ;
C’est par là que je puis prendre vengeance d’elle ;
Et je la veux punir par les sincères vœux,
Par le profond amour, les soins respectueux,
Les devoirs empressés et l’assidu service,
Dont ce coeur va vous faire un ardent sacrifice.

ÉLIANTE

Je compatis, sans doute, à ce que vous souffrez,
Et ne méprise point le cœur que vous m’offrez ;
Mais peut-être le mai n’est pas si grand qu’on pense,
Et vous pourrez quitter ce désir de vengeance.
Lorsque l’injure part d’un objet plein d’appas,
On fait force desseins qu’on n’exécute pas :
On a beau voir, pour rompre, une raison puissante,
Une coupable aimée est bientôt innocente ;
Tout le mal qu’on lui veut se dissipe aisément,
Et l’on sait ce que c’est qu’un courroux d’un amant.

ALCESTE

Non, non, madame, non. L’offense est trop mortelle :
Il n’est point de retour, et je romps avec elle ;
Rien ne sauroît changer le dessein que j’en fais,
Et je me punirois de l’estimer jamais.
La voici. Mon courroux redouble à cette approche,
Je vais de sa noirceur lui faire un vif reproche,
Pleinement la confondre, et vous porter après
Un coeur tout dégagé de ses trompeurs attraits.

SCÈNE III. — CÉLIMÈNE, ALCESTE


ALCESTE, à part.

O ciel ! de mes transports puis-je être ici le maître ?

CÉLIMÈNE, à part.

Ouais !
(A Alceste.)
Quel est donc le trouble où je vous vois paroître ?
Et que me veulent dire, et ces soupirs poussés,
Et ces sombres regards que sur moi vous lancez ?

ALCESTE

Que toutes les horreurs dont une âme est capable
A vos déloyautés n’ont rien de comparable ;
Que le sort, les démons, et le ciel en courroux,
N’ont jamais rien produit de si méchant que vous.

CÉLIMÈNE

Voilà certainement des douceurs que j’admire.

ALCESTE

Ah ! ne plaisantez point, il n’est pas temps de rire.
Rougissez bien plutôt, vous en avez raison ;
Et j’a i de sûrs témoins de votre trahison.
Voilà ce que marquoient les troubles de mon âme ;
Ce n’étoit pas en vain que s’alarmoit ma flamme ;
Par ces fréquents soupçons qu’on trouvoit odieux,
Je cherchois le malheur qu’ont rencontré mes yeux ;
Et, malgré tous vos soins et votre adresse à feindre,
Mon astre me disoit ce que j’avois à craindre.
Mais ne présumez pas que, sans être vengé,
Je souffre le dépit de me voir outragé.
Je sais que sur les voeux on n’a point de puissance,
Que l’amour veut partout naître sans dépendance,
Que jamais par la force on n’entra dans un cœur,
Et que toute âme est libre à nommer son vainqueur.
Aussi ne trouverois-je aucun sujet de plainte,
Si pour moi votre bouche avoit parlé sans feinte,
Et, rejetant mes voeux dès le premier abord,
Mon coeur n’auroit eu droit de s’en prendre qu’au sort.
Mais d’un aveu trompeur voir ma flamme applaudie,
C’est une trahison, c’est une perfidie,
Qui ne sauroit trouver de trop grands châtiments ;
Et je puis tout permettre à mes ressentiments.
Oui, oui, redoutez tout après un tel outrage ;
Je ne suis plus à moi, je suis tout à la rage.
Percé du coup mortel dont vous m’assassinez,
Mes sens par la raison ne sont plus gouvernés ;
Je cède aux mouvements d’une juste colère,
Et je ne réponds pas de ce que je puis faire.

CÉLIMÈNE

D’où vient donc, je vous prie, un tel emportement ?
Avez-vous, dites-moi, perdu le jugement ?

ALCESTE

Oui, oui, je l’ai perdu, lorsque dans votre vue,
J’ai pris, pour mon malheur, le poison qui me tue,
Et que j’ai cru trouver quelque sincérité
Dans les traîtres appas dont je fus enchanté.

CÉLIMÈNE

De quelle trahison pouvez-vous donc vous plaindre ?

ALCESTE

Ah ! que ce coeur est double et sait bien l’art de feindre !
Mais, pour le mettre à bout, j’ai des moyens tout prêts.
Jetez ici les yeux, et connoissez vos traits.
Ce billet découvert suffit pour vous confondre,
Et contre ce témoin on n’a rien à répondre.

CÉLIMÈNE

Voilà donc le sujet qui vous trouble l’esprit !

ALCESTE

Vous ne rougissez pas en voyant cet écrit !l’audace à l’artifice !
Le désavouerez-vous pour n’avoir point de seing !

CÉLIMÈNE

Pourquoi désavouer un billet de ma main ?

ALCESTE

Et vous pouvez le voir sans demeurer confuse
Du crime dont vers moi son style vous accuse !

CÉLIMÈNE

Vous êtes, sans mentir, un grand extravagant.

ALCESTE

Quoi ! vous bravez ainsi ce témoin convaincant !
Et ce qu’il m’a fait voir de douceur pour Oronte
N’a donc rien qui m’outrage et qui vous fasse honte !

CÉLIMÈNE

Oronte ! Oui vous dit que la lettre est pour lui ?

ALCESTE

Les gens qui dans mes mains l’ont remise aujourd’hui.
Mais je veux consentir qu’elle soit pour un autre,
Mon coeur en a-t-il moins à se plaindre du vôtre ?
En serez-vous vers moi moins coupable en effet ?

CÉLIMÈNE

Mais si c’est une femme à qui va ce billet,
En quoi vous blesse-t-il, et qu’a-t-il de coupable ?

ALCESTE

Ah ! le détour est bon, et l’excuse admirable.
Je ne m’attendois pas, je l’avoue, à ce trait.
Et me voilà par là convaincu tout à fait.
Osez-vous recourir à ces ruses grossières ?
Et croyez-vous les gens si prives de lumières ?
Voyons, voyons un peu par quel biais, de quel air,
Vous voulez soutenir un mensonge si clair ;
Et comment vous pourrez tourner pour une femme
Tous les mots d’un billet qui montre tant de flamme.
Ajustez, pour couvrir un manquement de foi,
Ce que je m’en vais lire...

CÉLIMÈNE

Il ne me plaît pas, moi.
Je vous trouve plaisant d’user d’un tel empire
Et de me dire au nez ce que vous m’osez dire !

ALCESTE

Non, non, sans s’emporter prenez un peu souci
De me justifier les termes que voici.

CÉLIMÈNE

Non, je n’en veux rien faire ; et, dans cette occurrence,
Tout ce que vous croirez m’est de peu d’importance.

ALCESTE

De grâce, montrez-moi, je serai satisfait,
Qu’on peut, pour une femme, expliquer ce billet.

CÉLIMÈNE

Non, il est pour Oronte ; et je veux qu’on le croie.
Je reçois tous ses soins avec beaucoup de joie,
J’admire ce qu’il dit, j’estime ce qu’il est,
Et je tombe d’accord de tout ce qu’il vous plaît.
Faites, prenez parti ; que rien ne vous arrête,
Et ne me rompez pas davantage la tête.

ALCESTE à part.

Ciel ! rien de plus cruel peut-il être inventé,
Et jamais coeur fut-il de la sorte traité !
Quoi I d’un juste courroux je suis ému contre elle,
C’est moi qui me viens plaindre, et c’est moi qu’on querelle !
On pousse ma douleur et mes soupçons à bout,
On me laisse tout croire, on fait gloire de tout ;
Et cependant mon coeur est encore assez lâche
Pour ne pouvoir briser la chaîne qui l’attache,
Et pour ne pas s’armer d’un généreux mépris
Contre l’ingrat objet dont il est trop épris !
(A Célimène.)
Ah ! que vous savez bien ici contre moi-même,
Perfide, vous servir de ma foiblesse extrême,
Et ménager pour vous l’excès prodigieux
De ce fatal amour né de vos traîtres yeux !
Défendez-vous au moins d’un crime qui m’accable,
Et cessez d’affecter d’être envers moi coupable.
Rendez-moi, s’il se peut, ce billet innocent ;
A vous prêter les mains ma tendresse consent.
Efforcez-vous ici de paroître fidèle,
Et je m’efforcerai, moi, de vous croire telle.

CÉLIMÈNE

Allez, vous êtes fou dans vos transports jaloux,
Et ne méritez pas l’amour qu’on a pour vous.
Je voudrois bien savoir qui pourroit me contraindre
A descendre pour vous aux bassesses de feindre ;
Et pourquoi, si mon coeur penchoit d’autre côté,
Je ne le dirois pas avec sincérité !
Quoi ! de mes sentiments l’obligeante assurance
Contre tous vos soupçons ne prend pas ma défense ?
Auprès d’un tel garant sont-ils de quelque poids ?
N’est-ce pas m’outrager que d’écouter leur voix ?
Et puisque notre coeur fait un effort extrême
Lorsqu’il peut se résoudre à confesser qu’il aime ;
Puisque l’honneur du sexe, ennemi de nos feux,
S’oppose fortement à de pareils aveux,
L’amant qui voit pour lui franchir un tel obstacle
Doit-il impunément douter de cet oracle ?
Et n’est-il pas coupable, en ne ;s’assur, amt pas
A ce qu’on ne dit point qu’après de grands coiaïbaès ?
Allez, de tels « oupçons méritent nia colère ;
Et vous ne valez pas qne l’on vous considère.
Je suis sotte, et veux mal à ma simplicité
De conserver encor pour vous quelque bonté ;
Je devrois autre part attacher mon estime,
Et vous -faire un sujet de plainte légitime.

ALCESTE

Ah ! traîtresse ! mon îoiMe jesfc étrange pour vous ;
Vous me trompez, -sans doute, avec des mots si doux ;
Mais il n’importe, il i’aut suivre ma destinée ;
A votre foi mon âme est tout abandonnée ;
Je veux voir jusqu’au ^bout-quel sera votre cœur,
Et si de me trahir il aura la noirceur.

CÉLIMÈNE

Non, vous ne m’aimez point comme il faut que l’on aime.

ALCESTE

Ah ! rien n’est comparable à mon amour extrême ;
Et dans l’ardeur qu’il a de se montrer à tous,
Il va jusqu’à former des souhaits contre vous.
Oui, je voudrois qu’aucun ne vous trouvât aimable,
Que vous fussiez réduite .en .un sort misérable ;
Que le ciel en naissant ne vous eût donné rien ;
Que vous n’eussiez ni rang, ni naissance, ni bien ;
Afin que de mon coeur l’éclatant sacrifice
Vous pût d’un pareil sort .réparer l’injustice,
Et que j’eusse.la joie et la .gloire en ce jour
De vous voir .tenir tout des mains de mon amour.

CÉLIMÈNE

C’est me vouloir du’bien .d’une étrange manière !
Me préserve le ciel que vous ayez matière....
Voici monsieur -Dubois plaisamment figuré.

SCÈNE IV. — CÉLIMÈNE, ALCESTE, DUBOIS


ALCESTE

Que veut cet équipage et cet air effaré ?
Qu’as-tu ?

DUBOIS

Monsieur...

ALCESTE

Eh bien ?

DUBOIS

Voici bien des mystères.

ALCESTE

Qu’est-ce ?

DUBOIS

Nous sommes mai, monsieur, dans nos affaires.

ALCESTE

Quoi ?

DUBOIS

Parlerai-je haut ?

ALCESTE

Oui, parle, et promptement.

DUBOIS

N’est-il point là quelqu’un ?

ALCESTE

Ah ! que d’amusement. !
Veux-tu parler ?

DUBOIS

Monsieur, il faut faire retraite.

ALCESTE

Comment ?

DUBOIS

Il faut d’ici déloger sans trompette.

ALCESTE

Et pourquoi ?

DUBOIS

Je vous, dis qu’il faut quitter ce. lieu-.

ALCESTE

La cause ?

DUBOIS

Il faut partir, , monsieur, sans dire adieu.

ALCESTE

Mais par quelle raison me tiens-tu ce langage ?

DUBOIS

Par la raison, monsieur, qu’il faut plier bagage,

ALCESTE

Ah ! je te casserai la tête assurément,
Si tu ne veux, maraud, t’expliquer. autrement.

DUBOIS

Monsieur, un homme noir et d’habit et de mine
Est venu nous laisser, jusque dans la cuisine,
Un papier griffonné d’une telle façon,
> Qu’il faudrait, pour le lire, être pis qu’un démon.
> C’est de votre procès, je n’en fais aucun doute ;
> Mais le diable d’enfer, je crois, n’y verroit goutte.

ALCESTE

Eh bien, quoi ? Ce papier, qu’a-t-il à démêler,
Traître, avec le départ dont tu viens me parler ?

DUBOIS

C’est pour vous dire ici, monsieur, qu’une heure ensuite,
Un homme qui souvent vous vient rendre visite
Est venu vous chercher avec empressement,
Et, ne vous trouvant pas, m’a chargé doucement,
Sachant que je vous sers avec beaucoup de zèle,
De vous dire... Attendez, comme est-ce qu’il s’appelle ?

ALCESTE

Laisse là son nom, traître, et dis ce qu’il t’a dit.

DUBOIS

C’est un de vos amis ; enfin cela suffit.
Il m’a dit que d’ici votre péril vous chasse,
Et que d’être arrêté le sort vous y menace.

ALCESTE

Mais quoi ! n’a-t-il voulu te rien spécifier ?

DUBOIS

Non. Il m’a demandé de l’encre et du papier.
Et vous a fait un mot, où vous pourrez, je pense,
Du fond de ce mystère avoir la connoissance.

ALCESTE

Donne-le donc !

CÉLIMÈNE

Que peut envelopper ceci ?

ALCESTE

Je ne sais ; mais j’aspire à m’en voir éclairai.
Auras-tu bientôt fait, impertinent au diable ?

DUBOIS, après avoir longtemps cherché le billet :

Ma foi, je l’ai, monsieur, laissé sur votre table.

ALCESTE

Je ne sais qui me tient...

CÉLIMÈNE

Ne vous emportez pas,
Et courez démêler un pareil embarras.

ALCESTE

Il semble que le sort, quelque soin que je prenne,
Ait juré d’empêcher que je vous entretienne ;
Mais, pour en triompher, souffrez à mon amour
De vous revoir, madame, avant la fin du jour.

ACTE CINQUIÈME

SCÈNE I. — ALCESTE, PHILINTE


ALCESTE

La résolution en est prise, vous dis-je.

PHILINTE

Mais, quel que soit ce coup, faut-il qu’ilvous oblige...

ALCESTE

Non, vous avez beau faire et beau me raisonner,
Rien de ce que je dis ne peut me détourner ;
Trop de perversité règne au siècle où nous sommes,
Et je veux me tirer du commerce des hommes.
Quoi ! contre ma partie on voit tout à la fois
L’honneur, la probité, la pudeur et les lois ;
On publie en tous lieux l’équité de ma cause ;
Sur la foi de mon droit mon âme se repose ;
Cependant je me vois trompé par le succès :
J’ai pour moi la justice, et je perds mon procès !
Un traître, dont on sait la scandaleuse histoire,
Est sorti triomphant d’une fausseté noire !
Toute la bonne foi cède à sa trahison !
Il trouve, en m’égorgeant, moyen d’avoir raison !
Le poids de sa grimace, où brille l’artifice,
Renverse le bon droit et tourne la justice !
Il fait par un arrêt couronner son forfait !
Et, non content encor du tort que l’on me fait,
Il court parmi 1s monde un livre abominable,
Et de qui la lecture est même condamnable.
Un livre à mériter la dernière rigueur,
Dont le fourbe a le front de me faire l’auteur !
Et là-dessus on voit Oronte qui murmure,
Et tâche méchamment d’appuyer l’imposture !
Lui qui d’un honnête homme à la cour tient le rang,
A qui je n’ai fait rien qu’être sincère et franc,
Qui me vient malgré moi, d’une ardeur empressée.
Sur des vers qu’il a faits demander ma pensée ;
Et parce que j’e n use avec honnêteté,
Et ne le veux trahir, lui, ni la vérité,
Il aide à m’accabler d’un crime imaginaire !
Le voilà devenu mon plus grand adversaire !
Et jamais de son coeur je n’aurai de pardon,
Pour n’avoir pas trouvé que son sonnet fût bon !
Et les hommes, morbleu ! sont faits de cette sorte !
C’est à ces actions que la gloire les porte !
Voilà la bonne foi, le zèle vertueux,
La justice et l’honneur que l’on trouve chez eux !
Allons, c’est trop souffrir les chagrins qu’on nous forge :
Tirons-nous de ce bois et de ce coupe-gorge.
Puisque entre humains ainsi vous vivez en vrais loups,
Traîtres, vous ne m’aurez de ma vie avec vous.

PHILINTE

J e trouve un peu bien prompt le dessein où vous êtes,
Et tout le mal n’est pas si grand que vous ; le faites.
Ce que votre- partie ose vous imputer
N’a point eu le crédit de vous faire arrêter ;
On voit son faux rapport lui-même se détruire,
Et c’est une action qui pourrait bien lui. nuire.

ALCESTE

Lui ? de semblables tours il ne craint point l’éclat :
Il a permission d’être franc scélérat ;
Et, loin qu’à son crédit nuise cette aventure,
On l’en verra demain en meilleure posture.

PHILINTE

Enfin il est constant qu’on n’a point trop donné
Au bruit que contre vous sa malice a tourné :
De ce côté déjà vous n’avez rien à craindre ;
Et pour votre procès, dont vous pouvez vous plaindre,
Il vous est en justice aisé d’y revenir,
Et contre cet arrêt...

ALCESTE

Non, je veux m’y tenir.
Quelque sensible tort qu’un tel arrêt me fasse,
Je me garderai bien de vouloir qu’on le casse :
On y voit trop à plein le bon droit maltraité,
Et je veux qu’il demeure à la postérité
Gomme une marque insigne, un fameux témoignage
De la méchanceté des hommes de notre âge.
Ce sont vingt mille francs qu’il m’en pourra coûter ;
Mais pour vingt mille francs j’aurai droit de pester
Contre l’iniquité de la nature humaine,
Et de nourrir pour elle une immortelle haine !

LE MISANTHROPE
(Acte IV, Scène III)
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PHILINTE

Mais enfin...

ALCESTE

Mais enfin, vos soins sont superflus.
Que pouvez-vous, monsieur, me dire là-dessus ?
Aurez-vous bien le front de me vouloir, en face,
Excuser les horreurs de tout ce qui se passe ?

PHILINTE

Non, je tombe d’accord de tout ce qu’il vous plaît :
Tout marche par cabale et par pur intérêt ;
Ce n’est plus que la ruse aujourd’hui qui l’emporte,
Et les hommes devroient être faits d’autre sorte.
Mais est-ce une raison que leur peu d’équité,
Pour vouloir se tirer de leur société ?
Tous ces défauts humains nous donnent dans la vie
Des moyens d’exercer notre philosophie :
C’est le plus bel emploi que trouve la vertu ;
Et, si de probité tout étoit revêtu,
Si tous les coeurs étoient francs, justes et dociles,
La plupart des vertus nous seroient inutiles,
Puisqu’on en met l’usage à pouvoir sans ennui
Supporter dans nos droits l’injustice d’autrui ;
Et, de même qu’un coeur d’une vertu profonde...

ALCESTE

Je sais que vous parlez, monsieur, le mieux du monde
En beaux raisonnements vous abondez toujours ;
Mais vous perdez le temps et tous vos beaux discours.
La raison, pour mon bien, veut que je me retire.
Je n’ai point sur ma langue un assez grand empire ;
De ce que je dirois je ne répondrois pas,
Et je me jetterois cent choses sur les bras.
Laissez-moi, sans dispute, attendre Célimène.
Il faut qu’elle consente au dessein qui m’amène ;
Je vais voir si son coeur a de Tamour pour moi :
Et c’est ce moment-ci qui doitm’en faire foi.

PHILINTE

Montons chez Éliante, attendant sa venue.

ALCESTE

Non : de trop de souci je me sens l’âme émue.
Allez-vous-en la voir, et me laissez enfin
Dans ce petit coin sombre avec mon noir chagrin.

PHILINTE

C’est une compagnie étrange pour attendre ;
Et je vais obliger Éliante à descendre.

SCÈNE II. — CÉLIMÈNE, ORONTE, ALCESTE


ORONTE

Oui, c’est à vous de voir si, par des noeuds si doux,
Madame, vous voulez m’atfacher tout à vous.
Il me faut de votre âme une pleine assurance :
Un amant là-dessus n’aime point qu’on balance.
Si l’ardeur de mes feux a pu vous émouvoir,
Vous ne devez point feindre à me le faire voir ;
Et la preuve, après tout, que je vous.en demande,
C’est de ne plus souffrir qu’Alceste vous prétende,
De le sacrifier, madame, à mon amour,
Et de chez vous enfin le bannir dès ce jour.

CÉLIMÈNE

Mais quel sujet si grand contre lui vous irrite,
Vous à qui j’ai tant vu parler de son mérite ?

ORONTE

Madame, il ne faut point ces éclaircissements ;
Il s’agit de savoir quels sont vos sentiments.
Choisissez, s’il vous plaît, de garder l’un ou l’autre ;
Ma résolution n’attend rien que la vôtre.

ALCESTE, sortant du coin où il étoit.

Oui, monsieur a raison ; madame, il faut choisir ;
Et sa demande ici s’accorde à mon désir.
Pareille ardeur me presse, et même soin m’amène ;
Mon amour veut du vôtre une marque certaine :
Les choses ne sont plus pour traîner en longueur,
Et voici le moment d’expliquer votre cœur.

ORONTE

Je ne veux point, monsieur, d’une flamme importune
Troubler aucunement votre bonne fortune.

ALCESTE

Je ne veux point, monsieur, jaloux ou non jaloux,
Partager de son cœur rien du tout avec vous.

ORONTE

Si votre amour au mien lui semble préférable...

ALCESTE

Si du moindre penchant elle est pour vous capable...

ORONTE

Je jure de n’y rien prétendre désormais.

ALCESTE

Je jure hautement de ne la voir jamais.

ORONTE

Madame, c’est à vous de parler sans contrainte.

ALCESTE

Madame, vous pouvez vous expliquer sans crainte.

ORONTE

Vous n’avez qu’à nous dire où s’attachent vos vœux.

ALCESTE

Vous n’avez qu’à trancher et choisir de nous deux.

ORONTE

Quoi ! sur un pareil choix vous semblez être en~peine !

ALCESTE

Quoi ! votre âme balance et paroit incertaine !

CÉLIMÈNE

Mon Dieu ! que cette instance est là hors de saison !
Et que vous témoignez tous deux peu de raison !
Je sais prendre parti sur cette préférence,
Et ce n’est pas mon coeur maintenant qui balance :
Il n’est point suspendu sans doute entre vous deux,
Et rien n’est si tôt fait que le choix de nos vœux ;
Mais je souffre, à vrai dire, une gêne trop forte
A prononcer en face un aveu de la sorte :
Je trouve que ces mots, qui sont désobligeants,
Ne se doivent point dire en présence des gens ;
Qu’un coeur de son penchant donne assez de lumière,
Sans qu’on nous fasse aller jusqu’à rompre en visière,
Et qu’il suffit enfin que de plus doux témoins
Instruisent un amant du malheur de ses soins.

ORONTE

Non., nom, un franc aveu n’a rien que. j’appréhende ;
J’y consens pour ma part.

ALCESTE

Et moi je le demande ;
C’est soin éclat surtout qu’ici j’ose exiger,
Et je ne prétends point vous, voir rien ménager.
Conserver tout le monde est votre grande étude.
Mais plus d’amusement et plus d’incertitude :
Il faut vous expliquer nettement là-dessus ;
Ou bien pour un arrêt je prends votre refus ;
Je saurai, de ma part, expliquer ce silence,
Et me tiendrai pour dit tout le mal que j’en pense.

ORONTE

Je vous sais fort bon gré, monsieur, de ce courroux
Et je lui dis ici même chose que vous.

CÉLIMÈNE

Que vous me fatiguez avec un tel. caprice !.
Ce que vous demandez a-t-il de la justice ?
Et ne vous dis-je pas quel motif me retient ?
J’en vais prendre pour juge Éliante, qui vient.

SCÈNE III. — ÉLIANTE, PHILINTE, CÉLIMÈNE, ORONTE, ALCESTE


CÉLIMÈNE

Je me vois, ma cousine, ici persécutée
Par des gens dont l’humeur y paroît concertée.
Ils veulent l’un et l’autre, avec même chaleur,
Que je prononce entre eux le choix que fait mon cœur,
Et que, par un arrêt qu’en face il me faut rendre,
J e défende à l’un d’eux tous les soins qu’il peut prendre.
Dites-moi si jamais cela se fait ainsi.

ÉLIANTE

N’allez point là-dessus me consulter ici ;
Peut-être y pourriez-vous être mal adressée,
Et je suis pour les gens qui disent leur pensée.

ORONTE

Madame, c’est en vain que vous vous défendez.

ALCESTE

Tous vos détours ici seront mal secondés.

ORONTE

Il faut, il faut parler, et lâcher la balance.

ALCESTE

Il ne faut que poursuivre à garder le silence.

ORONTE

Je ne veux qu’un seul mot pour finir nos débats.

ALCESTE

Et moi, je vous entends, si vous ne parlez pas.

SCÈNE TV. — ARSINOÉ, CÉLIMÈNE, ÉLIANTE, ALCESTE, PHILINTE, ACASTE, CLITANDRE, ORONTE


ACASTE, à Célimène.

Madame, nous venons tous deux, sans vous déplaire,
Éclaircir avec vous une petite affaire.

CLITANDRE, à Oronde et à Alceste.

Fort à propos, messieurs, vous vous trouvez ici,
Et vous êtes mêlés dans cette affaire aussi.

ARSINOÉ, à Célimène.

Madame, vous serez surprise de ma vue :
Mais ce sont ces messieurs qui causent ma venue,
Tous deux ils m’ont trouvée, et se sont plaints à moi
D’un trait à qui mon cœur ne sauroit prêter foi.
J’ai du fond de votre âme une trop haute estime
Pour vous croire jamais capable d’un tel crime :
Mes yeux ont démenti leurs témoins les plus forts.
Et, l’amitié passant sur de petits discords,
J’ai bien voulu chez vous leur faire compagnie,
Pour vous voir vous laver de cette calomnie.

ACASTE

Oui, madame, voyons, d’un esprit adouci,
Comment vous vous prendrez à soutenir ceci.
Cette lettre, par vous, est écrite à Clitandre.

CLITANDRE

Vous avez pour Acaste écrit ce billet tendre.

ACASTE, à Oronte et à Alceste.

Messieurs, ces traits pour vous n’ont point d’obscurité,
Et je ne doute pas que sa civilité
A connoître sa main n’ait trop su vous instruire.
Mais ceci vaut assez la peine de le lire.

« Vous êtes un étrange homme de condamner mon enjouement, et de me reprocher que je n’ai jamais tant de joie que lorsque je ne suis pas avec vous. Il n’y a rien de plus injuste ; et, si vous ne venez bien vite me demander pardon de cette offense, je ne vous la pardonnerai de ma vie. Notre grand flandrin de vicomte... »

Il devroit être ici.

« Notre grand flandrin de vicomte, par qui vous commencez vos plaintes, est un homme qui ne sauroit me revenir ; et, depuis que je l’ai vu, trois quarts d’heure durant, cracher dans un puits pour faire des ronds, je n’ai jamais pu prendre bonne opinion de lui. Pour le petit marquis... »

C’est moi-même, messieurs, sans nulle vanité.

« Pour le petit marquis, qui me tint hier longtemps la main, je trouve qu’il n’y a rien de si mince que toute sa personne ; et ce sont de ces mérites qui n’ont que la cape et l’épée. Pour l’homme aux rubans verts... »

(A Alcesïe.)
A vous le dé, monsieur.

« Pour l’homme aux rubans verts, il me divertit quelquefois avec ses brusqueries et son chagrin bourru ; mais il est cent moments où je le trouve le plus fâcheux du monde. Et pour l’homme au sonnet... »

(A Oronte.)
Voici votre paquet.

« Et pour l’homme au sonnet, qui s’est jeté dans le bel esprit et veut être auteur malgré tout le monde, je ne puis me donner la peine d’écouter ce qu’il dit, et sa prose me fatigue autant que ses vers. Mettez-vous donc en tête que je ne me divertis pas toujours si bien que vous pensez ; que je vous trouve à dire, plus que je ne voudrois, dans toutes les parties où l’on m’entraîne ; et que c’est un merveilleux assaisonnement aux plaisirs qu’on goûte que la présence des gens qu’on aime. »

CLITANDRE Me voici maintenant, moi.

« Votre Clitandre, dont vous me parlez, et qui fait tant le doucereux, est le dernier des hommes pour qui j’aurois de l’amitié. Il est extravagant de se persuader qu’on l’aime, et vous l’êtes de croire qu’on ne vous aime pas. Changez, pour être raisonnable, vos sentiments contre les siens ; et voyezmoi le plus que vous pourrez, pour m’aider à porter le chagrin d’en être obsédée. »

D’un fort beau caractère on voit là le modèle,
Madame, et vous savez comment cela s’appelle.
Il suffit. Nous allons l’un et l’autre, en tous lieux,
Montrer de votre coeur le portrait glorieux.

ACASTE

J’aurois de quoi vous dire, et belle est la matière :
Mais je ne vous tiens pas digne de ma colère ;
Et je vous ferai voir que les petits marquis
Ont, pour se consoler, des cœurs du plus haut prix.

SCÈNE V. — CÉLIMÈNE, ÉLIANTE, ARSINOÉ. ALCESTE, ORONTE, PHILINTE


ORONTE

Quoi ! de cette façon je vois qu’on me déchire,
Après tout ce qu’à moi je vous ai vu m’écrire !
Et votre coeur, paré de beaux semblants d’amour,
A tout le genre humain se promet tour à tour !
Allez, j’étois trop dupe, et je vais ne plus l’être ;
; Vous me faites un bien, me faisant vous connoitre :
J’y profite d’un coîiir qu’ainsi vous me rendez,
Et trouve ma vengeance en ce que vous perdez.
(A Alccsie.)
Monsieur, je ne fais plus d’obstacle à votre flamme,
Et vous pouvez conclure affaire avec madame.

SCÈNE VI. — CÉLIMÈNE. ÉLIANTE, ARSINOÉ. ALCESTE, PHILINTE


ARSINOÉ, à Célimène.

Certes, voilà le trait du inonde le plus noir ;
Je ne m’en saurois taire, et me sens émouvoir.
Voit-on des procédés qui soient pareils aux vôtres ?
Je ne prends point de part aux intérêts des autres ;
(Montrant Alcesle.)
Mais monsieur, que chez vous fixoit votre bonheur,
Un homme, comme lui, de mérite, et d’honneur,
Et. qui vous chérissoit avec idolâtrie,
Devoit-il...

ALCESTE

Laisses-moi, madame, je vous prie,
Vider mes intérêts moi-même là-dessus,
Et ne vous chargez point de ces .soins superflus.
Mon coeur a beau vous voir prendre ici sa querelle,
Il n’est pas en état de payer ce grand zèle ;
Et ce n’est point à vous que je pourrai songer,
Si par un autre choix je cherche à me venger.

ARSINOÉ

Eh ! croyez-vous, monsieur, qu’on ait cette pensée,
Et que de vous avoir on soit tant empressée ?
Je vous trouve un esprit bien plein de vanité,
Si de cette créance i l peut s’être flatté.
Le rebut de madame est une marchandise
Dont on auroit grand tort d’être si fort éprise.
Détrompez-vous, de grâce, et portez-le moins haut.
Ce ne sont pas des gens comme moi qu’il vous faut.
Vous ferez bien encor de soupirer pour elle,
Et je brûle de voir une union si belle.

SCÈNE VII. — CÉLIMÈNE, ÉLIANTE, ALCESTE, PHILINTE


ALCESTE, à Célimène.

Eh bien, je me suis tu, malgré ce que je voi.
Et j’ai laissé parler tout le monde avant moi.
Ai-je pris sur moi-même un assez long empire ?
Et puis-je maintenant...

CÉLIMÈNE

Oui, vous pouvez tout dire ;
Vous en êtes en droit, lorsque vous vous plaindrez,
Et de me reprocher tout ce que vous voudrez.
J’ai tort, je le confesse ; et mon âme confuse
Ne cherche à vous payer d’aucune vaine excuse.
J’ai des autres ici méprisé le courroux ;
Mais je tombe d’accord de mon crime envers vous.
Votre ressentiment sans doute est raisonnable ;
Je sais combien je dois vous paroître coupable,
Que toute chose dit que j’ai pu vous trahir,
Et qu’enfin vous avez sujet de me haïr.
Faites-le, j’y consens.

ALCESTE

Eli ! le puis-je, traîtresse ?
Puis-je ainsi triompher de toute ma tendresse ?
Et, quoique avec ardeur je veuille vous haïr,
Trouvé-je un coeur en moi tout prêt à m’obéir ?
(A Élianle et à Philinle.)
Vous voyez ce que peut une indigne tendresse,
Et je vous fais tous deux témoins de ma faiblesse.
Mais, à vous dire vrai, ce n’est pas encor tout,
Et vous allez me voir la pousser jusqu’au bout,
Montrer que c’est à tort que sages on nous nomme,
Et que dans tous les coeurs il est toujours de l’homme.
(A Célimène.)
Oui, je veux bien, perfide, oublier vos forfaits ;
J’en saurai, dans mon âme, excuser tous les traits,
Et me les couvrirai du nom d’une foiblesse
Où le vice du temps porte votre jeunesse,
Pourvu que votre coeur veuille donner les mains
Au dessein que j’ai fait de fuir tous les humains,
Et que dans mon désert où j’ai fait voeu de vivre,
Vous soyez sans tarder, résolue à me suivre,
C’est par là seulement que, dans tous les esprits,
Vous pouvez réparer le mal de vos écrits,
Et qu’après cet éclat qu’un noble coeur abhorre,
Il peut m’être permis de vous aimer encore.

CÉLIMÈNE

Moi, renoncer au monde avant que de vieillir,
Et dans votre désert aller m’ensevelir !

ALCESTE

Eh ! s’il faut qu’à mes feux votre flamme réponde,
Que vous doit importer tout le reste du monde ?
Vos désirs avec moi ne sont-ils pas contents ?

CÉLIMÈNE

La solitude effraye une âme de vingt ans.
Je ne sens point la mienne assez grande, assez forte,
Pour me résoudre à prendre un dessein de la sorte.
Si le don de ma main peut contenter vos vœux,
Je pourroi me résoudre à serrer de tels nœuds ;
Et l’hymen...

ALCESTE

Non, mon cœur à présent vous déteste
Et ce refus lui seul fait plus que tout le reste.
Puisque vous n’ôtes point, en des liens si doux,
Pour trouver tout en moi, comme moi tout en vous,
Allez, je vous refuse ; et ce sensible outrage
De vos indignes fers pour jamais me dégage.

SCÈNE VIII. — ÉLIANTE, ALCESTE, PHILINTE


ALCESTE, à Éliante.

Madame, cent vertus ornent votre beauté,
Et je n’ai vu qu’en vous de la sincérité ;
De vous depuis longtemps je fais un cas extrême ;
Mais laissez-moi toujours vous estimer de même,
Et souffrez que mon cœur, dans ses troubles divers,
Ne se présente point à l’honneur de vos fers ;
Je m’en sens trop indigne, et commence à connoître
Que le ciel pour ce noeud ne m’avoit point fait naître.
Que ce seroit pour vous un hommage trop bas,
Que le rebut d’un coeur qui ne vous valoit pas ;
Et qu’enfin...

ÉLIANTE

Vous pouvez suivre cette pensée ;
Ma main de se donner n’est pas embarrassée ;
Et voilà votre ami, sans trop m’inquiéter,
Qui, si je l’en priois, la pourroit accepter.

PHILINTE

Ah ! cet honneur, madame, est toute mon envie,
Et j’y sacrifierois et mon sang et ma vie.

ALCESTE

Puissiez-vous, pour goûter de vrais contentements,
L’un pour l’autre à jamais garder ces sentiments.
Trahi de toutes parts, accablé d’injustices,
J e vais sortir d’un gouffre où triomphent les vices,
Et chercher sur la terre un endroit écarté
Où d’être homme d’honneur on ait la liberté.

PHILINTE

Allons, madame, allons employer toute chose
Pour rompre le dessein que son cœur se propose.

LE TARTUFFE

COMÉDIE EN CINQ ACTES
1667

MADAME PERNELLE, mère d’Orgon

ORGON, mari d’Elmire.

ELMIRE, femme d’Orgon.

DAMIS, fils d’Orgon.

MARIANE, fille d’Orgon et amante de Valère

VALÈRE, amant de Mariane.

CLÉANTE, beau-frère d’Orgon.

TARTUFFE, faux dévot.

DORINE, suivante de Mariane.

M. LOYAL, sergent.

UN EXEMPT.

FLIPOTE, servante de madame Pernelle.

La scène est à Paris, dans la maison d’Orgon.

ACTE PREMIER

SCÈNE I. — MADAME PERNELLE, ELMIRE, MARIANE, CLÉANTE, DAMIS, DORINE, FLIPOTE


MADAME PERNELLE

Allons, Flipote, allons ; que d’eux je me délivre.

ELMIRE

Vous marchez d’un tel pas, qu’on a peine à vous suivre.

MADAME PERNELLE

Laissez, ma bru, laissez ; ne venez pas plus loin ;
Ce sont toutes façons dont je n’ai pas besoin.

ELMIRE

De ce que l’on vous doit envers vous on s’acquitte.
Mais, ma mère, d’où vient que vous sortez si vite ?

MADAME PERNELLE

C’est que je ne puis voir tout ce ménage-ci,
Et que de me complaire on ne prend nul souci.
Oui, je sors de chez vous fort mal édifiée :
Dans toutes mes leçons j’y suis contrariée ;
On n’y respecte rien, chacun y parle haut,
Et c’est tout justement la cour du roi Pétaud.

DORINE

Si...

MADAME PERNELLE

Vous êtes, ma mie, une fille suivante,
Un peu trop forte en gueule, et fort impertinente ;
Vous vous mêlez sur tout de dire votre avis.

DAMIS

Mais...

MADAME PERNELLE

Vous êtes un sot en trois lettres, mon fils,
C’est moi qui vous le dis, qui suis votre grand’mère ;
Et j’ai prédit cent fois à mon fils, votre père,
Que vous preniez tout l’air d’un méchant garnement,
Et ne lui donneriez jamais que du tourment.

MARIANE

Je crois...

MADAME PERNELLE

Mon Dieu ! sa sœur, vous faites la discrète,
Et vous n’y touchez pas, tant vous semblez doucette ;
Mais il n’est, comme on dit, pire eau que l’eau qui dort,
Et vous menez, sous chape, un train que je hais fort.

ELMIRE

Mais, ma mère...

MADAME PERNELLE

Ma bru, qu’il ne vous en déplaise,
Votre conduite, en tout, est tout à fait mauvaise :
Vous devriez leur mettre un bon exemple aux yeux ;
Et leur défunte mère en usoit beaucoup mieux.
Vous êtes dépensière ; et cet état me blesse,
Que vous alliez vêtue ainsi qu’une princesse.
Quiconque à son mari veut plaire seulement,
Ma bru, n’a pas besoin de tant d’ajustement.

CLÉANTE

Mais, madame, après tout...

MADAME PERNELLE

Pour vous, monsieur son frère,
Je vous estime fort, vous aime et vous révère ;
Mais enfin, si j’étois de mon fils son époux,
Je vous prierois bien fort de n’entrer point chez nous.
Sans cesse vous prêchez des maximes de vivre
Oui par d’honnêtes gens ne se doivent point suivre.
Je vous parle un peu franc ; mais c’est là mon humeur,
Et je ne mâche point ce que j’ai sur le cœur.

DAMIS

Votre monsieur Tartuffe est bien heureux, sans doute.

MADAME PERNELLE

C’est un homme de bien qu’il faut que l’on écoute ;
Et je ne puis souffrir, sans me mettre en courroux,
De le voir querellé par un fou comme vous.

DAMIS

Quoi ! je souffrirai, moi, qu’un cagot de critique
Vienne usurper céans un pouvoir tyrannique ;
Et que nous ne puissions à rien nous divertir,
Si ce beau monsieur-là n’y daigne consentir ?

DORINE

S’il le faut écouter, et croire à ses maximes,
On ne peut faire rien, qu’on ne fasse des crimes ;
Car il contrôle tout, ce critique zélé.

MADAME PERNELLE

Et tout ce qu’il contrôle est fort bien contrôlé.
C’est au chemin du ciel qu’il prétend vous conduire :
Et mon fils à l’aimer vous devroit tous induire.

DAMIS

Non, voyez-vous, ma mère, il n’est père ni rien,
Qui me puisse obliger à lui vouloir du bien :
Je trahirois mon cœur de parler d’autre sorte,
Sur ses façons de faire à tous coups je m’emporte :
J’en prévois une suite, et qu’avec ce pied-plat
Il faudra que j’en vienne à quelque grand éclat.

DORINE

Certes, c’est une chose aussi qui scandalise
De voir qu’un inconnu céans s’impatronise,
Qu’un gueux, qui, quand il vint, n’avoit pas de souliers,
Et dont l’habit entier valoit bien six deniers,
En vienne jusque-là que de se méconnoître,
De contrarier tout, et de faire le maître.

MADAME PERNELLE

Eh ! merci de ma vie, il en iroit bien mieux
Si tout se gouvernoit par ses ordres pieux.

DORINE

Il passe pour un saint dans votre fantaisie :
Tout son fait, croyez-moi, n’est rien qu’hypocrisie.

MADAME PERNELLE

Voyez la langue !

DORINE

A lui, non plus qu’à son Laurent,
>Je ne me fierois, moi, que sur un bon garant.

MADAME PERNELLE

J’ignore ce qu’au fond le serviteur peut être ;
Mais pour homme de bien je garantis le maître.
Vous ne lui voulez mal et ne le rebutez
Qu’à cause qu’il vous dit à tous vos vérités.
C’est contre le péché que son cœur se courrouce,
Et l’intérêt du ciel est tout ce qui le pousse.

DORINE

Oui ; mais pourquoi, surtout depuis un certain temps,
Ne sauroit-il souffrir qu’aucun hante céans ?
En quoi blesse le ciel une visite honnête,
Pour en faire un vacarme à nous rompre la tête ?
Veut-on que là-dessus je m’explique entre nous ?...

(Montrant Elmire.)

Je crois que de madame il est, ma foi, jaloux.

MADAME PERNELLE

Taisez-vous, et songez aux choses que vous dites.
Ce n’est pas lui tout seul qui blâme ces visites :
Tout ce tracas qui suit les gens que vous hantez,
Ces carrosses sans cesse à la porte plantés,
Et de tant de laquais le bruyant assemblage,
Font un éclat fâcheux dans tout le voisinage.
Je veux croire qu’au fond il ne se passe rien ;
Mais enfin on en parle, et cela n’est pas bien.

CLÉANTE

Eh ! voulez-vous, madame, empêcher qu’on ne cause ?
Ce seroit dans la vie une fâcheuse chose,
Si, pour les sots discours où l’on peut être mis,
Il falloit renoncer à ses meilleurs amis.
Et, quand même on pourroit se résoudre à le faire,
Croiriez-vous obliger tout le monde à se taire ?
Contre la médisance il n’est point de rempart.
A tous les sots caquets n’ayons donc nul égard ;
Efforçons-nous de vivre avec toute innocence,
Et laissons aux causeurs une pleine licence.

DORINE

Daphné, notre voisine, et son petit époux,
Ne seroient-ils point ceux qui parlent mal de nous ?
Ceux de qui la conduite offre le plus à rire
Sont toujours sur autrui les premiers à médire :
Ils ne manquent jamais de saisir promptement
L’apparente lueur du moindre attachement,
D’en semer la nouvelle avec beaucoup de joie,
Et d’y donner le tour qu’ils veulent qu’on y croie ;
Des actions d’autrui, teintes de leurs couleurs,
Ils pensent dans le monde autoriser les leurs,
Et, sous le faux espoir de quelque ressemblance,
Aux intrigues qu’ils ont donner de l’innocence,
Ou faire ailleurs tomber quelques traits partagés
De ce blâme public dont ils sont trop chargés.

MADAME PERNELLE

Tous ces raisonnements ne font rien à l’affaire.
On sait qu’Orante mène une vie exemplaire ;
Tous ses soins vont au ciel ; et j’ai su, par des gens,
Qu’elle condamne fort le train qui vient céans.

DORINE

L’exemple est admirable, et cette dame est bonne !
Il est vrai qu’elle vit en austère personne ;
Mais l’âge, dans son âme, a mis ce zèle ardent,
Et l’on sait qu’elle est prude, à son corps défendant.
Tant qu’elle a pu des cœurs attirer les hommages,
Elle a fort bien joui de tous ses avantages ;
Mais, voyant de ses yeux tous les brillants baisser,
Au monde qui la quitte elle veut renoncer,
Et du voile pompeux d’une haute sagesse
De ses attraits usés déguiser la foiblesse.
Ce sont là les retours des coquettes du temps ;
Il leur est dur de voir déserter les galants.
Dans un tel abandon leur sombre inquiétude
Ne voit d’autre recours que le métier de prude ;
Et la sévérité de ces femmes de bien
Censure toute chose et ne pardonne à rien.
Hautement d’un chacun elles blâment la vie,
Non point par charité, mais par un trait d’envie,
Qui ne sauroit souffrir qu’une autre ait les plaisirs
Dont le penchant de l’âge a sevré leurs désirs.

MADAME PERNELLE, à Elmire.

Voilà les contes bleus qu’il vous faut, pour vous plaire
Ma bru. L’on est chez vous contrainte de se taire :
Car madame, à jaser, tient le dé tout le jour.
Mais enfin je prétends discourir à mon tour :
Je vous dis que mon fils n’a rien fait de plus sage
Qu’en recueillant chez soi ce dévot personnage ;
Que le ciel au besoin l’a céans envoyé
Pour redresser à tous votre esprit fourvoyé ;
Que, pour votre salut, vous, le devez entendre,
Et qu’il ne reprend rien qui ne soit à reprendre.
Ces visites, ces bals, ces conversations,
Sont du malin esprit toutes inventions.
Là, jamais on n’entend de pieuses paroles ;
Ce sont propos oisifs, chansons et fariboles :
Bien souvent le prochain en a sa bonne part
Et l’on y sait médire et du tiers et du quart.
Enfin les gens sensés ont leurs têtes troublées
De la confusion de telles assemblées ;
Mille caquets divers s’y font en moins de rien ;
Et, comme l’autre jour un docteur dit fort bien,
C’est véritablement la tour de Babylone,
Car chacun y babille, et tout du long de l’aune ;
Et, pour conter l’histoire où ce point l’engagea...

(Montrant Cléante.)

Voilà-t-il pas monsieur qui ricane déjà !
Allez chercher vos fous qui vous donnent à rire,

(A Elmire.)

Et sans... Adieu, ma bru : je ne veux plus rien dire.
Sachez que pour céans j’en rabats de moitié,
Et qu’il fera beau temps quand j’y mettrai le pied.

(Donnant un soufflet à Flipote.)

Allons, vous, vous rêvez et bayez aux corneilles.
Jour de Dieu ! je saurai vous frotter les oreilles.
Marchons, gaupe, marchons !

SCÈNE II. — CLÉANTE, DORINE.


CLÉANTE

Je n’y veux point aller
De peur qu’elle ne vînt encor me quereller,

Que cette bonne femme...

DORINE

Ah ! certes, c’est dommage
Qu’elle ne vous ouît tenir un tel langage :
Elle vous diroit bien qu’elle vous trouve bon,
Et qu’elle n’est point d’âge à lui donner ce nom !

CLÉANTE

Comme elle s’est pour rien contre nous échauffée !
Et que de son Tartuffe elle paroît coiffée !

DORINE

Oh ! vraiment, tout cela n’est rien au prix du fils :
Et, si vous l’aviez vu, vous diriez : C’est bien pis !
Nos troubles l’avoient mis sur le pied d’homme sage,
Et, pour servir son prince, il montra du courage.
Mais il est devenu comme un homme hébété
Depuis que de Tartuffe on le voit entêté ;
Il l’appelle son frère, et l’aime dans son âme
Cent fois plus qu’il ne fait mère, fils, fille et femme,
C’est de tous ses secrets l’unique confident,
Et de ses actions le directeur prudent.
Il le choie, il l’embrasse ; et pour une maîtresse,
On ne sauroit, je pense, avoir plus de tendresse :
A table, au plus haut bout il veut qu’il soit assis ;
Avec joie il l’y voit manger autant que six ;
Les bons morceaux de tout, il faut qu’on les lui cède,
Et, s’il vient à roter, il lui dit : Dieu vous aide !
Enfin il en est fou ; c’est son tout, son héros ;
Il l’admire à tous coups, le cite à tous propos ;
Ses moindres actions lui semblent des miracles,
Et tous les mots qu’il dit sont pour lui des oracles.
Lui, qui connoît sa dupe, et qui veut en jouir,
Par cent dehors fardés a l’art de l’éblouir ;
Son cagotisme en tire à toute heure des sommes,
Et prend droit de gloser sur tous tant que nous sommes.
Il n’est pas jusqu’au fat qui lui sert de garçon,
Qui ne se mêle aussi de nous faire leçon ;
Il vient nous sermonner avec des yeux farouches,
Et jeter nos rubans, notre rouge, et nos mouches.
Le traître l’autre jour nous rompit de ses mains,
Un mouchoir qu’il trouva dans une Fleur des Saints.
Disant que nous mêlions, par un crime effroyable,
Avec la sainteté les parures du diable.

SCÈNE III. — ELMIRE, MARIANE, DAMIS, CLÉANTE, DORINE


ELMIRE, à Cléante.

Vous êtes bien heureux de n’être point venu
Au discours qu’à la porte elle nous a tenu.
Mais j’ai vu mon mari ; comme il ne m’a point vue,
Je veux aller là haut attendre sa venue.

CLÉANTE

Moi, je l’attends ici pour moins d’amusement ;
Et je vais lui donner le bonjour seulement.

SCÈNE IV. — CLÉANTE, DAMIS, DORINE


DAMIS

De l’hymen de ma sœur touchez-lui quelque chose :
J’ai soupçon que Tartuffe à son effet s’oppose,
Qu’il oblige mon père à des détours si grands ;
Et vous n’ignorez pas quel intérêt j’y prends...
Si même ardeur enflamme et ma sœur et Valère,
La sœur de cet ami, vous le savez, m’est chère ;
Et s’il falloit...

DORINE

Il entre.

SCÈNE V. — ORGON, CLÉANTE, DORINE


ORGON

Ah ! mon frère, bonjour.

CLÉANTE

Je sortois, et j’ai joie à vous voir de retour.
La campagne à présent n’est pas beaucoup fleurie ?

ORGON

(A Cléante.)

Dorine... Mon beau-frère, attendez, je vous prie.
Vous voulez bien souffrir pour m’ôter de souci,
Que je m’informe un peu des nouvelles d’ici ?

(A Dorine.)

Tout s’est-il, ces deux jours, passé de bonne sorte ?
Qu’est-ce qu’on fait céans ? comme est-ce qu’on s’y porte ?

DORINE

Madame eut avant-hier la fièvre jusqu’au soir,
Avec un mal de tête étrange à concevoir.

ORGON

Et Tartuffe ?

DORINE

Tartuffe ! il se porte à merveille,
Gros et gras, le teint frais, et la bouche vermeille.

ORGON

Le pauvre homme !

DORINE

Le soir elle eut un grand dégoût,
Et ne put, au souper, toucher à rien du tout,
Tant sa douleur de tête étoit encor cruelle !

ORGON

Et Tartuffe ?

DORINE

Il soupa, lui tout seul, devant elle ;
Et fort dévotement il mangea deux perdrix,
Avec une moitié de gigot en hachis.

ORGON

Le pauvre homme !

DORINE

La nuit se passa tout entière
Sans qu’elle pût fermer un moment la paupière ;
Des chaleurs l’empêchoient de pouvoir sommeiller,
Et jusqu’au jour, près d’elle, il nous fallut veiller.

ORGON

El Tartuffe ?

DORINE

Pressé d’un sommeil agréable,
Il passa dans sa chambre au sortir de la table ;
Et dans son lit bien chaud il se mit tout soudain,
Où, sans trouble, il dormit jusques au lendemain.

ORGON

Le pauvre homme !

DORINE

A la fin, par nos raisons gagnée,
Elle se résolut à souffrir la saignée ;
Et le soulagement suivit tout aussitôt.

ORGON

Et Tartuffe ?

DORINE

Il reprit courage comme il faut ;
Et, contre tous les maux fortifiant son âme,
Pour réparer le sang qu’avoit perdu madame,
But, à son déjeuner, quatre grands coups de vin.

ORGON

Le pauvre homme !

DORINE

Tous deux se portent bien enfin,
Et je vais à madame annoncer, par avance,
La part que vous prenez à sa convalescence.

SCÈNE VI. — ORGON, CLÉANTE


CLÉANTE

A votre nez, mon frère, elle se rit de vous :
Et, sans avoir dessein de vous mettre en courroux,
Je vous dirai tout franc que c’est avec justice.
A-t-on jamais parlé d’un semblable caprice ?
Et se peut-il qu’un homme ait un charme aujourd’hui
A vous faire oublier toutes choses pour lui ?
Qu’après avoir chez vous réparé sa misère,
Vous en veniez au point...

ORGON

Halte-là, mon beau-frère,
Vous ne connoissez pas celui dont vous parlez.

CLÉANTE

Je ne le connois pas, puisque vous le voulez ;
Mais enfin, pour savoir quel homme ce peut être...

ORGON

Mon frère, vous seriez charmé de le connoître ;
Et vos ravissements ne prendroient point de fin.
C’est un homme... qui... ah !.. un homme... un homme enfin...
Qui suit bien ses leçons, goûte une paix profonde,
Et comme du fumier regarde tout le monde.
Oui, je deviens tout autre avec son entretien ;
Il m’enseigne à n’avoir affection pour rien ;
De toutes amitiés il détache mon âme ;
Et je verrois mourir frère, enfants, mère, et femme,
Que je m’en soucierois autant que de cela.

CLÉANTE

Les sentiments humains, mon frère, que voilà !

ORGON

Ah ! si vous aviez vu comme j’en fis rencontre,
Vous auriez pris pour lui l’amitié que je montre.
Chaque jour à l’église il venoit, d’un air doux,
Tout vis-à-vis de moi se mettre à deux genoux.
Il attiroit les yeux de l’assemblée entière
Par l’ardeur dont au ciel il poussoit sa prière ;
Il faisoit des soupirs, de grands élancements,
Et baisoit humblement la terre à tous moments ;
Et, lorsque je sortois, il me devançoit vite
Pour m’aller, à la porte, offrir de l’eau bénite.
Instruit par son garçon, qui dans tout l’imitoit,
Et de son indigence, et de ce qu’il étoit,
Je lui faisois des dons ; mais, avec modestie,
Il me vouloit toujours en rendre une partie.
C’est trop, me disoit-il, c’est trop de la moitié ;
Je ne mérite pas de vous faire pitié.
Et, quand je refusois de le vouloir reprendre,
Aux pauvres, à mes yeux, il alloit le répandre.
Enfin le ciel chez moi me le fit retirer,
Et depuis ce temps-là tout semble y prospérer.
Je vois qu’il reprend tout, et qu’à ma femme même
Il prend, pour mon honneur, un intérêt extrême ;
Il m’avertit des gens qui lui font les yeux doux,
Et plus que moi six fois il s’en montre jaloux.
Mais vous ne croiriez point jusqu’où monte son zèle :
Il s’impute à péché la moindre bagatelle ;
Un rien presque suffit pour le scandaliser,
Jusque-là qu’il se vint l’autre jour accuser
D’avoir pris une puce en faisant sa prière,
Et de l’avoir tuée avec trop de colère.

CLÉANTE

Parbleu, vous êtes fou, mon frère, que je croi,
Avec de tels discours vous moquez-vous de moi ?
Et que prétendez-vous ? Que tout ce badinage...

ORGON

Mon frère, ce discours sent le libertinage :
Vous en êtes un peu dans votre âme entiché ;
Et, comme je vous l’ai plus de dix fois prêché,
Vous vous attirerez quelque méchante affaire.

CLÉANTE

Voilà de vos pareils le discours ordinaire :
Ils veulent que chacun soit aveugle comme eux.
C’est être libertin que d’avoir de bons yeux,
Et qui n’adore pas de vaines simagrées,
N’a ni respect ni foi pour les choses sacrées.
Allez, tous vos discours ne me font point de peur,
Je sais comme je parle, et le ciel voit mon cœur.
De tous vos façonniers on n’est point les esclaves.
Il est de faux dévots ainsi que de faux braves :
Et, comme on ne voit pas qu’où l’honneur les conduit,
Les vrais braves soient ceux qui font beaucoup de bruit,
Les bons et vrais dévots, qu’on doit suivre à la trace,
Ne sont pas ceux aussi qui font tant de grimace.
Eh quoi ! vous ne ferez nulle distinction
Entre l’hypocrisie et la dévotion ?
Vous les voulez traiter d’un semblable langage,
Et rendre même honneur au masque qu’au visage ;
Égaler l’artifice à la sincérité,
Confondre l’apparence avec la vérité,
Estimer le fantôme autant que la personne,
Et la fausse monnoie à l’égal de la bonne ?
Les hommes, la plupart, sont étrangement faits ;
Dans la juste nature on ne les voit jamais ;
La raison a pour eux des bornes trop petites ;
En chaque caractère ils passent ses limites,
Et la plus noble chose, ils la gâtent souvent
Pour la vouloir outrer et pousser trop avant.
Que cela vous soit dit en passant, mon beau-frère.

ORGON

Oui, vous êtes, sans doute, un docteur qu’on révère ;
Tout le savoir du monde est chez vous retiré ;
Vous êtes le seul sage et le seul éclairé,
Un oracle, un Caton, dans le siècle où nous sommes ;
Et près de vous ce sont des sots que tous les hommes.

CLÉANTE

Je ne suis point, mon frère, un docteur révéré,
Et le savoir chez moi n’est point tout retiré.
Mais, en un mot, je sais, pour toute ma science,
Du faux avec le vrai faire la différence.
Et, comme je ne vois nul genre de héros
Qui soient plus à priser que les parfaits dévots,
Aucune chose au monde et plus noble, et plus belle,
Que la sainte ferveur d’un véritable zèle ;
Aussi ne vois-je rien qui soit plus odieux
Que le dehors plâtré d’un zèle spécieux,
Que ces francs charlatans, que ces dévots de place,
De qui la sacrilège et trompeuse grimace
Abuse impunément, et se joue, à leur gré,
De ce qu’ont les mortels de plus saint et sacré ;
Ces gens qui, par une âme à l’intérêt soumise,
Font de dévotion métier et marchandise,
Et veulent acheter crédit et dignités
A prix de faux clins d’yeux et d’élans affectés ;
Ces gens, dis-je, qu’on voit, d’une ardeur non commune,
Par le chemin du ciel courir à leur fortune ;
Qui, brûlants et priants, demandent chaque jour,
Et prêchent la retraite au milieu de la cour ;
Qui savent ajuster leur zèle avec leurs vices,
Sont prompts, vindicatifs, sans foi, pleins d’artifices,
Et, pour perdre quelqu’un, couvrent insolemment
De l’intérêt du ciel leur fier ressentiment ;
D’autant plus dangereux dans leur âpre colère,
Qu’ils prennent contre nous des armes qu’on révère,
Et que leur passion, dont on leur sait bon gré,
Veut nous assassiner avec un fer sacré :
De ce faux caractère on en voit trop paroître.
Mais les dévots de cœur sont aisés à connoître.
Notre siècle, mon frère, en expose à nos yeux
Qui peuvent nous servir d’exemples glorieux.
Regardez Ariston, regardez Périandre,
Oronte, Alcidamas, Polydore, Clitandre ;
Ce titre par aucun ne leur est débattu ;
Ce ne sont point du tout fanfarons de vertu ;
On ne voit point en eux ce faste insupportable,
Et leur dévotion est humaine, est traitable :
Ils ne censurent point toutes nos actions,
Ils trouvent trop d’orgueil dans ces corrections ;
Et, laissant la fierté des paroles aux autres,
C’est par leurs actions qu’ils reprennent les nôtres.
L’apparence du mal a chez eux peu d’appui,
Et leur âme est portée à juger bien d’autrui.
Point de cabale en eux, point d’intrigues à suivre ;
On les voit, pour tous soins, se mêler de bien vivre.
Jamais contre un pécheur ils n’ont d’acharnement,
Ils attachent leur haine au péché seulement,
Et ne veulent point prendre, avec un zèle extrême,
Les intérêts du ciel, plus qu’il ne veut lui-même.
Voilà mes gens, voilà comme il en faut user,
Voilà l’exemple enfin qu’il se faut proposer.
Votre homme, à dire vrai, n’est pas de ce modèle :
C’est de fort bonne foi que vous vantez son zèle :
Mais par un faux éclat je vous crois ébloui.

ORGON

Monsieur mon cher beau-frère, avez-vous tout dit ?

CLÉANTE

Oui.

ORGON, s’en allant

Je suis votre valet.

CLÉANTE

De grâce, un mot, mon frère.
Laissons là ce discours. Vous savez que Valère,
Pour être votre gendre a parole de vous.

ORGON

Oui.

CLÉANTE

Vous aviez pris jour pour un lien si doux.

ORGON

Il est vrai.

CLÉANTE

Pourquoi donc en différer la fête ?

ORGON

Je ne sais.

CLÉANTE

Auriez-vous autre pensée en tête ?

ORGON

Peut-être.

CLÉANTE

Vous voulez manquer à votre foi ?

ORGON

Je ne dis pas cela.

CLÉANTE

Nul obstacle, je croi,
Ne vous peut empêcher d’accomplir vos promesses.

ORGON

Selon.

CLÉANTE

Pour dire un mot faut-il tant de finesses ?
Valère, sur ce point, me fait vous visiter.

ORGON

Le ciel en soit loué !

CLÉANTE

Mais que lui reporter ?

ORGON

Tout ce qu’il vous plaira.

CLÉANTE

Mais il est nécessaire
De savoir vos desseins. Quels sont-ils donc ?

ORGON

De faire
Ce que le ciel voudra.

CLÉANTE

Mais parlons tout de bon.
Valére a votre foi ; la tiendrez-vous, ou non ?

ORGON

Adieu.

CLÉANTE, seul.

Pour son amour je crains une disgrâce,

Et je dois l’avertir de tout ce qui se passe.

ACTE SECOND

SCÈNE I. — ORGON, MARIANE


ORGON

Mariane !

MARIANE

Mon père ?

ORGON

Approchez ; j’ai de quoi
Vous parler en secret.

MARIANE, à Orgon, qui regarde dans un cabinet.

Que cherchez-vous ?

ORGON

Je voi
Si quelqu’un n’est point là qui pourroit nous entendre,
Car ce petit endroit est propre pour surprendre.
Or sus, nous voilà bien. J’ai, Mariane, en vous,
Reconnu de tout temps un esprit assez doux,
Et de tout temps aussi vous m’avez été chère.

MARIANE

Je suis fort redevable à cet amour de père.

ORGON

C’est fort bien dit, ma fille ; et, pour le mériter,
Vous devez n’avoir soin que de me contenter.

MARIANE

C’est où je mets aussi ma gloire la plus haute.

ORGON

Fort bien. Que dites-vous de Tartuffe notre hôte ?

MARIANE

Oui, moi ?

ORGON

Vous. Voyez bien comme vous répondrez.

MARIANE

Hélas ! j’en dirai, moi, tout ce que vous voudrez.

SCÈNE II. — ORGON, MARIANE, DORINE, entrant doucement, et se tenant derrière Orgon, sans être vue.


ORGON

C’est parler sagement... Dites-moi donc, ma fille,
Qu’en toute sa personne un haut mérite brille,
Qu’il touche votre cœur, et qu’il vous seroit doux
De le voir, par mon choix, devenir votre époux.
Eh ?
(Mariane se recule avec surprise.)

MARIANE

Eh ?

ORGON

Qu’est-ce ?

MARIANE

Plaît-il ?

ORGON

Quoi ?

MARIANE

Me suis-je méprise ?

ORGON

Comment ?

MARIANE

Qui voulez-vous, mon père, que je dise
Qui me touche le cœur, et qu’il me seroit doux
De voir, par votre choix, devenir mon époux ?

ORGON

Tartuffe.

MARIANE

Il n’en est rien, mon père, je vous jure.
Pourquoi me faire dire une telle imposture ?

ORGON

Mais je veux que cela soit une vérité ;
Et c’est assez pour vous que je l’aie arrêté.

MARIANE

Quoi ! vous voulez, mon père...

ORGON

Oui, je prétends, ma fille
Unir, par votre hymen, Tartuffe à ma famille.
Il sera votre époux, j’ai résolu cela ;
(Apercevant Dorine.)
Et, comme sur vos vœux je...
Que faites-vous là ?
La curiosité qui vous presse est bien forte,
Ma mie, à nous venir écouter de la sorte.

DORINE

Vraiment, je ne sais pas si c’est un bruit qui part
De quelque conjecture ou d’un coup de hasard ;
Mais de ce mariage on m’a dit la nouvelle,
Et j’ai traité cela de pure bagatelle.

ORGON

Quoi donc ! la chose est-elle incroyable ?

DORINE

A tel point,
Que vous-même, monsieur, je ne vous en crois point.

ORGON

Je sais bien le moyen de vous le faire croire.

DORINE

Oui ! Oui ! vous nous contez une plaisante histoire !

ORGON

Je conte justement ce qu’on verra dans peu.

DORINE

Chansons !

ORGON

Ce que je dis, ma fille, n’est point jeu.

DORINE

Allez, ne croyez point à monsieur votre père ;

Il raille.

ORGON

Je vous dis...

DORINE

Non, vous avez beau faire,
On ne vous croira point.

ORGON

A la fin, mon courroux...

DORINE

Eh bien, on vous croit donc ; et c’est tant pis pour vous.
Quoi ! se peut-il, monsieur, qu’avec l’air d’homme sage,
Et cette large barbe au milieu du visage,
Vous soyez assez fou pour vouloir ... ?

ORGON

Écoutez :
Vous avez pris céans certaines privautés
Qui ne me plaisent point ; je vous le dis, ma mie.

DORINE

Parlons sans nous fâcher, monsieur, je vous supplie.
Vous moquez-vous des gens d’avoir fait ce complot ?
Votre fille n’est point l’affaire d’un bigot :
Il a d’autres emplois auxquels il faut qu’il pense.
Et puis, que vous apporte une telle alliance ?
A quel sujet aller, avec tout votre bien,
Choisir un gendre gueux ?...

ORGON

Taisez-vous. S’il n’a rien,
Sachez que c’est par là qu’il faut qu’on le révère.
Sa misère est sans doute une honnête misère :
Au-dessus des grandeurs elle doit l’élever,
Puisque enfin de son bien il s’est laissé priver
Par son trop peu de soin des choses temporelles
Et sa puissante attache aux choses éternelles.
Mais mon secours pourra lui donner les moyens
De sortir d’embarras et rentrer dans ses biens :
Ce sont fiefs qu’à bon titre au pays on renomme,
Et, tel que l’on le voit, il est bien gentilhomme.

DORINE

Oui, c’est lui qui le dit ; et cette vanité,
Monsieur, ne sied pas bien avec la piété.
Qui d’une sainte vie embrasse l’innocence
Ne doit pas tant prôner son nom et sa naissance ;
Et l’humble procédé de la dévotion
Souffre mal les éclats de cette ambition.
A quoi bon cet orgueil ?... Mais ce discours vous blesse ;
Parlons de sa personne, et laissons sa noblesse.
Ferez-vous possesseur, sans quelque peu d’ennui,
D’une fille comme elle un homme comme lui ?
Et ne devez-vous pas songer aux bienséances,
Et de cette union prévoir les conséquences ?
Sachez que d’une fille on risque la vertu,
Lorsque dans son hymen son goût est combattu,
Que le dessein d’y vivre en honnête personne
Dépend des qualités du mari qu’on lui donne,
Et que ceux dont partout on montre au doigt le front
Font leurs femmes souvent ce qu’on voit qu’elles sont.
Il est bien difficile enfin d’être fidèle
A de certains maris faits d’un certain modèle ;
Et qui donne à sa fille un homme qu’elle hait
Est responsable au ciel des fautes qu’elle fait.
Songez à quels périls votre dessein vous livre.

ORGON

Je vous dis qu’il me faut apprendre d’elle à vivre !

DORINE

Vous n’en feriez que mieux de suivre mes leçons.

ORGON

Ne nous amusons point, ma fille, à ces chansons ;
Je sais ce qu’il vous faut, et je suis votre père.
J’avois donné pour vous ma parole à Valère :
Mais, outre qu’à jouer on dit qu’il est enclin,
Je le soupçonne encor d’être un peu libertin ;
Je ne remarque point qu’il hante les églises.

DORINE

Voulez-vous qu’il y coure à vos heures précises,
Comme ceux qui n’y vont que pour être aperçus ?

ORGON

Je ne demande pas votre avis là-dessus.
Enfin, avec le ciel l’autre est le mieux du monde,
Et c’est une richesse à nulle autre seconde.
Cet hymen de tous biens comblera vos désirs,
Il sera tout confit en douceurs et plaisirs.
Ensemble vous vivrez, dans vos ardeurs fidèles,
Comme deux vrais enfants, comme deux tourterelles,
A nul fâcheux débat jamais vous n’en viendrez ;
Et vous ferez de lui tout ce que vous voudrez.

DORINE

Elle ? Elle n’en fera qu’un sot, je vous assure.

ORGON

Ouais ! quels discours !

DORINE

Je dis qu’il en a l’encolure,
Et que son ascendant, monsieur, l’emportera
Sur toute la vertu que votre fille aura.

ORGON

Cessez de m’interrompre, et songez à vous taire,
Sans mettre votre nez où vous n’avez que faire.

DORINE, elle l’interrompt toujours au moment où il se retourne pour parler à sa fille.

Je n’en parle, monsieur, que pour votre intérêt.

ORGON

C’est prendre trop de soin ; taisez-vous, s’il vous plaît !

DORINE

Si l’on ne vous aimoit...

ORGON

Je ne veux pas qu’on m’aime.

DORINE

Et je veux vous aimer, monsieur, malgré vous-même.

ORGON

Ah !

DORINE

Votre honneur m’est cher, et je ne puis souffrir
Qu’aux brocards d’un chacun vous alliez vous offrir.

ORGON

Vous ne vous tairez point ?

DORINE

C’est une conscience
Que de vous laisser faire une telle alliance.

ORGON

Te tairas-tu, serpent, dont les traits effrontés...

DORINE

Ah ! vous êtes dévot, et vous vous emportez !

ORGON

Oui, ma bile s’échauffe à toutes ces fadaises,
Et tout résolument je veux que tu te taises.

DORINE

Soit. Mais, ne disant mot, je n’en pense pas moins.

ORGON

Pense, si tu le veux ; mais applique tes soins

(Se retournant vers sa fille.)

A ne m’en point parler, ou... Suffit... Comme sage.
J’ai pesé mûrement toutes choses.

DORINE, à part.

J’enrage
De ne pouvoir parler !

ORGON

Sans être damoiseau,
Tartuffe est fait de sorte...

DORINE

Oui, c’est un beau museau !

ORGON

Que, quand tu n’aurois même aucune sympathie .
Pour tous les autres dons...

DORINE, à part.

La voilà bien lotie !

(Orgon se tourne du côté de Dorine, et, les bras croisés, l’écoute et la regarde en face.)

Si j’étois en sa place, un homme assurément
Ne m’épouseroit pas de force impunément ;
Et je lui ferois voir, bientôt après la fête,
Qu’une femme a toujours une vengeance prête.

ORGON, à Dorine.

Donc, de ce que je dis on ne fera nul cas ?

DORINE

De quoi vous plaignez-vous ? Je ne vous parle pas.

ORGON

Qu’est-ce que tu fais donc ?

DORINE

Je me parle à moi-même.

ORGON, à part.

Fort bien. Pour châtier son insolence extrême,
Il faut que je lui donne un revers de ma main.

(Il se met en posture de donner un soufflet à Dorine, et, à chaque mot qu’il dit à sa fille, il se tourne pour regarder Dorine, qui se tient droite sans parler.)

Ma fille, vous devez approuver mon dessein...
Croire que le mari... que j’ai su vous élire...
(A Dorine.)
Que ne te parles-tu ?

DORINE

Je n’ai rien à me dire.

ORGON

Encore un petit mot.

DORINE

Il ne me plaît pas, moi.

ORGON

Certes, je t’y guettois.

DORINE

Quelque sotte, ma foi !...

ORGON

Enfin, ma fille, il faut payer d’obéissance ;
Et montrer pour mon choix entière déférence.

DORINE, en s’enfuyant.

Je me moquerois fort de prendre un tel époux.

ORGON, après avoir manqué de donner un soufflet à Dorine.

Vous avez là, ma fille, une peste avec vous,
Avec qui, sans péché, je ne saurois plus vivre.
Je me sens hors d’état maintenant de poursuivre :
Ses discours insolents m’ont mis l’esprit en feu,
Et je vais prendre l’air pour me rasseoir un peu.

SCÈNE III. — MARIANE, DORINE


DORINE

Avez-vous donc perdu, dites-moi, la parole ?
Et faut-il qu’en ceci je fasse votre rôle ?
Souffrir qu’on vous propose un projet insensé,
Sans que du moindre mot vous l’ayez repoussé !

MARIANE

Contre un père absolu que veux-tu que je fasse ?

DORINE

Ce qu’il faut pour parer une telle menace.

MARIANE

Quoi ?

DORINE

Lui dire qu’un cœur n’aime point par autrui,
Que vous vous mariez pour vous, non pas pour lui,

Qu’étant celle pour qui se fait toute l’affaire,
C’est à vous, non à lui, que le mari doit plaire ;
Et que, si son Tartuffe est pour lui si charmant,
Il le peut épouser sans nul empêchement.

MARIANE

Un père, je l’avoue, a sur nous tant d’empire,
Que je n’ai jamais eu la force de rien dire.

DORINE

Mais raisonnons. Valère a fait pour vous des pas :
L’aimez-vous, je vous prie, ou ne l’aimez-vous pas ?

MARIANE

Ah ! qu’envers mon amour ton injustice est grande,
Dorine ! Me dois-tu faire cette demande ?
T’ai-je pas là-dessus ouvert cent fois mon cœur ?
Et sais-tu pas pour lui jusqu’où va mon ardeur ?

DORINE

Que sais-je si le cœur a parlé par la bouche,
Et si c’est tout de bon que cet amant vous touche ?

MARIANE

Tu me fais un grand tort, Dorine, d’en douter ;
Et mes vrais sentiments ont su trop éclater..

DORINE

Enfin, vous l’aimez donc ?

MARIANE

Oui, d’une ardeur extrême.

DORINE

Et, selon l’apparence, il vous aime de même.

MARIANE

Je le crois.

DORINE

Et tous deux brûlez également
De vous voir mariés ensemble ?

MARIANE

Assurément.

DORINE

Sur cette autre union quelle est donc votre attente ?

MARIANE

De me donner la mort, si l’on me violente.

DORINE

Port bien. C’est un recours où je ne songeois pas ;
Vous n’avez qu’à mourir pour sortir d’embarras.
Le remède, sans doute, est merveilleux. J’enrage
Lorsque j’entends tenir ces sortes de langage !

MARIANE

Mon Dieu ! de quelle humeur, Dorine, tu te rends !
Tu ne compatis point aux déplaisirs des gens.

DORINE

Je ne compatis point à qui dit des sornettes,
Et dans l’occasion mollit comme vous faites.

MARIANE

Mais que veux-tu ? si j’ai de la timidité...

DORINE

Mais l’amour dans un cœur veut de la fermeté.

MARIANE

Mais n’en gardé-je pas pour les feux de Valère ?
Et n’est-ce pas à lui de m’obtenir d’un père ?

DORINE

Mais quoi ! si votre père est un bourru fieffé,
Qui s’est de son Tartuffe entièrement coiffé,
Et manque à l’union qu’il avoit arrêtée,
La faute à votre amant doit-elle être imputée ?

MARIANE

Mais, par un haut refus et d’éclatants mépris
Ferai-je, dans mon choix, voir un cœur trop épris ?
Sortirai-je pour lui, quelque éclat dont il brille,
De la pudeur du sexe et du devoir de fille ?
Et veux-tu que mes feux sur le monde étalés...

DORINE

Non, non, je ne veux rien. Je vois que vous voulez
Être à monsieur Tartuffe ; et j’aurois, quand j’y pense,
Tort de vous détourner d’une telle alliance.
Quelle raison aurois-je à combattre vos vœux ?
Le parti de soi-même est fort avantageux.
Monsieur Tartuffe ! oh ! oh ! n’est-ce rien qu’on propose ?
Certes, monsieur Tartuffe, à bien prendre la chose,
N’est pas un homme, non, qui se mouche du pied ;
Et ce n’est pas peu d’heur que d’être sa moitié.
Tout le monde déjà de gloire le couronne ;
Il est noble chez lui, bien fait de sa personne ;
Il a l’oreille rouge et le teint bien fleuri :
Vous vivrez trop contente avec un tel mari.

MARIANE

Mon Dieu !...

DORINE

Quelle allégresse aurez-vous dans votre âme,
Quand d’un époux si beau vous vous verrez la femme !

MARIANE

Ah ! cesse, je te prie, un semblable discours,
Et contre cet hymen ouvre-moi du secours.
C’en est fait, je me rends, et suis prête à tout faire.

DORINE

Non, il faut qu’une fille obéisse à son père,
Voulût-il lui donner un singe pour époux.
Votre sort est fort beau, de quoi vous plaignez-vous ?
Vous irez par le coche en sa petite ville,
Qu’en oncles et cousins vous trouverez fertile,
Et vous vous plairez fort à les entretenir.
D’abord chez le beau monde on vous fera venir ;
Vous irez visiter, pour votre bienvenue,
Madame la baillive et madame l’élue,
Qui d’un siège pliant vous feront honorer.
Là, dans le carnaval, vous pourrez espérer
Le bal et la grand’bande, assavoir, deux musettes,
Et parfois Fagotin, et les marionnettes ;
Si pourtant votre époux...

MARIANE

Ah ! tu me fais mourir !
De tes conseils plutôt songe à me secourir.

DORINE

Je suis votre servante.

MARIANE

Eh ! Dorine, de grâce...

DORINE

Il faut, pour vous punir, que cette affaire passe.

MARIANE

Ma pauvre fille !

DORINE

Non.

MARIANE

Si mes vœux déclarés...

DORINE

Point. Tartuffe est votre homme, et vous en tâterez.

MARIANE

Tu sais qu’à toi toujours je me suis confiée :
Fais-moi...

DORINE

Non, vous serez, ma foi, tartuffiée.

MARIANE

Eh bien, puisque mon sort ne sauroit t’émouvoir,
Laisse-moi désormais toute à mon désespoir :
C’est de lui que mon cœur empruntera de l’aide ;
Et je sais de mes maux l’infaillible remède.
(Elle veut s’en aller.)

DORINE

Eh ! là, là, revenez. Je quitte mon courroux.
Il faut, nonobstant tout, avoir pitié de vous.

MARIANE

Vois-tu, si l’on m’expose à ce cruel martyre,
Je te le dis, Dorine, il faudra que j’expire.

DORINE

Ne vous tourmentez point. On peut adroitement
Empêcher... Mais voici Valère, votre amant.

SCÈNE IV. — VALÈRE, MARIANE, DORINE


VALÈRE

On vient de débiter, madame, une nouvelle
Que je ne savois pas, et qui sans doute est belle.

MARIANE

Quoi ?

VALÈRE

Que vous épousez Tartuffe.

MARIANE

Il est certain
Que mon père s’est mis en tête ce dessein.

VALÈRE

Votre père, madame...

MARIANE

A changé de visée :
La chose vient par lui de m’être proposée.

VALÈRE

Quoi ! sérieusement ?

MARIANE

Oui, sérieusement.
Il s’est pour cet hymen déclaré hautement.

VALÈRE

Et quel est le dessein où votre âme s’arrête,
Madame ?

MARIANE

Je ne sais.

VALÈRE

La réponse est honnête :
Vous ne savez ?

MARIANE

Non.

VALÈRE

Non ?

MARIANE

Que me conseillez-vous ?

VALÈRE

Je vous conseille, moi, de prendre cet époux.

MARIANE

Vous me le conseillez ?

VALÈRE

Oui.

MARIANE

Tout de bon ?

VALÈRE

Sans doute.
Le choix est glorieux, et vaut bien qu’on l’écoute.

MARIANE

Eh bien, c’est un conseil, monsieur, que je reçois.

VALÈRE

Vous n’aurez pas grand’peine à le suivre, je crois.

MARIANE

Pas plus qu’à le donner n’en a souffert votre âme.

VALÈRE

Moi, je vous l’ai donné pour vous plaire, madame.

MARIANE

Et moi, je le suivrai pour vous faire plaisir.

DORINE, se retirant dans le fond du théâtre.

Voyons ce qui pourra de ceci réussir.

VALÈRE

C’est donc ainsi qu’on aime ? Et c’étoit tromperie
Quand vous...

MARIANE

Ne parlons point de cela, je vous prie ;
Vous m’avez dit tout franc que je dois accepter
Celui que pour époux on me veut présenter,
Et je déclare, moi, que je prétends le faire,
Puisque vous m’en donnez le conseil salutaire.

VALÈRE

Ne vous excusez point sur mes intentions.
Vous aviez pris déjà vos résolutions ;
Et vous vous saisissez d’un prétexte frivole
Pour vous autoriser à manquer de parole.

MARIANE

Il est vrai, c’est bien dit.

VALÈRE

Sans doute ; et votre cœur
N’a jamais eu pour moi de véritable ardeur.

MARIANE

Hélas ! permis à vous d’avoir cette pensée.

VALÈRE

Oui, oui, permis à moi : mais mon âme offensée
Vous préviendra peut-être en un pareil dessein ;
Et je sais où porter et mes vœux et ma main.

MARIANE

Ah ! je n’en doute point ; et les ardeurs qu’excite
Le mérite...

VALÈRE

Mon Dieu ! laissons là le mérite.
J’en ai fort peu sans doute, et vous en faites foi.
Mais j’espère aux bontés qu’une autre aura pour moi ;
Et j’en sais de qui l’âme, à ma retraite ouverte,
Consentira sans honte à réparer ma perte.

MARIANE

La perte n’est pas grande ; et de ce changement
Vous vous consolerez assez facilement.

VALÈRE

J’y ferai mon possible, et vous le pouvez croire.
Un cœur qui nous oublie engage notre gloire ;
Il faut à l’oublier mettre aussi tous nos soins ;
Si l’on n’en vient à bout, on le doit feindre au moins,
Et cette lâcheté jamais ne se pardonne,
De montrer de l’amour pour qui nous abandonne.

MARIANE

Ce sentiment sans doute est noble et relevé.

VALÈRE

Fort bien ; et d’un chacun il doit être approuvé.
Eh quoi ! vous voudriez qu’à jamais dans mon âme
Je gardasse pour vous les ardeurs de ma flamme,
Et vous visse, à mes yeux, passer en d’autres bras,
Sans mettre ailleurs un cœur dont vous ne voulez pas !

MARIANE

Au contraire ; pour moi, c’est ce que je souhaite ;
Et je voudrais déjà que la chose fût faite.

VALÈRE

Vous le voudriez ?

MARIANE

Oui.

VALÈRE

C’est assez m’insulter,
Madame ; et, de ce pas, je vais vous contenter.
(Il fait un pas pour s’en aller.)

MARIANE

Fort bien.

VALÈRE, revenant.

Souvenez-vous au moins que c’est vous-même
Qui contraignez mon cœur à cet effort extrême.

MARIANE

Oui.

VALÈRE, revenant encore.

Et que le dessein que mon âme conçoit
N’est rien qu’à votre exemple.

MARIANE

A mon exemple, soit.

VALÈRE, en sortant.

Suffit : vous allez être à point nommé servie.

MARIANE

Tant mieux.

VALÈRE, revenant encore.

Vous me voyez, c’est pour toute ma vie.

MARIANE

A la bonne heure.

VALÈRE s’en va, et, lorsqu’il est vers la porte, il se retourne
Eh ?

MARIANE

Quoi ?

VALÈRE

Ne m’appelez-vous pas ?

MARIANE

Moi ! Vous rêvez.

VALÈRE

Eh bien, je poursuis donc mes pas.
Adieu, madame.
(Il s’en va lentement.)

MARIANE

Adieu, monsieur.

DORINE, à Mariane.

Pour moi, je pense
Que vous perdez l’esprit par cette extravagance :
Et je vous ai laissés tout du long quereller,
Pour voir où tout cela pourroit enfin aller.
Holà ! seigneur Valère.
(Elle arrête Valère par le bras.)

VALÈRE, feignant de résister.

Eh ? que veux-tu, Dorine ?

DORINE

Venez ici.

VALÈRE

Non, non, le dépit me domine.
Ne me détourne point de ce qu’elle a voulu.

DORINE

Arrêtez.

VALÈRE

Non, vois-tu, c’est un point résolu.

DORINE

Ah !

MARIANE, à part.

Il souffre à me voir, ma présence le chasse ;
Et je ferai bien mieux de lui quitter la place.
DORINE, quittant Valère, et courant après Mariane.
A l’autre ! Où courez-vous ?

MARIANE

Laisse.

DORINE

Il faut revenir.

MARIANE

Non, non, Dorine ; en vain tu veux me retenir.

VALÈRE, à part.

Je vois bien que ma vue est pour elle un supplice,
Et, sans doute, il vaut mieux que je l’en affranchisse.
DORINE, quittant Mariane, et courant après Valère.
Encor ! Diantre soit fait de vous ! Si, je le veux.
Cessez ce badinage ; et venez çà tous deux.

(Elle prend Valère et Mariane par la main et les ramène.)


VALÈRE, à Dorine.

Mais quel est ton dessein ?

MARIANE, à Dorine.

Qu’est-ce que tu veux faire ?

DORINE

Vous bien remettre ensemble, et vous tirer d’affaire.
(A Valère.)
Êtes-vous fou d’avoir un pareil démêlé ?

VALÈRE

N’as-tu pas entendu comme elle m’a parlé ?

DORINE, à Mariane.

Êtes-vous folle, vous, de vous être emportée ?

MARIANE

N’as-tu pas vu la chose, et comme il m’a traitée ?

DORINE, à Valère.

Sottise des deux parts. Elle n’a d’autre soin
Que de se conserver à vous, j’en suis témoin.
(A Mariane.)
Il n’aime que vous seule, et n’a point d’autre envie
Que d’être votre époux ; j’en réponds sur ma vie.

MARIANE, à Valère.

Pourquoi donc me donner un semblable conseil ?

VALÈRE, à Mariane.

Pourquoi m’en demander sur un sujet pareil ?

DORINE

Vous êtes fous tous deux. Çà, la main l’un et l’autre.
(A Valère.)
Allons, vous.

VALÈRE, en donnant sa main à Dorine.

A quoi bon ma main ?

DORINE, à Mariane.

Ah çà ! la vôtre.

MARIANE, en donnant aussi sa main.

De quoi sert tout cela ?

DORINE

Mon Dieu ! vite, avancez.
Vous vous aimez tous deux, plus que vous ne pensez.

(Valère et Mariane se tiennent quelque temps par la main sans se regarder.)


VALÈRE, se tournant vers Mariane.

Mais ne faites donc point les choses avec peine ;
Et regardez un peu les gens sans nulle haine.

(Mariane se tourne du côté de Valère en lui souriant.)

DORINE

A vous dire le vrai, les amants sont bien fous !

VALÈRE, à Mariane.

Oh çà ! n’ai-je-pas lieu de me plaindre de vous ?
Et, pour n’en point mentir, n’êtes-vous pas méchante
De vous plaire à me dire une chose affligeante ?

MARIANE

Mais vous, n’êtes-vous pas l’homme le plus ingrat ?...

DORINE

Pour une autre saison laissons tout ce débat,
Et songeons à parer ce fâcheux mariage.

MARIANE

Dis-nous donc quels ressorts il faut mettre en usage.

DORINE

Nous en ferons agir de toutes les façons.
(A Mariane.)
Votre père se moque,
(A Valère.)

et ce sont des chansons.
(A Mariane.)
Mais, pour vous, il vaut mieux qu’à son extravagance
D’un doux consentement vous prêtiez l’apparence,
Afin qu’en cas d’alarme il vous soit plus aisé
De tirer en longueur cet hymen proposé.
En attrapant du temps, à tout on remédie.
Tantôt vous payerez de quelque maladie
Qui viendra tout à coup, et voudra des délais ;
Tantôt vous payerez de présage mauvais ;
Vous aurez fait d’un mort la rencontre fâcheuse,
Cassé quelque miroir, ou songé d’eau bourbeuse.
Enfin, le bon de tout, c’est qu’à d’autres qu’à lui,
On ne vous peut lier que vous ne disiez oui.
Mais, pour mieux réussir, il est bon, ce me semble,
Qu’on ne vous trouve point tous deux parlant ensemble.
(A Valère.)
Sortez ; et, sans tarder, employez vos amis
Pour vous faire tenir ce qu’on vous a promis.
Nous allons réveiller les efforts de son frère,
Et dans notre parti jeter la belle-mère.
Adieu.

VALÈRE, à Mariane.

Quelques efforts que nous préparions tous,
Ma plus grande espérance, à vrai dire, est en vous.

MARIANE, à Valère.

Je ne vous réponds pas des volontés d’un père ;
Mais je ne serai point à d’autre qu’à Valère.

VALÈRE

Que vous me comblez d’aise ! et, quoi que puisse oser...

DORINE

Ah ! jamais les amants ne sont las de jaser.
Sortez, vous dis-je.

VALÈRE, il fait un pas et revient.

Enfin...

DORINE

Quel caquet est le vôtre !
Tirez de cette part ; et vous, tirez de l’autre.

(Dorine les pousse chacun par l’épaule et les oblige de se séparer).

ACTE TROISIÈME

SCÈNE I. — DAMIS, DORINE


DAMIS

Que la foudre, sur l’heure, achève mes destins,
Qu’on me traite partout du plus grand des faquins,
S’il est aucun respect ni pouvoir qui m’arrête,
Et si je ne fais pas quelque coup de ma tête !

DORINE

De grâce, modérez un tel emportement :
Votre père n’a fait qu’en parler simplement.
On n’exécute pas tout ce qui se propose ;
Et le chemin est long du projet à la chose.

DAMIS

Il faut que de ce fat j’arrête les complots,
Et qu’à l’oreille un peu je lui dise deux mots.

DORINE

Ah ! tout doux ! envers lui, comme envers votre père,
Laissez agir les soins de votre belle-mère.
Sur l’esprit de Tartuffe elle a quelque crédit,
Il se rend complaisant à tout ce qu’elle dit,
Et pourroit bien avoir douceur de cœur pour elle.
Plût à Dieu qu’il fût vrai ! la chose seroit belle.
Enfin, votre intérêt l’oblige à le mander :
Sur l’hymen qui vous trouble elle veut le sonder,
Savoir ses sentiments, et lui faire connoître
Quels fâcheux démêlés il pourra faire naître,
S’il faut qu’à ce dessein il prête quelque espoir.
Son valet dit qu’il prie, et je n’ai pu le voir,
Mais ce valet m’a dit qu’il s’en alloit descendre.
Sortez donc, je vous prie, et me laissez l’attendre.

DAMIS

Je puis être présent à tout cet entretien.

DORINE

Point. Il faut qu’ils soient seuls.

DAMIS

Je ne lui dirai rien.

DORINE

Vous vous moquez : on sait vos transports ordinaires ;
Et c’est le vrai moyen de gâter les affaires.
Sortez.

DAMIS

Non ; je veux voir, sans me mettre en courroux.

DORINE

Que vous êtes fâcheux ! il vient. Retirez-vous.

SCÈNE II. — TARTUFFE, DORINE


TARTUFFE, parlant haut à son valet, qui est dans la maison, dès qu’il aperçoit Dorine.

Laurent, serrez ma haire avec ma discipline,
Et priez que toujours le ciel vous illumine.
Si l’on vient pour me voir, je vais aux prisonniers
Des aumônes que j’ai partager les deniers.

DORINE, à part.

Que d’affectation et de forfanterie !

TARTUFFE

Que voulez-vous ?

DORINE

Vous dire...

TARTUFFE, tirant un mouchoir de sa poche.

Ah ! mon Dieu ! je vous prie
Avant que de parler, prenez-moi ce mouchoir.

DORINE

Comment !

TARTUFFE

Couvrez ce sein que je ne saurois voir.
Par de pareils objets les âmes sont blessées,
Et cela fait venir de coupables pensées.

DORINE

Vous êtes donc bien tendre à la tentation,
Et la chair sur vos sens fait grande impression !
Certes, je ne sais pas quelle chaleur vous monte :
Mais, à convoiter, moi, je ne suis point si prompte,
Et je vous verrois nu du haut jusques en bas,
Que toute votre peau ne me tenteroit pas.

TARTUFFE

Mettez dans vos discours un peu de modestie,
Ou je vais sur-le-champ vous quitter la partie.

DORINE

Non, non, c’est moi qui vais vous laisser en repos,
Et je n’ai seulement qu’à vous dire deux mots.
Madame va venir dans cette salle basse,
Et d’un mot d’entretien vous demande la grâce.

TARTUFFE

Hélas ! très volontiers.

DORINE, à part.

Comme il se radoucit !
Ma foi, je suis toujours pour ce que j’en ai dit.

TARTUFFE

Viendra-t-elle bientôt ?

DORINE

Je l’entends, ce me semble.
Oui, c’est elle en personne, et je vous laisse ensemble.

SCÈNE III. — ELMIRE, TARTUFFE


TARTUFFE

Que le ciel à jamais, par sa toute bonté,
Et de l’âme et du corps vous donne la santé,
Et bénisse vos jours autant que le désire
Le plus humble de ceux que son amour inspire !

ELMIRE

Je suis fort obligée à ce souhait pieux.
Mais prenons une chaise, afin d’être un peu mieux.

TARTUFFE, assis.

Comment de votre mal vous sentez-vous remise ?

ELMIRE, assise.

Fort bien ; et cette fièvre a bientôt quitté prise.

TARTUFFE

Mes prières n’ont pas le mérite qu’il faut
Pour avoir attiré cette grâce d’en haut ;
Mais je n’ai fait au ciel nulle dévote instance
Qui n’ait eu pour objet votre convalescence.

ELMIRE

Votre zèle pour moi s’est trop inquiété.

TARTUFFE

On ne peut trop chérir votre chère santé ;
Et, pour la rétablir, j’aurois donné la mienne.

ELMIRE

C’est pousser bien avant la charité chrétienne ;
Et je vous dois beaucoup pour toutes ces bontés.

TARTUFFE

Je fais bien moins pour vous que vous ne méritez.

ELMIRE

J’ai voulu vous parler en secret d’une affaire,
Et suis bien aise, ici, qu’aucun ne nous éclaire.

TARTUFFE

J’en suis ravi de même ; et, sans doute, il m’est doux,
Madame, de me voir seul à seul avec vous.
C’est une occasion qu’au ciel j’ai demandée,
Sans que, jusqu’à cette heure, il me l’ait accordée.

ELMIRE

Pour moi, ce que je veux, c’est un mot d’entretien,
Où tout votre cœur s’ouvre, et ne me cache rien.

(Damis, sans se montrer, entr’ouvre la porte du cabinet dans lequel il s’étoit retiré, pour entendre la conversation.)


TARTUFFE

Et je ne veux aussi, pour grâce singulière,
Que montrer à vos yeux mon âme tout entière,
Et vous faire serment que les bruits que j’ai faits
Des visites qu’ici reçoivent vos attraits
Ne sont pas envers vous l’effet d’aucune haine,
Mais plutôt d’un transport de zèle qui m’entraîne,
Et d’un pur mouvement...

ELMIRE

Je le prends bien aussi,
Et crois que mon salut vous donne ce souci.

TARTUFFE, prenant la main d’Elmire, et lui serrant les doigts.

Oui, madame, sans doute, et ma ferveur est telle...

ELMIRE

Ouf ! vous me serrez trop.

TARTUFFE

C’est par excès de zèle.
De vous faire aucun mal je n’eus jamais dessein,
Et j’aurois bien plutôt...

(Il met la main sur les genoux d’Elmire.)


ELMIRE

Que fait là votre main ?

TARTUFFE

Je tâte votre habit : l’étoffe en est moelleuse.

ELMIRE

Ah ! de grâce, laissez, je suis fort chatouilleuse.

(Elmire recule son fauteuil, et Tartuffe se rapproche d’elle.)


TARTUFFE, maniant le fichu d’Elmire.

Mon Dieu ! que de ce point l’ouvrage est merveilleux !
On travaille aujourd’hui d’un air miraculeux :
Jamais, en toute chose, on n’a vu si bien faire.

ELMIRE

Il est vrai. Mais parlons un peu de notre affaire.
On tient que mon mari veut dégager sa foi,
Et vous donner sa fille. Est-il vrai ? dites-moi.

TARTUFFE

Il m’en a dit deux mots : mais, madame, à vrai dire,
Ce n’est pas le bonheur après quoi je soupire ;
Et je vois autre part les merveilleux attraits
De la félicité qui fait tous mes souhaits.

ELMIRE

C’est que vous n’aimez rien des choses de la terre.

TARTUFFE

Mon sein n’enferme pas un cœur qui soit de pierre.

ELMIRE

Pour moi, je crois qu’au ciel tendent tous vos soupirs,
Et que rien ici-bas n’arrête vos désirs.

TARTUFFE

L’amour qui nous attache aux beautés éternelles
N’étouffe pas en nous l’amour des temporelles :
Nos sens facilement peuvent être charmés
Des ouvrages parfaits que le ciel a formés.
Ses attraits réfléchis brillent dans vos pareilles ;
Mais il étale en vous ses plus rares merveilles :
Il a sur votre face épanché des beautés
Dont les yeux sont surpris et les cœurs transportés,
Et je n’ai pu vous voir, parfaite créature,
Sans, admirer en vous l’Auteur de la nature,
Et d’une ardente amour sentir mon cœur atteint,
Au plus beau des portraits où lui-même il s’est peint.
D’abord j’appréhendai que cette ardeur secrète
Ne fût du noir esprit une surprise adroite ;
Et même à fuir vos yeux mon cœur se résolut,
Vous croyant un obstacle à faire mon salut.
Mais enfin je connus, ô beauté tout aimable !
Que cette passion peut n’être point coupable,
Que je puis l’ajuster avecque la pudeur,
Et c’est ce qui m’y fait abandonner mon cœur.
Ce m’est, je le confesse, une audace bien grande
Que d’oser de ce cœur vous adresser l’offrande ;
Mais j’attends en mes vœux tout de votre bonté,
Et rien des vains efforts de mon infirmité.
En vous est mon espoir, mon bien, ma quiétude ;
De vous dépend ma peine ou ma béatitude ;
Et je vais être enfin, par votre seul arrêt,
Heureux, si vous voulez ; malheureux, s’il vous plaît.

ELMIRE

La déclaration est tout à fait galante ;
Mais elle est, à vrai dire, un peu bien surprenante.
Vous deviez, ce me semble, armer mieux votre sein,
Et raisonner un peu sur un pareil dessein.
Un dévot comme vous, et que partout on nomme...

TARTUFFE

Ah ! pour être dévot, je n’en suis pas moins homme :
Et, lorsqu’on vient à voir vos célestes appas,
Un cœur se laisse prendre et ne raisonne pas.
Je sais qu’un tel discours de moi paroît étrange :
Mais, madame, après tout, je ne suis pas un ange,
Et, si vous condamnez l’aveu que je vous fais,
Vous devez vous en prendre à vos charmants attraits.
Dès que j’en vis briller la splendeur plus qu’humaine,
De mon intérieur vous fûtes souveraine ;
De vos regards divins l’ineffable douceur
Força la résistance où s’obstinoit mon cœur ;
Elle surmonta tout, jeûnes, prières, larmes,
Et tourna tous mes vœux du côté de vos charmes.
Mes yeux et mes soupirs vous l’ont dit mille fois ;
Et, pour mieux m’expliquer, j’emploie ici la voix.
Que si vous contemplez, d’une âme un peu bénigne,
Les tribulations de votre esclave indigne ;
S’il faut que vos bontés veuillent me consoler,
Et jusqu’à mon néant daignent se ravaler,
J’aurai toujours pour vous, ô suave merveille !
Une dévotion à nulle autre pareille.
Votre honneur avec moi ne court point de hasard,
Et n’a nulle disgrâce à craindre de ma part.
Tous ces galants de cour, dont les femmes sont folles,
Sont bruyants dans leurs faits et vains dans leurs paroles ;
De leurs progrès sans cesse on les voit se targuer ;
Ils n’ont point de faveurs qu’ils n’aillent divulguer ;
Et leur langue indiscrète, en qui l’on se confie,
Déshonore l’autel où leur cœur sacrifie.
Mais les gens comme nous brûlent d’un feu discret,
Avec qui, pour toujours, on est sûr du secret.
Le soin que nous prenons de notre renommée
Répond de toute chose à la personne aimée ;
Et c’est en nous qu’on trouve, acceptant notre cœur,
De l’amour sans scandale et du plaisir sans peur.

ELMIRE

Je vous écoute dire, et votre rhétorique
En termes assez forts à mon âme s’explique.
N’appréhendez-vous point que je ne sois d’humeur
A dire à mon mari cette galante ardeur,
Et que le prompt avis d’un amour de la sorte
Ne pût bien altérer l’amitié qu’il vous porte ?

TARTUFFE

Je sais que vous avez trop de bénignité,
Et que vous ferez grâce à ma témérité ;
Que vous m’excuserez, sur l’humaine foiblesse,
Des violents transports d’un amour qui vous blesse,
Et considérerez, en regardant votre air,
Que l’on n’est pas aveugle, et qu’un homme est de chair.

ELMIRE

D’autres prendroient cela d’autre façon peut-être ;
Mais ma discrétion se veut faire paroître.
Je ne redirai point l’affaire à mon époux ;
Mais je veux, en revanche, une chose de vous :
C’est de presser tout franc, et sans nulle chicane,
L’union de Valère avecque Mariane,
De renoncer vous-même à l’injuste pouvoir
Qui veut du bien d’un autre enrichir votre espoir.
Et...

SCÈNE IV. — ELMIRE, DAMIS, TARTUFFE


DAMIS, sortant du cabinet où il s’étoit retiré.

Non, madame, non ; ceci doit se répandre.
J’étois en cet endroit, d’où j’ai pu tout entendre ;
Et la bonté du ciel m’y semble avoir conduit
Pour confondre l’orgueil d’un traître qui me nuit,
Pour m’ouvrir une voie à prendre la vengeance
De son hypocrisie et de son insolence,
A détromper mon père, et lui mettre en plein jour
L’âme d’un scélérat qui vous parle d’amour.

ELMIRE

Non, Damis, il suffît qu’il se rende plus sage
Et tâche à mériter la grâce où je m’engage.
Puisque je l’ai promis, ne m’en dédites pas.
Ce n’est point mon humeur de faire des éclats.
Une femme se rit de sottises pareilles,
Et jamais d’un mari n’en trouble les oreilles.

DAMIS

Vous avez vos raisons pour en user ainsi,
Et pour faire autrement j’ai les miennes aussi.
Le vouloir épargner est une raillerie ;
Et l’insolent orgueil de sa cagoterie
N’a triomphé que trop de mon juste courroux
Et que trop excité de désordre chez nous.
Le fourbe trop longtemps a gouverné mon père
Et desservi mes feux avec ceux de Valère.
Il faut que du perfide il soit désabusé :
Et le ciel, pour cela, m’offre un moyen aisé.
De cette occasion je lui suis redevable,
Et, pour la négliger, elle est trop favorable :
Ce seroit mériter qu’il me la vînt ravir,
Que de l’avoir en main et ne m’en pas servir.

ELMIRE

Damis...

DAMIS

Non, s’il vous plaît, il faut que je me croie.
Mon âme est maintenant au comble de sa joie ;
Et vos discours en vain prétendent m’obliger
A quitter le plaisir de me pouvoir venger.
Sans aller plus avant, je vais vider l’affaire ;
Et voici justement de quoi me satisfaire.

SCÈNE V. — ORGON, ELMIRE, DAMIS, TARTUFFE


DAMIS

Nous allons régaler, mon père, votre abord
D’un incident tout frais qui vous surprendra fort.
Vous êtes bien payé de toutes vos caresses,
Et monsieur d’un beau prix reconnoît vos tendresses.
Son grand zèle pour vous vient de se déclarer :
Il ne va pas à moins qu’à vous déshonorer ;
Et je l’ai surpris là qui faisoit à madame
L’injurieux aveu d’une coupable flamme.
Elle est d’une humeur douce, et son cœur trop discret
Vouloit à toute force en garder le secret ;
Mais je ne puis flatter une telle impudence,
Et crois que vous la taire est vous faire une offense.

ELMIRE

Oui, je tiens que jamais de tous ces vains propos
On ne doit d’un mari traverser le repos ;
Que ce n’est point de là que l’honneur peut dépendre,
Et qu’il suffît, pour nous, de savoir nous défendre.
Ce sont mes sentiments ; et vous n’auriez rien dit,
Damis, si j’avais eu sur vous quelque crédit.

SCÈNE VI. — ORGON, DAMIS, TARTUFFE


ORGON

Ce que je viens d’entendre, ô ciel ! est-il croyable ?

TARTUFFE

Oui, mon frère, je suis un méchant, un coupable,
Un malheureux pécheur, tout plein d’iniquité,
Le plus grand scélérat qui jamais ait été.
Chaque instant de ma vie est chargé de souillures ;
Elle n’est qu’un amas de crimes et d’ordures ;
Et je vois que le ciel, pour ma punition,
Me veut mortifier en cette occasion.
De quelque grand forfait qu’on me puisse reprendre,
Je n’ai garde d’avoir l’orgueil de m’en défendre.
Croyez ce qu’on vous dit, armez votre courroux,
Et comme un criminel chassez-moi de chez vous ;
Je ne saurois avoir tant de honte en partage,
Que je n’en aie encor mérité davantage.

ORGON, à son fils.

Ah ! traître, oses-tu bien, par cette fausseté,
Vouloir de sa vertu ternir la pureté ?

DAMIS

Quoi ! la feinte douceur de cette âme, hypocrite
Vous fera démentir...

ORGON

Tais-toi, peste maudite !

TARTUFFE

Ah ! laissez-le parler ; vous l’accusez à tort,
Et vous ferez bien mieux de croire à son rapport.
Pourquoi, sur un tel fait, m’être si favorable ?
Savez-vous, après tout, de quoi je suis capable ?
Vous fiez-vous, mon frère, à mon extérieur ?
Et, pour tout ce qu’on voit, me croyez-vous meilleur ?
Non, non : vous vous laissez tromper à l’apparence,
Et je ne suis rien moins, hélas ! que ce qu’on pense.
Tout le monde me prend pour un homme de bien ;
Mais la vérité pure est que je ne vaux rien.
(S’adressant à Damis.)
Oui, mon cher fils, parlez ; traitez-moi de perfide,
D’infâme, de perdu, de voleur, d’homicide ;
Accablez-moi de noms encor plus détestés :
Je n’y contredis point, je les ai mérités ;
Et j’en veux à genoux souffrir l’ignominie,
Comme une honte due aux crimes de ma vie.

ORGON, à Tartuffe.

Mon frère, c’en est trop.
(A son fils.)
Ton cœur ne se rend point,
Traître !

DAMIS

Quoi ! ses discours vous séduiront au point...

ORGON, relevant Tartuffe.

Tais-toi, pendard ! Mon frère, eh ! levez-vous, de grâce !
(A son fils.)
Infâme !

DAMIS

Il peut...

ORGON

Tais-toi !

DAMIS

J’enrage ! Quoi ! je passe...

ORGON

Si tu dis un seul mot, je te romprai les bras.

TARTUFFE

Mon frère, au nom de Dieu, ne vous emportez pas !
J’aimerois mieux souffrir la peine la plus dure
Qu’il eût reçu pour moi la moindre égratignure.

ORGON, à son fils.

Ingrat !

TARTUFFE

Laissez-le en paix. S’il faut, à deux genoux,
Vous demander sa grâce...

ORGON, se jetant aussi à genoux et embrassant Tartuffe.

Hélas ! vous moquez-vous ?
(A son fils.)
Coquin ! vois sa bonté !

DAMIS

Donc...

ORGON

Paix !

DAMIS

Quoi ! je...

ORGON

Paix, dis-je ;
Je sais bien quel motif à l’attaquer t’oblige.
Vous le haïssez tous, et je vois aujourd’hui
Femme, enfants et valets déchaînés contre lui.
On met impudemment toute chose en usage
Pour ôter de chez moi ce dévot personnage :
Mais plus on fait d’efforts afin de l’en bannir,
Plus j’en veux employer à l’y mieux retenir ;
Et je vais me hâter de lui donner ma fille,
Pour confondre l’orgueil de toute ma famille.

DAMIS

A recevoir sa main on pense l’obliger ?

ORGON

Oui, traître, et dès ce soir, pour vous faire enrager.
Ah ! je vous brave tous, et vous ferai connoître
Qu’il faut qu’on m’obéisse, et que je suis le maître.
Allons, qu’on se rétracte, et qu’à l’instant, fripon,
On se jette à ses pieds pour demander pardon.

DAMIS

Qui ? moi ! de ce coquin, qui, par ses impostures...

ORGON

Ah ! tu résistes, gueux, et lui dis des injures !
Un bâton ! un bâton !
(A Tartuffe.)
Ne me retenez pas.
(A son fils.)
Sus, que de ma maison on sorte de ce pas,
Et que d’y revenir on n’ait jamais l’audace !

DAMIS

Oui, je sortirai ; mais...

ORGON

Vite, quittons la place !
Je te prive, pendard, de ma succession,
Et te donne, de plus, ma malédiction !

SCÈNE VII. — ORGON, TARTUFFE


ORGON

Offenser de la sorte une sainte personne !

TARTUFFE

O ciel ! pardonne-lui comme je lui pardonne.
(A Orgon.)
Si vous pouviez savoir avec quel déplaisir
Je vois qu’envers mon frère on tâche à me noircir !...

ORGON

Hélas !

TARTUFFE

Le seul penser de cette ingratitude
Fait souffrir à mon âme un supplice si rude...
L’horreur que j’en conçois... J’ai le cœur si serré,
Que je ne puis parler, et crois que j’en mourrai.

ORGON, courant tout en larmes à la porte par où il a chassé son fils.

Coquin ! je me repens que ma main t’ait fait grâce,
Et ne t’ait pas d’abord assommé sur la place !
(A Tartuffe.)
Remettez-vous, mon frère, et ne vous fâchez pas.

TARTUFFE

Rompons, rompons le cours de ces fâcheux débats.
Je regarde céans quels grands troubles j’apporte,
Et crois qu’il est besoin, mon frère, que j’en sorte.

ORGON

Comment ! vous moquez-vous ?

TARTUFFE

On m’y hait, et je voi
Qu’on cherche à vous donner des soupçons de ma foi.

ORGON

Qu’importe ? Voyez-vous que mon cœur les écoute ?

TARTUFFE

On ne manquera pas de poursuivre, sans doute ;
Et ces mêmes rapports qu’ici vous rejetez,
Peut-être, une autre fois, seront-ils écoutés.

ORGON

Non, mon frère, jamais.

TARTUFFE

Ah ! mon frère, une femme
Aisément d’un mari peut bien surprendre l’âme.

ORGON

Non, non.

TARTUFFE

Laissez-moi vite, en m’éloignant d’ici,
Leur ôter tout sujet de m’attaquer ainsi.

ORGON

Non, vous demeurerez ; il y va de ma vie.

TARTUFFE

Eh bien, il faudra donc que je me mortifie.
Pourtant, si vous vouliez...

ORGON

Ah !

TARTUFFE

Soit : n’en parlons plus.
Mais je sais comme il faut en user là-dessus.
L’honneur est délicat, et l’amitié m’engage
A prévenir les bruits et les sujets d’ombrage.
Je fuirai votre épouse, et vous ne me verrez...

ORGON

Non, en dépit de tous, vous la fréquenterez.
Faire enrager le monde est ma plus grande joie ;
Et je veux qu’à toute heure avec elle on vous voie.
Ce n’est pas tout encor : pour les mieux braver tous,
Je ne veux point avoir d’autre héritier que vous ;
Et je vais de ce pas, en fort bonne manière,
Vous faire de mon bien donation entière.
Un bon et franc ami, que pour gendre je prends,
M’est bien plus cher que fils, que femme, et que parents.
N’accepterez-vous pas ce que je vous propose ?

TARTUFFE

La volonté du ciel soit faite en toute chose !

ORGON

Le pauvre homme ! Allons vite en dresser un écrit,
Et que puisse l’envie en crever de dépit !

ACTE QUATRIÈME

SCÈNE I. — CLÉANTE, TARTUFFE


CLÉANTE

Oui, tout le monde en parle, et, vous m’en pouvez croire,
L’éclat que fait ce bruit n’est point à votre gloire ;
Et je vous ai trouvé, monsieur, fort à propos
Pour vous en dire net ma pensée, en deux mots.
Je n’examine point à fond ce qu’on expose ;
Je passe là-dessus, et prends au pis la chose.
Supposons que Damis n’en ait pas bien usé,
Et que ce soit à tort qu’on vous ait accusé :
N’est-il pas d’un chrétien de pardonner l’offense,
Et d’éteindre en son cœur tout désir de vengeance ?
Et devez-vous souffrir, pour votre démêlé,
Que du logis d’un père un fils soit exilé ?
Je vous le dis encore, et parle avec franchise,
Il n’est petit ni grand qui ne s’en scandalise ;
Et, si vous m’en croyez, vous pacifierez tout,
Et ne pousserez point les affaires à bout.
Sacrifiez à Dieu toute votre colère,
Et remettez le fils en grâce avec le père.

TARTUFFE

Hélas ! je le voudrois, quant à moi, de bon cœur ;
Je ne garde pour lui, monsieur, aucune aigreur ;
Je lui pardonne tout ; de rien je ne le blâme,
Et voudrois le servir du meilleur de mon âme :
Mais l’intérêt du ciel n’y sauroit consentir ;
Et, s’il rentre céans, c’est à moi d’en sortir.
Après son action, qui n’eut jamais d’égale,
Le commerce entre nous porterait du scandale :
Dieu sait ce que d’abord tout le monde en croiroit :
A pure politique on me l’imputeroit,
Et l’on diroit partout que, me sentant coupable,
Je feins, pour qui m’accuse, un zèle charitable ;
Que mon cœur l’appréhende, et veut le ménager,
Pour le pouvoir, sous main, au silence engager.

CLÉANTE

Vous nous payez ici d’excuses colorées ;
Et toutes vos raisons, monsieur sont trop tirées !
Des intérêts du ciel pourquoi vous chargez-vous ?
Pour punir le coupable a-t-il besoin de nous ?
Laissez-lui, laissez-lui le soin de ses vengeances :
Ne songez qu’au pardon qu’il prescrit des offenses,
Et ne regardez point aux jugements humains,
Quand vous suivez du ciel des ordres souverains.
Quoi ! le foible intérêt de ce qu’on pourra croire
D’une bonne action empêchera la gloire ?
Non, non ; faisons toujours ce que le ciel prescrit,
Et d’aucun autre soin ne nous brouillons l’esprit.

TARTUFFE

Je vous ai déjà dit que mon cœur lui pardonne ;
Et c’est faire, monsieur, ce que le ciel ordonne :
Mais, après le scandale et l’affront d’aujourd’hui,
Le ciel n’ordonne pas que je vive avec lui.

CLÉANTE

Et vous ordonne-t-il, monsieur, d’ouvrir l’oreille
A ce qu’un pur caprice à son père conseille ?
Et d’accepter le don qui vous est fait d’un bien
Où le droit vous oblige à ne prétendre rien ?

TARTUFFE

Ceux qui me connoîtront n’auront pas la pensée
Que ce soit un effet d’une âme intéressée.
Tous les biens de ce monde ont pour moi peu d’appas ;
De leur éclat trompeur je ne m’éblouis pas :
Et, si je me résous à recevoir du père
Cette donation qu’il a voulu me faire,
Ce n’est, à dire vrai, que parce que je crains
Que tout ce bien ne tombe en de méchantes mains ;
Qu’il ne trouve des gens qui, l’ayant en partage,
En fassent dans le monde un criminel usage,
Et ne s’en servent pas, ainsi que j’ai dessein,
Pour la gloire du ciel et le bien du prochain.

CLÉANTE

Eh ! monsieur, n’ayez point ces délicates craintes,
Qui d’un juste héritier peuvent causer les plaintes.
Souffrez, sans vous vouloir embarrasser de rien,
Qu’il soit, à ses périls, possesseur de son bien ;
Et songez qu’il vaut mieux encor qu’il en mésuse
Que si de l’en frustrer il faut qu’on vous accuse.
J’admire seulement que, sans confusion,
Vous en ayez souffert la proposition.
Car enfin le vrai zèle a-t-il quelque maxime
Qui montre à dépouiller l’héritier légitime ?
Et, s’il faut que le ciel dans votre cœur ait mis
Un invincible obstacle à vivre avec Damis,
Ne vaudroit-il pas mieux qu’en personne discrète
Vous fissiez de céans une honnête retraite,
Que de souffrir ainsi, contre toute raison,
Qu’on en chasse pour vous le fils de la maison ?
Croyez-moi, c’est donner de votre prudhommie,
Monsieur...

TARTUFFE

Il est, monsieur, trois heures et demie :
Certain devoir pieux me demande là-haut,
Et vous m’excuserez de vous quitter sitôt.

CLÉANTE, seul.

Ah !

SCÈNE I I . ELMIRE, MARIANE, CLÉANTE, DORINE


DORINE, à Cléante.

De grâce, avec nous employez-vous pour elle,
Monsieur : son âme souffre une douleur mortelle ;
Et l’accord que son père a conclu pour ce soir
La fait, à tous moments, entrer en désespoir.
Il va venir. Joignons nos efforts, je vous prie,
Et tâchons d’ébranler, de force ou d’industrie,
Ce malheureux dessein qui nous a tous troublés.

SCÈNE III. — ORGON, ELMIRE, MARIANE, CLÉANTE, DORINE


ORGON

Ah ! je me réjouis de vous voir assemblés.
(A Mariane.)
Je porte en ce contrat de quoi vous faire rire,
Et vous savez déjà ce que cela veut dire.

MARIANE, aux genoux d’Orgon.

Mon père, au nom du ciel, qui connoît ma douleur,
Et par tout ce qui peut émouvoir votre cœur,
Relâchez-vous un peu des droits de la naissance,
Et dispensez mes vœux de cette obéissance.
Ne me réduisez point, par cette dure loi,
Jusqu’à me plaindre au ciel de ce que je vous doi ;
Et cette vie, hélas ! que vous m’avez donnée,
Ne me la rendez pas, mon père, infortunée.
Si, contre un doux espoir que j’avois pu former,
Vous me défendez d’être à ce que j’ose aimer,
Au moins, par vos bontés qu’à vos genoux j’implore,
Sauvez-moi du tourment d’être à ce que j’abhorre ;
Et ne me portez point à quelque désespoir,
En vous servant sur moi de tout votre pouvoir.

ORGON, se sentant attendrir.

Allons, ferme, mon cœur ! point de foiblesse humaine !

MARIANE

Vos tendresses pour lui ne me font point de peine ;
Faites-les éclater, donnez-lui votre bien,
Et, si ce n’est assez, joignez-y tout le mien :
J’y consens de bon cœur, et je vous l’abandonne ;
Mais, au moins, n’allez pas jusques à ma personne ;
Et souffrez qu’un couvent, dans les austérités,
Use les tristes jours que le ciel m’a comptés.

ORGON

Ah ! voilà justement de mes religieuses,
Lorsqu’un père combat leurs flammes amoureuses.
Debout. Plus votre cœur répugne à l’accepter,
Plus ce sera pour vous matière à mériter.
Mortifiez vos sens avec ce mariage,
Et ne me rompez pas la tête davantage.

DORINE

Mais quoi !...

ORGON

Taisez-vous, vous ! Parlez à votre écot.
Je vous défends, tout net, d’oser dire un seul mot.

CLÉANTE

Si par quelque conseil vous souffrez qu’on réponde...

ORGON

Mon frère, vos conseils sont les meilleurs du monde,
Ils sont bien raisonnés, et j’en fais un grand cas ;
Mais vous trouverez bon que je n’en use pas.

ELMIRE, à son mari.

A voir ce que je vois, je ne sais plus que dire ;
Et votre aveuglement fait que je vous admire.
C’est être bien coiffé, bien prévenu de lui,
Que de nous démentir sur le fait d’aujourd’hui !

ORGON

Je suis votre valet, et crois les apparences.
Pour mon fripon de fils je sais vos complaisances ;
Et vous avez eu peur de le désavouer
Du trait qu’à ce pauvre homme il a voulu jouer.
Vous étiez trop tranquille, enfin, pour être crue ;
Et vous auriez paru d’autre manière émue.

ELMIRE

Est-ce qu’au simple aveu d’un amoureux transport
Il faut que notre honneur se gendarme si fort ?
Et ne peut-on répondre à tout ce qui le touche,
Que le feu dans les yeux et l’injure à la bouche ?
Pour moi, de tels propos je me ris simplement ;
Et l’éclat, là-dessus, ne me plaît nullement.
J’aime qu’avec douceur nous nous montrions sages,
Et ne suis point du tout pour ces prudes sauvages
Dont l’honneur est armé de griffes et de dents,
Et veut au moindre mot dévisager les gens.
Me préserve le ciel d’une telle sagesse !
Je veux une vertu qui ne soit point diablesse,
Et crois que d’un refus la discrète froideur
N’en est pas moins puissante à rebuter un cœur.

ORGON

Enfin je sais l’affaire, et ne prends point le change.

ELMIRE

J’admire, encore un coup, cette foiblesse étrange ;
Mais que me répondroit votre incrédulité,
Si je vous faisois voir qu’on vous dit vérité ?

ORGON

Voir ?

ELMIRE

Oui.

ORGON

Chansons !

ELMIRE

Mais quoi ! si je trouvois manière
De vous le faire voir avec pleine lumière ?...

ORGON

Contes en l’air !

ELMIRE

Quel homme ! Au moins, répondez-moi.
Je ne vous parle pas de nous ajouter foi ;
Mais supposons ici que, d’un lieu qu’on peut prendre,
On vous fît clairement tout voir et tout entendre :
Que diriez-vous alors de votre homme de bien ?

ORGON

En ce cas, je dirois que... Je ne dirois rien,
Car cela ne se peut.

ELMIRE

L’erreur trop longtemps dure,
Et c’est trop condamner ma bouche d’imposture.
Il faut que, par plaisir, et sans aller plus loin,
De tout ce qu’on vous dit je vous fasse témoin.

ORGON

Soit. Je vous prends au mot. Nous verrons votre adresse,
Et comment vous pourrez remplir cette promesse.

ELMIRE, à Dorine.

Faites-le moi venir.

DORINE, à Elmire.

Son esprit est rusé,
Et peut-être à surprendre il sera malaisé.

ELMIRE, à Dorine.

Non ; on est aisément dupé par ce qu’on aime,
Et l’amour-propre engage à se tromper soi-même.
Faites-le moi descendre.
(A Cléante et à Mariane.)
Et vous, retirez-vous.

SCÈNE IV. — ELMIRE, ORGON


ELMIRE

Approchons cette table, et vous mettez dessous.

ORGON

Comment !

ELMIRE

Vous bien cacher est un point nécessaire.

ORGON

Pourquoi sous cette table ?

ELMIRE

Ah ! mon Dieu ! laissez faire ;
J’ai mon dessein en tête, et vous en jugerez.
Mettez-vous là, vous dis-je ; et, quand vous y serez,
Gardez qu’on ne vous voie et qu’on ne vous entende.

LE TARTURE
(Acte IV, Scène VII)
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ORGON

Je confesse qu’ici ma complaisance est grande :
Mais de votre entreprise il vous faut voir sortir.

ELMIRE

Vous n’aurez, que je crois, rien à me repartir.
(A son mari, qui est sous la table.)
Au moins, je vais toucher une étrange matière :
Ne vous scandalisez en aucune manière.
Quoi que je puisse dire, il doit m’être permis ;
Et c’est pour vous convaincre, ainsi que j’ai promis.
Je vais par des douceurs, puisque j’y suis réduite,
Faire poser le masque à cette âme hypocrite,
Flatter de son amour les désirs effrontés,
Et donner un champ libre à ses témérités.
Comme c’est pour vous seul, et pour mieux le confondre,
Que mon âme à ses vœux va feindre de répondre,
J’aurai lieu de cesser dès que vous vous rendrez,
Et les choses n’iront que jusqu’où vous voudrez.
C’est à vous d’arrêter son ardeur insensée,
Quand vous croirez l’affaire assez avant poussée ;
D’épargner votre femme, et de ne m’exposer
Qu’à ce qu’il vous faudra pour vous désabuser.
Ce sont vos intérêts, vous en serez le maître ;
Et... L’on vient. Tenez-vous, et gardez de paroître.

SCÈNE V. — TARTUFFE, ELMIRE, ORGON, sous la table.


TARTUFFE

On m’a dit qu’en ce lieu vous me vouliez parler.

ELMIRE

Oui. L’on a des secrets à vous y révéler.
Mais tirez cette porte avant qu’on vous les dise ;
Et regardez partout, de crainte de surprise.
(Tartuffe va fermer la porte, et revient.)
Une affaire pareille à celle de tantôt
N’est pas assurément ici ce qu’il nous faut :
Jamais il ne s’est vu de surprise de même.
Damis m’a fait pour vous une frayeur extrême ;
Et vous avez bien vu que j’ai fait mes efforts
Pour rompre son dessein et calmer ses transports.
Mon trouble, il est bien vrai, m’a si fort possédée,
Que de le démentir je n’ai point eu l’idée :
Mais par là, grâce au ciel, tout a bien mieux été,
Et les choses en sont en plus de sûreté.
L’estime où l’on vous tient a dissipé l’orage,
Et mon mari de vous ne peut prendre d’ombrage.
Pour mieux braver l’éclat des mauvais jugements,
Il veut que nous soyons ensemble à tous moments.
Et c’est par où je puis, sans peur d’être blâmée,
Me trouver ici seule avec vous enfermée,
Et ce qui m’autorise à vous ouvrir un cœur
Un peu trop prompt peut-être à souffrir votre ardeur.

TARTUFFE

Ce langage à comprendre est assez difficile,
Madame ; et vous parliez tantôt d’un autre style.

ELMIRE

Ah ! si d’un tel refus vous êtes en courroux,
Que le cœur d’une femme est mal connu de vous !
Et que vous savez peu ce qu’il veut faire entendre
Lorsque si foiblement on le voit se défendre !
Toujours notre pudeur combat, dans ces moments,
Ce qu’on peut nous donner de tendres sentiments.
Quelque raison qu’on trouve à l’amour qui nous dompte,
On trouve à l’avouer toujours un peu de honte.
On s’en défend d’abord : mais de l’air qu’on s’y prend,
On fait connoître assez que notre cœur se rend ;
Qu’à nos vœux, par honneur, notre bouche s’oppose,
Et que de tels refus promettent toute chose.
C’est vous faire, sans doute, un assez libre aveu,
Et sur notre pudeur me ménager bien peu.
Mais, puisque la parole enfin est en lâchée,
A retenir Damis me serois-je attachée,
Aurois-je, je vous prie, avec tant de douceur
Écouté tout au long l’offre de votre cœur,
Aurois-je pris la chose ainsi qu’on m’a vu faire,
Si l’offre de ce cœur n’eût eu de quoi me plaire ?
Et, lorsque j’ai voulu moi-même vous forcer
A refuser l’hymen qu’on venoit d’annoncer,
Qu’est-ce que cette instance a dû vous faire entendre,
Que l’intérêt qu’en vous on s’avise de prendre,
Et l’ennui qu’on auroit que ce nœud qu’on résout
Vînt partager du moins un cœur que l’on veut tout ?

TARTUFFE

C’est sans doute, madame, une douceur extrême
Que d’entendre ces mots d’une bouche qu’on aime ;
Leur miel dans tous mes sens fait couler à longs traits
Une suavité qu’on ne goûta jamais.
Le bonheur de vous plaire est ma suprême étude,
Et mon cœur, de vos vœux, fait sa béatitude ;
Mais ce cœur vous demande ici la liberté
D’oser douter un peu de sa félicité.
Je puis croire ces mots un artifice honnête
Pour m’obliger à rompre un hymen qui s’apprête ;
Et, s’il faut librement m’expliquer avec vous,
Je ne me fierai point à des propos si doux,
Qu’un peu de vos faveurs, après quoi je soupire,
Ne vienne m’assurer tout ce qu’ils m’ont pu dire,
Et planter dans mon âme une constante foi
Des charmantes bontés que vous avez pour moi.

ELMIRE, après avoir toussé pour avertir son mari.

Quoi ! vous voulez aller avec cette vitesse,
Et d’un cœur tout d’abord épuiser la tendresse ?
On se tue à vous faire un aveu des plus doux,
Cependant ce n’est pas encore assez pour vous ;
Et l’on ne peut aller jusqu’à vous satisfaire,
Qu’aux dernières faveurs on ne pousse l’affaire ?

TARTUFFE

Moins on mérite un bien, moins on l’ose espérer.
Nos vœux sur des discours ont peine à s’assurer.
On soupçonne aisément un sort tout plein de gloire,
Et l’on veut en jouir avant que de le croire.
Pour moi, qui crois si peu mériter vos bontés,
Je doute du bonheur de mes témérités ;
Et je ne croirai rien, que vous n’ayez, madame,
Par des réalités su convaincre ma flamme.

ELMIRE

Mon Dieu ! que votre amour en vrai tyran agit !
Et qu’en un trouble étrange il me jette l’esprit !
Que sur les cœurs il prend un furieux empire,
Et qu’avec violence il veut ce qu’il désire !
Quoi ! de votre poursuite on ne peut se parer,
Et vous ne donnez pas le temps de respirer ?
Sied-il bien de tenir une rigueur si grande ?
De vouloir sans quartier les choses qu’on demande,
Et d’abuser ainsi, par vos efforts pressants,
Du foible que pour vous vous voyez qu’ont les gens ?

TARTUFFE

Mais, si d’un œil bénin vous voyez mes hommages,
Pourquoi m’en refuser d’assurés témoignages ?

ELMIRE

Mais comment consentir à ce que vous voulez
Sans offenser le ciel, dont toujours vous parlez ?

TARTUFFE

Si ce n’est que le ciel qu’à mes vœux on oppose,
Lever un tel obstacle est à moi peu de chose ;
Et cela ne doit point retenir votre cœur.

ELMIRE

Mais des arrêts du ciel on nous fait tant de peur !

TARTUFFE

Je puis vous dissiper ces craintes ridicules,
Madame, et je sais l’art de lever les scrupules.
Le ciel défend, de vrai, certains contentements ;
Mais on trouve avec lui des accommodements.
Selon divers besoins, il est une science
D’étendre les liens de notre conscience,
Et de rectifier le mal de l’action
Avec la pureté de notre intention.
De ces secrets, madame, on saura vous instruire ;
Vous n’avez seulement qu’à vous laisser conduire.
Contentez mon désir, et n’ayez point d’effroi ;
Je vous réponds de tout et prends le mal sur moi.
(Elmire tousse plus fort.)
Vous toussez fort, madame.

ELMIRE

Oui, je suis au supplice.

TARTUFFE

Vous plaît-il un morceau de ce jus de réglisse ?

ELMIRE

C’est un rhume obstiné, sans doute ; et je vois bien
Que tous les jus du monde ici ne feront rien.

TARTUFFE

Cela, certe, est fâcheux.

ELMIRE

Oui, plus qu’on ne peut dire.

TARTUFFE

Enfin votre scrupule est facile à détruire.
Vous êtes assurée ici d’un plein secret,
Et le mal n’est jamais que dans l’éclat qu’on fait.

Le scandale du monde est ce qui fait l’offense,
Et ce n’est pas pécher que pécher en silence.

ELMIRE, après avoir encore toussé et frappé sur la table.

Enfin je vois qu’il faut se résoudre à céder ;
Qu’il faut que je consente à vous tout accorder ;
Et qu’à moins de cela je ne dois point prétendre
Qu’on puisse être content et qu’on veuille se rendre.
Sans doute il est fâcheux d’en venir jusque-là,
Et c’est bien malgré moi que je franchis cela ;
Mais, puisque l’on s’obstine à m’y vouloir réduire,
Puisqu’on ne veut point croire à tout ce qu’on peut dire,
Et qu’on veut des témoins qui soient plus convaincants,
Il faut bien s’y résoudre, et contenter les gens.
Si ce consentement porte en soi quelque offense,
Tant pis pour qui me force à cette violence ;
La faute assurément n’en doit point être à moi.

TARTUFFE

Oui, madame, on s’en charge ; et la chose de soi...

ELMIRE

Ouvrez un peu la porte, et voyez je vous prie,
Si mon mari n’est point dans cette galerie.

TARTUFFE

Qu’est-il besoin pour lui du soin que vous prenez ?
C’est un homme, entre nous, à mener par le nez.
De tous nos entretiens il est pour faire gloire,
Et je l’ai mis au point de voir tout sans rien croire.

ELMIRE

Il n’importe ; sortez, je vous prie, un moment ;
Et partout là dehors voyez exactement.

SCÈNE VI. — ORGON, ELMIRE


ORGON, sortant de dessous la table.

Voilà, je vous l’avoue, un abominable homme !
Je n’en puis revenir, et tout ceci m’assomme.

ELMIRE

Quoi ! vous sortez sitôt ? Vous vous moquez des gens.
Rentrez sous le tapis, il n’est pas encor temps ;
Attendez jusqu’au bout, pour voir les choses sûres,
Et ne vous fiez point aux simples conjectures.

ORGON

Non, rien de plus méchant n’est sorti de l’enfer ! ELMIRE

Mon Dieu ! l’on ne doit point croire trop de léger :
Laissez-vous bien convaincre avant que de vous rendre,
Et ne vous hâtez pas, de peur de vous méprendre.
(Elmire fait mettre Orgon derrière elle.)

SCÈNE VII. — TARTUFFE, ELMIRE, ORGON


TARTUFFE, sans voir Orgon.

Tout conspire, madame, à mon contentement.
J’ai visité de l’œil tout cet appartement.
Personne ne s’y trouve ; et mon âme ravie...
(Dans le temps que Tartuffe s’avance, les bras ouverts,
pour embrasser Elmire, elle se retire, et Tartuffe aperçoit Orgon.)

ORGON, arrêtant Tartuffe.

Tout doux ! vous suivez trop votre amoureuse envie,
Et vous ne devez pas vous tant passionner.
Ah ! ah ! l’homme de bien, vous m’en voulez donner !
Comme aux tentations s’abandonne votre âme !
Vous épousiez ma fille, et convoitiez ma femme !
J’ai douté fort longtemps que ce fût tout de bon,
Et je croyois toujours qu’on changerait de ton ;
Mais c’est assez avant pousser le témoignage :
Je m’y tiens, et n’en veux, pour moi, pas davantage.

ELMIRE, à Tartuffe.

C’est contre mon humeur que j’ai fait tout ceci ;
Mais on m’a mise au point de vous traiter ainsi.

TARTUFFE, à Orgon.

Quoi ! vous croyez...

ORGON

Allons, point de bruit, je vous prie.
Dénichons de céans, et sans cérémonie.

TARTUFFE

Mon dessein...

ORGON

Ces discours ne sont plus de saison.
Il faut, tout sur-le-champ, sortir de la maison.

TARTUFFE

C’est à vous d’en sortir, vous qui parlez en maître !
La maison m’appartient, je le ferai connoître,
Et vous montrerai bien qu’en vain on a recours,
Pour me chercher querelle, à ces lâches détours ;
Qu’on n’est pas où l’on pense en me faisant injure ;
Que j’ai de quoi confondre et punir l’imposture,
Venger le ciel qu’on blesse, et faire repentir
Ceux qui parlent ici de me faire sortir !

SCÈNE VIII. — ELMIRE, ORGON


ELMIRE

Quel est donc ce langage ? et qu’est-ce qu’il veut dire ?

ORGON

Ma foi, je suis confus, et n’ai pas lieu de rire.

ELMIRE

Comment ?

ORGON

Je vois ma faute aux choses qu’il me dit ;
Et la donation m’embarrasse l’esprit.

ELMIRE

La donation...

ORGON

Oui. C’est une affaire faite.
Mais j’ai quelque autre chose encor qui m’inquiète.

ELMIRE

Et quoi ?

ORGON

Vous saurez tout. Mais voyons au plus tôt
Si certaine cassette est encore là-haut.

ACTE CINQUIÈME

SCÈNE I. — ORGON, CLÉANTE


CLÉANTE

Où voulez-vous courir ?

ORGON

Las ! que sais-je ?

CLÉANTE

Il me semble
Que l’on doit commencer par consulter ensemble
Les choses qu’on peut faire en cet événement.

ORGON

Cette cassette-là me trouble entièrement.
Plus que le reste encore elle me désespère.

CLÉANTE

Cette cassette est donc un important mystère ?

ORGON

C’est un dépôt qu’Argas, cet ami que je plains,
Lui-même en grand secret m’a mis entre les mains.
Pour cela dans sa fuite il me voulut élire ;
Et ce sont des papiers, à ce qu’il m’a pu dire,
Où sa vie et ses biens se trouvent attachés.

CLÉANTE

Pourquoi donc les avoir en d’autres mains lâchés ?

ORGON

Ce fut par un motif de cas de conscience.
J’allai droit à mon traître en faire confidence ;
Et son raisonnement me vint persuader
De lui donner plutôt la cassette à garder,
Afin que pour nier, en cas de quelque enquête,
J’eusse d’un faux-fuyant la faveur toute prête,
Par où ma conscience eût pleine sûreté
A faire des serments contre la vérité.

CLÉANTE

Vous voilà mal, au moins, si j’en crois l’apparence :
Et la donation et cette confidence
Sont, à vous en parler selon mon sentiment,
Des démarches par vous faites légèrement.
On peut vous mener loin avec de pareils gages ;
Et cet homme sur vous ayant ces avantages,
Le pousser est encor grande imprudence à vous ;
Et vous deviez chercher quelque biais plus doux.

ORGON

Quoi ! sous un beau semblant de ferveur si touchante
Cacher un cœur si double, une âme si méchante !
Et moi, qui l’ai reçu gueusant et n’ayant rien...
C’en est fait, je renonce à tous les gens de bien ;
J’en aurai désormais une horreur effroyable,
Et m’en vais devenir pour eux pire qu’un diable.

CLÉANTE

Eh bien, ne voilà pas de vos emportements !
Vous ne gardez en rien les doux tempéraments.
Dans la droite raison jamais n’entre la vôtre ;
Et toujours d’un excès vous vous jetez dans l’autre.
Vous voyez votre erreur, et vous avez connu
Que par un zèle feint vous étiez prévenu ;
Mais pour vous corriger quelle raison demande
Que vous alliez passer dans une erreur plus grande,
Et qu’avecque le cœur d’un perfide vaurien
Vous confondiez les cœurs de tous les gens de bien ?
Quoi ! parce qu’un fripon vous dupe avec audace,
Sous le pompeux éclat d’une austère grimace,
Vous voulez que partout on soit fait comme lui,
Et qu’aucun vrai dévot ne se trouve aujourd’hui ?
Laissez aux libertins ces sottes conséquences :
Démêlez la vertu d’avec ses apparences,
Ne hasardez jamais votre estime trop tôt,
Et soyez pour cela dans le milieu qu’il faut.
Gardez-vous, s’il se peut, d’honorer l’imposture ;
Mais au vrai zèle aussi n’allez pas faire injure,
Et, s’il vous faut tomber dans une extrémité,
Péchez plutôt encor de cet autre côté.

SCÈNE II. — ORGON, CLÉANTE, DAMIS


DAMIS

Quoi, mon père, est-il vrai qu’un coquin vous menace ?
Qu’il n’est point de bienfait qu’en son âme il n’efface,
Et que son lâche orgueil, trop digne de courroux,
Se fait de vos bontés des armes contre vous ?

ORGON

Oui, mon fils ; et j’en sens des douleurs non pareilles.

DAMIS

Laissez-moi, je lui veux couper les deux oreilles.
Contre son insolence on ne doit point gauchir :
C’est à moi tout d’un coup de vous en affranchir ;
Et, pour sortir d’affaire, il faut que je l’assomme.

CLÉANTE

Voilà tout justement parler en vrai jeune homme.
Modérez, s’il vous plaît, ces transports éclatants.
Nous vivons sous un règne et sommes dans un temps
Où par la violence on fait mal ses affaires.

SCÈNE III. — MADAME PERNELLE, ORGON, ELMIRE, CLÉANTE, MARIANE, DAMIS, DORINE


MADAME PERNELLE

Qu’est-ce ? j’apprends ici de terribles mystères !

ORGON

Ce sont des nouveautés dont mes yeux sont témoins,
Et vous voyez le prix dont sont payés mes soins.
Je recueille avec zèle un homme en sa misère,
Je le loge, et le tiens comme mon propre frère.
De bienfaits chaque jour il est par moi chargé ;
Je lui donne ma fille, et tout le bien que j’ai :
Et, dans le même temps, le perfide, l’infâme,
Tente le noir dessein de suborner ma femme ;
Et, non content encor de ces lâches essais,
Il m’ose menacer de mes propres bienfaits,
Et veut, à ma ruine, user des avantages
Dont le viennent d’armer mes bontés trop peu sages,
Me chasser de mes biens où je l’ai transféré,
Et me réduire au point d’où je l’ai retiré.

DORINE

Le pauvre homme !

MADAME PERNELLE

Mon fils, je ne puis du tout croire
Qu’il ait voulu commettre une action si noire.

ORGON

Comment ?

MADAME PERNELLE

Les gens de bien sont enviés toujours.

ORGON

Que voulez-vous donc dire avec votre discours,
Ma mère ?

MADAME PERNELLE

Que chez vous on vit d’étrange sorte,
Et qu’on ne sait que trop la haine qu’on lui porte.

ORGON

Qu’a cette haine à faire avec ce qu’on vous dit ?

MADAME PERNELLE

Je vous l’ai dit cent fois quand vous étiez petit :
La vertu dans le monde est toujours poursuivie ;
Les envieux mourront, mais non jamais l’envie.

ORGON

Mais que fait ce discours aux choses d’aujourd’hui ?

MADAME PERNELLE

On vous aura forgé cent sots contes de lui.

ORGON

Je vous ai dit déjà que j’ai vu tout moi-même.

MADAME PERNELLE

Des esprits médisants la malice est extrême.

ORGON

Vous me feriez damner, ma mère ! Je vous di
Que j’ai vu de mes yeux un crime si hardi.

MADAME PERNELLE

Les langues ont toujours du venin à répandre,
Et rien n’est ici-bas qui s’en puisse défendre.

ORGON

C’est tenir un propos de sens bien dépourvu.
Je l’ai vu, dis-je, vu, de mes propres yeux vu,
Ce qu’on appelle vu. Faut-il vous le rebattre
Aux oreilles cent fois et crier comme quatre ?

MADAME PERNELLE

Mon Dieu ! le plus souvent l’apparence déçoit :
Il ne faut pas toujours juger sur ce qu’on voit.

ORGON

J’enrage !

MADAME PERNELLE

Aux faux soupçons la nature est sujette,
Et c’est souvent à mal que le bien s’interprète.

ORGON

Je dois interpréter à charitable soin
Le désir d’embrasser ma femme !

MADAME PERNELLE

Il est besoin,
Pour accuser les gens, d’avoir de justes causes ;
Et vous deviez attendre à vous voir sûr des choses.

ORGON

Eh ! diantre ! le moyen de m’en assurer mieux ?
Je devois donc, ma mère, attendre qu’à mes yeux
Il eût... Vous me feriez dire quelque sottise.

MADAME PERNELLE

Enfin d’un trop pur zèle on voit son âme éprise ;
Et je ne puis du tout me mettre dans l’esprit
Qu’il ait voulu tenter les choses que l’on dit.

ORGON

Allez, je ne sais pas, si vous n’étiez ma mère,
Ce que je vous dirois, tant je suis en colère !

DORINE, à Orgon.

Juste retour, monsieur, des choses d’ici-bas :
Vous ne vouliez point croire, et l’on ne vous croit pas.

CLÉANTE

Nous perdons des moments en bagatelles pures,
Qu’il faudroit employer à prendre des mesures.
Aux menaces du fourbe on doit ne dormir point.

DAMIS

Quoi ! son effronterie iroit jusqu’à ce point ?

ELMIRE

Pour moi, je ne crois pas cette instance possible,
Et son ingratitude est ici trop visible.

CLÉANTE, à Orgon.

Ne vous y fiez pas ; il aura des ressorts
Pour donner contre vous raison à ses efforts.
Et sur moins que cela le poids d’une cabale
Embarrasse les gens dans un fâcheux dédale.
Je vous le dis encore : armé de ce qu’il a,
Vous ne deviez jamais le pousser jusque-là.

ORGON

Il est vrai ; mais qu’y faire ? A l’orgueil de ce traître,
De mes ressentiments je n’ai pas été maître.

CLÉANTE

Je voudrois de bon cœur qu’on pût entre nous deux
De quelque ombre de paix raccommoder les nœuds.

ELMIRE

Si j’avois su qu’en main il a de telles armes,
Je n’aurois pas donné matière à tant d’alarmes ;
Et mes...

ORGON, à Dorine, voyant entrer monsieur Loyal.

Que veut cet homme ? Allez tôt le savoir.
Je suis bien en état que l’on me vienne voir !

SCÈNE IV. — ORGON, MADAME PERNELLE, ELMIRE, MARIANE, CLÉANTE, DAMIS, DORINE, MONSIEUR LOYAL.


Bonjour, ma chère sœur ; faites, je vous supplie,
Que je parle à monsieur.

DORINE

Il est en compagnie ;
Et je doute qu’il puisse à présent voir quelqu’un.

MONSIEUR LOYAL

Je ne suis pas pour être en ces lieux importun.
Mon abord n’aura rien, je crois, qui lui déplaise ;
Et je viens pour un fait dont il sera bien aise.

DORINE

Votre nom ?

MONSIEUR LOYAL

Dites-lui seulement que je vien
De la part de monsieur Tartuffe, pour son bien.

DORINE, à Orgon.

C’est un homme qui vient, avec douce manière,
De la part de monsieur Tartuffe, pour affaire
Dont vous serez, dit-il, bien aise.

CLÉANTE, à Orgon.

Il vous faut voir
Ce que c’est que cet homme et ce qu’il peut vouloir.

ORGON, à Cléante.

Pour nous raccommoder il vient ici peut-être :
Quels sentiments aurai-je à lui faire paroître ?

CLÉANTE

Votre ressentiment ne doit point éclater ;
Et, s’il parle d’accord, il le faut écouter.

MONSIEUR LOYAL, à Orgon.

Salut, monsieur ! Le ciel perde qui vous veut nuire,
Et vous soit favorable autant que je désire !

ORGON, bas, à Cléante.

Ce doux début s’accorde avec mon jugement
Et présage déjà quelque accommodement.

MONSIEUR LOYAL

Toute votre maison m’a toujours été chère,
Et j’étois serviteur de monsieur votre père.

ORGON

Monsieur, j’ai grande honte et demande pardon
D’être sans vous connoître ou savoir votre nom.

MONSIEUR LOYAL

Je m’appelle Loyal, natif de Normandie,
Et suis huissier à verge, en dépit de l’envie.
J’ai, depuis quarante ans, grâce au ciel, le bonheur
D’en exercer la charge avec beaucoup d’honneur,
Et je vous viens, monsieur, avec votre licence,
Signifier l’exploit de certaine ordonnance...

ORGON

Quoi ! vous êtes ici...

MONSIEUR LOYAL

Monsieur, sans passion,
Ce n’est rien seulement qu’une sommation ;
Un ordre de vider d’ici, vous et les vôtres,
Mettre vos meubles hors, et faire place à d’autres,
Sans délai ni remise, ainsi que besoin est.

ORGON

Moi ! sortir de céans ?

MONSIEUR LOYAL

Oui, monsieur, s’il vous plaît.
La maison à présent, comme savez de reste,
Au bon monsieur Tartuffe appartient sans conteste.
De vos biens désormais il est maître et seigneur,
En vertu d’un contrat duquel je suis porteur.
Il est une bonne forme, et l’on n’y peut rien dire.

DAMIS, à M. Loyal.

Certes, cette impudence est grande, et je l’admire !

MONSIEUR LOYAL, à Damis.

Monsieur, je ne dois point avoir affaire à vous ;
(Montrant Orgon.)
C’est à monsieur : il est et raisonnable et doux,
Et d’un homme de bien il sait trop bien l’office,
Pour se vouloir du tout opposer à justice.

ORGON

Mais...

MONSIEUR LOYAL

Oui, monsieur, je sais que pour un million
Vous ne voudriez pas faire rébellion,
Et que vous souffrirez en honnête personne
Que j’exécute ici les ordres qu’on me donne.

DAMIS

Vous pourriez bien ici sur votre noir jupon,
Monsieur l’huissier à verge, attirer le bâton.

MONSIEUR LOYAL, à Orgon.

Faites que votre fils se taise ou se retire,
Monsieur. J’aurois regret d’être obligé d’écrire,
Et de vous voir couché dans mon procès-verbal.

DORINE, à part.

Ce monsieur Loyal porte un air bien déloyal.

MONSIEUR LOYAL

Pour tous les gens de bien j’ai de grandes tendresses,
Et ne me suis voulu, monsieur, charger des pièces
Que pour vous obliger et vous faire plaisir ;
Que pour ôter par là le moyen d’en choisir
Qui, n’ayant pas pour vous le zèle qui me pousse,
Auroient pu procéder d’une façon moins douce.

ORGON

Et que peut-on de pis que d’ordonner aux gens
De sortir de chez eux ?

MONSIEUR LOYAL

On vous donne du temps ;
Et jusques à demain je ferai surséance
A l’exécution, monsieur, de l’ordonnance.
Je viendrai seulement passer ici la nuit
Avec dix de mes gens, sans scandale et sans bruit.
Pour la forme il faudra, s’il vous plaît, qu’on m’apporte
Avant que se coucher, les clefs de votre porte.
J’aurai soin de ne pas troubler votre repos,
Et de ne rien souffrir qui ne soit à propos.
Mais demain, du matin, il vous faut être habile
A vider de céans jusqu’au moindre ustensile ;
Mes gens vous aideront, et je les ai pris forts
Pour vous faire service à tout mettre dehors.
On n’en peut pas user mieux que je fais, je pense ;
Et, comme je vous traite avec grande indulgence,
Je vous conjure aussi, monsieur, d’en user bien,
Et qu’au dû de ma charge on ne me trouble en rien.

ORGON, à part.

Du meilleur de mon cœur je donnerais, sur l’heure,
Les cent plus beaux louis de ce qui me demeure,
Et pouvoir, à plaisir, sur ce mufle asséner
Le plus grand coup de poing qui se puisse donner.

CLÉANTE, bas, à Orgon.

Laissez, ne gâtons rien.

DAMIS

A cette audace étrange
J’ai peine à me tenir, et la main me démange.

DORINE

Avec un si bon dos, ma foi, monsieur Loyal,
Quelques coups de bâton ne vous siéroient pas mal.

MONSIEUR LOYAL

On pourroit bien punir ces paroles infâmes,
Ma mie ; et l’on décrète aussi contre les femmes.

CLÉANTE, à monsieur Loyal.

Finissons tout cela, monsieur ; c’en est assez.
Donnez tôt ce papier, de grâce, et nous laissez.

MONSIEUR LOYAL

Jusqu’au revoir. Le ciel vous tienne tous en joie !

ORGON

Puisse-t-il te confondre, et celui qui t’envoie !

SCÈNE V. — ORGON, MADAME PERNELLE, ELMIRE. CLÉANTE, MARIANE, DAMIS, DORINE


ORGON

Eh bien, vous le voyez, ma mère, si j’ai droit ;
Et vous pouvez juger du reste par l’exploit.
Ses trahisons enfin vous sont-elles connues ?

MADAME PERNELLE

Je suis tout ébaubie, et je tombe des nues !

DORINE, à Orgon.

Vous vous plaignez à tort, à tort vous le blâmez,
Et ses pieux desseins par là sont confirmés.
Dans l’amour du prochain sa vertu se consomme :
Il sait que très souvent les biens corrompent l’homme,
Et, par charité pure, il veut vous enlever
Tout ce qui vous peut faire obstacle à vous sauver.

ORGON

Taisez-vous. C’est le mot qu’il vous faut toujours dire.

CLÉANTE, à Orgon.

Allons voir quel conseil on doit vous faire élire.

ELMIRE

Allez faire éclater l’audace de l’ingrat.
Ce procédé détruit la vertu du contrat ;
Et sa déloyauté va paroître trop noire,
Pour souffrir qu’il en ait le succès qu’on veut croire.

SCÈNE VI. — VALÈRE, ORGON, MADAME PERNELLE, ELMIRE, CLÉANTE, MARIANE, DAMIS, DORINE


VALÈRE

Avec regret, monsieur, je viens vous affliger ;
Mais je m’y vois contraint par le pressant danger.
Un ami, qui m’est joint d’une amitié fort tendre,
Et qui sait l’intérêt qu’en vous j’ai lieu de prendre,
A violé pour moi, par un pas délicat,
Le secret que l’on doit aux affaires d’État,
Et me vient d’envoyer un avis dont la suite
Vous réduit au parti d’une soudaine fuite.
Le fourbe qui longtemps a pu vous imposer
Depuis une heure au prince a su vous accuser,
Et remettre en ses mains, dans les traits qu’il vous jette,
D’un criminel d’État l’importante cassette,
Dont, au mépris, dit-il, du devoir d’un sujet,
Vous avez conservé le coupable secret.
J’ignore le détail du crime qu’on vous donne ;
Mais un ordre est donné contre votre personne ;
Et lui-même est chargé, pour mieux l’exécuter,
D’accompagner celui qui vous doit arrêter.

CLÉANTE

Voilà ses droits armés ; et c’est par où le traître
De vos biens qu’il prétend cherche à se rendre maître.

ORGON

L’homme est, je l’avoue, un méchant animal !

VALÈRE

Le moindre amusement vous peut être fatal.
J’ai, pour vous emmener, mon carrosse à la porte,
Avec mille louis qu’ici je vous apporte.
Ne perdons point de temps ; le trait est foudroyant ;
Et ce sont de ces coups que l’on pare en fuyant.
A vous mettre en lieu sûr je m’offre pour conduite,
Et veux accompagner jusqu’au bout votre fuite.

ORGON

Las ! que ne dois-je point à vos soins obligeants !
Pour vous en rendre grâce, il faut un autre temps ;
Et je demande au ciel de m’être assez propice
Pour reconnoître un jour ce généreux service.
Adieu : prenez le soin, vous autres.

CLÉANTE

Allez tôt :
Nous songerons, mon frère, à faire ce qu’il faut.

SCÈNE VII. — TARTUFFE, UN EXEMPT, MADAME PERNELLE, ORGON, ELMIRE, CLÉANTE, MARIANE, VALÈRE, DAMIS, DORINE


TARTUFFE, arrêtant Orgon.

Tout beau, monsieur, tout beau, ne courez point si vite :
Vous n’irez pas fort loin pour trouver votre gîte ;
Et, de la part du prince, on vous fait prisonnier.

ORGON

Traître ! tu me gardois ce trait pour le dernier :
C’est le coup, scélérat, par où tu m’expédies ;
Et voilà couronner toutes tes perfidies !

TARTUFFE

Vos injures n’ont rien à me pouvoir aigrir ;
Et je suis, pour le ciel, appris à tout souffrir.

CLÉANTE

La modération est grande, je l’avoue.

DAMIS

Comme du ciel l’infâme impudemment se joue !

TARTUFFE

Tous vos emportements ne sauroient m’émouvoir ;
Et je ne songe à rien qu’à faire mon devoir.

MARIANE

Vous avez de ceci grande gloire à prétendre ;
Et cet emploi pour vous est fort honnête à prendre.

TARTUFFE

Un emploi ne sauroit être que glorieux
Quand il part du pouvoir qui m’envoie en ces lieux.

ORGON

Mais t’es-tu souvenu que ma main charitable,
Ingrat, t’a retiré d’un état misérable ?

TARTUFFE

Oui, je sais quels secours j’en ai pu recevoir ;
Mais l’intérêt du prince est mon premier devoir.
De ce devoir sacré la juste violence
Étouffe dans mon cœur toute reconnoissance ;
Et je sacrifierois à de si puissants nœuds
Ami, femme, parents, et moi-même avec eux.

ELMIRE

L’imposteur !

DORINE

Comme il sait, de traîtresse manière,
Se faire un beau manteau de tout ce qu’on révère !

CLÉANTE

Mais, s’il est si parfait que vous le déclarez,
Ce zèle qui vous pousse et dont vous vous parez,
D’où vient que pour paraître il s’avise d’attendre
Qu’à poursuivre sa femme il ait su vous surprendre,
Et que vous ne songez à l’aller dénoncer
Que lorsque son honneur l’oblige à vous chasser ?
Je ne vous parle point, pour devoir en distraire,
Du don de tout son bien qu’il venoit de vous faire ;
Mais, le voulant traiter en coupable aujourd’hui,
Pourquoi consentiez-vous à rien prendre de lui ?

TARTUFFE, à l’exempt.

Délivrez-moi, monsieur, de la criaillerie ;
Et daignez accomplir votre ordre, je vous prie.

L’EXEMPT

Oui, c’est trop demeurer, sans doute, à l’accomplir,
Votre bouche à propos m’invite à le remplir :
Et, pour l’exécuter, suivez-moi tout à l’heure
Dans la prison qu’on doit vous donner pour demeure.

TARTUFFE

Qui ? moi, monsieur ?

L’EXEMPT

Oui, vous.

TARTUFFE

Pourquoi donc la prison ?

L’EXEMPT

Ce n’est pas vous à qui j’en veux rendre raison.
(A Orgon.)
Remettez-vous, monsieur, d’une alarme si chaude.
Nous vivons sous un prince ennemi de la fraude,
Un prince dont les yeux se font jour dans les cœurs,
Et que ne peut tromper tout l’art des imposteurs.
D’un fin discernement sa grande âme pourvue
Sur les choses toujours jette une droite vue ;
Chez elle jamais rien ne surprend trop d’accès,
Et sa ferme raison ne tombe en nul excès.
Il donne aux gens de bien une gloire immortelle ;
Mais sans aveuglement il fait briller ce zèle,
Et l’amour pour les vrais ne ferme point son cœur
A tout ce que les faux doivent donner d’horreur.
Celui-ci n’étoit pas pour le pouvoir surprendre,
Et de pièges plus fins on le voit se défendre.
D’abord il a percé, par ses vives clartés,
Des replis de son cœur toutes les lâchetés.
Venant vous accuser, il s’est trahi lui-même,
Et, par un juste trait de l’équité suprême,
S’est découvert au prince un fourbe renommé,
Dont sous un autre nom il étoit informé ;
Et c’est un long détail d’actions toutes noires
Dont on pourroit former des volumes d’histoires.
Ce monarque, en un mot, a vers vous détesté
Sa lâche ingratitude et sa déloyauté ;
A ses autres horreurs il a joint cette suite,
Et ne m’a jusqu’ici soumis à sa conduite
Que pour voir l’impudence aller jusques au bout.
Et vous faire, par lui, faire raison de tout.
Oui, de tous vos papiers dont il se dit le maître,
Il veut qu’entre vos mains je dépouille le traître.
D’un souverain pouvoir, il brise les liens
Du contrat qui lui fait un don de tous vos biens,
Et vous pardonne enfin cette offense secrète
Où vous a d’un ami fait tomber la retraite :
Et c’est le prix qu’il donne au zèle qu’autrefois
On vous vit témoigner en appuyant ses droits,
Pour montrer que son cœur sait, quand moins on y pense,
D’une bonne action verser la récompense ;
Que jamais le mérite avec lui ne perd rien ;
Et que, mieux que du mal, il se souvient du bien.

DORINE

Que le ciel soit loué !

MADAME PERNELLE

Maintenant je respire.

ELMIRE

Favorable succès !

MARIANE

Qui l’auroit osé dire ?

ORGON, à Tartuffe, que l’exempt emmène.

Eh bien, te voilà, traître !...

SCÈNE VIII. — MADAME PERNELLE, ORGON, ELMIRE, MARIANE, CLÉANTE, VALÈRE, DAMIS, DORINE


CLÉANTE

Ah ! mon frère, arrêtez,
Et ne descendez point à des indignités.
A son mauvais destin laissez un misérable,
Et ne vous joignez point au remords qui l’accable.
Souhaitez bien plutôt que son cœur, en ce jour,
Au sein de la vertu fasse un heureux retour ;
Qu’il corrige sa vie en détestant son vice,
Et puisse du grand prince adoucir la justice ;
Tandis qu’à sa bonté, vous irez, à genoux,
Rendre ce que demande un traitement si doux.

ORGON

Oui, c’est bien dit. Allons à ses pieds avec joie
Nous louer des bontés que son cœur nous déploie ;
Puis, acquittés un peu de ce premier devoir,
Aux justes soins d’un autre il nous faudra pourvoir,
Et par un doux hymen couronner en Valère
La flamme d’un amant généreux et sincère.

L’AVARE

COMÉDIE EN CINQ ACTES

1669


PERSONNAGES


HARPAGON, père de Cléante et d’Élise, et amoureux de Mariane.

CLÉANTE, fils d’Harpagon, amant de Mariane.

ÉLISE, fille d’Harpagon, amante de Valère.

VALÈRE, fils d’Anselme et amant d’Élise.

MARIANE, amante de Cléante et aimée d’Harpagon.

ANSELME, père de Valère et de Mariane.

FROSINE, femme d’intrigue.

MAITRE SIMON, courtier.

MAITRE JACQUES, cuisinier et cocher d’Harpagon.

LA FLÈCHE, valet de Cléante.

DAME CLAUDE, servante d’Harpagon.

BRINDAVOINE, laquais d’Harpagon.

LA MERLUCHE, laquais d’Harpagon.

UN COMMISSAIRE et son CLERC.


La scène est à Paris, dans la maison d’Harpagon.

ACTE PREMIER

SCÈNE I. — VALÈRE, ÉLISE


VALÈRE


Eh quoi ! charmante Élise, vous devenez mélancolique, après les obligeantes assurances que vous avez eu la bonté de me donner de votre foi ! Je vous vois soupirer, hélas ! au milieu de ma joie ! Est-ce du regret, dites-moi, de m’avoir fait heureux ? et vous repentez-vous de cet engagement où mes feux ont pu vous contraindre ?


ÉLISE


Non, Valère, je ne puis pas me repentir de tout ce que je fais pour vous. Je m’y sens entraîner par une trop douce puissance, et je n’ai pas même la force de souhaiter que les choses ne fussent pas. Mais, à vous dire vrai, le succès me donne de l’inquiétude ; et je crains fort de vous aimer un peu plus que je ne devrois.


VALÈRE


Eh ! que pouvez-vous craindre, Élise, dans les bontés que vous avez pour moi ?


ÉLISE


Hélas ! cent choses à la fois : l’emportement d’un père, les reproches d’une famille, les censures du monde ; mais, plus que tout, Valère, le changement de votre cœur, et cette froideur criminelle dont ceux de votre sexe payent le plus souvent les témoignages trop ardents d’une innocente amour.


VALÈRE


Ah ! ne me faites pas ce tort, de juger de moi par les autres ! Soupçonnez-moi de tout, Élise, plutôt que de manquer à ce que je vous dois. Je vous aime trop pour cela, et mon amour pour vous durera autant que ma vie.


ÉLISE

Ah ! Valère, chacun tient les mêmes discours ! Tous les hommes sont semblables par les paroles ; et ce n’est que les actions qui les découvrent différents.


VALÈRE


Puisque les seules actions font connoître ce que nous sommes, attendez donc, au moins, à juger de mon cœur par elles, et ne me cherchez point des crimes dans les injustes craintes d’une fâcheuse prévoyance. Ne m’assassinez point, je vous prie, par les sensibles coups d’un soupçon outrageux, et donnez-moi le temps de vous convaincre, par mille et mille preuves, de l’honnêteté de mes feux.


ÉLISE


Hélas ! qu’avec facilité on se laisse persuader par les personnes que l’on aime ! Oui, Valère, je tiens votre cœur incapable de m’abuser. Je crois que vous m’aimez d’un véritable amour, et que vous me serez fidèle : je n’en veux point du tout douter, et je retranche mon chagrin aux appréhensions du blâme qu’on pourra me donner.


VALÈRE


Mais pourquoi cette inquiétude ?


ELISE


Je n’aurois rien à craindre si tout le monde vous voyoit des yeux dont je vous vois ; et je trouve en votre personne de quoi avoir raison aux choses que je fais pour vous. Mon cœur, pour sa défense, a tout votre mérite, appuyé du secours d’une reconnoissance où le ciel m’engage envers vous. Je me représente, à toute heure, ce péril étonnant qui commença de nous offrir aux regards l’un de l’autre ; cette générosité surprenante qui vous fît risquer votre vie, pour dérober la mienne à la fureur des ondes ; ces soins pleins de tendresse que vous me fîtes éclater après m’avoir tirée de l’eau, et les hommages assidus de cet amour ardent, que ni le temps ni les difficultés n’ont rebuté, et qui, vous faisant négliger et parents et patrie, arrête vos pas en ces lieux, y tient en ma faveur votre fortune déguisée, et vous a réduit, pour me voir, à vous revêtir de l’emploi de domestique de mon père. Tout cela fait chez moi, sans doute, un merveilleux effet ; et c’en est assez à mes yeux pour me justifier l’engagement où j’ai pu consentir ; mais ce n’est pas assez peut-être pour le justifier aux autres, et je ne suis pas sûre qu’on entre dans mes sentiments.


VALÈRE


De tout ce que vous avez dit, ce n’est que par mon seul amour que je prétends, auprès de vous, mériter quelque chose ; et, quant aux scrupules que vous avez, votre père lui-même ne prend que trop de soin de vous justifier à tout le monde ; et l’excès de son avarice et la manière austère dont il vit avec ses enfants pourroient autoriser des choses plus étranges. Pardonnez-moi, charmante Élise, si j’en parle ainsi devant vous. Vous savez que, sur ce chapitre, on n’en peut pas dire de bien. Mais enfin, si je puis, comme je l’espère, retrouver mes parents, nous n’aurons pas beaucoup de peine à nous les rendre favorables. J’en attends des nouvelles avec impatience, et j’en irai chercher moi-même, si elles tardent à venir.


ÉLISE


Ah ! Valère, ne bougez d’ici, je vous prie, et songez seulement à vous bien mettre dans l’esprit de mon père.


VALÈRE


Vous voyez comme je m’y prends, et les adroites complaisances qu’il m’a fallu mettre en usage pour m’introduire à son service ; sous quel masque de sympathie et de rapports de sentiments je me déguise pour lui plaire, et quel personnage je joue tous les jours avec lui, afin d’acquérir sa tendresse. J’y fais des progrès admirables ; et j’éprouve que, pour gagner les hommes, il n’est point de meilleure voie que de se parer, à leurs yeux, de leurs inclinations, que de donner dans leurs maximes, encenser leurs défauts, et applaudir à ce qu’ils font. On n’a que faire d’avoir peur de trop charger la complaisance, et la manière dont on les joue a beau être visible, les plus fins toujours sont de grandes dupes du côté de la flatterie ; et il n’y a rien de si impertinent et de si ridicule qu’on ne fasse avaler, lorsqu’on l’assaisonne en louanges. La sincérité souffre un peu au métier que je fais ; mais, quand on a besoin des hommes, il faut bien s’ajuster à eux ; et, puisqu’on ne sauroit les gagner que par là, ce n’est pas la faute de ceux qui flattent, mais de ceux qui veulent être flattés.


ÉLISE


Mais que ne tâchez-vous aussi à gagner l’appui de mon frère, en cas que la servante s’avisât de révéler notre secret ?


VALÈRE


On ne peut pas ménager l’un et l’autre ; et l’esprit du père et celui du fils sont des choses si opposées, qu’il est difficile d’accommoder ces deux confidences ensemble. Mais vous, de votre part, agissez auprès de votre frère, et servez-vous de l’amitié qui est entre vous deux pour le jeter dans nos intérêts.Il vient. Je me retire. Prenez ce temps pour lui parler, et ne lui découvrez de notre affaire que ce que vous jugerez à propos.


ÉLISE


Je ne sais si j’aurai la force de lui faire cette confidence.


SCÈNE II. — CLÉANTE, ÉLISE


CLÉANTE


Je suis bien aise de vous trouver seule, ma sœur ; je brûlois de vous parler, pour m’ouvrir à vous d’un secret.


ÉLISE


Me voilà prête à vous ouïr, mon frère. Qu’avez-vous à me dire ?


CLÉANTE


Bien des choses, ma sœur, enveloppées dans un mot : J’aime.


ÉLISE


Vous aimez ?


CLÉANTE


Oui, j’aime. Mais, avant que d’aller plus loin, je sais que je dépends d’un père, et que le nom de fils me soumet à ses volontés ; que nous ne devons point engager notre foi sans le consentement de ceux dont nous tenons le jour ; que le ciel les a faits les maîtres de nos vœux, et qu’il nous est enjoint de n’en disposer que par leur conduite ; que, n’étant prévenus d’aucune folle ardeur, ils sont en état de se tromper bien moins que nous, et de voir beaucoup mieux ce qui nous est propre ; qu’il en faut plutôt croire les lumières de leur prudence que l’aveuglement de notre passion ; et que l’emportement de la jeunesse nous entraîne le plus souvent dans des précipices fâcheux. Je vous dis tout cela, ma sœur, afin que vous ne vous donniez pas la peine de me le dire ; car, enfin, mon amour ne veut rien écouter, et je vous prie de ne me point faire de remontrances.


ÉLISE


Vous êtes-vous engagé, mon frère, avec celle que vous aimez ?


CLÉANTE


Non : mais j’y suis résolu, et je vous conjure encore une fois de ne me point apporter de raisons pour m’en dissuader.


ÉLISE


Suis-je, mon frère, une si étrange personne ?


CLÉANTE


Non, ma sœur ; mais vous n’aimez pas ; vous ignorez la douce violence qu’un tendre amour fait sur nos cœurs ; et j’appréhende votre sagesse.


ÉLISE


Hélas ! mon frère, ne parlons point de ma sagesse ; il n’est personne qui n’en manque, du moins une fois en sa vie ; et, si je vous ouvre mon cœur, peut-être serai-je à vos yeux bien moins sage que vous.


CLÉANTE


Ah ! plût au ciel que votre âme, comme la mienne...


ÉLISE


Finissons auparavant votre affaire, et me dites qui est celle que vous aimez.


CLÉANTE


Une jeune personne qui loge depuis peu en ces quartiers, et qui semble être faite pour donner de l’amour à tous ceux qui la voient. La nature, ma sœur, n’a rien formé de plus aimable, et je me sentis transporté dès le moment que je la vis. Elle se nomme Mariane, et vit sous la conduite d’une bonne femme de mère qui est presque toujours malade, et pour qui cette aimable fille a des sentiments d’amitié qui ne sont pas imaginables. Elle la sert, la plaint et la console avec une tendresse qui vous toucherait l’âme. Elle se prend d’un air le plus charmant du monde aux choses qu’elle fait ; et l’on voit briller mille grâces en toutes ses actions, une douceur pleine d’attraits, une bonté tout engageante, une honnêteté adorable, une... Ah ! ma sœur, je voudrois que vous l’eussiez vue.


ÉLISE


J’en vois beaucoup, mon frère, dans les choses que vous me dites ; et, pour comprendre ce qu’elle est, il suffit que vous l’aimez.


CLÉANTE


J’ai découvert sous main qu’elles ne sont pas fort accommodées, et que leur discrète conduite a de la peine à étendre à tous leurs besoins le bien qu’elles peuvent avoir. Figurez-vous, ma sœur, quelle joie ce peut être que de relever la fortune d’une personne que l’on aime ; que de donner adroitement quelques petits secours aux modestes nécessités d’une vertueuse famille ; et concevez quel déplaisir ce m’est de voir que, par l’avarice d’un père, je sois dans l’impuissance de goûter cette joie et de faire éclater à cette belle aucun témoignage de mon amour.


ÉLISE


Oui, je conçois assez, mon frère, quel doit être votre chagrin.


CLÉANTE


Ah ! ma sœur, il est plus grand qu’on ne peut croire. Car, enfin, peut-on rien voir de plus cruel que cette rigoureuse épargne qu’on exerce sur nous, que cette sécheresse étrange où l’on nous fait languir. Eh ! que nous servira d’avoir du bien, s’il ne nous vient que dans le temps que nous ne serons plus dans le bel âge d’en jouir, et si, pour m’entretenir même, il faut que maintenant je m’engage de tous côtés ; si je suis réduit avec vous à chercher tous les jours le secours des marchands, pour avoir moyen de porter des habits raison-nables ? Enfin, j’ai voulu vous parler pour m’aider à sonder mon père sur les sentiments où je suis ; et, si je l’y trouvois contraire, j’ai résolu d’aller en d’autres lieux, avec cette aimable personne jouir de la fortune que le ciel voudra nous offrir. Je fais chercher partout, pour ce dessein, de l’argent à emprunter ; et, si vos affaires, ma sœur, sont semblables aux miennes, et qu’il faille que notre père s’oppose à nos désirs, nous le quitterons là tous deux, et nous affranchirons de cette tyrannie où nous tient depuis si longtemps son avarice insupportable.


ÉLISE


Il est bien vrai que tous les jours il nous donne de plus en plus sujet de regretter la mort de notre mère, et que...


CLÉANTE


J’entends sa voix ; éloignons-nous un peu pour achever notre confidence ; et nous joindrons après nos forces pour venir attaquer la dureté de son humeur.


SCÈNE III. — HARPAGON, LA FLÈCHE


HARPAGON


Hors d’ici tout à l’heure, et qu’on ne réplique pas ! Allons, que l’on détale de chez moi, maître juré filou, vrai gibier de potence !


LA FLÈCHE, à part.


Je n’ai jamais rien vu de si méchant que ce maudit vieillard ; et je pense, sauf correction, qu’il a le diable au corps.


HARPAGON


Tu murmures entre tes dents ?


LA FLÈCHE


Pourquoi me chassez-vous ?


HARPAGON


C’est bien à toi, pendard, à me demander des raisons ? Sors vite, que je ne t’assomme !


LA FLÈCHE


Qu’est-ce que je vous ai fait ?


HARPAGON


Tu m’as fait que je veux que tu sortes.


LA FLÈCHE


Mon maître, votre fils, m’a donné ordre de l’attendre.


HARPAGON


Va-t’en l’attendre dans la rue, et ne sois point dans ma maison, planté tout droit comme un piquet, à observer ce qui se passe, et faire ton profit de tout. Je ne veux point avoir sans cesse devant moi un espion de mes affaires, un traître dont les yeux maudits assiègent toutes mes actions, dévorent ce que je possède, et furètent de tous côtés pour voir s’il n’y a rien à voler.


LA FLÈCHE


Comment diantre voulez-vous qu’on fasse pour vous voler ? Êtes-vous un homme volable, quand vous renfermez toutes choses, et faites sentinelle jour et nuit ?


HARPAGON


Je veux renfermer ce que bon me semble, et faire sentinelle comme il me plaît. Ne voilà pas de mes mouchards, qui prennent garde à ce qu’on fait ? (Bas, à part.) Je tremble qu’il n’ait soupçonné quelque chose de mon argent. (Haut.) Ne serois-tu point un homme à faire courir le bruit que j’ai chez moi de l’argent caché ?


LA FLÈCHE


Vous avez de l’argent caché ?


HARPAGON


Non, coquin, je ne dis pas cela. (Bas.) J’enrage !(Haut.) Je demande si, malicieusement, tu n’irois point faire courir le bruit que j’en ai.


LA FLÈCHE


Eh ! que nous importe que vous en ayez, ou que vous n’en ayez pas, si c’est pour nous la même chose ?


HARPAGON, levant la main pour donner un soufflet à la Flèche.


Tu fais le raisonneur ! Je te baillerai de ce raisonnement-ci par les oreilles ! Sors d’ici, encore une fois.


LA FLÈCHE


Eh bien, je sors.


HARPAGON


Attends : ne m’emportes-tu rien ?


LA FLÈCHE


Que vous emporterois-je ?


HARPAGON


Viens, viens çà, que je voie. Montre-moi tes mains.


LA FLÈCHE


Les voilà.


HARPAGON


Les autres.


LA FLÈCHE


Les autres ?


HARPAGON


Oui.


LA FLÈCHE


Les voilà.


HARPAGON, montrant les hauts-de-chausses de la Flèche.

N’as-tu rien mis ici dedans ?


LA FLÈCHE


Voyez vous-même.


HARPAGON, tâtant le bas des chausses de la Flèche.


Ces grands hauts-de-chausses sont propres à devenir les recéleurs des choses qu’on dérobe ; et je voudrois qu’on en eût fait pendre quelqu’un.


LA FLÈCHE, à part.


Ah ! qu’un homme comme cela mériteroit bien ce qu’il craint et que j’aurois de joie à le voler !


HARPAGON


Heu ?


LA FLÈCHE


Quoi ?


HARPAGON


Qu’est-ce que tu parles de voler ?


LA FLÈCHE


Je vous dis que vous fouilliez bien partout, pour voir si je vous ai volé.


HARPAGON


C’est ce que je veux faire. (Harpagon fouille dans les poches de la Flèche.)


LA FLÈCHE, à part.


La peste soit de l’avarice et des avaricieux !


HARPAGON


Comment ? que dis-tu ?


LA FLÈCHE


Ce que je dis ?


HARPAGON


Oui, qu’est-ce que tu dis d’avarice et d’avaricieux ?


LA FLÈCHE


Je dis que la peste soit de l’avarice et des avaricieux.


HARPAGON


De qui veux-tu parler ?


LA FLÈCHE



Des avaricieux.


HARPAGON


Et qui sont-ils, ces avaricieux ?


LA FLÈCHE


Des vilains et des ladres.


HARPAGON


Mais qui est-ce que tu entends par là ?


LA FLÈCHE


De quoi vous mettez-vous en peine ?


HARPAGON


Je me mets en peine de ce qu’il faut.


LA FLÈCHE


Est-ce que vous croyez que je veux parler de vous ?


HARPAGON


Je crois ce que je crois ; mais je veux que tu me dises à qui tu parles quand tu dis cela.


LA FLÈCHE


Je parle... je parle à mon bonnet.


HARPAGON


Et moi je pourrois bien parler à ta barrette.


LA FLÈCHE


M’empêcherez-vous de maudire les avaricieux ?


HARPAGON


Non ; mais je t’empêcherai de jaser et d’être insolent. Tais-toi !


LA FLÈCHE


Je ne nomme personne.



HARPAGON


Je te rosserai si tu parles.



LA FLÈCHE


Qui se sent morveux, qu’il se mouche.



HARPAGON

Te tairas-tu ?


LA FLÈCHE

Oui, malgré moi.


HARPAGON


Ah ! ah !


LA FLÈCHE, montrant à Harpagon une poche de son justaucorps.


Tenez, voilà encore une poche : êtes-vous satisfait ?


HARPAGON


Allons, rends-le-moi sans te fouiller.


LA FLÈCHE


Quoi ?


HARPAGON

Ce que tu m’as pris.


LA FLÈCHE


Je ne vous ai rien pris du tout.


HARPAGON

Assurément ?


LA FLÈCHE


Assurément.


HARPAGON

Adieu. Va-t’en à tous les diables !


LA FLÈCHE, à part.


Me voilà fort bien congédié.


HARPAGON


Je te le mets sur ta conscience, au moins.


SCÈNE IV. — HARPAGON, seul.


Voilà un pendard de valet qui m’incommode fort : et je ne me plais point à voir ce chien de boiteux-là. Certes, ce n’est pas une petite peine que de garder chez soi une grande somme d’argent ; et bien heureux qui a tout son fait bien placé, et ne conserve seulement que ce qu’il faut pour sa dépense ! On n’est pas peu embarrassé à inventer, dans toute une maison, une cache fidèle ; car, pour moi, les coffres-forts me sont suspects, et je ne veux jamais m’y fier. Je les tiens justement une franche amorce à voleurs : et c’est toujours la première chose que l’on va attaquer.



SCÈNE V. — HARPAGON, ÉLISE et CLÉANTE, parlant ensemble, et restant dant le fond du théâtre.



HARPAGON, se croyant seul.


Cependant je ne sais si j’aurai bien fait d’avoir enterré dans mon jardin dix mille écus qu’on me rendit hier. Dix mille écus en or chez soi est une somme assez... (A part, apercevant Elise el Cléante.) O ciel ! je me serai trahi moi-même ! la chaleur m’aura emporté, et je crois que j’ai parlé haut en raisonnant tout seul. (A Cléante et à Élise.) Qu’est-ce ?


CLÉANTE


Rien, mon père.


HARPAGON


Y a-t-il longtemps que vous êtes là ?


ÉLISE


Nous ne venons que d’arriver.


HARPAGON


Vous avez entendu...


CLÉANTE


Quoi, mon père ?


HARPAGON


Là...


ÉLISE


Quoi ?


HARPAGON


Ce que je viens de dire ?


CLÉANTE


Non.


HARPAGON


Si fait, si fait.


ÉLISE


Pardonnez-moi.


HARPAGON


Je vois bien que vous avez ouï quelques mots. C’est que je m’entretenois en moi-même de la peine qu’il y a aujourd’hui à trouver de l’argent, et je disois qu’il est bien heureux qui peut avoir dix mille écus chez soi.


CLÉANTE


Nous feignions à vous aborder, de peur de vous interrompre.


HARPAGON


Je suis bien aise de vous dire cela, afin que vous n’alliez pas prendre les choses de travers, et vous imaginer que je dise que c’est moi qui ai dix mille écus.


CLÉANTE


Nous n’entrons point dans vos affaires.


HARPAGON


Plût à Dieu que je les eusse, dix mille écus !


CLÉANTE


Je ne crois pas...


HARPAGON


Ce seroit une bonne affaire pour moi.


ÉLISE


Ce sont des choses...


HARPAGON

J’en aurois bon besoin.


CLÉANTE


Je pense que...


HARPAGON


Cela m’accommoderoit fort.


ÉLISE

Vous êtes...


HARPAGON


Et je ne me plaindrois pas, comme je fais, que le temps est misérable.


CLÉANTE


Mon Dieu ! mon père, vous n’avez pas lieu de vous plaindre, et l’on sait que vous avez assez de bien.


HARPAGON


Comment, j’ai assez de bien ! Ceux qui le disent en ont menti. Il n’y a rien de plus faux ; et ce sont des coquins qui font courir tous ces bruits-là.


ÉLISE


Ne vous mettez point en colère.


HARPAGON


Cela est étrange, que mes propres enfants me trahissent, et deviennent mes ennemis !


CLÉANTE


Est-ce être votre ennemi que de dire que vous avez du bien ?


HARPAGON


Oui. De pareils discours, et les dépenses que vous faites, seront cause qu’un de ces jours on viendra chez moi me cou-perla gorge, dans la pensée que je suis tout cousu de pistoles.


CLÉANTE


Quelle grande dépense est-ce que je fais ?


HARPAGON


Quelle ? Est-il rien de plus scandaleux que ce somptueux équipage que vous promenez par la ville ? Je querellois hier votre sœur ; mais c’est encore pis. Voilà qui crie vengeance au ciel ; et, à vous prendre depuis les pieds jusqu’à la tête, il y auroit là de quoi faire une bonne constitution. Je vous l’ai dit vingt fois, mon fils, toutes vos manières me déplaisent fort ; vous donnez furieusement dans le marquis ; et, pour aller ainsi vêtu, il faut bien que vous me dérobiez.


CLÉANTE

Eh ! comment vous dérober ?


HARPAGON


Que sais-je, moi ? Où pouvez-vous donc prendre de quoi entretenir l’état que vous portez ?


CLÉANTE


Moi, mon père ? c’est ce que je joue ; et, comme je suis fort heureux, je mets sur moi tout l’argent, que je gagne.


HARPAGON


C’est fort mal fait. Si vous êtes heureux au jeu, vous en devriez profiter, et mettre à honnête intérêt l’argent que vous gagnez, afin de le trouver un jour. Je voudrais bien savoir, sans parler du reste, à quoi servent tous ces rubans dont vous voilà lardé depuis les pieds jusqu’à la tête, et si une demi-douzaine d’aiguillettes ne suffit pas pour attacher un haut-de-chausses. Il est bien nécessaire d’employer de l’argent à des perruques, lorsque l’on peut porter des cheveux de son cru qui ne coûtent rien ! Je vais gager qu’en perruques et rubans il y a du moins vingt pistoles ; et vingt pistoles rapportent par année dix-huit livres six sous huit deniers, à ne les placer qu’au denier douze.


CLÉANTE


Vous avez raison.


HARPAGON


Laissons cela, et parlons d’autre affaire. (Apercevant Cléante et Élise qui se font des signes.) Eh ! (Bas, à part.) Je crois qu’ils se font signe l’un à l’autre de me voler ma bourse. (Haut.) Que veulent dire ces gestes-là ?


ÉLISE


Nous marchandons, mon frère et moi, à qui parlera le premier ; et nous avons tous deux quelque chose à vous dire.


HARPAGON


Et moi, j’ai quelque chose aussi à vous dire à tous deux.


CLÉANTE


C’est de mariage, mon père, que nous désirons vous parler.


HARPAGON


Et c’est de mariage aussi que je veux vous entretenir.


ÉLISE


Ah ! mon père !


HARPAGON


Pourquoi ce cri ? Est-ce le mot, ma fille, ou la chose qui vous fait peur ?


CLÉANTE


Le mariage peut nous faire peur à tous deux, de la façon que vous pouvez l’entendre ; et nous craignons que nos sentiments ne soient pas d’accord avec votre choix.


HARPAGON


Un peu de patience ; ne vous alarmez point. Je sais ce qu’il faut à tous deux, et vous n’aurez, ni l’un ni l’autre, aucun lieu de vous plaindre de tout ce que je prétends faire ; et, pour commencer par un bout (à Cléante), avez-vous vu, dites-moi, une jeune personne appelée Mariane, qui ne loge pas loin d’ici ?


CLÉANTE


Oui, mon père.


HARPAGON, à Élise.


Et vous ?


ÉLISE


J’en ai ouï parler.


HARPAGON


Comment, mon fils, trouvez-vous cette fille ?


CLÉANTE


Une fort charmante personne.


HARPAGON


Sa physionomie ?


CLÉANTE


Tout honnête et pleine d’esprit.


HARPAGON


Son air et sa manière ?


CLÉANTE


Admirables, sans doute.


HARPAGON


Ne croyez-vous pas qu’une fille comme cela mériteroit assez que l’on songeât à elle ?


CLÉANTE


Oui, mon père.


HARPAGON


Que ce seroit un parti souhaitable !


CLÉANTE


Très souhaitable.


HARPAGON


Qu’elle a toute la mine de faire un bon ménage ?



CLÉANTE


Sans doute.


HARPAGON


Et qu’un mari auroit satisfaction avec elle ?


CLÉANTE


Assurément.


HARPAGON


Il y a une petite difficulté : c’est que j’ai peur qu’il n’y ait pas avec elle tout le bien qu’on pourroit prétendre.


CLÉANTE


Ah ! mon père, le bien n’est pas considérable, lorsqu’il est question d’épouser une honnête personne.


HARPAGON


Pardonnez-moi, pardonnez-moi. Mais ce qu’il y a à dire, c’est que, si l’on n’y trouve pas tout le bien qu’on souhaite, on peut tâcher de regagner cela sur autre chose.


CLÉANTE


Cela s’entend.


HARPAGON


Enfin, je suis bien aise de vous voir dans mes sentiments : car son maintien honnête et sa douceur m’ont gagné l’âme, et je suis résolu de l’épouser, pourvu que j’y trouve quelque bien.


CLÉANTE


Heu ?


HARPAGON


Comment ?


CLÉANTE


Vous êtes résolu, dites-vous...


HARPAGON


D’épouser Mariane.


CLÉANTE


Qui ? Vous, vous ?


HARPAGON


Oui, moi, moi, moi. Que veut dire cela ?


CLÉANTE


Il m’a pris tout à coup un éblouissement, et je me retire d’ici.


HARPAGON


Cela ne sera rien. Allez vite boire dans la cuisine un grand verre d’eau claire.


SCÈNE VI. — HARPAGON, ÉLISE



HARPAGON


Voilà de mes damoiseaux flouets, qui n’ont non plus de vigueur que des poules. C’est là, ma fille, ce que j’ai résolu pour moi. Quant à ton frère, je lui destine une certaine veuve dont, ce matin, on m’est venu parler ; et, pour toi, je te donne au seigneur Anselme.


ÉLISE


Au seigneur Anselme ?


HARPAGON


Oui, un homme mûr, prudent et sage, qui n’a pas plus de cinquante ans, et dont on vante les grands biens.


ÉLISE, faisant la révérence.


Je ne veux point me marier, mon père, s’il vous plaît.


HARPAGON, contrefaisant Élise.


Et moi, ma petite fille, ma mie, je veux que vous vous mariiez, s’il vous plaît.


ÉLISE, faisant encore la révérence.


Je vous demande pardon, mon père.


HARPAGON, contrefaisant Élise.


Je vous demande pardon, ma fille.


ÉLISE


Je suis très humble servante au seigneur Anselme ; mais, (faisant encore la révérence), avec votre permission, je ne l’épouserai point.


HARPAGON


Je suis votre très humble valet ; mais (contrefaisant Élise), avec votre permission, vous l’épouserez dès ce soir.


ÉLISE


Dès ce soir ?


HARPAGON


Dès ce soir.


ÉLISE, faisant encore la révérence.


Cela ne sera pas, mon père.


HARPAGON, contrefaisant encore Élise.

Cela sera, ma fille.


ÉLISE


Non.


HARPAGON


Si.


ÉLISE


Non, vous dis-je.


HARPAGON


Si, vous dis-je.


ÉLISE


C’est une chose où vous ne me réduirez point.


HARPAGON


C’est une chose où je te réduirai.


ÉLISE


Je me tuerai plutôt que d’épouser un tel mari.


HARPAGON


Tu ne te tueras point, et tu l’épouseras. Mais voyez quelle audace ! A-t-on jamais vu une fille parler de la sorte à son père ?


ÉLISE


Mais a-t-on jamais vu un père marier sa fille de la sorte ?


HARPAGON


C’est un parti où il n’y a rien à redire ; et je gage que tout le monde approuvera mon choix.


ÉLISE


Et, moi, je gage qu’il ne sauroit être approuvé d’aucune personne raisonnable.


HARPAGON, apercevant Valère de loin.


Voilà Valère. Veux-tu qu’entre nous deux nous le fassions juge de cette affaire ?


ÉLISE


J’y consens.


HARPAGON


Te rendras-tu à son jugement ?


ÉLISE


Oui ; j’en passerai par ce qu’il dira.


HARPAGON


Voilà qui est fait.


SCÈNE VII. — VALÈRE, HARPAGON, ÉLISE


HARPAGON


Ici, Valère. Nous t’avons élu pour nous dire qui a raison de ma fille ou de moi.


VALÈRE

C’est vous, monsieur, sans contredit.


HARPAGON


Sais-tu bien de quoi nous parlons ?


VALÈRE


Non, Mais vous ne sauriez avoir tort, et vous êtes toute raison.


HARPAGON


Je veux, ce soir, lui donner pour époux un homme aussi riche que sage ; et la coquine me dit au nez qu’elle se moque de le prendre. Que dis-tu de cela ?


VALÈRE


Ce que j’en dis ?


HARPAGON


Oui.


VALÈRE


Eh ! eh !


HARPAGON


Quoi ?


VALÈRE


Je dis que, dans le fond, je suis de votre sentiment, et vous ne pouvez pas que vous n’ayez raison. Mais aussi n’a-t-elle pas tort tout à fait, et...


HARPAGON




Comment ? le seigneur Anselme est un parti considérable ; c’est un gentilhomme qui est noble, doux, posé, sage et fort accommodé, et auquel il ne reste aucun enfant de son premier mariage. Sauroit-elle mieux rencontrer ?


VALÈRE



Cela est vrai. Mais elle pourroit vous dire que c’est un peu précipiter les choses, et qu’il faudroit au moins quelque temps pour voir si son inclination pourroit s’accommoder avec...


HARPAGON



C’est une occasion qu’il faut prendre vite aux cheveux. Je trouve ici un avantage qu’ailleurs je ne trouverois pas ; et il s’engage à la prendre sans dot.


VALÈRE



Sans dot ?


HARPAGON



Oui.


VALÈRE



Ah ! je ne dis plus rien. Voyez-vous ? voilà une raison tout à fait convaincante ; il se faut rendre à cela.


HARPAGON



C’est pour moi une épargne considérable.


VALÈRE



Assurément ; cela ne reçoit point de contradiction. Il est vrai que votre fille vous peut représenter que le mariage est une plus grande affaire qu’on ne peut croire ; qu’il y va d’être heureux ou malheureux toute sa vie ; et qu’un engagement qui doit durer jusqu’à la mort ne se doit jamais faire qu’avec de grandes précautions.


HARPAGON



Sans dot !


VALÈRE



Vous avez raison : voilà qui décide tout ; cela s’entend. Il y a des gens qui pourroient vous dire qu’en de telles occasions l’inclination d’une fille est une chose, sans doute, où l’on doit avoir de l’égard ; et que cette grande inégalité d’âge, d’humeur et de sentiments, rend un mariage sujet à des accidents très fâcheux.


HARPAGON



Sans dot !


VALÈRE


Ah ! il n’y a pas de réplique à cela ; on le sait bien. Qui diantre peut aller là contre ? Ce n’est pas qu’il n’y ait quantité de pères qui aimeroient mieux ménager la satisfaction de leurs filles que l’argent qu’ils pourroient donner ; qui ne les voudraient point sacrifier à l’intérêt, et chercheraient plus que toute autre chose à mettre dans un mariage cette douce conformité qui, sans cesse, y maintient l’honneur, la tranquillité et la joie ; et que...


HARPAGON


Sans dot !


VALÈRE


Il est vrai ; cela ferme la bouche à tout. Sans dot ! Le moyen de résister à une raison comme celle-là ?


HARPAGON, à part, regardant du côté du jardin.


Ouais ! il me semble que j’entends un chien qui aboie. N’est-ce point qu’on en voudroit à mon argent ? (A Valère.) Ne bougez ; je reviens tout à l’heure.


SCÈNE VIII. — ÉLISE. VALÈRE


ÉLISE


Vous moquez-vous, Valère, de lui parler comme vous faites ?


VALÈRE


C’est pour ne point l’aigrir, et pour en venir mieux à bout. Heurter de front ses sentiments est le moyen de tout gâter ; et il y a de certains esprits qu’il ne faut prendre qu’en biaisant ; des tempéraments ennemis de toute résistance ; des naturels rétifs, que la vérité fait cabrer, qui toujours se roidissent contre le droit chemin de la raison, et qu’on ne mène qu’en tournant où l’on veut les conduire. Faites semblant de consentir à ce qu’il veut, vous en viendrez mieux à vos fins ; et...


ÉLISE


Mais ce mariage, Valère !


VALÈRE


On cherchera des biais pour le rompre.


ÉLISE


Mais quelle invention trouver, s’il se doit conclure ce soir ?


VALÈRE


Il faut demander un délai, et feindre quelque maladie.


ÉLISE


Mais on découvrira la feinte, si l’on appelle des médecins.


VALÈRE


Vous moquez-vous ? Y connoissent-ils quelque chose ? Allez, allez, vous pourrez avec eux avoir quel mal il vous plaira ; ils vous trouveront des raisons pour vous dire d’où cela vient.


SCÈNE IX. — HARPAGON, ÉLISE, VALÈRE


HARPAGON, à part, dans le fond du théâtre.


Ce n’est rien, Dieu merci.


VALÈRE, sans voir Harpagon.


Enfin, notre dernier recours, c’est que la fuite nous peut mettre à couvert de tout ; et, si votre amour, belle Élise, est capable d’une fermeté... (Apercevant Harpagon.) Oui, il faut qu’une fille obéisse à son père. Il ne faut point qu’elle regarde comme un mari est fait ; et, lorsque la grande raison de sans dot s’y rencontre, elle doit être prête à prendre tout ce qu’on lui donne.


HARPAGON


Bon ; voilà bien parler, cela !


VALÈRE


Monsieur, je vous demande pardon si je m’emporte un peu et prends la hardiesse de lui parler comme je fais.


HARPAGON


Comment ! j’en suis ravi, et je veux que tu prennes sur elle un pouvoir absolu. (A Élise.) Oui, tu as beau fuir, je lui donne l’autorité que le ciel me donne sur toi, et j’entends que tu fasses tout ce qu’il te dira.


VALÈRE, à Élise.


Après cela, résistez à mes remontrances.


SCÈNE X. — HARPAGON, VALÈRE


VALÈRE


Monsieur, je vais la suivre, pour lui continuer les leçons que je lui faisois.


HARPAGON


Oui ; tu m’obligeras. Certes...


VALÈRE


Il est bon de lui tenir un peu la bride haute.


HARPAGON


Cela est vrai. Il faut.


VALÈRE


Ne vous mettez pas en peine. Je crois que j’en viendrai à bout.


HARPAGON


Fais, fais. Je m’en vais faire un petit tour en ville, et reviens tout à l’heure.


VALÈRE, adressant la parole à Élise, en s’en allant du côté par où elle est sortie.


Oui, l’argent est plus précieux que toutes les choses du monde, et vous devez rendre grâces au ciel de l’honnête homme de père qu’il vous a donné. Il sait ce que c’est que de vivre. Lorsqu’on s’offre de prendre une fille sans dot, on ne doit point regarder plus avant. Tout est renfermé là dedans ; et sans dot tient lieu de beauté, de jeunesse, de naissance, d’honneur, de sagesse et de, probité.


HARPAGON


Ah ! le brave garçon ! Voilà parler comme un oracle. Heureux qui peut avoir un domestique de la sorte !

ACTE SECOND


SCÈNE I. — CLÉANTE, LA FLÈCHE



CLÉANTE


Ah ! traître que tu es ! où t’es-tu donc allé fourrer ? Ne t’avois-je pas donné ordre...


LA FLÈCHE


Oui, monsieur ; et je m’étois rendu ici pour vous attendre de pied ferme ; mais monsieur votre père, le plus mal gracieux des hommes, m’a chassé dehors malgré moi, et j’ai couru risque d’être battu.


CLÉANTE


Comment va notre affaire ? Les choses pressent plus que jamais ; et, depuis que je t’ai vu, j’ai découvert que mon père est mon rival.


LA FLÈCHE


Votre père amoureux ?


CLÉANTE


Oui ; et j’ai eu toutes les peines du monde à lui cacher le trouble où cette nouvelle m’a mis.


LA FLÈCHE


Lui, se mêler d’aimer ! De quoi diable s’avise-t-il ? Se moque-t-il du monde ? Et l’amour a-t-il été fait pour des gens bâtis comme lui ?


CLÉANTE


Il a fallu, pour mes péchés, que cette passion lui soit venue en tête.


LA FLÈCHE


Mais par quelle raison lui faire un mystère de votre amour ?


CLÉANTE


Pour lui donner moins de soupçon, et me conserver, au besoin, des ouvertures plus aisées pour détourner ce mariage. Quelle réponse t’a-t-on faite ?


LA FLÈCHE


Ma foi, monsieur, ceux qui empruntent sont bien malheureux ; et il faut essuyer d’étranges choses lorsqu’on est réduit à passer, comme vous, par les mains des fesse-mathieux.


CLÉANTE


L’affaire ne se fera point ?


LA FLÈCHE


Pardonnez-moi. Notre maître Simon, le courtier qu’on nous a donné, homme agissant et plein de zèle, dit qu’il a fait rage pour vous, et il assure que votre seule physionomie lui a gagné le cœur.


CLÉANTE


J’aurai les quinze mille francs que je demande ?


LA FLÈCHE


Oui ; mais à quelques petites conditions qu’il faudra que vous acceptiez, si vous avez dessein que les choses se fassent.


CLÉANTE


T’a-t-il fait parler à celui qui doit prêter l’argent ?


LA FLÈCHE


Ah ! vraiment, cela ne va pas de la sorte. Il apporte encore plus de soin à se cacher que vous, et ce sont des mystères bien plus grands que vous ne pensez. On ne veut point du tout dire son nom ; et l’on doit aujourd’hui l’aboucher avec vous dans une maison empruntée, pour être instruit par votre bouche de votre bien et de votre famille ; et je ne doute point que le seul nom de votre père ne rende les choses faciles.


CLÉANTE


Et principalement ma mère étant morte, dont on ne peut m’ôter le bien.


LA FLÈCHE


Voici quelques articles qu’il a dictés lui-même à notre entre-metteur, pour vous être montrés avant que de rien faire.


« Supposé que le prêteur voie toutes ses sûretés, et que l’emprunteur soit majeur, et d’une famille où le bien soit ample, solide, assuré, clair, et net de tout embarras, on fera une bonne et exacte obligation par-devant un notaire, le plus honnête homme qu’il se pourra, et qui, pour cet effet, sera choisi par le prêteur, auquel il importe le plus que l’acte soit dûment dressé. »


CLÉANTE


Il n’y a rien à dire à cela.


LA FLÈCHE


« Le prêteur, pour ne charger sa conscience d’aucun scrupule, prétend ne donner son argent qu’au denier dix-huit. »


CLÉANTE


Au denier dix-huit ? Parbleu ! voilà qui est honnête. Il n’y a pas lieu de se plaindre.


LA FLÈCHE


Cela est vrai.


« Mais, comme ledit prêteur n’a pas chez lui la somme dont il est question, et que, pour faire plaisir à l’emprunteur, il est contraint lui-même de l’emprunter d’un autre sur le pied du denier cinq, il conviendra que ledit premier emprunteur paye cet intérêt, sans préjudice du reste, attendu que ce n’est que pour l’obliger que ledit prêteur s’engage à cet emprunt. »


CLÉANTE


Comment, diable ! quel Juif, quel Arabe est-ce là ? C’est plus qu’au denier quatre.

L’AVARE
(Acte II, Scène II)
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LA FLÈCHE


Il est vrai ; c’est ce que j’ai dit. Vous avez à voir là-dessus.


CLÉANTE


Que veux-tu que je voie ? J’ai besoin d’argent, et il faut bien que je consente à tout.


LA FLÈCHE


C’est la réponse que j’ai faite.


CLÉANTE


Il y a encore quelque chose ?


LA FLÈCHE


Ce n’est plus qu’un petit article.


« Des quinze mille francs qu’on demande, le prêteur ne pourra compter en argent que douze mille livres ; et, pour les mille écus restants, il faudra que l’emprunteur prenne les hardes, nippes, bijoux dont s’ensuit le mémoire, et que ledit prêteur a mis, de bonne foi, au plus modique prix qu’il lui a été possible. »


CLÉANTE


Que veut dire cela ?


LA FLÈCHE

Écoutez le mémoire.

« Premièrement, un lit de quatre pieds à bandes de point de Hongrie, appliquées fort proprement sur un drap de couleur d’olive, avec six chaises et la courtepointe de même : le tout bien conditionné, et doublé d’un petit taffetas changeant rouge et bleu.

Plus, un pavillon à queue, d’une bonne serge d’Aumale rose sèche, avec le mollet et les franges de soie. »


CLÉANTE


Que veut-il que je fasse de cela ?


LA FLÈCHE


Attendez.

« Plus, une tenture de tapisserie des amours de Gombaud et de Macée.

Plus, une grande table de bois de noyer, à douze colonnes ou piliers tournés, qui se tire par les deux bouts et garnie, par le dessous, de ses six escabelles. »


CLÉANTE


Qu’ai-je affaire, morbleu...


LA FLÈCHE


Donnez-vous patience.

« Plus, trois gros mousquets tout garnis de nacre de perle, avec les fourchettes assortissantes.

« Plus, un fourneau de brique, avec deux cornues et trois récipients, fort utiles à ceux qui sont curieux de distiller. »


CLÉANTE


J’enrage !


LA FLÈCHE


Doucement.

« Plus, un luth de Bologne, garni de toutes ses cordes, ou peu s’en faut.

Plus, un trou-madame et un damier, avec un jeu de l’oie, renouvelé des Grecs, fort propre à passer le temps lorsque l’on n’a que faire.

Plus, une peau d’un lézard de trois pieds et demi, remplie de foin : curiosité agréable pour pendre au plancher d’une chambre.

Le tout ci-dessus mentionné, valant loyalement plus de quatre mille cinq cents livres, et rabaissé à la valeur de mille écus par la discrétion du prêteur. »


CLÉANTE


Que la peste l’étouffé avec sa discrétion, le traître, le bourreau qu’il est ! A-t-on jamais parlé d’une usure semblable ? Et n’est-il pas content du furieux intérêt qu’il exige, sans vouloir encore m’obliger à prendre pour trois mille livres les vieux rogatons qu’il ramasse ? Je n’aurai pas deux cents écus de tout cela ; et cependant il faut bien me résoudre à consentir à ce qu’il veut ; car il est en état de me faire tout accepter, et il me tient, le scélérat, le poignard sur la gorge.


LA FLÈCHE


Je vous vois, monsieur, ne vous en déplaise, dans le grand chemin justement que tenoit Panurge pour se ruiner, prenant argent d’avance, achetant cher, vendant à bon marché, et mangeant son blé en herbe.


CLÉANTE


Que veux-tu que j’y fasse ? Voilà où les jeunes gens sont réduits par la maudite avarice des pères ; et on s’étonne, après cela, que les fils souhaitent qu’ils meurent !


LA FLÈCHE


Il faut convenir que le vôtre animeroit contre sa vilenie le plus posé homme du monde. Je n’ai pas, Dieu merci, les inclinations fort patibulaires ; et, parmi mes confrères que je vois se mêler de beaucoup de petits commerces, je sais tirer adroitement mon épingle du jeu et me démêler prudemment de toutes les galanteries qui sentent tant soit peu l’échelle ; mais, à vous dire vrai, il me donneroit, par ses procédés, des tentations de le voler ; et je croirois, en le volant, faire une action méritoire.


CLÉANTE


Donne-moi un peu ce mémoire, que je le voie encore.


SCÈNE II. — HARPAGON, MAITRE SIMON, CLÉANTE et LA FLÈCHE, dans le fond du théâtre.



MAITRE SIMON


Oui, monsieur ; c’est un jeune homme qui a besoin d’argent, ses affaires le pressent d’en trouver, et il en passera par tout ce que vous en prescrivez.


HARPAGON


Mais croyez-vous, maître Simon, qu’il n’y ait rien à péricliter ? et savez-vous le nom, les biens et la famille de celui pour qui vous parlez ?


MAITRE SIMON


Non. Je ne puis pas bien vous en instruire à fond ; et ce n’est que par aventure que l’on m’a adressé à lui ; mais vous serez de toutes choses éclairci par lui-même, et son homme m’a assuré que vous serez content quand vous le connoîtrez. Tout ce que je saurois vous dire, c’est que sa famille est fort riche, qu’il n’a plus de mère déjà, et qu’il s’obligera, si vous voulez, que son père mourra avant qu’il soit huit mois.


HARPAGON


C’est quelque chose que cela. La charité, maître Simon, nous oblige à faire plaisir aux personnes, lorsque nous le pouvons.


MAITRE SIMON


Cela s’entend.


LA FLÈCHE, bas, à Cléante, reconnoissant maître Simon.


Que veut dire ceci ? Notre maître Simon qui parle à votre père !


CLÉANTE, bas, à la Flèche.


Lui auroit-on appris qui je suis ? et serois-tu pour me trahir ?


MAÎTRE SIMON, à Cléante et à la Flèche.


Ah ! ah ! vous êtes bien pressés ! Qui vous a dit que c’étoit céans. (A Harpagon.) Ce n’est pas moi, monsieur, au moins, qui leur ai découvert votre nom et votre logis ; mais, à mon avis, il n’y a pas grand mal à cela : ce sont des personnes discrètes, et vous pouvez ici vous expliquer ensemble.


HARPAGON


Comment ?


MAÎTRE SIMON, montrant Cléante.


Monsieur est la personne qui veut vous emprunter les quinze mille livres dont je vous ai parlé.


HARPAGON


Comment, pendard ! c’est toi qui t’abandonnes à ces coupables extrémités ?


CLÉANTE


Comment, mon père ! c’est vous qui vous portez à ces honteuses actions ! (Maître Simon s’enfuit, et la Flèche va se cacher.)


SCÈNE III. — HARPAGON, CLÉANTE



HARPAGON


C’est toi qui te veux ruiner par des emprunts si condamnables ?


CLÉANTE


C’est vous qui cherchez à vous enrichir par des usures si criminelles ?


HARPAGON


Oses-tu bien, après cela, paroître devant moi ?


CLÉANTE


Osez-vous bien, après cela, vous présenter aux yeux du monde ?


HARPAGON


N’as-tu point de honte, dis-moi, d’en venir à ces débauches-là, de te précipiter dans des dépenses effroyables, et de faire une honteuse dissipation du bien que tes parents t’ont amassé avec tant de sueurs ?


CLÉANTE


Ne rougissez-vous point de déshonorer votre condition par les commerces que vous faites ; de sacrifier gloire et réputation au désir insatiable d’entasser écu sur écu, et de renchérir, en fait d’intérêt, sur les plus infâmes subtilités qu’aient jamais inventées les plus célèbres usuriers ?


HARPAGON


Ote-toi de mes yeux, coquin ! ôte-toi de mes yeux !


CLÉANTE


Qui est plus criminel, à votre avis, ou celui qui achète un argent dont il a besoin, ou bien celui qui vole un argent dont il n’a que faire ?


HARPAGON


Retire-toi, te dis-je, et ne m’échauffe pas les oreilles ! (Seul.) Je ne suis pas fâché de cette aventure ; et ce m’est un avis de tenir l’œil plus que jamais sur toutes ses actions.


SCÈNE IV. — FROSINE, HARPAGON



FROSINE


Monsieur...


HARPAGON


Attendez un moment ; je vais revenir vous parler. (A part.) Il est à propos que je fasse un petit tour à mon argent.


SCÈNE V. — LA FLÈCHE, FROSINE



LA FLÈCHE, sans voir Frosine.


L’aventure est tout à fait drôle ! Il faut bien qu’il ait quelque part un ample magasin de hardes ; car nous n’avons rien reconnu au mémoire que nous avons.


FROSINE


Eh ! c’est toi, mon pauvre la Flèche ! D’où vient cette rencontre ?


LA FLÈCHE


Ah ! ah ! c’est toi, Frosine ! Que viens-tu faire ici ?


FROSINE


Ce que je fais partout ailleurs : m’entremettre d’affaires, me rendre serviable aux gens, et profiter, du mieux qu’il m’est possible, des petits talents que je puis avoir. Tu sais que, dans ce monde, il faut vivre d’adresse, et qu’aux personnes comme moi le ciel n’a donné d’autres rentes que l’intrigue et que l’industrie.


LA FLÈCHE


As-tu quelque négoce avec le patron du logis ?


FROSINE


Oui. Je traite pour lui quelque petite affaire, dont j’espère une récompense.


LA FLÈCHE


De lui ? Ah ! ma foi, tu seras bien fine, si tu en tires quelque chose : et je te donne avis que l’argent céans est fort cher.


FROSINE


Il y a de certains services qui touchent merveilleusement.


LA FLÈCHE


Je suis votre valet ; et tu ne connois pas encore le seigneur Harpagon. Le seigneur Harpagon est, de tous les humains, l’humain le moins humain, le mortel de tous les mortels le plus dur et le plus serré. Il n’est point de service qui pousse sa reconnoissance jusqu’à lui faire ouvrir les mains. De la louange, de l’estime, de la bienveillance en paroles, et de l’amitié, tant qu’il vous plaira : mais de l’argent, point d’affaires. Il n’est rien de plus sec et de plus aride que ses bonnes grâces et ses caresses ; et donner est un mot pour qui il a tant d’aversion, qu’il ne dit jamais : Je vous donne, mais : Je vous prête le bonjour.


FROSINE


Mon Dieu ! je sais l’art de traire les hommes ; j’ai le secret de m’ouvrir leur tendresse, de chatouiller leurs cœurs, de trouver les endroits par où ils sont sensibles.


LA FLÈCHE


Bagatelles ici. Je te défie d’attendrir, du côté de l’argent, l’homme dont il est question. Il est Turc là-dessus, mais d’une turquerie à désespérer tout le monde ; et l’on pourroit crever, qu’il n’en branleroit pas. En un mot, il aime l’argent plus que réputation, qu’honneur et que vertu ; et la vue d’un demandeur lui donne des convulsions ; c’est le frapper par son endroit mortel, c’est lui percer le cœur, c’est lui arracher les entrailles ; et si... Mais il revient : je me retire.


SCÈNE VI. — HARPAGON, FROSINE



HARPAGON, bas.


Tout va comme il faut. (Haut.) Eh bien, qu’est-ce, Frosine ?


FROSINE


Ah ! mon Dieu ! que vous vous portez bien, et que vous avez là un vrai visage de santé !


HARPAGON


Qui ? moi ?


FROSINE


Jamais je ne vous vis un teint si frais et si gaillard.


HARPAGON


Tout de bon !


FROSINE


Comment ! vous n’avez de votre vie été si jeune que vous êtes ; et je vois des gens de vingt-cinq ans qui sont plus vieux que vous.


HARPAGON


Cependant, Frosine, j’en ai soixante bien comptés.


FROSINE


Eh bien, qu’est-ce que cela, soixante ans ? Voilà bien de quoi ! C’est la fleur de l’âge, cela ; et vous entrez maintenant dans la belle saison de l’homme.


HARPAGON


Il est vrai ; mais vingt années de moins, pourtant, ne me feroient point de mal, que je crois.


FROSINE


Vous moquez-vous ? Vous n’avez pas besoin de cela, et vous êtes d’une pâte à vivre jusques à cent ans.


HARPAGON


Tu le crois ?


FROSINE


Assurément. Vous en avez toutes les marques. Tenez-vous un peu. Ah ! que voilà bien là, entre vos deux yeux, un signe de longue vie !


HARPAGON


Tu te connois à cela ?


FROSINE


Sans doute. Montrez-moi votre main. Mon Dieu, quelle ligne de vie !


HARPAGON


Comment !


FROSINE


Ne voyez-vous pas jusqu’où va cette ligne-là ?


HARPAGON


Eh bien, qu’est-ce que cela veut dire ?


FROSINE


Par ma foi, je disois cent ans ; mais vous passerez les six-vingts.


HARPAGON


Est-il possible ?


FROSINE


Il faudra vous assommer, vous dis-je, et vous mettrez en terre et vos enfants, et les enfants de vos enfants.


HARPAGON


Tant mieux ! Comment va notre affaire ?


FROSINE


Faut-il le demander ? et me voit-on mêler de rien dont je ne vienne à bout ? J’ai, surtout pour les mariages, un talent merveilleux. Il n’est point de partis au monde que je ne trouve en peu de temps le moyen d’accoupler ; et je crois, si je me l’étois mis en tête, que je marierois le Grand-Turc avec la république de Venise. Il n’y avoit pas, sans doute, de si grandes difficultés à cette affaire-ci. Comme j’ai commerce chez elles, je les ai à fond l’une et l’autre entretenues de vous ; et j’ai dit à la mère le dessein que vous aviez conçu pour Mariane, à la voir passer dans la rue, et prendre l’air à sa fenêtre.


HARPAGON


Qui a fait réponse... ?


FROSINE


Elle a reçu la proposition avec joie ; et, quand je lui ai témoigné que vous souhaitiez fort que sa fille assistât ce soir au contrat de mariage qui se doit faire de la vôtre, elle y a consenti sans peine, et me l’a confiée pour cela.


HARPAGON


C’est que je suis obligé, Frosine, de donner à souper au seigneur Anselme ; et je serai bien aise qu’elle soit du régal.


FROSINE


Vous avez raison. Elle doit, après dîner, rendre visite à votre fille, d’où elle fait son compte d’aller faire un tour à la foire, pour venir ensuite au souper.


HARPAGON


Eh bien, elles iront ensemble dans mon carrosse, que je leur prêterai.


FROSINE


Voilà justement son affaire.


HARPAGON


Mais, Frosine, as-tu entretenu la mère touchant le bien qu’elle peut donner à sa fille ? Lui as-tu dit qu’il falloit qu’elle s’aidât un peu, qu’elle fît quelque effort, qu’elle se saignât pour une occasion comme celle-ci ? Car encore n’épouse-t-on point une fille sans qu’elle apporte quelque chose.


FROSINE


Comment ! c’est une fille qui vous apporte douze mille livres de rente.


HARPAGON


Douze mille livres de rente !


FROSINE


Oui. Premièrement, elle est nourrie et élevée dans une grande épargne de bouche. C’est une fille accoutumée à vivre de salade, de lait, de fromage et de pommes, et à laquelle, par conséquent, il ne faudra ni table bien servie, ni consommés exquis, ni orges mondés perpétuels, ni les autres délicatesses qu’il faudroit pour une autre femme ; et cela ne va pas à si peu de chose, qu’il ne monte bien tous les ans à trois mille francs pour le moins. Outre cela, elle n’est curieuse que d’une propreté fort simple, et n’aime point les superbes habits, ni les riches bijoux, ni les meubles somptueux, où donnent ses pareilles avec tant de chaleur ; et cet article-là vaut plus de quatre mille livres par an. De plus, elle a une aversion horrible pour le jeu, ce qui n’est pas commun aux femmes d’aujourd’hui ; et j’en sais une de nos quartiers qui a perdu, à trente-et-quarante, vingt mille francs cette année. Mais n’en prenons rien que le quart. Cinq mille francs au jeu par an, et quatre mille francs en habits et bijoux, cela fait neuf mille livres ; et mille écus que nous mettons pour la nourriture, ne voilà-t-il pas par année vos douze mille francs bien comptés ?


HARPAGON


Oui : cela n’est pas mal ; mais ce compte-là n’est rien de réel.


FROSINE


Pardonnez-moi. N’est-ce pas quelque chose de réel, que de vous apporter en mariage une grande sobriété, l’héritage d’un grand amour de simplicité de parure, et l’acquisition d’un grand fonds de haine pour le jeu ?


HARPAGON


C’est une raillerie que de vouloir me constituer son dot de toutes les dépenses qu’elle ne fera point. Je n’irai point donner quittance de ce que je ne reçois pas ; et il faut bien que je touche quelque chose.


FROSINE


Mon Dieu ! vous toucherez assez ; et elles m’ont parlé d’un certain pays où elles ont du bien, dont vous serez le maître.


HARPAGON


Il faudra voir cela. Mais, Frosine, il y a encore une chose qui m’inquiète. La fille est jeune, comme tu vois, et les jeunes gens, d’ordinaire, n’aiment que leurs semblables, ne cherchent que leur compagnie : j’ai peur qu’un homme de mon âge ne soit pas de son goût, et que cela ne vienne à produire chez moi certains petits désordres qui ne m’accommoderoient pas.


FROSINE


Ah ! que vous la connoissez mal ! C’est encore une particularité que j’avois à vous dire. Elle a une aversion épouvantable pour tous les jeunes gens, et n’a de l’amour que pour les vieillards.


HARPAGON


Elle ?


FROSINE


Oui, elle. Je voudrois que vous l’eussiez entendue parler là-dessus.Elle ne peut souffrir du tout la vue d’un jeune homme ; mais elle n’est point plus ravie, dit-elle, que lorsqu’elle peut voir un beau vieillard avec une barbe majestueuse. Les plus vieux sont pour elle les plus charmants ; et je vous avertis de n’aller pas vous faire plus jeune que vous êtes. Elle veut tout au moins qu’on soit sexagénaire ; et il n’y a pas quatre mois encore qu’étant prête d’être mariée, elle rompit tout net le mariage, sur ce que son amant fit voir qu’il n’avoit que cinquante-six ans, et qu’il ne prit point de lunettes pour signer le contrat.


HARPAGON


Sur cela seulement ?


FROSINE


Oui. Elle dit que ce n’est pas contentement pour elle que cinquante-six ans ; et surtout elle est pour les nez qui portent des lunettes.


HARPAGON


Certes, tu me dis là une chose toute nouvelle.


FROSINE


Cela va plus loin qu’on ne vous peut dire. On lui voit dans sa chambre quelques tableaux et quelques estampes ; mais que pensez-vous que ce soit ? Des Adonis, des Céphales, des Pâris et des Apollons ? Non : de beaux portraits de Saturne, du roi Priam, du vieux Nestor, et du bon père Anchise sur les épaules de son fils.


HARPAGON


Cela est admirable. Voilà ce que je n’aurois jamais pensé ; et je suis bien aise d’apprendre qu’elle est de cette humeur. En effet, si j’avois été femme, je n’aurois point aimé les jeunes hommes.


FROSINE


Je le crois bien. Voilà de belles drogues que des jeunes gens, pour les aimer ! ce sont de Beaux morveux, de beaux godelus reaux, pour donner envie de leur peau ! et je voudrais bien savoir quel ragoût il y a à eux !


HARPAGON


Pour moi, je n’y en comprends point, et je ne sais pas comment il y a des femmes qui les aiment tant.


FROSINE


Il faut être folle fieffée. Trouver la jeunesse aimable, est-ce avoir le sens commun ? Sont-ce des hommes que de jeunes blondins, et peut-on s’attacher à ces animaux-là ?


HARPAGON


C’est ce que je dis tous les jours : avec leur ton de poule laitée, leurs trois brins de barbe relevés en barbe de chat, leurs perruques d’étoupes, leurs hauts-de-chausses tombants et leurs estomacs débraillés !


FROSINE


Eh ! cela est bien bâti, auprès d’une personne comme vous ! Voilà un homme, cela ; il y a là de quoi satisfaire à la vue ; et c’est ainsi qu’il faut être fait et vêtu pour donner de l’amour.


HARPAGON


Tu me trouves bien ?


FROSINE


Comment ! vous êtes à ravir, et votre figure est à peindre. Tournez-vous un peu, s’il vous plaît. Il ne se peut pas mieux. Que je vous voie marcher. Voilà un corps taillé, libre, et dégagé comme il faut, et qui ne marque aucune incommodité.


HARPAGON


Je n’en ai pas de grandes, Dieu merci. Il n’y a que ma fluxion qui me prend de temps en temps.


FROSINE


Cela n’est rien. Votre fluxion ne vous sied point mal, et vous avez grâce à tousser.


HARPAGON


Dis-moi un peu, Mariane ne m’a-t-elle point encore vu ? N’a-t-elle point pris garde à moi en passant ?


FROSINE


Non ; mais nous nous sommes fort entretenues de vous. Je lui ai fait un portrait de votre personne, et je n’ai pas manqué de lui vanter votre mérite et l’avantage que ce lui seroit d’avoir un mari comme vous.


HARPAGON


Tu as bien fait, et je t’en remercie.


FROSINE


J’aurois, monsieur, une petite prière à vous faire. J’ai un procès que je suis sur le point de perdre, faute d’un peu d’argent ; (Harpagon prend un air sérieux) et vous pourriez facilement me procurer le gain de ce procès, si vous aviez quelque bonté pour moi. Vous ne sauriez croire le plaisir qu’elle aura de vous voir. (Harpagon reprend un air gai.) Ah ! que vous lui plairez, et que votre fraise à l’antique fera sur son esprit un effet admirable ! Mais surtout elle sera charmée de votre haut-de-chausses attaché au pourpoint avec des aiguillettes : c’est pour la rendre folle de vous ; et un amant aiguilleté sera pour elle un ragoût merveilleux.


HARPAGON


Certes, tu me ravis de me dire cela.


FROSINE


En vérité, monsieur, ce procès m’est d’une conséquence tout à fait grande. (Harpagon reprend son air sérieux.) Je suis ruinée si je le perds ; et quelque petite assistance me rétabliroit mes affaires. Je voudrois que vous eussiez vu le ravissement où elle étoit à m’entendre parler de vous. (Harpagon reprend son air gai.) La joie éclatoit dans ses yeux au récit de vos qualités, et je l’ai mise enfin dans une impatience extrême de voir ce mariage entièrement conclu.


HARPAGON


Tu m’as fait grand plaisir, Frosine, et je t’en ai, je te l’avoue, toutes les obligations du monde.


FROSINE


Je vous prie, monsieur, de me donner le petit secours que je vous demande. (Harpagon reprend encore un air sérieux.) Cela me remettra sur pied, et je vous en serai éternellement obligée.


HARPAGON


Adieu. Je vais achever mes dépêches.


FROSINE


Je vous assure, monsieur, que vous ne sauriez jamais me soulager dans un plus grand besoin.


HARPAGON


Je mettrai ordre que mon carrosse soit tout prêt pour vous mener à la foire.


FROSINE


Je ne vous importunerois pas si je ne m’y voyois forcée par la nécessité.


HARPAGON


Et j’aurai soin qu’on soupe de bonne heure, pour ne vous point faire malades.


FROSINE


Ne me refusez pas la grâce dont je vous sollicite. Vous ne sauriez croire, monsieur, le plaisir que...


HARPAGON


Je m’en vais. Voilà qu’on m’appelle. Jusqu’à tantôt.


FROSINE, seule.


Que la fièvre te serre, chien de vilain, à tous les diables ! Le ladre a été ferme à toutes mes attaques ; mais il ne me faut pas pourtant quitter la négociation ; et j’ai l’autre côté, en tout cas, d’où je suis assurée de tirer bonne récompense.

ACTE TROISIÈME


SCÈNE I. — HARPAGON, CLÉANTE, ÉLISE, VALÈRE ; DAME CLAUDE, tenant un balai ; MAITRE JACQUES, LA MERLUCHE, BRINDAVOINE



HARPAGON


Allons, venez çà tous, que je vous distribue mes ordres pour tantôt, et règle à chacun son emploi. Approchez, dame Claude ; commençons par vous. (Elle tient un balai.) Bon, vous voilà les armes à la main. Je vous commets au soin de nettoyer partout ; et surtout prenez garde de ne point frotter les meubles trop fort, de peur de les user. Outre cela, je vous constitue, pendant le souper, au gouvernement des bouteilles ; et, s’il s’en écarte quelqu’une et qu’il se casse quelque chose, je m’en prendrai à vous, et le rabattrai sur vos gages.


MAITRE JACQUES, à part.


Châtiment politique.


HARPAGON, à dame Claude.


Allez.


SCÈNE II. — HARPAGON, CLÉANTE, ÉLISE, VALÈRE, MAITRE JACQUES, BRINDAVOINE, LA MERLUCHE



HARPAGON


Vous, Brindavoine, et vous, la Merluche, je vous établis dans la charge de rincer les verres et de donner à boire, mais seulement lorsque l’on aura soif, et non pas selon la coutume de certains impertinents de laquais, qui viennent provoquer les gens et les faire aviser de boire lorsqu’on n’y songe pas. Attendez qu’on vous en demande plus d’une fois, et vous ressouvenez de porter toujours beaucoup d’eau.


MAÎTRE JACQUES, à part.


Oui, le vin pur monte à la tête.


LA MERLUCHE


Quitterons-nous nos siquenilles, monsieur ?


HARPAGON


Oui, quand vous verrez venir les personnes ; et gardez bien de gâter vos habits.


BRINDAVOINE


Vous savez bien, monsieur, qu’un des devants de mon pourpoint est couvert d’une grande tache de l’huile de la lampe.


LA MERLUCHE


Et moi, monsieur, que j’ai mon haut-de-chausses tout troué par derrière, et qu’on me voit, révérence parler...


HARPAGON, à la Merluche.


Paix : rangez cela adroitement du côté de la muraille, et présentez toujours le devant au monde. (A Brindavoine, en lui montrant comment il doit mettre son chapeau au devant de son pourpoint, pour cacher la tache d’huile.) Et vous, tenez toujours votre chapeau ainsi, lorsque vous servirez.


SCÈNE III. — HARPAGON, CLÉANTE, ÉLISE, VALÈRE, MAITRE JACQUES



HARPAGON A ÉLISE


Pour vous, ma fille, vous aurez l’œil sur ce que l’on desservira, et prendrez garde qu’il ne s’en fasse aucun dégât. Cela sied bien aux filles. Mais cependant préparez-vous à bien recevoir ma maîtresse, qui vous doit venir visiter, et vous mener avec elle à la foire. Entendez-vous ce que je vous dis ?


ÉLISE


Oui, mon père.


HARPAGON


Oui, nigaude.


SCÈNE IV. — HARPAGON, CLÉANTE, VALÈRE, MAITRE JACQUES



HARPAGON


Et vous, mon fils le damoiseau, à qui j’ai la bonté de pardonner l’histoire de tantôt, ne vous allez pas aviser non plus de lui faire mauvais visage.


CLÉANTE


Moi, mon père ? mauvais visage ! et par quelle raison ?


HARPAGON


Mon Dieu ! nous savons le train des enfants dont les pères se remarient, et de quel œil ils ont coutume de regarder ce qu’on appelle belle-mère. Mais, si vous souhaitez que je perde le souvenir de votre dernière fredaine, je vous recommande surtout de régaler d’un bon visage cette personne-là, et de lui faire enfin tout le meilleur accueil qu’il vous sera possible.


CLÉANTE


A vous dire le vrai, mon père, je ne puis pas vous promettre d’être bien aise qu’elle devienne ma belle-mère : je mentirois, si je vous le disois ; mais, pour ce qui est de la bien recevoir et de lui faire bon visage, je vous promets de vous obéir ponctuellement sur ce chapitre.


HARPAGON


Prenez-y garde au moins.


CLÉANTE


Vous verrez que vous n’aurez pas sujet de vous en plaindre.


HARPAGON


Vous ferez sagement.


SCÈNE V. — HARPAGON, VALÈRE, MAITRE JACQUES



HARPAGON


Valère, aide-moi à ceci. Or ça, maître Jacques, approchez-vous ; je vous ai gardé pour le dernier.


MAITRE JACQUES


Est-ce à votre cocher, monsieur, ou bien à votre cuisinier, que vous voulez parler ? car je suis l’un et l’autre.


HARPAGON


C’est à tous les deux.


MAITRE JACQUES


Mais à qui des deux le premier ?


HARPAGON


Au cuisinier.


MAITRE JACQUES


Attendez donc, s’il vous plaît. (Maître Jacques ôte sa casaque de cocher et paroît vêtu en cuisinier.)


HARPAGON


Quelle diantre de cérémonie est-ce là ?


MAITRE JACQUES


Vous n’avez qu’à parler.


HARPAGON


Je me suis engagé, maître Jacques, à donner ce soir à souper.


MAITRE JACQUES, à part.


Grande merveille !


HARPAGON


Dis-moi un peu : nous feras-tu bonne chère ?


MAITRE JACQUES


Oui, si vous me donnez bien de l’argent.


HARPAGON


Que diable, toujours de l’argent ! Il semble qu’ils n’aient autre chose à dire : de l’argent, de l’argent, de l’argent. Ah ! ils n’ont que ce mot à la bouche ! de l’argent ! toujours parler d’argent ! Voilà leur épée de chevet, de l’argent !


VALÈRE


Je n’ai jamais vu de réponse plus impertinente que celle-là.Voilà une belle merveille de faire bonne chère avec bien de l’argent ! c’est une chose la plus aisée du monde, et il n’y a si pauvre esprit qui n’en fît bien autant ; mais, pour agir en habile homme, il faut parler de faire bonne chère avec peu d’argent.


MAITRE JACQUES


Bonne chère avec peu d’argent !


VALÈRE


Oui.


MAÎTRE JACQUES, à Valère.


Par ma foi, monsieur l’intendant, vous nous obligerez de nous faire voir ce secret, et de prendre mon office de cuisinier ; aussi bien vous mêlez-vous céans d’être le factoton.


HARPAGON


Taisez-vous ! Qu’est-ce qu’il nous faudra ?


MAITRE JACQUES


Voilà monsieur votre intendant, qui vous fera bonne chère pour peu d’argent.


HARPAGON


Haye ! je veux que tu me répondes.


MAITRE JACQUES


Combien serez-vous de gens à table ?


HARPAGON


Nous serons huit ou dix ; mais il ne faut prendre que huit. Quand il y a à manger pour huit, il y en a bien pour dix.


VALÈRE


Cela s’entend.


MAITRE JACQUES


Eh bien, il faudra quatre grands potages et cinq assiettes. Potages... Entrées...


HARPAGON


Que diable ! voilà pour traiter toute une ville entière.


MAITRE JACQUES


Rôt...


HARPAGON, mettant la main sur la bouche de maître Jacques.


Ah ! traître, tu manges tout mon bien.


MAITRE JACQUES


Entremets.


HARPAGON, mettant encore la main sur la bouche de maître Jacques.


Encore ?


VALÈRE, à maître Jacques.


Est-ce que vous avez envie de faire crever tout le monde ? Et monsieur a-t-il invité des gens pour les assassiner à force de mangeaille ? Allez-vous-en lire un peu les préceptes de la santé, et demander aux médecins s’il y a rien de plus préjudiciable à l’homme que de manger avec excès.


HARPAGON


Il a raison.


VALÈRE


Apprenez, maître Jacques, vous et vos pareils, que c’est un coupe-gorge qu’une table remplie de trop de viandes ; que, pour se bien montrer ami de ceux que l’on invite, il faut que la frugalité règne dans les repas qu’on donne ; et que, suivant le dire d’un ancien, il faut manger pour vivre, et non pas vivre pour manger.


HARPAGON


Ah que cela est bien dit ! Approche, que je t’embrasse pour ce mot. Voilà la plus belle sentence que j’aie entendue de ma vie : Il faut vivre pour manger, et non pas manger pour vi... Non, ce n’est pas cela. Comment est-ce que tu dis ?


VALÈRE


Qu’il faut manger pour vivre, et non pas vivre pour manger.


HARPAGON, à maître Jacques.


Oui. Entends-tu ? (A Valère.) Qui est le grand homme qui a dit cela ?


VALÈRE


Je ne me souviens pas maintenant de son nom.


HARPAGON


Souviens-toi de m’écrire ces mots : je les veux faire graver en lettres d’or sur la cheminée de ma salle.


VALÈRE


Je n’y manquerai pas. Et, pour votre souper, vous n’avez qu’à me laisser faire ; je réglerai tout cela comme il faut.


HARPAGON


Fais donc.


MAITRE JACQUES


Tant mieux ! j’en aurai moins de peine.


HARPAGON, à Valère.


Il faudra de ces choses dont on ne mange guère, et qui rassasient d’abord ; quelque bon haricot bien gras, avec quelque pâté en pot bien garni de marrons. Là, que cela foisonne.


VALÈRE


Reposez-vous sur moi.


HARPAGON


Maintenant, maître Jacques, il faut nettoyer mon carrosse.


MAITRE JACQUES


Attendez ; ceci s’adresse au cocher. (Maître Jacques remet sa casaque.) Vous dites...


HARPAGON


Qu’il faut nettoyer mon carrosse, et tenir mes chevaux tout prêts pour conduire à la foire...


MAITRE JACQUES


Vos chevaux, monsieur ? ma foi, ils ne sont point du tout en état de marcher. Je ne vous dirai point qu’ils sont sur la litière : les pauvres bêtes n’en ont point, et ce seroit mal parler ; mais vous leur faites observer des jeûnes si austères, que ce ne sont plus rien que des idées ou des fantômes, des façons de chevaux.


HARPAGON


Les voilà bien malades ! Ils ne font rien.


MAITRE JACQUES


Et pour ne faire rien, monsieur, est-ce qu’il ne faut rien manger ? Il leur vaudroit bien mieux, les pauvres animaux, de travailler beaucoup, de manger de même. Cela me fend le cœur de les voir ainsi exténués. Car, enfin, j’ai une tendresse pour mes chevaux, qu’il me semble que c’est moi-même, quand je les vois pâtir. Je m’ôte tous les jours pour eux les choses de la bouche ; et c’est être, monsieur, d’un naturel trop dur, que de n’avoir nulle pitié de son prochain.


HARPAGON


Le travail ne sera pas grand, d’aller jusqu’à la foire.


MAITRE JACQUES


Non, monsieur, je n’ai pas le courage de les mener, et je ferois conscience de leur donner des coups de fouet, en l’état où ils sont. Comment voudriez-vous qu’ils traînassent un carrosse, qu’ils ne peuvent pas se traîner eux-mêmes ?


VALÈRE


Monsieur, j’obligerai le voisin Picard à se charger de les conduire ; aussi bien nous fera-t-il ici besoin pour apprêter le souper.


MAITRE JACQUES


Soit. J’aime mieux encore qu’ils meurent sous la main d’un autre que sous la mienne.


VALÈRE


Maître Jacques fait bien le raisonnable !


MAITRE JACQUES


Monsieur l’intendant fait bien le nécessaire !


HARPAGON


Paix !


MAITRE JACQUES


Monsieur, je ne saurois souffrir les flatteurs ; et je vois que ce qu’il en fait, que ses contrôles perpétuels sur le pain et le vin, le bois, le sel et la chandelle, ne sont rien que pour vous gratter et vous faire sa cour. J’enrage de cela, et je suis fâché tous les jours d’entendre ce qu’on dit de vous : car, enfin, je me sens pour vous de la tendresse, en dépit que j’en aie ; et, après mes chevaux, vous êtes la personne que j’aime le plus.


HARPAGON


Pourrois-je savoir de vous, maître Jacques, ce que l’on dit de moi ?


MAITRE JACQUES


Oui, monsieur, si j’étois assuré que cela ne vous fâchât point.


HARPAGON


Non, en aucune façon.


MAITRE JACQUES


Pardonnez-moi ; je sais fort bien que je vous mettrois en colère.


HARPAGON


Point du tout. Au contraire, c’est me faire plaisir, et je suis bien aise d’apprendre comme on parle de moi.


MAITRE JACQUES


Monsieur, puisque vous le voulez, je vous dirai franchement qu’on se moque partout de vous, qu’on nous jette de tous côtés cent brocards à votre sujet, et que l’on n’est point plus ravi que de vous tenir au cul et aux chausses, et de faire sans cesse des contes de votre lésine. L’un dit que vous faites imprimer des almanachs particuliers où vous faites doubler les quatre-temps et les vigiles, afin de profiter des jeûnes où vous obligez votre monde ; l’autre, que vous avez toujours une querelle toute prête à faire à vos valets dans le temps des étrennes ou de leur sortie d’avec vous, pour vous trouver une raison de ne leur donner rien. Celui-là conte qu’une fois vous fîtes assigner le chat d’un de vos voisins, pour vous avoir mangé un reste d’un gigot de mouton ; celui-ci, que l’on vous surprit, une nuit, en venant dérober vous-même l’avoine de vos chevaux ; et que votre cocher, qui étoit celui d’avant moi, vous donna, dans l’obscurité, je ne sais combien de coups de bâton, dont vous ne voulûtes rien dire. Enfin, voulez-vous que je vous dise ? On ne sauroit aller nulle part, où l’on ne vous entende accommoder de toutes pièces. Vous êtes la fable et la risée de tout le monde ; et jamais on ne parle de vous que sous les noms d’avare, de ladre, de vilain et de fesse-mathieu.


HARPAGON, en battant maître Jacques.


Vous êtes un sot, un maraud, un coquin et un impudent !


MAITRE JACQUES


Eh bien, ne l’avois-je pas deviné ? Vous ne m’avez pas voulu croire. Je vous avois bien dit que je vous fâcherois de vous dire la vérité.


HARPAGON


Apprenez à parler !


SCÈNE VI. — VALÈRE, MAITRE JACQUES


VALÈRE, riant.


A ce que je puis voir, maître Jacques, on paye mal votre franchise.


MAITRE JACQUES


Morbleu ! monsieur le nouveau venu, qui faites l’homme d’importance, ce n’est pas votre affaire. Riez de vos coups de bâton quand on vous en donnera, et ne venez point rire des miens.


VALÈRE


Ah ! monsieur maître Jacques, ne vous fâchez pas, je vous prie.


MAÎTRE JACQUES, à part.


Il file doux. Je veux faire le brave, et, s’il est assez sot pour me craindre, le frotter quelque peu. (Haut.) Savez-vous bien, monsieur le rieur, que je ne ris pas, moi, et que, si vous m’échauffez la tête, je vous ferai rire d’une autre sorte ? (Maître Jacques pousse Valère jusqu’au fond du théâtre, en le menaçant.)


VALÈRE


Eh ! doucement.


MAITRE JACQUES


Comment, doucement ? il ne me plaît pas, moi !


VALÈRE


De grâce !


MAITRE JACQUES


Vous êtes un impertinent !


VALÈRE


Monsieur maître Jacques...


MAITRE JACQUES


Il n’y a peint de monsieur maître Jacques pour un double. Si je prends un bâton, je vous rosserai d’importance.


VALÈRE


Comment ! un bâton ? (Valère fait reculer maître Jacques à son tour.)


MAITRE JACQUES


Eh ! je ne parle pas de cela.


VALÈRE


Savez-vous bien, monsieur le fat, que je suis homme à vous rosser vous-même ?


MAITRE JACQUES


Je n’en doute pas.


VALÈRE


Que vous n’êtes pour tout potage, qu’un faquin de cuisinier ?


MAITRE JACQUES


Je le sais bien.


VALÈRE


Et que vous ne me connoissez pas encore ?


MAITRE JACQUES


Pardonnez-moi.


VALÈRE


Vous me rosserez, dites-vous ?


MAITRE JACQUES


Je le disois en raillant.


VALÈRE


Et moi, je ne prends point de goût à votre raillerie. (Donnant des coups de bâton à maître Jacques.) Apprenez que vous êtes un mauvais railleur.


MAITRE JACQUES, Seul.


Peste soit la sincérité ! c’est un mauvais métier : désormais j’y renonce, et je ne veux plus dire vrai. Passe encore pour mon maître ; il a quelque droit de me battre ; mais, pour ce monsieur l’intendant ! Je m’en vengerai si je puis.


SCÈNE VII. — MARIANE, FROSINE, MAITRE JACQUES



FROSINE


Savez-vous, maître Jacques, si votre maître est au logis ?


MAITRE JACQUES


Oui, vraiment, il y est ; je ne le sais que trop.


FROSINE


Dites-lui, je vous prie, que nous sommes ici.


MAITRE JACQUES


Ah ! nous voilà pas mal.


SCÈNE VIII. — MARIANE, FROSINE



MARIANE


Ah ! que je suis, Frosine, dans un étrange état, et, s’il faut dire ce que je sens, que j’appréhende cette vue ! FROSINE


Mais pourquoi, et quelle est votre inquiétude ?


MARIANE


Hélas ! me le demandez-vous ? Et ne vous figurez-vous point les alarmes d’une personne toute prête à voir le supplice où l’on veut l’attacher.


FROSINE


Je vois bien que, pour mourir agréablement, Harpagon n’est pas le supplice que vous voudriez embrasser ; et je connois, à votre mine, que le jeune blondin dont vous m’avez parlé vous revient un peu dans l’esprit.


MARIANE


Oui. C’est une chose, Frosine, dont je ne veux pas me défendre ; et les visites respectueuses qu’il a rendues chez nous ont fait, je vous l’avoue, quelque effet dans mon âme.


FROSINE
Mais avez-vous su quel il est ?


MARIANE


Non, je ne sais point quel il est. Mais je sais qu’il est fait d’un air à se faire aimer ; que si l’on pouvoit mettre les choses à mon choix, je le prendrois plutôt qu’un autre ; et qu’il ne contribue pas peu à me faire trouver un tourment effroyable dans l’époux qu’on veut me donner.


FROSINE


Mon Dieu ! tous ces blondins sont agréables, et débitent fort bien leur fait ; mais la plupart sont gueux comme des rats ; il vaut mieux, pour vous, de prendre un vieux mari qui vous donne beaucoup de bien. Je vous avoue que les sens ne trouvent pas si bien leur compte du côté que je dis, et qu’il y a quelques petits dégoûts à essuyer avec un tel époux ; mais cela n’est pas pour durer ; et sa mort, croyez-moi, vous mettra bientôt en état d’en prendre un plus aimable, qui réparera toutes choses.


MARIANE


Mon Dieu ! Frosine, c’est une étrange affaire, lorsque, pour être heureuse, il faut souhaiter ou attendre le trépas de quel-qu’un ; et la mort ne suit pas tous les projets que nous faisons.


FROSINE


Vous moquez-vous ? Vous ne l’épousez qu’aux conditions de vous laisser veuve bientôt ; et ce doit être là un des articles du contrat. Il seroit bien impertinent de ne pas mourir dans trois mois ! Le voici en propre personne.


MARIANE


Ah ! Frosine, quelle figure !


SCÈNE IX. — HARPAGON, MARIANE, FROSINE



HARPAGON, à Mariane.


Ne vous offensez pas, ma belle, si je viens à vous avec des lunettes. Je sais que vos appas frappent assez les yeux, sont assez visibles d’eux-mêmes, et qu’il n’est pas besoin de lunettes pour les apercevoir ; mais, enfin, c’est avec des lunettes qu’on observe les astres ; et je maintiens et garantis que vous êtes un astre, mais un astre, le plus bel astre qui soit dans le pays des astres. Frosine, elle ne répond mot, et ne témoigne ce me semble, aucune joie de me voir.


FROSINE


C’est qu’elle est encore toute surprise ; et puis, les filles ont toujours honte à témoigner d’abord ce qu’elles ont dans l’âme.


HARPAGON, à Frosine.


Tu as raison. (A Mariane.) Voilà, belle mignonne, ma fille qui vient vous saluer.


SCÈNE X. — HARPAGON, ÉLISE, MARIANE, FROSINE



MARIANE


Je m’acquitte bien tard, madame, d’une telle visite.


ÉLISE


Vous avez fait, madame, ce que je devois faire, et c’étoit à moi de vous prévenir.


HARPAGON


Vous voyez qu’elle est grande ; mais mauvaise herbe croît toujours.


MARIANE, bas, à Frosine.


Oh ! l’homme déplaisant !


HARPAGON, bas, à Frosine.


Que dit la belle ?


FROSINE


Qu’elle vous trouve admirable.


HARPAGON


C’est trop d’honneur que vous me faites, adorable mignonne.


MARIANE, à part.


Quel animal !


HARPAGON


Je vous suis trop obligé de ces sentiments.


MARIANE, à part.


Je n’y puis plus tenir.


SCÈNE XI. — HARPAGON, MARIANE, ÉLISE, CLÉANTE, VALÈRE, FROSINE, BRINDAVOINE



HARPAGON


Voici mon fils aussi, qui vous vient faire la révérence.


MARIANE, bas, à Frosine.


Ah ! Frosine, quelle rencontre ! C’est justement celui dont je t’ai parlé.


FROSINE, à Mariane.


L’aventure est merveilleuse.


HARPAGON


Je vois que vous vous étonnez de me voir de si grands enfants ; mais je serai bientôt défait et de l’un et de l’autre.


CLÉANTE, à Mariane.


Madame, à vous dire le vrai, c’est ici une aventure où, sans doute, je ne m’attendois pas ; et mon père ne m’a pas peu surpris lorsqu’il m’a dit tantôt le dessein qu’il avoit formé.


MARIANE


Je puis dire la même chose. C’est une rencontre imprévue qui m’a surprise autant que vous ; et je n’étois point préparée à une pareille aventure.


CLÉANTE


Il est vrai que mon père, madame, ne peut pas faire un plus beau choix, et que ce m’est une sensible joie que l’honneur de vous voir ; mais, avec tout cela, je ne vous assurerai pas que je me réjouis du dessein où vous pourriez être de devenir ma belle-mère. Le compliment, je vous l’avoue, est trop difficile pour moi ; et c’est un titre, s’il vous plaît, que je ne vous souhaite point. Ce discours paroîtra brutal aux yeux de quelques-uns ; mais je suis assuré que vous serez personne à le prendre comme il faudra ; que c’est un mariage, madame, où vous vous imaginez bien que je dois avoir de la répugnance ; que vous n’ignorez pas, sachant ce que je suis, comme il choque mes intérêts, et que vous voulez bien enfin que je vous dise, avec la permission de mon père, que, si les choses dépendoient de moi, cet hymen ne se feroit point.


HARPAGON


Voilà un compliment bien impertinent ! Quelle belle confession à lui faire !


MARIANE


Et moi, pour vous répondre, j’ai à vous dire que les choses sont fort égales ; et que, si vous auriez de la répugnance à me voir votre belle-mère, je n’en aurois pas moins, sans doute, à vous voir mon beau-fils. Ne croyez pas, je vous prie, que ce soit moi qui cherche à vous donner cette inquiétude. Je serois fort fâchée de vous causer du déplaisir ; et, si je ne m’y vois forcée par une puissance absolue, je vous donne ma parole que je ne consentirai point au mariage qui vous chagrine.


HARPAGON


Elle a raison. A sot compliment il faut une réponse de même. Je vous demande pardon, ma belle, de l’impertinence de mon fils ; c’est un jeune sot, qui ne sait pas encore la conséquence des paroles qu’il dit.


MARIANE


Je vous promets que ce qu’il ma dit ne m’a point du tout offensée ; au contraire, il m’a fait plaisir de m’expliquer ainsi ses véritables sentiments. J’aime de lui un aveu de la sorte ; et, s’il avoit parlé d’autre façon, je l’en estimerois bien moins.


HARPAGON


C’est beaucoup de bonté à vous, de vouloir aussi excuser ses fautes. Le temps le rendra plus sage, et vous verrez qu’il changera de sentiments.


CLÉANTE


Non, mon père, je ne suis point capable d’en changer, et je prie instamment madame de le croire.


HARPAGON


Mais voyez quelle extravagance ! il continue encore plus fort.


CLÉANTE


Voulez-vous que je trahisse mon cœur ?


HARPAGON


Encore ! avez-vous envie de changer de discours ?


CLÉANTE


Eh bien, puisque vous voulez que je parle d’autre façon, souffrez, madame, que je me mette ici à la place de mon père, et que je vous avoue que je n’ai rien vu dans le monde de si charmant que vous ; que je ne conçois rien d’égal au bonheur de vous plaire, et que le titre de votre époux est une gloire, une félicité que je préférerois aux destinées des plus grands princes de la terre. Oui, madame, le bonheur de vous posséder est, à mes regards, la plus belle de toutes les fortunes ; c’est où j’attache toute mon ambition. Il n’y a rien que je ne sois capable de faire pour une conquête si précieuse ; et les obstacles les plus puissants...


HARPAGON


Doucement, mon fils, s’il vous plaît.


CLÉANTE


C’est un compliment que je fais pour vous à madame.


HARPAGON


Mon Dieu ! j’ai une langue pour m’expliquer moi-même, et je n’ai pas besoin d’un interprète comme vous. Allons, donnez des sièges.


FROSINE


Non ; il vaut mieux que, de ce pas, nous allions à la foire, afin d’en revenir plus tôt, et d’avoir tout le temps ensuite de vous entretenir.


HARPAGON, à Brindavoine.


Qu’on mette donc les chevaux au carrosse.


SCÈNE XII. — HARPAGON, MARIANE, ÉLISE, CLÉANTE, VALÈRE, FROSINE.



HARPAGON, à Mariane.


Je vous prie de m’excuser, ma belle, si je n’ai pas songé à vous donner un peu de collation avant que de partir.


CLÉANTE


J’y ai pourvu, mon père, et j’ai fait apporter ici quelques bassins d’oranges de la Chine, de citrons doux, et de confitures, que j’ai envoyé quérir de votre part.


HARPAGON, bas, à Valère.


Valère !


VALÈRE, à Harpagon.


Il a perdu le sens.


CLÉANTE


Est-ce que vous trouvez, mon père, que ce ne soit pas assez ? Madame aura la bonté d’excuser cela, s’il lui plaît.


MARIANE


C’est une chose qui n’étoit pas nécessaire.


CLÉANTE


Avez-vous jamais vu, madame, un diamant plus vif que celui que vous voyez que mon père a au doigt ? MARIANE


Il est vrai qu’il brille beaucoup.


CLÉANTE, ôtant du doigt de son père le diamant et le donnant à Mariane.


Il faut que vous le voyiez de près.


MARIANE


Il est fort beau, sans doute, et jette quantité de feux.


CLÉANTE, se mettant au-devant de Mariane, qui veut rendre le diamant.


Non, madame, il est en de trop belles mains. C’est un présent que mon père vous a fait.


HARPAGON


Moi ?


CLÉANTE


N’est-il pas vrai, mon père, que vous voulez que madame le garde pour l’amour de vous ?


HARPAGON, bas, à son fils.


Comment ?


CLÉANTE, à Mariane.


Belle demande ! Il me fait signe de vous le faire accepter.


MARIANE


Je ne veux point...


CLÉANTE, à Mariane.


Vous moquez-vous ? Il n’a garde de le reprendre.


HARPAGON, à part.


J’enrage !


MARIANE


Ce seroit...


CLÉANTE, empêchant toujours Mariane de rendre le diamant.


Non, vous dis-je, c’est l’offenser.


MARIANE


De grâce...


CLÉANTE


Point du tout.


HARPAGON, à part.


Peste soit...


CLÉANTE


Le voilà qui se scandalise de votre refus.


HARPAGON, bas, à son fils.


Ah ! traître !


CLÉANTE, à Mariane.


Vous voyez qu’il se désespère.


HARPAGON, bas, à son fils, en le menaçant.


Bourreau que tu es !


CLÉANTE


Mon père, ce n’est pas ma faute. Je fais ce que je puis pour l’obliger à la garder ; mais elle est obstinée.


HARPAGON, bas, à son fils, en le menaçant.


Pendard !


CLÉANTE


Vous êtes cause, madame, que mon père me querelle.


HARPAGON, bas, à son fils, avec les mêmes gestes.


Le coquin !


CLÉANTE, à Mariane.


Vous le ferez tomber malade. De grâce, madame, ne résistez point davantage.


FROSINE, à Mariane.


Mon Dieu ! que de façons ! Gardez la bague, puisque monsieur le veut.


MARIANE, à Harpagon.


Pour ne vous point mettre en colère, je la garde maintenant, et je prendrai un autre temps pour vous la rendre.


SCÈNE XIII. — HARPAGON, MARIANE, ÉLISE, CLÉANTE, VALÈRE, FROSINE, BRINDAVOINE



BRINDOVOINE


Monsieur, il y a là un homme qui veut vous parler.


HARPAGON


Dis-lui que je suis empêché, et qu’il revienne une autre fois.


BRINDAVOINE


Il dit qu’il vous apporte de l’argent.


HARPAGON, à Mariane.


Je vous demande pardon ; je reviens tout à l’heure.


SCÈNE XIV. — HARPAGON, MARIANE, ÉLISE, CLÉANTE, VALÈRE, FROSINE, LA MERLUCHE



LA MERLUCHE, courant et faisant tomber Harpagon.


Monsieur...


HARPAGON


Ah ! je suis mort !


CLÉANTE


Qu’est-ce, mon père ? vous êtes-vous fait mal ? HARPAGON


Le traître assurément a reçu de l’argent de mes débiteurs, pour me faire rompre le cou !


VALÈRE, à Harpagon.


Cela ne sera rien.


LA MERLUCHE, à Harpagon.


Monsieur, je vous demande pardon : je croyois bien faire d’accourir vite.


HARPAGON


Que viens-tu faire ici, bourreau ?


LA MERLUCHE


Vous dire que vos deux chevaux sont déferrés.


HARPAGON


Qu’on les mène promptement chez le maréchal.


CLÉANTE


En attendant qu’ils soient ferrés, je vais faire pour vous, mon père, les honneurs de votre logis, et conduire madame dans le jardin, où je ferai porter la collation.


SCÈNE XV. — HARPAGON, VALÈRE



HARPAGON


Valère, aie un peu l’œil à tout cela, et prends soin, je te prie, de m’en sauver le plus que tu pourras, pour le renvoyer au marchand.


VALÈRE


C’est assez.


HARPAGON, seul.


O fils impertinent ! as-tu envie de me ruiner ?

ACTE QUATRIÈME


SCÈNE I. — CLÉANTE, MARIANE, ÉLISE, FROSINE



CLÉANTE


Rentrons ici, nous serons beaucoup mieux. Il n’y a plus autour de nous personne de suspect, et nous pouvons parler librement.


ÉLISE


Oui, madame, mon frère m’a fait confidence de la passion qu’il a pour vous. Je sais les chagrins et les déplaisirs que sont capables de causer de pareilles traverses : et c’est, je vous assure, avec une tendresse extrême que je m’intéresse à votre aventure.


MARIANE


C’est une douce consolation que de voir dans ses intérêts une personne comme vous ; et je vous conjure, madame, de me garder toujours cette généreuse amitié, si capable de m’adoucir les cruautés de la fortune.


FROSINE


Vous êtes, par ma foi, de malheureuses gens l’un et l’autre, de ne m’avoir point, avant tout ceci, avertie de votre affaire. Je vous aurois, sans doute, détourné cette inquiétude, et n’aurois point amené les choses où l’on voit qu’elles sont.


CLÉANTE


Que veux-tu ? C’est ma mauvaise destinée qui l’a voulu ainsi. Mais, belle Mariane, quelles résolutions sont les vôtres ?


MARIANE


Hélas ! suis-je en pouvoir de faire des résolutions ! Et dans la dépendance où je me vois, puis-je former que des souhaits ?


CLÉANTE


Point d’autre appui pour moi dans votre cœur que de simples souhaits ? Point de pitié officieuse ? Point de secourable bonté ? Point d’affection agissante ?


MARIANE


Que saurois-je vous dire ? Mettez-vous en ma place, et voyez ce que je puis faire. Avisez, ordonnez vous-même ; je m’en remets à vous ; et je vous crois trop raisonnable pour vouloir exiger de moi que ce qui peut m’être permis par l’honneur et la bienséance.


CLÉANTE


Hélas ! où me réduisez-vous, que de me renvoyer à ce que voudront me permettre les fâcheux sentiments d’un rigoureux honneur et d’une scrupuleuse bienséance ?


MARIANE


Mais que voulez-vous que je fasse ? Quand je pourrois passer sur quantité d’égards où notre sexe est obligé, j’ai de la considération pour ma mère. Elle m’a toujours élevée avec une tendresse extrême, et je ne saurois me résoudre à lui donner du déplaisir. Faites, agissez auprès d’elle ; employez tous vos soins à gagner son esprit. Vous pouvez faire et dire tout ce que vous voudrez ; je vous en donne la licence ; et, s’il ne tient qu’à me déclarer en votre faveur, je veux bien consentir à lui faire un aveu, moi-même, de tout ce que je sens pour vous.


CLÉANTE


Frosine, ma pauvre Frosine, voudrois-tu nous servir ?


FROSINE


Par ma foi, faut-il le demander ? je le voudrois de tout mon cœur. Vous savez que, de mon naturel, je suis assez humaine. Le ciel ne m’a point fait l’âme de bronze, et je n’ai que trop de tendresse à rendre de petits services, quand je vois des gens qui s’entr’aiment en tout bien et en tout honneur. Que pourrions-nousfaire à ceci ?


CLÉANTE


Songe un peu, je te prie.


MARIANE


Ouvre-nous des lumières.


ÉLISE


Trouve quelque invention pour rompre ce que tu as fait.


FROSINE


Ceci est assez difficile. (A Mariane.) Pour votre mère, elle n’est pas tout à fait déraisonnable, et peut-être pourroit-on la gagner et la résoudre à transporter au fils le don qu’elle veut faire au père. (A Cléante.) Mais le mal que j’y trouve, c’est que votre père est votre père.


CLÉANTE


Cela s’entend.


FROSINE


Je veux dire qu’il conservera du dépit si l’on montre qu’on le refuse, et qu’il ne sera point d’humeur ensuite à donner son consentement à votre mariage. Il faudroit, pour bien faire, que le refus vînt de lui-même, et tâcher, par quelque moyen, de le dégoûter de votre personne.


CLÉANTE


Tu as raison.


FROSINE


Oui, j’ai raison, je le sais bien. C’est là ce qu’il faudroit ; mais le diantre est d’en pouvoir trouver les moyens. Attendez : si nous avions quelque femme un peu sur l’âge qui fût de mon talent, et jouât assez bien pour contrefaire une dame de qualité, par le moyen d’un train fait à la hâte et d’un bizarre nom de marquise ou de vicomtesse, que nous supposerions de la basse Bretagne, j’aurois assez d’adresse pour faire accroire à votre père que ce seroit une personne riche, outre ses maisons, de cent mille écus en argent comptant ; qu’elle seroit éperdument amoureuse de lui, et souhaiteroit de se voir sa femme, jusqu’à lui donner tout son bien par contrat de mariage ; et je ne doute point qu’il ne prêtât l’oreille à la pro-position. Car, enfin, il vous aime fort, je le sais, mais il aime un peu plus l’argent ; et quand, ébloui de ce leurre, il auroit une fois consenti à ce qui vous touche, il importeroit peu ensuite qu’il se désabusât, en venant à vouloir voir clair aux effets de notre marquise.

L’AVARE
(Acte V, Scène IV)
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CLÉANTE


Tout cela est fort bien pensé.


FROSINE


Laissez-moi faire. Je viens de me ressouvenir d’une de mes amies qui sera notre fait.


CLÉANTE


Sois assurée, Frosine, de ma reconnoissance, si tu viens à bout de la chose. Mais, charmante Mariane, commençons, je vous prie, par gagner votre mère ; c’est toujours beaucoup faire que de rompre ce mariage. Faites-y de votre part, je vous en conjure, tous les efforts qu’il vous sera possible. Servez-vous de tout le pouvoir que vous donne sur elle cette amitié qu’elle a pour vous. Déployez sans réserve les grâces éloquentes, les charmes tout puissants que le ciel a placés dans vos yeux et dans votre bouche ; et n’oubliez rien, s’il vous plaît, de ces tendres paroles, de ces douces prières et de ces caresses touchantes, à qui je suis persuadé qu’on ne sauroit rien refuser.


MARIANE


J’y ferai tout ce que je puis, et n’oublierai aucune chose.


SCÈNE II. — HARPAGON, CLÉANTE, MARIANE, ÉLISE, FROSINE



HARPAGON, à part, sans être aperçu.


Ouais ! mon fils baise la main de sa prétendue belle-mère ; et sa prétendue belle-mère ne s’en défend pas fort ! Y auroit-il quelque mystère là-dessous ?


ÉLISE


Voilà mon père.


HARPAGON


Le carrosse est tout prêt ; vous pouvez partir quand il vous plaira.


CLÉANTE


Puisque vous n’y allez pas, mon père, je m’en vais les conduire.


HARPAGON


Non : demeurez. Elles iront bien toutes seules, et j’ai besoin de vous.


SCÈNE III. — HARPAGON, CLÉANTE



HARPAGON


Oh çà, intérêt de belle-mère à part, que te semble, à toi, de cette personne ?


CLÉANTE


Ce qui m’en semble ?


HARPAGON


Oui, de son air, de sa taille, de sa beauté, de son esprit ?


CLÉANTE


La, la.


HARPAGON


Mais encore ?


CLÉANTE


A vous en parler franchement, je ne l’ai pas trouvée ici ce que je l’avois crue. Son air est de franche coquette, sa taille est assez gauche, sa beauté très médiocre, et son esprit des plus communs. Ne croyez pas que ce soit, mon père, pour vous en dégoûter ; car, belle-mère pour belle-mère, j’aime autant celle-là qu’une autre.


HARPAGON


Tu lui disois tantôt pourtant...


CLÉANTE


Je lui ai dit quelques douceurs en votre nom, mais c’étoit pour vous plaire.


HARPAGON


Si bien donc que tu n’aurois pas d’inclination pour elle ?


CLÉANTE


Moi ? point du tout.


HARPAGON


J’en suis fâché, car cela rompt une pensée qui m’étoit venue dans l’esprit. J’ai fait, en la voyant ici, réflexion sur mon âge ; et j’ai songé qu’on pourra trouver à redire de me voir marier à une si jeune personne. Cette considération m’en faisoit quitter le dessein ; et, comme je l’ai fait demander et que je suis pour elle engagé de parole, je te l’aurois donnée, sans l’aversion que tu témoignes.


CLÉANTE


A moi ?


HARPAGON


A toi.


CLÉANTE


En mariage ?


HARPAGON


En mariage.


CLÉANTE


Écoutez. Il est vrai qu’elle n’est pas fort à mon goût ; mais, pour vous faire plaisir, mon père, je me résoudrai à l’épouser, si vous voulez.


HARPAGON


Moi, je suis plus raisonnable que tu ne penses. Je ne veux point forcer ton inclination.


CLÉANTE


Pardonnez-moi ; je me ferai cet effort pour l’amour de vous.


HARPAGON


Non, non. Un mariage ne sauroit être heureux où l’inclination n’est pas.


CLÉANTE


C’est une chose, mon père, qui peut-être viendra ensuite ; et l’on dit que l’amour est souvent un fruit du mariage.


HARPAGON


Non. Du côté de l’homme on ne doit point risquer l’affaire ; et ce sont des suites fâcheuses où je n’ai garde de me commettre. Si tu avois senti quelque inclination pour elle, à la bonne heure ; je te l’aurois fait épouser, au lieu de moi ; mais, cela n’étant pas, je suivrai mon premier dessein, et je l’épouserai moi-même.


CLÉANTE


Eh bien, mon père, puisque les choses sont ainsi, il faut vous découvrir mon cœur ; il faut vous révéler notre secret. La vérité est que je l’aime depuis un jour que je la vis dans une promenade ; que mon dessein étoit tantôt de vous la demander pour femme, et que rien ne m’a retenu que la déclaration de vos sentiments et la crainte de vous déplaire.


HARPAGON


Lui avez-vous rendu visite ?


CLÉANTE


Oui, mon père.


HARPAGON


Beaucoup de fois ?


CLÉANTE


Assez, pour le temps qu’il y a.


HARPAGON


Vous a-t-on bien reçu ?


CLÉANTE


Fort bien, mais sans savoir qui j’étois ; et c’est ce qui a fait, tantôt, la surprise de Mariane.


HARPAGON


Lui avez-vous déclaré votre passion, et le dessein où vous étiez de l’épouser ?


CLÉANTE


Sans doute ; et même j’en avois fait à sa mère quelque peu d’ouverture.


HARPAGON


A-t-elle écouté, pour sa fille, votre proposition ?


CLÉANTE


Oui, fort civilement.


HARPAGON


Et la fille correspond-elle fort à votre amour ?


CLÉANTE


Si j’en dois croire les apparences, je me persuade, mon père, qu’elle a quelque bonté pour moi.


HARPAGON, bas, à part.


Je suis bien aise d’avoir appris un tel secret ; et voilà justement ce que je demandois. (Haut) Or sus, mon fils, savez-vous ce qu’il y a ? c’est qu’il faut songer, s’il vous plaît, à vous défaire de votre amour, à cesser toutes vos poursuites auprès d’une personne que je prétends pour moi, et à vous marier dans peu avec celle qu’on vous destine.


CLÉANTE


Oui, mon père, c’est ainsi que vous me jouez ! Eh bien, puisque les choses en sont venues là, je vous déclare, moi, que je ne quitterai point la passion que j’ai pour Mariane ; qu’il n’y a point d’extrémité où je ne m’abandonne pour vous disputer sa conquête ; et que, si vous avez pour vous le consentement d’une mère, j’aurai d’autres secours, peut-être, qui combattront pour moi.


HARPAGON


Comment, pendard ! tu as l’audace d’aller sur mes brisées ! CLÉANTE


C’est vous qui allez sur les miennes, et je suis le premier en date.


HARPAGON


Ne suis-je pas ton père, et ne me dois-tu pas respect ?


CLÉANTE


Ce ne sont point ici des choses où les enfants soient obligés de déférer aux pères, et l’amour ne connoît personne.


HARPAGON


Je te ferai bien me connoître avec de bons coups de bâton.


CLÉANTE


Toutes vos menaces ne feront rien.


HARPAGON


Tu renonceras à Mariane.


CLÉANTE


Point du tout.


HARPAGON


Donnez-moi un bâton tout à l’heure.


SCÈNE IV. — HARPAGON, CLÉANTE, MAITRE JACQUES



MAITRE JACQUES


Eh, eh, eh, messieurs, qu’est-ce ci ? à quoi songez-vous ?


CLÉANTE


Je me moque de cela !


MAÎTRE JACQUES, à Cléante.


Ah ! monsieur, doucement.


HARPAGON


Me parler avec cette impudence !


MAÎTRE JACQUES, à Harpagon.


Ah ! monsieur, de grâce !


CLÉANTE


Je n’en démordrai point.


MAÎTRE JACQUES, à Cléante.


Eh quoi ! à votre père !


HARPAGON


Laisse-moi faire.


MAÎTRE JACQUES, à Harpagon.


Eh quoi ! à votre fils ? encore passe pour moi.


HARPAGON


Je te veux faire toi-même, maître Jacques, juge de cette affaire pour montrer comme j’ai raison.


MAITRE JACQUES


J’y consens. (A Cléante.) Éloignez-vous un peu.


HARPAGON


J’aime une fille que je veux épouser ; et le pendard a l’insolence de l’aimer avec moi, et d’y prétendre malgré mes ordres.


MAITRE JACQUES


Ah ! il a tort.


HARPAGON


N’est-ce pas une chose épouvantable, qu’un fils qui veut entrer en concurrence avec son père ? et ne doit-il pas, par respect, s’abstenir de toucher à mes inclinations ?


MAITRE JACQUES


Vous avez raison. Laissez-moi lui parler, et demeurez là.


CLÉANTE, à maître Jacques, qui s’approche de lui.


Eh bien, oui, puisqu’il veut te choisir pour juge, je n’y recule point ; il ne m’importe qui ce soit ; et je veux bien aussi me rapporter à toi, maître Jacques, de notre différend.


MAITRE JACQUES


C’est beaucoup d’honneur que vous me faites...


CLÉANTE


Je suis épris d’une jeune personne qui répond à mes vœux, et reçoit tendrement les offres de ma foi ; et mon père s’avise de venir troubler notre amour, par la demande qu’il en fait faire.


MAITRE JACQUES.


Il a tort assurément.


CLÉANTE


N’a-t-il point de honte, à son âge, de songer à se marier ? Lui sied-il bien d’être encore amoureux ? et ne devroit-il pas laisser cette occupation aux jeunes gens ?


MAITRE JACQUES


Vous avez raison. Il se moque. Laissez-moi lui dire deux mots. (A Harpagon.) Eh bien, votre fils n’est pas si étrange que vous le dites, et il se met à la raison. Il dit qu’il sait le respect qu’il vous doit ; qu’il ne s’est emporté que dans la première chaleur, et qu’il ne fera point refus de se soumettre à ce qu’il vous plaira, pourvu que vous vouliez le traiter mieux que vous ne faites, et lui donner quelque personne en mariage, dont il ait lieu d’être content.


HARPAGON


Ah ! dis-lui, maître Jacques, que, moyennant cela, il pourra espérer toutes choses de moi, et que, hors Mariane, je lui laisse la liberté de choisir celle qu’il voudra.


MAITRE JACQUES


Laissez-moi faire. (A Cléante.) Eh bien, votre père n’est pas si déraisonnable que vous le faites ; et il m’a témoigné que ce sont vos emportements qui l’ont mis en colère ; qu’il n’en veut seulement qu’à votre manière d’agir, et qu’il sera fort disposé à vous accorder ce que vous souhaitez, pourvu que vous vouliez vous y prendre par la douceur, et lui rendre les déférences, les respects et les soumissions qu’un fils doit à son père.


CLÉANTE


Ah ! maître Jacques, tu lui peux assurer que, s’il m’accorde Mariane, il me verra toujours le plus soumis de tous les hommes, et que jamais je ne ferai aucune chose que par ses volontés.


MAÎTRE JACQUES, à Harpagon.


Cela est fait ; il consent à ce que vous dites.


HARPAGON


Voilà qui va le mieux du monde.


MAÎTRE JACQUES, à Cléante.


Tout est conclu ; il est content de vos promesses.


CLÉANTE


Le ciel en soit loué !


MAITRE JACQUES


Messieurs, vous n’avez qu’à parler ensemble : vous voilà d’accord maintenant ; et vous alliez vous quereller, faute de vous entendre.


CLÉANTE


Mon pauvre maître Jacques, je te serai obligé toute ma vie.


MAITRE JACQUES


Il n’y a pas de quoi, monsieur.


HARPAGON


Tu m’as fait plaisir, maître Jacques ; et cela mérite une récompense. (Harpagon fouille dans sa poche ; maître Jacques tend la main ; mais Harpagon ne tire que son mouchoir, en disant :) Va, je m’en souviendrai, je t’assure.


MAITRE JACQUES


Je vous baise les mains.


SCÈNE V. — HARPAGON, CLÉANTE



CLÉANTE


Je vous demande pardon, mon père, de l’emportement que j’ai fait paroître.


HARPAGON


Cela n’est rien.


CLÉANTE


Je vous assure que j’en ai tous les regrets du monde.


HARPAGON


Et moi, j’ai toutes les joies du monde de te voir raisonnable.


CLÉANTE


Quelle bonté à vous d’oublier si vite ma faute !


HARPAGON


On oublie aisément les fautes des enfants lorsqu’ils rentrent dans leur devoir.


CLÉANTE


Quoi ! ne garder aucun ressentiment de toutes mes extra-vagances ?


HARPAGON


C’est une chose où tu m’obliges, par la soumission et le respect où tu te ranges.


CLÉANTE


Je vous promets, mon père, que, jusques au tombeau, je conserverai dans mon cœur le souvenir de vos bontés.


HARPAGON


Et moi, je te promets qu’il n’y aura aucune chose que tu n’obtiennes de moi.


CLÉANTE


Ah ! mon père, je ne vous demande plus rien : et c’est m’avoir assez donné que de me donner Mariane.


HARPAGON


Comment ?


CLÉANTE


Je dis, mon père, que je suis trop content de vous, et que je trouve toutes choses dans la bonté que vous avez de m’accorder Mariane.


HARPAGON


Qui est-ce qui te parle de t’accorder Mariane ?


CLÉANTE


Vous, mon père.


HARPAGON


Moi ?


CLÉANTE


Sans doute.


HARPAGON


Comment ! c’est toi qui as promis d’y renoncer.


CLÉANTE


Moi, y renoncer ?


HARPAGON


Oui.


CLÉANTE


Point du tout.


HARPAGON


Tu ne t’es pas départi d’y prétendre ?


CLÉANTE


Au contraire, j’y suis porté plus que jamais.


HARPAGON


Quoi ! pendard, derechef ?


CLÉANTE


Rien ne me peut changer.


HARPAGON


Laisse-moi faire, traître !


CLÉANTE


Faites tout ce qu’il vous plaira.


HARPAGON


Je te défends de me jamais voir.


CLÉANTE


A la bonne heure.


HARPAGON


Je t’abandonne.


CLÉANTE


Abandonnez.


HARPAGON


Je te renonce pour mon fils.


CLÉANTE


Soit.


HARPAGON


Je te déshérite.


CLÉANTE


Tout ce que vous voudrez.


HARPAGON


Et je te donne ma malédiction.


CLÉANTE


Je n’ai que faire de vos dons.


SCÈNE VI. — CLÉANTE, LA FLÈCHE



LA FLÈCHE, sortant du jardin avec une cassette.


Ah ! monsieur, que je vous trouve à propos ! Suivez-moi vite !


CLÉANTE


Qu’y a-t-il ?


LA FLÈCHE


Suivez-moi, vous dis-je : nous sommes bien.


CLÉANTE


Comment ?


LA FLÈCHE


Voici votre affaire.


CLÉANTE


Quoi ?


LA FLÈCHE


J’ai guigné ceci tout le jour.


CLÉANTE


Qu’est-ce que c’est ?


LA FLÈCHE


Le trésor de votre père, que j’ai attrapé.


CLÉANTE


Comment as-tu fait ?


LA FLÈCHE


Vous saurez tout. Sauvons-nous ; je l’entends crier.


SCÈNE VII. — HARPAGON, seul, criant au voleur dès le jardin, et venant sans chapeau.



Au voleur ! au voleur ! à l’assassin ! au meurtrier ! Justice, juste ciel ! je suis perdu, je suis assassiné ! on m’a coupé la gorge : on m’a dérobé mon argent ! Qui peut-ce être ? Qu’est-il devenu ? Où est-il ? Où se cache-t-il ? Que ferai-je pour le trouver ? Où courir ? Où ne pas courir ? N’est-il point là ? N’est-il point ici ? Qui est-ce ? Arrête ! (A lui-même, se prenant par le bras.) Rends-moi mon argent, coquin !... Ah ! c’est moi ! Mon esprit est troublé, et j’ignore où je suis, qui je suis, et ce que je fais. Hélas ! mon pauvre argent ! mon pauvre argent ! mon cher ami ! on m’a privé de toi ; et, puisque tu m’es enlevé, j’ai perdu mon support, ma consolation, ma joie : tout est fini pour moi, et je n’ai plus que faire au monde. Sans toi, il m’est impossible de vivre. C’en est fait ; je n’en puis plus ; je me meurs ; je suis mort ; je suis enterré ! N’y a-t-il personne qui veuille me ressusciter, en me rendant mon cher argent, ou en m’apprenant qui l’a pris ? Euh ! que dites-vous ? Ce n’est personne. Il faut, qui que ce soit qui ait fait le coup, qu’avec beaucoup de soin on ait épié l’heure ; et l’on a choisi justement le temps que je parlois à mon traître de fils. Sortons. Je veux aller quérir la justice, et faire donner la question à toute ma maison ; à servantes, à valets, à fils et à fille, et à moi aussi. Que de gens assemblés ! Je ne jette mes regards sur personne qui ne me donne des soupçons, et tout me semble mon voleur. Eh ! de quoi est-ce qu’on parle là ? de celui qui m’a dérobé ? Quel bruit fait-on là-haut ? Est-ce mon voleur qui y est ? De grâce, si l’on sait des nouvelles de mon voleur, je supplie que l’on m’en dise. N’est-il point caché là parmi vous ? Ils me regardent tous et se mettent à rire. Vous verrez qu’ils ont part, sans doute, au vol que l’on m’a fait. Allons vite, des commissaires, des archers, des prévôts, des juges, des gênes, des potences et des bourreaux. Je veux faire pendre tout le monde ; et, si je ne trouve mon argent, je me pendrai moi-même après...

ACTE CINQUIÈME


SCÈNE I. — HARPAGON, UN COMMISSAIRE


LE COMMISSAIRE


Laissez-moi faire ; je sais mon métier, Dieu merci. Ce n’est pas d’aujourd’hui que je me mêle de découvrir des vols ; et je voudrois avoir autant de sacs de mille francs que j’ai fait pendre de personnes.


HARPAGON


Tous les magistrats sont intéressés à prendre cette affaire, en main ; et, si l’on ne me fait retrouver mon argent, je demanderai justice de la justice.


LE COMMISSAIRE


Il faut faire toutes les poursuites requises. Vous dites qu’il y avoit dans cette cassette ?


HARPAGON


Dix mille écus bien comptés.


LE COMMISSAIRE


Dix mille écus !


HARPAGON, en pleurant.


Dix mille écus.


LE COMMISSAIRE


Le vol est considérable !


HARPAGON


Il n’y a point de supplice assez grand pour l’énormité de ce crime ; et, s’il demeure impuni, les choses les plus sacrées ne sont plus en sûreté.


LE COMMISSAIRE


En quelles espèces étoit cette somme ?


HARPAGON


En bons louis d’or et pistoles bien trébuchantes.


LE COMMISSAIRE


Qui soupçonnez-vous de ce vol ?


HARPAGON


Tout le monde ; et je veux que vous arrêtiez prisonniers la ville et les faubourgs.


LE COMMISSAIRE


Il faut, si vous m’en croyez, n’effaroucher personne, et tâcher doucement d’attraper quelques preuves, afin de procéder après, par la rigueur, au recouvrement des deniers qui vous ont été pris.


SCÈNE II. — HARPAGON, UN COMMISSAIRE, MAITRE JACQUES



MAÎTRE JACQUES, dans le fond du théâtre, en se retournant du côté par lequel il est entré.


Je m’en vais revenir. Qu’on me l’égorgé tout à l’heure ; qu’on me lui fasse griller les pieds ; qu’on me le mette dans l’eau bouillante, et qu’on me le pende au plancher.


HARPAGON, à maître Jacques.


Qui ? celui qui m’a dérobé ?


MAITRE JACQUES


Je parle d’un cochon de lait que votre intendant me vient d’envoyer et je veux vous l’accommoder à ma fantaisie.


HARPAGON


Il n’est pas question de cela ; et voilà monsieur, à qui il faut parler d’autre chose.


LE COMMISSAIRE, à maître Jacques.


Ne vous épouvantez point. Je suis homme à ne vous point scandaliser, et les choses iront dans la douceur.


MAITRE JACQUES


Monsieur est de votre souper ?


LE COMMISSAIRE


Il faut ici, mon cher ami, ne rien cacher à votre maître.


MAITRE JACQUES


Ma foi, monsieur, je montrerai tout ce que je sais faire, et je vous traiterai du mieux qu’il me sera possible.


HARPAGON


Ce n’est pas là l’affaire.


MAITRE JACQUES


Si je ne vous fais pas aussi bonne chère que je voudrois, c’est la faute de monsieur votre intendant, qui m’a rogné les ailes avec les ciseaux de son économie.


HARPAGON


Traître ! il s’agit d’autre chose que de souper ; et je veux que tu me dises des nouvelles de l’argent qu’on m’a pris.


MAITRE JACQUES


On vous a pris de l’argent ?


HARPAGON


Oui, coquin ; et je m’en vais te faire pendre, si tu ne me le rends !


LE COMMISSAIRE, à Harpagon.


Mon Dieu ! ne le maltraitez point. Je vois à sa mine qu’il est honnête homme, et que, sans se faire mettre en prison, il vous découvrira ce que vous voulez savoir. Oui, mon ami, si vous nous confessez la chose, il ne vous sera fait aucun mal, et vous serez récompensé comme il faut par votre maître. On lui a pris aujourd’hui son argent ; et il n’est pas que vous ne sachiez quelques nouvelles de cette affaire.


MAÎTRE JACQUES, bas, à part.


Voici justement ce qu’il me faut pour me venger de notre intendant. Depuis qu’il est entré céans, il est le favori, on n’écoute que ses conseils ; et j’ai aussi sur le cœur les coups de bâton de tantôt.


HARPAGON


Qu’as-tu à ruminer ?


LE COMMISSAIRE, à Harpagon.


Laissez-le faire. Il se prépare à vous contenter ; et je vous ai bien dit qu’il étoit honnête homme.


MAITRE JACQUES


Monsieur, si vous voulez que je vous dise les choses, je crois que c’est monsieur votre cher intendant qui a fait le coup.


HARPAGON


Valère ?


MAITRE JACQUES


Oui.


HARPAGON


Lui ! qui me paroît si fidèle ?


MAITRE JACQUES


Lui-même. Je crois que c’est lui qui vous a dérobé.


HARPAGON


Et sur quoi le crois-tu ?


MAITRE JACQUES


Sur quoi ?


HARPAGON


Oui.


MAITRE JACQUES


Je le crois... sur ce que je le crois.


LE COMMISSAIRE


Mais il est nécessaire de dire les indices que vous avez.


HARPAGON


L’as-tu vu rôder autour du lieu où j’avois mis mon argent ?


MAITRE JACQUES


Oui, vraiment. Où étoit-il, votre argent ?


HARPAGON


Dans le jardin.


MAITRE JACQUES


Justement je l’ai vu rôder dans le jardin. Et dans quoi est-ce que cet argent étoit ?


HARPAGON


Dans une cassette.


MAITRE JACQUES


Voilà l’affaire. Je lui ai vu une cassette.


HARPAGON


Et cette cassette, comment est-elle faite ? Je verrai bien si c’est la mienne.


MAITRE JACQUES


Comment est-elle faite ?


HARPAGON


Oui.


MAITRE JACQUES


Elle est faite... elle est faite comme une cassette.


LE COMMISSAIRE


Cela s’entend. Mais dépeignez-la un peu, pour voir.


MAITRE JACQUES


C’est une grande cassette.


HARPAGON


Celle qu’on m’a volée est petite.


MAITRE JACQUES


Eh ! oui, elle est petite, si on veut le prendre par là ; mais je l’appelle grande pour ce qu’elle contient.


LE COMMISSAIRE


Et de quelle couleur est-elle ?


MAITRE JACQUES


De quelle couleur ?


LE COMMISSAIRE


Oui.


MAITRE JACQUES


Elle est de couleur... là, d’une certaine couleur... Ne sauriez vous m’aider à dire ?


HARPAGON


Euh ?


MAITRE JACQUES


N’est-elle pas rouge ?


HARPAGON


Non, grise.


MAITRE JACQUES


Eh ! oui, gris-rouge ; c’est ce que je voulois dire.


HARPAGON


Il n’y a point de doute ; c’est elle assurément. Écrivez, monsieur, écrivez sa déposition. Ciel ! à qui désormais se fier ? Il ne faut plus jurer de rien ; et je crois, après cela, que je suis homme à me voler moi-même.


MAÎTRE JACQUES, à Harpagon.


Monsieur, le voici qui revient. Ne lui allez pas dire, au moins, que c’est moi qui vous ai découvert cela.


SCÈNE III. — HARPAGON, UN COMMISSAIRE, VALÈRE, MAITRE JACQUES



HARPAGON


Approche, viens confesser l’action la plus noire, l’attentat le plus horrible qui jamais ait été commis.


VALÈRE


Que voulez-vous, monsieur ?


HARPAGON


Comment, traître ! tu ne rougis pas de ton crime ?


VALÈRE


De quel crime voulez-vous donc parler ?


HARPAGON


De quel crime je veux parler, infâme ! comme si tu ne savois pas ce que je veux dire ? C’est en vain que tu prétendrais de le déguiser ; l’affaire est découverte, et l’on vient de m’apprendre tout. Comment abuser ainsi de ma bonté, et s’introduire exprès chez moi pour me trahir, pour me jouer un tour de cette nature ?


VALÈRE


Monsieur, puisqu’on vous a découvert tout, je ne veux point de détours, et vous nier la chose.


MAÎTRE JACQUES, à part.


Oh ! oh, aurois-je deviné sans y penser ?


VALÈRE


C’étoit mon dessein de vous en parler, et je voulus attendre pour cela des conjonctures favorables ; mais, puisqu’il est ainsi, je vous conjure de ne vous point fâcher et de vouloir entendre mes raisons.


HARPAGON


Et quelles belles raisons peux-tu me donner, voleur infâme !


VALÈRE


Ah ! monsieur, je n’ai pas mérité ces noms. Il est vrai que j’ai commis une offense envers vous ; mais, après tout, ma faute est pardonnable.


HARPAGON


Comment ! pardonnable ? Un guet-apens, un assassinat de la sorte !


VALÈRE


De grâce, ne vous mettez point en colère. Quand vous m’aurez ouï, vous verrez que le mal n’est pas si grand que vous le faites.


HARPAGON


Le mal n’est pas si grand que je le fais ! Quoi ! mon sang, mes entrailles, pendard !


VALÈRE


Votre sang, monsieur, n’est pas tombé dans de mauvaises mains. Je suis d’une condition à ne lui point faire de tort ; et il n’y a rien, en tout ceci, que je ne puisse bien réparer.


HARPAGON


C’est bien mon intention, et que tu me restitues ce que tu m’as ravi.


VALÈRE


Votre honneur, monsieur, sera pleinement satisfait.


HARPAGON


Il n’est pas question d’honneur là dedans. Mais, dis-moi qui t’a porté à cette action ?


VALÈRE


Hélas ! me le demandez-vous ?


HARPAGON


Oui, vraiment, je te le demande !


VALÈRE


Un dieu qui porte les excuses de tout ce qu’il fait faire, l’Amour.


HARPAGON


L’Amour ?


VALÈRE


Oui.


HARPAGON


Bel amour, bel amour, ma foi, l’amour de mes louis d’or !


VALÈRE


Non, monsieur, ce ne sont point vos richesses qui m’ont tenté ; ce n’est pas cela qui m’a ébloui ; et je proteste de ne prétendre rien à tous vos biens, pourvu que vous me laissiez celui que j’ai.


HARPAGON


Non ferai, de par tous les diables ; je ne te le laisserai pas. Mais voyez quelle insolence de vouloir retenir le vol qu’il m’a fait !


VALÈRE


Appelez-vous ça un vol ?


HARPAGON


Si je l’appelle un vol ? un trésor comme celui-là ! VALÈRE


C’est un trésor, il est vrai, et le plus précieux que vous ayez, sans doute ; mais ce ne sera pas le perdre que de me le laisser. Je vous le demande à genoux, ce trésor plein de charmes ; et, pour bien faire, il faut que vous me l’accordiez.


HARPAGON


Je n’en ferai rien. Qu’est-ce à dire cela ?


VALÈRE


Nous nous sommes promis une foi mutuelle, et avons fait serment de ne nous point abandonner.


HARPAGON


Le serment est admirable, et la promesse plaisante !


VALÈRE


Oui, nous nous sommes engagés d’être l’un à l’autre à jamais.


HARPAGON


Je vous en empêcherai bien, je vous assure !


VALÈRE


Rien que la mort ne nous peut séparer.


HARPAGON


C’est être bien endiablé après mon argent !


VALÈRE


Je vous ai déjà dit, monsieur, que ce n’étoit point l’intérêt qui m’avoit poussé à faire ce que j’ai fait. Mon cœur n’a point agi par les ressorts que vous pensez, et un motif plus noble m’a inspiré cette résolution.


HARPAGON


Vous verrez que c’est par charité chrétienne qu’il veut avoir mon bien ! Mais j’y donnerai bon ordre ; et la justice, pendard effronté, me va faire raison de tout.


VALÈRE


Vous en userez comme vous voudrez, et me voilà prêt à souffrir toutes les violences qu’il vous plaira ; mais je vous prie de croire au moins que, s’il y a du mal, ce n’est que moi qu’il en faut accuser, et que votre fille, en tout ceci, n’est aucunement coupable.


HARPAGON


Je le crois bien, vraiment ! il seroit fort étrange que ma fille eût trempé dans ce crime ! Mais je veux ravoir mon affaire, et que tu me confesses en quel endroit tu me l’as enlevée.


VALÈRE


Moi ? je ne l’ai point enlevée ; et elle est encore chez vous.


HARPAGON, à part.


O ma chère cassette ! (Haut.) Elle n’est point sortie de ma maison ?


VALÈRE


Non, monsieur.


HARPAGON


Eh ! dis-moi donc un peu : tu n’y as point touché ?


VALÈRE


Moi y toucher ! Ah ! vous lui faites tort, aussi bien qu’à moi ; et c’est d’une ardeur toute pure et respectueuse que j’ai brûlé pour elle.


HARPAGON, à part.


Brûlé pour ma cassette !


VALÈRE


J’aimerois mieux mourir que de lui avoir fait paroître aucune pensée offensante : elle est trop sage et trop honnête pour cela.


HARPAGON, à part.


Ma cassette trop honnête !


VALÈRE


Tous mes désirs se sont bornés à jouir de sa vue ; et rien de criminel n’a profané la passion que ses beaux yeux m’ont inspirée.


HARPAGON, à part.


Les beaux yeux de ma cassette ! Il parle d’elle comme un amant d’une maîtresse.


VALÈRE


Dame Claude, monsieur, sait la vérité de cette aventure et elle peut vous rendre témoignage.


HARPAGON


Quoi ! ma servante est complice de l’affaire ?


VALÈRE


Oui, monsieur : elle a été témoin de notre engagement ; et c’est après avoir connu l’honnêteté de ma flamme qu’elle m’a aidé à persuader votre fille de me donner sa foi et recevoir la mienne.


HARPAGON, à part.


Eh ! est-ce que la peur de la justice le fait extravaguer ? (A Valère.) Que nous brouilles-tu ici de ma fille ?


VALÈRE


Je dis, monsieur, que j’ai eu toutes les peines du monde à faire consentir sa pudeur à ce que vouloit mon amour.


HARPAGON


La pudeur de qui ?


VALÈRE


De votre fille ; et c’est seulement depuis hier qu’elle a pu se résoudre à nous signer mutuellement une promesse de mariage.


HARPAGON


Ma fille t’a signé une promesse de mariage ?


VALÈRE


Oui, monsieur ; comme, de ma part je lui en ai signé une.


HARPAGON


O ciel ! autre disgrâce !


MAITRE JACQUES, au commissaire.


Écrivez, monsieur, écrivez.


HARPAGON


Rengrégement de mal ! surcroît de désespoir ! (Au commissaire.) Allons, monsieur, faites le dû de votre charge, et dressez-lui-moi son procès comme larron et comme suborneur.


MAITRE JACQUES


Comme larron et comme suborneur.


VALÈRE


Ce sont des noms qui ne me sont point dus ; et quand on saura qui je suis...


SCÈNE IV. — HARPAGON. ÉLISE. MARIANE, VALÈRE, FROSINE, MAITRE JACOUES. UN COM-MISSAIRE



HARPAGON


Ah ! fille scélérate ! fille indigne d’un père comme moi ! c’est ainsi que tu pratiques les leçons que je t’ai données ? Tu te laisses prendre d’amour pour un voleur infâme, et tu lui engages ta foi sans mon consentement ! Mais vous serez trompés l’un et l’autre. (A Elise.) Quatre bonnes murailles me répondront de ta conduite ; (A Valère) et une bonne potence, pendard effronté, me fera raison de ton audace !


VALÈRE


Ce ne sera point votre passion qui jugera l’affaire, et l’on m’écoutera, au moins, avant que de me condamner.


HARPAGON


Je me suis abusé de dire une potence : et tu seras roué tout vif :


ÉLISE, aux genoux d’Harpagon.


Ah ! mon père, prenez des sentiments un peu plus humains, je vous prie, et n’allez point pousser les choses dans les dernières violences du pouvoir paternel. Ne vous laissez point entraîner aux premiers mouvements de votre passion, et donnez-vous le temps de considérer ce que vous voulez faire. Prenez la peine de mieux voir celui dont vous vous offensez. Il est tout autre que vos yeux ne le jugent ; et vous trouverez moins étrange que je me sois donnée à lui, lorsque vous saurez que, sans lui, vous ne m’auriez plus il y a longtemps. Oui, mon père, c’est celui qui me sauva de ce grand péril que vous savez que je courus dans l’eau, et à qui vous devez la vie de cette même fille dont...


HARPAGON


Tout cela n’est rien ; et il valoit bien mieux pour moi qu’il te laissât noyer que de faire ce qu’il a fait.


ÉLISE


Mon père, je vous conjure par l’amour paternel, de me...


HARPAGON


Non, non ; je ne veux rien entendre, et il faut que la justice, fasse son devoir.


MAÎTRE JACQUES, à part.


Tu me payeras mes coups de bâton !


FROSINE, à part


Voici un étrange embarras !


SCÈNE V. — ANSELME, HARPAGON, ÉLISE, MARIANE, FROSINE, VALÈRE, UN COMMISSAIRE, MAITRE JACQUES



ANSELME


Qu’est-ce, seigneur Harpagon ? je vous vois tout ému.


HARPAGON


Ah ! seigneur Anselme, vous me voyez le plus infortuné de tous les hommes ; et voici bien du trouble et du désordre au contrat que vous venez faire ! On m’assassine dans le bien, on m’assassine dans l’honneur ; et voilà un traître, un scélérat, qui a violé tous les droits les plus saints, qui s’est coulé chez moi sous le titre de domestique, pour me dérober mon argent et pour me suborner ma fille !


VALÈRE


Qui songe à votre argent, dont vous me faites un galimatias ?


HARPAGON


Oui, ils se sont donné l’un à l’autre une promesse de mariage. Cet affront vous regarde, seigneur Anselme ; et c’est vous qui devez vous rendre partie contre lui et faire toutes les poursuites de la justice à vos dépens, pour vous venger de son insolence.


ANSELME


Ce n’est pas mon dessein de me faire épouser par force et de rien prétendre à un cœur qui se seroit donné ; mais pour vos intérêts, je suis prêt à les embrasser ainsi que les miens propres.


HARPAGON


Voilà monsieur qui est un honnête commissaire, qui n’oubliera rien, à ce qu’il m’a dit, de la fonction de son office. (Au commissaire, montrant Valère.) Chargez-le comme il faut, monsieur, et rendez les choses bien criminelles.


VALÈRE


Je ne vois pas quel crime on me peut faire de la passion que j’ai pour votre fille, et le supplice où vous croyez que je puisse être condamné pour notre engagement, lorsqu’on saura ce que je suis...


HARPAGON


Je me moque de tous ces contes ; et le monde aujourd’hui n’est plein que de ces larrons de noblesse, que de ces imposteurs qui tirent avantage de leur obscurité, et s’habillent insolemment du premier nom illustre qu’ils s’avisent de prendre.


VALÈRE


Sachez que j’ai le cœur trop bon pour me parer de quelque chose qui ne soit point à moi, et que tout Naples peut rendre témoignage de ma naissance.


ANSELME


Tout beau ! prenez garde à ce que vous allez dire. Vous risquez ici plus que vous ne pensez ; vous parlez devant un homme à qui tout Naples est connu, et qui peut aisément voir clair dans l’histoire que vous ferez.


VALÈRE, en mettant fièrement son chapeau.


Je ne suis point homme à rien craindre ; et, si Naples vous est connu, vous savez qui étoit don Thomas d’Alburci.


ANSELME


Sans doute, je le sais ; et peu de gens l’ont connu mieux que moi,


HARPAGON


Je ne me soucie ni de don Thomas ni de don Martin. (Voyant deux chandelles allumées, il en souffle une.)


ANSELME


De grâce, laissez-le parler ; nous verrons ce qu’il en veut dire.


VALÈRE


Je veux dire que c’est lui qui m’a donné le jour.


ANSELME


Lui ?


VALÈRE


Oui.


ANSELME


Allez, vous vous moquez. Cherchez quelque autre histoire qui vous puisse mieux réussir, et ne prétendez pas vous sauver sous cette imposture.


VALÈRE


Songez à mieux parler. Ce n’est point une imposture, et je n’avance rien ici qu’il ne me soit aisé de justifier.


ANSELME


Quoi ! vous osez vous dire fils de don Thomas d’Alburci ?


VALÈRE


Oui, je l’ose ; et je suis prêt de soutenir cette vérité contre qui que ce soit.


ANSELME


L’audace est merveilleuse ! Apprenez, pour vous confondre, qu’il y a seize ans, pour le moins, que l’homme dont vous nous parlez périt sur mer avec ses enfants et sa femme, en voulant dérober leur vie aux cruelles persécutions qui ont accompagné les désordres de Naples, et qui en firent exiler plusieurs nobles familles.


VALÈRE


Oui ; mais apprenez, pour vous confondre, vous, que son fils, âgé de sept ans, avec un domestique, fut sauvé de ce naufrage par un vaisseau espagnol ; et que ce fils sauvé est celui qui vous parle. Apprenez que le capitaine de ce vaisseau, touché de ma fortune, prit amitié pour moi ; qu’il me fit élever comme son propre fils, et que les armes furent mon emploi dès que je m’en trouvai capable ; que j’ai su depuis peu que mon père n’étoit point mort, comme je l’avois toujours cru ; que, passant ici pour l’aller chercher, une aventure, par le ciel concertée, me fit voir la charmante Élise ; que cette vue me rendit esclave de ses beautés, et que la violence de mon amour et les sévérités de son père me firent prendre la résolution de m’introduire dans son logis et d’envoyer un autre à la quête de mes parents.


ANSELME


Mais quels témoignages encore, autres que vos paroles, nous peuvent assurer que ce ne soit point une fable que vous ayez bâtie sur une vérité ?


VALÈRE.


Le capitaine espagnol ; un cachet de rubis qui étoit à mon père ; un bracelet d’agate que ma mère m’avoit mis au bras ; le vieux Pedro, ce domestique qui se sauva avec moi du naufrage.


MARIANE


Hélas ! à vos paroles je puis ici répondre, moi, que vous n’imposez point ; et tout ce que vous dites me fait connoître clairement que vous êtes mon frère.


VALÈRE


Vous, ma sœur ?


MARIANE


Oui. Mon cœur s’est ému dès le moment que vous avez ouvert la bouche, et notre mère, que vous allez ravir, m’a mille fois entretenue des disgrâces de notre famille. Le ciel ne nous fit point aussi périr dans ce triste naufrage ; mais il ne nous sauva la vie que par la perte de notre liberté, et ce furent des corsaires qui nous recueillirent, ma mère et moi, sur un débris de notre vaisseau. Après dix ans d’esclavage, une heureuse fortune nous rendit notre liberté, et nous retournâmes dans Naples, où nous trouvâmes tout notre bien vendu, sans y pouvoir trouver des nouvelles de notre père. Nous passâmes à Gênes, où ma mère alla ramasser quelques malheureux restes d’une succession qu’on avoit déchirée ; et de là, fuyant la barbare injustice de ses parents, elle vint en ces lieux, où elle n’a presque vécu que d’une vie languissante.


ANSELME


O ciel ! quels sont les traits de ta puissance ! et que tu fais bien voir qu’il n’appartient qu’à toi de faire des miracles ! Embrassez-moi, mes enfants ; et mêlez tous deux vos transports à ceux de votre père.


VALÈRE


Vous êtes notre père !


MARIANE


C’est vous que ma mère a tant pleuré ?


ANSELME


Oui, ma fille ; oui, mon fils ; je suis don Thomas d’Alburci, que le ciel garantit des ondes avec tout l’argent qu’il portoit, et qui, vous ayant tous crus morts durant plus de seize ans, se préparoit, après de longs voyages, à chercher dans l’hymen d’une douce et sage personne la consolation de quelque nouvelle famille. Le peu de sûreté que j’ai vu pour ma vie à retourner à Naples m’a fait y renoncer pour toujours ; et, ayant su trouver moyen d’y faire vendre ce que j’y avois, je me suis habitué ici, où, sous le nom d’Anselme, j’ai voulu m’éloigner des chagrins de cet autre nom qui m’a causé tant de traverses.


HARPAGON, à Anselme.


C’est là votre fils ?


ANSELME


Oui.


HARPAGON


Je vous prends à partie pour me payer dix mille écus qu’il m’a volés.


ANSELME


Lui ! vous avoir volé ?


HARPAGON


Lui-même.


VALÈRE


Qui vous dit cela ?


HARPAGON


Maître Jacques.


VALÈRE, à maître Jacques.


C’est toi qui le dis ?


MAITRE JACQUES


Vous voyez que je ne dis rien.


HARPAGON


Oui. Voilà monsieur le commissaire qui a reçu sa déposition.


VALÈRE


Pouvez-vous me croire capable d’une action si lâche ?


HARPAGON


Capable ou non capable, je veux revoir mon argent.


SCÈNE VI. — HARPAGON, ANSELME, ÉLISE, MARIANE, CLÉANTE, VALÈRE, FROSINE, UN COMMISSAIRE, MAITRE JACQUES, LA FLÈCHE



CLÉANTE


Ne vous tourmentez point, mon père, et n’accusez personne. J’ai découvert des nouvelles de votre affaire ; et je viens ici pour vous dire que, si vous voulez vous résoudre à me laisser épouser Mariane, votre argent vous sera rendu.


HARPAGON


Où est-il ?


CLÉANTE


Ne vous en mettez point en peine. Il est en lieu dont je réponds ; et tout ne dépend que de moi. C’est à vous de me dire à quoi vous vous déterminez ; et vous pouvez choisir, ou de me donner Mariane. ou de perdre votre cassette.


HARPAGON


N’en a-t-on rien ôté ?


CLÉANTE


Rien du tout. Voyez si c’est votre dessein de souscrire à ce mariage, et de joindre votre consentement à celui dé sa mère, qui lui laisse la liberté de faire un choix entre nous deux.


MARIANE, à Cléante.


Mais vous ne savez pas que ce n’est pas assez que ce consentement : et que le ciel (montrant Valère), avec un frère que vous voyez, vient de me rendre un père (montrant Anselme), dont vous avez à m’obtenir.


ANSELME


Le ciel, mes enfants, ne me redonne point à vous pour être contraire à vos vœux. Seigneur Harpagon, vous jugez bien que le choix d’une jeune personne tombera sur le fils plutôt que sur le père : allons, ne vous faites point dire ce qu’il n’est pas nécessaire d’entendre, et consentez, ainsi que moi, à ce double hyménée.


HARPAGON


Il faut, pour me donner conseil, que je voie ma cassette.


CLÉANTE


Vous la verrez saine et entière.


HARPAGON


Je n’ai point d’argent à donner en mariage à mes enfants.


ANSELME


Eh bien, j’en ai pour eux ; que cela ne vous inquiète point.


HARPAGON


Vous obligerez-vous à faire tous les frais de ces deux mariages ?


ANSELME


Oui, je m’y oblige. Êtes-vous satisfait ?


HARPAGON


Oui, pourvu que, pour les noces, vous me fassiez faire un habit.


ANSELME


D’accord. Allons jouir de l’allégresse que cet heureux jour nous présente.


LE COMMISSAIRE


Holà ! messieurs, holà ! Tout doucement, s’il vous plaît. Qui me payera mes écritures ?


HARPAGON


Nous n’avons que faire de vos écritures.


LE COMMISSAIRE


Oui ! mais je ne prétends pas, moi, les avoir faites pour rien.


HARPAGON, montrant maître Jacques.


Pour votre payement, voilà un homme que je vous donne à pendre.


MAITRE JACQUES


Hélas ! comment faut-il donc faire ? On me donne des coups de bâton pour dire vrai, et on me veut pendre pour mentir !


ANSELME


Seigneur Harpagon, il faut lui pardonner cette imposture.


HARPAGON


Vous payerez donc le commissaire ?


ANSELME


Soit. Allons vite faire part de notre joie à votre mère.


HARPAGON


Et moi, voir ma chère cassette.

LE BOURGEOIS GENTILHOMME

COMÉDIE-BALLET EN CINQ ACTES

14 OCTOBRE 1670, A CHERBOURG


PERSONNAGES DE LA COMÉDIE


MONSIEUR JOURDAIN, bourgeois.

MADAME JOURDAIN, sa femme.

LUCILE, fille de monsieur Jourdain.

CLÉONTE, amoureux de Lucile.

DORIMÈNE, marquise.

DORANTE, comte, amant de Dorimène.

NICOLE, servante de monsieur Jourdain.

COVIELLE, valet de Cléonte.

UN MAITRE DE MUSIQUE.

UN ÉLÈVE du maître de musique.

UN MAITRE A DANSER.

UN MAITRE D’ARMES.

UN MAITRE DE PHILOSOPHIE.

UN MAITRE TAILLEUR.

UN GARÇON TAILLEUR.

DEUX LAQUAIS.


DANS LE PREMIER ACTE


UNE MUSICIENNE.

DEUX MUSICIENS.

DANSEURS.


DANS LE SECOND ACTE


GARÇONS TAILLEURS dansants.


DANS LE TROISIÈME ACTE


CUISINIERS dansants.


DANS LE QUATRIÈME ACTE


CÉRÉMONIE TURQUE

LE MUFTI.

TURCS, assistants du mufti, chantants.

DERVIS chantants.

TURCS dansants.


DANS LE CINQUIÈME ACTE



BALLET DES NATIONS


UN DONNEUR DE LIVRES dansant.

IMPORTUNS dansants.

TROUPE DE SPECTATEURS chantants.

PREMIER HOMME du bel air.

SECOND HOMME du bel air.

PREMIÈRE FEMME du bel air.

SECONDE FEMME du bel air.

PREMIER GASCON.

SECOND GASCON.

UN SUISSE.

UN VIEUX BOURGEOIS babillard.

UNE VIEILLE BOURGEOISE babillarde.

ESPAGNOLS chantants.

ESPAGNOLS dansants.

UNE ITALIENNE.

UN ITALIEN.

DEUX SCARAMOUCHES.

DEUX TRIVELINS.

ARLEQUINS.

DEUX POITEVINS chantants et dansants.

POITEVINS ET POITEVINES dansants.


La scène est à Paris, dans la maison de monsieur Jourdain.

ACTE PREMIER


L’ouverture se fait par un grand assemblage d’instruments ; et, dans le milieu du théâtre, on voit un élève du maître de musique qui compose sur une table un air que le bourgeois a demandé pour une sérénade.


SCÈNE I. — UN MAITRE DE MUSIQUE, UN MAITRE A DANSER, TROIS MUSICIENS, DEUX VIOLONS, QUATRE DANSEURS


LE MAÎTRE DE MUSIQUE, aux musiciens.


Venez, entrez dans cette salle, et vous reposez là, en attendant qu’il vienne.


LE MAITRE A DANSER, aux danseurs.


Et vous aussi, de ce côté.


LE MAITRE DE MUSIQUE, à son élève.


Est-ce fait ?


L’ÉLÈVE


Oui.


LE MAITRE DE MUSIQUE


Voyons... Voilà qui est bien.


LE MAITRE A DANSER


Est-ce quelque chose de nouveau ?


LE MAITRE DE MUSIQUE


Oui, c’est un air pour une sérénade, que je lui ai fait composer ici, en attendant que notre homme fût éveillé.


LE MAITRE A DANSER


Peut-on voir ce que c’est ?


LE MAITRE DE MUSIQUE


Vous l’allez entendre avec le dialogue, quand il viendra. Il ne tardera guère.


LE MAITRE A DANSER


Nos occupations, à vous et à moi, ne sont pas petites main-tenant.


LE MAITRE DE MUSIQUE


Il est vrai. Nous avons trouvé ici un homme comme il nous le faut à tous deux. Ce nous est une douce rente que ce monsieur Jourdain, avec les visions de noblesse et de galanterie qu’il est allé se mettre en tête, et votre danse et ma musique auroient à souhaiter que tout le monde lui ressemblât.


LE MAITRE A DANSER


Non, pas entièrement ; et je voudrais, pour lui, qu’il se connût mieux qu’il ne fait aux choses que nous lui donnons.


LE MAITRE DE MUSIQUE


Il est vrai qu’il les connoît mal, mais il les paye bien ; et c’est de quoi maintenant nos arts ont plus besoin que de toute autre chose.


LE MAITRE A DANSER


Pour moi, je vous l’avoue, je me repais un peu de gloire. Les applaudissements me touchent, et je tiens que, dans tous les beaux-arts, c’est un supplice assez fâcheux que de se produire à des sots, que d’essuyer, sur des compositions, la barbarie d’un stupide. Il y a plaisir, ne m’en parlez point, à travailler pour des personnes qui soient capables de sentir les délicatesses d’un art, qui sachent faire un doux accueil aux beautés d’un ouvrage, et, par de chatouillantes approbations vous l’égaler de votre travail. Oui, la récompense la plus agréable qu’on puisse recevoir des choses que l’on fait, c’est de les voir connues, de les voir caressées d’un applaudissement qui vous honore. Il n’y a rien, à mon avis, qui nous paye mieux que cela de toutes nos fatigues ; et. ce sont des douceurs exquises que des louanges éclairées.


LE MAITRE DE MUSIQUE


J’en demeure d’accord, et je les goûte comme vous. Il n’y a rien assurément qui chatouille davantage que les applaudissements que vous dites ; mais cet encens ne fait pas vivre. Des louanges toutes pures ne mettent point un homme à son aise : il y faut mêler du solide ; et la meilleure façon de louer, c’est de louer avec les mains, C’est un homme, à la vérité, dont les lumières sont petites, qui parle à tort et à travers de toutes choses et n’applaudit qu’à contre-sens ; mais son argent redresse les jugements de son esprit ; il a du discernement dans sa bourse ; ses louanges sont monnoyées, et ce bourgeois ignorant nous vaut mieux, comme vous voyez, que. le grand seigneur éclairé qui nous a introduits ici.


LE MAITRE A DANSER


Il y a quelque chose de vrai dans ce que vous dites ; mais je trouve que vous appuyez un peu trop sur l’argent ; et l’intérêt est quelque chose de si bas, qu’il ne faut jamais qu’un honnête homme montre pour lui de l’attachement.


LE MAITRE DE MUSIQUE


Vous recevez fort bien pourtant l’argent que notre homme vous donne.


LE MAITRE A DANSER


Assurément ; mais je n’en fais pas tout mon bonheur ; et je voudrais qu’avec son bien, il eût encore quelque bon goût des choses.


LE MAITRE DE MUSIQUE


Je le voudrais aussi : et c’est à quoi nous travaillons tous deux autant que nous pouvons. Mais, en tout cas, il nous donne moyen de nous faire connoître dans le monde ; et il payera pour les autres ce que les autres loueront pour lui.


LE MAITRE A DANSER


Le voilà qui vient.


SCÈNE II. — MONSIEUR JOURDAIN, en robe de chambre et en bonnet de nuit ; LE MAITRE DE MUSIQUE, LE MAITRE A DANSER, L’ÉLÈVE du maître de musique, UNE MUSICIENNE, DEUX MUSICIENS, DANSEURS. DEUX LAQUAIS


MONSIEUR JOURDAIN


Eh bien, messieurs ? Qu’est-ce ? Me ferez-vous voir votre petite drôlerie ?


LE MAITRE A DANSER


Comment ? Quelle petite drôlerie ?


MONSIEUR JOURDAIN


Eh ! la... Comment appelez-vous cela ? Votre prologue ou dialogue de chansons et de danse ?


LE MAITRE A DANSER


Ah ! ah !


LE MAITRE DE MUSIQUE


Vous nous y voyez préparés.


MONSIEUR JOURDAIN


Je vous ai fait un peu attendre ; mais c’est que je me fais habiller aujourd’hui comme les gens de qualité ; et mon tailleur m’a envoyé des bas de soie que j’ai pensé ne mettre jamais.


LE MAITRE DE MUSIQUE


Nous ne sommes ici que pour attendre votre loisir.


MONSIEUR JOURDAIN


Je vous prie tous deux de ne vous point en aller qu’on ne m’ait apporté mon habit, afin que vous me puissiez voir.


LE MAITRE A DANSER


Tout ce qu’il vous plaira.


MONSIEUR JOURDAIN


Vous me verrez équipé comme il faut, depuis les pieds jusqu’à la tête.


LE MAITRE DE MUSIQUE


Nous n’en doutons point.


MONSIEUR JOURDAIN


Je me suis fait faire cette indienne-ci.


LE MAITRE A DANSER


Elle est fort belle.


MONSIEUR JOURDAIN


Mon tailleur m’a dit que les gens de qualité étoient comme cela le matin.


LE MAITRE DE MUSIQUE


Cela vous sied à merveille.


MONSIEUR JOURDAIN


Laquais ! holà ! mes deux laquais !


PREMIER LAQUAIS


Que voulez-vous, monsieur ?


MONSIEUR JOURDAIN


Rien. C’est pour voir si vous m’entendez bien. (Au maître de musique et au maître de danse.) Que dites-vous de mes livrées ?


LE MAITRE A DANSER


Elles sont magnifiques.


MONSIEUR JOURDAIN, entr’ouvrant sa robe, et faisant voir son haut-de-chausses étroit de velours rouge, et sa camisole de velours vert.


Voici encore un petit déshabillé pour faire le matin mes exercices.


LE MAITRE DE MUSIQUE


Il est galant.


MONSIEUR JOURDAIN


Laquais !


PREMIER LAQUAIS


Monsieur ?


MONSIEUR JOURDAIN


L’autre laquais !


SECOND LAQUAIS


Monsieur ?


MONSIEUR JOURDAIN, ôtant sa robe de chambre.


Tenez ma robe. (Au maître de musique et au maître à danser.) Me trouvez-vous bien comme cela ?


LE MAITRE A DANSER


Fort bien ; on ne peut pas mieux.


MONSIEUR JOURDAIN


Voyons un peu votre affaire.


LE MAITRE DE MUSIQUE


Je voudrois bien, auparavant, vous faire entendre un air (montrant son élève) qu’il vient de composer pour la sérénade que vous m’avez demandée. C’est un de mes écoliers, qui a pour ces sortes de choses un talent admirable.


MONSIEUR JOURDAIN


Oui, mais il ne falloit pas faire faire cela par un écolier ; et vous n’étiez pas trop bon vous-même pour cette besogne-là.


LE MAITRE DE MUSIQUE


Il ne faut pas, monsieur, que le nom d’écolier vous abuse. Ces sortes d’écoliers en savent autant que les plus grands maîtres ; et l’air est aussi beau qu’il s’en puisse faire. Écoutez seulement.


MONSIEUR JOURDAIN, à ses laquais.


Donnez-moi ma robe, pour mieux entendre... Attendez, je crois que je serai mieux sans robe. Non, redonnez-la-moi ; cela ira mieux.


LA MUSICIENNE

Je languis nuit et jour, et mon mal est extrême,
Depuis qu’à vos rigueurs vos beaux yeux m’ont soumis.
Si vous traitez ainsi, belle Iris, qui vous aime,
Hélas ! que pourriez-vous faire à vos ennemis ?


MONSIEUR JOURDAIN


Cette chanson me semble un peu lugubre ; elle endort, et je voudrois que vous la pussiez un peu ragaillardir par-ci par-là.


LE MAITRE DE MUSIQUE


Il faut, monsieur, que l’air soit accommodé aux paroles.


MONSIEUR JOURDAIN


On m’en apprit un tout à fait joli, il y a quelque temps. Attendez... la... Comment est-ce qu’il dit ?


LE MAITRE A DANSER


Par ma foi, je ne sais.


MONSIEUR JOURDAIN


Il y a du mouton dedans.


LE MAITRE A DANSER


Du mouton ?


MONSIEUR JOURDAIN


Oui. Ah ! (Il chante.)

Je croyois Jeanneton
Aussi douce que belle ;
Je croyois Jeanneton
Plus douce qu’un mouton.
Hélas ! hélas !
Elle est cent fois, mille fois plus cruelle
Que n’est le tigre aux bois.


N’est-il pas joli ?


LE MAITRE DE MUSIQUE


Le plus joli du monde.


LE MAITRE A DANSER


Et vous le chantez bien.


MONSIEUR JOURDAIN


C’est sans avoir appris la musique.


LE MAITRE DE MUSIQUE


Vous devriez l’apprendre, monsieur, comme vous faites la danse. Ce sont deux arts qui ont une étroite liaison ensemble.


LE MAÎTRE A DANSER


Et qui ouvrent l’esprit d’un homme aux belles choses.


MONSIEUR JORDAIN


Est-ce que les gens de qualité apprennent aussi la musique ?


LE MAITRE DE MUSIQUE


Oui, monsieur.


MONSIEUR JOURDAIN


Je l’apprendrai donc. Mais je ne sais quel temps je pourrai prendre ; car, outre le maître d’armes qui me montre, j’ai arrêté encore un maître de philosophie qui doit commencer ce matin.


LÉ MAÎTRE DE MUSIQUE


La philosophie est quelque chose ; mais la musique, mon-sieur, la musique...


LÉ MAITRE A DANSER


La musique et la danse... La musique et la danse, c’est là tout ce qu’il faut.


LE MAITRE DE MUSIQUE


Il n’y a rien qui soit si utile dans un État que la musique.


LE MAITRE A DANSER


Il n’y a rien qui soit si nécessaire aux : hommes que la danse.


LE MAÎTRE DE MUSIQUE


Sans la musique, un État ne peut subsister.


LE MAÎTRE A DANSER


Sans la danse, un homme ne sauroit rien faite,


LE MAITRE DE MUSIQUE


Tous les désordres, toutes les guerres qu’on voit dans le monde, n’arrivent que pour n’apprendre pas la musique.


LE MAITRE A DANSER


Tous les malheurs des hommes, tous les revers funestes dont les histoires sont remplies, les bévues des politiques, et les manquements des grands capitaines, tout cela n’est venu que faute de savoir danser.


MONSIEUR JOURDAIN


Comment cela ?


LE MAITRE DE MUSIQUE


La guerre ne vient-elle pas d’un manque d’union entre les hommes ?


MONSIEUR JOURDAIN


Cela est vrai.


LE MAITRE DE MUSIQUE


Et si tous les hommes apprenoient la musique, ne seroit-ce pas le moyen de s’accorder ensemble, et de voir dans le monde la paix universelle ?


MONSIEUR JOURDAIN


Vous avez raison.


LE MAITRE A DANSER


Lorsqu’un homme a commis un manquement dans sa con-duite, soit aux affaires de sa famille, ou au gouvernement d’un État, ou au commandement d’une armée, ne dit-on pas toujours : Un tel a fait un mauvais pas dans telle affaire ?


MONSIEUR JOURDAIN


Oui, on dit cela.


LE MAITRE A DANSER


Et faire un mauvais pas peut-il procéder d’autre chose que de ne savoir pas danser ?


MONSIEUR JOURDAIN


Cela est vrai, et vous avez raison tous deux.


LE MAITRE A DANSER


C’est pour vous faire voir l’excellence et l’utilité de la danse et de la musique.


MONSIEUR JOURDAIN


Je comprends cela à cette heure.


LE MAITRE DE MUSIQUE


Voulez-vous voir nos deux affaires ?


MONSIEUR JOURDAIN


Oui.


LE MAITRE DE MUSIQUE


Je vous l’ai déjà dit, c’est un petit essai que j’ai fait autrefois des diverses passions que peut exprimer la musique.


MONSIEUR JOURDAIN


Fort bien.


LE MAITRE DE MUSIQUE


Allons, avancez. (A monsieur Jourdain.) Il faut vous figurer qu’ils sont habillés en berger.


MONSIEUR JOURDAIN


Pourquoi toujours des bergers ? On ne voit que cela par-tout.


LE MAITRE A DANSER


Lorsqu’on a des personnes à faire parler en musique, il faut, bien que, pour la vraisemblance, on donne dans la bergerie. Le chant a été de tout temps affecté aux bergers ; et il n’est guère naturel, en dialogue, que des princes ou des bourgeois chantent leurs passions.


MONSIEUR JOURDAIN


Passe, passe. Voyons.


DIALOGUE EN MUSIQUE



UNE MUSICIENNE et DEUX MUSICIENS



LA MUSICIENNE

Un cœur, dans l’amoureux empire,
De mille soins est toujours agité.
On dit qu’avec plaisir on languit, on soupire ;
Mais, quoi qu’on puisse dire,
Il n’est rien de si doux que notre liberté.


PREMIER MUSICIEN

Il n’est rien de si doux que les tendres ardeurs,
Qui font vivre deux cœurs Dans une même envie ;
On ne peut être heureux sans amoureux désirs.
Otez l’amour de la vie,
Vous en ôtez les plaisirs.


SECOND MUSICIEN

Il seroit doux d’entrer sous l’amoureuse loi,
Si l’on trouvait en amour de la foi ;
Mais, hélas ! ô rigueur cruelle !
On ne voit point de bergère Adèle ;
Et ce sexe inconstant, trop indigne du jour,
Doit faire pour jamais renoncer à l’amour.


PREMIER MUSICIEN

Aimable ardeur !


LA MUSICIENNE

Franchise heureuse !


SECOND MUSICIEN

Sexe trompeur !


PREMIER MUSICIEN

Que tu m’es précieuse !


LA MUSICIENNE

Que tu plais à mon cœur !


SECOND MUSICIEN

Que tu me fais d’horreur !


PREMIER MUSICIEN

Ah ! quitte, pour aimer, cette haine mortelle !


LA MUSICIENNE

On peut, on peut te montrer
Une bergère fidèle.


SECOND MUSICIEN

Hélas ! où la rencontrer ?


LA MUSICIENNE

Pour défendre notre gloire,
Je te veux offrir mon cœur.


SECOND MUSICIEN

Mais, bergère, puis-je croire
Qu’il ne sera point trompeur ?


LA MUSICIENNE

Voyons, par expérience,
Qui des deux aimera mieux.


SECOND MUSICIEN

Qui manquera de constance,
Le puissent perdre les dieux !


TOUS TROIS ENSEMBLE

A des ardeurs si belles
Laissons-nous enflammer ;
Ah ! qu’il est doux d’aimer
Quand deux cœurs sont fidèles !


MONSIEUR JOURDAIN


Est-ce tout ?


LE MAITRE DE MUSIQUE


Oui.


MONSIEUR JOURDAIN


Je trouve cela bien troussé, et il y a là dedans de petits dictons assez jolis.


LE MAITRE A DANSER


Voici, pour mon affaire, un petit essai des plus beaux mouvements et des plus belles attitudes dont une danse puisse être variée.


MONSIEUR JOURDAIN


Sont-ce encore des bergers ?


LE MAITRE A DANSER


C’est ce qu’il vous plaira. (Aux danseurs.) Allons.


ENTRÉE DE BALLET


Quatre danseurs exécutent tous les mouvements différents et toutes les sortes de pas que le maître à danser leur commande.

ACTE SECOND


SCÈNE I. — MONSIEUR JOURDAIN, LE MAITRE DE MUSIQUE, LE MAITRE A DANSER



MONSIEUR JOURDAIN


Voilà qui n’est point sot, et ces gens-là se trémoussent bien.


LE MAITRE DE MUSIQUE


Lorsque la danse sera mêlée avec la musique, cela fera plus d’effet encore ; et vous verrez quelque chose de galant dans le petit ballet que nous avons ajusté pour vous.


MONSIEUR JOURDAIN


C’est pour tantôt, au moins ; et la personne pour qui j’ai fait faire tout cela, me doit faire l’honneur de venir dîner céans.


LE MAITRE A DANSER


Tout est prêt.


LE MAITRE DE MUSIQUE


Au reste, monsieur, ce n’est pas assez ; il faut qu’une personne comme vous, qui êtes magnifique et qui avez de l’inclination pour les belles choses, ait un concert de musique chez soi tous les mercredis ou tous les jeudis.


MONSIEUR JOURDAIN


Est-ce que les gens de qualité en ont ?


LE MAITRE DE MUSIQUE


Oui, monsieur.


MONSIEUR JOURDAIN


J’en aurai donc. Cela sera-t-il beau ?


LE MAITRE DE MUSIQUE


Sans doute. Il vous faudra trois voix, un dessus, une hautecontre et une basse, qui seront accompagnées d’une basse de viole, d’un théorbe et d’un clavecin pour les basses continues, avec deux dessus de violon pour jouer les ritournelles.


MONSIEUR JOURDAIN


Il y faudra mettre aussi une trompette marine. La trompette marine est un instrument qui me plaît, et qui est harmonieux.


LE MAITRE DE MUSIQUE


Laissez-nous gouverner les choses.


MONSIEUR JOURDAIN


Au moins, n’oubliez pas tantôt de m’envoyer des musiciens pour chanter à table.


LE MAITRE DE MUSIQUE


Vous aurez tout ce qu’il vous faut.


MONSIEUR JOURDAIN


Mais, surtout, que le ballet soit beau.


LE MAITRE DE MUSIQUE


Vous en serez content, et, entre autres choses, de certains menuets que vous y verrez.


MONSIEUR JOURDAIN


Ah ! les menuets sont ma danse, et je veux que vous me les voyiez danser. Allons, mon maître.


LE MAITRE A DANSER


Un chapeau, monsieur, s’il vous plaît. (Monsieur Jourdain va prendre le chapeau de son laquais, et le met par-dessus son bonnet de nuit. Son maître lui prend les mains, et le fait danser sur un air de menuet qu’il chante.) La, la, la, la, la, la ; la, la, la, la, la, la, la ; la, la, la, la, la, la, ; la, la, la, la, la, la ; la, la, la, la, la. En cadence, s’il vous plaît. La, la, la, la, la. La jambe droite, la, la, la. Ne remuez point tant les épaules. La, la la, la, la, la, la, la, la, la. Vos deux bras sont estropiés. La, la, la, la, la. Haussez la tête. Tournez la pointe du pied en dehors. La, la, la. Dressez votre corps.


MONSIEUR JOURDAIN


Hé !


LE MAITRE DE MUSIQUE


Voilà qui est le mieux du monde.


MONSIEUR JOURDAIN


A propos ! apprenez-moi comme il faut faire une révérence pour saluer une marquise ; j’en aurai besoin tantôt.


LE MAITRE A DANSER


Une révérence pour saluer une marquise ?


MONSIEUR JOURDAIN


Oui. Une marquise qui s’appelle Dorimène.


LE MAITRE A DANSER


Donnez-moi la main.


MONSIEUR JOURDAIN


Non. Vous n’avez qu’à faire ; je le retiendrai bien.


LE MAITRE A DANSER


Si vous voulez saluer avec beaucoup de respect, il faut faire d’abord une révérence en arrière, puis marcher vers elle avec trois révérences en avant, et à la dernière vous baisser jusqu’à ses genoux.


MONSIEUR JOURDAIN


Faites un peu. (Après que le maître à danser a fait trois révérences.) Bon.


SCÈNE II. — MONSIEUR JOURDAIN, LE MAITRE DE MUSIQUE, LE MAITRE A DANSER, UN LAQUAIS



LE LAQUAIS


Monsieur, voilà votre maître d’armes qui est là.


MONSIEUR JOURDAIN


Dis-lui qu’il entre ici pour me donner leçon. (Au maître de musique et au maître à danser.) Je veux que vous me voyiez faire.


SCÈNE III. — MONSIEUR JOURDAIN, UN MAITRE D’ARMES, LE MAITRE DE MUSIQUE, LE MAITRE A DANSER ; UN LAQUAIS, tenant deux fleurets.



LE MAÎTRE D’ARMES, après avoir pris les deux fleurets de la main du laquais, et en avoir présenté un à monsieur Jour-dain.


Allons, monsieur, la révérence. Votre corps droit. Un peu penché sur la cuisse gauche. Les jambes point tant écartées. Vos pieds sur une même ligne. Votre poignet à l’opposite de votre hanche. La pointe de votre épée vis-à-vis de votre épaule. Le bras pas tout à fait si tendu. La main gauche à la hauteur de l’œil. L’épaule gauche plus quartée. La tête droite. Le regard assuré. Avancez. Le corps ferme. Touchez-moi l’épée de quarte, et achevez de même. Une, deux. Remettez-vous. Redoublez de pied ferme. Un saut en arrière. Quand vous portez la botte, monsieur, il faut que l’épée parte la première, et que le corps soit bien effacé. Une, deux. Allons, touchez-moi l’épée de tierce, et achevez de même. Avancez. Le corps ferme. Avancez. Partez de là. Une, deux. Remettez-vous Redoublez. Une, deux. Un saut en arrière. En garde, monsieur, en garde. (Le maître d’armes lui pousse deux ou trois bottes, en lui disant :) En garde !


MONSIEUR JOURDAIN


Hé !


LE MAITRE DE MUSIQUE


Vous faites des merveilles.


LE MAITRE D’ARMES


Je vous l’ai déjà dit, tout le secret des armes ne consiste qu’en deux choses, à donner et à ne point recevoir ; et, comme je vous fis voir l’autre jour par raison démonstrative, il est impossible que vous receviez si vous savez détourner l’épée de votre ennemi de la ligne de votre corps ; ce qui ne dépend seulement que d’un petit mouvement du poignet, ou en dedans, ou en dehors.


MONSIEUR JOURDAIN


De cette façon, donc, un homme, sans avoir du cœur, est sûr de tuer son homme et de n’être point tué ?


LE MAITRE D’ARMES


Sans doute ; n’en vîtes-vous pas la démonstration ?


MONSIEUR JOURDAIN


Oui.


LE MAITRE D’ARMES


Et c’est en quoi l’on voit de quelle considération, nous autres, nous devons être dans un État, et combien la science des armes l’emporte hautement sur toutes les autres sciences inutiles, comme la danse, la musique, la...


LE MAITRE A DANSER


Tout beau, monsieur le tireur d’armes ; ne parlez de la danse qu’avec respect.


LE MAITRE DE MUSIQUE


Apprenez, je vous prie, à mieux traiter l’excellence de la musique.


LE MAITRE D’ARMES


Vous êtes de plaisantes gens, de vouloir comparer vos sciences à la mienne !


LE MAITRE DE MUSIQUE


Voyez un peu l’homme d’importance !


LE MAITRE À DANSER


Voilà un plaisant animal, avec son plastron !


LE MAITRE D’ARMES


Mon petit maître à danser, je vous ferois danser comme il faut. Et vous, mon petit musicien, je vous ferois chanter de la belle manière.


LE MAITRE A DANSER


Monsieur le batteur de fer, je vous apprendrai votre métier.


MONSIEUR JOURDAIN, au maître à danser.


Êtes-vous fou de l’aller quereller, lui qui entend la tierce et la quarte, et qui sait tuer un homme par raison démonstrative ?


LE MAITRE A DANSER


Je me moque de sa raison démonstrative, et de sa tierce et de sa quarte.


MONSIEUR JOURDAIN, au maître à danser.


Tout doux, vous dis-je.


LE MAÎTRE D’ARMES, au maître à danser.


Comment ! petit impertinent !...


MONSIEUR JOURDAIN


Eh ! mon maître d’armes !...


LE MAITRE A DANSER, au maître d’armes.


Comment ! grand cheval de carrosse !...


MONSIEUR JOURDAIN


Eh ! mon maître à danser !


LE MAITRE D’ARMES


Si je me jette sur vous...


MONSIEUR JOURDAIN, au maître d’armes.


Doucement !


LE MAITRE A DANSER


Si je mets sur vous la main...


MONSIEUR JOURDAIN, au maître à danser.


Tout beau !


LE MAITRE D’ARMES


Je vous étrillerai d’un air...


MONSIEUR JOURDAIN, au maître d’armes.


De grâce !


LE MAITRE A DANSER


Je vous rosserai d’une manière...


MONSIEUR JOURDAIN, au maître à danser.


Je vous prie...


LE MAITRE DE MUSIQUE


Laissez-nous un peu lui apprendre à parler.


MONSIEUR JOURDAIN, au maître de musique.


Mon Dieu ! arrêtez-vous !


SCÈNE IV. — UN MAITRE DE PHILOSOPHIE, MONSIEUR JOURDAIN, LE MAITRE DE MUSIQUE, LE MAITRE A DANSER, LE MAITRE D’ARMES, UN LAQUAIS



MONSIEUR JOURDAIN


Holà ! monsieur le philosophe, vous arrivez tout à propos avec votre philosophie. Venez un peu mettre la paix entre ces personnes-ci.


LE MAITRE DE PHILOSOPHIE


Qu’est-ce donc ? qu’y a-t-il, messieurs ?


MONSIEUR JOURDAIN


Ils se sont mis en colère pour la préférence de leurs professions, jusqu’à se dire des injures et en vouloir venir aux mains.


LE MAITRE DE PHILOSOPHIE


Eh quoi, messieurs ! faut-il s’emporter de la sorte ? et n’avez-vous point lu le docte traité que Sénèque a composé de la colère ? Y a-t-il rien de plus bas et de plus honteux que cette passion, qui fait d’un homme une bête féroce ? et la raison ne doit-elle pas être maîtresse de tous nos mouvements ?


LE MAITRE A DANSER


Comment, monsieur ! il vient nous dire des injures à tous deux, en méprisant la danse, que j’exerce, et la musique, dont il fait profession.


LE MAITRE DE PHILOSOPHIE


Un homme sage est au-dessus de toutes les injures qu’on lui peut dire ; et la grande réponse qu’on doit faire aux outrages, c’est la modération et la patience.


LE MAITRE D’ARMES


Ils ont tous deux l’audace de vouloir comparer leurs pro-fessions à la mienne !


LE MAITRE DE PHILOSOPHIE


Faut-il que cela vous émeuve ? Ce n’est pas de vaine gloire et de condition que les hommes doivent disputer entre eux ; et ce qui nous distingue parfaitement les uns des autres, c’est la sagesse et la vertu.


LE MAITRE A DANSER


Je lui soutiens que la danse est une science à laquelle on ne peut faire assez d’honneur.


LE MAITRE DE MUSIQUE


Et moi, que la musique en est une que tous les siècles ont révérée.


LE MAITRE D’ARMES


Et moi, je leur soutiens à tous deux que la science de tirer des armes est la plus belle et la plus nécessaire de toutes les sciences.


LE MAITRE DE PHILOSOPHIE


Et que sera donc la philosophie ? Je vous trouve tous trois bien impertinents de parler devant moi avec cette arrogance, et de donner impudemment le nom de science à des choses que l’on ne doit pas même honorer du nom d’art, et qui ne peuvent être comprises que sous le nom de métier misérable de gladiateur, de chanteur, et de baladin !


LE MAITRE D’ARMES


Allez, philosophe de chien !


LE MAITRE DE MUSIQUE


Allez, bélître de pédant !


LE MAITRE A DANSER


Allez, cuistre fieffé !


LE MAITRE DE PHILOSOPHIE


Comment ! marauds que vous êtes... (Le philosophe se jette sur eux, et tous trois le chargent de coups.)


MONSIEUR JOURDAIN


Monsieur le philosophe !


LE MAITRE DE PHILOSOPHIE


Infâmes ! coquins ! insolents !


MONSIEUR JOURDAIN


Monsieur le philosophe !


LE MAITRE D’ARMES


La peste de l’animal !


MONSIEUR JOURDAIN


Messieurs !


LE MAITRE DE PHILOSOPHIE


Impudents !


MONSIEUR JOURDAIN


Monsieur le philosophe !


LE MAITRE A DANSER


Diantre soit de l’âne bâté !

LE BOURGEOIS GENTILHOMME
(Acte II, Scène IV)
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MONSIEUR JOURDAIN


Messieurs !


LE MAITRE DE PHILOSOPHIE


Scélérats !


MONSIEUR JOURDAIN


Monsieur le philosophe !


LE MAITRE DE MUSIQUE


Au diable l’impertinent !


MONSIEUR JOURDAIN


Messieurs !


LE MAITRE DE PHILOSOPHIE


Fripons ! gueux ! traîtres ! imposteurs !


MONSIEUR JOURDAIN


Monsieur le philosophe ! Messieurs ! Monsieur le philosophe ! Messieurs ! Monsieur le philosophe ! (Ils sortent en se battant.)


SCÈNE V. — MONSIEUR JOURDAIN, UN LAQUAIS



MONSIEUR JOURDAIN


Oh ! battez-vous tant qu’il vous plaira : je n’y saurois que faire, et je n’irai pas gâter ma robe pour vous séparer. Je serois bien fou de m’aller fourrer parmi eux, pour recevoir quelque coup qui me feroit mal.


SCÈNE VI. — LE MAITRE DE PHILOSOPHIE, MONSIEUR JOURDAIN, UN LAQUAIS



LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE, raccommodant son collet


Venons à notre leçon.


MONSIEUR JOURDAIN


Ah ! monsieur, je suis fâché des coups qu’ils vous ont donnés.


LE MAITRE DE PHILOSOPHIE


Cela n’est rien. Un philosophe sait recevoir comme il faut les choses ; et je vais composer contre eux une satire du style de Juvénal, qui les déchirera de la belle façon. Laissons cela ! Que voulez-vous apprendre ?


MONSIEUR JOURDAIN


Tout ce que je pourrai ; car j’ai toutes les envies du monde d’être savant ; et j’enrage que mon père et ma mère ne m’aient pas fait bien étudier dans toutes les sciences, quand j’étois jeune.


LE MAITRE DE PHILOSOPHIE


Ce sentiment est raisonnable ; nam, sine doctrina, vita est quasi mortis imago. Vous entendez cela, et vous savez le latin, sans doute ?


MONSIEUR JOURDAIN


Oui ; mais faites comme si je ne le savois pas. Expliquez-moi ce que cela veut dire.


LE MAITRE DE PHILOSOPHIE


Cela veut dire que, sans la science, la vie est presque une image de la mort.


MONSIEUR JOURDAIN


Ce latin-là a raison.


LE MAITRE DE PHILOSOPHIE


N’avez-vous point quelques principes, quelques commencements des sciences ?


MONSIEUR JOURDAIN


Oh ! oui, je sais lire et écrire.


LE MAITRE DE PHILOSOPHIE


Par où vous plaît-il que nous commencions ? Voulez-vous que je vous apprenne la logique ?


MONSIEUR JOURDAIN


Qu’est-ce que c’est que cette logique ?


LE MAITRE DE PHILOSOPHIE


C’est elle qui enseigne les trois opérations de l’esprit.


MONSIEUR JOURDAIN


Qui sont-elles, ces trois opérations de l’esprit ?


LE MAITRE DE PHILOSOPHIE


La première, la seconde, et la troisième. La première est de bien concevoir, par le moyen des universaux ; la seconde, de bien juger, par le moyen des catégories ; et la troisième, de bien tirer une conséquence, par le moyen des figures : Barbara, Celarent, Darii, Ferio, Baralipton.


MONSIEUR JOURDAIN


Voilà des mots qui sont trop rébarbatifs. Cette logique-là ne me revient point. Apprenons autre chose qui soit plus joli.


LE MAITRE DE PHILOSOPHIE


Voulez-vous apprendre la morale ?


MONSIEUR JOURDAIN


La morale ?


LE MAITRE DE PHILOSOPHIE


Oui.


MONSIEUR JOURDAIN


Qu’est-ce qu’elle dit, cette morale ?


LE MAITRE DE PHILOSOPHIE


Elle traite de la félicité, enseigne aux hommes à modérer leurs passions, et...


MONSIEUR JOURDAIN


Non ; laissons cela. Je suis bilieux comme tous les diables, et il n’y a morale qui tienne : je me veux mettre en colère tout mon soûl, quand il m’en prend envie.


LE MAITRE DE PHILOSOPHIE


Est-ce la physique que vous voulez apprendre ?


MONSIEUR JOURDAIN


Qu’est-ce qu’elle chante, cette physique ?


LE MAITRE DE PHILOSOPHIE


La physique est celle qui explique les principes des choses naturelles et les propriétés des corps ; qui discourt de la nature des éléments, des métaux, des minéraux, des pierres, des plantes et des animaux, et nous enseigne les causes de tous les météores, l’arc-en-ciel, les feux volants, les comètes, les éclairs, le tonnerre, la foudre, la pluie, la neige, la grêle, les vents et les tourbillons.


MONSIEUR JOURDAIN


Il y a trop de tintamarre là dedans, trop de brouillamini.


LE MAITRE DE PHILOSOPHIE


Que voulez-vous donc que je vous apprenne ?


MONSIEUR JOURDAIN


Apprenez-moi l’orthographe.


LE MAITRE DE PHILOSOPHIE


Très volontiers.


MONSIEUR JOURDAIN


Après, vous m’apprendrez l’almanach, pour savoir quand il y a de la lune et quand il n’y en a point.


LE MAITRE DE PHILOSOPHIE


Soit. Pour bien suivre votre pensée, et traiter cette matière en philosophe, il faut commencer, selon l’ordre des choses, par une exacte connoissance de la nature des lettres et de la différente manière de les prononcer toutes. Et là-dessus, j’ai à vous dire que les lettres sont divisées en voyelles, ainsi dites voyelles, parce qu’elles expriment les voix ; et en consonnes, ainsi appelées consonnes, parce qu’elles sonnent avec les voyelles, et ne font que marquer les diverses articulations des voix. Il y a cinq voyelles, ou voix : A, E, I, O, U.


MONSIEUR JOURDAIN


J’entends tout cela.


LE MAITRE DE PHILOSOPHIE


La voix A se forme en ouvrant fort la bouche : A.


MONSIEUR JOURDAIN


A. A. Oui.


LE MAITRE DE PHILOSOPHIE


La voix E se forme en rapprochant la mâchoire d’en bas de celle d’en haut : A, E.


MONSIEUR JOURDAIN


A, E ; A, E. Ma foi, oui. Ah ! que cela est beau !


LE MAITRE DE PHILOSOPHIE


Et la voix I, en rapprochant encore davantage les mâchoires l’une de l’autre, et écartant les deux coins de la bouche vers les oreilles : A, E, I.


MONSIEUR JOURDAIN


A, E, I, I, I, I. Cela est vrai. Vive la science !


LE MAITRE DE PHILOSOPHIE


La voix O se forme en rouvrant les mâchoires, et rapprochant les lèvres par les deux coins, le haut et le bas : O.


MONSIEUR JOURDAIN


O, O. Il n’y a rien de plus juste : A, E, I, O, I, O. Cela est admirable ! I, O ; I, O.


LE MAITRE DE PHILOSOPHIE


L’ouverture de la bouche fait justement comme un petit rond qui représente un O.


MONSIEUR JOURDAIN


O, O, O. Vous avez raison : O. Ah ! la belle chose que de savoir quelque chose !


LE MAITRE DE PHILOSOPHIE


La voix U se forme en rapprochant les dents sans les joindre entièrement, et allongeant les deux lèvres en dehors, les approchant aussi l’une de l’autre, sans les joindre tout à fait : U.


MONSIEUR JOURDAIN


U. U. Il n’y a rien de plus véritable : U.


LE MAITRE DE PHILOSOPHIE


Vos deux lèvres s’allongent comme si vous faisiez la moue : d’où vient que si vous la voulez faire à quelqu’un et vous moquer de lui, vous ne sauriez lui dire que U.


MONSIEUR JOURDAIN


U, U. Cela est vrai. Ah ! que n’ai-je étudié plus tôt, pour savoir tout cela !


LE MAITRE DE PHILOSOPHIE


Demain, nous verrons les autres lettres, qui sont les con-sonnes.


MONSIEUR JOURDAIN


Est-ce qu’il y a des choses aussi curieuses qu’à celles-ci ?


LE MAITRE DE PHILOSOPHIE


Sans doute. La consonne D, par exemple, se prononce en donnant du bout de la langue au-dessus des dents d’en haut : DA.


MONSIEUR JOURDAIN


DA. DA. Oui ! Ah ! les belles choses ! les belles choses !


LE MAITRE DE PHILOSOPHIE


L’F, en appuyant les dents d’en haut sur la lèvre de des-sous : FA.


MONSIEUR JOURDAIN


FA, FA. C’est la vérité. Ah ! mon père et ma mère, que je vous veux de mal !


LE MAITRE DE PHILOSOPHIE


Et l’R, en portant le bout de la langue jusqu’au haut du palais ; de sorte qu’étant frôlée par l’air qui sort avec force, elle lui cède, et revient toujours au même endroit, faisant une manière de tremblement : R, RA.


MONSIEUR JOURDAIN


R, R, RA ; R, R, R, R, R, RA. Cela est vrai. Ah ! l’habile homme que vous êtes, et que j’ai perdu de temps ! R, R, R, RA.


LE MAITRE DE PHILOSOPHIE


Je vous expliquerai à fond toutes ces curiosités.


MONSIEUR JOURDAIN


Je vous en prie. Au reste, il faut que je vous fasse une confidence. Je suis amoureux d’une personne de grande qualité, et je souhaiterois que vous m’aidassiez à lui écrire quelque chose dans un petit billet que je veux laisser tomber à ses pieds.


LE MAITRE DE PHILOSOPHIE


Fort bien !


MONSIEUR JOURDAIN


Cela sera galant, oui.


LE MAITRE DE PHILOSOPHIE


Sans doute. Sont-ce des vers que vous lui voulez écrire !


MONSIEUR JOURDAIN


Non, non ; point de vers.


LE MAITRE DE PHILOSOPHIE


Vous ne voulez que de la prose ?


MONSIEUR JOURDAIN


Non, je ne veux ni prose ni vers.


LE MAITRE DE PHILOSOPHIE


Il faut bien que ce soit l’un ou l’autre.


MONSIEUR JOURDAIN


Pourquoi ?


LE MAITRE DE PHILOSOPHIE


Par la raison, monsieur, qu’il n’y a, pour s’exprimer, que la prose ou les vers.


MONSIEUR JOURDAIN


Il n’y a que la prose ou les vers ?


LE MAITRE DE PHILOSOPHIE


Non, monsieur. Tout ce qui n’est point prose est vers, et tout ce qui n’est point vers est prose.


MONSIEUR JOURDAIN


Et comme l’on parle, qu’est-ce que c’est donc que cela ?


LE MAITRE DE PHILOSOPHIE


De la prose.


MONSIEUR JOURDAIN


Quoi ! quand je dis : Nicole, apportez-moi mes pantoufles, et me donnez mon bonnet de nuit, c’est de la prose ?


LE MAITRE DE PHILOSOPHIE


Oui, monsieur.


MONSIEUR JOURDAIN


Par ma foi, il y a plus de quarante ans que je dis de la prose, sans que j’en susse rien ; et je vous suis le plus obligé du monde de m’avoir appris cela. Je voudrois donc lui mettre dans un billet : Belle Marquise, vos beaux yeux me font mourir d’amour ; mais je voudrois que cela fût mis d’une manière galante, que cela fût tourné gentiment.


LE MAITRE DE PHILOSOPHIE


Mettre que les feux de ses yeux réduisent votre cœur en cendres ; que vous souffrez nuit et jour pour elle les violences d’un...


MONSIEUR JOURDAIN


Non, non, non, je ne veux point tout cela. Je ne veux que ce que je vous ai dit : Belle marquise, vos beaux yeux me font mourir d’amour.


LE MAITRE DE PHILOSOPHIE


Il faut bien étendre un peu la chose.


MONSIEUR JOURDAIN


Non, vous dis-je. Je ne veux que ces seules paroles-là dans le billet, mais tournées à la mode, bien arrangées comme il faut. Je vous prie de me dire un peu, pour voir, les diverses manières dont on peut les mettre.


LE MAITRE DE PHILOSOPHIE


On peut les mettre premièrement comme vous avez dit : Belle Marquise, vos beaux yeux me font mourir d’amour. Ou bien : D’amour mourir me font, belle marquise, vos beaux yeux. Ou bien : Vos yeux beaux d’amour me font, belle marquise, mourir. Ou bien : Mourir vos beaux yeux, belle marquise, d’amour me font. Ou bien : Me font vos beaux yeux mourir, belle marquise, d’amour.


MONSIEUR JOURDAIN


Mais, de toutes ces façons-là, laquelle est la meilleure ?


LE MAITRE DE PHILOSOPHIE


Celle que vous avez dite : Belle marquise, vos beaux yeux me font mourir d’amour.


MONSIEUR JOURDAIN


Cependant je n’ai point étudié, et j’ai fait cela tout du premier coup. Je vous remercie de tout mon cœur, et vous prie de venir demain de bonne heure.


LE MAITRE DE PHILOSOPHIE


Je n’y manquerai pas.


SCÈNE VII. — MONSIEUR JOURDAIN, UN LAQUAIS



MONSIEUR JOURDAIN, à son laquais.


Comment ! mon habit n’est point encore arrivé ?


LE LAQUAIS


Non, monsieur.


MONSIEUR JOURDAIN


Ce maudit tailleur me fait bien attendre pour un jour où j’ai tant d’affaires ! J’enrage ! Que la fièvre quarte puisse serrer bien fort le bourreau de tailleur ! au diable le tailleur ! la peste étouffe le tailleur ! Si je le tenois maintenant, ce tailleur détestable, ce chien de tailleur-là, ce traître de tailleur, je...


SCÈNE VIII. — MONSIEUR JOURDAIN, UN MAITRE TAILLEUR ; UN GARÇON TAILLEUR, portant l’habit de monsieur Jourdain ; UN LAQUAIS.



MONSIEUR JOURDAIN


Ah ! vous voilà ! je m’allois mettre en colère contre vous.


LE MAITRE TAILLEUR


Je n’ai pas pu venir plus tôt, et j’ai mis vingt garçons après votre habit.


MONSIEUR JOURDAIN


Vous m’avez envoyé des bas de soie si étroits, que j’ai eu toutes les peines du monde à les mettre, et il y a déjà deux mailles de rompues.


LE MAITRE TAILLEUR


Ils ne s’élargiront que trop.


MONSIEUR JOURDAIN


Oui, si je romps toujours des mailles. Vous m’avez aussi fait faire des souliers qui me blessent furieusement.


LE MAITRE TAILLEUR


Point du tout, monsieur.


MONSIEUR JOURDAIN


Comment ! point du tout !


LE MAITRE TAILLEUR


Non, ils ne vous blessent point.


MONSIEUR JOURDAIN


Je vous dis qu’ils me blessent, moi.


LE MAITRE TAILLEUR


Vous vous imaginez cela.


MONSIEUR JOURDAIN


Je me l’imagine parce que je le sens. Voyez la belle raison !


LE MAITRE TAILLEUR


Tenez, voilà le plus bel habit de la cour, et le mieux assorti. C’est un chef-d’œuvre que d’avoir inventé un habit sérieux qui ne fût pas noir : et je le donne en six coups aux tailleurs les plus éclairés.


MONSIEUR JOURDAIN


Qu’est-ce que c’est que ceci ? vous avez mis les fleurs en en bas.


LE MAITRE TAILLEUR


Vous ne m’avez pas dit que vous les vouliez en en haut.


MONSIEUR JOURDAIN


Est-ce qu’il faut dire cela ?


LE MAITRE TAILLEUR


Oui, vraiment. Toutes les personnes de qualité les portent de la sorte.


MONSIEUR JOURDAIN


Les personnes de qualité portent les fleurs en en bas ?


LE MAITRE TAILLEUR


Oui, monsieur.


MONSIEUR JOURDAIN


Oh ! voilà qui est donc bien.


LE MAITRE TAILLEUR


Si vous voulez, je les mettrai en en haut.


MONSIEUR JOURDAIN


Non, non.


LE MAITRE TAILLEUR


Vous n’avez qu’à dire.


MONSIEUR JOURDAIN


Non, vous dis-je ; vous avez bien fait. Croyez-vous que mon habit m’aille bien ?


LE MAITRE TAILLEUR


Belle demande ! Je défie un peintre, avec son pinceau, de vous faire rien de plus juste. J’ai chez moi un garçon qui, pour monter une ringrave, est le plus grand génie du monde ; et un autre qui, pour assembler un pourpoint, est le héros de notre temps.


MONSIEUR JOURDAIN


La perruque et les plumes sont-elles comme il faut ?


LE MAITRE TAILLEUR


Tout est bien.


MONSIEUR JOURDAIN, regardant le maître tailleur.


Ah ! ah ! monsieur le tailleur, voilà de mon étoffe du dernier habit que vous m’avez fait. Je la reconnois bien.


LE MAITRE TAILLEUR


C’est que l’étoffe me sembla si belle, que j’en ai voulu levez un habit pour moi.


MONSIEUR JOURDAIN


Oui ; mais il ne falloit pas le lever avec le mien.


LE MAITRE TAILLEUR


Voulez-vous mettre votre habit ?


MONSIEUR JOURDAIN


Oui ; donnez-le moi.


LE MAITRE TAILLEUR


Attendez. Cela ne va pas comme cela. J’ai amené des gens pour vous habiller en cadence, et ces sortes d’habits se mettent avec cérémonie. Holà ! entrez, vous autres.


SCÈNE IX. — MONSIEUR JOURDAIN, LE MAITRE TAILLEUR, LE GARÇON TAILLEUR, GARÇONS TAILLEURS dansants, UN LAQUAIS



LE MAÎTRE TAILLEUR, à ses garçons.


Mettez cet habit à monsieur, de la manière que vous faites aux personnes de qualité.


PREMIÈRE ENTRÉE DE BALLET


Les quatre garçons tailleurs dansants s’approchent de monsieur Jourdain. Deux lui arrachent le haut-de-chausses de ses exercices, les deux autres lui ôtent la camisole ; après quoi, toujours en cadence, ils lui mettent son habit neuf. Monsieur Jourdain se promène au milieu d’eux, et leur montre son habit pour voir s’il est bien.


GARÇON TAILLEUR


Mon gentilhomme, donnez, s’il vous plaît, aux garçons, quelque chose pour boire.


MONSIEUR JOURDAIN


Comment m’appelez-vous ?


GARÇON TAILLEUR


Mon gentilhomme.


MONSIEUR JOURDAIN


« Mon gentilhomme ! » Voilà ce que c’est que de se mettre en personne de qualité ! Allez-vous-en demeurer toujours habillé en bourgeois, on ne vous dira point : « Mon gentilhomme ». (Donnant de l’argent.) Tenez, voilà pour « Mon gentilhomme ».


GARÇON TAILLEUR


Monseigneur, nous vous sommes bien obligés.


MONSIEUR JOURDAIN


« Monseigneur ! » oh ! oh ! « Monseigneur ! » Attendez, mon ami ; « Monseigneur » mérite quelque chose, et ce n’est pas une petite parole que « Monseigneur ! » Tenez, voilà ce que « Monseigneur » vous donne.


GARÇON TAILLEUR


Monseigneur, nous allons boire tous à la santé de Votre Grandeur.


MONSIEUR JOURDAIN


« Votre Grandeur ! » oh ! oh ! oh ! Attendez ; ne vous en allez pas. A moi, « Votre Grandeur ! » (Bas, à part.) Ma foi, s’il va jusqu’à l’Altesse, il aura toute la bourse. (Haut.) Tenez, voilà pour Ma Grandeur.


GARÇON TAILLEUR


Monseigneur, nous la remercions très humblement de ses libéralités.


MONSIEUR JOURDAIN


Il a bien fait, je lui allois tout donner.


SECONDE ENTRÉE DE BALLET


Les quatre garçons tailleurs se réjouissent, en dansant, de la libéralité de monsieur Jourdain.

ACTE TROISIÈME


SCÈNE I. — MONSIEUR JOURDAIN, DEUX LAQUAIS



MONSIEUR JOURDAIN


Suivez-moi, que j’aille un peu montrer mon habit par la ville ; et surtout ayez soin tous deux de marcher immédiatement sur mes pas, afin qu’on voie bien que vous êtes à moi.


LAQUAIS


Oui, monsieur.


MONSIEUR JOURDAIN


Appelez-moi Nicole, que je lui donne quelques ordres. Ne bougez : la voilà.


SCÈNE II. — MONSIEUR JOURDAIN, NICOLE, DEUX LAQUAIS



MONSIEUR JOURDAIN


Nicole !


NICOLE


Plaît-il ?


MONSIEUR JOURDAIN


Écoutez.


NICOLE, riant


Hi, hi, hi, hi, hi.


MONSIEUR JOURDAIN


Qu’as-tu à rire ?


NICOLE


Hi, hi, hi, hi, hi, hi.


MONSIEUR JOURDAIN


Que veut dire cette coquine-là ?


NICOLE


Hi, hi, hi. Comme vous voilà bâti ! Hi, hi, hi.


MONSIEUR JOURDAIN


Comment donc ?


NICOLE


Ah ! ah ! mon Dieu ! Hi, hi, hi, hi, hi.


MONSIEUR JOURDAIN


Quelle friponne est-ce là ? Te moques-tu de moi ?


NICOLE


Nenni, monsieur ; j’en serois bien fâchée. Hi, hi, hi, hi, hi, hi, hi.


MONSIEUR JOURDAIN


Je te baillerai sur le nez, si tu ris davantage.


NICOLE


Monsieur, je ne puis pas m’en empêcher. Hi, hi, hi, hi, hi.


MONSIEUR JOURDAIN


Tu ne t’arrêteras pas ?


NICOLE


Monsieur, je vous demande pardon ; mais vous êtes si plaisant, que je ne saurois me tenir de rire. Hi, hi, hi.


MONSIEUR JOURDAIN


Mais voyez quelle insolence !


NICOLE


Vous êtes tout à fait drôle comme cela. Hi, hi.


MONSIEUR JOURDAIN


Je te...


NICOLE


Je vous prie de m’excuser. Hi, hi, hi, hi.


MONSIEUR JOURDAIN


Tiens, si tu ris encore le moins du monde, je te jure que je t’appliquerai sur la joue le plus grand soufflet qui se soit jamais donné.


NICOLE


Eh bien, monsieur, voilà qui est fait : je ne rirai plus.


MONSIEUR JOURDAIN


Prends-y bien garde. Il faut que, pour tantôt, tu nettoies...


NICOLE


Hi, hi.


MONSIEUR JOURDAIN


Que tu nettoies comme il faut...


NICOLE


Hi, hi.


MONSIEUR JOURDAIN


Il faut, dis-je, que tu nettoies la salle, et...


NICOLE


Hi, hi.


MONSIEUR JOURDAIN


Encore ?


NICOLE, tombant à force de rire.


Tenez, monsieur, battez-moi plutôt, et me laissez rire tout mon soûl ; cela me fera plus de bien. Hi, hi, hi, hi, hi.


MONSIEUR JOURDAIN


J’enrage !


NICOLE


De grâce, monsieur, je vous prie de me laisser rire. Hi, hi, hi.


MONSIEUR JOURDAIN


Si je te prends.


NICOLE


Monsieur, eur, je crèverai, ai, si je ne ris. Hi, hi, hi.


MONSIEUR JOURDAIN


Mais a-t-on jamais vu une pendarde comme celle-là, qui me vient rire insolemment au nez, au lieu de recevoir mes ordres ?


NICOLE


Que voulez-vous que je fasse, monsieur ?


MONSIEUR JOURDAIN


Que tu songes, coquine, à préparer ma maison pour la compagnie qui doit venir tantôt.


NICOLE, se relevant.


Ah ! par ma foi, je n’ai plus envie de rire ; et toutes vos compagnies font tant de désordre céans, que ce mot est assez pour me mettre en mauvaise humeur.


MONSIEUR JOURDAIN


Ne dois-je point pour toi fermer ma porte à tout le monde ?


NICOLE


Vous devriez au moins la fermer à certaines gens.


SCÈNE III. — MADAME JOURDAIN, MONSIEUR JOURDAIN, NICOLE, DEUX LAQUAIS



MADAME JOURDAIN


Ah ! ah ! voici une nouvelle histoire ! Qu’est-ce que c’est donc, mon mari, que cet équipage-là ? Vous moquez-vous du monde, de vous être fait enharnacher de la sorte ? et avez-vous envie qu’on se raille partout de vous ?


MONSIEUR JOURDAIN


Il n’y a que des sots et des sottes, ma femme, qui se railleront de moi.


MADAME JOURDAIN


Vraiment, on n’a pas attendu jusqu’à cette heure, et il y a longtemps que vos façons de faire donnent à rire à tout le monde.


MONSIEUR JOURDAIN


Qui est donc tout ce monde-là, s’il vous plaît ?


MADAME JOURDAIN


Tout ce monde-là est un monde qui a raison, et qui est plus sage que vous. Pour moi, je suis scandalisée de la vie que vous menez. Je ne sais plus ce que c’est que notre maison. On diroit qu’il est céans carême-prenant tous les jours ; et dès le matin, de peur d’y manquer, on y entend des vacarmes de violons et de chanteurs dont tout le voisinage se trouve incommodé.


NICOLE


Madame parle bien. Je ne saurois plus voir mon ménage propre avec cet attirail de gens que vous faites venir chez vous. Ils ont des pieds qui vont chercher de la boue dans tous les quartiers de la ville, pour l’apporter ici ; et la pauvre Françoise est presque sur les dents, à frotter les planchers que vos biaux maîtres viennent crotter régulièrement tous les jours.


MONSIEUR JOURDAIN


Ouais ! notre servante Nicole, vous avez le caquet bien affilé pour une paysanne !


MADAME JOURDAIN


Nicole a raison ; et son sens est meilleur que le vôtre. Je voudrais bien savoir ce que vous pensez faire d’un maître à danser, à l’âge que vous avez.


NICOLE


Et d’un grand maître tireur d’armes, qui vient, avec ses battements de pied, ébranler toute la maison, et nous déraciner tous les carriaux de notre salle.


MONSIEUR JOURDAIN


Taisez-vous, ma servante et ma femme.


MADAME JOURDAIN


Est-ce que vous voulez apprendre à danser pour quand vous n’aurez plus de jambes ?


NICOLE


Est-ce que vous avez envie de tuer quelqu’un ?


MONSIEUR JOURDAIN


Taisez-vous, vous dis-je : vous êtes des ignorantes, l’une et l’autre ; et vous ne savez pas les prérogatives de tout cela.


MADAME JOURDAIN


Vous devriez bien plutôt songer à marier votre fille, qui est en âge d’être pourvue.


MONSIEUR JOURDAIN


Je songerai à marier ma fille quand il se présentera un parti pour elle ; mais je veux songer aussi à apprendre les belles choses.


NICOLE


J’ai encore ouï dire, madame, qu’il a pris aujourd’hui, pour renfort de potage, un maître de philosophie.


MONSIEUR JOURDAIN


Fort bien. Je veux avoir de l’esprit, et savoir raisonner des choses parmi les honnêtes gens.


MADAME JOURDAIN


N’irez-vous point, l’un de ces jours, au collège, vous faire donner le fouet, à votre âgé ?


MONSIEUR JOURDAIN


Pourquoi non ? Plût à Dieu l’avoir tout à l’heure, le fouet, devant tout le monde, et savoir ce qu’on apprend au collège.


NICOLE


Oui, ma foi, cela vous rendroit la jambe bien mieux faite.


MONSIEUR JOURDAIN


Sans doute.


MADAME JOURDAIN


Tout cela est fort nécessaire pour conduire votre maison ! MONSIEUR JOURDAIN


Assurément. Vous parlez toutes deux comme des bêtes, et j’ai honte de votre ignorance. (A madame Jourdain.) Par exemple, savez-vous, vous, ce que c’est que vous dites à cette heure ?


MADAME JOURDAIN


Oui. Je sais que ce que je dis est fort bien dit, et que vous devriez songer à vivre d’autre sorte.


MONSIEUR JOURDAIN


Je ne parle pas de cela. Je vous demande ce que c’est que les paroles que vous dites ici.


MADAME JOURDAIN


Ce sont des paroles bien sensées, et votre conduite ne l’est guère.


MONSIEUR JOURDAIN


Je ne parle pas de cela, vous dis-je. Je vous demande, ce que je parle avec vous, ce que je vous dis à cette heure, qu’est-ce que c’est ?


MADAME JOURDAIN


Des chansons.


MONSIEUR JOURDAIN


Eh ! non, ce n’est pas cela. Ce que nous disions tous deux, le langage que nous parlons à cette heure ?


MADAME JOURDAIN


Eh bien ?


MONSIEUR JOURDAIN


Comment est-ce que cela s’appelle ?


MADAME JOURDAIN


Cela s’appelle comme on veut l’appeler.


MONSIEUR JOURDAIN


C’est de la prose, ignorante.


MADAME JOURDAIN


De la prose ?


MONSIEUR JOURDAIN


Oui, de la prose. Tout ce qui est prose n’est point vers ; et tout ce qui n’est point vers est prose. Heu ! voilà ce que c’est que d’étudier. (A Nicole.) Et toi, sais-tu bien comme il faut faire pour dire un U ?


NICOLE


Comment ?


MONSIEUR JOURDAIN


Oui. Qu’est-ce que tu fais quand tu dis U ?


NICOLE


Quoi ?


MONSIEUR JOURDAIN


Dis un peu U, pour voir.


NICOLE


Eh bien, U.


MONSIEUR JOURDAIN


Qu’est-ce que tu fais ?


NICOLE


Je dis U.


MONSIEUR JOURDAIN


Oui ; mais, quand tu dis U, qu’est-ce que tu fais ?


NICOLE


Je fais ce que vous me dites.


MONSIEUR JOURDAIN


Oh ! l’étrange chose que d’avoir affaire à des bêtes ! Tu allonges les lèvres en dehors, et approches la mâchoire d’en haut de celle d’en bas ; U, vois-tu ? Je fais la moue : U.


NICOLE


Oui, cela est biau !


MADAME JOURDAIN


Voilà qui est admirable !


MONSIEUR JOURDAIN


C’est bien autre chose, si vous aviez vu O, et DA, DA, et FA, FA !


MADAME JOURDAIN


Qu’est-ce que c’est donc que tout ce galimatias-là ?


NICOLE


De quoi est-ce que tout cela guérit ?


MONSIEUR JOURDAIN


J’enrage quand je vois des femmes ignorantes.


MADAME JOURDAIN


Allez, vous devriez envoyer promener tous ces gens-là, avec leurs fariboles.


NICOLE


Et surtout ce grand escogriffe de maître d’armes, qui remplit de poudre tout mon ménage.


MONSIEUR JOURDAIN


Ouais ! ce maître d’armes vous tient au cœur ! Je te veux faire voir ton impertinence tout à l’heure. (Après avoir fait apporter des fleurets, et en avoir donné un à Nicole.) Tiens, raison démonstrative, la ligne du corps. Quand on pousse en quarte, on n’a qu’à faire cela, et, quand on pousse en tierce, on n’a qu’à faire cela. Voilà le moyen de n’être jamais tué ; et cela n’est-il pas beau d’être assuré de son fait quand on se bat contre quelqu’un ? Là, pousse-moi un peu, pour voir.


NICOLE


Eh bien, quoi ! (Nicole pousse plusieurs bottes à monsieur Jourdain.)


MONSIEUR JOURDAIN


Tout beau ! Holà ! ho ! Doucement. Diantre soit la coquine !


NICOLE


Vous me dites de pousser.


MONSIEUR JOURDAIN


Oui ; mais tu me pousses en tierce avant que de me pousser en quarte, et tu n’as pas la patience que je pare.


MADAME JOURDAIN


Vous êtes fou, mon mari, avec toutes vos fantaisies ; et cela vous est venu depuis que vous vous mêlez de hanter la noblesse.


MONSIEUR JOURDAIN


Lorsque je hante la noblesse, je fais paraître mon jugement ; et cela est plus beau que de hanter votre bourgeoisie.


MADAME JOURDAIN


Çamon vraiment ! il y a fort à gagner à fréquenter vos nobles, et vous avez bien opéré avec ce beau monsieur le comte, dont vous vous êtes embéguiné !


MONSIEUR JOURDAIN


Paix ; songez à ce que vous dites. Savez-vous bien, ma femme, que vous ne savez pas de qui vous parlez, quand vous parlez de lui ? C’est une personne d’importance plus que vous ne pensez, un seigneur que l’on considère à la cour, et qui parle au roi tout comme je vous parle. N’est-ce pas une chose qui m’est tout à fait honorable, que l’on voie venir chez moi si souvent une personne de cette qualité, qui m’appelle son cher ami, et me traite comme si j’étois son égal ? Il a pour moi des bontés qu’on ne devineroit jamais ; et, devant tout le monde, il me fait des caresses dont je suis moi-même confus.


MADAME JOURDAIN


Oui, ia ldes bontés pour vous, et vous fait des caresses ; mais il vous emprunte votre argent.


MONSIEUR JOURDAIN


Eh bien, ne m’est-ce pas de l’honneur, de prêter de l’argent à un homme de cette condition-là ? et puis-je faire moins pour un seigneur qui m’appelle son cher ami ?


MADAME JOURDAIN


Et ce seigneur, que fait-il pour vous ?


MONSIEUR JOURDAIN


Des choses dont on seroit étonné, si on les savoit.


MADAME JOURDAIN


Et quoi ?


MONSIEUR JOURDAIN


Baste ! je ne puis pas m’expliquer. Il suffit que si je lui ai prêté de l’argent, il me le rendra bien, et avant qu’il soit peu.


MADAME JOURDAIN


Oui. Attendez-vous à cela.


MONSIEUR JOURDAIN


Assurément. Ne me l’a-t-il pas dit ?


MADAME JOURDAIN


Oui, oui, il ne manquera pas d’y faillir.


MONSIEUR JOURDAIN


Il m’a juré sa foi de gentilhomme.


MADAME JOURDAIN


Chansons !


MONSIEUR JOURDAIN


Ouais ! Vous êtes bien obstinée, ma femme ! Je vous dis qu’il me tiendra sa parole ; j’en suis sûr.


MADAME JOURDAIN


Et moi, je suis sûre que non, et que toutes les caresses qu’il vous fait ne sont que pour vous enjôler.


MONSIEUR JOURDAIN


Taisez-vous. Le voici.


MADAME JOURDAIN


Il ne nous faut plus que cela. Il vient peut-être encore vous faire quelque emprunt ; et il me semble que j’ai dîné quand je le vois.


MONSIEUR JOURDAIN


Taisez-vous, vous dis-je !


SCÈNE IV. — DORANTE, MONSIEUR JOURDAIN, MADAME JOURDAIN, NICOLE



DORANTE


Mon cher ami monsieur Jourdain, comment vous portez-vous ?


MONSIEUR JOURDAIN


Fort bien, monsieur, pour vous rendre mes petits services.


DORANTE


Et madame Jourdain que voilà, comment se porte-t-elle ?


MADAME JOURDAIN


Madame Jourdain se porte comme elle peut.


DORANTE


Comment, monsieur Jourdain, vous voilà le plus propre du monde !


MONSIEUR JOURDAIN


Vous voyez.


DORANTE


Vous avez tout à fait bon air avec cet habit ; et nous n’avons point de jeunes gens à la cour qui soient mieux faits que vous.


MONSIEUR JOURDAIN


Hai, hai.


MADAME JOURDAIN, à part.


Il le gratte par où il se démange.


DORANTE


Tournez-vous. Cela est tout à fait galant.


MADAME JOURDAIN, à part.


Oui, aussi sot par derrière que par devant.


DORANTE


Ma foi, monsieur Jourdain, j’avois une impatience étrange de vous voir. Vous êtes l’homme du monde que j’estime le plus ; et je parlois de vous encore, ce matin, dans la chambre du roi.


MONSIEUR JOURDAIN


Vous me faites beaucoup d’honneur, monsieur. (A madame Jourdain.) Dans la chambre du roi !


DORANTE


Allons, mettez.


MONSIEUR JOURDAIN


Monsieur, je sais le respect que je vous dois.


DORANTE


Mon Dieu ! mettez. Point de cérémonie entre nous, je vous prie.


MONSIEUR JOURDAIN


Monsieur...


DORANTE


Mettez, vous dis-je, monsieur Jourdain : vous êtes mon ami.


MONSIEUR JOURDAIN


Monsieur, je suis votre serviteur.


DORANTE


Je ne me couvrirai point, si vous ne vous couvrez.


MONSIEUR JOURDAIN, se couvrant.


J’aime mieux être incivil qu’importun.


DORANTE


Je suis votre débiteur, comme vous le savez.


MADAME JOURDAIN, à part.


Oui : nous ne le savons que trop.


DORANTE


Vous m’avez généreusement prêté de l’argent en plusieurs occasions, et m’avez obligé de la meilleure grâce du monde, assurément.


MONSIEUR JOURDAIN


Monsieur, vous vous moquez.


DORANTE


Mais je sais rendre ce qu’on me prête, et reconnoître les plaisirs qu’on me fait.


MONSIEUR JOURDAIN


Je n’en doute point, monsieur.


DORANTE


Je veux sortir d’affaire avec vous ; et je viens ici pour faire nos comptes ensemble.


MONSIEUR JOURDAIN, bas, à madame Jourdain.


Eh bien, vous voyez votre impertinence, ma femme.


DORANTE


Je suis homme qui aime à m’acquitter le plus tôt que je puis.


MONSIEUR JOURDAIN, bas, à madame Jourdain.


Je vous le disois bien.


DORANTE


Voyons un peu ce que je vous dois.


MONSIEUR JOURDAIN, bas, à madame Jourdain.


Vous voilà, avec vos soupçons ridicules.


DORANTE


Vous souvenez-vous bien de tout l’argent que vous m’avez prêté ?


MONSIEUR JOURDAIN


Je crois que oui. J’en ai fait un petit mémoire. Le voici. Donné à vous une fois, deux cents louis.


DORANTE


Cela est vrai.


MONSIEUR JOURDAIN


Une autre fois six vingts.


DORANTE


Oui.


MONSIEUR JOURDAIN


Et une autre fois cent quarante.


DORANTE


Vous avez raison.


MONSIEUR JOURDAIN


Ces trois articles font quatre cent soixante louis, qui valent cinq mille soixante livres.


DORANTE


Le compte est fort bon. Cinq mille soixante livres.


MONSIEUR JOURDAIN


Mille huit cent trente-deux livres à votre plumassier.


DORANTE


Justement.


MONSIEUR JOURDAIN


Deux mille sept cent quatre-vingts livres à votre tailleur.


DORANTE


Il est vrai.


MONSIEUR JOURDAIN


Quatre mille trois cent septante-neuf livres douze sous huit deniers à votre marchand.


DORANTE


Fort bien. Douze sous huit deniers ; le compte est juste.


MONSIEUR JOURDAIN


Et mille sept cent quarante-huit livres sept sous quatre deniers à votre sellier.


DORANTE


Tout cela est véritable. Qu’est-ce que cela fait ?


MONSIEUR JOURDAIN


Somme tolale, quinze mille huit cents livres.


DORANTE


Somme totale est juste. Quinze mille huit cents livres. Mettez encore deux cents pistoles que vous m’allez donner : cela fera justement dix-huit mille francs, que je vous payerai au premier jour.


MADAME JOURDAIN, bas, à monsieur Jourdain.


Eh bien, ne l’avois-je pas bien deviné ?


MONSIEUR JOURDAIN, bas, à madame Jourdain.


Paix !


DORANTE


Cela vous incommodera-t-il, de me donner ce que je vous dis ?


MONSIEUR JOURDAIN


Eh ! non.


MADAME JOURDAIN, bas, à monsieur Jourdain.


Cet homme-là fait de vous une vache à lait.


MONSIEUR JOURDAIN, bas, à madame Jourdain.


Taisez-vous !


DORANTE


Si cela vous incommode, j’en irai chercher ailleurs.


MONSIEUR JOURDAIN


Non, monsieur.


MADAME JOURDAIN, bas, à monsieur Jourdain.


Il ne sera pas content qu’il ne vous ait ruiné.


MONSIEUR JOURDAIN, bas, à madame Jourdain.


Taisez-vous, vous dis-je !


DORANTE


Vous n’avez qu’à me dire si cela vous embarrasse.


MONSIEUR JOURDAIN


Point, monsieur.


MADAME JOURDAIN, bas, à monsieur Jourdain.


C’est un vrai enjôleur.


MONSIEUR JOURDAIN, bas, à madame Jourdain.


Taisez-vous donc !


MADAME JOURDAIN, bas, à monsieur Jourdain.


Il vous sucera jusqu’au dernier sou.


MONSIEUR JOURDAIN, bas, à madame Jourdain.


Vous tairez-vous ?


DORANTE


J’ai force gens qui m’en prêteroient avec joie ; mais, comme vous êtes mon meilleur ami, j’ai cru que je vous ferois tort si j’en demandois à quelque autre.


MONSIEUR JOURDAIN


C’est trop d’honneur, monsieur, que vous me faites. Je vais quérir votre affaire.


MADAME JOURDAIN, bas, à monsieur Jourdain.


Quoi ! vous allez encore lui donner cela ?


MONSIEUR JOURDAIN, bas, à madame Jourdain.


Que faire ? voulez-vous que je refuse un homme de cette condition-là, qui a parlé de moi ce matin dans la chambre du roi ?


MADAME JOURDAIN, bas, à monsieur Jourdain.


Allez, vous êtes une vraie dupe.


SCÈNE V. — DORANTE, MADAME JOURDAIN, NICOLE



DORANTE


Vous me semblez toute mélancolique. Qu’avez-vous, madame Jourdain ?


MADAME JOURDAIN


J’ai la tête plus grosse que le poing, et si elle n’est pas enflée...


DORANTE


Mademoiselle votre fille, où est-elle, que je ne la vois point ?


MADAME JOURDAIN


Mademoiselle ma fille est bien où elle est.


DORANTE


Comment se porte-t-elle ?


MADAME JOURDAIN


Elle se- porte sur ses deux jambes.


DORANTE


Ne voulez-vous point, un de ces jours, venir voir avec elle le ballet et la comédie que l’on fait chez le roi ?


MADAME JOURDAIN


Oui, vraiment ! nous avons fort envie de rire, fort envie de rire nous avons.


DORANTE


Je pense, madame Jourdain, que vous avez eu bien des amants dans votre jeune âge, belle et d’agréable humeur comme vous étiez.


MADAME JOURDAIN


Tredame ! monsieur, est-ce que madame Jourdain est décrépite, et la tête lui grouille-t-elle déjà ?


DORANTE


Ah ! ma foi, madame Jourdain, je vous demande pardon ! Je ne songeois pas que vous êtes jeune ; et je rêve le plus sou-vent.Je vous prie d’excuser mon impertinence.


SCÈNE VI. — MONSIEUR JOURDAIN, MADAME JOURDAIN, DORANTE, NICOLE



MONSIEUR JOURDAIN, à Dorante.


Voilà deux cents louis bien comptés.


DORANTE


Je vous assure, monsieur Jourdain, que je suis tout à vous, et que je brûle de vous rendre un service à la cour.


MONSIEUR JOURDAIN


Je vous suis trop obligé.


DORANTE


Si madame Jourdain veut voir le divertissement royal, je lui ferai donner les meilleures places de la salle.


MADAME JOURDAIN


Madame Jourdain vous baise les mains.


DORANTE, bas, à monsieur Jourdain.


Notre belle marquise, comme je vous ai mandé par mon billet, viendra tantôt ici pour le ballet et le repas ; et je l’ai fait consentir enfin au cadeau que vous lui voulez donner.


MONSIEUR JOURDAIN


Tirons-nous un peu plus loin, pour cause.


DORANTE


Il y a huit jours que je ne vous ai vu ; et je ne vous ai point mandé de nouvelles du diamant que vous me mîtes entre les mains pour lui en faire présent de votre part ; mais c’est que j’ai eu toutes les peines du monde à vaincre son scrupule ; et ce n’est que d’aujourd’hui qu’elle s’est résolue à l’accepter.


MONSIEUR JOURDAIN


Comment l’a-t-elle trouvé ?


DORANTE


Merveilleux ; et je me trompe fort, ou la beauté de ce diamant fera pour vous sur son esprit un effet admirable.


MONSIEUR JOURDAIN


Plût au ciel !


MADAME JOURDAIN, à Nicole.


Quand il est une fois avec lui, il ne peut le quitter.


DORANTE


Je lui ai fait valoir comme il faut la richesse de ce présent, et la grandeur de votre amour.


MONSIEUR JOURDAIN


Ce sont, monsieur, des bontés qui m’accablent, et je suis dans une confusion la plus grande du monde, de voir une personne de votre qualité s’abaisser pour moi à ce que vous faites.


DORANTE


Vous moquez-vous ? est-ce qu’entre amis on s’arrête à ces sortes de scrupules ? et ne feriez-vous pas pour moi la même chose, si l’occasion s’en offroit ?


MONSIEUR JOURDAIN


Oh ! assurément, et de très grand cœur !


MADAME JOURDAIN, à Nicole.


Que sa présence me pèse sur les épaules !


DORANTE


Pour moi, je ne regarde rien quand il faut servir un ami ; et, lorsque vous me fîtes confidence de l’ardeur que vous aviez prise pour cette marquise agréable, chez qui j’avois commerce, vous vîtes que d’abord je m’offris de moi-même à servir votre amour.


MONSIEUR JOURDAIN


Il est vrai. Ce sont des bontés qui me confondent.


MADAME JOURDAIN, à Nicole.


Est-ce qu’il ne s’en ira point ?


NICOLE


Ils se trouvent bien ensemble.


DORANTE


Vous avez pris le bon biais pour toucher son cœur. Les femmes aiment surtout les dépenses qu’on fait pour elles ; et vos fréquentes sérénades, et vos bouquets continuels, ce superbe feu d’artifice qu’elle trouva sur l’eau, le diamant qu’elle a reçu de votre part, et le cadeau que vous lui pré-parez, tout cela lui parle bien mieux en faveur de votre amour que toutes les paroles que vous auriez pu lui dire vous-même.


MONSIEUR JOURDAIN


Il n’y a point de dépenses que je ne fisse, si par là je pouvois trouver le chemin de son cœur. Une femme de qualité a pour moi des charmes ravissants ; et c’est un honneur que j’achèterois au prix de toutes choses.


MADAME JOURDAIN, bas, à Nicole.


Que peuvent-ils tant dire ensemble ? Va-t’en un peu tout doucement prêter l’oreille.


DORANTE


Ce sera tantôt que vous jouirez à votre aise du plaisir de sa vue ; et vos yeux auront tout le temps de se satisfaire.


MONSIEUR JOURDAIN


Pour être en pleine liberté, j’ai fait en sorte que ma femme ira dîner chez ma sœur, où elle passera toute l’après-dînée.


DORANTE


Vous avez fait prudemment, et votre femme auroit pu nous embarrasser. J’ai donné pour vous l’ordre qu’il faut au cuisinier, et à toutes les choses qui sont nécessaires pour le ballet. Il est de mon invention ; et, pourvu que l’exécution puisse répondre à l’idée, je suis sûr qu’il sera trouvé...


MONSIEUR JOURDAIN, s’apercevant que Nicole écoute, et lui donnant un soufflet.


Ouais ! vous êtes bien impertinente ! (A Dorante.) Sortons, s’il vous plaît.


SCÈNE VII. — MADAME JOURDAIN, NICOLE



NICOLE


Ma foi, madame, la curiosité m’a coûté quelque chose ; mais je crois qu’il y a quelque anguille sous roche, et ils parlent de quelque affaire où ils ne veulent pas que vous soyez.


MADAME JOURDAIN


Ce n’est pas d’aujourd’hui, Nicole, que j’ai conçu des soupçons sur mon mari. Je suis la plus trompée du monde, ou il y a quelque amour en campagne ; et je travaille à découvrir ce que ce peut être. Mais songeons à ma fille. Tu sais l’amour que Cléonte a pour elle : c’est un homme qui me revient ; et je veux aider sa recherche, et lui donner Lucile si je puis.


NICOLE


En vérité, madame, je suis la plus ravie du monde de vous voir dans ces sentiments ; car, si le maître vous revient, le valet ne me revient pas moins, et je souhaiterois que notre mariage se pût faire à l’ombre du leur.


MADAME JOURDAIN


Va-t’en lui en parler de ma part, et lui dire que tout à l’heure il me vienne trouver, pour faire ensemble à mon mari la demande de ma fille.


NICOLE


J’y cours, madame, avec joie, et je ne pouvois recevoir une commission plus agréable. (Seule.) Je vais, je pense, bien réjouir les gens.


SCÈNE VIII. — CLÉONTE, COVIELLE, NICOLE



NICOLE, à Cléonte.


Ah ! vous voilà tout à propos ! Je suis une ambassadrice de joie, et je viens...


CLÉONTE


Retire-toi, perfide, et ne me viens point amuser avec tes traîtresses paroles.


NICOLE


Est-ce ainsi que vous recevez...


CLÉONTE


Retire-toi, te dis-je, et va-t’en dire, de ce pas, à ton infidèle maîtresse qu’elle n’abusera de sa vie le trop simple Cléonte.


NICOLE


Quel vertigo est-ce donc là ? Mon pauvre Covielle, dis-moi un peu ce que cela veut dire.


COVIELLE


Ton pauvre Covielle, petite scélérate ! Allons, vite, ôte-toi de mes yeux, vilaine, et me laisse en repos.


NICOLE


Quoi ! tu me viens aussi...


COVIELLE


Ote-toi de mes yeux, te dis-je, et ne me parle pas de ta vie.


NICOLE, à part


Ouais ! Quelle mouche les a piqués tous deux ? Allons de cette belle histoire informer ma maîtresse.


SCÈNE IX. — CLÉONTE, COVIELLE



CLÉONTE


Quoi ! traiter un amant de la sorte, et un amant le plus fidèle et le plus passionné de tous les amants !


COVIELLE


C’est une chose épouvantable que ce qu’on nous a fait à tous deux !


CLÉONTE


Je fis voir pour une personne toute l’ardeur et toute la tendresse qu’on peut imaginer ; je n’aime rien au monde qu’elle, et je n’ai qu’elle dans l’esprit ; elle fait tous mes soins, tous mes désirs, toute ma joie ; je ne parle que d’elle ; je ne pense qu’à elle, je ne fais des songes que d’elle, je ne respire que par elle, mon cœur vit tout en elle ; et voilà de tant d’amitié la digne récompense ! Je suis deux jours sans la voir, qui sont pour moi deux siècles effroyables : je la rencontre par hasard ; mon cœur, à cette vue, se sent tout transporté, ma joie éclate sur mon visage, je vole avec ravissement vers elle, et l’infidèle détourne de moi ses regards, et passe brusque-ment, comme si de sa vie elle ne m’avoit vu !


COVIELLE


Je dis les mêmes choses que vous.


CLÉONTE


Peut-on rien voir d’égal, Covielle, à cette perfidie de l’ingrate Lucile ?


COVIELLE


Et à celle, monsieur, de la pendarde de Nicole ?


CLÉONTE


Après tant de sacrifices ardents, de soupirs et de vœux que j’ai faits à ses charmes !


COVIELLE


Après tant d’assidus hommages, de soins et de services que je lui ai rendus dans sa cuisine !


CLÉONTE


Tant de larmes que j’ai versées à ses genoux !


COVIELLE


Tant de seaux d’eau que j’ai tirés au puits pour elle !


CLÉONTE


Tant d’ardeur que j’ai fait paroître à la chérir plus que moi-même.


COVIELLE


Tant de chaleur que j’ai soufferte à tourner la broche à sa place !


CLÉONTE


Elle me fuit avec mépris !


COVIELLE


Elle me tourne le dos avec effronterie !


CLÉONTE


C’est une perfidie digne des plus grands châtiments.


COVIELLE


C’est une trahison à mériter mille soufflets.


CLÉONTE


Ne t’avise point, je te prie, de me parler jamais pour elle.


COVIELLE


Moi, monsieur ? Dieu m’en garde !


CLÉONTE


Ne viens point m’excuser l’action de cette infidèle.


COVIELLE


N’ayez pas peur.


CLÉONTE


Non, vois-tu, tous tes discours pour la défendre ne serviront de rien.


COVIELLE


Qui songe à cela ?


CLÉONTE


Je veux contre elle conserver mon ressentiment, et rompre ensemble tout commerce.


COVIELLE

J’y consens.


CLÉONTE


Ce monsieur le comte qui va chez elle lui donne peut-être dans la vue ; et son esprit, je le vois bien, se laisse éblouir à la qualité. Mais il me faut, pour mon honneur, prévenir l’éclat de son inconstance. Je veux faire autant de pas qu’elle au changement où je la vois courir, et ne lui laisser pas toute la gloire de me quitter.


COVIELLE


C’est fort bien dit, et j’entre, pour mon compte, dans tous vos sentiments.


CLÉONTE


Donne la main à mon dépit, et soutiens ma résolution contre tous les restes d’amour qui me pourroient parler pour elle. Dis-m’en, je t’en conjure, tout le mal que tu pourras. Fais-moi de sa personne une peinture qui me la rende méprisable, et marque-moi bien, pour m’en dégoûter, tous les défauts que tu peux voir en elle.


COVIELLE


Elle, monsieur ? voilà une belle mijaurée, une pimpesouée bien bâtie, pour vous donner tant d’amour ! Je ne lui vois rien que de très médiocre ; et vous trouverez cent personnes qui seront plus dignes de vous. Premièrement, elle a les yeux petits.


CLÉONTE


Cela est vrai, elle a les yeux petits ; mais elle les a pleins de feu, les plus brillants, les plus perçants du monde, les plus touchants qu’on puisse voir.


COVIELLE


Elle a la bouche grande.


CLÉONTE


Oui ; mais on y voit des grâces qu’on ne voit point aux autres bouches ; et cette bouche, en la voyant, inspire des désirs, est la plus attrayante, la plus amoureuse du monde.


COVIELLE


Pour la taille, elle n’est pas grande.


CLÉONTE


Non ; mais elle est aisée et bien prise.


COVIELLE


Elle affecte une nonchalance dans son parler et dans ses actions...


CLÉONTE


Il est vrai ; mais elle a grâce à tout cela ; et ses manières sont engageantes, ont je ne sais quel charme à s’insinuer dans les cœurs.


COVIELLE


Pour de l’esprit...


CLÉONTE


Ah ! elle en a, Covielle, du plus fin, du plus délicat.


COVIELLE


Sa conversation...


CLÉONTE


Sa conversation est charmante.


COVIELLE


Elle est toujours sérieuse.


CLÉONTE


Veux-tu de ces enjouements épanouis, de ces joies toujours ouvertes ? et vois-tu rien de plus impertinent que les femmes qui rient à tout propos ?


COVIELLE


Mais, enfin, elle est capricieuse autant que personne du monde.


CLÉONTE


Oui, elle est capricieuse, j’en demeure d’accord ; mais tout sied bien aux belles, on souffre tout des belles.


COVIELLE


Puisque cela va comme cela, je vois bien que vous avez envie de l’aimer toujours.


CLÉONTE


Moi ! j’aimerois mieux mourir ; et je vais la haïr autant que je l’ai aimée.


COVIELLE


Le moyen, si vous la trouvez si parfaite ?


CLÉONTE


C’est en quoi ma vengeance sera plus éclatante, en quoi je veux faire mieux voir la force de mon cœur à la haïr, à la quitter, toute belle, toute pleine d’attraits, tout aimable que je la trouve. La voici.


SCÈNE X. — LUCILE, CLÉONTE, COVIELLE, NICOLE



NICOLE, à Lucile.


Pour moi, j’en ai été toute scandalisée.


LUCILE


Ce ne peut être, Nicole, que ce que je te dis. Mais le voilà.


CLÉONTE, à Covielle.


Je ne veux pas seulement lui parler.


COVIELLE


Je veux vous imiter.


LUCILE


Qu’est-ce donc, Cléonte ? qu’avez-vous ?


NICOLE


Qu’as-tu donc, Covielle ?


LUCILE


Quel chagrin vous possède ?


NICOLE


Quelle mauvaise humeur te tient ?


LUCILE


Êtes-vous muet, Cléonte ?


NICOLE


As-tu perdu la parole, Covielle ?


CLÉONTE


Que voilà qui est scélérat !


COVIELLE


Que cela est Judas !


LUCILE


Je vois bien que la rencontre de tantôt a troublé votre esprit.


CLÉONTE, à Covielle.


Ah ! ah I On voit ce qu’on a fait.


NICOLE


Notre accueil de ce matin t’a fait prendre la chèvre.


COVIELLE, à Cléonte.


On a deviné l’enclouure.


LUCILE


N’est-il pas vrai, Cléonte, que c’est là le sujet de votre dépit ?


CLÉONTE


Oui, perfide, ce l’est, puisqu’il faut parler ; et j’ai à vous dire que vous ne triompherez pas, comme vous pensez, de votre infidélité ; que je veux être le premier à rompre avec vous, et que vous n’aurez pas l’avantage de me chasser. J’aurai de la peine, sans doute, à vaincre l’amour que j’ai pour vous ; cela me causera des chagrins, je souffrirai un temps ; mais j’en viendrai à bout, et je me percerai plutôt le cœur que d’avoir la foiblesse de retourner à vous.


COVIELLE, à Nicole.


Queussi, queumi.


LUCILE


Voilà bien du bruit pour un rien ! Je veux vous dire, Cléonte, le sujet qui m’a fait ce matin éviter votre abord.


CLÉONTE, voulant s’en aller pour éviter Lucile.


Non, je ne veux rien écouter.


NICOLE, à Covielle.


Je te veux apprendre la cause qui nous a fait passer si vite.


COVIELLE, voulant aussi s’en aller pour éviter Nicole,


Je ne veux rien entendre.


LUCILE, suivant Cléonte.


Sachez que ce matin...


CLÉONTE, marchant toujours sans regarder Lucile,


Non, vous dis-je.


NICOLE, suivant Covielle.


Apprends que...


COVIELLE, marchant aussi sans regarder Nicole.


Non, traîtresse !


LUCILE


Écoutez.


CLÉONTE


Point d’affaire.


NICOLE


Laisse-moi dire.


COVIELLE


Je suis sourd.


LUCILE


Cléonte.


CLÉONTE


Non.


NICOLE


Covielle !


COVIELLE


Point.


LUCILE


Arrêtez.


CLÉONTE


Chansons !


NICOLE


Entends-moi.


COVIELLE


Bagatelle !


LUCILE


Un moment.


CLÉONTE


Point du tout.


NICOLE


Un peu de patience.


COVIELLE


Tarare !


LUCILE


Deux paroles.


CLÉONTE


Non : c’en est fait.


NICOLE


Un mot.


COVIELLE


Plus de commerce.


LUCILE, s’arrêtant.


Eh bien, puisque vous ne voulez pas m’écouter, demeurez dans votre pensée, et faites ce qu’il vous plaira.


NICOLE, s’arrêtant aussi.


Puisque tu fais comme cela, prends-le tout comme tu voudras.


CLÉONTE, se tournant vers Lucile.


Sachons donc le sujet d’un si bel accueil.


LUCILE, s’en allant à son tour pour éviter Cléonte.


Il ne me plaît plus de le dire.


COVIELLE, se tournant vers Nicole.


Apprends-nous un peu cette histoire.


NICOLE, s’en allant aussi pour éviter Covielle.


Je ne veux plus, moi, te l’apprendre.


CLÉONTE, suivant Lucile.


Dites-moi...


LUCILE, marchant toujours sans regarder Cléonte.


Non, je ne veux rien dire.


COVIELLE, suivant Nicole.


Conte-moi...


NICOLE, marchant aussi sans regarder Covielle.


Non, je ne conte rien.


CLÉONTE


De grâce !


LUCILE


Non, vous dis-je.


COVIELLE


Par charité.


NICOLE


Point d’affaire.


CLÉONTE


Je vous en prie.


LUCILE


Laissez-moi.


COVIELLE


Je t’en conjure.


NICOLE


Ote-toi de là.


CLÉONTE


Lucile !


LUCILE


Non.


COVIELLE


Nicole !


NICOLE


Point.


CLÉONTE


Au nom des dieux !


LUCILE


Je ne veux pas.


COVIELLE


Parle-moi.


NICOLE


Point du tout.


CLÉONTE


Éclaircissez mes doutes,


LUCILE


Non : je n’en, ferai rien.


COVIELLE


Guéris-moi l’esprit.


NICOLE


Non : il ne me plaît pas.


CLÉONTE


Eh bien, puisque vous vous souciez si peu de me tirer de peine et de vous justifier du traitement indigne que vous avez fait à ma flamme, vous me voyez, ingrate, pour la dernière fois ; et je vais, loin de vous, mourir de douleur et d’amour.


COVIELLE, à Nicole.


Et moi, je vais suivre ses pas.


LUCILE, à Cléonte, qui veut sortir.


Cléonte !


NICOLE, à Covielle. qui suit son maître.


Covielle !


CLÉONTE, s’arrêtant.


Eh ?


COVIELLE, s’arrêtant aussi.


Plaît-il ?


LUCILE


Où allez-vous ?


CLÉONTE


Où je vous ai dit.


COVIELLE


Nous allons mourir.


LUCILE


Vous allez mourir, Cléonte ?


CLÉONTE


Oui, cruelle, puisque vous le voulez.


LUCILE


Moi ! je veux que vous mouriez !


CLÉONTE


Oui, vous le voulez.


LUCILE


Qui vous le dit ?


CLÉONTE, s’approchant de Lucile.


N’est-ce pas le vouloir, que de ne vouloir pas éclaircir mes soupçons ?


LUCILE


Est-ce ma faute ? et, si vous aviez voulu m’écouter, ne vous aurois-je pas dit que l’aventure dont vous vous plaignez à été causée ce matin par la présence d’une vieille tante, qui veut à toute force que la seule approche d’un homme déshonore une fille, qui perpétuellement nous sermonne sur ce chapitre, et nous figure tous les hommes comme des diables qu’il faut fuir ?


NICOLE, à Covielle.


Voilà le secret de l’affaire.


CLÉONTE


Ne me trompez-vous point, Lucile ?


COVIELLE, à Nicole.


Ne m’en donnes-tu point à garder ?


LUCILE, à Cléonte.


Il n’est rien de plus vrai.


NICOLE, à Covielle.


C’est la chose comme elle est.


COVIELLE, à Cléonte.


Nous rendrons-nous à cela ?


CLÉONTE


Ah ! Lucile, qu’avec un mot de votre bouche vous savez apaiser de choses dans mon cœur, et que facilement on se laisse persuader aux personnes qu’on aime !


COVIELLE


Qu’on est aisément amadoué par ces diantres d’animaux-là.


SCÈNE XI. — MADAME JOURDAIN, CLÉONTE, LUCILE, COVIELLE, NICOLE



MADAME JOURDAIN


Je suis bien aise de vous voir, Cléonte, et vous voilà tout à propos. Mon mari vient ; prenez vite votre temps pour lui demander Lucile en mariage.


CLÉONTE


Ah ! madame, que cette parole m’est douce et qu’elle flatte mes désirs ! Pouvois-je recevoir un ordre plus charmant, une faveur plus précieuse ?


SCÈNE XII. — CLÉONTE, MONSIEUR JOURDAIN, MADAME JOURDAIN, LUCILE, COVIELLE, NICOLE


CLÉONTE


Monsieur, je n’ai voulu prendre personne pour vous faire une demande que je médite il y a longtemps. Elle me touche assez pour m’en charger moi-même, et, sans autre détour, je vous dirai que l’honneur d’être votre gendre est une faveur glorieuse que je vous prie de m’accorder.


MONSIEUR JOURDAIN


Avant que de vous rendre réponse, monsieur, je vous prie de me dire si vous êtes gentilhomme ?


CLÉONTE


Monsieur, la plupart des gens, sur cette question, n’hésitent pas beaucoup ; on tranche le mot aisément. Ce nom ne fait aucun scrupule à prendre, et l’usage aujourd’hui semble en autoriser le vol. Pour moi, je vous l’avoue, j’ai les sentiments, sur cette matière, un peu plus délicats. Je trouve que toute imposture est indigne d’un honnête homme, et qu’il y a de la lâcheté à déguiser ce que le ciel nous a fait naître, à se parer aux yeux du monde d’un titre dérobé, à se vouloir donner pour ce qu’on n’est pas. Je suis né de parents, sans doute, qui ont tenu des charges honorables ; je me suis acquis dans les armes l’honneur de six ans de services, et je me trouve assez de bien pour tenir dans le monde un rang assez passable ; mais, avec tout cela, je ne veux point me donner un nom où d’autres, en ma place, croiroient pouvoir prétendre, et je vous dirai franchement que je ne suis point gentilhomme.


MONSIEUR JOURDAIN


Touchez là, monsieur, ma fille n’est pas pour vous.


CLÉONTE


Comment ?


MONSIEUR JOURDAIN


Vous n’êtes point gentilhomme, vous n’aurez pas ma fille.


MADAME JOURDAIN


Que voulez-vous donc dire avec votre gentilhomme ? est-ce que nous sommes, nous autres, de la côte de saint Louis ?


MONSIEUR JOURDAIN


Taisez-vous, ma femme ; je vous vois venir.


MADAME JOURDAIN


Descendons-nous tous deux que de bonne bourgeoisie ? MONSIEUR JOURDAIN


Voilà pas le coup de langue ?


MADAME JOURDAIN


Et votre père n’étoit-il pas marchand aussi bien que le mien ?


MONSIEUR JOURDAIN


Peste soit de la femme ! elle n’y a jamais manqué. Si votre père a été marchand, tant pis pour lui ; mais pour le mien, ce sont des malavisés qui disent cela. Tout ce que j’ai à vous dire, moi, c’est que je veux avoir un gendre gentilhomme.


MADAME JOURDAIN


Il faut à votre fille un mari qui lui soit propre ; et il vaut mieux, pour elle, un honnête homme riche et bien fait qu’un gentilhomme gueux et mal bâti.


NICOLE


Cela est vrai : nous avons le fils du gentilhomme de notre village, qui est le plus grand malitorne et le plus sot dadais que j’aie jamais vu.


MONSIEUR JOURDAIN, à Nicole.


Taisez-vous, impertinente ; vous vous fourrez toujours dans la conversation. J’ai du bien assez pour ma fille ; je n’ai besoin que d’honneurs, et je la veux faire marquise.


MADAME JOURDAIN


Marquise ?


MONSIEUR JOURDAIN


Oui, marquise.


MADAME JOURDAIN


Hélas ! Dieu m’en garde !


MONSIEUR JOURDAIN


C’est une chose que j’ai résolue.


MADAME JOURDAIN


C’est une chose, moi, où je ne consentirai point. Les alliances avec plus grand que soi sont sujettes toujours à de fâcheux inconvénients. Je ne veux point qu’un gendre puisse à ma fille reprocher ses parents et qu’elle ait des enfants qui aient honte de m’appeler leur grand’maman. S’il falloit qu’elle me vînt visiter en équipage de grande dame, et qu’elle manquât, par mégarde, à saluer quelqu’un du quartier, on ne manquerait pas aussitôt de dire cent sottises. Voyez-vous, diroit-on, cette madame la marquise qui fait tant la glorieuse ? c’est la fille de monsieur Jourdain, qui étoit trop heureuse, étant petite, de jouer à la madame, avec nous. Elle n’a pas toujours été si relevée que la voilà, et ses deux grands-pères vendoient du drap auprès de la porte Saint-Innocent. Ils ont amassé du bien à leurs enfants, qu’ils payent maintenant, peut-être, bien cher en l’autre monde ; et l’on ne devient guère si riches à être honnêtes gens. Je ne veux point tous ces caquets, et je veux un homme, en un mot, qui m’ait obligation de ma fille, et à qui je puisse dire : Mettez-vous là, mon gendre, et dînez avec moi.


MONSIEUR JOURDAIN


Voilà bien les sentiments d’un petit esprit, de vouloir demeurer toujours dans la bassesse. Ne me répliquez pas davantage : ma fille sera marquise, en dépit de tout le monde ; et, si vous me mettez en colère, je la ferai duchesse.


SCÈNE XIII. — MADAME JOURDAIN, LUCILE, CLÉONTE, NICOLE, COVIELLE



MADAME JOURDAIN


Cléonte, ne perdez point courage encore. (A Lucile.) Suivez - moi, ma fille ; et venez dire résolument à votre père que si vous ne l’avez, vous ne voulez épouser personne.


SCÈNE XIV. — CLÉONTE, COVIELLE



COVIELLE


Vous avez fait de belles affaires, avec vos beaux sentiments !


CLÉONTE


Que veux-tu ? j’ai un scrupule là-dessus que l’exemple ne sauroit vaincre.


COVIELLE


Vous moquez-vous, de le prendre sérieusement avec un homme comme cela ? Ne voyez-vous pas qu’il est fou ? et vous coûtoit-il quelque chose de vous accommoder à ses chimères ?


CLÉONTE


Tu as raison ; mais je ne croyois pas qu’il fallût faire ses preuves de noblesse pour être gendre de monsieur Jourdain.


COVIELLE, riant.


Ah ! ah ! ah !


CLÉONTE


De quoi ris-tu ?


COVIELLE


D’une pensée qui me vient pour jouer noire homme et vous faire obtenir ce que vous souhaitez.


CLÉONTE


Comment ?


COVIELLE


L’idée est tout à fait plaisante.


CLÉONTE


Quoi donc ?


COVIELLE


Il s’est fait depuis peu une certaine mascarade qui vient le mieux du monde ici, et que je prétends faire entrer dans une bourle que je veux faire à notre ridicule. Tout cela sent un peu sa comédie ; mais, avec lui, on peut hasarder toute chose ; il n’y faut point chercher tant de façons, et il est homme à y jouer son rôle à merveille et à donner aisément dans toutes les fariboles qu’on s’avisera de lui dire. J’ai les acteurs, j’ai les habits tout prêts ; laissez-moi faire seulement.


CLÉONTE


Mais apprends-moi...


COVIELLE


Je vais vous instruire de tout. Retirons-nous ; le voilà qui revient.


SCÈNE XV. — MONSIEUR JOURDAIN, seul.



Que diable est-ce là ? ils n’ont rien que les grands seigneurs à me reprocher, et moi, je ne vois rien de si beau que de hanter les grands seigneurs ; il n’y a qu’honneur et que civilité avec eux ; et je voudrois qu’il m’eût coûté deux doigts de la main, et être né comte ou marquis.


SCÈNE XVI. — MONSIEUR JOURDAIN, UN LAQUAIS



LE LAQUAIS


Monsieur, voici monsieur le comte, et une dame qu’il mène par la main.


MONSIEUR JOURDAIN


Eh ! mon Dieu ! j’ai quelques ordres à donner. Dis-leur que je vais venir ici tout à l’heure.


SCÈNE XVII. — DORIMÈNE, DORANTE, UN LAQUAIS



LE LAQUAIS


Monsieur dit comme cela qu’il va venir ici tout à l’heure.


DORANTE


Voilà qui est bien.


SCÈNE XVIII. — DORIMÈNE, DORANTE



DORIMÈNE


Je ne sais pas, Dorante, je fais encore ici une étrange démarche, de me laisser amener par vous dans une maison où je ne connois personne.


DORANTE


Quel lieu voulez-vous donc, madame, que mon amour choisisse pour vous régaler, puisque, pour fuir l’éclat, vous ne voulez ni votre maison ni la mienne ?


DORIMÈNE


Mais vous ne dites pas que je m’engage insensiblement chaque jour à recevoir de trop grands témoignages de votre passion. J’ai beau me défendre des choses, vous fatiguez ma résistance, et vous avez une civile opiniâtreté qui me fait venir doucement à tout ce qu’il vous plaît. Les visites fréquentes ont commencé, les déclarations sont venues ensuite, qui, après elles, ont traîné les sérénades et les cadeaux, que les présents ont suivis. Je me suis opposée à tout cela ; mais vous ne vous rebutez point, et, pied à pied, vous gagnez mes résolutions. Pour moi, je ne puis plus répondre de rien, et je crois qu’à la fin vous me ferez venir au mariage, dont je me suis tant éloignée.


DORANTE


Ma foi, madame, vous y devriez déjà être : vous êtes veuve, et ne dépendez que de vous ; je suis maître de moi, et je vous aime plus que ma vie : à quoi tient-il que dès aujourd’hui vous ne fassiez tout mon bonheur ?


DORIMÈNE


Mon Dieu ! Dorante, il faut des deux parts, bien des qualités pour vivre heureusement ensemble ; et les deux plus raisonnables personnes du monde ont souvent peine à composer une union dont ils soient satisfaits.


DORANTE


Vous vous moquez, madame, de vous y figurer tant de difficultés ; et l’expérience que vous avez faite ne conclut rien pour tous les autres.


DORIMÈNE


Enfin, j’en reviens toujours là ; les dépenses que je vous vois faire pour moi m’inquiètent par deux raisons : l’une, qu’elles m’engagent plus que je ne voudrais ; et l’autre, que je suis sûre, sans vous déplaire, que vous ne les faites point que vous ne vous incommodiez ; et je ne veux point cela.


DORANTE


Ah ! madame, ce sont des bagatelles ; et ce n’est pas par là...


DORIMÈNE


Je sais ce que je dis ; et, entre autres, le diamant que vous m’avez forcée à prendre est d’un prix...


DORANTE


Eh ! madame, de grâce, ne faites point tant valoir une chose que mon amour trouve indigne de vous ; et souffrez... Voici le maître du logis.


SCÈNE XIX. — MONSIEUR JOURDAIN, DORIMÈNE, DORANTE



MONSIEUR JOURDAIN, après avoir fait deux révérences, se trouvant trop près de Dorimène.


Un peu plus loin, madame.


DORIMÈNE


Comment ?


MONSIEUR JOURDAIN


Un pas, s’il vous plaît.


DORIMÈNE


Quoi donc ?


MONSIEUR JOURDAIN


Reculez un peu, pour la troisième.


DORANTE


Madame, monsieur Jourdain sait son monde.


MONSIEUR JOURDAIN


Madame, ce m’est une gloire bien grande de me voir assez fortuné, pour être si heureux, que d’avoir le bonheur que vous ayez eu la bonté de m’accorder la grâce, de me faire l’honneur de m’honorer de la faveur de votre présence ; et, si j’avois aussi le mérite, pour mériter un mérite comme le vôtre, et que le ciel... envieux de mon bien... m’eût accordé... l’avantage de me voir digne... des...


DORANTE


Monsieur Jourdain, en voilà assez. Madame n’aime pas les grands compliments, et elle sait que vous êtes homme d’esprit. (Bas, à Dorimène.) C’est un bon bourgeois assez ridicule, comme vous voyez, dans toutes ses manières.


DORIMÈNE, bas, à Dorante.


Il n’est pas malaisé de s’en apercevoir.


DORANTE


Madame, voilà le meilleur de mes amis.


MONSIEUR JOURDAIN


C’est trop d’honneur que vous me faites.


DORANTE


Galant homme tout à fait.


DORIMÈNE


J’ai beaucoup d’estime pour lui.


MONSIEUR JOURDAIN


Je n’ai rien fait encore, madame, pour mériter cette grâce. DORANTE, bas, à monsieur Jourdain.


Prenez bien garde, au moins, à ne lui point parler du diamant que vous lui avez donné.


MONSIEUR JOURDAIN, bas, à Dorante.


Ne pourrois-je pas seulement lui demander comment elle le trouve ?


DORANTE, bas, à monsieur Jourdain.


Comment ! gardez-vous-en bien ! cela seroit vilain à vous ; et, pour agir en galant homme, il faut que vous fassiez comme si ce n’étoit pas vous qui lui eussiez fait ce présent. (Haut.) Monsieur Jourdain, madame, dit qu’il est ravi de vous voir chez lui.


DORIMÈNE


Il m’honore beaucoup.


MONSIEUR JOURDAIN, bas, à Durante.


Que je vous suis obligé, monsieur, de lui parler ainsi pour moi !


DORANTE, bas, à monsieur Jourdain.


J’ai eu une peine effroyable à la faire venir ici.


MONSIEUR JOURDAIN, bas, à Dorante.


Je ne sais quelles grâces vous en rendre.


DORANTE


Il dit, madame, qu’il vous trouve la plus belle personne du monde.


DORIMÈNE


C’est, bien de la grâce qu’il me fait.


MONSIEUR JOURDAIN


Madame, c’est, vous qui faites les grâces ; et...


DORANTE


Songeons à manger.


SCÈNE XX. — MONSIEUR JOURDAIN, DORIMÈNE, DORANTE, UN LAQUAIS



LE LAQUAIS, à monsieur Jourdain.


Tout est prêt, monsieur.


DORANTE


Allons donc nous mettre à table, et qu’on fasse venir les musiciens.


SCÈNE XXI. — ENTRÉE DE BALLET



Six cuisiniers, qui ont préparé le festin, dansent ensemble, et font le troisième intermède ; après quoi ils apportent une table couverte de plusieurs mets.

ACTE QUATRIÈME


SCÈNE I. — DORIMÈNE, MONSIEUR JOURDAIN, DORANTE, TROIS MUSICIENS, UN LAQUAIS



DORIMÈNE


Comment ! Dorante, voilà un repas tout à fait magnifique !


MONSIEUR JOURDAIN


Vous vous moquez, madame ; et je voudrois qu’il fût plus digne de vous être offert. (Dorimène, monsieur Jourdain, Dorante et les trois musiciens se mettent à table.)


DORANTE


Monsieur Jourdain a raison, madame, de parler de la sorte, et il m’oblige de vous faire si bien les honneurs de chez lui. Je demeure d’accord avec lui que le repas n’est pas digne de vous. Comme c’est moi qui l’ai ordonné et que je n’ai pas sur cette matière les lumières de nos amis, vous n’avez pas ici un repas fort savant, et vous y trouverez des incongruités de bonne chère et des barbarismes du bon goût. Si Damis, notre ami, s’en étoit mêlé, tout seroit dans les règles ; il y auroit partout de l’élégance et de l’érudition, et il ne manquerait pas de vous exagérer lui-même toutes les pièces du repas qu’il vous donneroit et de vous faire tomber d’accord de sa haute capacité dans la science des bons morceaux, de vous parler d’un pain de rive à biseau doré, relevé de croûte partout, croquant tendrement sous la dent ; d’un vin à sève veloutée, armé d’un vert qui n’est point trop commandant ; d’un carré de mouton gourmandé de persil ; d’une longe de veau de rivière longue comme cela, blanche, délicate et qui, sous les dents, est une vraie pâte d’amande ; de perdrix relevées d’un fumet surprenant ; et, pour son opéra, d’une soupe à bouillon perlé, soutenue d’un jeune gros dindon cantonné de pigeonneaux, et couronnée d’oignons blancs mariés avec la chicorée. Mais, pour moi, je vous avoue mon ignorance ; et, comme monsieur Jourdain a fort bien dit, je voudrais que le repas fût plus digne de vous être offert.


DORIMÈNE


Je ne réponds à ce compliment qu’en mangeant comme je fais.


MONSIEUR JOURDAIN


Ah ! que voilà de belles mains !


DORIMÈNE


Les mains sont médiocres, monsieur Jourdain ; mais vous voulez parler du diamant, qui est fort beau.


MONSIEUR JOURDAIN


Moi, madame ? Dieu me garde d’en vouloir parler ! ce ne seroit pas agir en galant homme ; et le diamant est fort peu de chose.


DORIMÈNE


Vous êtes bien dégoûté.


MONSIEUR JOURDAIN


Vous avez trop de bonté...


DORANTE, après avoir fait un signe à monsieur Jourdain.


Allons, qu’on donne du vin à monsieur Jourdain et à ces messieurs, qui nous feront la grâce de nous chanter quelque air à boire.


DORIMÈNE


C’est merveilleusement assaisonner la bonne chère, que d’y mêler la musique ; et je me vois ici admirablement régalée.


MONSIEUR JOURDAIN


Madame, ce n’est pas...


DORANTE


Monsieur Jourdain, prêtons silence à ces messieurs ; ce qu’ils nous feront entendre vaudra mieux que tout ce que nous pourrions dire.


PREMIER ET SECOND MUSICIEN, ensemble, un verre à la main.

Un petit doigt, Philis, pour commencer le tour :
Ah ! qu’un verre en vos mains a d’agréables charmes !
Vous et le vin vous vous prêtez des armes,
Et je sens pour tous deux redoubler mon amour :
Entre lui, vous et moi, jurons, jurons, ma belle,
Une ardeur éternelle.

Qu’en mouillant votre bouche il en reçoit d’attraits !
Et que l’on voit par lui votre bouche embellie !
Ah ! l’un de l’autre ils me donnent envie,
Et de vous et de lui je m’enivre à longs traits.
Entre lui, vous et moi, jurons, jurons, ma belle,
Une ardeur éternelle.


SECOND ET TROISIÈME MUSICIEN, ensemble.

Buvons, chers amis, buvons !
Le temps qui fuit nous y convie :
Profitons de la vie
Autant que nous pouvons.

Quand on a passé l’onde noire,
Adieu le bon vin, nos amours.
Dépêchons-nous de boire ;
On ne boit pas toujours.

Laissons raisonner les sots
Sur le vrai bonheur de la vie ;
Notre philosophie
Le met parmi les pots.

Les biens, le savoir et la gloire,
N’ôtent point les soucis fâcheux ;
Et ce n’est qu’à bien boire
Que l’on peut être heureux.


TOUR TROIS, ensemble.

Sus, sus ; du vin partout : versez, garçon, versez.
Versez, versez toujours, tant qu’on vous dise : Assez.


DORIMÈNE


Je ne crois pas qu’on puisse mieux chanter ; et cela est tout à fait beau.


MONSIEUR JOURDAIN


Je vois encore ici, madame, quelque chose de plus beau.


DORIMÈNE


Ouais ! monsieur Jourdain est galant plus que je ne pensois.


DORANTE


Comment, madame ! pour qui prenez-vous monsieur Jourdain ?


MONSIEUR JOURDAIN


Je voudrois bien qu’elle me prît pour ce que je dirois.


DORIMÈNE


Encore ?


DORANTE, à Dorimène.


Vous ne le connoissez pas.


MONSIEUR JOURDAIN


Elle me connoîtra quand il lui plaira.


DORIMÈNE


Oh ! je le quitte.


DORANTE


Il est homme qui a toujours la riposte en main. Mais vous ne voyez pas que monsieur Jourdain, madame, mange tous les morceaux que vous touchez.


DORIMÈNE


Monsieur Jourdain est un homme qui me ravit.


MONSIEUR JOURDAIN


Si je pouvois ravir votre cœur, je serois...


SCÈNE II. — MADAME JOURDAIN, MONSIEUR JOURDAIN, DORIMÈNE, DORANTE, MUSICIENS, LAQUAIS.



MADAME JOURDAIN


Ah ! ah ! je trouve ici bonne compagnie, et je vois bien qu’on ne m’y attendoit pas. C’est donc pour cette belle affaire-ci, monsieur mon mari, que vous avez eu tant d’empressement à m’envoyer dîner chez ma sœur ? Je viens de voir un théâtre là-bas, et je vois ici un banquet à faire noces. Voilà comme vous dépensez votre bien ; et c’est ainsi que vous festinez les dames en mon absence, et que vous leur donnez la musique et la comédie ! tandis que vous m’envoyez promener !


DORANTE


Que voulez-vous dire, madame Jourdain ? et quelles fantaisies sont les vôtres, de vous aller mettre en tête que votre mari dépense son bien et que c’est lui qui donne ce régal à madame ? Apprenez que c’est moi, je vous prie ; qu’il ne fait seulement que me prêter sa maison, et que vous devriez un peu mieux regarder aux choses que vous dites.


MONSIEUR JOURDAIN


Oui, impertinente, c’est monsieur le comte qui donne tout ceci à madame, qui est une personne de qualité. Il me fait l’honneur de prendre ma maison et de vouloir que je sois avec lui.


MADAME JOURDAIN


Ce sont des chansons que cela ; je sais ce que je sais.


DORANTE


Prenez, madame Jourdain, prenez de meilleures lunettes.


MADAME JOURDAIN


Je n’ai que faire de lunettes, monsieur, et je vois assez clair. Il y a longtemps que je sens les choses, et je ne suis pas une bête. Cela est fort vilain à vous, pour un grand seigneur, de prêter la main comme vous faites aux sottises de mon mari. Et vous, madame, pour une grande dame, cela n’est ni beau ni honnête à vous, de mettre de la dissension dans un ménage, et de souffrir que mon mari soit amoureux de vous.


DORIMÈNE


Que veut donc dire tout ceci ? Allez, Dorante, vous vous moquez, de m’exposer aux sottes visions de cette extravagante.


DORANTE, suivant Dorimène, qui sort.


Madame, holà ! madame, où courez-vous ?


MONSIEUR JOURDAIN


Madame... Monsieur le comte, faites-lui mes excuses, et tâchez de la ramener.


SCÈNE III. — MADAME JOURDAIN, MONSIEUR JOURDAIN, LAQUAIS



MONSIEUR JOURDAIN


Ah ! impertinente que vous êtes, voilà de beaux faits ! Vous me venez faire des affronts devant tout le monde, et vous chassez de chez moi des personnes de qualité !


MADAME JOURDAIN


Je me moque de leur qualité.


MONSIEUR JOURDAIN


Je ne sais qui me tient, maudite, que je ne vous fende la tête avec les pièces du repas que vous êtes venue troubler ! (Les laquais emportent la table.)


MADAME JOURDAIN, sortant.


Je me moque de cela. Ce sont mes droits que je défends, et j’aurai pour moi toutes les femmes.


MONSIEUR JOURDAIN


Vous faites bien d’éviter ma colère.


SCÈNE IV. — MONSIEUR JOURDAIN, seul.



Elle est arrivée là bien malheureusement. J’étois en humeur de dire de jolies choses ; et jamais je ne m’étois senti tant d’esprit. Qu’est-ce que c’est que cela ?


SCÈNE V. — MONSIEUR JOURDAIN, COVIELLE, déguisé.



COVIELLE


Monsieur, je ne sais pas si j’ai l’honneur d’être connu de vous.


MONSIEUR JOURDAIN


Non, monsieur.


COVIELLE, étendant la main à un pied de terre.


Je vous ai vu que vous n’étiez pas plus grand que cela.


MONSIEUR JOURDAIN


Moi ?


COVIELLE


Oui. Vous étiez le plus bel enfant du monde, et toutes les dames vous prenoient dans leurs bras pour vous baiser.


MONSIEUR JOURDAIN


Pour me baiser ?


COVIELLE


Oui. J’étois grand ami de feu monsieur voire père.


MONSIEUR JOURDAIN


De feu monsieur mon père ?


COVIELLE


Oui. C’étoit un fort honnête gentilhomme.


MONSIEUR JOURDAIN


Comment dites-vous ?


COVIELLE


Je dis que c’étoit un fort honnête gentilhomme.


MONSIEUR JOURDAIN


Mon père ?


COVIELLE


Oui.


MONSIEUR JOURDAIN


Vous l’avez fort connu ?


COVIELLE


Assurément.


MONSIEUR JOURDAIN


Et vous l’avez connu pour gentilhomme ?


COVIELLE


Sans doute.


MONSIEUR JOURDAIN


Je ne sais donc pas comment le monde est fait !


COVIELLE


Comment ?


MONSIEUR JOURDAIN


Il y a de sottes gens qui me veulent dire qu’il a été marchand.


COVIELLE


Lui, marchand ! C’est pure médisance, il ne l’a jamais été. Tout ce qu’il faisoit, c’est qu’il étoit fort obligeant, fort officieux ; et, comme il se connoissoit fort bien en étoffes, il en alloit choisir de tous les côtés, les faisoit apporter chez lui, et en donnoit à ses amis pour de l’argent.


MONSIEUR JOURDAIN


Je suis ravi de vous connoître, afin que vous rendiez ce témoignage-là, que mon père étoit gentilhomme.


COVIELLE


Je le soutiendrai devant tout le monde.


MONSIEUR JOURDAIN


Vous m’obligerez. Quel sujet vous amène ?


COVIELLE


Depuis avoir connu feu monsieur votre père, honnête gentilhomme, comme je vous ai dit, j’ai voyagé par tout le monde.


MONSIEUR JOURDAIN


Par tout le monde ?


COVIELLE


Oui.


MONSIEUR JOURDAIN


Je pense qu’il y a bien loin en ce pays-là.


COVIELLE


Assurément. Je ne suis revenu de tous mes longs voyages que depuis quatre jours ; et, par l’intérêt que je prends à tout ce qui vous touche, je viens vous annoncer la meilleure nouvelle du monde.


MONSIEUR JOURDAIN


Quelle ?


COVIELLE


Vous savez que le fils du Grand Turc est ici ?


MONSIEUR JOURDAIN


Moi ? Non.


COVIELLE


Comment ! il a un train tout à fait magnifique ; tout le monde le va voir, et il a été reçu en ce pays comme un seigneur d’importance.


MONSIEUR JOURDAIN


Par ma foi, je ne savois pas cela.


COVIELLE


Ce qu’il y a d’avantageux pour vous, c’est qu’il est amoureux de votre fille.


MONSIEUR JOURDAIN


Le fils du Grand Turc ?


COVIELLE


Oui ; et il veut être votre gendre.


MONSIEUR JOURDAIN


Mon gendre, le fils du Grand Turc !


COVIELLE


Le fils du Grand Turc votre gendre. Comme je le fus voir et que j’entends parfaitement sa langue, il s’entretint avec moi ; et, après quelques autres discours, il me dit : Acciam croc soler onch alla mouslaph gidelum amanahem varahim oussere carbulalh, c’est-à-dire : N’as-tu point vu une jeune belle personne, qui est la fille de monsieur Jourdain, gentilhomme parisien ?


MONSIEUR JOURDAIN


Le fils du Grand Turc dit cela de moi ?


COVIELLE


Oui. Comme je lui eus répondu que je vous connoissois particulièrement et que j’avois vu votre fille : Ah ! me dit-il, marababa sahem ! c’est-à-dire : Ah ! que je suis amoureux d’elle !


MONSIEUR JOURDAIN


Marababa sahem veut dire : Ah ! que, je suis amoureux d’elle ?


COVIELLE


Oui.


MONSIEUR JOURDAIN


Par ma foi, vous faites bien de me le dire ; car, pour moi, je n’aurois jamais cru que marababa sahem eût voulu dire : Ah ! que je suis amoureux d’elle ! Voilà une langue admirable que ce turc !


COVIELLE


Plus admirable qu’on ne peut croire. Savez-vous bien ce que veut dire cacaracamouchen ?


MONSIEUR JOURDAIN


Cacaracamouchen ? Non.


COVIELLE


C’est-à-dire : Ma chère âme !


MONSIEUR JOURDAIN


Cacaracamouchen veut dire : Ma chère âme ?


COVIELLE


Oui.


MONSIEUR JOURDAIN


Voilà qui est merveilleux ! Cacaracamouchen, ma chère âme. Diroit-on jamais cela ? Voilà qui me confond.


COVIELLE


Enfin, pour achever mon ambassade, il vient vous demander votre fille en mariage ; et, pour avoir un beau-père qui soit digne de lui, il veut vous faire mamamouchi, qui est une certaine grande dignité de son pays.


MONSIEUR JOURDAIN


Mamamouchi ?


COVIELLE


Oui, mamamouchi ; c’est-à-dire, en notre langue, paladin. Paladin, ce sont de ces anciens... Paladin, enfin. Il n’y a rien de plus noble que cela dans le monde, et vous irez de pair avec les plus grands seigneurs de la terre.


MONSIEUR JOURDAIN


Le fils du Grand Turc m’honore beaucoup ; et je vous prie de me mener chez lui pour lui faire mes remerciements.


COVIELLE


Comment ! le voilà qui va venir ici.


MONSIEUR JOURDAIN


Il va venir ici ?


COVIELLE


Oui ; et il amène toutes choses pour la cérémonie de votre dignité.


MONSIEUR JOURDAIN


Voilà qui est bien prompt.


COVIELLE


Son amour ne peut souffrir aucun retardement.


MONSIEUR JOURDAIN


Tout ce qui m’embarrasse ici, c’est que ma fille est une opiniâtre qui s’est allée mettre dans la tête un certain Cléonte, et elle jure de n’épouser personne que celui-là.


COVIELLE


Elle changera de sentiment quand elle verra le fils du Grand Turc ; et puis il se rencontre ici une aventure merveilleuse : c’est que le fils du Grand Turc ressemble à ce Cléonte, à peu de chose près. Je viens de le voir, on me l’a montré ; et l’amour qu’elle a pour l’un pourra passer aisément à l’autre, et... Je l’entends venir ; le voilà.


SCÈNE VI. — CLÉONTE, en Turc ; TROIS PAGES, portant la veste de Cléonte ; MONSIEUR JOURDAIN, COVIELLE



CLÉONTE


Ambousahim oqui boraf, Jordina, salamalequi.


COVIELLE, à monsieur Jourdain.


C’est-à-dire : Monsieur Jourdain, votre cœur soit toute l’année comme un rosier fleuri. Ce sont façons de parler obligeantes de ces pays-là.


MONSIEUR JOURDAIN


Je suis très humble serviteur de Son Altesse turque.


COVIELLE


Carigar camboto oustin moraf.


CLÉONTE


Oustin yoc catamalequi basum base alla moran.


COVIELLE


Il dit : Que le ciel vous donne la force des lions et la prudence des serpents.


MONSIEUR JOURDAIN


Son Altesse turque m’honore trop, et je lui souhaite toutes sorte de prospérités.


COVIELLE


Ossa binamen sadoc babally oracaf ouram.


CLÉONTE


Bel-men.


COVIELLE


Il dit que vous alliez vite avec lui vous préparer pour la cérémonie, afin de voir ensuite votre fille et de conclure le mariage.


MONSIEUR JOURDAIN


Tant de choses en deux mots ?


COVIELLE


Oui. La langue turque est comme cela ; elle dit beaucoup en peu de paroles. Allez vite où il souhaite.


SCÈNE VII. — COVIELLE, seul.



Ah ! ah ! ah ! Ma foi, cela est tout à fait drôle. Quelle dupe ! quand il auroit appris son rôle par cœur, il ne pourroit pas le mieux jouer. Ah ! ah !


SCÈNE VIII. — DORANTE, COVIELLE



COVIELLE


Je vous prie, monsieur, de nous vouloir aider céans dans une affaire qui s’y passe.


DORANTE


Ah ! ah ! Covielle, qui t’auroit reconnu ? Comme te voilà ajusté !


COVIELLE


Vous voyez. Ah ! ah !


DORANTE


De quoi ris-tu ?


COVIELLE


D’une chose, monsieur, qui le mérite bien.


DORANTE


Comment ?


COVIELLE


Je vous le donnerais en bien des fois, monsieur, à deviner le stratagème dont nous nous servons auprès de monsieur Jourdain pour porter son esprit à donner sa fille à mon maître.


DORANTE


Je ne devine point le stratagème ; mais je devine qu’il ne manquera pas de faire son effet, puisque tu l’entreprends.


COVIELLE


Je sais, monsieur, que la bête vous est connue.


DORANTE


Apprends-moi ce que c’est.


COVIELLE


Prenez la peine de vous tirer un peu plus loin, pour faire place à ce que j’aperçois venir. Vous pourrez voir une partie de l’histoire, tandis que je vous conterai le reste.


SCÈNE IX CÉRÉMONIE TURQUE LE MUPHTI, DERVIS ; TURCS, assistants du muphti, chantants et dansants.



PREMIÈRE ENTRÉE DE BALLET


Six Turcs entrent gravement deux à deux, au son des instruments. Ils portent trois tapis qu’ils lèvent fort haut, après en avoir fait, en dansant, plusieurs figures. Les Turcs chantants passent par-dessous ces tapis pour s’aller ranger aux deux côtés du théâtre. Le muphti, accompagné des dervis, ferme cette marche.


Alors les Turcs étendent les tapis par terre, et se mettent dessus à genoux. Le muphti et les dervis restent debout au milieu d’eux ; et, pendant que le muphti invoque Mahomet, en faisant beaucoup de contorsions et de grimaces, sans proférer une seule parole, les Turcs assistants se prosternent jusqu’à terre, chantant Alli, lèvent les bras au ciel, en chantant Alla ; ce qu’ils continuent jusqu’à la fin de l’invocation, après laquelle ils se lèvent tous, chantant Alla eckber ; et deux dervis vont chercher monsieur Jourdain.


SCÈNE X. — LE MUPHTI, DERVIS ; TURCS, chantants et dansants ; MONSIEUR JOURDAIN, vêtu à la turque, la tête rasée, sans turban et sans sabre.



LE MUPHTI, à monsieur Jourdain.

Se ti sabir,
Ti respondir ;
Se non sabir,
Tazir, tazir.

Mi star muphti,
Ti qui star si ?
Non intendir ;
Tazir, tazir.


(Deux dervis font retirer monsieur Jourdain.)


SCÈNE XI. — LE MUPHTI, DERVIS, TURCS chantants et dansants.



LE MUPHTI


Dice, Turque, qui star quista ? Anabatista ? anabatista ?


LES TURCS


Ioc.


LE MUPHTI


Zuinglista ?


LES TURCS


Ioc.


LE MUPHTI


Coffïta ?


LES TURCS


Ioc.


LE MUPHTI


Hussita ? Morista ? Fronista ?


LES TURCS


Ioc, ioc, ioc.


LE MUPHTI


Ioc, ioc, ioc. Star pagana ?


LES TURCS


Ioc.


LE MUPHTI


Luterana ?


LES TURCS


Ioc.


LE MUPHTI


Puritana ?


LES TURCS


Ioc.


LE MUPHTI


Bramina ? Moffina ? Zurina ?


LES TURCS


Ioc, ioc, ioc.


LE MUTHTI


Ioc, ioc, ioc. Mahametana ? Mahametana ?


LES TURCS


Hi Valla. Hi Valla.


LE MUPHTI


Como chamara ? Como chamara ?


LES TURCS


Giourdina, Giourdina.


LE MUPHTI, sautant.


Giourdina, Giourdina.


LES TURCS


Giourdina, Giourdina.


LE MUPHTI

Mahameta, per Giourdina,
Mi pregar sera e matina.
Voler far un paladina
De Giourdina, de Giourdina ;
Dar turbanta, et dar scarrina,
Con galera, e brigantina,
Per defender Palestina.
Mahameta, per Giourdina,
Mi pregar sera e matina.


(Aux Turcs.)


Star bon Turca Giourdina ?


LES TURCS


Hi Valla. Hi Valla.


LE MUPHTI, chantant et dansant.


Ha la ba, ba la chou, ba la ba, ba la da.


LES TURCS


Ha la ba, ba la chou, ba la ba, ba la da.


SCÈNE XII. — TURCS, chantants et dansants.



SECONDE ENTRÉE DE BALLET


SCÈNE XIII. — LE MUPHTI, DERVIS, MONSIEUR JOURDAIN ; TURCS, chantants et dansants.



Le muphti revient coiffé avec son turban de cérémonie, qui est d’une grosseur démesurée et garni de goubies allumées à quatre ou cinq rangs ; il est accompagné de deux dervis qui portent l’Alcoran, et qui ont des bonnets pointus, garnis aussi de bougies allumées.

Les deux autres dervis amènent monsieur Jourdain, et le font mettre à genoux, les mains par terre, de façon que son dos, sur lequel est mis l’Alcoran, sert de pupitre au muphti, qui fait une seconde invocation burlesque, fronçant le sourcil, frappant de temps en temps sur l’Alcoran, et tournant les feuillets avec précipitation ; après quoi, en levant les bras au ciel, le muphti crie à haute voix : Hou.

Pendant cette seconde invocation, les Turcs assistants, s’inclinant et se relevant alternativement, chantent aussi Hou, hou, hou.


MONSIEUR JOURDAIN, après qu’on lui a ôté l’Alcoran de dessus le dos.


Ouf !


LE MUPHTI, à monsieur Jourdain.

Ti non star furba ?


LES TURCS

No, no, no.


LE MUPHTI

Non star forfanta ?


LES TURCS

No, no, no.


LE MUPHTI, aux Turcs.

Donar turban ta.


LES TURCS

Ti non star furba ?

No, no, no.

Non star forfanta ?

No, no, no.

Donar turbanta.


TROISIÈME ENTRÉE DE BALLET


Les Turcs dansants mettent le turban sur la tête de monsieur Jourdain au son des instruments.


LE MUPHTI, donnant le sabre à monsieur Jourdain.

Ti star nobile, non star fabbola.
Pigliar schiabbola.


LES TURCS, mettant le sabre à la main.

Ti star nobile, non star fabbola.
Pigliar schiabbola.


QUATRIÈME ENTRÉE DE BALLET


Les Turcs dansants donnent en cadence plusieurs coups de sabre à monsieur Jourdain.


LE MUPHTI

Dara, dara
Bastonnara.
Dara, dara
Bastonnara.


CINQUIÈME ENTRÉE DE BALLET Les Turcs dansants donnent à monsieur Jourdain des coups de bâton en cadence.


LE MUPHTI

Non tener honta,
Questa star l’ultima affronta.


LES TURCS

Non tener honta,
Questa star l’ultima affronta.


Le muphti commence une troisième invocation. Les dervis le soutiennent par-dessous les bras avec respect ; après quoi les Turcs chantants et dansants, sautent autour du muphti, se retirant avec lui et emmènent monsieur Jourdain.

ACTE CINQUIÈME


SCÈNE I. — MADAME JOURDAIN, MONSIEUR JOURDAIN



MADAME JOURDAIN


Ah ! mon Dieu, miséricorde ! Qu’est-ce que c’est donc que cela ? Quelle figure ! Est-ce un momon que vous allez porter, et est-il temps d’aller en masque ? Parlez donc, qu’est-ce que c’est que ceci ? Qui vous a fagoté comme cela ? MONSIEUR JOURDAIN


Voyez l’impertinente, de parler de la sorte à un mamamouchi !


MADAME JOURDAIN


Comment donc ?


MONSIEUR JOURDAIN


Oui, il me faut porter du respect maintenant, et l’on vient de me faire mamamouchi.


MADAME JOURDAIN


Que voulez-vous dire avec votre mamamouchi ?


MONSIEUR JOURDAIN


Mamamouchi, vous dis-je. Je suis mamamouchi.


MADAME JOURDAIN


Quelle bête est-ce là ?


MONSIEUR JOURDAIN


Mamamouchi, c’est-à-dire, en notre langue, paladin.


MADAME JOURDAIN


Paladin ! Êtes-vous en âge de danser des ballets ?


MONSIEUR JOURDAIN


Quelle ignorante ! Je dis paladin : c’est une dignité dont on vient de me faire la cérémonie.


MADAME JOURDAIN


Quelle cérémonie donc ?


MONSIEUR JOURDAIN


Mahameta per Jordina.


MADAME JOURDAIN


Qu’est-ce que cela veut dire ?


MONSIEUR JOURDAIN


Jordina, c’est-à-dire Jourdain.


MADAME JOURDAIN


Eh bien, quoi, Jourdain ?


MONSIEUR JOURDAIN


Voler far un paladina de Jordina.


MADAME JOURDAIN


Comment ?


MONSIEUR JOURDAIN


Dar turbanta con galera.


MADAME JOURDAIN


Qu’est-ce à dire, cela ?


MONSIEUR JOURDAIN


Per deffender Palestina.


MADAME JOURDAIN


Que voulez-vous donc dire ?


MONSIEUR JOURDAIN


Dara, dara bastonara.


MADAME JOURDAIN


Qu’est-ce donc que ce jargon-là ?


MONSIEUR JOURDAIN


Non tener honta, questa star l’ultima affronta.


MADAME JOURDAIN


Qu’est-ce que c’est donc que tout cela ?


MONSIEUR JOURDAIN, chantant et dansant.


Hou la ba, ba la chou, ba la ba, ba la da. (Il tombe par terre.)


MADAME JOURDAIN


Hélas ! mon Dieu ! mon mari est devenu fou !


MONSIEUR JOURDAIN, se relevant et s’en allant.


Paix, insolente ! Portez respect à monsieur le mamamouchi.


MADAME JOURDAIN, seule.


Où est-ce donc qu’il a perdu l’esprit ? Courons l’empêcher de sortir. (Apercevant Dorimène et Dorante.) Ah ! ah ! voici justement le reste de notre écu. Je ne vois que chagrin de tous côtés.


SCÈNE II. — DORANTE, DORIMÈNE



DORANTE


Oui, madame, vous verrez la plus plaisante chose qu’on puisse voir ; et je ne crois pas que dans tout le, monde il soit possible de trouver encore un homme aussi fou que celui-là. Et puis, madame, il faut tâcher de servir l’amour de Cléonte et d’appuyer toute sa mascarade. C’est un fort galant homme et qui mérite que l’on s’intéresse pour lui.


DORIMÈNE


J’en fais beaucoup de cas, et il est digne d’une bonne for-tune.


DORANTE


Outre cela, nous avons ici, madame, un ballet qui nous revient, que nous ne devons pas laisser perdre ; et il faut bien voir si mon idée pourra réussir.


DORIMÈNE


J’ai vu là des apprêts magnifiques, et ce sont des choses, Dorante, que je ne puis plus souffrir. Oui, je veux enfin vous empêcher vos profusions ; et, pour rompre le cours à toutes les dépenses que je vous vois faire pour moi, j’ai résolu de me marier promptement avec vous. C’en est le vrai secret ; et toutes ces choses finissent avec le mariage.


DORANTE


Ah ! madame, est-il possible que vous ayez pu prendre pour moi une si douce résolution ?


DORIMÈNE


Ce n’est que pour vous empêcher de vous ruiner ; et, sans cela, je vois bien qu’avant qu’il fût peu vous n’auriez pas un sou.


DORANTE


Que j’ai d’obligation, madame, aux soins que vous avez de conserver mon bien ! Il est entièrement à vous, aussi bien que mon cœur ; et vous en userez de la façon qu’il vous plaira.


DORIMÈNE


J’userai bien de tous les deux. Mais voici votre homme : la figure en est admirable.


SCÈNE III. — MONSIEUR JOURDAIN, DORIMÈNE



DORANTE


DORANTE


Monsieur, nous venons rendre hommage, madame et moi, à votre nouvelle dignité, et nous réjouir avec vous du mariage que vous faites de votre fille avec le fils du Grand Turc.


MONSIEUR JOURDAIN, après avoir fait les révérences à la turque.


Monsieur, je vous souhaite la force des serpents et la prudence des lions.


DORIMÈNE


J’ai été bien aise d’être des premières, monsieur, à venir vous féliciter du haut degré de gloire où vous êtes monté.


MONSIEUR JOURDAIN


Madame, je vous souhaite toute l’année votre rosier fleuri. Je vous suis infiniment obligé de prendre part aux honneurs qui m’arrivent ; et j’ai beaucoup de joie de vous voir revenue ici, pour vous faire les très humbles excuses de l’extravagance de ma femme.


DORIMÈNE


Cela n’est rien ; j’excuse en elle un pareil mouvement : votre cœur lui doit être précieux ; et il n’est pas étrange que la possession d’un homme comme vous puisse inspirer quelques alarmes.


MONSIEUR JOURDAIN


La possession de mon cœur est une chose qui vous est tout acquise.


DORANTE


Vous voyez, madame, que monsieur Jourdain n’est pas de ces gens que les prospérités aveuglent, et qu’il sait, dans sa grandeur, connoître encore ses amis.


DORIMÈNE


C’est la marque d’une âme tout à fait généreuse.


DORANTE


Où est donc Son Altesse turque ? nous voudrions bien, comme vos amis, lui rendre nos devoirs.


MONSIEUR JOURDAIN


Le voilà qui vient ; et j’ai envoyé quérir ma fille pour lui donner la main.


SCÈNE IV. — MONSIEUR JOURDAIN, DORIMÈNE, DORANTE, CLÉONTE, habillé en Turc.



DORANTE, à Cléonte.


Monsieur, nous venons faire la révérence à Votre Altesse, comme amis de monsieur votre beau-père, et l’assurer avec respect de nos très humbles services.


MONSIEUR JOURDAIN


Où est le truchement, pour lui dire qui vous êtes et lui faire entendre ce que vous dites ? Vous verrez qu’il vous répondra ; et il parle turc à merveille. (A Cléonte.) Holà ! où diantre est-il allé ? Strouf, strif, strof, straf. Monsieur est un grande segnore, grande segnore, grande segnore ; et madame, une granda dama, granda dama. (Voyant qu’il ne se fait point entendre.) Ah ! (A Cléonte, montrant Dorante.) Monsieur, lui mamamouchi françois, et madame mamamouchie françoise. Je ne puis pas parler plus clairement. Bon ! voici l’interprète.


SCÈNE V. — MONSIEUR JOURDAIN, DORIMÈNE, DORANTE, CLÉONTE, habillé en Turc ; COVIELLE, déguisé.



MONSIEUR JOURDAIN


Où allez-vous donc ? nous ne saurions rien dire sans vous (Montrant Cléonte.) Dites-lui un peu que monsieur et madame sont des personnes de grande qualité, qui lui viennent faire la révérence, comme mes amis, et l’assurer de leurs services. (A Dorimène et à Dorante.) Vous allez voir comme il va répondre.


COVIELLE


Alabala crociam acci boram alabamen.


CLÉONTE


Catalequi tubal ourin soter amalouchan.


MONSIEUR JOURDAIN, à Dorimène et à Dorante.


Voyez-vous ?


COVIELLE


Il dit que la pluie des prospérités arrose en tout temps le jardin de votre famille.


MONSIEUR JOURDAIN


Je vous l’avois bien dit, qu’il parle turc.


DORANTE


Cela est admirable.


SCÈNE VI. — LUCILE, CLÉONTE, MONSIEUR JOURDAIN, DORIMÈNE, DORANTE, COVIELLE



MONSIEUR JOURDAIN


Venez, ma fille ; approchez-vous, et venez donner votre main à monsieur, qui vous fait l’honneur de vous demander en mariage.


LUCILE


Comment ! mon père, comme vous voilà fait ! est-ce une comédie que vous jouez ?


MONSIEUR JOURDAIN


Non, non, ce n’est pas une comédie ; c’est une affaire fort sérieuse, et la plus pleine d’honneur pour vous qui se peut souhaiter. (Montrant Cléonte.) Voilà le mari que je vous donne.


LUCILE


A moi, mon père ?


MONSIEUR JOURDAIN


Oui, à vous. Allons, touchez-lui dans la main, et rendez grâces au ciel de votre bonheur.


LUCILE


Je ne veux point me marier.


MONSIEUR JOURDAIN


Je le veux, moi, qui suis votre père.


LUCILE


Je n’en ferai rien.


MONSIEUR JOURDAIN


Ah ! que de bruit ! Allons, vous dis-je. Cà, votre main.


LUCILE


Non, mon père ; je vous l’ai dit, il n’est point de pouvoir qui me puisse obliger à prendre un autre mari que Cléonte ; et je me résoudrai plutôt à toutes les extrémités que de... (Reconnoissant Cléonte.) Il est vrai que vous êtes mon père ; je vous dois entière obéissance ; et c’est à vous à disposer de moi selon vos volontés.


MONSIEUR JOURDAIN


Ah ! je suis ravi de vous voir si promptement revenue dans votre devoir ; et voilà qui me plaît d’avoir une fille obéissante.


SCÈNE VII. — MADAME JOURDAIN, CLÉONTE, MONSIEUR JOURDAIN, LUCILE, DORANTE, DORIMÈNE, COVIELLE.



MADAME JOURDAIN


Comment donc ? qu’est-ce que c’est que ceci ? on dit que vous voulez donner votre fille en mariage à un carême-prenant.


MONSIEUR JOURDAIN


Voulez-vous vous taire, impertinente ! Vous venez toujours mêler vos extravagances à toutes choses ; et il n’y a pas moyen de vous apprendre à être raisonnable.


MADAME JOURDAIN


C’est vous qu’il n’y a pas moyen de rendre sage ; et vous allez de folie en folie. Quel est votre dessein, et que voulez-vous faire avec cet assemblage ?


MONSIEUR JOURDAIN


Je veux marier notre fille avec le fils du Grand Turc.


MADAME JOURDAIN


Avec le fils du Grand Turc ?


MONSIEUR JOURDAIN, montrant Covielle.


Oui. Faites-lui faire vos compliments par le truchement que voilà.


MADAME JOURDAIN


Je n’ai que faire du truchement, et je lui dirai bien, moi-même, à son nez, qu’il n’aura point ma fille.


MONSIEUR JOURDAIN


Voulez-vous vous taire, encore une fois !


DORANTE


Comment, madame Jourdain ! vous vous opposez à un honneur comme celui-là ? vous refusez Son Altesse turque pour gendre ?


MADAME JOURDAIN


Mon Dieu ! monsieur, mêlez-vous de vos affaires.


DORIMÈNE


C’est une grande gloire qui n’est pas à rejeter.


MADAME JOURDAIN


Madame, je vous prie aussi de ne vous point embarrasser de ce qui ne vous touche pas.


DORANTE


C’est l’amitié que nous avons pour vous qui nous fait intéresser dans vos avantages.


MADAME JOURDAIN


Je me passerai bien de votre amitié.


DORANTE


Voilà votre fille qui consent aux volontés de son père.


MADAME JOURDAIN


Ma fille consent à épouser un Turc ?


DORANTE


Sans doute.


MADAME JOURDAIN


Elle peut oblier Cléonte ?


DORANTE


Que ne fait-on pas pour être grande dame ?


MADAME JOURDAIN


Je l’étranglerois de mes mains, si elle avoit fait un coup comme celui-là !


MONSIEUR JOURDAIN


Voilà bien du caquet ! Je vous dis que ce mariage-là se fera.


MADAME JOURDAIN


Je vous dis, moi, qu’il ne se fera point.


MONSIEUR JOURDAIN


Ah ! que de bruit !


LUCILE


Ma mère !


MADAME JOURDAIN


Allez ! vous êtes une coquine !


MONSIEUR JOURDAIN, à madame Jourdain.


Quoi ! vous la querellez de ce qu’elle m’obéit !


MADAME JOURDAIN


Oui ; elle est à moi aussi bien qu’à vous.


COVIELLE, à madame Jourdain.


Madame !


MADAME JOURDAIN


Que me voulez-vous conter, vous ?


COVIELLE


Un mot.


MADAME JOURDAIN


Je n’ai que faire de votre mot.


COVIELLE, à monsieur Jourdain.


Monsieur, si elle veut écouter une parole en particulier, je vous promets de la faire consentir à ce que vous voulez.


MADAME JOURDAIN


Je n’y consentirai point.


COVIELLE


Écoutez-moi seulement.


MADAME JOURDAIN


Non.


MONSIEUR JOURDAIN, à madame Jourdain.


Écoutez-le.


MADAME JOURDAIN


Non ; je ne veux pas l’écouter.


MONSIEUR JOURDAIN


Il vous dira...


MADAME JOURDAIN


Je ne veux point qu’il me dise rien.


MONSIEUR JOURDAIN


Voilà une grande obstination de femme ! Cela vous fera-t-il mal de l’entendre ?


COVIELLE


Ne faites que m’écouter ; vous ferez après ce qu’il vous plaira.


MADAME JOURDAIN


Eh bien, quoi ?


COVIELLE, bas, à madame Jourdain.


Il y a une heure, madame, que nous vous faisons signe : ne voyez-vous pas bien que tout ceci n’est fait que pour nous ajuster aux visions de votre mari ; que nous l’abusons sous ce déguisement, et que c’est Cléonte lui-même qui est le fils du Grand Turc ?...


MADAME JOURDAIN, bas, à Covielle.


Ah ! ah !


COVIELLE, bas, à madame Jourdain.


Et moi, Covielle, qui suis le truchement ?


MADAME JOURDAIN, bas, à Covielle.


Ah ! comme cela, je me rends.


COVIELLE, bas, à madame Jourdain.


Ne faites pas semblant de rien.


MADAME JOURDAIN, haut.


Oui, voilà qui est fait, je consens au mariage.


MONSIEUR JOURDAIN


Ah ! voilà tout le monde raisonnable. (Amadame Jourdain). Vous ne vouliez pas l’écouter. Je savois bien qu’il vous expliqueroit ce que c’est que le fils du Grand Turc.


MADAME JOURDAIN


Il me l’a expliqué comme il faut, et j’en suis satisfaite. Envoyons quérir un notaire.


DORANTE


C’est fort bien dit. Et afin, madame Jourdain, que vous puissiez avoir l’esprit tout à fait content et que vous perdiez aujourd’hui toute la jalousie que vous pourriez avoir conçue de monsieur votre mari, c’est que nous nous servirons du même notaire pour nous marier, madame et moi.


MADAME JOURDAIN


Je consens aussi à cela.


MONSIEUR JOURDAIN, bas, à Dorante.


C’est pour lui faire accroire ?


DORANTE, bas, à monsieur Jourdain.


Il faut bien l’amuser avec cette feinte.


MONSIEUR JOURDAIN, bas.


Bon, bon ! (Haut.) Qu’on aille querir le notaire.


DORANTE


Tandis qu’il viendra et qu’il dressera les contrats, voyons notre ballet, et donnons-en le divertissement à Son Altesse turque.


MONSIEUR JOURDAIN


C’est fort bien avisé. Allons prendre nos places.


MADAME JOURDAIN


Et Nicole ?


MONSIEUR JOURDAIN


Je la donne au truchement ; et ma femme, à qui la voudra.


COVIELLE


Monsieur, je vous remercie. (A part.) Si l’on en peut voir un plus fou, je l’irai dire à Rome. (La comédie finit par un petit ballet qui avoit été préparé.)


PREMIÈRE ENTRÉE


Un homme vient donner les livres du ballet, qui d’abord est fatigué par une multitude de gens de provinces différentes, qui crient en musique pour en avoir, et partrois importuns qu’il trouve toujours sur ses pas.


DIALOGUE DES GENS
QUI EN MUSIQUE DEMANDENT DES LIVRES


TOUS

A moi, monsieur, à moi, de grâce, à moi, monsieur :
Un livre, s’il vous plaît, à votre serviteur.


HOMME DU BEL AIR

Monsieur, distinguez-nous parmi les gens qui crient.
Quelques livres ici ; les dames vous en prient.


AUTRE HOMME DU BEL AIR

Holà, monsieur ! monsieur, ayez la charité
D’en jeter de notre côté.


FEMME DU BEL AIR

Mon Dieu, qu’aux personnes bien faites
On sait peut rendre honneur céans !


AUTRE FEMME DU BEL AIR

Ils n’ont des livres et des bancs
Que pour mesdames les grisettes.


GASCON

Ah ! l’homme aux libres, qu’on m’en vaille.
J’ai déjà lé poumon usé.
Bous boyez qué chacun mé raille ;
Et je suis escandalisé
Dé boir ès mains de la canaille
Ce qui m’est par bous réfusé.


AUTRE GASCON

Eh ! cadédis, monseu, boyez qui l’on put être.
Un libret, jé bous prie, au varon d’Asbarat.
Jé pensé mordi, qué lé fat
N’a pas l’honneur de mé connoître.


LE SUISSE

Montsir le donner de papieir,
Que vuel dire sti façon de fifre ?
Moi l’écorchair tout mon gosieir
A crieir,
Sans que je pouvre afoir ein lifre.
Pardi, mon foi, montsir, je pense fous l’être ifre.


VIEUX BOURGEOIS BABILLARD

De tout ceci, franc et net,
Je suis mal satisfait.
Et cela sans doute est laid,
Que notre fille,
Si bien faite et si gentille,
De tant d’amoureux l’objet,
N’ait pas à son souhait
Un livre de ballet,
Pour lire le sujet
Du divertissement qu’on fait ;
Et que toute notre famille
Si proprement s’habille
Pour être placée au sommet
De la salle où l’on met
Les gens de l’entriguet !
De tout ceci, franc et net,
Je suis mal satisfait ;
Et cela sans doute est laid.


VIEILLE BOURGEOISE BABILLARDE

Il est vrai que c’est une honte ;
Le sang au visage me monte ;
Et ce jeteur de vers, qui manque au capital
L’entend fort mal :
C’est un brutal,
Un vrai cheval,
Franc animal,
De faire si peu de compte
D’une fille qui fait l’ornement principal
Du quartier du Palais-Royal,
Et que, ces jours passés, un comte
Fut prendre la première au bal.
Il l’entend mal,
C’est un brutal,
Un vrai cheval,
Franc animal.


HOMMES ET FEMMES DU BEL AIR

Ah ! quel bruit !
Quel fracas !
Quel chaos !
Quel mélange !
Quelle confusion !
Quelle cohue étrange !
Quel désordre !
Quel embarras !
On y sèche.
L’on n’y tient pas.


GASCON


Bentré ! je suis a vout.


AUTRE GASCON


J’enragé, Diou mé damne.


LE SUISSE


Ah ! que l’y faire sait dans sti stal de cians !


GASCON


Jé murs !


AUTRE GASCON


Jé perds la tramontane !


LE SUISSE


Mon foi, moi le foudrois être hors de dedans.


VIEUX BOURGEOIS BABILLARD

Allons, ma mie,
Suivez mes pas,
Je vous en prie,
Et ne me quittez pas.
On fait de nous trop peu de cas,
Et je suis las
De ce tracas.
Tout ce fracas,
Cet embarras,
Me pèse par trop sur les bras.
S’il me prend jamais envie
De retourner de ma vie
A ballet ni comédie,
Je veux bien qu’on m’estropie.
Allons, ma mie,
Suivez mes pas,
Je vous en prie,
Et ne me quittez pas.
On fait de nous trop peu de cas.


VIEILLE BOURGEOISE BABILLARDE

Allons, mon mignon, mon fils, Regagnons notre logis ;
Et sortons de ce taudis,
Où l’on, ne peut être assis.
Ils seront bien ébaubis,
Quand ils nous verront partis.
Trop de confusion règne dans cette salle,
Et j’aimerois mieux être au milieu de la Halle.
Si jamais je reviens à semblable régale,
Je veux bien recevoir des soufflets plus de six.
Allons, mon mignon, mon fils,
Regagnons notre logis ;
Et sortons de ce taudis,
Où l’on ne peut être assis..


TOUS

A moi, monsieur, à moi, de grâce, à moi, monsieur
Un livre, s’il vous plaît, à votre serviteur.


SECONDE ENTRÉE


Les trois importuns dansent.


TROISIÈME ENTRÉE


TROIS ESPAGNOLS, chantant.

Sé que me muero de amor,
Y solicito el dolor.
Aun muriendo de querer,
De tan buen ayre adolesxo
Que es mas de lo que padezeo,
Lo que quiero padecer ;
Y no pudiendo exceder
A mi deseo el rigor.
Sé que me muero de amor
Y solicito el dolor.
Lisonxeame la fuerte
Con piedad tan advertida,
Que me asegura la vida
En el riesgo de la muerte.
Vivir de su golpe fuerte
Es de mi salud primor.
Sé que me muero de amor
Y solicito el dolor.
(Six Espagnols dansent.)


TROIS MUSICIENS ESPAGNOLS

Ah ! que locura, con tanto rigor
Quexarse de Amor,
Del nino benito
Que todo es dulzura.
Ah ! que locura !
Ay ! que locura !


ESPAGNOL, chantant.

El dolor solicita
El que la dolor se da :
Y nadie de amor muere,
Sino quien no save amar.


DEUX ESPAGNOLS

Dulce muerte es el amor
Con correspondencia igual ;
Y si esta gozamos hoy,
Porque la quieres turbar ?


UN ESPAGNOL

Alegrese enamorado
Y tome mi parecer
Que en esto de querer,
Todo es hallar del vado.


TOUS TROIS ENSEMBLE

Vaya, vaya de fiestas !
Vaya de bayle !
Alegria, alegria, alegria !
Que esto de dolor es fantasia.


QUATRIÈME ENTRÉE


Italiens.


UNE MUSICIENNE ITALIENNE fait le premier récit, dont voici les paroles :

Di rigori armata il seno,
Contro Amor mi ribellai ;
Ma fui vinta in un baleno,
In mirar due vaghi rai,
Ahi ! che resiste puoco
Cor di gelo a stral di fuoco !
Ma i caro è’l mio tormento,
Dolce è si la piaga mia,
Ch’il penare è’1 mio contento,
E’1 sanarmi è tirannia.
Ahi ! che più giova e piace,
Quanto amor è più vivace !


(Apres l’air que la musicienne a chanté, deux scaramouches, deux trivelins et un arlequin, représentent une nuit à la manière des comédiens, italiens, en cadence. Un musicien italien se joint à la musicienne italienne et chante avec elle les paroles qui suivent :)


LE MUSICIEN ITALIEN

Beltempo che vola
Rapisce il contento :
D’Amor ne la scuola
Si coglie il momento.


LA MUSICIENNE

Insin che florida
Ride l’età,
Che, pur tropp’orrida,
Da noi sen va.


TOUS DEUX

Sù cantiamo,
Sù godiamo
Ne’bei dî di gioventù ;
Perduto ben non si racquista più.


LE MUSICIEN.

Pupilla ch’è vaga
Mill’alme incatena
Fà dolce la piaga,
Felice la pena.


LA MUSICIENNE

Ma poichè frigida
Langue l’età,
Più l’alma rigida
Fiamme non ha.


TOUS DEUX.

Sù cantiamo,
Sù godiamo
Ne’bei di di gioventù ;
Perduto ben non si racquista più.


(Après les dialogues italiens, les scaramouches et trivelins dansent une réjouissance.)


CINQUIÈME ENTRÉE


François.


DEUX MUSICIENS POITEVINS dansent, et chantent les paroles qui suivent.


PREMIER MENUET

Ah ! qu’il fait beau dans ces bocages !
Ah ! que le ciel donne un beau jour !


AUTRE MUSICIEN

Le rossignol, sous ces tendres feuillages,
Chante aux échos son doux retour :
Ce beau séjour,
Ces doux ramages,
Ce beau séjour
Nous invite à l’amour.


DEUXIÈME MENUET. — TOUS DEUX ENSEMBLE

Vois, ma Climène,
Vois, sous ce chêne,
S’entre-baiser ces oiseaux amoureux :
Ils n’ont rien dans leurs vœux
Qui les gêne ;
De leurs doux feux
Leur âme est pleine,
Qu’ils sont heureux .
Nous pouvons tous deux,
Si tu le veux,
Être comme eux.


(Six autres François viennent après, vêtus galamment à la poitevine, trois en hommes et trois en femmes, accompagnés de huit flûtes et de hautbois, et dansent les menuets.)


SIXIÈME ENTRÉE


Tout cela finit par le mélange des trois nations, et les applaudissements en danse et en musique de toute l’assistance, qui chante les deux vers qui suivent :

Quels spectacles charmants ! quel plaisirs goûtons-nous !
Les dieux mêmes, les dieux n’en ont point de plus doux.

LES FEMMES SAVANTES

COMÉDIE EN CINQ ACTES 1672


PERSONNAGES

CHRYSALE, bon bourgeois.

PHILAMINTE, femme de Chrysale.

ARMANDE,

HENRIETTE

filles de Chrysale et de Philaminte.

ARISTE, frère de Chrysale.

BÉLISE, sœur de Chrysale.

CLITANDRE, amant d’Henriette.

TRISSOTIN, bel esprit.

VADIUS, savant.

MARTINE, servante de cuisine.

LÉPINE, laquais.

JULIEN, valet de Vadius.

UN NOTAIRE,


La scène est à Paris, dans la maison de Chrysale.


ACTE PREMIER

SCÈNE I. — ARMANDE, HENRIETTE


ARMANDE

Quoi ! le beau nom de fille est un titre, ma sœur,
Dont vous voulez quitter la charmante douceur ?
Et de vous marier vous osez faire fête ?
Ce vulgaire dessein vous peut monter en tête ?

HENRIETTE

Oui, ma sœur.


ARMANDE

Ah ! ce oui se peut-il supporter ?
Et sans un mal de cœur sauroit-on l’écouter

HENRIETTE

Qu’a donc le mariage en soi qui vous oblige,
Ma sœur...

ARMANDE

Ah ! mon Dieu ! fi !

HENRIETTE

Comment ?

ARMANDE

Ah ! fi ! vous dis-je.
Ne concevez-vous point ce que, dès qu’on l’entend,
Un tel mot à l’esprit offre de dégoûtant,
De quelle étrange image on est par lui blessée,
Sur quelle sale vue il traîne la pensée ?
N’en frissonnez-vous point ? et pouvez-vous, ma sœur.
Aux suites de ce mot résoudre votre cœur ?

HENRIETTE

Les suites de ce mot, quand je les envisage,
Me font voir un mari, des enfants, un ménage ;
Et je ne vois rien là, si j’en puis raisonner,
Qui blesse la pensée et fasse frissonner.

ARMANDE

De tels attachements, ô ciel ! sont pour vous plaire ?

HENRIETTE

Et qu’est-ce qu’à mon âge on a de mieux à faire
Que d’attacher à soi, par le titre d’époux,
Un homme qui vous aime et soit aimé de vous ;
Et, de cette union de tendresse suivie,
Se faire les douceurs d’une innocente vie ?
Ce nœud bien assorti n’a-t-il pas des appas ?

ARMANDE

Mon Dieu ! que votre esprit est d’un étage bas !
Que vous jouez au monde un petit personnage,
De vous claquemurer aux choses du ménage,
Et de n’entrevoir point de plaisirs plus touchants
Qu’une idole d’époux et des marmots d’enfants !
Laissez aux gens grossiers, aux personnes vulgaires,
Les bas amusements de ces sortes d’affaires.
A de plus hauts objets élevez vos désirs,
Songez à prendre un goût des plus nobles plaisirs,
Et, traitant de mépris les sens et la matière,
A l’esprit, comme nous, donnez-vous tout entière.
Vous avez notre mère en exemple à vos yeux,
Que du nom de savante on honore en tous lieux :
Tâchez, ainsi que moi, de vous montrer sa fille ;
Aspirez, aux clartés qui sont dans la famille,
Et vous rendez sensible aux charmantes douceurs
Que l’amour de l’étude épanche dans les cœurs.
Loin d’être aux lois d’un homme en esclave asservie.
Mariez-vous, ma sœur, à la philosophie,
Qui nous monte au-dessus de tout le genre humain,
Et donne à la raison l’empire souverain,
Soumettant à ses lois la partie animale,
Dont l’appétit grossier aux bêtes nous ravale.
Ce sont là les beaux feux, les doux attachements
Qui doivent de la vie occuper les moments ;
Et les soins où je vois tant de femmes sensibles
Me paroissent aux yeux des pauvretés horribles.

LES FEMMES SAVANTES
(Acte I, Scène IV)
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HENRIETTE

Le ciel, dont nous voyons que l’ordre est tout-puissant.
Pour différents emplois nous fabrique en naissant ;
Et tout esprit n’est pas composé d’une étoffe
Qui se trouve taillée à faire un philosophe.
Si le vôtre est né propre aux élévations
Où montent des savants les spéculations,
Le mien est fait, ma sœur, pour aller terre à terre.
Et dans les petits soins son foible se resserre.
Ne troublons point du ciel les justes règlements ;
Et de nos deux instincts suivons les mouvements,
Habitez, par l’essor d’un grand et beau génie,
Les hautes régions de la philosophie,
Tandis que mon esprit, se tenant ici-bas,
Goûtera de l’hymen les terrestres appas.
Ainsi, dans nos desseins l’une à l’autre contraire,
Nous saurons toutes deux imiter notre mère :
Vous, du côté de l’âme et des nobles désirs ;
Moi, du côté des sens et des grossiers plaisirs ;
Vous, aux productions d’esprit et de lumière ;
Moi, dans celles, ma sœur, qui sont de la matière.

ARMANDE

Quand sur une personne on prétend se régler,
C’est par les beaux côtés qu’il lui faut ressembler,
Et ce n’est point du tout la prendre pour modèle,
Ma sœur, que de tousser et de cracher comme elle.

HENRIETTE

Mais vous ne seriez pas ce dont vous vous vantez,
Si ma mère n’eût eu que de ces beaux côtés ;
Et bien vous prend, ma sœur, que son noble génie
N’ait pas vaqué toujours à la philosophie.
De grâce, souffrez-moi, par un peu de bonté,
Des bassesses à qui vous devez la clarté ;
Et ne supprimez point, voulant qu’on vous seconde,
Quelque petit savant qui veut venir au monde,

ARMANDE

Je vois que votre esprit ne peut être guéri
Du fol entêtement de vous faire un mari :
Mais sachons, s’il vous plaît, qui vous songez à prendre ;
Votre visée au moins n’est pas mise à Clitandre !

HENRIETTE

Et par quelle raison n’y seroit-elle pas ?
Manque-t-il de mérite ? est-ce un choix qui soit bas ?

ARMANDE

Non ; mais c’est un dessein qui seroit malhonnête,
Que de vouloir d’une autre enlever la conquête ;
Et ce n’est pas un fait dans le monde ignoré
Que Clitandre ait pour moi hautement soupiré.

HENRIETTE

Oui ; mais tous ces soupirs chez vous sont choses vaines.
Et vous ne tombez point aux bassesses humaines ;
Votre esprit à l’hymen renonce pour toujours,
Et la philosophie a toutes vos amours.
Ainsi, n’ayant au cœur nul dessein pour Clitandre,
Que vous importe-t-il qu’on y puisse prétendre ?

ARMANDE

Cet empire que tient la raison sur les sens
Ne fait pas renoncer aux douceurs des encens.
Et l’on peut pour époux refuser un mérite
Que pour adorateur on veut bien à sa suite.

HENRIETTE

Je n’ai pas empêché qu’à vos perfections
Il n’ait continué ses adorations ;
Et je n’ai fait que prendre, au refus de votre âme,
Ce qu’est venu m’offrir l’hommage de sa flamme.

ARMANDE

Mais à l’offre des vœux d’un amant dépité
Trouvez-vous, je vous prie, entière sûreté ?

Croyez-vous pour vos yeux sa passion bien forte,
Et qu’en son cœur, pour moi, toute flamme soit morte ?

HENRIETTE

Il me l’a dit, ma sœur, et, pour moi, je le croi.

ARMANDE

Ne soyez pas, ma sœur, d’une si bonne foi ;
Et croyez, quand il dit qu’il me quitte et vous aime,
Qu’il n’y songe pas bien, et se trompe lui-même.

HENRIETTE

Je ne sais ; mais enfin, si c’est votre plaisir,
Il nous est bien aisé de nous en éclaircir :
Je l’aperçois qui vient ; et, sur cette matière
Il pourra nous donner une pleine lumière.

SCÈNE II. — CLITANDRE, ARMANDE. HENRIETTE


HENRIETTE

Pour me tirer d’un doute où me jette ma sœur,
Entre elle et moi, Clitandre, expliquez votre cœur ;
Découvrez-en le fond, et nous daignez apprendre
Qui de nous à vos vœux est en droit de prétendre.

ARMANDE

Non, non, je ne veux point à votre passion
Imposer la rigueur d’une explication :
Je ménage les gens, et sais comme embarrasse
Le contraignant effort de ces aveux en face.

CLITANDRE

Non, madame ; mon cœur, qui dissimule peu,
Ne sent nulle contrainte à l’aire un libre aveu.
Dans aucun embarras un tel pas ne me jette ;
Et j’avouerai tout haut d’une âme franche et nette,
Que les tendres liens où je suis arrêté,
(Montrant Henriette.)
Mon amour et mes vœux, sont tout de ce côté.
Qu’à nulle émotion cet aveu ne vous porte :
Vous avez bien voulu les choses de la sorte.
Vos attraits m’avoient pris, et mes tendres soupirs
Vous ont assez prouvé l’ardeur de mes désirs ;
Mon cœur vous consacroit une flamme immortelle :
Mais vos yeux n’ont pas cru leur conquête assez belle.
J’ai souffert sous leur joug cent mépris différents ;
Ils régnoient sur mon âme en superbes tyrans ;
Et je me suis cherché, lassé de tant de peines,
Des vainqueurs plus humains, et de moins rudes chaînes.
(Montrant Henriette.)
Je les ai rencontrés, madame, dans ces yeux,
Et leurs traits à jamais me seront précieux ;
D’un regard pitoyable ils ont séché mes larmes,
Et n’ont pas dédaigné le rebut de vos charmes.
De si rares bontés m’ont si bien su toucher,
Qu’il n’est rien qui me puisse à mes fers arracher ;
Et j’ose maintenant vous conjurer, madame,
De ne vouloir tenter nul effort sur ma flamme,
De ne point essayer à rappeler un cœur
Résolu de mourir dans cette douce ardeur.

ARMANDE

Eh ! qui vous dit, monsieur, que l’on ait cette envie,
Et que de vous enfin si fort on se soucie ?
Je vous trouve plaisant de vous le figurer,
Et bien impertinent de me le déclarer !

HENRIETTE

Eh ! doucement, ma sœur. Où donc est la morale
Qui sait si bien régir la partie animale,
Et retenir la bride aux efforts du courroux ?

ARMANDE

Mais vous qui m’en parlez, où la pratiquez-vous,
De répondre à l’amour que l’on vous fait paroître
Sans le congé de ceux qui vous ont donné l’être ?
Sachez que le devoir vous soumet à leurs lois,
Qu’il ne vous est permis d’aimer que par leur choix ;
Qu’ils ont sur votre cœur l’autorité suprême,
Et qu’il est criminel d’en disposer vous-même.

HENRIETTE

Je rends grâces aux bontés que vous me faites voir
De m’enseigner si bien les choses du devoir.
Mon cœur sur vos leçons veut régler sa conduite ;
Et, pour vous faire voir, ma sœur, que j’en profite,
Clitandre, prenez soin d’appuyer votre amour
De l’agrément de ceux dont j’ai reçu le jour.
Faites-vous sur mes vœux un pouvoir légitime,
Et me donnez moyen de vous aimer sans crime.

CLITANDRE

J’y vais de tous mes soins travailler hautement ;
Et j’attendois de vous ce doux consentement.

ARMANDE

Vous triomphez, ma sœur, et faites une mine
A vous imaginer que cela me chagrine.

HENRIETTE

Moi, ma sœur ! point du tout.Je sais que sur vos sens
Les droits de la raison sont toujours tout-puissants,
Et que, par les leçons qu’on prend dans la sagesse,
Vous êtes au-dessus d’une telle foiblesse.
Loin de vous soupçonner d’aucun chagrin, je croi
Qu’ici vous daignerez vous employer pour moi,
Appuyer sa demande et, de votre suffrage,
Presser l’heureux moment de notre mariage.
Je vous en sollicite ; et, pour y travailler...

ARMANDE

Votre petit esprit se mêle de railler ;
Et d’un cœur qu’on vous jette on vous voit toute fière !

HENRIETTE

Tout jeté qu’est ce cœur, il ne vous déplaît guère ;
Et, si vos yeux sur moi le pouvoient ramasser,
Ils prendroient aisément le soin de se baisser.

ARMANDE

A répondre à cela je ne daigne descendre ;
Et ce sont sots discours qu’il ne faut pas entendre.

HENRIETTE

C’est fort bien fait à vous, et vous nous faites voir
Des modérations qu’on ne peut concevoir.

SCÈNE III. — CLITANDRE, HENRIETTE


HENRIETTE

Votre sincère aveu ne l’a pas peu surprise.

CLITANDRE

Elle mérite assez une telle franchise,
Et toutes les hauteurs de sa folle fierté
Sont dignes, tout au moins, de ma sincérité.
Mais, puisqu’il m’est permis, je vais à votre père
Madame...

HENRIETTE

Le plus sûr est de gagner ma mère.

Mon père est d’une humeur à consentir à tout ;
Mais il met peu de poids aux choses qu’il résout ;
Il a reçu du ciel certaine bonté d’âme
Qui le soumet d’abord à ce que veut sa femme.
C’est elle qui gouverne et, d’un ton résolu,
Elle dicte pour loi ce qu’elle a résolu.
Je voudrois bien vous voir pour elle et pour ma tante
Une âme, je l’avoue, un peu plus complaisante.
Un esprit qui, flattant, les visions du leur,
Vous pût de leur estime attirer la chaleur.

CLITANDRE

Mon cœur n’a jamais pu, tant il est né sincère,
Même dans votre sœur flatter leur caractère ;
Et les femmes docteurs ne sont, point de mon goût.
Je consens qu’une femme ait des clartés de tout :
Mais je ne lui veux point la passion choquante
De se rendre savante afin d’être savante ;
Et j’aime que souvent, aux questions qu’on fait,
Elle sache ignorer les choses qu’elle sait :
De son étude enfin je veux qu’elle se cache,
Et qu’elle ait du savoir sans vouloir qu’on le sache,
Sans citer les auteurs, sans dire de grands mots,
Et clouer de l’esprit à ses moindres propos.
Je respecte beaucoup madame votre mère ;
Mais je ne puis du tout approuver sa chimère,
Et me rendre l’écho des choses qu’elle dit,
Aux encens qu’elle donne à son héros d’esprit.
Son monsieur Trissotin me chagrine, m’assomme ;
Et j’enrage de voir qu’elle estime un tel homme,
Qu’elle nous mette au rang des grands et beaux esprits
Un bénêt dont partout on siffle les écrits,
Un pédant dont on voit la plume libérale
D’officieux papiers fournir toute la halle.

HENRIETTE

Ses écrits, ses discours, tout m’en semble ennuyeux,
Et je me trouve assez votre goût et vos yeux ;
Mais, comme sur ma mère il a grande puissance,
Vous devez vous forcer à quelque complaisance.
Un amant fait sa cour où s’attache son cœur ;
Il veut de tout le monde y gagner la faveur ;
Et, pour n’avoir personne à sa flamme contraire
Jusqu’au chien du logis il s’efforce de plaire.

CLITANDRE

Oui, vous avez raison ; mais monsieur Trissotin
M’inspire au fond de l’âme un dominant chagrin.
Je ne puis consentir, pour gagner ses suffrages,
A me déshonorer en prisant ses ouvrages :
C’est par eux qu’à mes yeux il a d’abord paru,
Et je le connoissois avant que l’avoir vu.
Je vis, dans le fatras des écrits qu’il nous donne,
Ce qu’étale en tous lieux sa pédante personne,
La constante hauteur de sa présomption,
Cette intrépidité de bonne opinion,
Cet indolent état de confiance extrême,
Qui le rend en tout temps si content de soi-même.
Qui fait qu’à son mérite incessamment il rit,
Qu’il se sait si bon gré de tout ce qu’il écrit,
Et qu’il ne voudroit pas changer sa renommée
Contre tous les honneurs d’un général d’armée.

HENRIETTE

C’est avoir de bons yeux que de voir tout cela.

CLITANDRE

Jusques à sa figure encor la chose alla,
Et je vis, par les vers qu’à la tête il nous jette,
De quel air il falloit que fût fait le poète ;
Et j’en avois si bien deviné tous les traits,
Que, rencontrant un homme un jour dans le Palais
Je gageoi que c’étoit Trissotin en personne,
Et je vis qu’en, effet la gageure étoit bonne.

HENRIETTE


Quel conte !


CLITANDRE

Non : je dis la chose comme elle est.
Mais je vois votre tante. Agréez, s’il vous plaît,
Que mon cœur lui déclare ici notre mystère,
Et gagne sa faveur auprès de votre mère.

SCÈNE IV. — BÉLISE, CLITANDRE


CLITANDRE

Souffrez, pour vous parier, madame, qu’un amant
Prenne l’occasion de cet heureux moment,
Et se découvre à vous de la sincère flamme...

BÉLISE

Ah ! tout beau : gardez-vous de m’ouvrir trop votre âme.
Si je vous ai su mettre au rang de mes amants,
Contentez-vous des yeux pour vos seuls truchements,
Et ne m’expliquez point, par un autre langage,
Des désirs qui, chez moi, passent pour un outrage.
Aimez-moi, soupirez, brûlez pour mes appas ;
Mais qu’il me soit permis de ne le savoir pas.
Je puis fermer les yeux sur vos flammes secrètes,
Tant que vous vous tiendrez aux muets interprètes ;
Mais, si la bouche vient à s’en vouloir mêler,
Pour jamais de ma vue il vous faut exiler.

CLITANDRE

Des projets de mon cœur ne prenez point d’alarme.
Henriette, madame, est l’objet qui me charme ;
Et je viens ardemment conjurer vos bontés
De seconder l’amour que j’ai pour ses beautés.

BÉLISE

Ah ! certes, le détour est d’esprit, je l’avoue :
Ce subtil faux-fuyant mérite qu’on le loue ;
Et, dans tous les romans où j’ai jeté les yeux,
Je n’ai rien rencontré de plus ingénieux.

CLITANDRE

Ceci n’est point du tout un trait d’esprit, madame ;
Et c’est un pur aveu de ce que j’ai dans l’âme.
Les cieux, par les liens d’une immuable ardeur,
Aux beautés d’Henriette ont attaché mon cœur ;
Henriette me tient sous son aimable empire,
Et l’hymen d’Henriette est le bien où j’aspire,
Vous y pouvez beaucoup ; et tout ce que je veux,
C’est que vous y daigniez favoriser mes vœux.

BÉLISE

Je vois où doucement veut aller la demande,
Et je sais sous ce nom ce qu’il faut que j’entende.
La figure est adroite ; et, pour n’en point sortir,
Aux choses que mon cœur m’offre à vous répartir,
Je dirai qu’Henriette à l’hymen est rebelle,
Et que, sans rien prétendre, il faut brûler pour elle.

CLITANDRE

Eh ! madame, à quoi bon un pareil embarras ?
Et pourquoi voulez-vous penser ce qui n’est pas ?

BÉLISE

Mon Dieu ! point de façons. Cessez de vous défendre
De ce que vos regards m’ont souvent fait entendre.
Il suffit que l’on est contenté du détour
Dont s’est adroitement avisé votre amour,

Et que, sous la figure où le respect l’engage,
On veut bien se résoudre à souffrir son hommage,
Pourvu que ses transports, par l’honneur éclairés,
N’offrent à mes autels que des vœux épurés.

CLITANDRE

Mais...

BÉLISE

Adieu. Pour ce coup, ceci doit vous suffire,
Et je vous ai plus dit que je ne voulois dire.

CLITANDRE

Mais votre erreur...

BÉLISE

Laissez. Je rougis maintenant,
Et ma pudeur s’est fait, un effort surprenant.

CLITANDRE

Je veux être pendu, si je vous aime ; et sage...

BÉLISE

Non, non, je ne veux rien entendre davantage.

SCÈNE V. — CLITANDRE, seul.

Diantre soit de la folle avec ses visions !
A-t-on rien vu d’égal à ses préventions ?
Allons commettre un autre au soin que l’on me donne,
Et prenons le secours d’une sage personne.

ACTE SECOND

SCÈNE I. — ARISTE, quittant Clitandre et lui parlant encore.


Oui, je vous porterai la réponse au plus tôt ;
J’appuierai, presserai, ferai tout ce qu’il faut.
Qu’un amant, pour un mot, a de choses à dire !
Et qu’impatiemment il veut ce qu’il désire !
Jamais...

SCÈNE II. — CHRYSALE, ARISTE


ARISTE

Ah ! Dieu vous garde, mon frère !

CHRYSALE

Et vous aussi.
Mon frère !

ARISTE

Savez-vous ce qui m’amène ici ?

CHRYSALE

Non ; mais si vous voulez, je suis prêt à l’entendre.

ARISTE

Depuis assez longtemps vous connaisses Clitandre ?

CHRYSALE

Sans doute, et je le vois qui fréquente chez nous.

ARISTE

En quelle estime est-il, mon frère, auprès de vous ?

CHRYSALE

D’homme d’honneur, d’esprit, de cœur et de conduite,
Et je vois peu de gens qui soient de son mérite.

ARISTE

Certain désir qu’il a conduit ici mes pas,
Et je me réjouis que vous en fassiez cas.

CHRYSALE

Je connus feu son père en mon voyage à Rome.

ARISTE

Fort bien.

CHRYSALE

C’étoit, mon frère, un fort bon gentilhomme.

ARISTE

On le dit.

CHRYSALE

Nous n’avions alors que vingt-huit ans,
Et nous étions, ma foi, tous deux de verts galants.

ARISTE

Je le crois.

CHRYSALE

Nous donnions chez les dames romaines,
Et tout le monde, là, parloit de nos fredaines :
Nous faisions des jaloux.

ARISTE

Voilà qui va des mieux ;
Mais venons au sujet qui m’amène en ces lieux.

SCÈNE III. — BÉLISE, entrant doucement et écoutant ; CHRYSALE, ARISTE


ARISTE

Clitandre auprès de vous me fait son interprète,
Et son cœur est épris des grâces d’Henriette.

CHRYSALE

Quoi ! de ma fille ?

ARISTE

Oui ; Clitandre en est charmé,
Et je ne vis jamais amant plus enflammé.

BÉLISE, à Ariste.

Non, non ; je vous entends. Vous ignorez l’histoire,
Et l’affaire n’est pas ce que vous pouvez croire.

ARISTE

Comment, ma sœur ?

BÉLISE

Clitandre abuse vos esprits
Et c’est d’un autre objet que son cœur est épris.

ARISTE

Vous raillez. Ce n’est pas Henriette qu’il aime ?

BÉLISE

Non ; j’en suis assurée.

ARISTE

Il me l’a dit lui-même.

BÉLISE

Eh ! oui.

ARISTE

Vous me voyez, ma sœur, chargé par lui
D’en faire la demande à son père aujourd’hui.

BÉLISE

Fort bien.

ARISTE

Et son amour même m’a fait instance
De presser les moments d’une telle alliance.

BÉLISE

Encor mieux. On ne veut tromper plus galamment.
Henriette, entre nous, est un amusement,
Un voile ingénieux, un prétexte, mon frère,
A couvrir d’autres feux dont je sais le mystère ;
Et je veux bien, tous deux, vous mettre hors d’erreur.

ARISTE

Mais, puisque vous savez tant, de choses, ma sœur,
Dites-nous, s’il vous plaît, cet autre objet qu’il aime.

BÉLISE

Vous voulez le savoir ?

ARISTE

Oui. Quoi ?

BÉLISE

Moi.

ARISTE

Vous ?

BÉLISE

Moi-même.

ARISTE

Hai, ma sœur !

BÉLISE

Qu’est-ce donc que veut dire ce bai ?
Et qu’a de surprenant le discours que je fai ?
On est faite d’un air, je pense, à pouvoir dire
Qu’on n’a pas pour un cœur soumis à son empire ;
Et Dorante, Damis, Cléonte et Lycidas,
Peuvent bien faire voir qu’on a quelques appas.

ARISTE

Ces gens vous aiment ?

BÉLISE

Oui, de toute leur puissance.

ARISTE

Ils vous l’ont dit ?

BÉLISE

Aucun n’a pris cette licence ;
Ils m’ont su révérer si fort jusqu’à ce jour,
Qu’ils ne m’ont jamais dit un mot de leur amour.
Mais, pour m’offrir leur cœur et vouer leur service,
Les muets truchements ont tous fait leur office.

ARISTE

On ne voit presque point céans venir Damis.

BÉLISE

C’est pour me faire voir un respect plus soumis.

ARISTE

De mots piquants, partout, Dorante vous outrage.

BÉLISE

Ce sont emportements d’une jalouse rage.

ARISTE

Cléonte et Lycidas ont pris femme tous deux.

BÉLISE

C’est par un désespoir où j’ai réduit leurs feux.

ARISTE

Ma foi, ma chère sœur, vision toute claire.

CHRYSALE, à Bélise.

De ces chimères-là vous devez vous défaire.

BÉLISE

Ah ! chimères ! ce sont des chimères, dit-on.
Chimères, moi ! Vraiment, chimères est fort bon !
Je me réjouis fort de chimères, mes frères ;
Et je ne savois pas que j’eusse des chimères.

SCÈNE IV. — CHRYSALE, ARISTE


CHRYSALE

Notre sœur est folle, oui.

ARISTE

Cela croît tous les jours,
Mais encore une fois reprenons le discours.
Clitandre vous demande Henriette pour femme :
Voyez quelle réponse on doit faire à sa flamme.

CHRYSALE

Faut-il le demander ? J’y consens de bon cœur,
Et tiens son alliance à singulier honneur.

ARISTE

Vous savez que de biens il n’a pas l’abondance,
Que...

CHRYSALE

C’est un intérêt qui n’est pas d’importance :
Il est riche en vertus, cela vaut des trésors :
Et puis son père et moi n’étions qu’un en deux corps.

ARISTE

Parlons à votre femme, et voyons à la rendre
Favorable...

CHRYSALE

Il suffit, je l’accepte pour gendre.

ARISTE

Oui ; mais, pour appuyer votre consentement,
Mon frère, il n’est pas mal d’avoir son agrément.
Allons...

CRHYSALE

Vous moquez-vous ? Il n’est pas nécessaire.
Je réponds de ma femme, et prends sur moi l’affaire.

ARISTE

Mais...

CHRYSALE

Laissez faire, dis-je, et n’appréhendez pas.
Je la vais disposer aux choses de ce pas.

ARISTE

Soit. Je vais là-dessus sonder votre Henriette
Et reviendrai savoir...

CHRYSALE

C’est, une affaire faite ;
Et je vais à ma femme en parler sans délai.

SCÈNE V. — CHRYSALE, MARTINE


MARTINE

Me voilà bien chanceuse ! Hélas ! l’on dit bien vrai,
Qui veut noyer son chien l’accuse de la rage ;
Et service d’autrui n’est pas un héritage.

CHRYSALE

Qu’est-ce donc ? Qu’avez-vous, Martine ?

MARTINE

Ce que j’ai ?

CHRYSALE

Oui.

MARTINE

J’ai que l’on me donne aujourd’hui mon congé, Monsieur.

CHRYSALE

Votre congé ?

MARTINE

Oui. Madame me chasse.

CHRYSALE

Je n’entends pas cela. Comment ?

MARTINE

On me menace,
Si je ne sors d’ici, de me bailler cent coups.

CHRYSALE

Non, vous demeurerez ; je suis content de vous.
Ma femme bien souvent a la tête un peu chaude ;
Et je ne veux pas, moi...

SCÈNE VI. — PHILAMINTE, BÉLISE, CHRYSALE, MARTINE


PHILAMINTE, apercevant Martine.

Quoi ! je vous vois, maraude !
Vite, sortez, friponne ! allons, quittez ces lieux ;
Et ne vous présentez jamais devant mes yeux !

CHRYSALE

Tous doux.

PHILAMINTE

Non, c’en est fait.

CHRYSALE

Eh !

PHILAMINTE

Je veux qu’elle sorte.

CHRYSALE

Mais qu’a-t-elle commis pour vouloir de la sorte...

PHILAMINTE

Quoi ! vous la soutenez ?

CHRYSALE

En aucune façon.

PHILAMINTE

Prenez-vous son parti contre moi ?

CHRYSALE

Mon Dieu ! non ;
Je ne fais seulement que demander son crime.

PHILAMINTE

Suis-je pour la chasser sans cause légitime ?

CHRYSALE

Je ne dis pas cela ; mais il faut de nos gens...

PHILAMINTE

Non ; elle sortira, vous dis-je, de céans.

CHRYSALE

Eh bien, oui. Vous dit-on quelque chose là contre ?

PHILAMINTE

Je ne veux point d’obstacle aux désirs que je montre.

CHRYSALE

D’accord.

PHILAMINTE

Et vous devez, en raisonnable époux,
Être pour moi contre elle et prendre mon courroux.

CHRYSALE, se tournant vers Martine.

Aussi fais-je. Oui, ma femme avec raison vous chasse,
Coquine, et votre crime est indigne de grâce !

MARTINE

Qu’est-ce donc que j’ai fait ?

CHRYSALE, bas.

Ma foi, je ne sais pas.

PHILAMINTE

Elle est d’humeur encore à n’en faire aucun cas.

CHRYSALE

A-t-elle, pour donner matière à votre haine,
Cassé quelque miroir ou quelque porcelaine ?

PHILAMINTE

Voudrois-je la chasser, et vous figurez-vous
Que pour si peu de chose on se mette en courroux ?

CHRYSALE, à Martine.

Qu’est-ce à dire ?
(A Philaminte.)
L’affaire est donc considérable ?

PHILAMINTE

Sans doute. Me voit-on femme déraisonnable ?

CHRYSALE

Est-ce qu’elle a laissé, d’un esprit négligent,
Dérober quelque aiguière ou quelque plat d’argent ?

PHILAMINTE

Cela ne seroit rien.

CHRYSALE, à Martine.

Oh ! oh ! peste, la belle !
(A Philaminte.)

Quoi ! l’avez-vous surprise à n’être pas fidèle.

PHILAMINTE

C’est pis que tout cela.

CHRYSALE

Pis que tout cela !

PHILAMINTE

Pis !

CHRYSALE, à Martine.

Comment ! diantre, friponne !
(A Philaminte.)
Eh ! a-t-elle commis...

PHILAMINTE

Elle a, d’une insolence à nulle autre pareille,
Après trente leçons, insulté mon oreille
Par l’impropriété d’un mot sauvage et bas
Qu’en termes décisifs condamne Vaugelas.

CHRYSALE

Est-ce là...

PHILAMINTE

Quoi toujours, malgré nos remontrances,
Heurter le fondement de toutes les sciences,
La grammaire, qui sait régenter jusqu’aux rois,
Et les fait, la main haute, obéir à ses lois !

CHRYSALE

Du plus grand des forfaits je la croyais coupable.

PHILAMINTE

Quoi ! vous ne trouvez pas ce crime impardonnable ?

CHRYSALE

Si fait.

PHILAMINTE

Je voudrais bien que vous l’excusassiez !

CHRYSALE

Je n’ai garde.

BÉLISE

Il est vrai que ce sont des pitiés. Toute construction est par elle détruite ;
Et des lois du langage on l’a cent fois instruite.

MARTINE

Tout ce que vous prêchez est, je crois, bel et bon ;
Mais je ne saurois, moi, parler votre jargon.

PHILAMINTE

L’impudente ! appeler un jargon le langage
Fondé sur la raison et sur le bel usage !

MARTINE

Quand on se fait entendre, on parle toujours bien,
Et tous vos biaux dictons ne servent pas de rien.

PHILAMINTE

Eh bien ! ne voilà pas encore de son style ?
Ne servent pas de rien !

BÉLISE

O cervelle indocile !
Faut-il qu’avec les soins qu’on prend incessamment,
On ne te puisse apprendre à parler congrument ?
De pas mis avec rien tu fais la récidive ;
Et c’est, comme on t’a dit, trop d’une négative.

MARTINE

Mon Dieu ! je n’avons pas étugué comme vous,
Et je parlons tout droit comme on parle cheu nous.

PHILAMINTE

Ah ! peut-on y tenir ?

BÉI.ISE

Quel solécisme horrible !

PHILAMINTE

En voilà pour fuer une oreille sensible.

BÉLISE

Ton esprit, je l’avoue, est bien matériel !
Je n’est qu’un singulier, avons est pluriel.
Veux-tu toute ta vie offenser la grammaire ?

MARTINE

Qui parle d’offenser grand’mère ni grand-père ?

PHILAMINTE

O ciel !

BÉLISE

Grammaire est prise à contre-sens par toi,
Et je t’ai déjà dit d’où vient ce mot.

MARTINE

Ma foi,
Qu’il vienne de Chaillol, d’Auteuil ou de Pontoise,
Cela ne me fait rien.

BÉLISE

Quelle âme villageoise !
La grammaire, du verbe et du nominatif,
Comme de l’adjectif avec le substantif,
Nous enseigne les lois.

MARTINE

J’ai, madame, à vous dire
Que je ne connois point ces gens-là.

PHILAMINTE

Quel martyre !

BÉLISE

Ce sont les noms des mots ; et l’on doit regarder
En quoi c’est qu’il les faut faire ensemble accorder.

MARTINE

Qu’ils s’accordent entre eux, ou se gourment, qu’importe ?

PHILAMINTE, à Bélise.

Eh ! mon Dieu ! finissez un discours de la sorte.
(A Chrysale.)
Vous ne voulez pas, vous, me la faire sortir ?

CHRYSALE

Si fait.
(A part.)
A son caprice, il me faut consentir.
Va, ne l’irrite point ; retire-toi, Martine.

PHILAMINTE

Comment ! vous avez peur d’offenser la coquine !
Vous lui parlez d’un ton tout à fait obligeant !

CHRYSALE

Moi ! point.
(D’un ton ferme.)
Allons, sortez !
(D’un ton plus doux.)
Va-t’en, ma pauvre enfant.

SCÈNE VII. — PHILAMINTE, CHRYSALE, BÉLISE


CHRYSALE

Vous êtes satisfaite, et la voilà partie ;
Mais je n’approuve point une telle sortie :
C’est une fille propre aux choses qu’elle fait,
Et vous me la chassez pour un maigre sujet.

PHILAMINTE

Vous voulez que toujours je l’aie à mon service,
Pour mettre incessamment mon oreille au supplice,
Pour rompre toute loi d’usage et de raison
Par un barbare amas de vices d’oraison,
De mots estropiés, cousus, par intervalles,
De proverbes traînés dans les ruisseaux des halles ?

BÉLISE

Il est vrai que l’on sue à souffrir ses discours ;
Elle y met Vaugelas en pièces tous les jours ;
Et les moindres défauts de ce grossier génie
Sont ou le pléonasme ou la cacophonie.

CHRYSALE

Qu’importe qu’elle manque aux lois de Vaugelas,
Pourvu qu’à la cuisine elle ne manque pas ?
J’aime bien mieux, pour moi, qu’en épluchant ses herbes,
Elle accommode mal les noms avec les verbes,
Et redise cent fois un bas ou méchant mot,
Que de brûler ma viande ou saler trop mon pot.
Je vis de bonne soupe, et mon de beau langage.
Vaugelas n’apprend point à bien faire un potage ;
Et Malherbe et Balzac, si savants en beaux mots,
En cuisine peut-être auroient été des sots.

PHILAMINTE

Que ce discours grossier terriblement assomme !
Et quelle indignité, pour ce qui s’appelle homme,
D’être baissé sans cesse aux soins matériels,
Au lieu de se hausser vers les spirituels !
Le corps, cette guenille, est-il d’une importance,
D’un prix à mériter seulement qu’on y pense ?
Et ne devons-nous pas laisser cela bien loin ?

CHRYSALE

Oui, mon corps est moi-même, et j’en veux prendre soin :
Guenille, si l’on veut ; ma guenille m’est chère.

BÉLISE

Le corps avec l’esprit fait figure, mon frère ;
Mais, si vous en croyez tout le monde savant,
L’esprit doit sur le corps prendre le pas devant ;
Et notre plus grand soin, notre première instance,
Doit être à le nourrir du suc de la science.

CHRYSALE

Ma foi, si vous songez à nourrir votre esprit,
C’est de viande bien creuse, à ce que chacun dit ;
Et vous n’avez nul soin, nulle sollicitude,
Pour...

PHILAMINTE

Ah ! sollicitude à mon oreille est rude ;
Il pue étrangement son ancienneté.

BÉLISE

Il est vrai que le mot est bien collet monté.

CHRYSALE

Voulez-vous que je dise ? il faut qu’enfin j’éclate,
Que je lève le masque et décharge ma rate :
De folles on vous traite, et j’ai fort sur le cœur...

PHILAMINTE

Comment donc ?

CHRYSALE, à Bélise.

C’est à vous que je parle, ma sœur.
Le moindre solécisme en parlant vous irrite ;
Mais vous en faites, vous, d’étranges en conduite.
Vos livres éternels ne me contentent pas ;
Et, hors un gros Plutarque à mettre mes rabats,
Vous devriez brûler tout ce meuble inutile,
Et laisser la science aux docteurs de la ville ;
M’ôter, pour faire bien, du grenier de céans,
Cette longue lunette à faire peur aux gens,
Et cent brimborions dont l’aspect importune ;
Ne point aller chercher ce qu’on fait dans la lune,
Et vous mêler un peu de ce qu’on fait chez vous,
Où nous voyons aller tout sens dessus dessous.
Il n’est pas bien honnête, et pour beaucoup de causes,
Qu’une femme étudie et sache tant de choses.
Former aux bonnes mœurs l’esprit de ses enfants,
Faire aller son ménage, avoir l’œil sur ses gens,
Et régler la dépense avec économie,
Doit être son étude et sa philosophie.
Nos pères, sur ce point, étoient gens bien sensés,
Qui disoient qu’une femme en sait toujours assez
Quand la capacité de son esprit se hausse
A connoître un pourpoint d’avec un haut-de-chausse.
Les leurs ne lisoient point, mais elles vivoient bien ;
Leurs ménages étoient tout leur docte entretien ;
Et leurs livres, un dé, du fil et des aiguilles,
Dont elles travailloient au trousseau de leurs filles.
Les femmes d’à présent sont bien loin de ces mœurs :
Elles veulent écrire, et devenir auteurs.
Nulle science n’est pour elles trop profonde,
Et céans beaucoup plus qu’en aucun lieu du monde :
Les secrets les plus hauts s’y laissent, concevoir,
Et l’on sait tout chez moi, hors ce qu’il faut savoir.
On y sait, comme vont lune, étoile polaire,
Vénus, Saturne et Mars, dont je n’ai point affaire ;
Et, dans ce vain savoir, qu’on va chercher si loin,
On ne sait comme va mon pot, dont j’ai besoin.
Mes gens à la science aspirent pour vous plaire,
Et tous ne font rien moins que ce qu’ils ont à faire.
Raisonner est l’emploi de toute ma maison,
Et le raisonnement en bannit la raison ! ...
L’un me brûle mon rôt, en lisant quelque histoire ;
L’autre rêve à des vers quand je demande à boire
Enfin, je vois par eux votre exemple suivi,
Et j’ai des serviteurs, et ne suis point servi.
Une pauvre servante au moins m’était restée,
Qui de ce mauvais air n’étoit point infectée,
Et voilà qu’on la chasse avec un grand fracas,
A cause qu’elle manque à parler Vaugelas.
Je vous le dis, ma sœur, tout ce train-là me blesse ;
Car c’est, comme j’ai dit, à vous que je m’adresse,
Je n’aime point céans tous vos gens à latin
Et principalement ce monsieur Trissotin :
C’est lui qui, dans des vers, vous a tympanisées ;
Tous les propos qu’il tient sont des billevesées.
On cherche ce qu’il dit après qu’il a parlé ;
Et je lui crois, pour moi, le timbre un peu fêlé.

PHILAMINTE

Quelle bassesse, ô ciel ! et d’âme et de langage !

BÉLISE

Est-il de petits corps un plus lourd assemblage,
Un esprit composé d’atomes plus bourgeois ?
Et de ce même sang se peut-il que je sois ?
Je me veux mal de mort d’être de votre race ;
Et, de confusion, j’abandonne la place.

SCÈNE VIII. — PHILAMINTE, CHRYSALE


PHILAMINTE


Avez-vous à lâcher encore quelque trait ?


CHRYSALE

Moi ? Non. Ne parlons plus de querelle ; c’est fait.
Discourons d’autre affaire. A votre fille aînée
On voit quelque dégoût pour les nœuds d’hyménée :
C’est une philosophe enfin, je n’en dis rien ;
Elle est bien gouvernée, et vous faites fort bien.
Mais de toute autre humeur se trouve sa cadette ;
Et je crois qu’il est bon de pourvoir Henriette,
De choisir un mari...

PIIILAMINTE

C’est à quoi j’ai songé,
Et je veux vous ouvrir l’intention que j’ai.
Ce monsieur Trissotin, dont on nous fait un crime,
Et qui n’a pas l’honneur d’être dans votre estime,
Est celui que je prends pour l’époux qu’il lui faut,
Et je sais mieux que vous juger de ce qu’il vaut.
La contestation est ici superflue,
Et de tout point chez moi l’affaire est résolue.
Au moins ne dites mot du choix de cet époux ;
Je veux à votre fille en parler avant vous.
J’ai des raisons à faire approuver ma conduite,
Et je connoîtrai bien si vous l’aurez instruite.

SCÈNE IX. — ARISTE, CHRYSALE


ARISTE

Eh bien, la femme sort, mon frère, et je vois bien
Que vous venez d’avoir ensemble un entretien.

CHRYSALE

Oui.

ARISTE

Quel est le succès ? Aurons-nous Henriette ?
A-t-elle consenti ? l’affaire est-elle faite ?

CHRYSALE

Pas tout à fait encor.

ARISTE

Refuse-t-elle ?

CHRYSALE

Non.

ARISTE

Est-ce qu’elle balance ?

CHRYSALE

En aucune façon.

ARISTE

Quoi donc ?

CHRYSALE

C’est que pour gendre elle m’offre un autre homme.

ARISTE

Un autre homme pour gendre ?

CHRYSALE

Un autre.

AJUSTE

Qui se nomme ?

CHRYSALE

Monsieur Trissotin.

ARISTE.

Quoi ! ce monsieur Trissotin...

CHRYSALE

Oui, qui parle toujours de vers et de latin.

ARISTE

Vous l’avez accepté ?

CHRYSALE

Moi, point : à Dieu ne plaise.

ARISTE

Qu’avez-vous répondu ?

CHRYSALE

ien ; et je suis bien aise
De n’avoir point parlé, pour ne m’engager pas.

ARISTE

La raison est fort belle, et c’est faire un grand pas.
Avez-vous su du moins lui proposer Clitandre ?

CHRYSALE

Non ; car, comme j’ai vu qu’on parloit d’autre gendre,
J’ai cru qu’il étoit mieux de ne m’avancer point.

ARISTE

Certes, votre prudence est rare au dernier point.
N’avez-vous point de honte, avec votre mollesse ?
Et se peut-il qu’un homme ait assez de foiblesse
Pour laisser à sa femme un pouvoir absolu,
Et n’oser attaquer ce qu’elle a résolu ?

CHRYSALE

Mon Dieu ! vous en parlez, mon frère, bien à l’aise,
Et vous ne savez pas comme le bruit me pèse.
J’aime fort le repos, la paix et la douceur,
Et ma femme est terrible avec que son humeur ;
Du nom de philosophe elle fait grand mystère :
Mais elle n’en est pas pour cela moins colère ;
Et sa morale, faite à mépriser le bien,
Sur l’aigreur de sa bile opère comme rien.
Pour peu que l’on s’oppose à ce que veut sa tête,
On en a pour huit jours d’effroyable tempête.
Elle me fait trembler dès qu’elle prend son ton ;
Je ne sais où me mettre, et c’est un vrai dragon ;
Et cependant, avec toute sa diablerie,
Il faut que je l’appelle et mon cœur et ma mie.

ARISTE

Allez, c’est se moquer. Votre femme, entre nous,
Est, par vos lâchetés, souveraine sur vous.
Son pouvoir n’est fondé que sur votre foiblesse ;
C’est de vous qu’elle prend le titre de maîtresse ;
Vous-même à ses hauteurs vous vous abandonnez,
Et vous faites mener en bête par le nez.
Quoi ! vous ne pouvez pas, voyant comme on vous nomme,
Vous résoudre une fois à vouloir être un homme,
A faire condescendre une femme à vos vœux,
Et prendre assez de cœur pour dire un : Je le veux !
Vous laisserez sans honte immoler votre fille
Aux folles visions qui tiennent la famille,
Et de tout votre bien revêtir un nigaud,
Pour six mots de latin qu’il leur fait sonner haut ;
Un pédant qu’à tous coups votre femme apostrophe
Du nom de bel esprit et de grand philosophe,
D’homme qu’en vers galants jamais on n’égala,
Et qui n’est, comme on sait, rien moins que tout cela.
Allez, encore un coup, c’est une moquerie ;
Et votre lâcheté mérite qu’on en rie.

CHRYSALE

Oui, vous avez raison, et je vois que j’ai tort.
Allons, il faut enfin montrer un cœur plus fort,
Mon frère !

ARISTE

C’est bien dit.

CHRYSALE

C’est une chose infâme
Que d’être si soumis au pouvoir d’une femme.

ARISTE

Fort bien.

CHRYSALE

De ma douceur elle a trop profité.

ARISTE

Il est vrai.

CHRYSALE

Trop joui de ma facilité.

ARISTE

Sans doute.

CHRYSALE

Et je lui veux faire aujourd’hui connoître
Que ma fille est ma fille, et que j’en suis le maître,
Pour lui prendre un mari qui soit selon mes vœux.

ARISTE

Vous voilà raisonnable, et comme je vous veux.

CHRYSALE

Vous êtes pour Clitandre, et savez sa demeure ;
Faites-le-moi venir, mon frère, tout à l’heure.

ARISTE

J’y cours tout de ce pas.

CHRYSALE

C’est souffrir trop longtemps,
Et je m’en vais être homme à la barbe des gens.

ACTE TROISIÈME

SCÈNE I. — PHILAMINTE, ARMANDE, BÉLISE, TRISSOTIN, LÉPINE


PHILAMINTE

Ah ! mettons-nous ici pour écouter à l’aise
Ces vers, que mot à mot il est besoin qu’on pèse.

ARMANDE

Je brûle de les voir.

BÉLISE

Et l’on s’en meurt chez nous.

PHILAMINTE, à Trissotin.

Ce sont charmes pour moi que ce qui part de vous.

ARMANDE

Ce m’est une douceur à nulle autre pareille.

BÉLISE

Ce sont repas friands qu’on donne à mon oreille.

PHILAMINTE

Ne faites point languir de si pressants désirs.

ARMANDE

Dépêchez.

BÉLISE

Faites tôt, et hâtez nos plaisirs.

PHILAMINTE

A notre impatience offrez votre épigramme.

TRISSOTIN, à Philaminte.

Hélas ! c’est un enfant tout nouveau-né, madame.
Son sort assurément a lieu de vous toucher,
Et c’est dans votre cour que j’en viens d’accoucher.

PHILAMINTE

Pour me le rendre cher, il suffit de son père.

TRISSOTIN

Votre approbation lui peut servir de mère.

BÉLISE

Qu’il a d’esprit !

SCÈNE II. — HENRIETTE, PHILAMINTE, BÉLISE, ARMANDE, TRISSOTIN, LÉPINE


PHILAMINTE, à Henriette, qui veut se retirer.

Holà ! pourquoi donc fuyez-vous ?

HENRIETTE

C’est de peur de troubler un entretien si doux.

PHILAMINTE

Approchez et venez, de toutes vos oreilles,
Prendre part au plaisir d’entendre des merveilles.

HENRIETTE

Je sais peu les beautés de tout ce qu’on écrit,
Et ce n’est pas mon fait que les choses d’esprit.

PHILAMINTE

Il n’importe : aussi bien ai-je à vous dire ensuite
Un secret dont il faut que vous soyez instruite.

TRISSOTIN, à Henriette.

Les sciences n’ont rien qui vous puisse enflammer,
Et vous ne vous piquez que de savoir charmer.

HENRIETTE

Aussi peu l’un que l’autre ; et je n’ai nulle envie...

BÉLISE

Ah ! songeons à l’enfant nouveau-né, je vous prie.

PHILAMINTE, à Lépine.

Allons, petit garçon, vite de quoi s’asseoir.
(Lépine se laisse tomber.)
Voyez l’impertinent ! Est-ce que l’on doit choir,
Après avoir appris l’équilibre des choses ?

BÉLISE

De ta chute, ignorant, ne vois-tu pas les causes,
Et qu’elle vient d’avoir, du point fixe, écarté
Ce que nous appelons centre de gravité ?

LÉPINE

Je m’en suis aperçu, madame, étant par terre.

PHILAMINTE, à Lépine, qui sort.

Le lourdaud !

TRISSOTIN

Bien lui prend de n’être pas de verre.

ARMANDE

Ah ! de l’esprit partout !

BÉLISE

Cela ne tarit pas.
(Ils s’asseyent.)

PHILAMINTE

Servez-nous promptement votre aimable repas.

TRISSOTIN

Pour cette grande faim qu’à mes yeux on expose,
Un plat seul de huit vers me semble peu de chose ;
Et je pense qu’ici je ne ferai pas mal
De joindre à l’épigramme, ou bien au madrigal,
Le ragoût d’un sonnet qui, chez une princesse,
A passé pour avoir quelque délicatesse.
Il est de sel attique assaisonné partout,
Et vous le trouverez, je crois, d’assez bon goût.

ARMANDE

Ah ! je n’en doute point.

PHILAMINTE

Donnons vite audience.

BÉLISE, interrompant Trissotin chaque fois qu’il se dispos à lire.

Je sens d’aise mon cœur tressaillir par avance.
J’aime la poésie avec entêtement,
Et surtout quand les vers sont tournés galamment.

PHILAMINTE

Si nous parlons toujours, il ne pourra rien dire.

TRISSOTIN

So...

BÉLISE, à Henriette.

Silence, ma nièce.

ARMANDE

Ah ! laissez-le donc lire.

TRISSOTIN

Sonnel à la princesse URANIE, sur sa fièvre.

Votre prudence est endormie,
De traiter magnifiquement
Et de loger superbement
Votre plus cruelle ennemie.

BÉLISE

Ah ! le joli début !

ARMANDE

Qu’il a le tour galant !

PHILAMINTE

Lui seul des vers aisés possède le talent.

ARMANDE

A prudence endormie il faut rendre les armes.

BÉLISE

Loger son ennemie est pour moi plein de charmes.

PHILAMINTE

J’aime superbement et magnifiquement,
Ces deux adverbes joints font admirablement.

BÉLISE

Prêtons l’oreille au reste.

TRISSOTIN

Votre prudence est endormie,
De traiter magnifiquement
Et de loger superbement
Votre plus cruelle ennemie.

ARMANDE

Prudence endormie !

BÉLISE

Loger son ennemie !

PHILAMINTE

Superbement et magnifiquement !

TRISSOTIN

Faites-la sortir, quoi qu’on die,
De votre riche appartement,
Où cette ingrate insolemment
Attaque votre belle vie.

BÉLISE

Ah ! tout doux ! laissez-moi, de grâce, respirer.

ARMANDE

Donnez-nous, s’il vous plaît, le loisir d’admirer.

PHILAMINTE

On se sent, à ces vers, jusques au fond de l’âme,
Couler je ne sais quoi qui fait que l’on se pâme.

ARMANDE

Faites-la sortir, quoi qu’on die,
De votre riche appartement.
Que riche appartement est là joliment dit !
Et que la métaphore est mise avec esprit !

PHILAMINTE

Faites la sortir, quoi qu’on die.
Ah ! que ce quoi qu’on die est d’un goût admirable !
C’est, à mon sentiment, un endroit impayable.

ARMANDE

De quoi qu’on die aussi mon cœur est amoureux.

BÉLISE

Je suis de votre avis, quoi qu’on die est heureux.

ARMANDE

Je voudrois l’avoir fait.

BÉLISE

Il vaut toute une pièce.

PHILAMINTE

Mais en comprend-on bien, comme moi, la finesse ?

ARMANDE et BÉLISE

Oh ! oh !

PHILAMINTE

Faites-la sortir, quoi qu’on die :
Que de la fièvre on prenne ici les intérêts,
N’ayez aucun égard, moquez-vous des caquets ;
Faites-la sortir, quoi qu’on die,
Quoi qu’on die, quoi qu’on die.
Ce quoi qu’on die en dit beaucoup plus qu’il ne semble.
Je ne sais pas, pour moi, si chacun me ressemble,
Mais j’entends là-dessous un million de mots.

BÉLISE

Il est vrai qu’il dit plus de choses qu’il n’est gros.

PHILAMINTE, à Trissotin.

Mais, quand vous avez fait ce charmant quoi qu’on die, Avez-vous compris, vous, toute son énergie ?

Songiez-vous bien vous-même à tout ce qu’il nous dit ?
Et pensiez-vous alors y mettre tant d’esprit ?

TRISSOTIN

Hai ! hai !

ARMANDE

J’ai fort aussi l’ingrate dans la tête,
Cette ingrate de fièvre, injuste, malhonnête,
Qui traite mal les gens qui la logent chez eux.

PHILAMINTE

Enfin les quatrains sont admirables tous deux.
Venons-en promptement aux tiercets, je vous prie.

ARMANDE

Ah ! s’il vous plaît, encore une fois quoi qu’on die.

TRISSOTIN

Faites-la sortir, quoi qu’on die...

PHILAMINTE, ARMANDE et BÉLISE.

Quoi qu’on die !

TRISSOTIN

De votre riche appartement...

PHILAMINTE, ARMANDE et BÉLISE

Riche appartement !

TRISSOTIN

Où cette ingrate insolemment...

PHILAMINTE, ARMANDE et BÉLISE

Cette ingrate de fièvre !

TRISSOTIN

Attaque votre belle vie.

PHILAMINTE

Votre belle vie !

ARMANDE et BÉLISE

Ah !

TRISSOTIN

Quoi ! sans respecter votre rang,
Elle se prend à votre sang...

PHILAMINTE, ARMANDE et BÉLISE

Ah !

TRISSOTIN

Et nuit et jour vous fait outrage !
Si vous la conduisez aux bains,
Sans la marchander davantage,
Noyez-la de vos propres mains.

PHILAMINTE

On n’en peut plus !

BÉLISE

On pâme !

ARMANDE

On se meurt de plaisir !

PHILAMINTE

De mille doux frissons vous vous sentez saisir !

ARMANDE

Si vous la conduisez aux bains...

BÉLISE

Sans la marchander davantage...

PHILAMINTE

Noyez-la de vos propres mains.
De vos propres mains, là, noyez-la dans les bains.

ARMANDE

Chaque pas dans vos vers rencontre un trait charmant...

BÉLISE

Partout on s’y promène avec ravissement.

PHILAMINTE

On n’y sauroit marcher que sur de belles choses.

ARMANDE

Ce sont petits chemins tout parsemés de roses.

TRISSOTIN

Le sonnet donc vous semble...

PHILAMINTE

Admirable, nouveau :
Et personne jamais n’a rien fait de si beau.

BÉLISE, à Henriette.

Quoi ! sans émotion pendant cette lecture !
Vous faites là, ma nièce, une étrange figure !

HENRIETTE

Chacun fait ici-bas la figure qu’il peut,
Ma tante ; et bel esprit, il ne l’est pas qui veut.

TRISSOTIN

Peut-être que mes vers importunent madame.

HENRIETTE

Point. Je n’écoute pas.

PHILAMINTE

Ah ! voyons l’épigramme.

LES FEMMES SAVANTES
(Acte III, Scène V)
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TRISSOTIN

Sur un carrosse de couleur amarante donné à une dame de ses amies.

PHILAMINTE

Ses titres ont toujours quelque chose de rare.

ARMANDE

A cent beaux traits d’esprit leur nouveauté prépare.

TRISSOTIN

L’amour si chèrement m’a vendu son lien...

PHILAMINTE, ARMANDE et BÉLISE

Ah !

TRISSOTIN

Qu’il m’en coûte déjà la moitié de mon bien ;
Et, quand tu vois ce beau carrosse,
Où tant d’or se relève en bosse,
Qu’il étonne tout le pays,
Et fait pompeusement triompher ma Laïs...

PHILAMINTE

Ah ! ma Laïs ! voilà de l’érudition.

BÉLISE

L’enveloppe est jolie, et vaut un million.

TRISSOTIN

Et, quand tu vois ce beau carrosse,
Où tant d’or se relève en bosse,
Qu’il étonne tout le pays,
Et fait pompeusement triompher ma Laïs,
Ne dis plus qu’il est amarante,
Dis plutôt qu’il est de ma rente.

ARMANDE

Oh ! oh ! oh ! celui-là ne s’attend point du tout.

PHILAMINTE

On n’a que lui qui puisse écrire de ce goût.

BÉLISE

Ne dis plus qu’il est amarante,
Dis plutôt qu’il est de ma rente.
Voilà qui se décline, ma rente, de ma rente, à ma rente.

PHILAMINTE

Je ne sais, du moment que je vous ai connu,
Si sur votre sujet j’eus l’esprit prévenu ;
Mais j’admire partout vos vers et votre prose.

TRISSOTIN, à Philaminte.

Si vous vouliez de vous nous montrer quelque chose
A notre tour aussi nous pourrions admirer.

PHILAMINTE

Je n’ai rien fait en vers ; mais j’ai lieu d’espérer
Que je pourrai bientôt vous montrer, en amie,
Huit chapitres du plan de notre académie.
Platon s’est au projet simplement arrêté,
Quand de sa République il a fait le traité.
Mais à l’effet entier je veux pousser l’idée
Que j’ai sur le papier, en prose, accommodée.
Car enfin, je me sens un étrange dépit
Du tort que l’on nous fait du côté de l’esprit ;
Et je veux nous venger, toutes tant que nous sommes,
De cette indigne classe où nous rangent les hommes.
De borner nos talents à des futilités,
Et nous fermer la porte aux sublimes clartés.

ARMANDE

C’est faire à notre sexe une trop grande offense,
De n’étendre l’effort de notre intelligence
Qu’à juger d’une jupe, ou de l’air d’un manteau,
Ou des beautés d’un point, ou d’un brocart nouveau.

BÉLISE

Il faut se relever de ce honteux partage,
Et mettre hautement notre esprit hors de page.

TRISSOTIN

Pour les dames on sait mon respect en tous lieux ;
Et, si je rends hommage au brillant de leurs yeux,
De leur esprit aussi j’honore les lumières.

PHILAMINTE

Le sexe aussi vous rend justice en ces matières :
Mais nous voulons montrer à de certains esprits,
Dont l’orgueilleux savoir nous traite avec mépris,
Que de science aussi les femmes sont meublées ;
Qu’on peut faire, comme eux, de doctes assemblées,
Conduites en cela par des ordres meilleurs ;
Qu’on y veut réunir ce qu’on sépare ailleurs,
Mêler le beau langage et les hautes sciences,
Découvrir la nature en mille expériences :
Et, sur les questions qu’on pourra proposer,
Faire entrer chaque secte, et n’en point épouser.

TRISSOTIN

Je m’attache pour l’ordre au péripatétisme.

PHILAMINTE

Pour les abstractions, j’aime le platonisme.

ARMANDE

Épicure me plaît, et ses dogmes sont forts.

BÉLISE

Je m’accommode assez, pour moi, des petits corps ;
Mais le vide à souffrir me semble difficile,
Et je goûte bien mieux la matière subtile.

TRISSOTIN

Descartes, pour l’aimant, donne fort dans mon sens.

ARMANDE

J’aime ses tourbillons.

PHILAMINTE

Moi, ses mondes tombants.

ARMANDE

Il me tarde de voir notre assemblée ouverte,
Et de nous signaler par quelque découverte.

TRISSOTIN

On en attend beaucoup de vos vives clartés ;
Et pour vous la nature a peu d’obscurités.

PHILAMINTE

Pour moi, sans me flatter, j’en ai déjà fait une ;
Et j’ai vu clairement des hommes dans la lune.

BÉLISE

Je n’ai point encor vu d’hommes, comme je crois,
Mais j’ai vu des clochers tout comme je vous vois.

ARMANDE

Nous approfondirons, ainsi que la physique,
Grammaire, histoire, vers, morale et politique.

PHILAMINTE

La morale a des traits dont mon cœur est épris,
Et c’étoit autrefois l’amour des grands esprits ;
Mais aux stoïciens je donne l’avantage,
Et je ne trouve rien de si beau que leur sage.

ARMANDE

Pour la langue, on verra dans peu nos règlements,
Et nous y prétendons faire des remuements.
Par une antipathie, ou juste, ou naturelle,
Nous avons pris chacune une haine mortelle

Pour un nombre de mots, soit ou verbes, ou noms ;
Que mutuellement nous nous abandonnons :
Contre eux nous préparons de mortelles sentences,
Et nous devons ouvrir nos doctes conférences
Par les proscriptions de tous ces mots divers,
Dont nous voulons purger et la prose et les vers.

PHILAMINTE

Mais le plus beau projet de notre académie,
Une entreprise noble, et dont je suis ravie,
Un dessein plein de gloire, et qui sera vanté
Chez tous les beaux esprits de la postérité,
C’est le retranchement de ces syllabes sales,
Qui dans les plus beaux mots produisent des scandales ;
Ces jouets éternels des sots de tous les temps ;
Ces fades lieux communs de nos méchants plaisants :
Ces sources d’un amas d’équivoques infâmes,
Dont on vient faire insulte à la pudeur des femmes.

TRISSOTIN

Voilà certainement d’admirables projets !

BÉLISE

Vous verrez nos statuts quand ils seront tous faits.

TRISSOTIN

Ils ne sauroient manquer d’être tous beaux et sages.

ARMANDE

Nous serons, par nos lois, les juges des ouvrages ;
Par nos lois, prose et vers, tout nous sera soumis :
Nul n’aura de l’esprit, hors nous et nos amis.
Nous chercherons partout à trouver à redire,
Et ne verrons que nous qui sachent bien écrire.

SCÈNE III. — PHILAMINTE, BÉLISE, ARMANDE, HENRIETTE, TRISSOTIN, LÉPINE


LÉPINE, à Trissotin.

Monsieur, un homme est là qui veut parler à vous ;
Il est vêtu de noir, et parle d’un ton doux.
(Ils se lèvent.)

TRISSOTIN

C’est cet ami savant qui m’a fait tant d’instance
De lui donner l’honneur de votre connoissance.

PHILAMINTE

Pour le faire venir vous avez tout crédit.
(Trissotin va au-devant de Vadius.)

SCÈNE IV. — PHILAMINTE, BÉLISE, ARMANDE, HENRIETTE


PHILAMINTE, à Armande et à Bélise.

Faisons bien les honneurs au moins de notre esprit.
(A Henriette, qui veut sortir.)
Holà ! je vous ai dit, en paroles bien claires,
Que j’ai besoin de vous.

HENRIETTE

Mais pour quelles affaires ?

PHILAMINTE

Venez : on va dans peu vous les faire savoir.

SCÈNE V. — TRISSOTIN, VADIUS, PHILAMINTE, BÉLISE, ARMANDE, HENRIETTE


TRISSOTIN, présentant Vadius.

Voici l’homme qui meurt du désir de vous voir ;
En vous le produisant, je ne crains point le blâme
D’avoir admis chez vous un profane, madame.
Il peut tenir son coin parmi de beaux esprits.

PHILAMINTE

La main qui le présente en dit assez le prix.

TRISSOTIN

Il a des vieux auteurs la pleine intelligence,
Et sait du grec, madame, autant qu’homme de France.

PHILAMINTE, à Bélise.

Du grec, ô ciel ! du grec ! II sait du grec, ma sœur !

BÉLISE, à Armande.

Ah ! ma nièce, du grec !

ARMANDE

Du grec ! quelle douceur !

PHILAMINTE

Quoi ! monsieur sait du grec ! Ah ! permettez, de grâce,
Que, pour l’amour du grec, monsieur, on vous embrasse.
(Vadius embrasse aussi Bélise et Armande.)

HENRIETTE, à Vadius, qui veut aussi l’embrasser.

Excusez-moi, monsieur, je n’entends pas le grec.

(Ils s’asseyent.)

PHILAMINTE


J’ai pour les livres grecs un merveilleux respect.


VADIUS

Je crains d’être fâcheux par l’ardeur qui m’engage
A vous rendre aujourd’hui, madame, mon hommage ;
Et j’aurai pu troubler quelque docte entretien.

PHILAMINTE

Monsieur, avec du grec, on ne peut gâter rien.

TRISSOTIN

Au reste, il fait merveille en vers ainsi qu’en prose,
Et pourroit, s’il vouloit, vous montrer quelque chose.

VADIUS

Le défaut des auteurs, dans leurs productions,
C’est d’en tyranniser les conversations,
D’être au Palais, au Cours, aux ruelles, aux tables,
De leurs vers fatigants lecteurs infatigables.
Pour moi, je ne vois rien de plus sot, à mon sens,
Qu’un auteur qui partout va gueuser des encens.
Qui, des premiers venus saisissant les oreilles,
En fait le plus souvent le martyr de ses veilles.
On ne m’a jamais vu ce fol entêtement ;
Et d’un Grec, là dessus, je suis le sentiment,
Qui, par un dogme exprès, défend à tous ses sages
L’indigne empressement de lire leurs ouvrages.
Voici de petits vers pour de jeunes amants,
Sur quoi je voudrois bien avoir vos sentiments.

TRISSOTIN

Vos vers ont des beautés que n’ont point tous les autres.

VADIUS

Les grâces et Vénus règnent dans tous les vôtres.

TRISSOTIN

Vous avez le tour libre et le beau choix des mots.

VADIUS

On voit partout chez nous l’ithos et le pathos.

TRISSOTIN

Nous avons vu de vous des églogues d’un style
Qui passe en doux attraits Théocrite et Virgile.

VADIUS

Vos odes ont un air noble, galant et doux,
Qui laisse de bien loin votre Horace après vous.

TRISSOTIN

Est-il rien d’amoureux comme vos chansonnettes ?

VADIUS

Peut-on rien voir d’égal aux sonnets que vous faites ?

TRISSOTIN

Rien qui soit plus charmant que vos petits rondeaux ?

VADIUS

Rien de si plein d’esprit que tous vos madrigaux ?

TRISSOTIN

Aux ballades surtout vous êtes admirable.

VADIUS

Et dans les bouts-rimés je vous trouve adorable.

TRISSOTIN

Si la France pouvoit connoître votre prix...

VADIUS

Si le siècle rendoit justice aux beaux esprits...

TRISSOTIN

En carrosse doré vous iriez par les rues.

VADIUS

On verroit le public vous dresser des statues.
(A Trissotin.)
Hom ! C’est une ballade, et je veux que tout net Vous m’en...

TRISSOTIN, à Vadius.

Avez-vous vu certain petit sonnet
Sur la fièvre qui tient la princesse Uranie ?

VADIUS

Oui ; hier il me fut lu dans une compagnie.

TRISSOTIN

Vous en savez l’auteur ?

VADIUS

Non ; mais je sais fort bien
Qu’à ne le point flatter, son sonnet ne vaut rien.

TRISSOTIN

Beaucoup de gens pourtant le trouvent admirable.

VADIUS

Cela n’empêche pas qu’il ne soit misérable ;
Et, si vous l’avez vu, vous serez de mon goût.

TRISSOTIN

Je sais que là-dessus je n’en suis point du tout,
Et que d’un tel sonnet peu de gens sont capables.

VADIUS

Me préserve le ciel d’en faire de semblables !

TRISSOTIN

Je soutiens qu’on ne peut en faire de meilleur ;
Et ma grande raison, c’est que j’en suis l’auteur.

VADIUS

Vous ?

TRISSOTIN

Moi.

VADIUS

Je ne sais donc comment se fit l’affaire.

TRISSOTIN

C’est qu’on fut malheureux de ne pouvoir vous plaire.

VADIUS

Il faut qu’en écoutant j’aie eu l’esprit distrait,
Ou bien que le lecteur m’ait gâté le sonnet.
Mais laissons ce discours, et voyons ma ballade.

TRISSOTIN

La ballade, à mon goût, est une chose fade :
Ce n’en est plus la mode ; elle sent son vieux temps.

VADIUS

La ballade pourtant charme beaucoup de gens.

TRISSOTIN

Cela n’empêche pas qu’elle ne me déplaise.

VADIUS

Elle n’en reste pas pour cela plus mauvaise.

TRISSOTIN

Elle a pour les pédants de merveilleux appas.

VADIUS

Cependant nous voyons qu’elle ne vous plaît pas.

TRISSOTIN

Vous donnez sottement vos qualités aux autres !
(Ils se lèvent tous.)

VADIUS

Fort impertinemment vous me jetez les vôtres !

TRISSOTIN

Allez, petit grimaud, barbouilleur de papier !

VADIUS

Allez, rimeur de balle, opprobre du métier ! TRISSOTIN

Allez, fripier d’écrits, impudent plagiaire !

VADIUS

Allez, cuistre...

PHILAMINTE

Eh ! messieurs, que prétendez-vous faire ?

RISSOTIN, à Vadius.

Va, va restituer tous les honteux larcins
Que réclament sur toi les Grecs et les Latins.

VADIUS

Va, va-t’en faire amende honorable au Parnasse
D’avoir fait à tes vers estropier Horace.

TRISSOTIN

Souviens-toi de ton livre, et de son peu de bruit.

VADIUS

Et toi, de ton libraire à l’hôpital réduit.

TRISSOTIN

Ma gloire est établie ; en vain tu la déchires.

VADIUS

Oui, oui, je te renvoie à l’auteur des Satires.

TRISSOTIN

Je t’y renvoie aussi.

VADIUS

J’ai le contentement
Qu’on voit qu’il m’a traité plus honorablement.
Il me donne en passant une atteinte légère
Parmi plusieurs auteurs qu’au Palais on révère ;
Mais jamais dans ses vers il ne te laisse en paix.
Et l’on t’y voit partout être en butte à ses traits.

TRISSOTIN

C’est par là que j’y tiens un rang plus honorable.
Il te met dans la foule ainsi qu’un misérable ;
Il croit que c’est assez d’un coup pour t’accabler,
Et ne t’a jamais fait l’honneur de redoubler.
Mais il m’attaque à part comme un noble adversaire
Sur qui tout son effort lui semble nécessaire ;
Et ses coups, contre moi redoublés en tous lieux,
Montrent qu’il ne se croit jamais victorieux.

VADIUS

Ma plume t’apprendra quel homme je puis être !


TRISSOTIN

Et la mienne saura te faire voir ton maître !

VADIUS

Je te défie en vers, prose, grec et latin !

TRISSOTIN

Eh bien, nous nous verrons seul à seul chez Barbin !

SCÈNE VI. — TRISSOTIN, PHILAMINTE, ARMANDE, BÉLISE, HENRIETTE


TRISSOTIN

A mon emportement ne donnez aucun blâme ;
C’est votre jugement que je défends, madame,
Dans le sonnet qu’il a l’audace d’attaquer.

PHILAMINTE

A vous remettre bien je me veux appliquer ;
Mais parlons d’autre affaire. Approchez, Henriette :
Depuis assez longtemps mon âme s’inquiète
De ce qu’aucun esprit en vous ne se fait voir ;
Mais je trouve un moyen de vous en faire avoir.

HENRIETTE

C’est prendre un soin pour moi qui n’est pas nécessaire ;
Les doctes entretiens ne sont point mon affaire ;
J’aime à vivre aisément ; et, dans tout ce qu’on dit,
Il faut se trop peiner pour avoir de l’esprit ;
C’est une ambition que je n’ai point en tête.
Je me trouve fort bien, ma mère, d’être bête ;
Et j’aime mieux n’avoir que de communs propos
Que de me tourmenter pour dire de beaux mots.

PHILAMINTE

Oui ; mais j’y suis blessée, et ce n’est pas mon compte
De souffrir dans mon sang une pareille honte.
La beauté du visage est un frêle ornement,
Une fleur passagère, un éclat d’un moment,
Et qui n’est attaché qu’à la simple épiderme ;
Mais celle de l’esprit est inhérente et ferme.
J’ai donc cherché longtemps un biais de vous donner
La beauté que les ans ne peuvent moissonner,
De faire entrer chez vous le désir des sciences,
De vous insinuer les belles connoissances ;
Et la pensée enfin où mes vœux ont souscrit,
C’est d’attacher à vous un homme plein d’esprit ;
(Montrant Trissotin.)
Et cet homme est monsieur, que je vous détermine
A voir comme l’époux que mon choix vous destine.

HENRIETTE

Moi ! ma mère !

PHILAMINTE

Oui, vous. Faites la sotte un peu.

BÉLISE, à Trissotin.

Je vous entends ; vos yeux demandent mon aveu
Pour engager ailleurs un cœur que je possède.
Allez ; je le veux bien. A ce nœud je vous cède,
C’est un hymen qui fait votre établissement.

TRISSOTIN, à Henriette.

Je ne sais que vous dire en mon ravissement,
Madame ; et cet hymen, dont je vois qu’on m’honore,
Me met...

HENRIETTE

Tout beau ! monsieur ; il n’est pas fait encore :
Ne vous pressez pas tant.

PHILAMINTE

Comme vous répondez !
Savez-vous bien que si... Suffit. Vous m’entendez.
(A Trissotin.)
Elle se rendra sage. Allons, laissons-la faire.

SCÈNE VII. — HENRIETTE, ARMANDE


ARMANDE

On voit briller pour vous les soins de notre mère ;
Et son choix ne pouvoit d’un plus illustre époux...

HENRIETTE

Si le choix est si beau, que ne le prenez-vous ?

ARMANDE

C’est à vous, non à moi, que sa main est donnée.

HENRIETTE

Je vous le cède tout, comme à ma sœur aînée.

ARMANDE

Si l’hymen, comme à vous, me paroissoit charmant,
J’accepterois votre offre avec ravissement.

HENRIETTE

Si j’avois, comme vous, les pédants dans la tête,
Je pourrais le trouver un parti fort honnête.

ARMANDE

Cependant, bien qu’ici nos goûts soient différents,
Nous devons obéir, ma sœur, à nos parents.
Une mère a sur nous une entière puissance ;
Et vous croyez en vain, par votre résistance...

SCÈNE VIII. — CHRYSALE, ARISTE, CLITANDRE, HENRIETTE, ARMANDE


CHRYSALE, à Henriette, lui présentant Clitandre.

Allons, ma fille, il faut approuver mon dessein.
Otez ce gant. Touchez à monsieur dans la main,
Et le considérez désormais dans votre âme
En homme dont je veux que vous soyez la femme.

ARMANDE

De ce côté, ma sœur, vos penchants sont fort grands.

HENRIETTE

Il nous faut obéir, ma sœur, à nos parents :
Un père a sur nos vœux une entière puissance.

ARMANDE

Une mère a sa part à notre obéissance.

CHRYSALE

Qu’est-ce à dire ?

ARMANDE

Je dis que j’appréhende fort
Qu’ici ma mère et vous ne soyez pas d’accord ;
Et c’est un autre époux...

CHRYSALE

Taisez-vous, péronnelle ! Allez philosopher tout le soûl avec elle,
Et de mes actions ne vous mêlez en rien.
Dites-lui ma pensée, et l’avertissez bien Qu’elle ne vienne pas m’échauffer les oreilles.
Allons vite.

SCÈNE IX. — CHRYSALE, ARISTE, HENRIETTE, CLITANDRE


ARISTE

Fort bien. Vous faites des merveilles.

CLITANDRE

Quel transport ! quelle joie ! Ah ! que mon sort est doux !


CHRYSALE, à Clitandre.

Allons, prenez sa main, et passez devant nous,
Menez-la dans sa chambre. Ah ! les douces caresses !
(A Ariste.)
Tenez, mon cœur s’émeut à toutes ces tendresses,
Cela ragaillardit tout à fait mes vieux jours ;
Et je me ressouviens de mes jeunes amours.

ACTE QUATRIÈME

SCÈNE I. — PHILAMINTE, ARMANDE


ARMANDE

Oui, rien n’a retenu son esprit en balance.
Elle a fait vanité de son obéissance ;
Son cœur, pour se livrer, à peine devant moi
S’est-il donné le temps d’en recevoir la loi,
Et sembloit suivre moins les volontés d’un père
Qu’affecter de braver les ordres d’une mère.

PHILAMINTE

Je lui montrerai bien aux lois de qui des deux
Les droits de la raison soumettent tous ses vœux,
Et qui doit gouverner, ou sa mère ou son père,
Ou l’esprit ou le corps, la forme ou la matière.

ARMANDE

On vous en devoit bien, au moins, un compliment ;
Et ce petit monsieur en use étrangement
De vouloir malgré vous devenir votre gendre.

PHILAMINTE

Il n’en est pas encore où son cœur peut prétendre.
Je le trouvois bien fait, et j’aimais vos amours ;
Mais dans ses procédés il m’a déplu toujours.
Il sait que, Dieu merci, je me mêle d’écrire ;
Et jamais il ne m’a prié de lui rien lire.

SCÈNE II. — CLITANDRE, entrant doucement et écoutant sans se montrer ; ARMANDE, PHILAMINTE


ARMANDE

Je ne souffrirois point, si j’étois que de vous,
Que jamais d’Henriette il pût être l’époux.

On me ferait grand tort d’avoir quelque pensée
Que là-dessus je parle en fille intéressée,
Et que le lâche tour que l’on voit qu’il me fait
Jette au fond de mon cœur quelque dépit secret.
Contre de pareils coups l’âme se fortifie
Du solide secours de la philosophie,
Et par elle on se peut mettre au-dessus de tout ;
Mais vous traiter ainsi, c’est vous pousser à bout.
Il est de votre honneur d’être à ses vœux contraire ;
Et c’est un homme enfin qui ne doit point vous plaire.
Jamais je n’ai connu, discourant entre nous,
Qu’il eût au fond du cœur de l’estime pour vous.

PHILAMINTE

Petit sot !

ARMANDE

Quelque bruit que votre gloire fasse,
Toujours à vous louer il a paru de glace.

PHILAMINTE

Le brutal !

ARMANDE

Et vingt fois, comme ouvrages nouveaux,
J’ai lu des vers de vous qu’il n’a point trouvés beaux.

PHILAMINTE

L’impertinent !

ARMANDE

Souvent nous en étions aux prises ;
Et vous ne croiriez point de combien de sottises...

CLITANDRE, à Armande.

Eh ! doucement, de grâce. Un peu de charité,
Madame, ou, tout au moins, un peu d’honnêteté.
Quel mal vous ai-je fait ? et quelle est mon offense
Pour armer contre moi toute votre éloquence,
Pour vouloir me détruire, et prendre tant de soin
De me rendre odieux aux gens dont j’ai besoin ?
Parlez, dites, d’où vient ce courroux effroyable ?
Je veux bien que Madame en soit juge équitable.

ARMANDE

Si j’avois le courroux dont on veut m’accuser,
Je trouverois assez de quoi l’autoriser.
Vous en seriez trop digne ; et les premières flammes
S’établissent des droits si sacrés sur les âmes,

Qu’il faut perdre fortune, et renoncer au jour,
Plutôt que de brûler des feux d’un autre amour.
Au changement de vœux nulle horreur ne s’égale ;
Et tout cœur infidèle est un monstre en morale.

CLITANDRE

Appelez-vous, madame, une infidélité
Ce que m’a de votre âme ordonné la fierté ?
Je ne fais qu’obéir aux lois qu’elle m’impose ;
Et, si je vous offense, elle seule en est cause.
Vos charmes ont d’abord possédé tout mon cœur,
Il a brûlé deux ans d’une constante ardeur ;
Il n’est soins empressés, devoirs, respects, services,
Dont il ne vous ait fait d’amoureux sacrifices.
Tous mes feux, tous mes soins, ne peuvent rien sur vous.
Je vous trouve contraire à mes vœux les plus doux.
Ce que vous refusez, je l’offre au choix d’une autre :
Voyez ; est-ce, madame, ou ma faute, ou la vôtre ?
Mon cœur court-il au change, ou si vous l’y poussez ?
Est-ce moi qui vous quitte, ou vous qui me chassez ?

ARMANDE

Appelez-vous, monsieur, être à vos vœux contraire,
Que de leur arracher ce qu’ils ont de vulgaire,
Et vouloir les réduire à cette pureté
Où du parfait amour consiste la beauté ?
Vous ne sauriez pour moi tenir votre pensée
Du commerce des sens nette et débarrassée :
Et vous ne goûtez point, dans ses plus doux appas,
Cette union des cœurs, où les corps n’entrent pas.
Vous ne pouvez aimer que d’une amour grossière,
Qu’avec tout l’attirail des nœuds de la matière ;
Et, pour nourrir les feux que chez vous on produit,
Il faut un mariage, et tout ce qui s’ensuit.
Ah ! quel étrange amour ! et que les belles âmes
Sont bien loin de brûler de ces terrestres flammes !
Les sens n’ont point de part à toutes leurs ardeurs ;
Et ce beau feu ne veut marier que les cœurs.
Comme une chose indigne, il laisse là le reste ;
C’est un feu pur et net comme le feu céleste :
On ne pousse avec lui que d’honnêtes soupirs,
Et l’on ne penche point vers les sales désirs.
Rien d’impur ne se mêle au but qu’on se propose,
On aime pour aimer, et non pour autre chose ;

Ce n’est qu’à l’esprit seul que vont tous les transports,
Et l’on ne s’aperçoit jamais qu’on ait un corps.

CLITANDRE

Pour moi, par un malheur, je m’aperçois, madame,
Que j’ai, ne vous déplaise, un corps tout comme une âme.
Je sens qu’il y tient trop pour le laisser à part :
De ces détachements je ne connois point l’art ;
Le ciel m’a dénié cette philosophie,
Et mon âme et mon corps marchent de compagnie.
Il n’est rien de plus beau, comme vous avez dit,
Que ces vœux épurés qui ne vont qu’à l’esprit,
Ces unions de cœurs et ces tendres pensées,
Du commerce des sens si bien débarrassées :
Mais ces amours pour moi sont trop subtilisés :
Je suis un peu grossier, comme vous m’accusez ;
J’aime avec tout moi-même, et l’amour qu’on me donne
En veut, je le confesse, à toute la personne.
Ce n’est pas là matière à de grands châtiments ;
Et, sans faire de tort à vos beaux sentiments,
Je vois que, dans le monde, on suit fort ma méthode,
Et que le mariage est assez à la mode,
Passe pour un lien assez honnête et doux,
Pour avoir désiré de me voir votre époux,
Sans que la liberté d’une telle pensée
Ait dû vous donner lieu d’en paraître offensée.

ARMANDE

Eh bien, monsieur, eh bien, puisque, sans m’écouter,
Vos sentiments brutaux veulent se contenter ;
Puisque, pour vous réduire à des ardeurs fidèles,
Il faut des nœuds de chair, des chaînes corporelles,
Si ma mère le veut, je résous mon esprit
A consentir pour vous à ce dont il s’agit...

CLITANDRE

Il n’est plus temps, madame ; une autre a pris la place ;
Et, par un tel retour, j’aurois mauvaise grâce
De maltraiter l’asile et blesser les bontés
Où je me suis sauvé de toutes vos fiertés.

PHILAMINTE

Mais enfin, comptez-vous, monsieur, sur mon suffrage
Quand vous vous promettez cet autre mariage ?
Et, dans vos visions, savez-vous, s’il vous plaît,
Que j’ai pour Henriette un autre époux tout prêt ?

CLITANDRE

Eh ! madame, voyez votre choix, je vous prie :
Exposez-moi, de grâce, à moins d’ignominie,
Et ne me rangez pas à l’indigne destin
De me voir le rival de monsieur Trissotin.
L’amour des beaux esprits, qui chez vous m’est contraire,
Ne pouvoit m’opposer un moins noble adversaire.
Il en est, et plusieurs, que, pour le bel esprit,
Le mauvais goût du siècle a su mettre en crédit ;
Mais monsieur Trissotin n’a pu duper personne,
Et chacun rend justice aux écrits qu’il nous donne.
Hors céans, on le prise en tous lieux ce qu’il vaut,
Et ce qui m’a vingt fois fait tomber de mon haut,
C’est de vous voir au ciel élever des sornettes
Que vous désavoueriez si vous les aviez faites.

PHILAMINTE

Si vous jugez de lui tout autrement que nous,
C’est que nous le voyons par d’autres yeux que vous.

SCÈNE III. — TRISSOTIN, PHILAMINTE, ARMANDE, CLITANDRE


TRISSOTIN, à Philaminte.

Je viens vous annoncer une grande nouvelle ;
Nous l’avons, en dormant, madame, échappé belle :
Un monde près de nous a passé tout du long,
Est chu tout au travers de notre tourbillon ;
Et, s’il eût en chemin rencontré notre terre,
Elle eût été brisée en morceaux comme verre.

PHILAMINTE

Remettons ce discours pour une autre saison,
Monsieur n’y trouveroit ni rime ni raison :
Il fait profession de chérir l’ignorance,
Et de haïr surtout l’esprit et la science.

CLITANDRE

Cette vérité veut quelque adoucissement.
Je m’explique, madame, et je hais seulement
La science et l’esprit qui gâtent les personnes.
Ce sont choses, de soi, qui sont belles et bonnes ;
Mais j’aimerois mieux être au rang des ignorants
Que de me voir savant comme certaines gens.

TRISSOTIN

Pour moi, je ne tiens pas, quelque effet qu’on suppose,
Que la science soit pour gâter quelque chose.

CLITANDRE

Et c’est mon sentiment qu’en faits comme en propos
La science est sujette à faire de grands sots.

TRISSOTIN

Le paradoxe est fort.

CLITANDRE

Sans être fort habile,
La preuve m’en seroit, je pense, assez facile.
Si les raisons manquoient, je suis sûr qu’en tout cas
Les exemples fameux ne me manqueraient pas.

TRISSOTIN

Vous en pourriez citer qui ne concluroient guère.

CLITANDRE

Je n’irois pas bien loin pour trouver mon affaire.

TRISSOTIN

Pour moi, je ne vois pas ces exemples fameux.

CLITANDRE

Moi, je les vois si bien qu’ils me crèvent les yeux.

TRISSOTIN

J’ai cru jusques ici que c’étoit l’ignorance
Qui faisoit les grands sots, et non pas la science.

CLITANDRE

Vous avez cru fort mal, et je vous suis garant
Qu’un sot savant est sot plus qu’un sot ignorant.

TRISSOTIN

Le sentiment commun est contre vos maximes,
Puisque ignorant et sot sont termes synonymes.

CLITANDRE

Si vous le voulez prendre aux usages du mot,
L’alliance est plus forte entre pédant et sot.

TRISSOTIN

La sottise, dans l’un, se fait voir toute pure.

CLITANDRE

Et l’étude, dans l’autre, ajoute à la nature.

TRISSOTIN

Le savoir garde en soi son mérite éminent.

CLITANDRE

Le savoir, dans un fat, devient impertinent.

TRISSOTIN

Il faut que l’ignorance ait pour vous de grands charmes,
Puisque pour elle ainsi vous prenez tant les armes.

CLITANDRE

Si pour moi l’ignorance a des charmes si grands,
C’est depuis qu’à mes yeux s’offrent certains savants.

TRISSOTIN

Ces certains savants-là peuvent, à les connoître,
Valoir certaines gens que nous voyons paroître.

CLITANDRE

Oui, si l’on s’en rapporte à ces certains savants ;
Mais on n’en convient pas chez ces certaines gens.

PHILAMINTE, à Clitandre.

Il me semble, monsieur...

CLITANDRE

Eh ! madame, de grâce,
Monsieur est assez fort, sans qu’à son aide on passe :
Je n’ai déjà que trop d’un si rude assaillant ;
Et, si je me défends, ce n’est qu’en reculant.

ARMANDE

Mais l’offensante aigreur de chaque répartie Dont vous...

CLITANDRE

Autre second ! je quitte la partie.

PHILAMINTE

On souffre aux entretiens ces sortes de combats,
Pourvu qu’à la personne on ne s’attaque pas.

CLITANDRE

Eh ! mon Dieu ! tout cela n’a rien dont il s’offense.
Il entend raillerie autant qu’homme de France ;
Et de bien d’autres traits il s’est senti piquer,
Sans que jamais sa gloire ait fait que s’en moquer.

TRISSOTIN

Je ne m’étonne pas, au combat que j’essuie,
De voir prendre à monsieur la thèse qu’il appuie :
Il est fort enfoncé dans la cour, c’est tout dit.
La cour, comme l’on sait, ne tient pas pour l’esprit.
Elle a quelque intérêt d’appuyer l’ignorance ;
Et c’est en courtisan qu’il en prend la défense.

CLITANDRE

Vous en voulez beaucoup à cette pauvre cour ;
Et son malheur est grand de voir que, chaque jour,
Vous autres, beaux esprits, vous déclamiez contre elle.
Que de tous vos chagrins vous lui fassiez querelle,
Et, sur son méchant goût lui faisant son procès,
N’accusiez que lui seul de vos méchants succès.
Permettez-moi, monsieur Trissotin, de vous dire,
Avec tout le respect que votre nom m’inspire,
Que vous feriez fort bien, vos confrères et vous,
De parler de la cour d’un ton un peu plus doux ;
Qu’à le bien prendre, au fond, elle n’est pas si bête,
Que, vous autres messieurs, vous vous mettez en tête,
Qu’elle a du sens commun pour se connoître à tout :
Que chez elle on se peut former quelque bon goût,
Et que l’esprit du monde y vaut, sans flatterie,
Tout le savoir obscur de la pédanterie.

TRISSOTIN

De son bon goût, monsieur, nous voyons les effets.

CLITANDRE

Où voyez-vous, monsieur, qu’elle l’ait si mauvais ?

TRISSOTIN

Ce que je vois, monsieur ? C’est que pour la science
Rasius et Baldus font honneur à la France ;
Et que tout leur mérite, exposé fort au jour,
N’attire point les yeux et les dons de la cour.

CLITANDRE

Je vois votre chagrin, et que, par modestie,
Vous ne vous mettez point, monsieur, de la partie ;
Et, pour ne vous point mettre aussi dans le propos,
Que font-ils pour l’État, vos habiles héros ?
Qu’est-ce que leurs écrits lui rendent de service,
Pour accuser la cour d’une horrible injustice
Et se plaindre en tous lieux que sur leurs doctes noms
Elle manque à verser la faveur de ses dons ?
Leur savoir à la France est beaucoup nécessaire !
Et des livres qu’ils font la cour a bien affaire !
Il semble à trois gredins, dans leur petit cerveau,
Que, pour être imprimés et reliés en veau,
Les voilà dans l’État d’importantes personnes ;
Qu’avec leur plume ils font les destins des couronnes,
Qu’au moindre petit bruit de leurs productions
Ils doivent voir chez eux voler les pensions :
Que sur eux l’univers a la vue attachée ;
Que partout de leur nom la gloire est épanchée ;
Et qu’en science ils sont des prodiges fameux,
Pour savoir ce qu’ont dit les autres avant eux,
Pour avoir eu trente ans des yeux et des oreilles,
Pour avoir employé neuf ou dix mille veilles
A se bien barbouiller de grec et de latin,
Et se charger l’esprit d’un ténébreux butin
De tous les vieux fatras qui traînent dans les livres.
Gens qui de leur savoir paroissent toujours ivres ;
Riches, pour tout mérite, en babil importun ;
Inhabiles à tout, vides de sens commun,
Et pleins d’un ridicule et d’une impertinence
A décrier partout l’esprit et la science.

PHILAMINTE

Votre chaleur est grande ; et cet emportement
De la nature en vous marque le mouvement.
C’est le nom de rival qui dans votre âme excite...

SCÈNE IV. — TRISSOTIN, PHILAMINTE, CLITANDRE


ARMANDE, JULIEN

JULIEN

Le savant qui tantôt vous a rendu visite,
Et de qui j’ai l’honneur d’être l’humble valet,
Madame, vous exhorte à lire ce billet.

PHILAMINTE

Quelque important que soit ce qu’on veut que je lise,
Apprenez, mon ami, que c’est une sottise
De se venir jeter au travers d’un discours ;
Et qu’aux gens d’un logis il faut avoir recours,
Afin de s’introduire en valet qui sait vivre.

JULIEN

Je noterai cela, madame, dans mon livre.

PHILAMINTE lit.


« Trissotin s’est vanté, madame, qu’il épouseroit votre fille. Je vous donne avis que sa philosophie n’en veut qu’à vos richesses, et que vous ferez bien de ne point conclure ce mariage, que vous n’ayez vu le poème que je compose contre lui. En attendant cette peinture, où je prétends vous le dépeindre de toutes ses couleurs, je vous envoie Horace, Virgile, Térence et Catulle, où vous verrez notés en marge tous les endroits qu’il a pillés. »
Voilà sur cet hymen que je me suis promis
Un mérite attaqué de beaucoup d’ennemis ;
Et ce déchaînement aujourd’hui me convie
A faire une action qui confonde l’envie,
Qui lui fasse sentir que l’effort qu’elle fait
De ce qu’elle veut rompre aura pressé l’effet.
(A Julien.)
Reportez tout cela sur l’heure à votre maître,
Et lui dites qu’afin de lui faire connoître
Quel grand état je fais de ses nobles avis,
Et comme je les crois dignes d’êtres suivis,
(Montrant Trissotin.)
Dès ce soir à monsieur je marierai ma fille.

SCÈNE V. — PHILAMINTE, ARMANDE, CLITANDRE


PHILAMINTE, à Clitandre.

Vous, monsieur, comme ami de toute la famille
A signer leur contrat vous pourrez assister ;
Et je vous y veux bien, de ma part, inviter.
Armande, prenez soin d’envoyer au notaire,
Et d’aller avertir votre sœur de l’affaire.

ARMANDE

Pour avertir ma sœur il n’en est pas besoin ;
Et monsieur que voilà saura prendre le soin
De courir lui porter bientôt cette nouvelle,
Et disposer son cœur à vous être rebelle.

PHILAMINTE

Nous verrons qui sur elle aura plus de pouvoir,
Et si je la saurai réduire à son devoir.

SCÈNE VI. — ARMANDE, CLITANDRE


ARMANDE

J’ai grand regret, monsieur, de voir qu’à vos visées
Les choses ne soient pas tout à fait disposées.

CLITANDRE

Je m’en vais travailler, madame, avec ardeur,
A ne vous point laisser ce grand regret au cœur.

ARMANDE

J’ai peur que votre effort n’ait pas trop bonne issue.

CLITANDRE

Peut-être verrez-vous votre crainte déçue.

ARMANDE

Je le souhaite ainsi.

CLITANDRE

J’en suis persuadé,
Et que de vôtre appui je serai secondé.

ARMANDE

Oui ; je vais vous servir de toute ma puissance.

CLITANDRE

Et ce service est sûr de ma reconnoissance.

SCÈNE VII. — CHRYSALE, ARISTE, HENRIETTE, CLITANDRE


CLITANDRE

Sans votre appui, monsieur, je serai malheureux ;
Madame votre femme a rejeté mes vœux,
Et son cœur prévenu veut Trissotin pour gendre.

CHRYSALE

Mais quelle fantaisie a-t-elle donc pu prendre ?
Pourquoi, diantre ! vouloir ce monsieur Trissotin ?

ARISTE

C’est par l’honneur qu’il a de rimer à latin
Qu’il a sur son rival emporté l’avantage.

CLITANDRE

Elle veut dès ce soir faire ce mariage.

CHRYSALE

Dès ce soir ?

CLITANDRE

Dès ce soir.

CHRYSALE

Et dès ce soir je veux,
Pour la contrecarrer, vous marier tous deux.

CLITANDRE

Pour dresser le contrat elle envoie au notaire.

CHRYSALE

Et je vais le quérir pour celui qu’il doit faire.

CLITANDRE, montrant Henriette.

Et madame doit être instruite par sa sœur
De l’hymen où l’on veut qu’elle apprête son cœur.

CHRYSALE

Et moi, je lui commande, avec pleine puissance,
De préparer sa main à cette autre alliance.
Ah ! je leur ferai voir si, pour donner la loi,
Il est dans ma maison d’autre maître que moi ?

(A Henriette.)

Nous allons revenir : songez à nous attendre.
Allons, suivez mes pas, mon frère, et vous, mon gendre.

HENRIETTE, à Ariste.

Hélas ! dans cette humeur conservez-le toujours.

ARISTE

J’emploierai toute chose à servir vos amours.

SCÈNE VIII. — HENRIETTE, CLITANDRE


CLITANDRE

Quelque secours puissant qu’on promette à ma flamme,
Mon plus solide espoir, c’est votre cœur, madame.

HENRIETTE

Pour mon cœur, vous pouvez vous assurer de lui.

CLITANDRE

Je ne puis qu’être heureux, quand j’aurai son appui.

HENRIETTE

Vous voyez à quels nœuds on prétend le contraindre.

CLITANDRE

Tant qu’il sera pour moi, je ne vois rien à craindre.

HENRIETTE

Je vais tout essayer pour nos vœux les plus doux,
Et, si tous mes efforts ne me donnent à vous,
Il est une retraite où notre âme se donne,
Qui m’empêchera d’être à toute autre personne.

CLITANDRE

Veuille le juste ciel me garder en ce jour
De recevoir de vous cette preuve d’amour !

ACTE CINQUIÈME

SCÈNE I. — HENRIETTE, TRISSOTIN


HENRIETTE

C’est sur le mariage où ma mère s’apprête
Que j’ai voulu, monsieur, vous parler tête à tête ;
Et j’ai cru, dans le trouble où je vois la maison,
Que je pourrois vous faire écouter la raison.
Je sais qu’avec mes vœux vous me jugez capable
De vous porter en dot un bien considérable ;
Mais l’argent, dont on voit tant de gens faire cas,
Pour un vrai philosophe a d’indignes appas ;
Et le mépris du bien et des grandeurs frivoles
Ne doit point éclater dans vos seules paroles.

TRISSOTIN

Aussi n’est-ce point là ce qui me charme en vous ;
Et vos brillants attraits, vos yeux perçants et doux,
Votre grâce et votre air, sont les biens, les richesses
Qui vous ont attiré mes vœux et mes tendresses :
C’est de ces seuls trésors que je suis amoureux.

HENRIETTE

Je suis fort redevable à vos feux généreux.
Cet obligeant amour a de quoi me confondre,
Et j’ai regret, monsieur, de n’y pouvoir répondre.
Je vous estime autant qu’on sauroit estimer,
Mais je trouve un obstacle à vous pouvoir aimer.
Un cœur, vous le savez, à deux ne sauroit être ;
Et je sens que du mien Clitandre s’est fait maître.
Je sais qu’il a bien moins de mérite que vous,
Que j’ai de méchants yeux pour le choix d’un époux
Que, par cent beaux talents, vous devriez me plaire :
Je vois bien que j’ai tort, mais je n’y puis que faire ;
Et tout ce que sur moi peut le raisonnement,
C’est de me vouloir mal d’un tel aveuglement.

TRISSOTIN

Le don de votre main, où l’on me fait prétendre,
Me livrera ce cœur que possède Clitandre ;
Et, par mille doux soins, j’ai lieu de présumer
Que je pourrai trouver l’art de me faire aimer.

HENRIETTE

Non : à ses premiers vœux mon âme est attachée,
Et ne peut de vos soins, monsieur, être touchée.
Avec vous librement j’ose ici m’expliquer,
Et mon aveu n’a rien qui vous doive choquer.
Cette amoureuse ardeur, qui dans les cœurs s’excite,
N’est point, comme l’on sait, un effet du mérite :
Le caprice y prend part : et, quand quelqu’un nous plaît,
Souvent nous avons peine à dire pourquoi c’est.
Si l’on aimoit, monsieur, par choix et par sagesse,
Vous auriez tout mon cœur et toute ma tendresse ;
Mais on voit que l’amour se gouverne autrement.
Laissez-moi, je vous prie, à mon aveuglement,
Et ne vous servez point de cette violence
Que pour vous on veut faire à mon obéissance.
Quand on est honnête homme, on ne veut rien devoir
A ce que des parents ont sur nous de pouvoir :
On répugne à se faire immoler ce qu’on aime,
Et l’on veut n’obtenir un cœur que de lui-même.
Ne poussez point ma mère à vouloir, par son choix,
Exercer sur mes vœux la rigueur de ses droits.
Otez-moi votre amour, et portez à quelque autre
Les hommages d’un cœur aussi cher que le vôtre.

TRISSOTIN

Le moyen que ce cœur puisse vous contenter ?
Imposez-lui des lois qu’il puisse exécuter.
De ne vous point aimer peut-il être capable,
A moins que vous cessiez, madame, d’être aimable
Et d’étaler aux yeux les célestes appas...

HENRIETTE

Eh ! monsieur, laissons là ce galimatias.
Vous avez tant d’Iris, de Philis, d’Amarantes,
Que partout dans vos vers vous peignez si charmantes
Et pour qui vous jurez, tant d’amoureuse ardeur...

TRISSOTIN

C’est mon esprit qui parle, et ce n’est pas mon cœur.
D’elles on ne me voit amoureux qu’en poète,
Mais j’aime tout de bon l’adorable Henriette.

HENRIETTE

Eh ! de grâce, monsieur...

TRISSOTIN

Si c’est vous offenser,
Mon offense envers vous n’est pas prête à cesser.
Cette ardeur, jusqu’ici de vos yeux ignorée,
Vous consacre des vœux d’éternelle durée.
Rien n’en peut arrêter les aimables transports ;
Et, bien que vos beautés condamnent mes efforts,
Je ne puis refuser le secours d’une mère
Qui prétend couronner une flamme si chère ;
Et, pourvu que j’obtienne un bonheur si charmant,
Pourvu que je vous aie, il n’importe comment.

HENRIETTE

Mais savez-vous qu’on risque un peu plus qu’on ne pense,
A vouloir sur un cœur user de violence ;
Qu’il ne fait pas bien sûr, à vous le trancher net,
D’épouser une fille en dépit qu’elle en ait ;
Et qu’elle peut aller, en se voyant contraindre,
A des ressentiments que le mari doit craindre ?

TRISSOTIN

Un tel discours n’a rien dont je sois altéré :
A tous événements le sage est préparé.
Guéri, par la raison, des foiblesses vulgaires,
Il se met au-dessus de ces sortes d’affaires,
Et n’a garde de prendre aucune ombre d’ennui
De tout ce qui n’est pas pour dépendre de lui.

HENRIETTE

En vérité, monsieur, je suis de vous ravie ;
Et je ne pensois pas que la philosophie
Fût si belle qu’elle est, d’instruire ainsi les gens
A porter constamment de pareils accidents.
Cette fermeté d’âme, à vous si singulière,
Mérite qu’on lui donne une illustre matière,
Est digne de trouver qui prenne avec amour
Les soins continuels de la mettre en son jour ;
Et comme, à dire vrai, je n’oserois me croire
Bien propre à lui donner tout l’éclat de sa gloire,
Je le laisse à quelque autre, et vous jure, entre nous,
Que je renonce au bien de vous voir mon époux.

TRISSOTIN, en sortant.

Nous allons voir bientôt comment ira l’affaire ;
Et l’on a là dedans fait venir le notaire.

SCÈNE II. — CHRYSALE, CLITANDRE, HENRIETTE, MARTINE


CHRYSALE

Ah ! ma fille, je suis bien aise de vous voir :
Allons, venez-vous-en faire votre devoir
Et soumettre vos vœux aux volontés d’un père.
Je veux, je veux apprendre à vivre à votre mère ;
Et, pour la mieux braver, voilà, malgré ses dents,
Martine que j’amène et rétablis céans.

HENRIETTE

Vos résolutions sont dignes de louanges.
Gardez que cette humeur, mon père, ne vous change ;
Soyez ferme à vouloir ce que vous souhaitez,
Et ne vous laissez point séduire à vos bontés.
Ne vous relâchez pas, et faites bien en sorte
D’empêcher que sur vous ma mère ne l’emporte.

CHRYSALE

Comment ! Me prenez-vous ici pour un bénêt ?

HENRIETTE

M’en préserve le ciel !

CHRYSALE

Suis-je un fat, s’il vous plaît ?

HENRIETTE

Je ne dis pas cela.

CHRYSALE

Me croit-on incapable
Des fermes sentiments d’un homme raisonnable ?

HENRIETTE

Non, mon père.

CHRYSALE

Est-ce donc qu’à l’âge où je me voi,
Je n’aurois pas l’esprit d’être maître chez moi ?

HENRIETTE

Si fait.

CHRYSALE

Et que j’aurois cette foiblesse d’âme,
De me laisser mener par le nez à ma femme ?

HENRIETTE

Eh ! non, mon père.

CHRYSALE

Ouais ! qu’est-ce donc que ceci ?
Je vous trouve plaisante à me parler ainsi !

HENRIETTE

Si je vous ai choqué, ce n’est pas mon envie.

CHRYSALE

Ma volonté céans doit être en tout suivie.

HENRIETTE

Fort bien, mon père.

CHRYSALE

Aucun, hors moi, dans la maison,
N’a droit de commander.

HENRIETTE

Oui ; vous avez raison.

CHRYSALE

C’est moi qui tiens le rang de chef de la famille.

HENRIETTE

D’accord.

CHRYSALE

C’est moi qui dois disposer de ma fille.

HENRIETTE

Eh ! oui.

CHRYSALE

Le ciel me donne un plein pouvoir sur vous.

HENRIETTE

Qui vous dit le contraire ?

CHRYSALE

Et, pour prendre un époux,
Je vous ferai bien voir que c’est à votre père
Qu’il vous faut obéir, non pas à votre mère.

HENRIETTE

Hélas ! vous flattez là le plus doux de mes vœux ;
Veuillez être obéi : c’est tout ce que je veux.

CHRYSALE

Nous verrons si ma femme, à mes désirs rebelle...

CLITANDRE

La voici qui conduit le notaire avec elle.

CHRYSALE

Secondez-moi bien tous.

MARTINE

Laissez-moi. J’aurai soin
De vous encourager, s’il en est de besoin.

SCÈNE III. — PHILAMINTE, BÉLISE, ARMANDE, TRISSOTIN, UN NOTAIRE, CHRYSALE, CLITANDRE, HENRIETTE, MARTINE


PHILAMINTE, au notaire.

Vous ne sauriez changer votre style sauvage,
Et nous faire un contrat qui soit en beau langage ?

LE NOTAIRE

Notre style est très bon ; et je serois un sot,
Madame, de vouloir y changer un seul mot.

BÉLISE

Ah ! quelle barbarie au milieu de la France !
Mais au moins en faveur, monsieur, de la science,
Veuillez, au heu d’écus, de livres, et de francs,
Nous exprimer la dot en mines et talents,
Et dater par les mots d’ides et de calendes.

LE NOTAIRE

Moi ? Si j’allois, madame, accorder vos demandes,
Je me ferois siffler de tous mes compagnons.

PHILAMINTE

De cette barbarie en vain nous nous plaignons.
Allons, monsieur, prenez la table pour écrire.
(Apercevant Martine.)
Ah ! ah ! cette impudente ose encor se produire ?
Pourquoi donc, s’il vous plaît, la ramener chez moi ?

CHRYSALE

Tantôt avec loisir on vous dira pourquoi.
Nous avons maintenant autre chose à conclure.

LE NOTAIRE

Procédons au contrat. Où donc est la future ?

PHILAMINTE

Celle que je marie est la cadette.

LE NOTAIRE

Bon.

CHRYSALE, montrant Henriette.

Oui, la voilà, monsieur, Henriette est son nom.

LE NOTAIRE

Fort bien. Et le futur ?

PHILAMINTE, montrant Trissotin.

L’époux que je lui donne
Est monsieur.

CHRYSALE, montrant Clitandre.

Et celui, moi, qu’en propre personne
Je prétends qu’elle épouse, est monsieur.

LE NOTAIRE

Deux époux !
C’est trop pour la coutume.

PHILAMINTE, au notaire.

Où vous arrêtez-vous ?
Mettez, mettez, monsieur, Trissotin pour mon gendre.

CHRYSALE

Pour mon gendre mettez, mettez, monsieur, Clitandre.

LE NOTAIRE

Mettez-vous donc d’accord et, d’un jugement mûr,
Voyez à convenir entre vous du futur.

PHILAMINTE

Suivez, suivez, monsieur, le choix où je m’arrête.

CHRYSALE

Faites, faites, monsieur, les choses à ma tête.

LE NOTAIRE

Dites-moi donc à qui j’obéirai des deux.

PHILAMINTE, à Chrysale.

Quoi donc ? vous combattrez les choses que je veux !

CHRYSALE

Je ne saurais souffrir qu’on ne cherche ma fille
Que pour l’amour du bien qu’on voit dans ma famille.

PHILAMINTE

Vraiment, à votre bien on songe bien ici !
Et c’est là, pour un sage, un fort digne souci !

CHRYSALE

Enfin, pour son époux j’ai fait choix de Clitandre.

PHILAMINTE, montrant Trissotin.

Et moi, pour son époux, voici qui je veux prendre.
Mon choix sera suivi ; c’est un point résolu.

CHRYSALE

Ouais ! Vous le prenez là d’un ton bien absolu !

MARTINE

Ce n’est point à la femme à prescrire, et je sommes
Pour céder le dessus en toute chose aux hommes.

CHRYSALE

C’est bien dit.

MARTINE

Mon congé cent fois me fût-il hoc,
La poule ne doit point chanter devant le coq.

CHRYSALE.

Sans doute.

MARTINE

Et nous voyons que d’un homme on se gausse,
Quand sa femme, chez lui, porte le haut-de-chausse.

CHRYSALE

Il est vrai.

MARTINE

Si j’avois un mari, je le dis,
Je voudrois qu’il se fît le maître du logis ;
Je ne l’aimerois point, s’il faisoit le Jocrisse ;
Et, si je contestois contre lui par caprice,
Si je parlois trop haut, je trouverois fort bon
Qu’avec quelques soufflets il rabaissât mon ton.

CHRYSALE

C’est parler comme il faut.

MARTINE

Monsieur est raisonnable,
De vouloir pour sa fille un mari convenable.

CHRYSALE

Oui.

MARTINE

Par quelle raison, jeune et bien fait qu’il est,
Lui refuser Clitandre ? Et pourquoi, s’il vous plaît,
Lui bailler un savant, qui sans cesse épilogue ?
Il lui faut un mari, non pas un pédagogue ;
Et, ne voulant savoir le grais ni le latin,
Elle n’a pas besoin de monsieur Trissotin.

CHRYSALE

Fort bien.

PHILAMINTE

Il faut souffrir qu’elle jase à son aise !

MARTINE

Les savants ne sont bons que pour prêcher en chaise ;
Et pour mon mari, moi, mille fois je l’ai dit,
Je ne voudrois jamais prendre un homme d’esprit.
L’esprit n’est point du tout ce qu’il faut en ménage,
Les livres cadrent mal avec le mariage ;
Et je veux, si jamais on engage ma foi,
Un mari qui n’ait point d’autre livre que moi,
Qui ne sache A ne B, n’en déplaise à madame,
Et ne soit, en un mot, docteur que pour sa femme.

PHILAMINTE, à Chrysale.

Est-ce fait ? et, sans trouble, ai-je assez écouté
Votre digne interprète !

CHRYSALE

Elle a dit vérité.

PHILAMINTE

Et moi, pour trancher court toute cette dispute,
Il faut qu’absolument mon désir s’exécute.
(Montrant Trissotin.)
Henriette et monsieur seront joints de ce pas.
Je l’ai dit, je le veux : ne me répliquez pas,
Et, si votre parole à Clitandre est donnée,
Offrez-lui le parti d’épouser son aînée.

CHRYSALE

Voilà dans cette affaire un accommodement.
(A Henriette et à Clitandre.)
Voyez ; y donnez-vous votre consentement ?

HENRIETTE

Eh ! mon père !

CLITANDRE, à Chrysale.

Eh ! monsieur !

BÉLISE

On pourroit bien lui faire
Des propositions qui pourroient mieux lui plaire ;
Mais nous établissons une espèce d’amour
Qui doit être épuré comme l’astre du jour :
La substance qui pense y peut être reçue ;
Mais nous en bannissons la substance étendue.

SCÈNE IV. — ARISTE, CHRYSALE, PHILAMINTE, BÉLISE, HENRIETTE, ARMANDE, TRISSOTIN, UN NOTAIRE, CLITANDRE, MARTINE


ARISTE

J’ai regret de troubler un mystère joyeux
Par le chagrin qu’il faut que j’apporte en ces lieux.
Ces deux lettres me font porteur de deux nouvelles
Dont j’ai senti pour vous les atteintes cruelles :
(A Philaminte.)
L’une, pour vous, me vient de votre procureur.
(A Chrysale.)
L’autre, pour vous, me vient de Lyon.

PHILAMINTE

Quel malheur,
Digne de nous troubler, pourroit-on nous écrire ?

ARISTE

Cette lettre en contient un que vous pouvez lire.

PHILAMINTE


« Madame, j’ai prié monsieur votre frère de vous rendre cette lettre, qui vous dira ce que je n’ai osé vous aller dire. La grande négligence que vous avez pour vos affaires a été cause que le clerc de votre rapporteur ne m’a point averti, et vous avez perdu absolument votre procès, que vous deviez gagner. »


CHRYSALE, à Philaminte.

Votre procès perdu !

PHILAMINTE, à Chrysale.

Vous vous troublez beaucoup !
Mon cœur n’est point du tout ébranlé de ce coup.
Faites, faites paroître une âme moins commune
A braver, comme moi, les traits de la fortune.

« Le peu de soin que vous avez vous coûte quarante milleécus, et c’est à payer cette somme, avec les dépens, que vous êtes condamnée par arrêt de la cour. »

Condamnée ? ah ! ce mot est choquant, et n’est fait
Que pour les criminels !

ARISTE

Il a tort, en effet ;
Et vous vous êtes là justement récriée.
Il devoit avoir mis que vous êtes priée,
Par arrêt de la cour, de payer au plus tôt
Quarante mille écus et les dépens qu’il faut.

PHILAMINTE

Voyons l’autre.

CHRYSALE


« Monsieur, l’amitié qui me lie à monsieur votre frère me fait prendre intérêt à tout ce qui vous touche. Je sais que vous avez mis votre bien entre les mains d’Argante et de Damon, et je vous donne avis qu’en même jour ils ont fait tous deux banqueroute. »
O ciel ! tout à la fois perdre ainsi tout mon bien !


PHILAMINTE, à Chrysale.

Ah ! quel honteux transport ! Fi ! tout cela n’est rien :
Il n’est pour le vrai sage aucun revers funeste ;
Et, perdant toute chose, à soi-même il se reste.
Achevons notre affaire et quittez votre ennui.
(Montrant Trissotin.)
Son bien nous peut suffire et pour nous et pour lui.

TRISSOTIN

Non, madame, cessez de presser cette affaire.
Je vois qu’à cet hymen tout le monde est contraire ;
Et mon dessein n’est point de contraindre les gens.

PHILAMINTE

Cette réflexion vous vient en peu de temps :
Elle suit de bien près, monsieur, notre disgrâce.

TRISSOTIN

De tant de résistance à la fin je me lasse.
J’aime mieux renoncer à tout cet embarras,
Et ne veux point d’un cœur qui ne se donne pas.

PHILAMINTE

Je vois, je vois de vous, non pas pour votre gloire,
Ce que jusques ici j’ai refusé de croire.

TRISSOTIN

Vous pouvez voir de moi tout ce que vous voudrez,
Et je regarde peu comment vous le prendrez :
Mais je ne suis pas homme à souffrir l’infamie
Des refus offensants qu’il faut qu’ici j’essuie.
Je vaux bien que de moi l’on fasse plus de cas ;
Et je baise les mains à qui ne me veut pas.

SCÈNE V. — ARISTE, CHRYSALE, PHILAMINTE, BÉLISE, ARMANDE, HENRIETTE, CLITANDRE, UN NOTAIRE, MARTINE


PHILAMINTE

Qu’il a bien découvert son âme mercenaire !
Et que peu philosophe est ce qu’il vient de faire !

CLITANDRE

Je ne me vante point de l’être ; mais enfin
Je m’attache, madame, à tout votre destin,
Et j’ose vous offrir, avec que ma personne,
Ce qu’on sait que de bien la fortune me donne.

PHILAMINTE

Vous me charmez, monsieur, par ce trait généreux,
Et je veux couronner vos désirs amoureux.
Oui, j’accorde Henriette à l’ardeur empressée...

HENRIETTE

Non, ma mère : je change à présent de pensée.
Souffrez que je résiste à votre volonté.

CLITANDRE

Quoi ! vous vous opposez à ma félicité ?
Et, lorsqu’à mon amour je vois chacun se rendre..

HENRIETTE

Je sais le peu de bien que vous avez, Clitandre ;
Et je vous ai toujours souhaité pour époux,
Lorsqu’en satisfaisant à mes vœux les plus doux
J’ai vu que mon hymen ajustoit vos affaires ;
Mais, lorsque nous avons les destins si contraires,
Je vous chéris assez, dans cette extrémité,
Pour ne vous charger point de notre adversité.

CLITANDRE

Tout destin, avec vous, me peut être agréable ;
Tout destin me seroit, sans vous, insupportable.

HENRIETTE

L’amour, dans son transport, parle toujours ainsi.
Des retours importuns évitons le souci.
Rien n’use tant l’ardeur de ce nœud qui nous lie
Que les fâcheux besoins des choses de la vie ;
Et l’on en vient souvent à s’accuser tous deux
De tous les noirs chagrins qui suivent de tels feux

ARISTE, à Henriette.

N’est-ce que le motif que nous venons d’entendre
Qui vous fait résister à l’hymen de Clitandre ?

HENRIETTE

Sans cela vous verriez tout mon cœur y courir ;
Et je ne fuis sa main que pour le trop chérir.

ARISTE

Laissez-vous donc lier par des chaînes si belles.
Je ne vous ai porté que de fausses nouvelles ;
Et c’est un stratagème, un surprenant secours,
Que j’ai voulu tenter pour servir vos amours,
Pour détromper ma sœur, et lui faire connoître
Ce que son philosophe à l’essai pouvoit être.

CHRYSALE

Le ciel en soit loué !

PHILAMINTE

J’en ai la joie au cœur Par le chagrin qu’aura ce lâche déserteur.

Voilà le châtiment de sa basse avarice,
De voir qu’avec éclat cet hymen s’accomplisse.

CHRYSALE, à Clitandre.

Je le savois bien, moi, que vous l’épouseriez.

ARMANDE, à Philaminte.

Ainsi donc à leurs vœux vous me sacrifiez !

PHILAMINTE

Ce ne sera point vous que je leur sacrifie ;
Et vous avez l’appui de la philosophie,
Pour voir d’un œil content couronner leur ardeur.

BÉLISE

Qu’il prenne garde au moins que je suis dans son cœur :
Par un prompt désespoir souvent on se marie,
Qu’on s’en repent après tout le temps de sa vie.

CHRYSALE, au notaire.

Allons, monsieur, suivez l’ordre que j’ai prescrit,
Et faites le contrat ainsi que je l’ai dit.

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Misanthrope, suivi de : le Tartuffe, l'Avare, le Bourgeois gentilhomme, les Femmes savantes...

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