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Pensées de Pascal (Hachette 1871)PARIS

Pensées de Pascal (Hachette 1871)
Chapitre 1 / 1


PENSÉES[1]



  1. Nous avons suivi l’excellente édition de M. Ernest Havet qui nous a paru avoir fixé définitivement le texte des Pensées, et nous avons eu constamment son commentaire sous les yeux. Nous avons, à son exemple, publié en dehors des Pensées les morceaux étendus qui font de petits ouvrages, tels que le Traité sur l’Esprit géométrique, dont Bossut avait fait son second et son troisième articles.


PRÉFACE.


Où l’on fait voir de quelle manière ces Pensées ont été écrites et recueillies ; ce qui en a fait retarder l’impression ; quel étoit le dessein de l’auteur dans cet ouvrage, et comment il a passé les dernières années de sa vie[1].


Pascal, ayant quitté fort jeune l’étude des mathématiques, de la physique, et des autres sciences profanes, dans lesquelles il avoit fait un si grand progrès, commença, vers la trentième année de son âge, à s’appliquer à des choses plus sérieuses et plus relevées, et à s’adonner uniquement, autant que sa santé le put permettre, à l’étude de l’Écriture, des Pères, et de la morale chrétienne.

Mais quoiqu’il n’ait pas moins excellé dans ces sortes de sciences, comme il l’a bien fait paroître par des ouvrages qui passent pour assez achevés en leur genre, on peut dire néanmoins que, si Dieu eût permis qu’il eût travaillé quelque temps à celui qu’il avoit dessein de faire sur la religion, et auquel il vouloit employer tout le reste de sa vie, cet ouvrage eût beaucoup surpassé tous les autres qu’on a vus de lui ; parce qu’en effet les vues qu’il avoit sur ce sujet étoient infiniment au-dessus de celles qu’il avoit sur toutes les autres choses.

Je crois qu’il n’y aura personne qui n’en soit facilement persuadé en voyant seulement le peu que l’on en donne à présent, quelque imparfait qu’il paroisse : et principalement sachant la manière dont il y a travaillé, et toute l’histoire du recueil qu’on en a fait. Voici comment tout cela s’est passé.

Pascal conçut le dessein de cet ouvrage plusieurs années avant sa mort ; mais il ne faut pas néanmoins s’étonner s’il fut si longtemps sans en rien mettre par écrit : car il avoit toujours accoutumé de songer beaucoup aux choses, et de les disposer dans son esprit avant que de les produire au dehors, pour bien considérer et examiner avec soin celles qu’il falloit mettre les premières ou les dernières, et l’ordre qu’il leur devoit donner à toutes, afin qu’elles pussent faire l’effet qu’il désiroit. Et comme il avoit une mémoire excellente, et qu’on peut dire même prodigieuse, en sorte qu’il a souvent assuré qu’il n’avoit jamais rien oublié de ce qu’il avoit une fois bien imprimé dans son esprit ; lorsqu’il s’étoit ainsi quelque temps appliqué à un sujet, il ne craignoit pas que les pensées qui lui étoient venues lui pussent jamais échapper ; et c’est pourquoi il différoit assez souvent de les écrire, soit qu’il n’en eût pas le loisir, soit que sa santé, qui a presque toujours été languissante, ne fût pas assez forte pour lui permettre de travailler avec application.

C’est ce qui a été cause que l’on a perdu à sa mort la plus grande partie de ce qu’il avoit déjà conçu touchant son dessein ; car il n’a presque rien écrit des principales raisons dont il vouloit se servir, des fondemens sur lesquels il prétendoit appuyer son ouvrage, et de l’ordre qu’il vouloit y garder ; ce qui étoit assurément très-considérable. Tout cela étoit parfaitement bien gravé dans son esprit et dans sa mémoire ; mais ayant négligé de l’écrire lorsqu’il l’auroit peut-être pu faire, il se trouva, lorsqu’il l’auroit bien voulu, hors d’état d’y pouvoir du tout travailler.

Il se rencontra néanmoins une occasion, il y a environ dix ou douze ans, en laquelle on l’obligea, non pas d’écrire ce qu’il avoit dans l’esprit sur ce sujet-là, mais d’en dire quelque chose de vive voix. Il le fit donc en présence et à la prière de plusieurs personnes très-considérables de ses amis. Il leur développa en peu de mots le plan de tout son ouvrage : il leur représenta ce qui en devoit faire le sujet et la matière ; il leur en rapporta en abrégé les raisons et les principes, et il leur expliqua l’ordre et la suite des choses qu’il y vouloit traiter. Et ces personnes, qui sont aussi capables qu’on le puisse être de juger de ces sortes de choses, avouent qu’elles n’ont jamais rien entendu de plus beau, de plus fort, de plus touchant, ni de plus convaincant ; qu’elles en furent charmées ; et que ce qu’elles virent de ce projet et de ce dessein dans un discours de deux ou trois heures fait ainsi sur-le-champ, et sans avoir été prémédité ni travaillé, leur fit juger ce que ce pourroit être un jour, s’il étoit jamais exécuté et conduit à sa perfection par une personne dont elles connoissoient la force et la capacité ; qui avoit accoutumé de travailler tellement tous ses ouvrages, qu’il ne se contentoit presque jamais de ses premières pensées, quelque bonnes qu’elles parussent aux autres ; et qui a refait souvent, jusqu’à huit ou dix fois, des pièces que tout autre que lui trouvoit admirables dès la première.

Après qu’il leur eut fait voir quelles sont les preuves qui font le plus d’impression sur l’esprit des hommes, et qui sont les plus propres a les persuader, il entreprit de montrer que la religion chrétienne avoit autant de marques de certitude et d’évidence que les choses qui sont reçues dans le monde pour les plus indubitables.

Il commença d’abord par une peinture de l’homme, où il n’oublia rien de tout ce qui le pouvoit faire connoître et au dedans et au dehors de lui-même, et jusqu’aux plus secrets mouvemens de son cœur. Il supposa ensuite un homme qui, ayant toujours vécu dans une ignorance générale, et dans l’indifférence à l’égard de toutes choses, et surtout à l’égard de soi-même, vient enfin à se considérer dans ce tableau, et à examiner ce qu’il est. Il est surpris d’y découvrir une infinité de choses auxquelles il n’a jamais pensé ; et il ne sauroit remarquer, sans étonnement et sans admiration, tout ce que Pascal lui fait sentir de sa grandeur et de sa bassesse, de ses avantages et de ses foiblesses, du peu de lumières qui lui reste, et des ténèbres qui l’environnent presque de toutes parts, et enfin de toutes les contrariétés étonnantes qui se trouvent dans sa nature. Il ne peut plus après cela demeurer dans l’indifférence, s’il a tant soit peu de raison ; et quelque insensible qu’il ait été jusqu’alors, il doit souhaiter, après avoir ainsi connu ce qu’il est, de connoître aussi d’où il vient et ce qu’il doit devenir.

Pascal, l’ayant mis dans cette disposition de chercher à s’instruire sur un doute si important, l’adresse premièrement aux philosophes, et c’est là qu’après lui avoir développé tout ce que les plus grands philosophes de toutes les sectes ont dit sur le sujet de l’homme, il lui fait observer tant de défauts, tant de foiblesses, tant de contradictions, et tant de faussetés dans tout ce qu’ils en ont avancé, qu’il n’est pas difficile à cet homme de juger que ce n’est pas là où il doit s’en tenir.

Il lui fait ensuite parcourir tout l’univers et tous les âges, pour lui faire remarquer une infinité de religions qui s’y rencontrent ; mais il lui fait voir en même temps, par des raisons si fortes et si convaincantes, que toutes ces religions ne sont remplies que de vanité, de folies, d’erreurs, d’égaremens et d’extravagances, qu’il n’y trouve rien encore qui le puisse satisfaire.

Enfin il lui fait jeter les yeux sur le peuple juif ; et il lui en fait observer des circonstances si extraordinaires, qu’il attire facilement son attention. Après lui avoir représenté tout ce que ce peuple a de singulier, il s’arrête particulièrement à lui faire remarquer un livre unique par lequel il se gouverne, et qui comprend tout ensemble son histoire, sa loi et sa religion. A peine a-t-il ouvert ce livre, qu’il y apprend que le monde est l’ouvrage d’un Dieu, et que c’est ce même Dieu qui a créé l’homme à son image, et qui l’a doué de tous les avantages du corps et de l’esprit qui convenoient à cet état. Quoiqu’il n’ait rien encore qui le convainque de cette vérité, elle ne laisse pas de lui plaire ; et la raison seule suffit pour lui faire trouver plus de vraisemblance dans cette supposition, qu’un Dieu est l’auteur des hommes et de tout ce qu’il y a dans l’univers, que dans tout ce que ces mêmes hommes se sont imaginé par leurs propres lumières. Ce qui l’arrête en cet endroit est de voir, par la peinture qu’on lui a faite de l’homme, qu’il est bien éloigné de posséder tous ces avantages qu’il a dû avoir lorsqu’il est sorti des mains de son auteur ; mais il ne demeure pas longtemps dans le doute ; car dès qu’il poursuit la lecture de ce même livre, il y trouve qu’après que l’homme eut été créé de Dieu dans l’état d’innocence, et avec toute sorte de perfections, sa première action fut de se révolter contre son créateur, et d’employer à l’offenser tous les avantages qu’il en avoit recus.

Pascal lui fait alors comprendre que ce crime ayant été le plus grand de tous les crimes en toutes ces circonstances, il avoit été puni non-seulement dans ce premier homme, qui, étant déchu par là de son état, tomba tout d’un coup dans la misère, dans la foiblesse, dans l’erreur et dans l’aveuglement, mais encore dans tous ses descendans, à qui ce même homme a communiqué et communiquera encore sa corruption dans toute la suite des temps.

Il lui montre ensuite divers endroits de ce livre où il a découvert cette vérité. Il lui fait prendre garde qu’il n’y est plus parlé de l’homme que par rapport à cet état de foiblesse et de désordre ; qu’il y est dit souvent que toute chair est corrompue, que les hommes sont abandonnés à leurs sens, et qu’ils ont une pente au mal dès leur naissance. Il lui fait voir encore que cette première chute est la source, non-seulement de tout ce qu’il y a de plus incompréhensible dans la nature de l’homme, mais aussi d’une infinité d’effets qui sont hors de lui, et dont la cause lui est inconnue. Enfin il lui représente l’homme si bien dépeint dans tout ce livre, qu’il ne lui paroît plus différent de la première page qu’il lui en a tracée.

Ce n’est pas assez d’avoir fait connoître à cet homme son état plein de misère ; Pascal lui apprend encore qu’il trouvera dans ce même livre de quoi se consoler. Et en effet, il lui fait remarquer qu’il y est dit que le remède est entre les mains de Dieu ; que c’est à lui que nous devons recourir pour avoir les forces qui nous manquent ; qu’il se laissera fléchir, et qu’il enverra même aux hommes un libérateur, qui satisfera pour eux, et qui suppléera à leur impuissance.

Après qu’il lui a expliqué un grand nombre de remarques très-particulières sur le livre de ce peuple, il lui fait encore considérer que c’est le seul qui ait parlé dignement de l’Être souverain, et qui ait donné l’idée d’une véritable religion. Il lui en fait concevoir les marques les plus sensibles qu’il applique à celles que ce livre a enseignées ; et il lui fait faire une attention particulière sur ce qu’elle fait consister l’essence de son culte dans l’amour du Dieu qu’elle adore ; ce qui est un caractère tout singulier, et qui la distingue visiblement de toutes les autres religions, dont la fausseté paroît par le défaut de cette marque si essentielle.

Quoique Pascal, après avoir conduit si avant cet homme qu’il s’étoit proposé de persuader insensiblement, ne lui ait encore rien dit qui le puisse convaincre des vérités qu’il lui a fait découvrir, il l’a mis néanmoins dans la disposition de les recevoir avec plaisir, pourvu qu’on puisse lui faire voir qu’il doit s’y rendre, et de souhaiter même de tout son cœur qu’elles soient solides et bien fondées, puisqu’il y trouve de si grands avantages pour son repos et pour l’éclaircissement de ses doutes. C’est aussi l’état où devroit être tout homme raisonnable, s’il étoit une fois bien entré dans la suite de toutes les choses que Pascal vient de représenter : il y a sujet de croire qu’après cela il se rendroit facilement à toutes les preuves que l’auteur apportera ensuite pour confirmer la certitude et l'évidence de toutes ces vérités importantes dont il avoit parlé, et qui font le fondement de la religion chrétienne, qu’il avoit dessein de persuader.

Pour dire en peu de mots quelque chose de ces preuves, après qu’il eut montré en général que les vérités dont il s’agissoit étoient contenues dans un livre de la certitude duquel tout homme de bon sens ne pouvoit douter, il s’arrêta principalement au livre de Moïse, où ces vérités sont particulièrement répandues, et il fit voir, par un très-grand nombre de circonstances indubitables, qu’il étoit également impossible que Moïse eût laissé par écrit des choses fausses, ou que le peuple à qui il les avoit laissées s’y fût laissé tromper, quand même Moïse auroit été capable d’être fourbe.

Il parla aussi des grands miracles qui sont rapportés dans ce livre ; et comme ils sont d’une grande conséquence pour la religion qui y est enseignée, il prouva qu’il n’étoit pas possible qu’ils ne fussent vrais, non-seulement par l’autorité du livre où ils sont contenus, mais encore par toutes les circonstances qui les accompagnent et qui les rendent indubitables.

Il fit voir encore de quelle manière toute la loi de Moïse étoit figurative ; que tout ce qui étoit arrivé aux Juifs n’avoit été que la figure des vérités accomplies à la venue du Messie, et que, le voile qui couvrait ces figures ayant été levé, il étoit aisé d’en voir l’accomplissement et la consommation parfaite en faveur de ceux qui ont reçu Jésus-Christ.

Il entreprit ensuite de prouver la vérité de la religion par les prophéties ; et ce fut sur ce sujet qu’il s’étendit beaucoup plus que sur les autres. Comme il avoit beaucoup travaillé là-dessus, et qu’il y avoit des vues qui lui étoient toutes particulières, il les expliqua d’une manière fort intelligible : il en fit voir le sens et la suite avec une facilité merveilleuse, et il les mit dans tout leur jour et dans toute leur force. Enfin, après avoir parcouru les livres de l’Ancien Testament, et fait encore plusieurs observations convaincantes pour servir de fondemens et de preuves à la vérité de la religion, il entreprit encore de parler du Nouveau Testament, et de tirer ses preuves de la vérité même de l’Évangile.

Il commença par Jésus-Christ ; et quoiqu’il l’eût déjà prouvé invinciblement par les prophéties et par toutes les figures de la loi, dont on voyoit en lui l’accomplissementparfait, il apporta encore beaucoup de preuves tirées de sa personne meme, de ses miracles, de sa doctrine et, des circonstances de sa vie.

Il s’arrêta ensuite sur les apôtres ; et pour faire voir la vérité de la foi qu’ils ont publiée hautement partout, après avoir établi qu’on ne pouvoit les accuser de fausseté qu’en supposant ou qu’ils avoient été des fourbes, ou qu’ils avoient été trompés eux-mêmes, il fit voir clairement que l’une et l’autre de ces suppositions étoit également impossible. Enfin il n’oublia rien de tout ce qui pouvoit servir à la vérité de l’histoire évangélique, faisant de très-belles remarques sur l’Évangile même, sur le style des évangélistes, et sur leurs personnes ; sur les apôtres en particulier, et sur leurs écrits ; sur le nombre prodigieux de miracles ; sur les martyrs : sur les saints ; en un mot, sur toutes les voies par lesquelles la religion chrétienne s’est entièrement établie. Et quoiqu’il n’eût pas le loisir, dans un simple discours, de traiter au long une si vaste matière, comme il avoit dessein de faire dans son ouvrage, il en dit néanmoins assez pour convaincre que tout cela ne pouvoit être l’ouvrage des hommes, et qu’il n’y avoit que Dieu seul qui eût pu conduire l’événement de tant d’effets differens qui concourent tous également à prouver d’une manière invincible la religion qu’il est venu lui-même établir parmi les hommes.

Voilà en substance les principales choses dont il entreprit de parler dans tout ce discours, qu’il ne proposa à ceux qui l’entendirent que comme l’abrégé du grand ouvrage qu’il méditoit ; et c’est par le moyen d’un de ceux qui y furent présens qu’on a su depuis le peu que je viens d’en rapporter.

Parmi les fragmens que l’on donne au public, on verra quelque chose de ce grand dessein : mais on y en verra bien peu : et les choses mêmes que l’on y trouvera sont si imparfaites, si peu étendues, et si peu digérées, qu’elles ne peuvent donner qu’une idée très-grossière de la manière dont il se proposoit de les traiter.

Au reste, il ne faut pas s’étonner si, dans le peu qu’on en donne, on n’a pas gardé son ordre et sa suite pour la distribution des matières. Comme on n’avoit presque rien qui se suivît, il eût été inutile de s’attacher à cet ordre ; et l’on s’est contenté de les disposer à peu près en la manière qu’on a jugé être plus propre et plus convenable à ce que l’on en avoit. On espère même qu’il y aura peu de personnes qui, après avoir bien conçu une fois le dessein de l’auteur, ne suppléent d’eux-mêmes au défaut de cet ordre, et qui, en considérant avec attention les diverses matières répandues dans ces fragmens, ne jugent facilement où elles doivent être rapportées suivant l’idée de celui qui les avoit écrites.

Si l’on avoit seulement ce discours-là par écrit tout au long et en la manière qu’il fut prononcé, l’on auroit quelque sujet de se consoler de la perte de cet ouvrage, et l’on pourroit dire qu’on en auroit au moins un petit échantillon, quoique fort imparfait. Mais Dieu n’a pas permis qu’il nous ait laissé ni l’un ni l’autre ; car peu de temps après il tomba malade d’une maladie de langueur et de foiblesse qui dura les quatre dernières années de sa vie, et qui, quoiqu’elle parût fort peu au dehors, et qu’elle ne l’obligeât pas de garder le lit ni la chambre, ne laissoit pas de l’incommoder beaucoup, et de le rendre presque incapable de s’appliquer à quoi que ce fût : de sorte que le plus grand soin et la principale occupation de ceux qui étoient auprès de lui etoit de le détourner d’écrire, et même de parler de tout ce qui demandoit quelque contention d’esprit, et de ne l’entretenir que de choses indifférentes et incapables de le fatiguer.

C’est néanmoins pendant ces quatre dernières années de langueur et de maladie qu’il a fait et écrit tout ce que l’on a de lui de cet ouvrage qu’il méditoit, et tout ce que l’on en donne au public. Car, quoiqu’il attendit que sa santé fût entièrement rétablie pour y travailler tout de bon, et pour écrire les choses qu’il avoit déjà digérées et disposées dans son esprit, cependant, lorsqu’il lui survenoit quelques nouvelles pensées, quelques vues, quelques idées, ou même quelque tour et quelques expressions qu’il prévoyoit lui pouvoir un jour servir pour son dessein, comme il n’étoit pas alors en état de s’y appliquer aussi fortement que lorsqu’il se portoit bien, ni de les imprimer dans son esprit et dans sa mémoire, il aimoit mieux en mettre quelque chose par écrit pour ne les pas oublier ; et pour cela il prenoit le premier morceau de papier qu’il trouvoit sous sa main, sur lequel il mettoit sa pensée en peu de mots, et fort souvent même seulement à demi-mot : car il ne l’écrivoit que pour lui, et c’est pourquoi il se contentoit de le faire fort légèrement, pour ne pas se fatiguer l’esprit, et d’y mettre seulement les choses qui étoient nécessaires pour le faire ressouvenir des vues et des idées qu’il avoit.

C’est ainsi qu’il a fait la plupart des fragmens qu’on trouvera dans ce recueil : de sorte qu’il ne faut pas s’étonner s’il y en a quelques-uns qui semblent assez imparfaits, trop courts et trop peu expliqués, dans lesquels on peut même trouver des termes et des expressions moins propres et moins élégantes. Il arrivoit néanmoins quelquefois, qu’ayant la plume à la main, il ne pouvoit s’empêcher, en suivant son inclination, de pousser ses pensées, et de les étendre un peu davantage, quoique ce ne fût jamais avec la même force et la même application d’esprit que s’il eût été en parfaite santé. Et c’est pourquoi l’on en trouvera aussi quelques-unes plus étendues et mieux écrites, et des chapitres plus suivis et plus parfaits que les autres.

Voilà de quelle manière ont été écrites ces Pensées. Et je crois qu’il n’y aura personne qui ne juge facilement, par ces légers commencemens et par ces foibles essais d’une personne malade, qu’il n’avoit écrits que pour lui seul, et pour se remettre dans l’esprit des pensées qu’il craignoit de perdre, qu’il n’a jamais revus ni retouchés, quel eût été l’ouvrage entier, s’il eût pu recouvrer sa parfaite santé et y mettre la dernière main, lui qui savoit disposer les choses dans un si beau jour et un si bel ordre, qui donnoit un tour si particulier, si noble et si relevé, à tout ce qu’il vouloit dire, qui avoit dessein de travailler cet ouvrage plus que tous ceux qu’il avoit jamais faits, qui y vouloit employer toute la force d’esprit et tous les talens que Dieu lui avoit donnés, et duquel il a dit souvent qu’il lui falloit dix ans de santé pour l’achever.

Comme l’on savoit le dessein qu’avoit Pascal de travailler sur la religion, l’on eut un très-grand soin, après sa mort, de recueillir tous les écrits qu’il avoit faits sur cette matière. On les trouva tous ensemble enfilés en diverses liasses, mais sans aucun ordre, sans aucune suite, parce que, comme je l’ai déjà remarqué, ce n’étoit que les premières expressions de ses pensées qu’il écrivoit sur de petits morceaux de papier à mesure qu’elles lui venoient dans l’esprit. Et tout cela étoit si imparfait et si mal écrit, qu’on a eu toutes les peines du monde à le déchiffrer.

La première chose que l’on fit fut de les faire copier tels qu’ils étoient, et dans la même confusion qu’on les avoit trouvés. Mais lorsqu’on les vit en cet état, et qu’on eut plus de facilité de les lire et de les examiner que dans les originaux, ils parurent d’abord si informes, si peu suivis, et la plupart si peu expliqués, qu’on fut fort longtemps sans penser du tout à les faire imprimer, quoique plusieurs personnes de très-grande considération le demandassent souvent avec des instances et des sollicitations fort pressantes ; parce que l’on jugeoit bien qu’en donnant ces écrits en l’état où ils étoient, on ne pouvoit pas remplir l’attente et l’idée que tout le monde avoit de cet ouvrage, dont on avoit déjà beaucoup entendu parler.

Mais enfin on fut obligé de céder à l’impatience et au grand désir que tout le monde témoignoit de les voir imprimés. Et l’on s’y porta d’autant plus aisément, que l’on crut que ceux qui les liraient seroient assez équitables pour faire le discernement d’un dessein ébauché d’avec une pièce achevée, et pour juger de l’ouvrage par l’échantillon, quelque imparfait qu’il fût. Et ainsi l’on se résolut de le donner au public. Mais comme il y avoit plusieurs manières de l’exécuter, l’on a été quelque temps à se déterminer sur celle que l’on devoit prendre.

La première qui vint dans l’esprit, et celle qui étoit sans doute la plus facile, étoit de les faire imprimer tout de suite dans le même état où on les avoit trouvés. Mais l’on jugea bientôt que, de le faire de cette sorte, c’eût été perdre presque tout le fruit qu’on en pouvoit espérer, parce que les pensées plus suivies, plus claires et plus étendues, étant mêlées et comme absorbées parmi tant d’autres à demi digérées, et quelques-unes même presque inintelligibles à tout autre qu’à celui qui les avoit écrites, il y avoit tout sujet de croire que les unes feroient rebuter les autres, et que l’on ne considéreroit ce volume, grossi inutilement de tant de pensées imparfaites, que comme un amas confus, sans ordre, sans suite, et qui ne pouvoit servir à rien.

Il y avoit une autre manière de donner ces écrits au public, qui étoit d’y travailler auparavant, d’éclaircir les pensées obscures, d’achever celles qui étoient imparfaites ; et, en prenant dans tous ces fragmens le dessein de l’auteur, de suppléer en quelque sorte l’ouvrage qu’il vouloit faire. Cette voie eût été assurément la meilleure ; mais il étoit aussi très-difficile de la bien exécuter. L’on s’y est néanmoins arrêté assez longtemps, et l’on avoit en effet commencé à y travailler. Mais enfin on s’est résolu de la rejeter aussi bien que la première, parce que l’on a considéré qu’il étoit presque impossible de bien entrer dans la pensée et dans le dessein d’un auteur, et surtout d’un auteur tel que Pascal ; et que ce n’eût pas été donner son ouvrage, mais un ouvrage tout différent.

Ainsi, pour éviter les inconvéniens qui se trouvoient dans l’une et l’autre de ces manières de faire paraître ces écrits, on en a choisi une entre deux, qui est celle que l’on a suivie dans ce recueil. On a pris seulement parmi ce grand nombre de pensées celles qui ont paru les plus claires et les plus achevées ; et on les donne telles qu’on les a trouvées, sans y rien ajouter ni changer ; si ce n’est qu’au lieu qu’elles étoient sans suite, sans liaison, et dispersées confusément de côté et d’autre, on les a mises dans quelque sorte d’ordre, et réduit sous les mêmes titres celles qui étoient sur les mêmes sujets ; et l’on a supprimé toutes les autres qui étoient ou trop obscures, ou trop imparfaites.

Ce n’est pas qu’elles ne continssent aussi de très-belles choses, et qu’elles ne fussent capables de donner de grandes vues à ceux qui les entendraient bien. Mais comme on ne vouloit pas travailler à les éclaircir et à les achever, elles eussent été entièrement inutiles en l’état où elles sont. Et afin que l’on en ait quelque idée, j’en rapporterai ici seulement une pour servir d’exemple ; et par laquelle on pourra juger de toutes les autres que l’on a retranchées. Voici donc quelle est cette pensée, et en quel état on l’a trouvée parmi ces fragmens : « Un artisan qui parle des richesses, un procureur qui parle de la guerre, de la royauté, etc. Mais le riche parle bien des richesses, le roi parle froidement d’un grand don qu’il vient de faire, et Dieu parle bien de Dieu. »

Il y a dans ce fragment une fort belle pensée : mais il y a peu de personnes qui la puissent voir, parce qu’elle y est expliquée très imparfaitement et d’une manière fort obscure, fort courte et fort abrégée ; en sorte que, si on ne lui avoit souvent ouï dire de bouche la même pensée, il seroit difficile de la reconnoître dans une expression si confuse et si embrouillée. Voici à peu près à quoi elle consiste.

Il avoit fait plusieurs remarques très-particulières sur le style de l’Écriture. et principalement de l’Évangile, et il y trouvoit des beauté que peut-être personne n’avoit remarquées avant lui. Il admiroit entr autres choses la naïveté, la simplicité, et, pour le dire ainsi, la froideur avec laquelle il semble que Jésus-Christ y parle des choses les plus grandes et les plus relevées, comme sont, par exemple, le royaume de Dieu, la gloire que posséderont les saints dans le ciel, les peines de l’enfer, sans s’y étendre, comme ont fait les Pères et tous ceux qui on écrit sur ces matières. Et il disoit que la véritable cause de cela étoit que ces choses, qui à la vérité sont infiniment grandes et relevées à notre égard, ne le sont pas de même à l’égard de Jesus-Christ ; et qu’ainsi il ne faut pas trouver étrange qu’il en parle de cette sorte sans étonnement et sans admiration ; comme l’on voit, sans comparaison, qu’un général d’armée parle tout simplement et sans s’émouvoir du siège d’une place importante, et du gain d’une grande bataille ; et qu’un roi parle froidement d’une somme de quinze ou vingt millions, dont un particulier et un artisan ne parleroient qu’avec de grandes exagérations.

Voilà quelle est la pensée qui est contenue et renfermée sous le peu de paroles qui composent ce fragment ; et dans l’esprit des personnes raisonnables, et qui agissent de bonne foi, cette considération, jointe à quantité d’autres semblables, pouvoit servir assurément de quelque preuve de la divinité de Jésus-Christ.

Je crois que ce seul exemple peut suffire, non-seulement pour faire juger quels sont à peu près les autres fragmens qu’on a retranchés, mais aussi pour faire voir le peu d’application et la négligence, pour ainsi dire, avec laquelle ils ont presque tous été écrits ; ce qui doit bien convaincre de ce que j’ai dit, que Pascal ne les avoit écrits en effet que pour lui seul, et sans présumer aucunement qu’ils dussent jamais paroître en cet état. Et c’est aussi ce qui fait espérer que l’on sera assez porté à excuser les défauts qui s’y pourront rencontrer.

Que s’il se trouve encore dans ce recueil quelques pensées un peu obscures, je pense que, pour peu qu’on s’y veuille appliquer, on les comprendra néanmoins très-facilement, et qu’on demeurera d’accord que ce ne sont pas les moins belles, et qu’on a mieux fait de les donner telles qu’elles sont, que de les éclaircir par un grand nombre de paroles qui n’auroient servi qu’à les rendre traînantes et languissantes, et qui en auraient ôté une des principales beautés, qui consiste à dire beaucoup de choses en peu de mots.

L’on en peut voir un exemple dans un des fragmens du chapitre des Preuves de Jésus-Christ par les prophéties, qui est conçu en ces termes : « Les prophètes sont mêlés de prophéties particulières, et de celles du Messie : afin que les prophéties du Messie ne fussent pas sans preuves, et que les prophéties particulières ne fussent pas sans fruit. » Il rapporte dans ce fragment la raison pour laquelle les prophètes, qui n’avoient en vue que le Messie, et qui sembloient ne devoir prophétiser que de lui et de ce qui le regardoit, ont néanmoins souvent prédit des choses particulières qui paroissoient assez indifférentes et inutiles à leur dessein. Il dit que c’étoit afin que ces événemens particuliers s’accomplissant de jour en jour aux yeux de tout le monde, en la manière qu’ils les avoient prédits, ils fussent incontestablement reconnus pour prophètes, et qu’ainsi l’on ne pût douter de la vérité et de la certitude de toutes les choses qu’ils prophétisoient du Messie. De sorte que, par ce moyen, les prophéties du Messie tiroient, en quelque façon, leurs preuves et leur autorité de ces prophéties particulières vérifiées et accomplies ; et ces prophéties particulières servant ainsi à prouver et à autoriser celles du Messie, elles n’étoient pas inutiles et infructueuses. Voilà le sens de ce fragment étendu et développé. Mais il n’y a sans doute personne qui ne prît bien plus de plaisir de le découvrir soi-même dans les seules paroles de l’auteur, que de le voir ainsi éclairci et expliqué.

Il est encore, ce me semble, assez à propos, pour détromper quelques personnes qui pourroient peut-être s’attendre de trouver ici des preuves et des démonstrations géométriques de l’existence de Dieu, de l’immortalité de l’âme, et de plusieurs autres articles de la foi chrétienne, de les avertir que ce n’étoit pas là le dessein de Pascal. Il ne prétendoit point prouver toutes ces vérités de la religion par de telles démonstrations fondées sur des principes évidens, capables de convaincre l’obstination des plus endurcis, ni par des raisonnemens métaphysiques, qui souvent égarent plus l’esprit qu’ils ne le persuadent, ni par des lieux communs tirés de divers effets de la nature, mais par des preuves morales qui vont plus au cœur qu’à l’esprit. C’est-à-dire qu’il vouloit plus travailler à toucher et à disposer le cœur, qu’à convaincre et à persuader l’esprit ; parce qu’il savoit que les passions et les attachemens vicieux qui corrompent le cœur et la volonté, sont les plus grands obstacles et les principaux empêchemens que nous ayons à la foi, et que, pourvu que l’on pût lever ces obstacles, il n’étoit pas difficile de faire recevoir à l’esprit les lumières et les raisons qui pouvoient le convaincre.

On sera facilement persuadé de tout cela en lisant ces écrits. Mais Pascal s’en est encore expliqué lui-même dans un de ses fragmens qui a été trouvé parmi les autres, et que l’on n’a point mis dans ce recueil. Voici ce qu’il dit dans ce fragment : « Je n’entreprendrai pas ici de prouver par des raisons naturelles, ou l’existence de Dieu, ou la Trinité, ou l’immortalité de l’âme, ni aucune des choses de cette nature ; non-seulement parce que je ne me sentirois pas assez fort pour trouver dans la nature de quoi convaincre des athées endurcis, mais encore parce que cette connoissance, sans Jésus-Christ, est inutile et stérile. Quand un homme seroit persuadé que les proportions des nombres sont des vérités immatérielles, éternelles, et dépendantes d’une première vérité en qui elles subsistent et qu’on appelle Dieu, je ne le trouverois pas beaucoup avancé pour son salut. »

On s’étonnera peut-être aussi de trouver dans ce recueil une si grande diversité de pensées, dont il y en a même plusieurs qui semblent assez éloignées du sujet que Pascal avoit entrepris de traiter. Mais il faut considérer que son dessein étoit bien plus ample et plus étendu qu’on ne se l’imagine, et qu’il ne se bornoit pas seulement à réfuter les raisonnemens des athées et de ceux qui combattent quelques-unes des vérités de la foi chrétienne.

Le grand amour et l’estime singulière qu’il avoit pour la religion faisoit que non-seulement il ne pouvoit souffrir qu’on la voulût détruire et anéantir tout à fait, mais même qu’on la blessât et qu’on la corrompît en la moindre chose. De sorte qu’il vouloit déclarer la guerre à tous ceux qui en attaquent ou la vérité ou la sainteté ; c’est-à-dire non-seulement aux athées, aux infidèles et aux hérétiques, qui refusent de soumettre les fausses lumières de leur raison à la foi, et de reconnoître les vérités qu’elle nous enseigne ; mais même aux chrétiens et aux catholiques, qui étant dans le corps de la véritable Église, ne vivent pas néanmoins selon la pureté des maximes de l’Évangile, qui nous y sont proposées comme le modèle sur lequel nous devons nous régler et conformer toutes nos actions.

Voilà quel étoit son dessein ; et ce dessein étoit assez vaste et assez grand pour pouvoir comprendre la plupart des choses qui sont répandues dans ce recueil. Il s’y en pourra néanmoins trouver quelques-unes qui n’y ont nul rapport, et qui en effet n’y étoient pas destinées, comme, par exemple, la plupart de celles qui sont dans le chapitre des Pensées diverses, lesquelles on a aussi trouvées parmi les papiers de Pascal, et que l’on a jugé à propos de joindre aux autres ; parce que l’on ne donne pas ce livre-ci simplement comme un ouvrage fait contre les athées ou sur la religion, mais comme un recueil de Pensées sur la religion et sur quelques autres sujets.

Je pense qu’il ne reste plus, pour achever cette préface, que de dire quelque chose de l’auteur après avoir parlé de son ouvrage. Je crois que non-seulement cela sera assez à propos, mais que ce que j’ai dessein d’en écrite pourra même être très-utile pour faire connoître comment Pascal est entré dans l’estime et dans les sentimens qu’il avoit pour la religion, qui lui firent concevoir le dessein d’entreprendre cet ouvrage.

On voit, dans la préface des Traités de l’équilibre des liqueurs, de quelle manière il a passé sa jeunesse, et le grand progrès qu’il y fit en peu de temps dans toutes les sciences humaines et profanes auxquelles il voulut s’appliquer, et particulièrement en la géométrie et aux mathématiques ; la manière étrange et surprenante dont il les apprit à l’âge de onze ou douze ans ; les petits ouvrages qu’il faisoit quelquefois, et qui surpassoient toujours beaucoup la force et la portée d’une personne de son âge : l’effort étonnant et prodigieux de son imagination et de son esprit qui parut dans sa machine arithmétique, qu’il inventa, âgé seulement de dix-neuf à vingt ans ; et enfin les belles expériences du vide qu’il fit en présence des personnes les plus considérables de la ville de Rouen, où il demeura pendant quelque temps, pendant que le président Pascal son père y étoit employé pour le service du roi dans la fonction d’intendant de justice. Ainsi je ne répéterai rien ici de tout cela, et je me contenterai seulement de représenter en peu de mots comment il a méprisé toutes ces choses, et dans quel esprit il a passé les dernières années de sa vie, en quoi il n’a pas moins fait paroître la grandeur et la solidité de sa vertu et de sa pieté, qu’il avoit montré auparavant la force, l’étendue et la pénétration admirable de son esprit.

Il avoit été préservé pendant sa jeunesse, par une protection particulière de Dieu, des vices où tombent la plupart des jeunes gens ; et ce qui est assez extraordinaire à un esprit aussi curieux que le sien, il ne s’étoit jamais porté au libertinage pour ce qui regarde la religion, ayant toujours porte sa curiosité aux choses naturelles. Et il a dit plusieurs fois qu’il joignoit cette obligation à toutes les autres qu’il avoit à son père, qui, ayant lui-même un très-grand respect pour la religion, le lui avoit inspiré dès l’enfance, lui donnant pour maxime, que tout ce qui est l’objet de la foi ne sauroit l’être de la raison, et beaucoup moins y être soumis.

Ces instructions, qui lui étoient souvent réitérées par un père pour qui il avoit une très-grande estime, et en qui il voyoit une grande science accompagnée dun raisonnement fort et puissant, faisoient tant d’impression sur son esprit, que, quelques discours qu’il entendit faire aux libertins, il n’en étoit nullement ému ; et, quoiqu’il fût fort jeune, il les regardoit comme des gens qui étoient dans ce faux principe, que la raison humaine est au-dessus de toutes choses, et qui ne connoissoient pas la nature de la foi.

Mais enfin, après avoir ainsi passé sa jeunesse dans des occupations et des divertissemens qui paroissoient assez innocens aux yeux du monde, Dieu le toucha de telle sorte, qu’il lui fit comprendre parfaitement que la religion chrétienne nous oblige à ne vivre que pour lui, et à n’avoir point d’autre objet que lui. Et cette vérité lui parut si évidente. si utile et si nécessaire, qu’elle le fit résoudre de se retirer, et de se dégager peu à peu de tous les attachemens qu’il avoit au monde pour pouvoir s’y appliquer uniquement.

Ce désir de la retraite, et de mener une vie plus chrétienne et plus réglée, lui vint lorsqu’il étoit encore fort jeune ; et il le porta dès lors à quitter entièrement l’étude des sciences profanes pour ne s’appliquer plus qu’à celles qui pouvoient contribuer à son salut et à celui des autres. Mais de continuelles maladies qui lui survinrent le détournèrent quelque temps de son dessein, et l’empêchèrent de le pouvoir exécuter plus tôt qu’à l’âge de trente ans.

Ce fut alors qu’il commença à y travailler tout de bon ; et, pour y parvenir plus facilement, et rompre tout d’un coup toutes ses habitudes, il changea de quartier, et ensuite se retira à la campagne, où il demeura quelque temps : d’où, étant de retour, il témoigna si bien qu’il vouloit quitter le monde, qu’enfin le monde le quitta. Il établit le règlement de sa vie dans sa retraite sur deux maximes principales, qui sont de renoncer à tout plaisir et à toute superfluité. Il les avoit sans cesse devant les yeux, et il tâchoit de s’y avancer et de s’y perfectionner toujours de plus en plus.

C’est l’application continuelle qu’il avoit à ces deux grandes maximes qui lui faisoit témoigner une si grande patience dans ses maux et dans ses maladies, qui ne l’ont presque jamais laissé sans douleur pendant toute sa vie ; qui lui faisoit pratiquer des mortifications très-rudes et très-sévères envers lui-même ; qui faisoit que non-seulement il refusoit à ses sens tout ce qui pouvoit leur être agréable, mais encore qu’il prenoit sans peine, sans dégoût, et même avec joie, lorsqu’il le falloit, tout ce qui leur pouvoit déplaire, soit pour la nourriture, soit pour les remèdes ; qui le portoit à se retrancher tous les jours de plus en plus tout ce qu’il ne jugeoit pas lui être absolument nécessaire, soit pour le vêtement, soit pour la nourriture, pour les meubles, et pour toutes les autres choses ; qui lui donnoit un amour si grand et si ardent pour la pauvreté, qu’elle lui étoit toujours présente, et que, lorsqu’il vouloit entreprendre quelque chose, la première pensée qui lui venoit en l’esprit, étoit de voir si la pauvreté pouvoit être pratiquée, et qui lui faisoit avoir en même temps tant de tendresse et tant d’affection pour les pauvres, qu’il ne leur a jamais pu refuser l’aumône, et qu’il en a fait même fort souvent d’assez considérables, quoiqu’il n’en fit que de son nécessaire : qui faisoit qu’il ne pouvoit souffrir qu’on cherchât avec soin toutes ses commodités, et qu’il blâmoit tant cette recherche curieuse et cette fantaisie de vouloir exceller en tout, comme de se servir en toutes choses des meilleurs ouvriers, d’avoir toujours du meilleur et du mieux fait, et mille autres choses semblables qu’on fait sans scrupule, parce qu’on ne croit pas qu’il y ait de mal, mais dont il ne jugeoit pas de même ; et enfin qui lui a fait faire plusieurs actions très-remarquables et très-chrétiennes, que je ne rapporte pas ici, de peur d’être trop long, et parce que mon dessein n’est pas d’écrire sa vie, mais seulement de donner quelque idée de sa piété et de sa vertu.



  1. Nous croyons utile de publier la préface de la première édition des Pensées. Cette préface a été écrite par Étienne Périer en 1669.


ARTICLE PREMIER[1].


1.

Disproportion de l’homme[2]. — .... Que l’homme contemple donc la nature entière dans sa haute et pleine majesté ; qu’il éloigne sa vue des objets bas qui l’environnent ; qu’il regarde cette éclatante lumière mise comme une lampe éternelle pour éclairer l’univers ; que la terre lui paroisse comme un point, au prix du vaste tour que cet astre décrit ; et qu’il s’étonne de ce que ce vaste tour lui-même n’est qu’un point très délicat à l’égard de celui que les astres qui roulent dans le firmament embrassent. Mais si notre vue s’arrête là, que l’imagination passe outre, elle se lassera plus tôt de concevoir que la nature de fournir. Tout ce monde visible n’est qu’un trait imperceptible dans l’ample sein de la nature. Nulle idée n’en approche. Nous avons beau enfler nos conceptions au delà des espaces imaginables : nous n’enfantons que des atomes au prix de la réalité des choses. C’est une sphère infinie dont le centre est partout, la circonférence nulle part. Enfin c’est le plus grand caractère sensible de la toute-puissance de Dieu, que notre imagination se perde dans cette pensée.

Que l’homme, étant revenu à soi, considère ce qu’il est au prix de ce qui est ; qu’il se regarde comme égaré dans ce canton détourné de la nature ; et que, de ce petit cachot où il se trouve logé, j’entends l’univers, il apprenne à estimer la terre, les royaumes, les villes et soi-même son juste prix.

Qu’est-ce qu’un homme dans l’infini ? Mais pour lui présenter un autre prodige aussi étonnant, qu’il recherche dans ce qu’il connoît les choses les plus délicates. Qu’un ciron lui offre dans la petitesse de son corps des parties incomparablement plus petites, des jambes avec des jointures, des veines dans ces jambes, du sang dans ces veines, des humeurs dans ce sang, des gouttes dans ces humeurs, des vapeurs dans ces gouttes ; que, divisant encore ces dernières choses, il épuise ses forces en ces conceptions, et que le dernier objet où il peut arriver soit maintenant celui de notre discours ; il pensera peut-être que c’est là l’extrême petitesse de la nature. Je veux lui faire voir là dedans un abîme nouveau. Je lui veux peindre non-seulement l’univers visible, mais l’immensité qu’on peut concevoir de la nature, dans l’enceinte de ce raccourci d’atome. Qu’il y voie une infinité d’univers, dont chacun a son firmament, ses planètes, sa terre, en la même proportion que le monde visible ; dans cette terre, des animaux, et enfin des cirons, dans lesquels il retrouvera ce que les premiers ont donné ; et trouvant encore dans les autres la même chose, sans fin et sans repos, qu’il se perde dans ces merveilles, aussi étonnantes dans leur petitesse que les autres par leur étendue ; car qui n’admirera que notre corps, qui tantôt n’étoit pas perceptible dans l’univers, imperceptible lui-même dans le sein du tout, soit à présent un colosse, un monde, ou plutôt un tout, à l’égard du néant où l’on ne peut arriver ?

Qui se considérera de la sorte s’effrayera de soi-même, et se considérant soutenu dans la masse que la nature lui a donnée, entre ces deux abîmes de l’infini et du néant, il tremblera dans la vue de ces merveilles ; et je crois que sa curiosité se changeant en admiration, il sera plus disposé à les contempler en silence qu’à les rechercher avec présomption.

Car enfin qu’est-ce que l’homme dans la nature ? Un néant à l’égard de l’infini, un tout à l’égard du néant : un milieu entre rien et tout. Infiniment éloigné de comprendre les extrêmes, la fin des choses et leur principe sont pour lui invinciblement cachés dans un secret impénétrable ; également incapable de voir le néant d’où il est tiré, et l’infini où il est englouti.

Que fera-t-il donc, sinon d’apercevoir quelque apparence du milieu des choses, dans un désespoir éternel de connoître ni leur principe ni leur fin ? Toutes choses sont sorties du néant et portées jusqu’à l’infini. Qui suivra ces étonnantes démarches ? L’auteur de ces merveilles les comprend ; tout autre ne le peut faire.

Manque d’avoir contemplé ces infinis, les hommes se sont portés témérairement à la recherche de la nature, comme s’ils avoient quelque proportion avec elle.

C’est une chose étrange qu’ils ont voulu comprendre les principes des choses, et de là arriver jusqu’à connoître tout, par une présomption aussi infinie que leur objet. Car il est sans doute qu’on ne peut former ce dessein sans une présomption ou sans une capacité infinie, comme la nature.

Connoissons donc notre portée ; nous sommes quelque chose et ne sommes pas tout. Ce que nous avons d’être nous dérobe la connoissance des premiers principes, qui naissent du néant, et le peu que nous avons d’être nous cache la vue de l’infini.

Notre intelligence tient dans l’ordre des choses intelligibles le même rang que notre corps dans l’étendue de la nature. Bornés en tout genre, cet état qui tient le milieu entre deux extrêmes se trouve en toutes nos puissances.

Nos sens n’aperçoivent rien d’extrême. Trop de bruit nous assourdit ; trop de lumière éblouit, trop de distance et trop de proximité empêche la vue ; trop de longueur et trop de brièveté du discours l’obscurcit ; trop de vérité nous étonne : j’en sais qui ne peuvent comprendre que qui de zéro ôte 4 reste zéro. Les premiers principes ont trop d’évidence pour nous. Trop de plaisir incommode. Trop de consonnances déplaisent dans la musique ; et trop de bienfaits irritent : nous voulons avoir de quoi surpayer la dette : Beneficia eo usque læta sunt dum videntur exsolvi posse ; ubi multum antevenere, pro gratia odium redditur[3].

Nous ne sentons ni l’extrême chaud ni l’extrême froid. Les qualités excessives nous sont ennemies, et non pas sensibles : nous ne les sentons plus, nous les souffrons. Trop de jeunesse et trop de vieillesse empêchent l’esprit ; trop et trop peu d’instruction.... Enfin les choses extrêmes sont pour nous comme si elles n’étoient point, et nous ne sommes point à leur égard : elles nous échappent, ou nous à elles.

Voilà notre état véritable. C’est ce qui nous rend incapables de savoir certainement et d’ignorer absolument. Nous voguons sur un milieu vaste, toujours incertains et flottans, poussés d’un bout vers l’autre. Quelque terme où nous pensions nous attacher et nous affermir, il branle et nous quitte ; et si nous le suivons, il échappe à nos prises, nous glisse et fuit d’une fuite éternelle. Rien ne s’arrête pour nous. C’est l’état qui nous est naturel, et toutefois le plus contraire à notre inclination : nous brûlons de désir de trouver une assiette ferme et une dernière base constante, pour y édifier une tour qui s’élève à l’infini ; mais tout notre fondement craque, et la terre s’ouvre jusqu’aux abîmes.


2.

Je puis bien concevoir un homme sans mains, pieds, tête, car ce n’est que l’expérience qui nous apprend que la tête est plus nécessaire que les pieds. Mais je ne puis concevoir l’homme sans pensée, ce seroit une pierre ou une brute.


3.

La grandeur de l’homme est grande en ce qu’il se connoît misérable. Un arbre ne se connoît pas misérable. C’est donc être misérable que de se connoître misérable ; mais c’est être grand que de connoître qu’on est misérable. Toutes ces misères-là mêmes prouvent sa grandeur. Ce sont misères de grand seigneur, misères d’un roi dépossédé.


4.

La grandeur de l’homme est si visible, qu’elle se tire même de sa misère. Car ce qui est nature aux animaux, nous l’appelons misère en l’homme, par où nous reconnoissons que sa nature étant aujourd’hui pareille à celle des animaux, il est déchu d’une meilleure nature qui lui étoit propre autrefois.

Car qui se trouve malheureux de n’être pas roi, sinon un roi dépossédé ? Trouvoit-on Paul Emile malheureux de n’être plus consul ? Au contraire, tout le monde trouvoit qu’il étoit heureux de l’avoir été, parce que sa condition n’étoit pas de l’être toujours. Mais on trouvoit Persée si malheureux de n’être plus roi, parce que sa condition étoit de l’être toujours, qu’on trouvoit étrange de ce qu’il supportoit la vie. Qui se trouve malheureux de n’avoir qu’une bouche ? et qui ne se trouvera malheureux de n’avoir qu’un œil ? On ne s’est peut-être jamais affligé de n’avoir pas trois yeux, mais on est inconsolable de n’en point avoir.


5.

Grandeur de l’homme. — Nous avons une si grande idée de l’âme de l’homme, que nous ne pouvons souffrir d’en être méprisés, et de n’être pas dans l’estime d’une âme ; et toute la félicité des hommes consiste dans cette estime.

La plus grande bassesse de l’homme est la recherche de la gloire, mais c’est cela même qui est la plus grande marque de son excellence ; car, quelque possession qu’il ait sur la terre, quelque santé et commodité essentielle qu’il ait, il n’est pas satisfait s’il n’est dans l’estime des hommes. Il estime si grande la raison de l’homme, que, quelque avantage qu’il ait sur la terre, s’il n’est placé avantageusement aussi dans la raison de l’homme, il n’est pas content. C’est la plus belle place du monde : rien ne peut le détourner de ce désir, et c’est la qualité la plus ineffaçable du cœur de l’homme.

Et ceux qui méprisent le plus les hommes, et qui les égalent aux bêtes, encore veulent-ils en être admirés et crus, et se contredisent à eux-mêmes par leur propre sentiment : leur nature, qui est plus forte que tout, les convainquant de la grandeur de l’homme plus fortement que la raison ne les convainc de leur bassesse.


6.

L’homme n’est qu’un roseau, le plus foible de la nature, mais c’est un roseau pensant. Il ne faut pas que l’univers entier s’arme pour l’écraser. Une vapeur, une goutte d’eau, suffit pour le tuer. Mais quand l’univers l’écraseroit, l’homme seroit encore plus noble que ce qui le tue, parce qu’il sait qu’il meurt ; et l’avantage que l’univers a sur lui, l’univers n’en sait rien.

Toute notre dignité consiste donc en la pensée. C’est de là qu’il faut nous relever, non de l’espace et de la durée, que nous ne saurions remplir. Travaillons donc à bien penser : voilà le principe de la morale.


7.

Il est dangereux de trop faire voir à l’homme combien il est égal aux bêtes sans lui montrer sa grandeur. Il est encore dangereux de lui trop faire voir sa grandeur sans sa bassesse. Il est encore plus dangereux de lui laisser ignorer l’un et l’autre. Mais il est très-avantageux de lui représenter l’un et l’autre.


8.

Contrariétés. (Après avoir montré la grandeur et la bassesse de l’homme.) — Quel homme maintenant s’estime son prix. Qu’il s’aime, car il a en lui une nature capable de bien ; mais qu’il n’aime pas pour cela les bassesses qui y sont. Qu’il se méprise, parce que cette capacité est vide ; mais qu’il ne méprise pas pour cela cette capacité naturelle. Qu’il se haïsse, qu’il s’aime : il a en lui la capacité de connoître la vérité et d’être heureux ; mais il n’a point de vérité, ou constante, ou satisfaisante.

Je voudrois donc porter l’homme à désirer d’en trouver, à être prêt, et dégagé des passions, pour la suivre où il la trouvera, sachant combien sa connoissance s’est obscurcie par les passions ; je voudrois bien qu’il haît en soi la concupiscence qui le détermine d’elle-même, afin qu’elle ne l’aveuglât point pour faire son choix, et qu’elle ne l’arrêtât point quand il aura choisi.


9.

Je blâme également, et ceux qui prennent parti de louer l’homme, et ceux qui le prennent de le blâmer, et ceux qui le prennent de se divertir ; et je ne puis approuver que ceux qui cherchent en gémissant.

Les stoïques disent : « Rentrez au dedans de vous-mêmes ; c’est là où vous trouverez votre repos : » et cela n’est pas vrai. Les autres disent : « Sortez au dehors : recherchez le bonheur en vous divertissant ; » et cela n’est pas vrai. Les maladies viennent : le bonheur n’est ni hors de nous, ni dans nous ; il est en Dieu, et hors et dans nous.


10.

La nature de l’homme se considère en deux manières : l’une selon sa fin, et alors il est grand et incomparable ; l’autre selon la multitude[4], comme l’on juge de la nature du cheval et du chien, par la multitude d’y voir la course, et animum arcendi[5] ; et alors l’homme est abject et vil. Voilà les deux voies qui en font juger diversement, et qui font tant disputer les philosophes. Car l’un nie la supposition de l’autre : l’un dit : « Il n’est pas né à cette fin, car toutes ses actions y répugnent ; » l’autre dit : « Il s’éloigne de sa fin quand il fait ces basses actions. »

Deux choses instruisent l’homme de toute sa nature, l’instinct et l’expérience.


11.

Je sens que je peux n’avoir point été : car le moi consiste dans ma pensée ; donc moi qui pense n’aurois point été, si ma mère eût été tuée avant que j’eusse été animé. Donc je ne suis pas un être nécessaire. Je ne suis pas aussi éternel, ni infini ; mais je vois bien qu’il y a dans la nature un être nécessaire, éternel et infini.

  1. Article IV, dans Bossut.
  2. Pascal avait mis d’abord : Incapacité de l’homme. — Nous avons rétabli ces titres tels que les donnent les manuscrits, quoiqu’ils n’aient pas toujours un rapport évident avec les pensées qui les suivent. Notre première raison est qu’ils sont sur le manuscrit, et, en outre, ils servent quelquefois à voir où il tendait par une réflexion dont on ne comprendrait pas la portée, sans ce secours.
  3. Tacite, Ann., IV, xviii.
  4. Pascal emploie ici les mots dans le sens de la métaphysique : il oppose la fin, ou l’unité, à la multitude, c’est-à-dire aux phénomènes multiples et éphémères. L’unité dans les choses est l’objet de la philosophie ; l’opinion commune ne connait que les qualités extérieures, la multitude.
  5. Allusion à quelque définition usitée dans les écoles, l’instinct d’arrêter.


ARTICLE II.[1]


1.

Nous ne nous contentons pas de la vie que nous avons en nous et en notre propre être : nous voulons vivre dans l’idée des autres d’une vie imaginaire, et nous nous efforçons pour cela de paraître. Nous travaillons incessamment à embellir et à conserver cet être imaginaire, et nous négligeons le véritable. Et si nous avons ou la tranquillité, ou la générosité, ou la fidélité, nous nous empresserons de le faire savoir, afin d’attacher ces vertus à cet être d’imagination : nous les détacherions plutôt de nous pour les y joindre ; et nous serions volontiers poltrons pour acquérir la réputation d’être vaillans. Grande marque du néant de notre propre être, de n’être pas satisfait de l’un sans l’autre, et de renoncer souvent à l’un pour l’autre ! Car qui ne mourroit pour conserver son honneur, celui-là seroit infâme.

Métiers. — La douceur de la gloire est si grande, qu’à quelque chose qu’on l’attache, même à la mort, on l’aime.


2.

Contradiction. — Orgueil, contre-pesant toutes les misères. Ou il cache ses misères ; ou, s’il les découvre, il se glorifie de les connoître.

Du désir d’être estimé de ceux avec qui on est. — L’orgueil nous tient d’une possession si naturelle au milieu de nos misères, erreurs, etc. Nous perdons encore la vie avec joie, pourvu qu’on en parle.


3.

La vanité est si ancrée dans le cœur de l’homme, qu’un soldat, un goujat, un cuisinier, un crocheteur se vante et veut avoir ses admirateurs : et les philosophes mêmes en veulent. Et ceux qui écrivent contre veulent avoir la gloire d’avoir bien écrit ; et ceux qui le lisent veulent avoir la gloire de l’avoir lu ; et moi qui écris ceci, ai peut-être cette envie ; et peut-être que ceux qui le liront....


4.

Malgré la vue de toutes nos misères, qui nous touchent, qui nous tiennent à la gorge, nous avons un instinct que nous ne pouvons réprimer, qui nous élève.


5.

Nous sommes si présomptueux, que nous voudrions être connus de toute la terre, et même des gens qui viendront quand nous ne serons plus ; et nous sommes si vains, que l’estime de cinq ou six personnes qui nous environnent nous amuse et nous contente.


6.

Orgueil. — Curiosité n’est que vanité. Le plus souvent on ne veut savoir que pour en parler. Autrement on ne voyageroit pas sur la mer, pour ne jamais en rien dire, et pour le seul plaisir de voir, sans espérance d’en jamais communiquer.


7.

Les villes par où on passe, on ne se soucie pas d’y être estimé ; mais quand on y doit demeurer un peu de temps, on s’en soucie. Combien de temps faut-il ? Un temps proportionné à notre durée vaine et chétive.


8.

La nature de l’amour-propre et de ce moi humain est de n’aimer que soi et de ne considérer que soi. Mais que fera-t-il ? Il ne sauroit empêcher que cet objet qu’il aime ne soit plein de défauts et de misères : il veut être grand, et il se voit petit ; il veut être heureux, et il se voit misérable ; il veut être parfait, et il se voit plein d’imperfections ; il veut être l’objet de l’amour et de l’estime des hommes, et il voit que ses défauts ne méritent que leur aversion et leur mépris. Cet embarras où il se trouve produit en lui la plus injuste et la plus criminelle passion qu’il soit possible de s’imaginer ; car il conçoit une haine mortelle contre cette vérité qui le reprend, et qui le convainc de ses défauts. Il désireroit de l’anéantir, et, ne pouvant la détruire en elle-même, il la détruit, autant qu’il peut, dans sa connoissance et dans celle des autres ; c’est-à-dire qu’il met tout son soin à couvrir ses défauts et aux autres et à soi-même, et qu’il ne peut souffrir qu’on les lui fasse voir, ni qu’on les voie.

C’est sans doute un mal que d’être plein de défauts ; mais c’est encore un plus grand mal que d’en être plein et de ne les vouloir pas reconnoître, puisque c’est y ajouter encore celui d’une illusion volontaire. Nous ne voulons pas que les autres nous trompent ; nous ne trouvons pas juste qu’ils veuillent être estimés de nous plus qu’ils ne méritent : il n’est donc pas juste aussi que nous les trompions et que nous voulions qu’ils nous estiment plus que nous ne méritons.

Ainsi, lorsqu’ils ne découvrent que des imperfections et des vices que nous avons en effet, il est visible qu’ils ne nous font point de tort, puisque ce ne sont pas eux qui en sont cause ; et qu’ils nous font un bien, puisqu’ils nous aident à nous délivrer d’un mal, qui est l’ignorance de ces imperfections. Nous ne devons pas être fâchés qu’ils les connoissent, et qu’ils nous méprisent, étant juste et qu’ils nous connoissent pour ce que nous sommes, et qu’ils nous méprisent, si nous sommes méprisables.

Voilà les sentimens qui naîtroient d’un cœur qui seroit plein d’équité et de justice. Que devons-nous dire donc du nôtre, en y voyant une disposition toute contraire ? Car n’est-il pas vrai que nous haïssons la vérité et ceux qui nous la disent, et que nous aimons qu’ils se trompent à notre avantage, et que nous voulons être estimés d’eux autres que nous ne sommes en effet ?

En voici une preuve qui me fait horreur. La religion catholique n’oblige pas à découvrir ses péchés indifféremment à tout le monde : elle souffre qu’on demeure caché à tous les autres hommes ; mais elle en excepte un seul, à qui elle commande de découvrir le fond de son cœur, et de se faire voir tel qu’on est. Il n’y a que ce seul homme au monde qu’elle nous ordonne de désabuser, et elle l’oblige à un secret inviolable, qui fait que cette connoissance est dans lui comme si elle n’y étoit pas. Peut-on s’imaginer rien de plus charitable et de plus doux ? Et néanmoins la corruption de l’homme est telle, qu’il trouve encore de la dureté dans cette loi ; et c’est une des principales raisons qui a fait révolter contre l’Église une grande partie de l’Europe.

Que le cœur de l’homme est injuste et déraisonnable, pour trouver mauvais qu’on l’oblige de faire à l’égard d’un homme ce qu’il seroit juste, en quelque sorte, qu’il fît à l’égard de tous les hommes ! Car est-il juste que nous les trompions ?

Il y a différens degrés dans cette aversion pour la vérité : mais on peut dire qu’elle est dans tous en quelque degré, parce qu’elle est inséparable de l’amour-propre. C’est cette mauvaise délicatesse qui oblige ceux qui sont dans la nécessité de reprendre les autres, de choisir tant de détours et de tempéramens pour éviter de les choquer. Il faut qu’ils diminuent nos défauts, qu’ils fassent semblant de les excuser, qu’ils y mêlent des louanges, et des témoignages d’affection et d’estime. Avec tout cela, cette médecine ne laisse pas d’être amère à l’amour-propre. Il en prend le moins qu’il peut, et toujours avec dégoût, et souvent même avec un secret dépit contre ceux qui la lui présentent.

Il arrive de là que, si on a quelque intérêt d’être aimé de nous, on s’éloigne de nous rendre un office qu’on sait nous être désagréable ; on nous traite comme nous voulons être traités : nous haïssons la vérité. on nous la cache ; nous voulons être flattés, on nous flatte ; nous aimons à être trompés, on nous trompe.

C’est ce qui fait que chaque degré de bonne fortune qui nous élève dans le monde nous éloigne davantage de la vérité, parce qu’on appréhende plus de blesser ceux dont l’affection est plus utile et l’aversion plus dangereuse. Un prince sera la fable de toute l’Europe, et lui seul n’en saura rien. Je ne m’en étonne pas : dire la vérité est utile à celui à qui on la dit, mais désavantageux à ceux qui la disent, parce qu’ils se font haïr. Or, ceux qui vivent avec les princes aiment mieux leurs intérêts que celui du prince qu’ils servent ; et ainsi ils n’ont garde de lui procurer un avantage en se nuisant à eux-mêmes.

Ce malheur est sans doute plus grand et plus ordinaire dans les plus grandes fortunes ; mais les moindres n’en sont pas exemptes, parce qu’il y a toujours quelque intérêt à se faire aimer des hommes. Ainsi la vie humaine n’est qu’une illusion perpétuelle ; on ne fait que s’entre-tromper et s’entre-flatter. Personne ne parle de nous en notre présence comme il en parle en notre absence. L’union qui est entre les hommes n’est fondée que sur cette mutuelle tromperie ; et peu d’amitiés subsisteroient, si chacun savoit ce que son ami dit de lui lorsqu’il n’y est pas, quoiqu’il en parle alors sincèrement et sans passion.

L’homme n’est donc que déguisement, que mensonge et hypocrisie, et en soi-même et à l’égard des autres. Il ne veut pas qu’on lui dise la vérité, il évite de la dire aux autres ; et toutes ces dispositions, si éloignées de la justice et de la raison, ont une racine naturelle dans son cœur.

  1. Article V de Bossut,


ARTICLE III.[1]


1.

Ce qui m’étonne le plus est de voir que tout le monde n’est pas étonné de sa foiblesse. On agit sérieusement, et chacun suit sa condition, non pas parce qu’il est bon en effet de la suivre, puisque la mode en est ; mais comme si chacun savoit certainement où est la raison et la justice. On se trouve déçu à toute heure ; et, par une plaisante humilité, on croit que c’est sa faute, et non pas celle de l’art, qu’on se vante toujours d’avoir. Mais il est bon qu’il y ait tant de ces gens-là au monde, qui ne soient pas pyrrhoniens, pour la gloire du pyrrhonisme, afin de montrer que l’homme est bien capable des plus extravagantes opinions, puisqu’il est capable de croire qu’il n’est pas dans cette foiblesse naturelle et inévitable, et de croire qu’il est, au contraire, dans la sagesse naturelle.


2.

Rien ne fortifie plus le pyrrhonisme que ce qu’il y en a qui ne sont point pyrrhoniens : si tous l’étoient, ils auroient tort.

Cette secte se fortifie par ses ennemis plus que par ses amis : car la foiblesse de l’homme paroît bien davantage en ceux qui ne la connoissent pas qu’en ceux qui la connoissent.

Si on est trop jeune, on ne juge pas bien ; trop vieil, de même ; si on n’y songe pas assez... ; si on y songe trop, on s’entête, et on s’en coiffe. Si on considère son ouvrage incontinent après l’avoir fait, on en est encore tout prévenu ; si trop longtemps après, on n’y entre plus. Aussi les tableaux, vus de trop loin et de trop près ; et il n’y a qu’un point indivisible qui soit le véritable lieu : les autres sont trop près, trop loin, trop haut ou trop bas. La perspective l’assigne dans l’art de la peinture. Mais dans la vérité et dans la morale, qui l’assignera ?


3.

Imagination. — C’est cette partie décevante dans l’homme, cette maîtresse d’erreur et de fausseté, et d’autant plus fourbe qu’elle ne l’est pas toujours ; car elle seroit règle infaillible de vérité, si elle l’étoit infaillible du mensonge. Mais étant le plus souvent fausse, elle ne donne aucune marque de sa qualité, marquant de même caractère le vrai et le faux.

Je ne parle pas des fous, je parle des plus sages ; et c’est parmi eux que l’imagination a le grand don de persuader les hommes. La raison a beau crier, elle ne peut mettre le prix aux choses.

Cette superbe puissance, ennemie de la raison, qui se plaît à la contrôler et à la dominer, pour montrer combien elle peut en toutes choses, a établi dans l’homme une seconde nature. Elle a ses heureux, ses malheureux, ses sains, ses malades, ses riches, ses pauvres ; elle fait croire, douter, nier la raison ; elle suspend les sens, elle les fait sentir ; elle a ses fous et ses sages : et rien ne nous dépite davantage que de voir qu’elle remplit ses hôtes d’une satisfaction bien autrement pleine et entière que la raison. Les habiles par imagination se plaisent tout autrement à eux-mêmes que les prudens ne se peuvent raisonnablement plaire. Ils regardent les gens avec empire ; ils disputent avec hardiesse et confiance ; les autres, avec crainte et défiance : et cette gaieté de visage leur donne souvent l’avantage dans l’opinion des écoutans, tant les sages imaginaires ont de faveur auprès des juges de même nature. Elle ne peut rendre sages les fous ; mais elle les rend heureux, à l’envi de la raison, qui ne peut rendre ses amis que misérables, l’une les couvrant de gloire, l’autre de honte.

Qui dispense la réputation ? qui donne le respect et la vénération aux personnes, aux ouvrages, aux lois, aux grands, sinon cette faculté imaginante ? Toutes les richesses de la terre sont insuffisantes sans son consentement.

L’imagination dispose de tout ; elle fait la beauté, la justice, et le bonheur, qui est le tout du monde. Je voudrais de bon cœur voir le livre italien, dont je ne connois que le titre, qui vaut lui seul bien des livres : Della opinione regina del mondo[2]. J’y souscris sans le connoître, sauf le mal, s’il y en a.

Voilà à peu près les effets de cette faculté trompeuse qui semble nous être donnée exprès pour nous induire à une erreur nécessaire. Nous en avons bien d’autres principes[3].


4.

La chose la plus importante à toute la vie, c’est le choix du métier : le hasard en dispose. La coutume fait les maçons, soldats, couvreurs. « C’est un excellent couvreur, » dit-on ; et en parlant des soldats : « Ils sont bien fous, » dit-on. Et les autres, au contraire : « Il n’y a rien de grand que la guerre ; le reste des hommes sont des coquins. » A force d’ouïr louer en l’enfance ces métiers, et mépriser tous les autres, on choisit ; car naturellement on aime la vertu, et on hait la folie. Ces mots nous émeuvent : on ne pèche qu’en l’application. Tant est grande la force de la coutume, que de ceux que la nature n’a faits qu’hommes, on fait toutes les conditions des hommes ; car des pays sont tous de maçons, d’autres tous de soldats, etc. Sans doute que la nature n’est pas si uniforme. C’est la coutume qui fait donc cela, car elle contraint la nature ; et quelquefois la nature la surmonte, et retient l’homme dans son instinct, malgré toute coutume, bonne ou mauvaise.

Hommes naturellement couvreurs, et de toutes vocations, hormis en chambre[4].


5.

Nous ne nous tenons jamais au temps présent. Nous anticipons l’avenir comme trop lent à venir, comme pour hâter son cours ; ou nous rappelons le passé, pour l’arrêter comme trop prompt : si imprudens, que nous errons dans les temps qui ne sont pas nôtres, et ne pensons point au seul qui nous appartient ; et si vains, que nous songeons à ceux qui ne sont plus rien, et échappons sans réflexion le seul qui subsiste. C’est que le présent, d’ordinaire, nous blesse. Nous le cachons à notre vue, parce qu’il nous afflige ; et s’il nous est agréable, nous regrettons de le voir échapper. Nous tâchons de le soutenir par l’avenir, et pensons à disposer les choses qui ne sont pas en notre puissance, pour un temps où nous n’avons aucune assurance d’arriver.

Que chacun examine ses pensées, il les trouvera toujours occupées au passé et à l’avenir. Nous ne pensons presque point au présent ; et, si nous y pensons, ce n’est que pour en prendre la lumière, pour disposer de l’avenir. Le présent n’est jamais notre fin : le passé et le présent sont nos moyens ; le seul avenir est notre fin. Ainsi nous ne vivons jamais, mais nous espérons de vivre ; et, nous disposant toujours à être heureux, il est inévitable que nous ne le soyons jamais.


6.

Notre imagination nous grossit si fort le temps présent, à force d’y faire des réflexions continuelles, et amoindrit tellement l’éternité, manque d’y faire réflexion, que nous faisons de l’éternité un néant, et du néant une éternité, et tout cela a ses racines si vives en nous, que toutes notre raison ne peut nous en défendre.


7.

Cromwell alloit ravager toute la chrétienté ; la famille royale étoit perdue, et la sienne à jamais puissante, sans un petit grain de sable qui se mit dans son uretère. Rome même alloit trembler sous lui ; mais ce petit gravier s’étant mis là, il est mort, sa famille abaissée, tout en paix, et le roi rétabli.


8.

… Sur quoi fondera-t-il l’économie du monde qu’il veut gouverner ? Sera-ce sur le caprice de chaque particulier ? Quelle confusion ! Sera-ce sur la justice ? Il l’ignore.

Certainement s’il la connoissoit, il n’auroit pas établi cette maxime la plus générale de toutes celles qui sont parmi les hommes, que chacun suive les mœurs de son pays ; l’éclat de la véritable équité auroit assujetti tous les peuples, et les législateurs n’auroient pas pris pour modèle, au lieu de cette justice constante, les fantaisies et les caprices des Perses et Allemands. On la verrait plantée par tous les États du monde et dans tous les temps, au lieu qu’on ne voit presque rien de juste ou d’injuste qui ne change de qualité en changeant de climat. Trois degrés d’élévation du pôle renversent toute la jurisprudence. Un méridien décide de la vérité ; en peu d’années de possession, les lois fondamentales changent ; le droit a ses époques. L’entrée de Saturne au Lion[5] nous marque l’origine d’un tel crime. Plaisante justice qu’une rivière borne ! Vérité au deçà des Pyrénées, erreur au delà.


9.

Ils confessent que la justice n’est pas dans ces coutumes, mais qu’elle réside dans les lois naturelles, connues en tout pays. Certainement ils la soutiendraient opiniâtrement, si la témérité du hasard qui a semé les lois humaines en avoit rencontré au moins une qui fût universelle ; mais la plaisanterie est telle, que le caprice des hommes s’est si bien diversifié, qu’il n’y en a point.

Le larcin, l’inceste, le meurtre des enfans et des pères, tout a eu sa place entre les actions vertueuses. Se peut-il rien de plus plaisant, qu’un homme ait droit de me tuer parce qu’il demeure au delà de l’eau, et que son prince a querelle contre le mien, quoique je n’en aie aucune avec lui ?

Il y a sans doute des lois naturelles ; mais cette belle raison corrompue a tout corrompu : Nihil amplius nostrum est ; quod nostrum dicimus, artis est[6]. Ex senatusconsultis et plebiscitis crimina exercentur[7]. Ut olim vitiis, sic nunc legibus laboramus[8].

De cette confusion arrive que l’un dit que l’essence de la justice est l’autorité du législateur ; l’autre, la commodité du souverain ; l’autre, la coutume présente, et c’est le plus sûr : rien, suivant la seule raison, n’est juste de soi ; tout branle avec le temps. La coutume fait toute l’équité, par cette seule raison qu’elle est reçue ; c’est le fondement mystique de son autorité. Qui la ramène à son principe, l’anéantit. Rien n’est si fautif que ces lois qui redressent les fautes ; qui leur obéit parce qu’elles sont justes, obéit à la justice qu’il imagine, mais non pas à l’essence de la loi : elle est toute ramassée en soi ; elle est loi, et rien davantage. Qui voudra en examiner le motif le trouvera si foible et si léger, que, s’il n’est accoutumé à contempler les prodiges de l’imagination humaine, il admirera qu’un siècle lui ait tant acquis de pompe et de révérence. L’art de fronder, et bouleverser les États, est d’ébranler les coutumes établies, en sondant jusque dans leur source, pour marquer leur défaut de justice. Il faut, dit-on, recourir aux lois fondamencales et primitives de l’État, qu’une coutume injuste a abolies. C’est un jeu sûr pour tout perdre ; rien ne sera juste à cette balance. Cependant le peuple prête aisément l’oreille à ces discours. Ils secouent le joug dès qu’ils le reconnoissent ; et les grands en profitent à sa ruine et à celle de ces curieux examinateurs des coutumes reçues. Mais, par un défaut contraire, les hommes croient quelquefois pouvoir faire avec justice tout ce qui n’est pas sans exemple. C’est pourquoi le plus sage des législateurs disoit que, pour le bien des hommes, il faut souvent les piper[9] ; et un autre, bon politique : Quum veritatem qua liberetur ignoret, expedit quod fallatur[10]. Il ne faut pas qu’il sente la vérité de l’usurpation ; elle a été introduite autrefois sans raison, elle est devenue raisonnable ; il faut la faire regarder comme authentique, éternelle, et en cacher le commencement si on ne veut qu’elle ne prenne bientôt fin.


10.

Le plus grand philosophe du monde, sur une planche plus large qu’il ne faut, s’il y a au-dessous un précipice, quoique sa raison le convainc que de sa sûreté, son imagination prévaudra. Plusieurs n’en sauroient soutenir la pensée sans pâlir et suer.

Qui ne sait que la vue de chats, de rats, l’écrasement d’un charbon, etc., emportent la raison hors des gonds ? Le ton de voix impose au plus sages, et change un discours et un poëme de face.

L’affection ou la haine changent la justice de face ; et combien un avocat bien payé par avance trouve-t-il plus juste la cause qu’il plaide ; combien son geste hardi le fait-il paroître meilleur aux juges, dupés par cette apparence ! Plaisante raison qu’un vent manie, et à tout sens ! Je ne veux pas rapporter tous ses effets ; je rapporterois presque toutes les actions des hommes qui ne branlent presque que par ses secousses. Car la raison a été obligée de céder, et la plus sage prend pour ses principes ceux que l’imagination des hommes a témérairement introduit en chaque lieu[11].


11.

Ne diriez-vous pas que ce magistrat, dont la vieillesse vénérable impose le respect à tout un peuple, se gouverne par une raison pure et sublime, et qu’il juge des choses par leur nature sans s’arrêter à ces vaines circonstances qui ne blessent que l’imagination des foibles ? Voyez-le entrer dans un sermon où il apporte un zèle tout dévot, renforçant la solidité de la raison par l’ardeur de la charité. Le voilà prêt à l’ouïr avec un respect exemplaire. Que le prédicateur vienne à paroître : si la nature lui a donné une voix enrouée et un tour de visage bizarre, que son barbier l’ait mal rasé, si le hasard l’a encore barbouillé de surcroît, quelque grandes vérités qu’il annonce, je parie la perte de la gravité de notre sénateur.


12.

L’esprit de ce souverain juge du monde n’est pas si indépendant qu’il ne soit sujet à être troublé par le premier tintamarre qui se fait autour de lui. Il ne faut pas le bruit d’un canon pour empêcher ses pensées : il ne faut que le bruit d’une girouette ou d’une poulie. Ne vous étonnez pas s’il ne raisonne pas bien à présent ; une mouche bourdonne à ses oreilles : c’en est assez pour le rendre incapable de bon conseil. Si vous voulez qu’il puisse trouver la vérité, chassez cet animal qui tient sa raison en échec, et trouble cette puissante intelligence qui gouverne les villes et les royaumes. Le plaisant dieu que voilà ! O ridicolosissimo eroe !


13.

Il y a une différence universelle et essentielle entre les actions de la volonté et toutes les autres.

La volonté est un des principaux organes de la créance ; non qu’elle forme la créance, mais parce que les choses sont vraies ou fausses, selon la face par où on les regarde. La volonté, qui se plaît à l’une plus qu’à l’autre, détourne l’esprit de considérer les qualités de celles qu’elle n’aime pas à voir : et ainsi l’esprit, marchant d’une pièce avec la volonté, s’arrête à regarder la face qu’elle aime, et ainsi il en juge par ce qu’il y voit.


14.

Nous avons un autre principe d’erreur, les maladies. Elles nous gâtent le jugement et le sens. Et si les grandes l’altèrent sensiblement, je ne doute point que les petites n’y fassent impression à leur proportion.

Notre propre intérêt est encore un merveilleux instrument pour nous crever les yeux agréablement. Il n’est pas permis au plus équitable homme du monde d’être juge en sa cause : j’en sais qui, pour ne pas tomber dans cet amour-propre, ont été les plus injustes du monde à contre-biais. Le moyen sûr de perdre une affaire toute juste étoit de la leur faire recommander par leurs proches parens.


15.

L’imagination grossit les petits objets jusqu’à en remplir notre âme, par une estimation fantastique ; et, par une insolence téméraire, elle amoindrit les grands jusqu’à sa mesure, comme en parlant de Dieu.


16.

La justice et la vérité sont deux pointes si subtiles, que nos instrumens sont trop émoussés pour y toucher exactement. S’ils y arrivent, ils en écachent la pointe, et appuient tout autour, plus sur le faux que sur le vrai.


17.

Les impressions anciennes ne sont pas seules capables de nous abuser : les charmes de la nouveauté ont le même pouvoir. De là viennent toutes les disputes des hommes, qui se reprochent ou de suivre leurs fausses impressions de l’enfance, ou de courir témérairement après les nouvelles. Qui tient le juste milieu ? Qu’il paroisse, et qu’il le prouve. Il n’y a principe, quelque naturel qu’il puisse être, même depuis l’enfance, qu’on ne fasse passer pour une fausse impression, soit de l’instruction, soit des sens. « Parce, dit-on, que vous avez cru dès l’enfance qu’un coffre étoit vide lorsque vous n’y voyiez rien, vous avez cru le vide possible ; c’est une illusion de vos sens, fortifiée par la coutume, qu’il faut que la science corrige. » Et les autres disent : « Parce qu’on vous a dit dans l’école qu’il n’y a point de vide, on a corrompu votre sens commun, qui le comprenoit si nettement avant cette mauvaise impression, qu’il faut corriger en recourant à votre première nature. » Qui a donc trompe ? les sens ou l’instruction ?


18.

Toutes les occupations des hommes sont à avoir du bien ; et ils ne sauroient avoir de titre pour montrer qu’ils le possèdent par justice, car ils n’ont que la fantaisie des hommes ; ni force pour le posséder sûrement. Il en est de même de la science, car la maladie l’ôte. Nous sommes incapables et de vrai et de bien.


19.

Qu’est-ce que nos principes naturels, sinon nos principes accoutumés ? Et dans les enfans, ceux qu’ils ont reçus de la coutume de leurs pères, comme la chasse dans les animaux ?

Une différente coutume en donnera d’autres principes naturels. Cela se voit par expérience : et s’il y en a d’ineffaçables à la coutume, il y en va aussi de la coutume contre la nature, ineffaçables à la nature et à une seconde coutume. Cela dépend de la disposition.

Les pères craignent que l’amour naturel des enfans ne s’efface. Quelle est donc cette nature sujette à être effacée ? La coutume est une seconde nature qui détruit la première. Pourquoi la coutume n’est-elle pas naturelle ? J’ai bien peur que cette nature ne soit elle-même qu’une première coutume, comme la coutume est une seconde nature.


20.

Si nous rêvions toutes les nuits la même chose, elle nous affecterait autant que les objets que nous voyons tous les jours ; et si un artisan étoit sûr de rêver toutes les nuits, douze heures durant, qu’il est roi je crois qu’il seroit presque aussi heureux qu’un roi qui rêveroit toutes les nuits, douze heures durant, qu’il seroit artisan.

Si nous rêvions toutes les nuits que nous sommes poursuivis par des ennemis, et agités par ces fantômes pénibles, et qu’on passât tous les jours en diverses occupations, comme quand on fait voyage, on souffriroit presque autant que si cela étoit véritable, et on appréhenderait de dormir, comme on appréhende le réveil quand on craint d’entrer dans de tels malheurs en effet. Et en effet il feroit à peu près les mêmes maux que la réalité. Mais parce que les songes sont tous différens, et qu’un même se diversifie, ce qu’on y voit affecte bien moins que ce qu’on voit en veillant, à cause de la continuité, qui n’est pourtant pas si continue et égale qu’elle ne change aussi, mais moins brusquement, si ce n’est rarement, comme quand on voyage ; et alors on dit : « Il me semble que je rêve ; » car la vie est un songe un peu moins inconstant.


21.

Contre le pyrrhonisme.—… Nous supposons que tous les conçoivent de même sorte : mais nous le supposons bien gratuitement ; car nous n’en avons aucune preuve. Je vois bien qu’on applique ces mots dans les mêmes occasions, et que toutes les fois que deux hommes voient un corps changer de place, ils expriment tous deux la vue de ce même objet par le même mot, en disant l’un et l’autre qu’il s’est mû ; et de cette conformité d’application on tire une puissante conjecture d’une conformité d’idée ; mais cela n’est pas absolument convaincant, de la dernière conviction, quoiqu’il y ait bien à parier pour l’affirmative ; puisqu’on sait qu’on tire souvent les mêmes conséquences des suppositions différentes.

Cela suffit pour embrouiller au moins la matière ; non que cela éteigne absolument la clarté naturelle qui nous assure de ces choses, les académiciens auraient gagné ; mais cela la ternit, et trouble les dogmatistes, à la gloire de la cabale pyrrhonienne, qui consiste à cette ambiguïté ambiguë, et dans une certaine obscurité douteuse, dont nos doutes ne peuvent ôter toute la clarté, ni nos lumières naturelles en chasser toutes les ténèbres.


22.

Quand nous voyons un effet arriver toujours de même, nous en concluons une nécessité naturelle, comme, qu’il sera demain jour, etc. ; mais souvent la nature nous dément, et ne s’assujettit pas à ses propres règles.


23.

Contradiction est une mauvaise marque de vérité.

Plusieurs choses certaines sont contredites, plusieurs fausses passent sans contradiction : ni la contradiction n’est marque de fausseté, ni l’incontradiction n’est marque de vérité.


24.

Quand on est instruit, on comprend que la nature ayant gravé son image et celle de son auteur dans toutes choses, elles tiennent presque toutes de sa double infinité. C’est ainsi que nous voyons que toutes les sciences sont infinies en l’étendue de leurs recherches ; car qui doute que la géométrie, par exemple, a une infinité d’infinités de propositions à exposer ? Elles sont aussi infinies dans la multitude et la délicatesse de leurs principes ; car qui ne voit que ceux qu’on propose pour les derniers ne se soutiennent pas d’eux-mêmes, et qu’ils sont appuyés sur d’autres qui, en ayant d’autres pour appui, ne souffrent jamais de dernier ?

Mais nous faisons des derniers qui paroissent à la raison comme on fait dans les choses matérielles, où nous appelons un point indivisible celui au delà duquel nos sens n’aperçoivent plus rien, quoique divisible infiniment et par sa nature.

De ces deux infinis de sciences, celui de grandeur est bien plus sensible, et c’est pourquoi il est arrivé à peu de personnes de prétendre connoître toutes choses. « Je vais parler de tout, » disoit Démocrite.

Mais l’infinité en petitesse est bien moins visible. Les philosophes ont bien plutôt prétendu d’y arriver ; et c’est là où tous ont achoppé. C’est ce qui a donné lieu à ces titres si ordinaires, Des principes des choses, Des principes de la philosophie, et aux semblables, aussi fastueux en effet, quoique non en apparence, que cet autre qui crève les yeux, De omni scibili.

Ne cherchons donc point d’assurance et de fermeté. Notre raison est toujours déçue par l’inconstance des apparences ; rien ne peut fixer le fini entre les deux infinis qui l’enferment et le fuient.

Cela étant bien compris, je crois qu’on se tiendra en repos, chacun dans l’état où la nature l’a placé. Ce milieu qui nous est échu en partage étant toujours distant des extrêmes, qu’importe que l’homme ait un peu plus d’intelligence des choses ? S’il en a, il les prend un peu de plus haut. N’est-il pas toujours infiniment éloigné du bout, et la durée de notre vie n’est-elle pas également infiniment éloignée de l’éternité, pour durer dix ans davantage ?

Dans la vue de ces infinis, tous les finis sont égaux ; et je ne vois pas pourquoi asseoir son imagination plutôt sur un que sur l’autre. La seule comparaison que nous faisons de nous au fini nous fait peine[12].


25.

Le monde juge bien des choses, car il est dans l’ignorance naturelle, qui est le vrai siège de l’homme. Les sciences ont deux extrémités qui se touchent : la première est la pure ignorance naturelle où se trouvent tous les hommes en naissant. L’autre extrémité est celle où arrivent les grandes âmes, qui, ayant parcouru tout ce que les hommes peuvent savoir, trouvent qu’ils ne savent rien, et se rencontrent en cette même ignorance d’où ils étoient partis. Mais c’est une ignorance savante qui se connoît. Ceux d’entre deux, qui sont sortis de l’ignorance naturelle, et n’ont pu arriver à l’autre, ont quelque teinture de cette science suffisante, et font les entendus. Ceux-là troublent le monde, et jugent mal de tout. Le peuple et les habiles composent le train du monde ; ceux-là le méprisent et sont méprisés. Ils jugent mal de toutes choses, et le monde en juge bien.


26.

On se croit naturellement bien plus capable d’arriver au centre des choses que d’embrasser leur circonférence. L’étendue visible du monde nous surpasse visiblement ; mais comme c’est nous qui surpassons les petites choses, nous nous croyons plus capables de les posséder ; et cependant il ne faut pas moins de capacité pour aller jusqu’au néant que jusqu’au tout. Il la faut infinie pour l’un et l’autre ; et il me semble que qui auroit compris les derniers principes des choses pourroit aussi arriver jusqu’à connoître l’infini. L’un dépend de l’autre, et l’un conduit à l’autre. Les extrémités se touchent et se réunissent à force de s’être éloignées, et se retrouvent en Dieu, et en Dieu seulement.

Si l’homme s’étudioit le premier, il verroit combien il est incapable de passer outre. Comment se pourroit-il qu’une partie connût le tout ? Mais il aspirera peut-être à connoître au moins les parties avec lesquelles il a de la proportion. Mais les parties du monde ont toutes un tel rapport et un tel enchaînement l’une avec l’autre, que je crois impossible de connoître l’une sans l’autre et sans le tout.

L’homme, par exemple, a rapport à tout ce qu’il connaît. Il a besoin de lieu pour le contenir, de temps pour durer, de mouvement pour vivre, d’élémens pour le composer, de chaleur et d’alimens pour le nourrir, d’air pour respirer. Il voit la lumière, il sent les corps ; enfin tout tombe sous son alliance.

Il faut donc, pour connoître l’homme, savoir d’où vient qu’il a besoin d’air pour subsister ; et pour connoître l’air, savoir par où il a rapport à la vie de l’homme, etc.

La flamme ne subsiste point sans l’air : donc, pour connoître l’un, il faut connoître l’autre.

Donc toutes choses étant causées et causantes, aidées et aidantes, médiates et immédiates, et toutes s’entre-tenant par un lien naturel et insensible qui lie les plus éloignées et les plus différentes, je tiens impossible de connoître les parties sans connoître le tout, non plus que de connoître le tout sans connoître particulièrement les parties.

Et ce qui achève notre impuissance à connoître les choses est qu’elles sont simples en elles-mêmes, et que nous sommes composés de deux natures opposées et de divers genres : d’âme et de corps. Car il est impossible que la partie qui raisonne en nous soit autre que spirituelle ; et quand on prétendroit que nous serions simplement corporels, cela nous exclurait bien davantage de la connoissance des choses, n’y ayant rien de si inconcevable que de dire que la matière se connoît soi-même. Il ne nous est pas possible de connoître comment elle se connoîtroit.

Et ainsi si nous sommes simplement matériels, nous ne pouvons rien du tout connoître ; et si nous sommes composés d’esprit et de matière, nous ne pouvons connoître parfaitement les choses simples, spirituelles et corporelles.

De là vient que presque tous les philosophes confondent les idées des choses, et parlent des choses corporelles spirituellement et des spirituelles corporellement. Car ils disent hardiment que les corps tendent en bas, qu’ils aspirent à leur centre, qu’ils fuient leur destruction, qu’ils craignent le vide, qu’ils ont des inclinations, des sympathies, des antipathies, qui sont toutes choses qui n’appartiennent qu’aux esprits. Et en parlant des esprits, ils les considèrent comme en un lieu, et leur attribuent le mouvement d’une place à une autre, qui sont choses qui n’appartiennent qu’aux corps.

Au lieu de recevoir les idées de ces choses pures, nous les teignons de nos qualités, et empreignons de notre être composé toutes les choses simples que nous contemplons.

Qui ne croiroit, à nous voir composer toutes choses d’esprit et de corps, que ce mélange-là nous seroit bien compréhensible ? C’est néanmoins la chose qu’on comprend le moins. L’homme est à lui-même le plus prodigieux objet de la nature ; car il ne peut concevoir ce que c’est que corps, et encore moins ce que c’est qu’esprit, et moins qu’aucune chose comment un corps peut être uni avec un esprit. C’est là le comble de ses difficultés, et cependant c’est son propre être : Modus quo corporibus adhæret spiritus comprehendi ab hominibus non potest ; et hoc tamen homo est[13]. Enfin pour consommer[14] la preuve de notre foiblesse, je finirai par ces deux considérations…


27.

Des puissances trompeuses. — L’homme n’est qu’un sujet plein d’erreur, naturelle et ineffaçable sans la grâce. Rien ne lui montre la vérité : tout l’abuse. Ces deux principes de vérités, la raison et les sens, outre qu’ils manquent chacun de sincérité, s’abusent réciproquement l’un l’autre. Les sens abusent la raison par de fausses apparences ; et cette même piperie qu’ils apportent à la raison, ils la reçoivent d’elle à leur tour : elle s’en revanche. Les passions de l’âme troublent les sens, et leur font des impressions fausses. Ils mentent et se trompent à l’envi.



[14]

  1. Article VI de Bossut.
  2. On connaît en effet un livre italien sous ce titre, mais postérieur à Pascal. Il est de Carlo Flosi, 1690.
  3. D’autres principes d’erreurs.
  4. Pascal veut dire qu’il n’y a pas d’hommes dent la vocation soit de rester dans une chambre.
  5. « Depuis que la planète de Saturne est entrée dans la constellation du Lion, telle action auparavant réputée innocente, a commencé d’être un crime. »
  6. « Rien n’est de nous ; c’est l’art qui fait en nous ce que nous croyons faire. » On ignore l’origine de ce passage.
  7. « On fait des crimes pour obéir à des sénatus-consultes, à des plébiscites. »
  8. « Nous étions jadis écrasés par les crimes, et nous le sommes par les lois. » Tacite, Annales, III, xxv.
  9. Pascal parle de Platon.
  10. C’est Varron, cité par saint Augustin, Cité de Dieu, IV, xxvii.
  11. Ici, Pascal avait écrit la phrase suivante, qu’il a barrée : « Il faut travailler tout le jour pour des biens reconnus pour imaginaires ; et quand le sommeil nous a délassés des fatigues de notre raison, il faut incontinent se lever en sursaut pour aller courir après les fumées et essuyer les impressions de cette maîtresse du monde. »
  12. La comparaison que nous faisons de nous au fini, c’est-à-dire à un être fini supérieur à nous, est la seule qui nous fasse peine. Nous ne souffririons pas si nous nous comparions à l’infini, parce que, comparés à l’infini, tous les finis sont égaux.
  13. Augustin, de Civ. Dei, XXI, x.
  14. Il y avait d’abord l’alinéa suivant, que Pascal a barré : « Voilà une partie des causes qui rendent l’homme si imbécile à connoître la nature. Elle est infinie en deux manières, il est fini et limité. Elle dure et se maintient perpétuellement en son être, il passe et est mortel. Les choses en particulier se corrompent et se changent à chaque instant, il ne les voit qu’en passant. Elles ont leur principe et leur fin, il ne conçoit ni l’un ni l’autre. Elles sont simples, et il est composé de deux natures différentes ; et pour consommer la preuve de notre foiblesse, je finirai par cette réflexion sur l’état de notre nature. »


ARTICLE IV.[1]


1.

Divertissement[2]. — On charge les hommes, dès l’enfance, du soin de leur honneur, de leur bien, de leurs amis, et encore du bien et de l’honneur de leurs amis. On les accable d’affaires, de l’apprentissage des langues et des sciences, et on leur fait entendre qu’ils ne sauroient être heureux sans que leur santé, leur honneur, leur fortune et celle de leurs amis soient en bon état, et qu’une seule chose qui manque les rendroit malheureux. Ainsi on leur donne des charges et des affaires qui les font tracasser dès la pointe du jour. Voilà, direz-vous, une étrange manière de les rendre heureux ! Que pourroit-on faire de mieux pour les rendre malheureux ? Comment ! ce qu’on pourrait faire ? Il ne faudrait que leur ôter tous ces soins ; car alors ils se verraient, ils penseraient à ce qu’ils sont, d’où ils viennent, où ils vont ; et ainsi on ne peut trop les occuper et les détourner ; et c’est pourquoi, après leur avoir tant préparé d’affaires, s’ils ont quelque temps de relâche, on leur conseille de l’employer à se divertir, à jouer, et à s’occuper toujours tout entiers.

Divertissement. — Quand je m’y suis mis quelquefois, à considérer les diverses agitations des hommes, et les périls et les peines où ils s’exposent, dans la cour, dans la guerre, d’où naissent tant de querelles, de passions, d’entreprises hardies et souvent mauvaises, j’ai dit souvent que tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre. Un homme qui a assez de bien pour vivre, s’il savoit demeurer chez soi avec plaisir, n’en sortirait pas pour aller sur la mer ou au siége d’une place. On n’achètera une charge à l’armée si cher que parce qu’on trouvera insupportable de ne bouger de la ville ; et on ne recherche la conversation et les divertissemens des jeux que parce qu’on ne peut demeurer chez soi avec plaisir.

Mais quand j’ai pensé de plus près, et qu’après avoir trouvé la cause de tous nos malheurs, j’ai voulu en découvrir la raison, j’ai trouvé qu’il y en a une bien effective, qui consiste dans le malheur naturel de notre condition foible et mortelle, et si misérable, que rien ne peut nous consoler, lorsque nous y pensons de près.

Quelque condition qu’on se figure, si l’on assemble tous les biens qui peuvent nous appartenir, la royauté est le plus beau poste du monde, et cependant qu’on s’imagine un roi accompagné de toutes les satisfactions qui peuvent le toucher ; il est sans divertissement, et qu’on le laisse considérer et faire réflexion sur ce qu’il est, cette félicité languissante ne le soutiendra point ; il tombera par nécessité dans les vues qui le menacent, des révoltes qui peuvent arriver, et enfin de la mort et des maladies qui sont inévitables ; de sorte que, s’il est sans ce qu’on appelle divertissement, le voilà malheureux, et plus malheureux que le moindre de ses sujets qui joue et qui se divertit.

De là vient que le jeu et la conversation des femmes, la guerre, les grands emplois, sont si recherchés. Ce n’est pas qu’il y ait en effet du bonheur, ni qu’on s’imagine que la vraie béatitude soit dans l’argent qu’on peut gagner au jeu, ou dans le lièvre qu’on court. On n’en voudroit pas s’il étoit offert. Ce n’est pas cet usage mol et paisible, et qui nous laisse penser à notre malheureuse condition, qu’on recherche, ni les dangers de la guerre, ni la peine des emplois, mais c’est le tracas qui nous détourne d’y penser et nous divertit.

De là vient que les hommes aiment tant le bruit et le remuement ; de là vient que la prison est un supplice si horrible ; de là vient que le plaisir de la solitude est une chose incompréhensible. Et c’est enfin le plus grand sujet de félicité de la condition des rois, de ce qu’on essaye sans cesse à les divertir, et à leur procurer toutes sortes de plaisirs.

Le roi est environné de gens qui ne pensent qu’à divertir le roi, et l’empêchent de penser à lui. Car il est malheureux, tout roi qu’il est, s’il y pense.

Voilà tout ce que les hommes ont pu inventer pour se rendre heureux. Et ceux qui font sur cela les philosophes, et qui croient que le monde est bien peu raisonnable de passer tout le jour à courir après un lièvre qu’ils ne voudroient pas avoir acheté, ne connoissent guère notre nature. Ce lièvre ne nous garantirait pas de la vue de la mort et des misères, mais la chasse nous en garantit. Et ainsi quand on leur reproche que ce qu’ils cherchent avec tant d’ardeur ne sauroit les satisfaire, ils répondoient, comme ils devroient le faire s’ils y pensoient bien, qu’ils ne cherchent en cela qu’une occupation violente et impétueuse qui les détourne de penser à soi, et que c’est pour cela qu’ils se proposent un objet attirant qui les charme et les attire avec ardeur, ils laisseroient leurs adversaires sans repartie[3]. Mais ils ne répondent pas cela, parce qu’ils ne se connoissent pas eux-mêmes[4]. Ils ne savent pas que ce n’est que la chasse, et non la prise, qu’ils recherchent.

Ils s’imaginent que, s’ils avoient obtenu cette charge, ils se reposeroient ensuite avec plaisir, et ne sentent pas la nature insatiable de leur cupidité. Ils croient chercher sincèrement le repos, et ne cherchent en effet que l’agitation.

Ils ont un instinct secret qui les porte à chercher le divertissement et l’occupation au dehors, qui vient du ressentiment de leurs misères continuelles ; et ils ont un autre instinct secret, qui reste de la grandeur de notre première nature, qui leur fait connoître que le bonheur n’est en effet que dans le repos, et non pas dans le tumulte ; et de ces deux instincts contraires, il se forme en eux un projet confus, qui se cache à leur vue dans le fond de leur âme, qui les porte à tendre au repos par l’agitation, et à se figurer toujours que la satisfaction qu’ils n’ont point leur arrivera, si, en surmontant quelques difficultés qu’ils envisagent ils peuvent s’ouvrir par là la porte au repos.

Ainsi s’écoule toute la vie. On cherche le repos en combattant quelques obstacles ; et si on les a surmontés, le repos devient insupportable. Car, ou l’on pense aux misères qu’on a, ou à celles qui nous menacent Et quand on se verroit même assez à l’abri de toutes parts, l’ennui, de son autorité privée, ne laisseroit pas de sortir au fond du cœur, où il a des racines naturelles, et de remplir l’esprit de son venin.

Le conseil qu’on donnoit à Pyrrhus, de prendre le repos qu’il alloit chercher par tant de fatigue, recevoit bien des difficultés.

Ainsi l’homme est si malheureux, qu’il s’ennuieroit même sans aucune cause d’ennui, par l’état propre de sa complexion, et il est si vain, qu’étant plein de mille causes essentielles d’ennui, la moindre chose, comme un billard et une balle qu’il pousse, suffit pour le divertir.

Mais, direz-vous, quel objet a-t-il en tout cela ? Celui de se vanter demain entre ses amis de ce qu’il a mieux joué qu’un autre. Ainsi les autres suent dans leur cabinet pour montrer aux savans qu’ils ont résolu une question d’algèbre qu’on n’auroit pu trouver jusqu’ici, et tant d’autres s’exposent aux derniers périls pour se vanter ensuite d’une place qu’ils auront prise, et aussi sottement, à mon gré. Et enfin les autres se tuent pour remarquer toutes ces choses, non pas pour en devenir plus sages, mais seulement pour montrer qu’ils les savent, et ceux-là sont les plus sots de la bande, puisqu’ils le sont avec connoissance, au lieu qu’on peut penser des autres qu’ils ne le seroient plus s’ils avoient cette connoissance.

Tel homme passe sa vie sans ennui, en jouant tous les jours peu de chose. Donnez-lui tous les matins l’argent qu’il peut gagner chaque jour, à la charge qu’il ne joue point : vous le rendez malheureux. On dira peut-être que c’est qu’il cherche l’amusement du jeu, et non pas le gain. Faites-le donc jouer pour rien, il ne s’y échauffera pas et s’y ennuiera. Ce n’est donc pas l’amusement seul qu’il recherche : un amusement languissant et sans passion l’ennuiera. Il faut qu’il s’y échauffe et qu’il se pique lui-même, en s’imaginant qu’il seroit heureux de gagner ce qu’il ne voudrait pas qu’on lui donnât à condition de ne point jouer, afin qu’il se forme un sujet de passion, et qu’il excite sur cela son désir, sa colère, sa crainte, pour l’objet qu’il s’est formé, comme les enfans qui s’effrayent du visage qu’ils ont barbouillé.

D’où vient que cet homme, qui a perdu depuis peu de mois son fils unique, et qui, accablé de procès et de querelles, étoit ce matin si troublé, n’y pense plus maintenant ? Ne vous en étonnez pas : il est tout occupé à voir par où passera ce sanglier que les chiens poursuivent avec tant d’ardeur depuis six heures. Il n’en faut pas davantage. L’homme, quelque plein de tristesse qu’il soit, si l’on peut gagner sur lui de le faire entrer en quelque divertissement, le voilà heureux pendant ce temps-là. Et l’homme, quelque heureux qu’il soit, s’il n’est diverti et occupé par quelque passion ou quelque amusement qui empêche l’ennui de se répandre, sera bientôt chagrin et malheureux. Sans divertissement il n’y a point de joie, avec le divertissement il n’y a point de tristesse. Et c’est aussi ce qui forme le bonheur des personnes de grande condition, qu’ils ont un nombre de personnes qui les divertissent, et qu’ils ont le pouvoir de se maintenir en cet état.

Prenez-y garde. Qu’est-ce autre chose d’être surintendant, chancelier, premier président, sinon d’être en une condition où l’on a dès le matin un grand nombre de gens qui viennent de tous côtés pour ne leur laisser pas une heure en la journée où ils puissent penser à eux-mêmes ? Et quand ils sont dans la disgrâce et qu’on les envoie à leurs maisons des champs, où ils ne manquent ni de biens, ni de domestiques pour les assister dans leurs besoins, ils ne laissent pas d’être misérables et abandonnés, parce que personne ne les empêche de songer à eux.

Divertissement. — La dignité royale n’est-elle pas assez grande d’elle-même pour celui qui la possède, pour le rendre heureux par la seule vue de ce qu’il est ? Faudra-t-il le divertir de cette pensée comme les gens du commun ? Je vois bien que c’est rendre un homme heureux de le divertir de la vue de ses misères domestiques pour remplir toute sa pensée du soin de bien danser. Mais en sera-t-il de même d’un roi, et sera-t-il plus heureux en s’attachant à ces vains amusemens qu’à la vue de sa grandeur ? Et quel objet plus satisfaisant pourroit-on donner à son esprit ? Ne seroit-ce donc pas faire tort à sa joie, d’occuper son âme à penser à ajuster ses pas à la cadence d’un air, ou à placer adroitement une balle, au lieu de le laisser jouir en repos de la contemplation de la gloire majestueuse qui l’environne ? Qu’on en fasse l’épreuve : qu’on laisse un roi tout seul, sans aucune satisfaction des sens, sans aucun soin dans l’esprit, sans compagnie, penser à lui tout à loisir, et l’on verra qu’un roi sans divertissement est un homme plein de misères. Aussi on évite cela soigneusement, et il ne manque jamais d’y avoir auprès des personnes des rois un grand nombre de gens qui veillent à faire succéder le divertissement à leurs affaires, et qui observent tout le temps de leur loisir pour leur fournir des plaisirs et des jeux, en sorte qu’il n’y ait point de vide ; c’est-à-dire qu’ils sont environnés de personnes qui ont un soin merveilleux de prendre garde que le roi ne soit seul et en état de penser à soi, sachant bien qu’il sera misérable, tout roi qu’il est, s’il y pense.

Je ne parle point en tout cela des rois chrétiens comme chrétiens. mais seulement comme rois.

Misère. — La seule chose qui nous console de nos misères est le divertissement, et cependant c’est la plus grande de nos misères. Car c’est cela qui nous empêche principalement de songer à nous, et qui nous fait perdre insensiblement. Sans cela, nous serions dans l’ennui, et cet ennui nous pousseroit à chercher un moyen plus solide d’en sortir. Mais le divertissement nous amuse, et nous fait arriver insensiblement à la mort.


2.

Divertissement. — Les hommes n’ayant pu guérir la mort, la misère, l’ignorance, se sont avisés, pour se rendre heureux, de ne point y penser.


3.

La nature nous rendant toujours malheureux en tous états, nos désirs nous figurent un état heureux, parce qu’ils joignent à l’état où nous sommes les plaisirs de l’état où nous ne sommes pas ; et, quand nous arriverions à ces plaisirs, nous ne serions pas heureux pour cela, parce que nous aurions d’autres désirs conformes à ce nouvel état.

Il faut particulariser cette proposition générale…


4.

Qu’on s’imagine un nombre d’hommes dans les chaînes, et tous condamnés à la mort, dont les uns étant chaque jour égorgés à la vue des autres, ceux qui restent voient leur propre condition dans celle de leurs semblables, et, se regardant les uns les autres avec douleur et sans espérance, attendent leur tour : c’est l’image de la condition des hommes.



  1. Article VII de Bossut.
  2. Divertissement, c’est-à-dire dissipation, oubli de soi.
  3. En marge dans le manuscrit : « La danse. Il faut bien penser où l’on mettra ses pieds. »
  4. En marge dans le manuscrit : « Le gentilhomme croit sincèrement que la chasse est un plaisir grand et un plaisir royal ; mais son piqueur n’est pas de ce sentiment-là. »


ARTICLE V.[1]


1.

Pyrrhonisme. — J’écrirai ici mes pensées sans ordre, et non pas peut-être dans une confusion sans dessein : c’est le véritable ordre, et qui marquera toujours mon objet par le désordre même.

Je ferois trop d’honneur à mon sujet si je le traitois avec ordre, puisque je veux montrer qu’il en est incapable.


2.

Raison des effets. — Il est donc vrai de dire que tout le monde est dans l’illusion : car, encore que les opinions du peuple soient saines, elles ne le sont pas dans sa tête, car il pense que la vérité est où elle n’est pas. La vérité est bien dans leurs opinions, mais non pas au point où ils se figurent. Par exemple, il est vrai qu’il faut honorer les gentilshommes, mais non pas parce que la naissance est un avantage effectif, etc.


3.

Raison des effets. — Gradation. Le peuple honore les personnes de grande naissance. Les demi-habiles les méprisent, disant que la naissance n’est pas un avantage de la personne, mais du hasard. Les habiles les honorent, non par la pensée du peuple, mais par la pensée de derrière. Les dévots qui ont plus de zèle que de science les méprisent, malgré cette considération qui les fait honorer par les habiles, parce qu’ils en jugent par une nouvelle lumière que la piété leur donne. Mais les chrétiens parfaits les honorent par une autre lumière supérieure. Ainsi se vont les opinions succédant du pour au contre, selon qu’on a de lumière.

Renversement continuel du pour au contre.

Nous avons donc montré que l’homme est vain, par l’estime qu’il fait des choses qui ne sont point essentielles. Et toutes ces opinions sont détruites. Nous avons montré ensuite que toutes ces opinions sont très-saines, et qu’ainsi toutes ces vanités étant très-bien fondées, le peuple n’est pas si vain qu’on dit. Et ainsi nous avons détruit l’opinion qui détruisoit celle du peuple.

Mais il faut détruire maintenant cette dernière proposition, et montrer qu’il demeure toujours vrai que le peuple est vain, quoique ses opinions soient saines ; parce qu’il n’en sent pas la vérité où elle est, et que, la mettant où elle n’est pas, ses opinions sont toujours très-fausses et très-malsaines.


4.

Opinions du peuple saines. — Le plus grand des maux est les guerres civiles. Elles sont sûres, si on veut récompenser les mérites, car tous diront qu’ils méritent. Le mal à craindre d’un sot, qui succède par droit de naissance, n’est ni si grand, ni si sûr.


5.

Pourquoi suit-on la pluralité ? est-ce à cause qu’ils ont plus de raison ? non, mais plus de force. Pourquoi suit-on les anciennes lois et anciennes opinions ? est-ce qu’elles sont les plus saines ? non, mais elles sont uniques, et nous ôtent la racine de la diversité.


6.

L’empire fondé sur l’opinion et l’imagination règne quelque temps, et cet empire est doux et volontaire : celui de la force règne toujours. Ainsi l’opinion est comme la reine du monde, mais la force en est le tyran.


7.

Que l’on a bien fait de distinguer les hommes par l’extérieur, plutôt que par les qualités intérieures ! Qui passera de nous deux ? qui cédera la place à l’autre ? Le moins habile ? mais je suis aussi habile que lui ; il faudra se battre sur cela. Il a quatre laquais, et je n’en ai qu’un : cela est visible ; il n’y a qu’à compter ; c’est à moi à céder, et je suis un sot si je conteste. Nous voilà en paix par ce moyen ; ce qui est le plus grand des biens.


8.

La coutume de voir les rois accompagnés de gardes, de tambours d’officiers, et de toutes les choses qui plient la machine vers le respect et la terreur, fait que leur visage, quand il est quelquefois seul et sans ces accompagnemens, imprime dans leurs sujets le respect et la terreur parce qu’on ne sépare pas dans la pensée leur personne d’avec leur suite qu’on y voit d’ordinaire jointe. Et le monde, qui ne sait pas que cet effet a son origine dans cette coutume, croit qu’il vient d’une force naturelle ; et de là viennent ces mots : « Le caractère de la Divinité est empreint sur son visage, etc. »

La puissance des rois est fondée sur la raison et sur la folie du peuple, et bien plus sur la folie. La plus grande et importante chose du monde a pour fondement la foiblesse ; et ce fondement-là est admirablement sûr ; car il n’y a rien de plus sûr que cela, que le peuple sera foible. Ce qui est fondé sur la saine raison est bien mal fondé, comme l’estime de la sagesse.


9.

Nos magistrats ont bien connu ce mystère. Leurs robes rouges, leurs hermines, dont ils s’emmaillottent en chats fourrés, les palais où ils jugent, les fleurs de lis, tout cet appareil auguste étoit fort nécessaire, et si les médecins n’avoient des soutanes et des mules, et que les docteurs n’eussent des bonnets carrés et des robes trop amples de quatre parties, jamais ils n’auroient dupé le monde qui ne peut résister à cette montre si authentique. Les seuls gens de guerre[2] ne se sont pas déguisés de la sorte, parce qu’en effet leur part est plus essentielle : ils s’établissent par la force, les autres par grimace.

C’est ainsi que nos rois n’ont pas recherché ces déguisemens. Ils ne se sont pas masqués d’habits extraordinaires pour paroître tels ; mais ils se sont accompagnés de gardes, de hallebardes : ces trognes armées qui n’ont de mains et de force que pour eux, les trompettes et les tambours qui marchent au-devant, et ces légions qui les environnent, font trembler les plus fermes. Ils n’ont pas l’habit seulement, ils ont la force. Il faudroit avoir une raison bien épurée pour regarder comme un autre homme le Grand Seigneur environné, dans son superbe sérail, de quarante mille janissaires.

S’ils avoient[3] la véritable justice, si les médecins avoient le vrai art de guérir, ils n’auroient que faire de bonnets carrés : la majesté de ces sciences seroit assez vénérable d’elle-même. Mais n’ayant que des sciences imaginaires, il faut qu’ils prennent ces vains instrumens qui frappent l’imagination à laquelle ils ont affaire ; et par là, en effet, ils s’attirent le respect.

Nous ne pouvons pas seulement voir un avocat en soutane et le bonnet en tête, sans une opinion avantageuse de sa suffisance.

Les Suisses s’offensent d’être dits gentilshommes[4], et prouvent la roture de race pour être jugés dignes de grands emplois.


10.

On ne choisit pas pour gouverner un vaisseau celui des voyageurs qui est de meilleure maison.

Saint Augustin a vu qu’on travaille pour l’incertain, sur mer, en bataille, etc. ; il n’a pas vu la règle des partis, qui démontre qu’on le doit. Montaigne a vu qu’on s’offense d’un esprit boiteux, et que la coutume peut tout ; mais il n’a pas vu la raison de cet effet. Toutes ces personnes ont vu les effets, mais ils n’ont pas vu les causes ; ils sont à l’égard de ceux qui ont découvert les causes comme ceux qui n’ont que les yeux à l’égard de ceux qui ont l’esprit ; car les effets sont comme sensibles, et les causes sont visibles seulement à l’esprit. Et quoique ces effets-là se voient par l’esprit, cet esprit est à l’égard de l’esprit qui voit les causes comme les sens corporels à l’égard de l’esprit.


11.

D’où vient qu’un boiteux ne nous irrite pas, et un esprit boiteux nous irrite ? A cause qu’un boiteux reconnoît que nous allons droit, et qu’un esprit boiteux dit que c’est nous qui boitons ; sans cela nous en aurions pitié et non colère.

Épictète[5] demande bien plus fortement pourquoi ne nous fâchons-nous pas si on dit que nous avons mal à la tête, et que nous nous fâchons de ce qu’on dit que nous raisonnons mal, ou que nous choisissons mal. Ce qui cause cela est que nous sommes bien certains que nous n’avons pas mal à la tête, et que nous ne sommes pas boiteux : mais nous ne sommes pas si assurés que nous choisissons le vrai. De sorte que, n’en ayant d’assurance qu’à cause que nous le voyons de toute notre vue, quand un autre voit de toute sa vue le contraire, cela nous met en suspens et nous étonne, et encore plus quand mille autres se moquent de notre choix ; car il faut préférer nos lumières à celles de tant d’autres, et cela est hardi et difficile. Il n’y a jamais cette contradiction dans les sens touchant un boiteux.


12.

Le respect est : « Incommodez-vous. » Cela est vain en apparence mais très-juste ; car c’est dire : « Je m’incommoderois bien si vous en aviez besoin, puisque je le fais bien sans que cela vous serve. » Outre que le respect est pour distinguer les grands : or, si le respect étoit d’être en fauteuil, on respecteroit tout le monde, et ainsi on ne distingueroit pas ; mais, étant incommodé, on distingue fort bien.


13.

Opinions du peuple saines. — Être brave[6] n’est pas trop vain ; car c’est montrer qu’un grand nombre de gens travaillent pour soi ; c’est montrer par ses cheveux qu’on a un valet de chambre, un parfumeur, etc. ; par son rabat, le fil, le passement, etc.

Or ce n’est pas une simple superficie, ni un simple harnois, d’avoir plusieurs bras. Plus on a de bras, plus on est fort. Être brave est montrer sa force.


14.

Cela est admirable : on ne veut pas que j’honore un homme vêtu de brocatelle et suivi de sept ou huit laquais ! Eh quoi ! il me fera donner les étrivières, si je ne le salue. Cet habit, c’est une force. C’est bien de même qu’un cheval bien enharnaché à l’égard d’un autre ! Montaigne est plaisant de ne pas voir quelle différence il y a, et d’admirer qu’on y en trouve, et d’en demander la raison. « De vrai, dit-il, d’où vient[7], etc. »


15.

Le peuple a les opinions très-saines : par exemple : 1° D’avoir choisi le divertissement et la chasse plutôt que la poésie. Les demi-savans s’en moquent, et triomphent à montrer là-dessus la folie du monde ; mais, par une raison qu’ils ne pénètrent pas, on a raison. 2° D’avoir distingué les hommes par le dehors, comme par la noblesse ou le bien : le monde triomphe encore à montrer combien cela est déraisonnable ; mais cela est très-raisonnable. 3° De s’offenser pour avoir reçu un soufflet, ou de tant désirer la gloire. Mais cela est très-souhaitable, à cause des autres biens essentiels qui y sont joints. Et un homme qui a reçu un soufflet sans s’en ressentir est accablé d’injures et de nécessités. 4° Travailler pour l’incertain ; aller sur la mer ; passer sur une planche.


16.

C’est un grand avantage que la qualité, qui, dès dix-huit ou vingt ans, met un homme en passe, connu et respecté, comme un autre pourroit avoir mérité à cinquante ans : c’est trente ans gagnés sans peine.


17.

N’avez-vous jamais vu des gens qui, pour se plaindre du peu d’état que vous faites d’eux, vous étalent l’exemple de gens de condition qui les estiment ? Je leur répondrois à cela : « Montrez-moi le mérite par où vous avez charmé ces personnes, et je vous estimerai de même. »


18.

Un homme qui se met à la fenêtre pour voir les passans, si je passe par là, puis-je dire qu’il s’est mis là pour me voir ? Non ; car il ne pense pas à moi en particulier. Mais celui qui aime une personne à cause de sa beauté, l’aime-t —il ? Non : car la petite vérole, qui tuera la beauté sans tuer la personne, fera qu’il ne l’aimera plus. Et si on m’aime pour mon jugement, pour ma mémoire, m’aime-t-on, moi ? Non ; car je puis perdre ces qualités sans me perdre, moi. Où est donc ce moi, s’il n’est ni dans le corps, ni dans l’âme ? et comment aimer le corps ou l’âme, sinon pour ces qualités, qui ne sont point ce qui fait le moi, puisqu’elles sont périssables ? Car aimeroit-on la substance de l’âme d’une personne abstraitement, et quelques qualités qui y fussent ? Cela ne se peut, et seroit injuste. On n’aime donc jamais personne, mais seulement des qualités. Qu’on ne se moque donc plus de ceux qui se font honorer pour des charges et des offices, car on n’aime personne que pour des qualités empruntées.


19.

Les choses qui nous tiennent le plus, comme de cacher son peu de bien, ce n’est souvent presque rien. C’est un néant que notre imagination grossit en montagne. Un autre tour d’imagination nous le fait découvrir sans peine.


20.

C’est l’effet de la force, non de la coutume ; car ceux qui sont capables d’inventer sont rares ; les plus forts en nombre ne veulent que suivre, et refusent la gloire à ces inventeurs qui la cherchent par leurs inventions. Et s’ils s’obstinent à la vouloir obtenir, et mépriser ceux qui n’inventent pas, les autres leur donneront des noms ridicules, leur donneroient des coups de bâton. Qu’on ne se pique donc pas de cette subtilité, ou qu’on se contente en soi-même.



  1. Article VIII de Bossut.
  2. Il n’y avait pas alors d’uniformes.
  3. Si les magistrats avaient…
  4. Pascal s’imagine cela, à cause du mot de république.
  5. Arrien, Entretiens d’Épictète, IV, vi.
  6. Être brave : être bien mis.
  7. Montaigne, Essais, liv. I,
    xlii
    .


ARTICLE VI.[1]


1.

Toutes les bonnes maximes sont dans le monde : on ne manque qu’à les appliquer. Par exemple, on ne doute pas qu’il ne faille exposer sa vie pour défendre le bien public, et plusieurs le font ; mais pour la religion, point.

Il est nécessaire qu’il y ait de l’inégalité parmi les hommes, cela est vrai ; mais cela étant accordé, voilà la porte ouverte non-seulement à la plus haute domination, mais à la plus haute tyrannie. Il est nécessaire de relâcher un peu l’esprit ; mais cela ouvre la porte aux plus grands débordemens. Qu’on en marque les limites. Il n’y a point de bornes dans les choses : les lois y en veulent mettre, et l’esprit ne peut le souffrir.


2.

La raison nous commande bien plus impérieusement qu’un maître : car en désobéissant à l’un on est malheureux, et en désobéissant à l’autre on est un sot.


3.

« Pourquoi me tuez-vous ? — Eh quoi ! ne demeurez-vous pas de l’autre côté de l’eau ? mon ami. si vous demeuriez de ce côté, je serois un assassin, cela seroit injuste de vous tuer de la sorte ; mais puisque vous demeurez de l’autre côté, je suis un brave, et cela est juste. »


4.

Ceux qui sont dans le déréglement disent à ceux qui sont dans l’ordre que ce sont eux qui s’éloignent de la nature, et ils la croient suivre : comme ceux qui sont dans un vaisseau croient que ceux qui sont au bord fuient. Le langage est pareil de tous côtés. Il faut avoir un point fixe pour en juger. Le port juge ceux qui sont dans le vaisseau ; mais où prendrons-nous un point dans la morale ?


5.

Justice. — Comme la mode fait l’agrément, aussi fait-elle la justice.


6.

La justice est ce qui est établi ; et ainsi toutes nos lois établies seront nécessairement tenues pour justes sans être examinées, puisqu’elles sont établies.


7.

Les seules règles universelles sont les lois du pays aux choses ordinaires, et la pluralité aux autres. D’où vient cela ? de la force qui y est.

Et de là vient que les rois, qui ont la force d’ailleurs, ne suivent pas la pluralité de leurs ministres.


8.

Sans doute l’égalité des biens est juste : mais, ne pouvant faire qu’il soit force d’obéir à la justice, on a fait qu’il soit juste d’obéir à la force ; ne pouvant fortifier la justice, on a justifié la force, afin que le juste et le fort fussent ensemble, et que la paix fût, qui est le souverain bien.

Summum jus, summa injuria[2].

La pluralité est la meilleure voie, parce qu’elle est visible, et qu’elle a la force pour se faire obéir ; cependant c’est l’avis des moins habiles. Si l’on avoit pu, l’on auroit mis la force entre les mains de la justice : mais comme la force ne se laisse pas manier comme on veut, parce que c’est une qualité palpable, au lieu que la justice est une qualité spirituelle dont on dispose comme on veut, on a mis la justice entre les mains de la force ; et ainsi on appelle juste ce qu’il est force d’observer[3].


9.

Justice, force. — Il est juste que ce qui est juste soit suivi : il est nécessaire que ce qui est le plus fort soit suivi. La justice sans la force est impuissante : la force sans la justice est tyrannique. La justice sans force est contredite, parce qu’il y a toujours des méchans : la force sans la justice est accusée. Il faut donc mettre ensemble la justice et la force ; et pour cela faire que ce qui est juste soit fort, et que ce qui est fort soit juste.

La justice est sujette à disputes : la force est très-reconnoissable et sans dispute. Ainsi on n’a pu donner la force à la justice, parce que la force a contredit la justice et a dit qu’elle étoit injuste, et a dit que c’étoit elle qui étoit juste : et ainsi ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste.


10.

Injustice. — Il est dangereux de dire au peuple que les lois ne sont pas justes ; car il n’obéit qu’à cause qu’il les croit justes. C’est pourquoi il lui faut dire en même temps qu’il y faut obéir parce qu’elles sont lois, comme il faut obéir aux supérieurs, non parce qu’ils sont justes, mais parce qu’ils sont supérieurs. Par là voilà toute sédition prévenue, si on peut faire entendre cela, et ce que c’est proprement que la définition de la justice.


11.

Il seroit donc bon qu’on obéît aux lois et coutumes, parce qu’elles sont lois ; qu’il sût qu’il n’y en a aucune vraie et juste à introduire ; que nous n’y connoissons rien, et qu’ainsi il faut seulement suivre les reçues : par ce moyen on ne les quitteroit jamais. Mais le peuple n’est pas susceptible de cette doctrine ; et ainsi, comme il croit que la vérité se peut trouver, et qu’elle est dans les lois et coutumes, il les croit, et prend leur antiquité comme une preuve de leur vérité, et non de leur seule autorité sans vérité. Ainsi il y obéit ; mais il est sujet à se révolter dès qu’on lui montre qu’elles ne valent rien ; ce qui se peut faire voir de toutes en les regardant d’un certain côté.


12.

Quand il est question de juger si on doit faire la guerre et tuer tant d’hommes, condamner tant d’Espagnols à la mort, c’est un homme seul qui en juge, et encore intéressé : ce devroit être un tiers indifférent.


13.

Tyrannie. — Ainsi ces discours sont faux et tyranniques : « Je suis beau, donc on doit me craindre. Je suis fort, donc on doit m’aimer. Je suis… » La tyrannie est de vouloir avoir par une voie ce qu’on ne peut avoir que par une autre. On rend différens devoirs aux différens mérites : devoir d’amour à l’agrément ; devoir de crainte à la force ; devoir de créance à la science. On doit rendre ces devoirs-là ; on est injuste de les refuser, et injuste d’en demander d’autres. Et c’est de même être faux et tyran de dire : « Il n’est pas fort, donc je ne l’estimerai pas ; il n’est pas habile, donc je ne le craindrai pas. »


14.

Il y a des vices qui ne tiennent à nous que par d’autres, et qui, en ôtant le tronc, s’emportent comme des branches.


15.

Quand la malignité a la raison de son côté, elle devient fière, et étale la raison en tout son lustre : quand l’austérité ou le choix sévère n’a pas réussi au vrai bien, et qu’il faut revenir à suivre la nature, elle devient fière par le retour.


16.

Divertissement. — Si l’homme étoit heureux, il le seroit d’autant plus qu’il seroit moins diverti, comme les saints et Dieu.

Oui, mais n’est-ce pas être heureux que de pouvoir être réjoui par le divertissement ? Non, car il vient d’ailleurs et de dehors : et ainsi il est dépendant, et partant, sujet à être troublé par mille accidens, qui font les afflictions inévitables.

17.

Pyrrhonisme. — L’extrême esprit est accusé de folie, comme l’extrême défaut. Rien que la médiocrité n’est bon. C’est la pluralité qui a établi cela, et qui mord quiconque s’en échappe par quelque bout que ce soit. Je ne m’y obstinerai pas, je consens bien qu’on m’y mette, et me refuse d’être au bas bout, non pas parce qu’il est bas, mais parce qu’il est bout ; car je refuserais de même qu’on me mît au haut. C’est sortir de l’humanité que de sortir du milieu : la grandeur de l’âme humaine consiste à savoir s’y tenir ; tant s’en faut que la grandeur soit à en sortir. qu’elle est à n’en point sortir.


18.

On ne passe point dans le monde pour se connoître en vers si l’on n’a mis l’enseigne de poëte, de mathématicien, etc. Mais les gens universels ne veulent point d’enseigne, et ne mettent guère de différence entre le métier de poëte et celui de brodeur. Les gens universels ne sont appelés ni poëtes, ni géomètres, etc. ; mais ils sont tout cela, et jugent de tous ceux-là. On ne les devine point. Ils parleront de ce qu’on parloit quand ils sont entrés. On ne s’aperçoit point en eux d’une qualité plutôt que d’une autre, hors de la nécessité de la mettre en usage ; mais alors on s’en souvient : car il est également de ce caractère qu’on ne dise point d’eux qu’ils parlent bien, lorsqu’il n’est pas question du langage ; et qu’on dise d’eux qu’ils parlent bien, quand il en est question. C’est donc une fausse louange qu’on donne à un homme quand on dit de lui, lorsqu’il entre, qu’il est fort habile en poésie ; et c’est une mauvaise marque, quand on n’a pas recours à un homme quand il s’agit de juger de quelques vers.

L’homme est plein de besoins : il n’aime que ceux qui peuvent les remplir tous. «  C’est un bon mathématicien, » dira-t-on. Mais je n’ai que faire de mathématiques ; il me prendroit pour une proposition. « C’est un bon guerrier. » Il me prendroit pour une place assiégée. Il faut donc un honnête homme qui puisse s’accommoder à tous mes besoins généralement.


19.

Quand on se porte bien, on admire comment on pourroit faire si on étoit malade ; quand on l’est, on prend médecine gaiement ; le mal y résout. On n’a plus les passions et les désirs de divertissemens et de promenades que la santé donnoit, et qui sont incompatibles avec les nécessités de la maladie. La nature donne alors des passions et des désirs conformes à l’état présent. Il n’y a que les craintes que nous nous donnons nous-mêmes, et non pas la nature, qui nous troublent ; parce qu’elles joignent à l’état où nous sommes les passions de l’état où nous ne sommes pas.


20.

Les discours d’humilité sont matière d’orgueil aux gens glorieux, et d’humilité aux humbles. Ainsi ceux du pyrrhonisme sont matière d’affirmation aux affirmatifs. Peu parlent de l’humilité humblement ; peu, de la chasteté chastement ; peu, du pyrrhonisme en doutant. Nous ne sommes que mensonge, duplicité, contrariété, et nous cachons et nous déguisons à nous-mêmes.


21.

Les belles actions cachées sont les plus estimables. Quand j’en vois quelques-unes dans l’histoire (comme page 184[4]), elles me plaisent fort. Mais enfin elles n’ont pas été tout à fait cachées, puisqu’elles ont été sues : et quoiqu’on ait fait ce qu’on a pu pour les cacher, ce peu par où elles ont paru gâte tout ; car c’est là le plus beau, de les avoir voulu cacher.


22.

Diseur de bons mots, mauvais caractère.


23.

Le moi est haïssable : vous, Miton, le couvrez, vous ne l’ôtez pas pour cela ; vous êtes donc toujours haïssable. — Point, car en agissant, comme nous faisons, obligeamment pour tout le monde, on n’a plus sujet de nous haïr. — Cela est vrai, si on ne haïssoit dans le moi que le déplaisir qui nous en revient. Mais si je le hais parce qu’il est injuste, qu’il se fait centre du tout, je le haïrai toujours. En un mot, le moi a deux qualités : il est injuste en soi, en ce qu’il se fait centre du tout ; il est incommode aux autres, en ce qu’il les veut asservir : car chaque moi est l’ennemi et voudroit être le tyran de tous les autres. Vous en ôtez l’incommodité, mais non pas l’injustice ; et ainsi vous ne le rendez pas aimable à ceux qui haïssent l’injustice : vous ne le rendez aimable qu’aux injustes, qui n’y trouvent plus leur ennemi ; et ainsi vous demeurez injuste, et ne pouvez plaire qu’aux injustes.


24.

Je n’admire point l’excès d’une vertu, comme de la valeur, si je ne vois en même temps l’excès de la vertu opposée, comme en Epaminondas, qui avoit l’extrême valeur et l’extrême bénignité ; car autrement ce n’est pas monter, c’est tomber. On ne montre pas sa grandeur pour être à une extrémité, mais bien en touchant les deux à la fois, et remplissant tout l’entre-deux. Mais peut-être que ce n’est qu’un soudain mouvement de l’âme de l’un à l’autre de ces extrêmes, et qu’elle n’est jamais en effet qu’en un point, comme le tison de feu. Soit, mais au moins cela marque l’agilité de l’âme, si cela n’en marque l’étendue.


23.

Pensées.In omnibus requiem quæsivi[5]. — Si notre condition étoit véritablement heureuse, il ne nous faudroit pas divertir d’y penser pour nous rendre heureux.

Peu de chose nous console, parce que peu de chose nous afflige.


26.

J’avois passé longtemps dans l’étude des sciences abstraites ; et le peu de communication qu’on en peut avoir m’en avoit dégoûté. Quand j’ai commencé l’étude de l’homme, j’ai vu que ces sciences abstraites ne lui sont pas propres, et que je m’égarois plus de ma condition en y pénétrant que les autres en les ignorant ; j’ai pardonné aux autres d’y peu savoir. Mais j’ai cru trouver au moins bien des compagnons en l’étude de l’homme, et que c’est la vraie étude qui lui est propre. J’ai été trompé. Il y en a encore moins qui l’étudient que la géométrie. Ce n’est que manque de savoir étudier cela qu’on cherche le reste. Mais n’est-ce pas que ce n’est pas encore là la science que l’homme doit avoir, et qu’il lui est meilleur de l’ignorer pour être heureux ?


27.

Quand tout se remue également, rien ne se remue en apparence : comme en un vaisseau. Quand tous vont vers le dérèglement, nul ne semble y aller. Celui qui s’arrête fait remarquer l’emportement des autres, comme un point fixe.


28.

Ordre. — Pourquoi prendrai-je plutôt à diviser ma morale en quatre qu’en six ? Pourquoi établirai-je plutôt la vertu en quatre, en deux, en un ? Pourquoi en abstine et sustine[6] plutôt qu’en suivre nature[7], ou faire ses affaires particulières sans injustice, comme Platon, ou autre chose ? Mais voilà, direz-vous, tout renfermé en un mot. Oui, mais cela est inutile, si on ne l’explique ; et quand on vient à l’expliquer, dès qu’on ouvre ce précepte qui contient tous les autres, ils en sortent en la première confusion que vous vouliez éviter. Ainsi, quand ils sont tous renfermés en un, ils y sont cachés et inutiles, comme en un coffre, et ne paroissent jamais qu’en leur confusion naturelle. La nature les a tous établis sans renfermer l’un en l’autre.

La nature a mis toutes ses vérités chacune en soi-même. Notre art les renferme les unes dans les autres, mais cela n’est pas naturel. Chacune tient sa place.


29.

Quand on veut reprendre avec utilité, et montrer à un autre qu’il se trompe, il faut observer par quel côté il envisage la chose, car elle est vraie ordinairement de ce côté-là, et lui avouer cette vérité, mais lui découvrir le côté par où elle est fausse. Il se contente de cela, car il voit qu’il ne se trompoit pas, et qu’il manquoit seulement à voir tous les côtés. Or, on ne se fâche pas de ne pas tout voir. Mais on ne veut pas s’être trompé ; et peut-être que cela vient de ce que naturellement l’homme ne peut tout voir, et de ce que naturellement il ne se peut tromper dans le côté qu’il envisage ; comme les appréhensions des sens sont toujours vraies.


30.

Ce que peut la vertu d’un homme ne se doit pas mesurer par ses efforts, mais par son ordinaire.


31.

Les grands et les petits ont mêmes accidens, et mêmes fâcheries, et mêmes passions ; mais l’un est au haut de la roue, et l’autre près du centre, et ainsi moins agité par les mêmes mouvemens.


32.

Quoique les personnes n’aient point d’intérêt à ce qu’elles disent, il ne faut pas conclure de là absolument qu’elles ne mentent point ; car il y a des gens qui mentent simplement pour mentir.


33.

L’exemple de la chasteté d’Alexandre n’a pas tant fait de continens que celui de son ivrognerie a fait d’intempérans. Il n’est pas honteux de n’être pas aussi vertueux que lui, et il semble excusable de n’être pas plus vicieux que lui. On croit n’être pas tout à fait dans les vices du commun des hommes quand on se voit dans les vices de ces grands hommes ; et cependant on ne prend pas garde qu’ils sont en cela du commun des hommes. On tient à eux par le bout par où ils tiennent au peuple ; car quelque élevés qu’ils soient, si sont-ils unis aux moindres des hommes par quelque endroit. Ils ne sont pas suspendus en l’air, tout abstraits de notre société. Non, non ; s’ils sont plus grands que nous, c’est qu’ils ont la tête plus élevée ; mais ils ont les pieds aussi bas que les nôtres. Ils y sont tous à même niveau, et s’appuient sur la même terre ; et par cette extrémité ils sont aussi abaissés que nous, que les plus petits, que les enfans, que les bêtes.


34.

Rien ne nous plaît que le combat, mais non pas la victoire. On aime à voir les combats des animaux, non le vainqueur acharné sur le vaincu. Que vouloit-on voir, sinon la fin de la victoire ? Et dès qu’elle arrive, on en est soûl. Ainsi dans le jeu, ainsi dans la recherche de la vérité. On aime à voir dans les disputes le combat des opinions ; mais de contempler la vérité trouvée, point du tout. Pour la faire remarquer avec plaisir, il faut la voir faire naître de la dispute. De même, dans les passions, il y a du plaisir à voir deux contraires se heurter : mais quand l’une est maîtresse, ce n’est plus que brutalité. Nous ne cherchons jamais les choses, mais la recherche des choses. Ainsi, dans la comédie, les scènes contentes sans crainte ne valent rien, ni les extrêmes misères sans espérance, ni les amours brutaux, ni les sévérités âpres.


35.

On n’apprend pas aux hommes à être honnêtes hommes, et on leur apprend tout le reste ; et ils ne se piquent jamais tant de savoir rien du reste, comme d’être honnêtes hommes. Ils ne se piquent de savoir que la seule chose qu’ils n’apprennent point.


36.

Préface de la première partie. — Parler de ceux qui ont traité de la connoissance de soi-même, des divisions de Charron, qui attristent et ennuient, de la confusion de Montaigne ; qu’il avoit bien senti le défaut du droit de méthode, qu’il l’évitoit en sautant de sujet en sujet, qu’il cherchoit le bon air. Le sot projet qu’il a de se peindre ! et cela non pas en passant et contre ses maximes, comme il arrive à tout le monde de faillir ; mais par ses propres maximes, et par un dessein premier et principal. Car de dire des sottises par hasard et par foiblesse, c’est un mal ordinaire ; mais d’en dire par dessein, c’est ce qui n’est pas supportable, et d’en dire de telles que celles-ci…


37.

Plaindre les malheureux n’est pas contre la concupiscence ; au contraire, on est bien aise d’avoir à rendre ce témoignage d’amitié, et à s’attirer la réputation de tendresse sans rien donner.


38.

Qui auroit eu l’amitié du roi d’Angleterre[8], du roi de Pologne[9] et de la reine de Suède[10], auroit-il cru pouvoir manquer de retraite et d’asile au monde ?


39.

Les choses ont diverses qualités, et l’âme diverses inclinations ; car rien n’est simple de ce qui s’offre à l’âme, et l’âme ne s’offre jamais simple à aucun sujet. De là vient qu’on pleure et qu’on rit quelquefois d’une même chose.


40.

La tyrannie. Consiste au désir de domination universelle et hors de son ordre.

Diverses chambres, de forts, de beaux, de bons esprits, de pieux, dont chacun règne chez soi, non ailleurs. Et quelquefois ils se rencontrent ; et le fort et le beau se battent sottement à qui sera le maître l’un de l’autre ; car leur maîtrise est de divers genre. Ils ne s’entendent pas, et leur faute est de vouloir régner partout. Rien ne le peut, non pas même la force : elle ne fait rien au royaume des savans ; elle n’est maitresse que des actions extérieures.


41.

Ferox gens, nullam esse vitam sine armis rati[11]. Ils aiment mieux la mort que la paix ; les autres aiment mieux la mort que la guerre. Toute opinion peut être préférable à la vie, dont l’amour paraît si fort et si naturel.


42.

Qu’il est difficile de proposer une chose au jugement d’un autre, sans corrompre son jugement par la manière de la lui proposer ! Si on dit : « Je le trouve beau, Je le trouve obscur, » ou autre chose semblable, on entraîne l’imagination à ce jugement, ou on l’irrite au contraire. Il vaut mieux ne rien dire ; et alors il juge selon ce qu’il est, c’est-à-dire selon ce qu’il est alors, et selon que les autres circonstances dont on n’est pas auteur y auront mis ; mais au moins on n’y aura rien mis ; si ce n’est que ce silence ne fasse aussi son effet, selon le tour et l’interprétation qu’il sera en humeur de lui donner, ou selon qu’il le conjecturera des mouvemens et airs du visage, ou du ton de la voix, selon qu’il sera physionomiste : tant il est difficile de ne point démonter un jugement de son assiette naturelle, ou plutôt tant il en a peu de fermes et stables !


43.

Montaigne a tort : la coutume ne doit être suivie que parce qu’elle est coutume, et non parce qu’elle soit raisonnable ou juste ; mais le peuple la suit par cette seule raison qu’il la croit juste : sinon, il ne la suivroit plus, quoiqu’elle fût coutume ; car on ne veut être assujetti qu’à la raison ou à la justice. La coutume, sans cela, passeroit pour tyrannie : mais l’empire de la raison et de la justice n’est non plus tyrannique que celui de la délectation : ce sont les principes naturels à l’homme.


44.

Vanité des sciences. — La science des choses extérieures ne me consolera pas de l’ignorance de la morale au temps d’affliction ; mais la science des mœurs me consolera toujours de l’ignorance des sciences extérieures.


45.

Le temps guérit les douleurs et les querelles, parce qu’on change, on n’est plus la même personne. Ni l’offensant, ni l’offensé, ne sont plus eux-mêmes. C’est comme un peuple qu’on a irrité, et qu’on reverroit après deux générations. Ce sont encore les François, mais non les mêmes.


46.

Condition de l’homme : inconstance, ennui, inquiétude.

Qui voudra connoître à plein la vanité de l’homme n’a qu’à considérer les causes et les effets de l’amour. La cause en est un je sais quoi (Corneille) ; et les effets en sont effroyables. Ce je ne sais quoi, si peu de chose qu’on ne peut le reconnoître, remue toute la terre, les princes, les armées, le monde entier. Le nez de Cléopatre, s’il eût été plus court, toute la face de la terre auroit changé.


47.

César étoit trop vieil, ce me semble, pour s’aller amuser à conquérir le monde. Cet amusement étoit bon à Auguste ou à Alexandre ; c’étoient des jeunes gens, qu’il est difficile d’arrêter ; mais César devoit être plus mûr.


48.

Le sentiment de la fausseté des plaisirs présens, et l’ignorance de la vanité des plaisirs absens, causent l’inconstance.


49.

L’éloquence continue ennuie.

Les princes et rois jouent quelquefois. Ils ne sont pas toujours sur leurs trônes ; ils s’y ennuient. La grandeur a besoin d’être quittée pour être sentie. La continuité dégoûte en tout. Le froid est agréable pour se chauffer.


50.

Mon humeur[12] ne dépend guère du temps : j’ai mes brouillards et mon beau temps au dedans de moi. Le bien et le mal de mes affaires mêmes y font peu : je m’efforce quelquefois de moi-même contre la fortune ; la gloire de la dompter me la fait dompter gaiement ; au lieu que je fais quelquefois le dégoûté dans la bonne fortune.


51.

En écrivant ma pensée, elle m’échappe quelquefois ; mais cela me fait souvenir de ma foiblesse, que j’oublie à toute heure ; ce qui m’instruit autant que ma pensée oubliée, car je ne tends qu’à connoître mon néant.


52.

C’est une plaisante chose à considérer, de ce qu’il y a des gens dans le monde qui, ayant renoncé à toutes les lois de Dieu et de la nature, s’en sont fait eux-mêmes auxquelles ils obéissent exactement, comme, par exemple, les soldats de Mahomet, les voleurs, les hérétiques, etc. Et ainsi les logiciens. Il semble que leur licence doive être sans aucune borne ni barrière, voyant qu’ils en ont franchi tant de si justes et de si saintes.


53.

Mien, tien. — « Ce chien est à moi, disoient ces pauvres enfans ; c’est là ma place au soleil. » Voilà le commencement et l’image de l’usurpation de toute la terre.


54.

« Vous avez mauvaise grâce, excusez-moi, s’il vous plaît. » Sans cette excuse, je n’eusse pas aperçu qu’il y eût d’injure. « Révérence parler... » Il n’y a rien de mauvais que leur excuse.


55.

On ne s’imagine Platon et Aristote qu’avec de grandes robes de pédans. C’étoient des gens honnêtes et comme les autres, riant avec leurs amis : et quand ils se sont divertis à faire leurs Lois et leur Politique, ils l’ont fait en se jouant. C’étoit la partie la moins philosophe et la moins sérieuse de leur vie. La plus philosophe étoit de vivre simplement et tranquillement.

S’ils ont écrit de politique, c’étoit comme pour régler un hôpital de fous. Et s’ils ont fait semblant d’en parler comme d’une grande chose, c’est qu’ils savoient que les fous à qui ils parloient pensoient être rois et empereurs. Ils entroient dans leurs principes pour modérer leur folie au moins mal qu’il se pouvoit.


56.

Épigrammes de Martial. L’homme aime la malignité : mais ce n’est pas contre les borgnes, ni contre les malheureux, mais contre les heureux superbes ; on se trompe autrement. Car la concupiscence est la source de tous nos mouvemens, et l’humanité. Il faut plaire à ceux qui ont les sentimens humains et tendres.

Celle des deux borgnes[13] ne vaut rien, parce qu’elle ne les console : pas, et ne fait que donner une pointe à la gloire de l’auteur. Tout ce qui n’est que pour l’auteur ne vaut rien. Ambitiosa recidet ornamenta[14].


57.

Je me suis mal trouvé de ces complimens : « Je vous ai bien donné de la peine ; Je crains de vous ennuyer ; Je crains que cela soit trop long. » Ou on entraîne, ou on irrite.


58.

Un vrai ami est une chose si avantageuse, même pour les plus grands seigneurs, afin qu’il dise du bien d’eux, et qu’il les soutienne en leur absence même, qu’ils doivent tout faire pour en avoir. Mais qu’ils choisissent bien ; car, s’ils font tous leurs efforts pour des sots, cela leur sera inutile, quelque bien qu’ils disent d’eux : et même ils n’en diront pas du bien, s’ils se trouvent les plus foibles, car ils n’ont pas d’autorité ; et ainsi ils en médiront par compagnie.


59.

Voulez-vous qu’on croie du bien de vous ? n’en dites point.


60.

Je mets en fait que, si tous les hommes savoient ce qu’ils disent les uns des autres, il n’y auroit pas quatre amis dans le monde. Cela paroit par les querelles que causent les rapports indiscrets qu’on en fait quelquefois.


61.

Divertissement. — La mort est plus aisée à supporter sans y penser, que la pensée de la mort sans péril.


62.

Vanité. — Qu’une chose aussi visible qu’est la vanité du monde soit si peu connue, que ce soit une chose étrange et surprenante de dire que c’est une sottise de chercher les grandeurs, cela est admirable !

Qui ne voit pas la vanité du monde est bien vain lui-même. Aussi qui ne la voit, excepté de jeunes gens qui sont tous dans le bruit, dans le divertissement, et dans la pensée de l’avenir ? Mais ôtez leur divertissement, vous les verrez se sécher d’ennui ; ils sentent alors leur néant sans le connoître : car c’est bien être malheureux que d’être dans une tristesse insupportable aussitôt qu’on est réduit à se considérer, et à n’en être point diverti.


63.

Pyrrhonisme. — Chaque chose est ici vraie en partie, fausse en partie. [13] La vérité essentielle n’est pas ainsi : elle est toute pure et toute vraie. Ce mélange la déshonore et l’anéantit. Rien n’est purement vrai ; et ainsi rien n’est vrai, en l’entendant du pur vrai. On dira qu’il est vrai que l’homicide est mauvais ; oui, car nous connoissons bien le mal et le faux. Mais que dira-t-on qui soit bon ? La chasteté ? Je dis que non car le monde finiroit. Le mariage ? Non : la continence vaut mieux. De ne point tuer ? Non, car les désordres seroient horribles, et les méchants tueroient tous les bons. De tuer ? Non, car cela détruit la nature. Nous n’avons ni vrai ni bien qu’en partie, et mêlé de mal et de faux.


64.

Le mal est aisé, il y en a une infinité ; le bien presque unique. Mais un certain genre de mal est aussi difficile à trouver que ce qu’on appelle bien, et souvent on fait passer pour bien à cette marque ce mal particulier. Il faut même une grandeur extraordinaire d’âme pour y arriver aussi bien qu’au bien.


65.

Les cordes qui attachent le respect des uns envers les autres, en général, sont cordes de nécessité ; car il faut qu’il y ait différens degrés, tous les hommes voulant dominer, et tous ne le pouvant pas mais quelques-uns le pouvant.

Figurons-nous donc que nous les voyons commencer à se former. Il est sans doute qu’ils se battront jusqu’à ce que la plus forte partie opprime la plus foible, et qu’enfin il y ait un parti dominant. Mais quand cela est une fois déterminé, alors les maîtres, qui ne veulent pas que la guerre continue, ordonnent que la force qui est entre leurs mains succédera comme il plaît ; les uns la remettant à l’élection des peuples, les autres à la succession de naissance, etc.

Et c’est là où l’imagination commence à jouer son rôle.Jusque-là le pouvoir force le fait : ici c’est la force qui se tient par l’imagination en un certain parti, en France des gentilshommes, en Suisse des roturiers, etc.

Ces cordes qui attachent donc le respect à tel et tel en particulier sont des cordes d’imagination.


66.

Nous sommes si malheureux que nous ne pouvons prendre plaisir à une chose qu’à condition de nous fâcher si elle réussit mal ; ce que mille choses peuvent faire, et font à toute heure. Qui auroit trouvé le secret de se réjouir du bien sans se fâcher du mal contraire, auroit trouvé le point. C’est le mouvement perpétuel.



  1. Article IX de Bossut.
  2. Proverbe. « L’excès du droit est l’excès de l’injustice. »
  3. Le manuscrit ajoute : « De là vient le droit de l’épée, car l’épée donne un véritable droit. (Autrement on verroit la violence d’un côté et la justice de l’autre. Fin de la XIIe Provinciale.) De là vient l’injustice de la Fronde, qui éléve sa prétendue justice contre la force. Il n’en est pas de même dans l’Église, car il y a une justice véritable, et nulle violence. »
  4. On lit à la page 184 de l’édition de Montaigne, 1635, in-folio : « Cette belle et noble femme de Sabinus, patricien romain, pour l’interest d’aultruy, supporta seule sans secours, et sans voix et gemissement, l’enfantement de deux iumeaux. Un simple garsonnet de Lacedemone ayant desrobbé un regnard…, et l’ayant mis sous sa cappe, endura plustost qu’illuy eust rongé le ventre que de se descouvrir. Et un aultre, donnant de l’encens à un sacrifice, se laissa brusler iusques à l’os par un charbon tumbé dans sa manche, pour ne troubler le mystère. »
  5. Ecclésiastique, XXIV, 11.
  6. Formule de la morale stoïcienne.
  7. Formule de la morale épicurienne.
  8. Charles Ier.
  9. Jean-Casimir, détrôné par Charles-Gustave, roi de Suède.
  10. La reine Christine.
  11. « Nation farouche, qui compte la vie pour rien sans les armes. » Tite Live, XXXIV, xvii.
  12. Avant cet alinéa, on lit dans le manuscrit : « Lustravit lampade terras : Le temps et mes humeurs ont peu de liaison. »
  13. Il n’y a point d’épigramme des deux borgnes dans Martial. M. Havet. pense qu’il s’agit de l’épigramme suivante, qui se lit au livre VI de l’Epigrammatum delectus, et dont l’auteur est inconnu :

    Lumine Acon dextro, capta est Leonilla sinistro,
      Et potis est forma vincere uterque deos.
    Blande puer, lumen quod habes concede parenti,
      Sic tu cæcus Amor, sic erit illa Venus.

    « Acon est privé de l’œil droit, Léonilla de l’œil gauche ; et d’ailleurs l’un et l’autre pourraient disputer aux dieux mêmes le prix de la beauté. Charmant enfant, cède à ta mère ton œil unique ; tu seras l’Amour aveugle, et elle sera Vénus. »
  14. Horace, Art poét., 447.


ARTICLE VII.[1]


1.

A mesure qu’on a plus d’esprit, on trouve qu’il y a plus d’homme : originaux. Les gens du commun ne trouvent pas de différence entre les hommes.


2.

Diverses sortes de sens droit ; les uns dans un certain ordre de choses et non dans les autres ordres, où ils extravaguent. Les uns tirent bien les conséquences de peu de principes, et c’est une droiture de sens. Les autres tirent bien les conséquences des choses où il y a beaucoup de principes. Par exemple, les uns comprennent bien les effets de l’eau, en quoi il y a peu de principes ; mais les conséquences en sont si fines, qu’il n’y a qu’une extrême droiture d’esprit qui y puisse aller : et ceuxlà ne seraient peut-être pas pour cela grands géomètres, parce que la géométrie comprend un grand nombre de principes, et qu’une nature d’esprit peut être telle qu’elle puisse bien pénétrer peu de principes jusqu’au fond, et qu’elle ne puisse pénétrer le moins du monde les choses où il y a beaucoup de principes.

Il y a donc deux sortes d’esprits : l’une, de pénétrer vivement et profondément les conséquences des principes, et c’est là l’esprit de justesse ; l’autre, de comprendre un grand nombre de principes sans les confondre, et c’est là l’esprit de géométrie. L’un est force et droiture d’esprit, l’autre est amplitude d’esprit. Or l’un peut être sans l’autre, l’esprit pouvant être fort et étroit, et pouvant être aussi ample et foible.

Il y a beaucoup de différence entre l’esprit de géométrie et l’esprit de finesse. En l’un, les principes sont palpables, mais éloignés de l’usage commun ;de sorte qu’on a peine à tourner la tête de ce côté-là. manque d’habitude : mais pour peu qu’on s’y tourne, on voit les principes à plein ; et il faudroit avoir tout à fait l’esprit faux pour mal raisonner sur des principes si gros qu’il est presque impossible qu’ils échappent.

Mais dans l’esprit de finesse, les principes sont dans l’usage commun et devant les yeux de tout le monde. On n’a que faire de tourner la tête ni de se faire violence. Il n’est question que d’avoir bonne vue, mais il faut l’avoir bonne ; car les principes sont si déliés et en si grand nombre, qu’il est presque impossible qu’il n’en échappe. Or, l’omission d’un principe mène à l’erreur : ainsi, il faut avoir la vue bien nette pour voir tous les principes, et ensuite l’esprit juste pour ne pas raisonner faussement sur des principes connus.

Tous les géomètres seroient donc fins s’ils avoient la vue bonne, car ils ne raisonnent pas faux sur les principes qu’ils connoissent ; et les esprits fins seroient géomètres s’ils pouvoient plier leur vue vers les principes inaccoutumés de géométrie.

Ce qui fait donc que de certains esprits fins ne sont pas géomètres, c’est qu’ils ne peuvent du tout se tourner vers les principes de géométrie ; mais ce qui fait que des géomètres ne sont pas fins, c’est qu’ils ne voient pas ce qui est devant eux, et qu’étant accoutumés aux principes nets et grossiers de géométrie, et à ne raisonner qu’après avoir bien vu et manié leurs principes, ils se perdent dans les choses de finesse, où les principes ne se laissent pas ainsi manier. On les voit à peine, on les sent plutôt qu’on ne les voit ; on a des peines infinies à les faire sentir à ceux qui ne les sentent pas d’eux-mêmes : ce sont choses tellement délicates et si nombreuses, qu’il faut un sens bien délicat et bien net pour les sentir, et juger droit et juste selon ce sentiment sans pouvoir le plus souvent les démontrer par ordre comme en géométrie, parce qu’on n’en possède pas ainsi les principes, et que ce seroit une chose infinie de l’entreprendre. Il faut tout d’un coup voir la chose d’un seul regard, et non pas par progrès de raisonnement, au moins jusque un certain degré. Et ainsi il est rare que les géomètres soient fins, et que les fins soient géomètres, à cause que les géomètres veulent traiter géométriquement ces choses fines, et se rendent ridicules, voulant commencer par les définitions et ensuite par les principes, ce qui n’est pas la manière d’agir en cette sorte de raisonnement. Ce n’est pas que l’esprit ne le fasse ; mais il le fait tacitement, naturellement et sans art, car l’expression en passe tous les hommes, et le sentiment n’en appartient qu’à peu d’hommes.

Et les esprits fins, au contraire, ayant ainsi accoutumé à juger d’une seule vue, sont si étonnés quand on leur présente des propositions où ils ne comprennent rien, et où pour entrer il faut passer par des définitions et des principes si stériles, qu’ils n’ont point accoutumé de voir ainsi en détail, qu’ils s’en rebutent et s’en dégoûtent. Mais les esprits faux ne sont jamais ni fins ni géomètres. Les géomètres qui ne sont que géomètres ont donc l’esprit droit, mais pourvu qu’on leur explique bien toutes choses par définitions et principes ; autrement ils sont faux et insupportables, car ils ne sont droits que sur les principes bien éclaircis. Et les fins qui ne sont que fins ne peuvent avoir la patience de descendre jusque dans les premiers principes des choses spéculatives et d’imagination, qu’ils n’ont jamais vues dans le monde, et tout à fait hors d’usage.


3.

Les exemples qu’on prend pour prouver d’autres choses, si on vouloit prouver les exemples, on prendroit les autres choses pour en être les exemples ; car, comme on croit toujours que la difficulté est à ce qu’on veut prouver, on trouve les exemples plus clairs et aidant à le montrer Ainsi, quand on veut montrer une chose générale, il faut en donner la règle particulière d’un cas : mais si on veut montrer un cas particulier il faudra commencer par la règle générale. Car on trouve toujours obscure la chose qu’on veut prouver, et claire celle qu’on emploie à la preuve : car, quand on propose une chose à prouver, d’abord on se remplit de cette imagination qu’elle est donc obscure, et, au contraire que celle qui doit la prouver est claire, et ainsi on l’entend aisément.


4.

Tout notre raisonnement se réduit à céder au sentiment. Mais la fantaisie est semblable et contraire au sentiment, de sorte qu’on ne peut distinguer entre ces contraires. L’un dit que mon sentiment est fantaisie, l’autre que sa fantaisie est sentiment. Il faudrait avoir une règle La raison s’offre, mais elle est ployable à tous sens ; et ainsi il n’y en a point.


5.

Ceux qui jugent d’un ouvrage par règle sont, à l’égard des autres comme ceux qui ont une montre à l’égard des autres. L’un dit : « Il y a deux heures ; » l’autre dit : « Il n’y a que trois quarts d’heure. » Je regarde ma montre ; je dis à l’un : « Vous vous ennuyez ;» et à l’autre : « Le temps ne vous dure guère ;» car il y a une heure et demie, et je me moque de ceux qui disent que le temps me dure à moi, et que j’en juge par fantaisie : ils ne savent pas que je juge par ma montre.


6.

Il y en a qui parlent bien et qui n’écrivent pas bien. C’est que le lieu, l’assistance les échauffent, et tirent de leur esprit plus qu’ils n’y trouvent sans cette chaleur.


7.

Ce que Montaigne a de bon ne peut être acquis que difficilement. Ce qu’il a de mauvais (j’entends hors les mœurs) eût pu être corrigé en un moment, si on l’eût averti qu’il faisoit trop d’histoires, et qu’il parloit trop de soi.


8.

Miracles. — Il est fâcheux d’être dans l’exception de la règle. Il faut même être sévère, et contraire à l’exception. Mais néanmoins, comme il est certain qu’il y a des exceptions de la règle, il en faut juger sévèrement, mais justement.


9.

Qu’on ne dise pas que je n’ai rien dit de nouveau ; la disposition des matières est nouvelle. Quand on joue à la paume, c’est une même balle dont on joue l’un et l’autre ; mais l’un la place mieux. J’aimerois autant qu’on me dît que je me suis servi des mots anciens. Et comme si les mêmes pensées ne formoient pas un autre corps de discours par une disposition différente, aussi bien que les mêmes mots forment d’autres pensées par leur différente disposition.


10.

On se persuade mieux, pour l’ordinaire, par les raisons qu’on a soi-même trouvées, que par celles qui sont venues dans l’esprit des autres.


11.

L’esprit croit naturellement, et la volonté aime naturellement ; de sorte que, faute de vrais objets, il faut qu’ils s’attachent aux faux.


12.

Ces grands efforts d’esprit où l’âme touche quelquefois sont choses où elle ne se tient pas. Elle y saute seulement, non comme sur le trône, pour toujours, mais pour un instant seulement.


13.

L’homme n’est ni ange ni bête, et le malheur veut que qui veut faire l’ange fait la bête.


14.

En sachant la passion dominante de chacun, on est sûr de lui plaire ; et néanmoins chacun a ses fantaisies, contraires à son propre bien, dans l’idée même qu’il a du bien ; et c’est une bizarrerie qui met hors de gamme.


15.

Gloire. — Les bêtes ne s’admirent point. Un cheval n’admire point son compagnon. Ce n’est pas qu’il n’y ait entre eux de l’émulation à la course, mais c’est sans conséquence ; car, étant à l’étable, le plus pesant et plus mal taillé ne cède pas son avoine à l’autre, comme les hommes veulent qu’on leur fasse. Leur vertu se satisfait d’elle-même.


16.

Comme on se gâte l’esprit, on se gâte aussi le sentiment. On se forme l’esprit et le sentiment par les conversations. On se gâte l’esprit et le sentiment par les conversations. Ainsi les bonnes ou les mauvaises le forment ou le gâtent. Il importe donc de tout de bien savoir choisir, pour se le former et ne point le gâter ; et on ne peut faire ce choix, si on ne l’a déjà formé et point gâté. Ainsi cela fait un cercle, d’où sont bienheureux ceux qui sortent.


17.

Lorsqu’on ne sait pas la vérité d’une chose, il est bon qu’il y ait une erreur commune qui fixe l’esprit des hommes, comme, par exemple, la lune, à qui on attribue le changement des saisons, le progrès des maladies, etc. Car la maladie principale de l’homme est la curiosité inquiète des choses qu’il ne peut savoir ; et il ne lui est pas si mauvais d’être dans l’erreur, que dans cette curiosité inutile.

La manière d’écrire d’Épictète, de Montaigne et de Salomon de Tultie[2], est la plus d’usage, qui s’insinue le mieux, qui demeure plus dans la mémoire, et qui se fait le plus citer, parce qu’elle est toute composée de pensées nées sur les entretiens ordinaires de la vie ; comme quand on parlera de la commune erreur qui est parmi le monde, que la lune est cause de tout, on ne manquera jamais de dire que Salomon de Tultie dit que, lorsqu’on ne sait pas la vérité d’une chose, il est bon qu’il y ait une erreur commune, etc., qui est la pensée ci-dessus.


18.

Si le foudre[3] tomboit sur les lieux bas, etc., les poètes, et ceux qui ne savent raisonner que sur les choses de cette nature, manqueraient de preuves.


19.

L’ordre (contre l’objection que l’Écriture n’a pas d’ordre). — Le cœur a son ordre ; l’esprit a le sien, qui est par principes et démonstrations, le cœur en a un autre. On ne prouve pas qu’on doit être aimé, en exposant d’ordre les causes de l’amour : cela seroit ridicule.

Jésus-Christ, saint Paul ont l’ordre de la charité, non de l’esprit ; car ils vouloient échauffer, non instruire. Saint Augustin de même. Cet ordre consiste principalement à la digression sur chaque point qui a rapport à la fin, pour la montrer toujours.


20.

Masquer la nature et la déguiser. Plus de roi, de pape, d’évêques ; mais auguste monarque, etc. ; point de Paris, capitale du royaume. Il y a des lieux où il faut appeler Paris Paris, et d’autres où il le faut appeler capitale du royaume.


21.

Quand dans un discours se trouvent des mots répétés, et qu’essayant de les corriger, on les trouve si propres qu’on gâterait le discours, il les faut laisser, c’en est la marque ; et c’est là la part de l’envie, qui est aveugle, et qui ne sait pas que cette répétition n’est pas faute en cet endroit ; car il n’y a point de règle générale.


22.

Miscell.[4] Langage. — Ceux qui font les antithèses en forçant les mot sont comme ceux qui font de fausses fenêtres pour la symétrie. Leur règle n’est pas de parler juste, mais de faire des figures justes.


23.

Les langues sont des chiffres, où non les lettres sont changées en lettres, mais les mots en mots ; de sorte qu’une langue inconnue est déchiffrable.


24.

Il y a un certain modèle d’agrément et de beauté qui consiste en un certain rapport entre notre nature foible ou forte, telle qu’elle est, et la chose qui nous plaît. Tout ce qui est formé sur ce modèle nous agrée : soit maison, chanson, discours, vers, prose, femmes, oiseaux, rivières, arbres, chambres, habits, etc. Tout ce qui n’est point fait sur ce modèle déplaît à ceux qui ont le bon goût. Et comme il y a un rapport parfait entre une chanson et une maison qui sont faites sur le bon modèle, parce qu’elles ressemblent à ce modèle unique, quoique chacune selon son genre, il y a de même un rapport parfait entre les choses faites sur le mauvais modèle. Ce n’est pas que le mauvais modèle soit unique, car il y en a une infinité. Mais chaque mauvais sonnet, par exemple, sur quelque faux modèle qu’il soit fait, ressemble parfaitement à une femme vêtue sur ce modèle. — Rien ne fait mieux entendre combien un faux sonnet est ridicule que d’en considérer la nature et le modèle, et de s’imaginer ensuite une femme ou une maison faite sur ce modèle-là.


25.

Comme on dit beauté poétique, on devroit aussi dire beauté géométrique, et beauté médicinale. Cependant on ne le dit point : et la raison en est qu’on sait bien quel est l’objet de la géométrie, et qu’il consiste en preuves, et quel est l’objet de la médecine, et qu’il consiste en la guérison ; mais on ne sait pas en quoi consiste l’agrément, qui est l’objet de la poésie. On ne sait ce que c’est que ce modèle naturel qu’il faut imiter ; et, à faute de cette connoissance, on a inventé de certains termes bizarres : « siècle d’or, merveille de nos jours, fatal, » etc. ; et on appelle ce jargon beauté poétique. Mais qui s’imaginera une femme sur ce modèle-là, qui consiste à dire de petites choses avec de grands mots, verra une jolie demoiselle toute pleine de miroirs et de chaînes, dont il rira, parce qu’on sait mieux en quoi consiste l’agrément d’une femme que l’agrément des vers. Mais ceux qui ne s’y connoîtroient pas l’admireroient en cet équipage ; et il y a bien des villages où on la prendroit pour la reine : et c’est pourquoi nous appelons les sonnets faits sur ce modèle-là les reines de village.


26.

Quand un discours naturel peint une passion, ou un effet, on trouve dans soi-même la vérité de ce qu’on entend, laquelle on ne savoit pas qu’elle y fût, en sorte qu’on est porté à aimer celui qui nous le fait sentir ; car il ne nous a pas fait montre de son bien, mais du nôtre ; et ainsi ce bienfait nous le rend aimable : outre que cette communauté d’intelligence que nous avons avec lui incline nécessairement le cœur à l’aimer.


27.

Éloquence. — Il faut de l’agréable et du réel ; mais il faut que cet agréable soit lui-même pris du vrai.


28.

Quand on voit le style naturel, on est tout étonné et ravi ; car on s’attendoit de voir un auteur, et on trouve un homme. Au lieu que ceux qui ont le goût bon, et qui en voyant un livre croient trouver un homme, sont tout surpris de trouver un auteur : Plus poetice quam humane locutus es[5]. Ceux-là honorent bien la nature, qui lui apprennent qu’elle peut parler de tout, et même de théologie.


29.

La dernière chose qu’on trouve en faisant un ouvrage est de savoir celle qu’il faut mettre la première.


30.

Langage. — Il ne faut point détourner l’esprit ailleurs, sinon pour le délasser, mais dans le temps où cela est à propos ; le délasser quand il faut, et non autrement ; car qui délasse hors de propos, il lasse ; et qui lasse hors de propos délasse, car on quitte tout là ; tant la malice de la concupiscence se plaît à faire tout le contraire de ce qu’on veut obtenir de nous sans nous donner du plaisir, qui est la monnoie pour laquelle nous donnons tout ce qu’on veut.


31.

Quelle vanité que la peinture, qui attire l’admiration par la ressemblance des choses dont on n’admire pas les originaux


32.

Un même sens change selon les paroles qui l’expriment. Les sens reçoivent des paroles leur dignité, au lieu de la leur donner. Il en faut chercher des exemples.


33.

Ceux qui sont accoutumés à juger par le sentiment ne comprennent rien aux choses de raisonnement ; car ils veulent d’abord pénétrer d’une vue, et ne sont point accoutumés à chercher les principes. Et les autres, au contraire, qui sont accoutumés à raisonner par principes, ne comprennent rien aux choses de sentiment, y cherchant des principes, et ne pouvant voir d’une vue.


34.

Géométrie, Finesse. — La vraie éloquence se moque de l’éloquence, la vraie morale se moque de la morale ; c’est-à-dire que la morale du jugement se moque de la morale de l’esprit, qui est sans règles. Car le jugement est celui à qui appartient le sentiment, comme les sciences appartiennent à l’esprit. La finesse est la part du jugement, la géométrie est celle de l’esprit.


35.

Se moquer de la philosophie, c’est vraiment philosopher.


36.

Toutes les fausses beautés que nous blâmons en Cicéron ont des admirateurs, et en grand nombre.


37.

Il y a beaucoup de gens qui entendent le sermon de la même manière qu’ils entendent vêpres.


38.

Les rivières sont des chemins qui marchent, et qui portent où l’on veut aller.


39.

Deux visages semblables, dont aucun ne fait rire en particulier, font rire ensemble par leur ressemblance.


40.

Probabilité. — Ils ont quelques principes ; mais ils en abusent. Or, l’abus des vérités doit être autant puni que l’introduction du mensonge.


41.

Je ne puis pardonner à Descartes.



  1. Article X de Bossut.
  2. Salomon de Tultie n’existe point C’est évidemment un pseudonyme de l’invention de Pascal.
  3. Nous disons à présent la foudre.
  4. Miscellanea, Mélanges.
  5. « Tu parles en poëte, non en homme. » Pétrone, chap XC.


ARTICLE VIII.[1]


1.

Les principales forces des pyrrhoniens, je laisse les moindres, sont que nous n’avons aucune certitude de la vérité de ces principes. hors la foi et la révélation, sinon en ce que nous les sentons naturellement en nous : or, ce sentiment naturel n’est pas une preuve convaincante de leur vérité, puisque n’y ayant point de certitude, hors la foi, si l’homme est créé par un Dieu bon, par un démon méchant, ou à l’aventure, il est en doute si ces principes nous sont donnés ou véritables, ou faux, ou incertains, selon notre origine. De plus, que personne n’a d’assurance, hors de la foi, s’il veille ou s’il dort, vu que durant le sommeil on croit veiller aussi fermement que nous faisons ; on croit voir les espaces, les figures, les mouvemens ; on sent couler le temps, on le mesure, et enfin on agit de même qu’éveillé ; de sorte que, la moitié de la vie se passant en sommeil, par notre propre aveu, où, quoi qu’il nous en paroisse, nous n’avons aucune idée du vrai, tous nos sentimens étant alors des illusions, qui sait si cette autre moitié de la vie où nous pensons veiller n’est pas un autre sommeil un peu différent du premier dont nous nous éveillons quand nous pensons dormir[2] ?

Voilà les principales forces de part et d’autre.

Je laisse les moindres, comme les discours que font les pyrrhoniens contre les impressions de la coutume, de l’éducation, des mœurs, des pays, et les autres choses semblables, qui, quoiqu’elles entraînent la plus grande partie des hommes communs, qui ne dogmatisent que sur ces vains fondemens, sont renversées par le moindre souffle des pyrrhoniens. On n’a qu’à voir leurs livres, si l’on n’en est pas assez persuadé ; on le deviendra bien vite, et peut-être trop.

Je m’arrête à l’unique fort des dogmatistes, qui est qu’en parlant de bonne foi et sincèrement, on ne peut douter des principes naturels. Contre quoi les pyrrhoniens opposent en un mot l’incertitude de notre origine, qui enferme celle de notre nature ; à quoi les dogmatistes sont encore à répondre depuis que le monde dure.

Voilà la guerre ouverte entre les hommes, où il faut que chacun prenne parti, et se range nécessairement ou au dogmatisme, ou au pyrrhonisme ; car, qui pensera demeurer neutre sera pyrrhonien par excellence. Cette neutralité est l’essence de la cabale[3] : qui n’est pas contre eux est excellemment pour eux. Ils ne sont pas pour eux-mêmes ; ils sont neutres, indifférens, suspendus à tout, sans s’excepter.

Que fera donc l’homme en cet état ? Doutera-t-il de tout ? doutera-t-il s’il veille, si on le pince, si on le brûle ? doutera-t-il s’il doute ? doutera-t-il s’il est ? On n’en peut venir là ; et je mets en fait qu’il n’y a jamais eu de pyrrhonien effectif parfait. La nature soutient la raison impuissante, et l’empêche d’extravaguer jusqu’à ce point.

Dira-t-il donc, au contraire, qu’il possède certainement la vérité, lui qui, si peu qu’on le pousse, ne peut en montrer aucun titre, et est forcé de lâcher prise ?

Quelle chimère est-ce donc que l’homme ? quelle nouveauté, quel monstre, quel chaos, quel sujet de contradiction, quel prodige ! Juge de toutes choses, imbécile ver de terre, dépositaire du vrai, cloaque d’incertitude et d’erreur, gloire et rebut de l’univers.

Qui démêlera cet embrouillement[4] ? La nature confond les pyrrhoniens et la raison confond les dogmatiques. Que deviendrez-vous donc, ô homme ! qui cherchez quelle est votre véritable condition par votre rai-on naturelle ? Vous ne pouvez fuir une de ces sectes, ni subsister dans aucune.

Connoissez donc, superbe, quel paradoxe vous êtes à vous-même. Humiliez-vous, raison impuissante ; taisez-vous, nature imbécile : apprenez que l’homme passe infiniment l’homme, et entendez de votre maître votre condition véritable que vous ignorez. Écoutez Dieu.

Car enfin, si l’homme n’avoit jamais été corrompu, il jouiroitdans son innocence et de la vérité et de la félicité avec assurance. Et si l’homme n’avoit jamais été que corrompu, il n’auroit aucune idée ni de la vérité ni de la béatitude. Mais, malheureux que nous sommes, et plus que s’il n’y avoit point de grandeur dans notre condition, nous avons une idée du bonheur, et ne pouvons y arriver ; nous sentons une image de la vérité, et ne possédons que le mensonge ; incapables d’ignorer absolument et de savoir certainement, tant il est manifeste que nous avons été dans un degré de perfection dont nous sommes malheureusement déchus !

Chose étonnante, cependant, que le mystère le plus éloigné de notre connoissance, qui est celui de la transmission du péché, soit une chose sans laquelle nous ne pouvons avoir aucune connoissance de nous-mêmes ! Car il est sans doute qu’il n’y a rien qui choque plus notre raison que de dire que le péché du premier homme ait rendu coupables ceux qui, étant si éloignés de cette source, semblent incapables d’y participer. Cet écoulement ne nous paroît pas seulement impossible, il nous semble même très-injuste ; car qu’y a-t-il de plus contraire aux règles de notre misérable justice que de damner éternellement un enfant incapable de volonté, pour un péché où il paroît avoir si peu de part, qu’il est commis six mille ans avant qu’il fût en être ? Certainement, rien ne nous heurte plus rudement que cette doctrine ; et cependant, sans ce mystère, le plus incompréhensible de tous, nous sommes incompréhensibles à nous-mêmes. Le nœud de notre condition prend ses replis et ses tours dans cet abîme ; de sorte que l’homme est plus inconcevable sans ce mystère que ce mystère n’est inconcevable à l’homme[5]. [4]

Seconde partie. Que l’homme sans la foi ne peut connoître le vrai bien ni la justice. — Tous les hommes recherchent d’être heureux ; cela est sans exception. Quelque différens moyens qu’ils y emploient, ils rendent tous à ce but. Ce qui fait que les uns vont à la guerre et que les autres n’y vont pas, est ce même désir qui est dans tous les deux, accompagné de différentes vues[6]. La volonté ne fait jamais la moindre démarche que vers cet objet. C’est le motif de toutes les actions de tous les hommes, jusqu’à ceux qui vont se pendre.

Et cependant, depuis un si grand nombre d’années, jamais personne, sans la foi, n’est arrivé à ce point où tous visent continuellement. Tous se plaignent : princes, sujets ; nobles, roturiers ; vieux, jeunes ; forts, foibles ; savans, ignorans ; sains, malades ; de tous pays, de tous les temps, de tous âges et de toutes conditions.

Une épreuve si longue, si continuelle et si uniforme, devrait bien nous convaincre de notre impuissance d’arriver au bien par nos efforts ; mais l’exemple ne nous instruit point. Il n’est jamais si parfaitement semblable, qu’il n’y ait quelque délicate différence ; et c’est de là que nous attendons que notre attente ne sera pas déçue en cette occasion comme en l’autre. Et ainsi, le présent ne nous satisfaisant jamais, l’espérance nous pipe, et de malheur en malheur, nous mène jusqu’à la mort, qui en est un comble éternel.

Qu’est-ce donc que nous crie cette avidité et cette impuissance, sinon qu’il y a eu autrefois dans l’homme un véritable bonheur, dont il ne lui reste maintenant que la marque et la trace toute vide, et qu’il essaye inutilement de remplir de tout ce qui l’environne, recherchant des choses absentes le secours qu’il n’obtient pas des présentes, mais qui en sont toutes incapables, parce que ce gouffre infini ne peut être rempli que par un objet infini et immuable, c’est-à-dire que par Dieu même.

Lui seul est son véritable bien ; et depuis qu’il l’a quitté, c’est une [5] chose étrange, qu’il n’y a rien dans la nature qui n’ait été capable de lui en tenir la place : astres, ciel, terre, élément, plantes, choux, poireaux, animaux, insectes, veaux, serpens, fièvre, peste, guerre, famine, vices, adultère, inceste. Et depuis qu’il a perdu le vrai bien, tout également peut lui paroître tel, jusqu’à sa destruction propre, quoique si contraire à Dieu, à la raison et à la nature tout ensemble.

Les uns le cherchent dans l’autorité, les autres dans les curiosités et dans les sciences, les autres dans les voluptés. D’autres, qui en ont en effet plus approché[7], ont considéré qu’il est nécessaire que le bien universel, que tous les hommes désirent, ne soit dans aucune des choses particulières qui ne peuvent être possédées que par un seul, et qui, étant partagées, affligent plus leur possesseur, par le manque de la partie qu’il n’a pas, qu’elles ne le contentent par la jouissance de celle qui lui appartient. Ils ont compris que le vrai bien devoit être tel, que tous pussent le posséder à la fois, sans diminution et sans envie, et que personne ne pût le perdre contre son gré.

Et leur raison est que ce désir étant naturel à l’homme, puisqu’il est nécessairement dans tous, et qu’il ne peut pas ne le pas avoir, ils en concluent...

Philosophes. — Nous sommes pleins de choses qui nous jettent au dehors.

Notre instinct nous fait sentir qu’il faut chercher notre bonheur hors de nous. Nos passions nous poussent au dehors, quand même les objets ne s’offriroient pas pour les exciter. Les objets du dehors nous tentent d’eux-mêmes et nous appellent, quand même nous n’y pensons pas. Et ainsi les philosophes ont beau dire : « Rentrez en vous-mêmes, vous y trouverez votre bien ; » on ne les croit pas, et ceux qui les croient sont les plus vides et les plus sots.

Stoïques. — ... Ils concluent qu’on peut toujours ce qu’on peut quelquefois, et que, puisque le désir de la gloire fait bien faire à ceux qu’il possède quelque chose, les autres le pourront bien aussi. Ce sont des mouvemens fiévreux, que la santé ne peut imiter. Épictète conclut de ce qu’il y a des chrétiens constans, que chacun le peut bien être.

Les trois concupiscences ont fait trois sectes, et les philosophes n’ont fait autre chose que suivre une des trois concupiscences.

Nous connoissons la vérité, non-seulement par la raison, mais encore par le cœur ; c’est de cette dernière sorte que nous connoissons les premiers principes, et c’est en vain que le raisonnement, qui n’y a point de part, essaye de les combattre. Les pyrrhoniens, qui n’ont que cela pour objet, y travaillent inutilement. Nous savons que nous ne rêvons point, quelque impuissance où nous soyons de le prouver par raison ; cette impuissance ne conclut autre chose que la foiblesse de notre raison, mais non pas l’incertitude de toutes nos connoissances, comme ils le prétendent. Car la connoissance des premiers principes, comme il y a espace, temps, mouvement, nombres, est aussi ferme qu’aucune de celles que nos raisonnemens nous donnent. Et c’est sur ces connoissances du cœur et de l’instinct qu’il faut que la raison s’appuie, et qu’elle y fonde tout son discours. Le cœur sent qu’il y a trois dimensions dans l’espace, et que les nombres sont infinis ; et la raison démontre ensuite qu’il n’y a point deux nombres carrés dont l’un soit double de l’autre. Les principes se sentent, les propositions se concluent ; et le tout avec certitude, quoique par différentes voies. Et il est aussi ridicule que la raison demande au cœur des preuves de ses premiers principes, pour vouloir y consentir, qu’il seroit ridicule que le cœur demandât à la raison un sentiment de toutes les propositions qu’elle démontre, pour vouloir les recevoir.

Cette impuissance ne doit donc servir qu’à humilier la raison, qui voudroit juger de tout, mais non pas à combattre notre certitude, comme s’il n’y avoit que la raison capable de nous instruire. Plût à Dieu que nous n’en eussions au contraire jamais besoin, et que nous connussions toutes choses par instinct et par sentiment ! Mais la nature nous a refusé ce bien, et elle ne nous a au contraire donné que très-peu de connoissances de cette sorte ; toutes les autres ne peuvent être acquises que par le raisonnement.

Et c’est pourquoi ceux à qui Dieu a donné la religion par sentiment du cœur sont bien heureux et bien légitimement persuadés. Mais ceux qui ne l’ont pas, nous ne pouvons la [leur] donner que par raisonnement, en attendant que Dieu la leur donne par sentiment de cœur, sans quoi la foi n’est qu’humaine, et inutile pour le salut.


2.

... Cette guerre intérieure de la raison contre les passions a fait que ceux qui ont voulu avoir la paix se sont partagés en deux sectes. Les uns[8] ont voulu renoncer aux passions, et devenir dieux ; les autres[9] ont voulu renoncer à la raison, et devenir bêtes brutes. (Des Barreaux.) Mais ils ne l’ont pas pu, ni les uns ni les autres, et la raison demeure toujours, qui accuse la bassesse et l’injustice des passions, et qui trouble le repos de ceux qui s’y abandonnent ; et les passions sont toujours vivantes dans ceux même qui y veulent renoncer.


3.

Instinct. Raison. — Nous avons une impuissance de prouver invincible à tout le dogmatisme ; nous avons une idée de la vérité invincible à tout le pyrrhonisme.

Nous souhaitons la vérité, et ne trouvons en nous qu’incertitude Nous cherchons le bonheur, et ne trouvons que misères et mort. Nous sommes incapables de ne pas souhaiter la vérité et le bonheur, et sommes incapables ni de certitude ni de bonheur. Ce désir nous est laissé, tant pour nous punir, que pour nous faire sentir d’où nous sommes tombés.


4.

Si l’homme n’est fait pour Dieu, pourquoi n’est-il heureux qu’en Dieu ? Si l’homme est fait pour Dieu, pourquoi est-il si contraire à Dieu ?


5.

L’homme ne sait à quel rang se mettre. Il est visiblement égaré, et tombé de son vrai lieu sans le pouvoir retrouver. Il le cherche partout avec inquiétude et sans succès dans des ténèbres impénétrables.

A. P. R.[10] Grandeur et misère. — La misère se concluant de la grandeur, et la grandeur de la misère, les uns ont conclu la misère d’autant plus qu’ils en ont pris pour preuve la grandeur, et les autres concluant la grandeur avec d’autant plus de force qu’ils l’ont conclue de la misère même, tout ce que les uns ont pu dire pour montrer la grandeur n’a servi que d’un argument aux autres pour conclure la misère, puisque c’est être d’autant plus misérable qu’on est tombé de plus haut ; et les autres, au contraire. Ils se sont portés les uns sur les autres par un cercle sans fin : étant certain qu’à mesure que les hommes ont de la lumière, ils trouvent et grandeur et misère en l’homme. En un mot, l’homme connoît qu’il est misérable : il est donc misérable, puisqu’il l’est ; mais il est bien grand, puisqu’il le connoît.

... S’il se vante, je l’abaisse ; s’il s’abaisse, je le vante ; et le contredis toujours, jusqu’à ce qu’il comprenne qu’il est un monstre incompréhensible.



  1. Article 1 de la seconde partie, dans Bossut.
  2. Pascal avait ajouté cet alinéa qu’il a barré : « Et qui doute que, si on rêvoit en compagnie, et que par hasard les songes s’accordassent, ce qui est assez ordinaire, et qu’on veillât en solitude, on ne crût les choses renversées ? Enfin, comme on rêve souvent qu’on rêve, entassant un songe sur l’autre, il se peut aussi bien faire que cette vie n’est elle-même qu’un songe, sur lequel les autres sont entés, dont nous nous éveillons à la mort, pendant laquelle [laquelle vie] nous avons aussi peu les principes du vrai et du bien que pendant le sommeil naturel ; ces différentes pensées qui nous y agitent n’étant peut-être que des illusions, pareilles à l’écoulement du temps et aux vaines fantaisies de nos songes. »
  3. Pascal avait écrit d’abord : « Car la neutralité, qui est le parti des sages, est le plus ancien dogme de la cabale pyrrhonienne.  »
  4. Voici ce que Pascal avait écrit d’abord, et qu’il a barré : « Qui démêlera cet embrouillement ? Certainement cela passe dogmatisme et pyrrhonisme, et toute la philosophie humaine. L’homme passe l’homme. Qu’on accorde donc aux pyrrhoniens ce qu’ils ont tant crié : que la vérité n’est pas de notre portée et de notre gibier, qu’elle ne demeure pas en terre, qu’elle est domestique du ciel, qu’elle loge dans le sein de Dieu, et que l’on ne la peut connoitre qu’à mesure qu’il lui plait de la révéler. Apprenons donc de la vérité incréée et incarnée notre véritable nature. »
  5. Pascal avait d’abord ajouté ce qui suit, qu’il a barré : « D’où il paroît que Dieu, voulant nous rendre la difficulté de notre être inintelligible à nous-mêmes, en a caché le nœud si haut, ou, pour mieux dire, si bas, que nous étions bien incapables d’y arriver ; de sorte que ce n’est pas par les superbes agitations de notre raison, mais par la simple soumission de la raison, que nous pouvons véritablement nous connoître.
    Ces fondemens, solidement établis sur l’autorité inviolable de la religion, nous font connoître qu’il y a deux vérités de foi également constantes : l’une que l’homme, dans l’état de la création ou dans celui de la grâce, est élevé au-dessus de toute la nature, rendu comme semblable à Dieu, et participant de sa divinité ; l’autre, qu’en l’état de la corruption et du péché, il est déchu de cet état et rendu semblable aux bêtes. Ces deux propositions sont également fermes et certaines. L’Écriture nous les déclare manifestement lorsqu’elle dit en quelques lieux : Deliciæmeæ esse cum filiis hominum (Prov. VIII, 31) ; Effundam spiritum meum super omnem carnem. Dii estis, etc. (Ps. LXXXI, 6), [mes délices sont d’être avec les fils des hommes. Je répandrai mon esprit sur toute chair. Vous êtes des Dieux] ; et qu’elle dit en d’autres : Omnis caro fænum (Is. XL, 6) ; Homo assimilatus est jumentis insipientibus, et similis factus est illis (Ps. XLVIII, 21) ; Dixi in corde meo de filiis hominum. (Ecclés., III), [Toute chair n’est qu’une herbe fanée. L’homme s’est rapproché de la bête qui ne pense point, et s’est fait semblable à elle. J’ai considéré en moi-même les fils des hommes, et j’ai demandé que Dieu les éprouve, et fasse voir qu’ils sont semblables aux bêtes] : par où il paroit clairement que l’homme, par la grâce, est rendu comme semblable à Dieu et participant de sa divinité, et que, sans la grâce, il est comme semblable aux bêtes brutes (Ecclés., III, 11). »
  6. Pascal avait ajouté ces mots, qu’il a barrés : « Je n’écris ces lignes et on ne les lit que parce qu’on y trouve plus de satisfaction. »
  7. Les stoïciens.
  8. Les stoïciens.
  9. Les épicuriens.
  10. A. P. R., à Port-Royal. Pascal se proposait évidemment de développer cette thèse à Port-Royal.


ARTICLE IX.[1]


Qu’ils apprennent au moins quelle est la religion qu’ils combattent, avant que de la combattre. Si cette religion se vantoit d’avoir une vue claire de Dieu, et de le posséder à découvert et sans voile, ce serait la combattre que de dire qu’on ne voit rien dans le monde qui la montre avec cette évidence. Mais puisqu’elle dit au contraire que les hommes sont dans les ténèbres et dans l’éloignement de Dieu, qu’il s’est caché à leur connoissance, que c’est même le nom qu’il se donne dans les Écritures, Deus absconditus[2] ; et enfin si elle travaille également à établir ces deux choses : que Dieu a établi des marques sensibles dans l’Église pour se faire reconnoître à ceux qui le chercheroient sincèrement ; et qu’il les a couvertes néanmoins de telle sorte qu’il ne sera aperçu que de ceux qui le cherchent de tout leur cœur, quel avantage peuvent-ils tirer, lorsque, dans la négligence où ils font profession d’être de chercher la vérité, ils crient que rien ne la leur montre ? puisque cette obscurité où ils sont, et qu’ils objectent à l’Église, ne fait qu’établir une des choses qu’elle soutient, sans toucher à l’autre, et établit sa doctrine, bien loin de la ruiner.

Il faudroit, pour la combattre, qu’ils criassent qu’ils ont fait tous eurs efforts pour la chercher partout, et même dans ce que l’Église propose pour s’en instruire, mais sans aucune satisfaction. S’ils parloient de la sorte, ils combattroient à la vérité une de ses prétentions. Mais j’espère montrer ici qu’il n’y a personne raisonnable qui puiss parler de la sorte ; et j’ose même dire que jamais personne ne l’a fait. On sait assez de quelle manière agissent ceux qui sont dans cet esprit Ils croient avoir fait de grands efforts pour s’instruire, lorsqu’ils on employé quelques heures à la lecture de quelque livre de l’Écriture, et qu’ils ont interrogé quelque ecclésiastique sur les vérités de la foi. Après cela, ils se vantent d’avoir cherché sans succès dans les livres et parmi les hommes. Mais, en vérité, je ne puis m’empêcher de leur dire ce que j’ai dit souvent, que cette négligence n’est pas supportable. Il ne s’agit pas ici de l’intérêt léger de quelque personne étrangère, pour en user de cette façon ; il s’agit de nous-mêmes, et de notre tout.

L’immortalité de l’âme est une chose qui nous importe si fort, qui nous touche si profondément, qu’il faut avoir perdu tout sentiment pour être dans l’indifférence de savoir ce qui en est. Toutes nos actions et nos pensées doivent prendre des routes si différentes, selon qu’il y aura des biens éternels à espérer ou non, qu’il est impossible de faire une démarche avec sens et jugement, qu’en la réglant par la vue de ce point, qui doit être notre dernier objet.

Ainsi notre premier intérêt et notre premier devoir est de nous éclaircir sur ce sujet, d’où dépend toute notre conduite. Et c’est pourquoi entre ceux qui n’en sont pas persuadés, je fais une extrême différence de ceux qui travaillent de toutes leurs forces à s’en instruire, à ceux qui vivent sans s’en mettre en peine et sans y penser.

Je ne puis avoir que de la compassion pour ceux qui gémissent sincèrement dans ce doute, qui le regardent comme le dernier des malheurs, et qui n’épargnant rien pour en sortir, font de cette recherche leurs principales et leurs plus sérieuses occupations.

Mais pour ceux qui passent leur vie sans penser à cette dernière fin de la vie, et qui, par cette seule raison qu’ils ne trouvent pas en eux-mêmes les lumières qui les persuadent, négligent de les chercher ailleurs, et d’examiner à fond si cette opinion est de celles que le peuple reçoit par une simplicité crédule, ou de celles qui, quoique obscures d’elles-mêmes, ont néanmoins un fondement très-solide et inébranlable je les considère d’une manière toute différente.

Cette négligence, en une affaire où il s’agit d’eux-mêmes, de leur éternité, de leur tout, m’irrite plus qu’elle ne m’attendrit : elle m’étonne et m’épouvante : c’est un monstre pour moi. Je ne dis pas ceci par le zèle pieux d’une dévotion spirituelle. J’entends au contraire qu’on doit avoir ce sentiment par un principe d’intérêt humain et par un intérêt d’amour-propre : il ne faut pour cela que voir ce que voient les personnes les moins éclairées.

Il ne faut pas avoir l’âme fort élevée pour comprendre qu’il n’y a point ici de satisfaction véritable et solide ; que tous nos plaisirs ne sont que vanité ; que nos maux sont infinis ; et qu’enfin la mort, qui nous menace à chaque instant, doit infailliblement nous mettre dans peu d’années dans l’horrible nécessité d’être éternellement ou anéantis ou malheureux.

Il n’y a rien de plus réel que cela, ni de plus terrible. Faisons tant que nous voudrons les braves, voilà la fin qui attend la plus belle vie du monde. Qu’on fasse réflexion là-dessus, et qu’on dise ensuite s’il n’est pas indubitable qu’il n’y a de bien en cette vie qu’en l’espérance d’une autre vie : qu’on n’est heureux qu’à mesure qu’on s’en approche, et que comme il n’y aura plus de malheurs pour ceux qui avoient une entière assurance de l’éternité, il n’y a point aussi de bonheur pour ceux qui n’en ont aucune lumière.

C’est donc assurément un grand mal que d’être dans ce doute ; mais c’est au moins un devoir indispensable de chercher, quand on est dans ce doute ; et ainsi celui qui doute et qui ne cherche pas est tout ensemble bien malheureux et bien injuste. Que s’il est avec cela tranquille et satisfait, qu’il en fasse profession, et enfin qu’il en fasse vanité. et que ce soit de cet état même qu’il fasse le sujet de sa joie et de sa vanité, je n’ai point de termes pour qualifier une si extravagante créature.

Où peut-on prendre ces sentimens ? Quel sujet de joie trouve-t-on à n’attendre plus que des misères sans ressource ? Quel sujet de vanité de se voir dans des obscurités impénétrables, et comment se peut-il faire que ce raisonnement-ci se passe dans un homme raisonnable ?

« Je ne sais qui m’a mis au monde, ni ce que c’est que le monde, ni que moi-même. Je suis dans une ignorance terrible de toutes choses. Je ne sais ce que c’est que mon corps, que mes sens, que mon âme et cette partie même de moi qui pense ce que je dis, qui fait réflexion sur tout et sur elle-même, et ne se connoît non plus que le reste. Je vois ces effroyables espaces de l’univers qui m’enferment, et je me trouve attaché à un coin de cette vaste étendue, sans que je sache pourquoi je suis plutôt placé en ce lieu qu’en un autre, ni pourquoi ce peu de temps qui m’est donné à vivre m’est assigné à ce point plutôt qu’à un autre de toute l’éternité qui m’a précédé et de toute celle qui me suit. Je ne vois que des infinités de toutes parts, qui m’enferment comme un atome, et comme une ombre qui ne dure qu’un instant sans retour. Tout ce que je connois est que je dois bientôt mourir ; mais ce que j’ignore le plus est cette mort même que je ne saurois éviter.

« Comme je ne sais d’où je viens, aussi je ne sais où je vais ; et je sais seulement qu’en sortant de ce monde je tombe pour jamais ou dans le néant, ou dans les mains d’un Dieu irrité, sans savoir à laquelle de ces deux conditions je dois être éternellement en partage. Voilà mon état plein de misère, de foiblesse, d’obscurité. Et de tout cela je conclus que je dois donc passer tous les jours de ma vie sans songer à chercher ce qui doit m’arriver. Peut-être que je pourrais trouver quelque éclaircissement dans mes doutes ; mais je n’en veux pas prendre la peine, ni faire un pas pour le chercher ; et après en traitant avec mépris ceux qui se travailleront de ce soin, je veux aller sans prévoyance et sans crainte tenter un si grand événement, et me laisser mollement conduire àla mort, dans l’incertitude de l’éternité de ma condition future. »

Qui souhaiterait avoir pour ami un homme qui discourt de cette manière ? Qui le choisiroit entre les autres pour lui communiquer ses affaires ? Qui auroit recours à lui dans ses afflictions ? Et enfin à quel usage de la vie le pourroit-on destiner ?

En vérité, il est glorieux à la religion d’avoir pour ennemis des hommes si déraisonnables ; et leur opposition lui est si peu dangereuse, qu’elle sert au contraire à l’établissement de ses principales vérités. Car la foi chrétienne ne va principalement qu’à établir ces deux choses : la corruption de la nature, et la rédemption de Jésus-Christ. Or, s’ils ne servent pas à montrer la vérité de la rédemption par la sainteté de leurs mœurs, ils servent au moins admirablement à montrer la corruption de la nature par des sentimens si dénaturés.

Rien n’est si important à l’homme que son état ; rien ne lui est si redoutable que l’éternité. Et ainsi, qu’il se trouve des hommes indifférens à la perte de leur être, et au péril d’une éternité de misères, cela n’est point naturel. Ils sont tout autres à l’égard de toutes les autres choses : ils craignent jusqu’aux plus légères, ils les prévoient, ils les sentent, et ce même homme qui passe tant de jours et de nuits dans la rage et dans le désespoir pour la perte d’une charge, ou pour quelque offense imaginaire à son honneur, c’est celui-là même qui sait qu’il va tout perdre par la mort, sans inquiétude et sans émotion. C’est une chose monstrueuse de voir dans un même cœur et en même temps cette sensibilité pour les moindres choses et cette étrange insensibilité pour les plus grandes. C’est un enchantement incompréhensible, et un assoupissement surnaturel, qui marque une force toute-puissante qui le cause.


1.

Un homme dans un cachot, ne sachant si son arrêt est donné, n’ayant plus qu’une heure pour l’apprendre, cette heure suffisant, s’il sait qu’il est donné, pour le faire révoquer, il est contre la nature qu’il emploie cette heure-là, non à s’informer si cet arrêt est donné, mais à jouer au piquet. Ainsi, il est surnaturel que l’homme. C’est un appesantissement de la main de Dieu. Nous courons sans souci dans le précipice, après que nous avons mis quelque chose devant nous pour nous empêcher de le voir.

Ainsi, non-seulement le zèle de ceux qui le cherchent prouve Dieu, mais l’aveuglement de ceux qui ne le cherchent pas.

Il faut qu’il y ait un étrange renversement dans la nature de l’homme pour faire gloire d’être dans cet état, dans lequel il semble incroyable qu’une seule personne puisse être. Cependant l’expérience m’en fait voir en si grand nombre que cela seroit surprenant, si nous ne savions que la plupart de ceux qui s’en mêlent se contrefont et ne sont pas tels en effet. Ce sont des gens qui ont ouï dire que les belles manières du monde consistent à faire ainsi l’emporté. C’est ce qu’ils appellent avoir secoué le joug, et qu’ils essayent d’imiter. Mais il ne seroit pas difficile de leur faire entendre combien ils s’abusent en cherchant par là de l’estime. Ce n’est pas le moyen d’en acquérir, je dis même parmi les personnes du monde qui jugent sainement des choses, et qui savent que la seule voie d’y réussir est de se faire paroître honnête, fidèle, judicieux, et capable de servir utilement son ami ; parce que les hommes n’aiment naturellement que ce qui peut leur être utile. Or, quel avantage y a-t-il pour nous à ouïr dire à un homme qu’il a donc secoué le joug, qu’il ne croit pas qu’il y ait un Dieu qui veille sur ses actions, qu’il se considère comme seul maître de sa conduite, et qu’il ne pense en rendre compte qu’à soi-même ? Pense-t-il nous avoir portés par là à avoir désormais bien de la confiance en lui, et à en attendre des consolations, des conseils et des secours dans tous les besoins de la vie ? Prétendent-ils nous avoir bien réjouis, de nous dire qu’ils tiennent que notre âme n’est qu’un peu de vent et de fumée, et encore de nous le dire d’un ton de voix fier et content ? Est-ce donc une chose à dire gaiement ? et n’est-ce pas une chose à dire tristement au contraire, comme la chose du monde la plus triste ?

S’ils y pensoient sérieusement, ils verroient que cela est si mal pris, si contraire au bon sens, si opposé à l’honnêteté, et si éloigné en toute manière de ce bon air qu’ils cherchent, qu’ils seroient plutôt capables de redresser que de corrompre ceux qui auroient quelque inclination à les suivre. Et, en effet, faites-leur rendre compte de leurs sentimens, et des raisons qu’ils ont de douter de la religion ; ils diront des choses si foibles et si basses, qu’ils vous persuaderont du contraire. C’étoit ce que leur disoit un jour fort à propos une personne : « Si vous continuezà discourir de la sorte, leur disoit-il, en vérité vous me convertirez. » Et il avoit raison ; car qui n’auroit horreur de se voir dans des sentimens où l’on a pour compagnons des personnes si méprisables !

Ainsi ceux qui ne font que feindre ces sentimens seroient bien malheureux de contraindre leur naturel pour se rendre les plus impertinens des hommes. S’ils sont fâchés dans le fond de leur cœur de n’avoir pas plus de lumière, qu’ils ne le dissimulent pas : cette déclaration ne sera point honteuse. Il n’y a de honte qu’à n’en point avoir. Rien n’accuse davantage une extrême foiblesse d’esprit que de ne pas connoître quel est le malheur d’un homme sans Dieu ; rien ne marque davantage une mauvaise disposition du cœur que de ne pas souhaiter la vérité des promesses éternelles ; rien n’est plus lâche que de faire le brave contre Dieu. Qu’ils laissent donc ces impiétés à ceux qui sont assez mal nés pour en être véritablement capables : qu’ils soient au moins honnêtes gens, s’ils ne peuvent être chrétiens, et qu’ils reconnoissent enfin qu’il n’y a que deux sortes de personnes qu’on puisse appeler raisonnables : ou ceux qui servent Dieu de tout leurcœur, parce qu’ils le connoissent ; ou ceux qui le cherchent de tout leur cœur, parce qu’ils ne le connoissent pas.

Mais pour ceux qui vivent sans le connoître et sans le chercher, ils se jugent eux-mêmes si peu dignes de leur soin, qu’ils ne sont pas dignes du soin des autres ; et il faut avoir toute la charité de la religion qu’ils méprisent, pour ne les pas mépriser jusqu’à les abandonner dans leur folie. Mais parce que cette religion nous oblige de les regarder toujours, tant qu’ils seront en cette vie, comme capables de la grâce qui peut les éclairer, et de croire qu’ils peuvent être dans peu de temps plus remplis de foi que nous ne sommes, et que nous pouvons au contraire tomber dans l’aveuglement où ils sont, il faut faire pour eux ce que nous voudrions qu’on fît pour nous si nous étions à leur place, les appeler à avoir pitié d’eux-mêmes, et à faire au moins quelques pas pour tenter s’ils ne trouveront pas de lumières. Qu’ils donnent à cette lecture quelques-unes de ces heures qu’ils emploient si inutilement aux leurs : quelque aversion qu’ils y apportent, peut-être rencontreront quelque chose, ou du moins ils n’y perdront pas beaucoup. Mais pour ceux qui y apporteront une sincérité parfaite et un véritable désir de rencontrer la vérité, j’espère qu’ils y auront satisfaction, et qu’ils seront convaincus des preuves d’une religion si divine, que j’ai ramassées ici et dans lesquelles j’ai suivi à peu près cet ordre…

… Que l’on juge donc là-dessus de ceux qui vivent sans songer à cette dernière fin de la vie, qui se laissent conduire à leurs inclinations et leurs plaisirs sans réflexion et sans inquiétude, et, comme s’ils pouvoient anéantir l’éternité en en détournant leur pensée, ne pensent à se rendre heureux que dans cet instant seulement.

Cependant cette éternité subsiste, et la mort, qui la doit ouvrir, et qui les menace à toute heure, les doit mettre infailliblement dans peu de temps dans l’horrible nécessité d’être éternellement ou anéantis et malheureux, sans qu’ils sachent laquelle de ces éternités leur est à jamais préparée…

Ce repos dans cette ignorance est une chose monstrueuse, et dont il faut faire sentir l’extravagance et la stupidité à ceux qui y passent leur vie, en la leur représentant à eux-mêmes, pour les confondre par la vue de leur folie. Car voici comment raisonnent les hommes, quand ils choisissent de vivre dans cette ignorance de ce qu’ils sont, et sans rechercher d’éclaircissement. « Je ne sais, » disent-ils…

Entre nous, et l’enfer ou le ciel, il n’y a que la vie entre-deux, qui est la chose du monde la plus fragile.



  1. Article II de la seconde partie, dans Bossut.
  2. Isaïe, XLV, 15.


ARTICLE X.[1]


1.

Notre âme est jetée dans le corps, où elle trouve nombre, temps, dimension. Elle raisonne là-dessus, et appelle cela nature, nécessité, et ne peut croire autre chose.

L’unité jointe à l’infini ne l’augmente de rien, non plus qu’un pied à une mesure infinie. Le fini s’anéantit en présence de l’infini, et devient un pur néant. Ainsi notre esprit devant Dieu ; ainsi notre justice devant la justice divine

Il n’y a pas si grande disproportion entre notre justice et celle de Dieu, qu’entre l’unité et l’infini.

Il faut que la justice de Dieu soit énorme comme sa miséricorde : or la justice envers les réprouvés est moins énorme et doit moins choquer que la miséricorde envers les élus.

Nous connoissons qu’il y a un infini, et ignorons sa nature. Comme nous savons qu’il est faux que les nombres soient finis, donc il est vrai qu’il y a un infini en nombre : mais nous ne savons ce qu’il est. Il est faux qu’il soit pair, il est faux qu’il soit impair ; car, en ajoutant l’unité, il ne change point de nature ; cependant c’est un nombre, et tout nombre est pair ou impair : il est vrai que cela s’entend de tous nombres finis.

Ainsi on peut bien connoître qu’il y a un Dieu sans savoir ce qu’il est. Nous connoissons donc l’existence et la nature du fini, parce que nous sommes finis et étendus comme lui.

Nous connoissons l’existence de l’infini et ignorons sa nature, parce qu’il a étendue comme nous, mais non pas des bornes comme nous. Mais nous ne connoissons ni l’existence ni la nature de Dieu, parce qu’il n’a ni étendue ni bornes.

Mais par la foi nous connoissons son existence ; par la gloire[2] nous connoîtrons sa nature. Or, j’ai déjà montré qu’on peut bien connoître l’existence d’une chose sans connoître sa nature.

Parlons maintenant selon les lumières naturelles.

S’il y a un Dieu, il est infiniment incompréhensible, puisque, n’ayant ni parties ni bornes, il n’a nul rapport à nous : nous sommes donc incapables de connoître ni ce qu’il est, ni s’il est. Cela étant, qui osera entreprendre de résoudre cette question ? Ce n’est pas nous, qui n’avons aucun rapport à lui.

Qui blâmera donc les chrétiens de ne pouvoir rendre raison de leur créance, eux qui professent une religion dont ils ne peuvent rendre raison ? Ils déclarent, en l’exposant au monde, que c’est une sottise, stultitiam, et puis vous vous plaignez de ce qu’ils ne la prouvent pas ! S’ils la prouvoient, ils ne tiendroient pas parole : c’est en manquant de preuves qu’ils ne manquent pas de sens. Oui ; mais encore que cela excuse ceux qui l’offrent telle, et que cela les ôte du blâme de la produire sans raison, cela n’excuse pas ceux qui la reçoivent. Examinons donc ce point, et disons : « Dieu est, ou il n’est pas. » Mais de quel côté pencherons-nous ? La raison n’y peut rien déterminer. Il y a un chaos infini qui nous sépare. Il se joue un jeu, à l’extrémité de cette distance infinie, où il arrivera croix ou pile. Que gagerez-vous ? Par raison, vous ne pouvez faire ni l’un ni l’autre ; par raison, vous ne pouvez défendre nul des deux.

Ne blâmez donc pas de fausseté ceux qui ont pris un choix ; car vous n’en savez rien. — Non : mais je les blâmerai d’avoir fait, non ce choix, mais un choix ; car, encore que celui qui prend croix et l’autre soient en pareille faute, ils sont tous deux en faute : le juste est de ne point parier.

Oui, mais il faut parier : cela n’est pas volontaire, vous êtes embarqué. Lequel prendrez-vous donc ? Voyons. Puisqu’il faut choisir, voyons ce qui vous intéresse le moins. Vous avez deux choses à perdre, le vrai et le bien ; et deux choses à engager, votre raison et votre volonté, votre connoissance et votre béatitude ; et votre nature a deux choses à fuir, l’erreur et la misère. Votre raison n’est pas plus blessée, puisqu’il faut nécessairement choisir, en choisissant l’un que l’autre. Voilà un point vidé ; mais votre béatitude ? Pesons le gain et la perte, en prenant croix, que Dieu est. Estimons ces deux cas : si vous gagnez, vous gagnez tout ; si vous perdez, vous ne perdez rien. Gagez donc qu’il est, sans hésiter. — Cela est admirable : oui, il faut gager : mais je gage peut-être trop. — Voyons. Puisqu’il y a pareil hasard de gain et de perte, si vous n’aviez qu’à gagner deux vies pour une, vous pourriez encore gager. Mais s’il y en avoit trois à gagner, il faudroit jouer (puisque vous êtes dans la nécessité de jouer), et vous seriez imprudent, lorsque vous êtes forcé à jouer, de ne pas hasarder votre vie pour en gagner trois à un jeu où il y a pareil hasard de perte et de gain. Mais il y a une éternité de vie et de bonheur. Et cela étant, quand il y auroit une infinité de hasards dont un seul seroit pour vous, vous auriez encore raison de gager un pour avoir deux, et vous agiriez de mauvais sens, étant obligé à jouer, de refuser de jouer une vie contre trois à un jeu où d’une infinité de hasards il y en a un pour vous, s’il y avoit une infinité de vie infiniment heureuse à gagner. Mais il y a ici une infinité de vie infiniment heureuse à gagner, un hasard de gain contre un : nombre fini de hasards de perte, et ce que vous jouez est fini. Cela est tout parti[3] : partout où est l’infini, et où il n’y a pas infinité de hasards de perte contre celui de gain, il n’y a point à balancer, il faut tout donner. Et ainsi, quand on est forcé à jouer, il faut renoncer à la raison, pour garder la vie plutôt que de la hasarder pour le gain infini, aussi prêt à arriver que la perte du néant.

Car il ne sert de rien de dire qu’il est incertain si on gagnera, et qu’il est certain qu’on hasarde ; et que l’infinie distance qui est entre la certitude de ce qu’on s’expose, et l’incertitude de ce qu’on gagnera, égale le bien fini qu’on expose certainement, à l’infini qui est incertain. Cela n’est pas ainsi : tout joueur hasarde avec certitude pour gagner avec incertitude, et néanmoins il hasarde certainement le fini pour gagner incertainement le fini, sans pécher contre la raison. Il n’y a pas infinité de distance entre cette certitude de ce qu’on s’expose et l’incertitude du gain ; cela est faux. Il y a, à la vérité, infinité entre la certitude de gagner et la certitude de perdre. Mais l’incertitude de gagner est proportionnée à la certitude de ce qu’on hasarde, selon la proportion des hasards de gain et de perte ; et de là vient que, s’il y a autant de hasards d’un côté que de l’autre, le parti est à jouer égal contre égal ; et alors la certitude de ce qu’on s’expose est égale à l’incertitude du gain : tant s’en faut qu’elle en soit infiniment distante. Et ainsi notre proposition est dans une force infinie, quand il y a le fini à hasarder à un jeu où il y a pareils hasards de gain que de perte, et l’infini à gagner. Cela est démonstratif ; et si les hommes sont capables de quelques vérités, celle-là l’est.

Je le confesse, je l’avoue. Mais encore n’y a-t-il point moyen de voir le dessous du jeu ? — Oui, l’Écriture, et le reste, etc.

Oui ; mais j’ai les mains liées et la bouche muette : on me force à parier, et je ne suis pas en liberté : on ne me relâche pas, et je suis fait d’une telle sorte que je ne puis croire. Que voulez-vous donc que je fasse ?

Il est vrai. Mais apprenez au moins votre impuissance à croire, puisque la raison vous y porte, et que néanmoins vous ne le pouvez ; travaillez donc, non pas à vous convaincre par l’augmentation des preuves de Dieu, mais par la diminution de vos passions. Vous voulez aller à la foi, et vous n’en savez pas le chemin ; vous voulez vous guérir de l’infidélité, et vous en demandez les remèdes : apprenez de ceux qui ont été liés comme vous, et qui parient maintenant tout leur bien ; ce sont gens qui savent ce chemin que vous voudriez suivre, et guéris d’un mal dont vous voulez guérir. Suivez la manière par où ils ont commencé ; c’est en faisant tout comme s’ils croyoient, en prenant de l’eau bénite, en faisant dire des messes, etc. Naturellement même cela vous fera croire et vous abêtira. — Mais c’est ce que je crains. — Et pourquoi ? qu’avez-vous à perdre ?

Mais pour vous montrer que cela y mène, c’est que cela diminuera les passions, qui sont vos grands obstacles, etc.

Fin de ce discours. — Or, quel mal vous arrivera-t-il en prenant ce parti ? Vous serez fidèle, honnête, humble, reconnoissant, bienfaisant, sincère ami, véritable. À la vérité, vous ne serez point dans les plaisirs empestés, dans la gloire, dans les délices ; mais n’en aurez-vous point d’autres ?

Je vous dis que vous y gagnerez en cette vie ; et qu’à chaque pas que vous ferez dans ce chemin, vous verrez tant de certitude de gain, et tant de néant de ce que vous hasardez, que vous reconnoîtrez à la fin que vous avez parié pour une chose certaine, infinie, pour laquelle vous n’avez rien donné.

Oh ! ce discours me transporte, me ravit, etc.

Si ce discours vous plaît et vous semble fort, sachez qu’il est fait par un homme qui s’est mis à genoux auparavant et après pour prier cet Être infini et sans parties, auquel il soumet tout le sien, de se soumettre aussi le vôtre pour votre propre bien et pour sa gloire ; et qu’ainsi la force s’accorde avec cette bassesse.

Ceux qui espèrent leur salut sont heureux en cela, mais ils ont pour contre-poids la crainte de l’enfer. — Qui a plus de sujet de craindre l’enfer, ou celui qui est dans l’ignorance s’il y a un enfer, et dans la certitude de damnation, s’il y en a ; ou celui qui est dans une certaine persuasion[4] qu’il y a un enfer, et dans l’espérance d’être sauvé, s’il est ?

« J’aurois bientôt quitté les plaisirs, disent-ils, si j’avois la foi. » Et moi, je vous dis : « Vous auriez bientôt la foi, si vous aviez quitté les plaisirs. Or, c’est à vous à commencer. Si je pouvois, je vous donnerois la foi. Je ne puis le faire, ni partant éprouver la vérité de ce que vous dites. Mais vous pouvez bien quitter les plaisirs, et éprouver si ce que je dis est vrai. »

Quiconque n’ayant plus que huit jours à vivre ne trouvera pas que le parti est de croire que tout cela n’est pas un coup du hasard…

Or, si les passions ne nous tenoient point, huit jours et cent ans sont une même chose.


2.

Préface. — Les preuves de Dieu métaphysiques sont si éloignées du raisonnement des hommes, et si impliquées, qu’elles frappent peu ; et quand cela serviroit à quelques-uns, ce ne seroit que pendant l’instant qu’ils voient cette démonstration, mais une heure après ils craignent de s’être trompés.

Quod curiositate cognoverint superbia amiserunt[5].

C’est ce que produit la connoissance de Dieu qui se tire sans Jésus-Christ, qui est de communiquer sans médiateur avec le Dieu qu’on a connu sans médiateur. Au lieu que ceux qui ont connu Dieu par médiateur connoissent leur misère.

Jésus-Christ est l’objet de tout et le centre où tout tend. Qui le connoît connoît la raison de toutes choses.

Ceux qui s’égarent ne s’égarent que manque de voir une de ces deux choses. On peut donc bien connoître Dieu sans sa misère, et sa misère sans Dieu ; mais on ne peut connoître Jésus-Christ sans connoître tout ensemble et Dieu et sa misère.

Et c’est pourquoi je n’entreprendrai pas ici de prouver par des raisons naturelles, ou l’existence de Dieu, ou la Trinité, ou l’immortalité de l’âme, ni aucune des choses de cette nature ; non-seulement parce que je ne me sentirois pas assez fort pour trouver dans la nature de quoi convaincre des athées endurcis, mais encore parce que cette connoissance, sans Jésus-Christ, est inutile et stérile. Quand un homme seroit persuadé que les proportions des nombres sont des vérités immatérielles, éternelles, et dépendantes d’une première vérité en qui elles subsistent, et qu’on appelle Dieu, je ne le trouverais pas beaucoup avancé pour son salut.


3.

C’est une chose admirable que jamais auteur canonique ne s’est servi de la nature pour prouver Dieu. Tous tendent à le faire croire : David, Salomon, etc. jamais n’ont dit : « Il n’y a point de vide, donc il y a un Dieu. » Il falloit qu’ils fussent plus habiles que les plus habiles gens qui sont venus depuis, qui s’en sont tous servis. Cela est très-considérable.

… Si c’est une marque de foiblesse de prouver Dieu par la nature, n’en méprisez pas l’Écriture[6] ; si c’est une marque de force d’avoir connu ces contrariétés, estimez-en l’Écriture.


4.

… Car il ne faut pas se méconnoître, nous sommes automate autant qu’esprit et de là vient que l’instrument par lequel la persuasion se fait n’est pas la seule démonstration[7]. Combien y a-t-il peu de choses démontrées ! Les preuves ne convainquent que l’esprit. La coutume fait nos preuves les plus fortes et les plus crues : elle incline l’automate, qui entraîne l’esprit sans qu’il y pense. Qui a démontré qu’il sera demain jour, et que nous mourrons ? et qu’y a-t-il de plus cru ? C’est donc la coutume qui nous en persuade ; c’est elle qui fait tant de chrétiens, c’est elle qui fait les Turcs, les païens, les métiers, les soldats, etc. Enfin il faut avoir recours à elle quand une fois l’esprit a vu où est la vérité, afin de nous abreuver et nous teindre de cette créance, qui nous échappe à toute heure ; car d’en avoir toujours les preuves présentes, c’est trop d’affaire. Il faut acquérir une créance plus facile, qui est celle de l’habitude, qui, sans violence, sans art, sans argument, nous fait croire les choses, et incline toutes nos puissances à cette croyance, en sorte que notre âme y tombe naturellement. Quand on ne croit que par la force de la conviction, et que l’automate est incliné à croire le contraire, ce n’est pas assez. Il faut donc faire croire nos deux pièces : l’esprit, par les raisons, qu’il suffit d’avoir vues une fois en sa vie ; et l’automate, par la coutume, et en ne lui permettant pas de s’incliner au contraire. Inclina cor meum. Deus[8].



  1. Article III de la seconde partie, dans Bossut.
  2. La gloire, c’est-à-dire l’état glorieux des élus dans le ciel.
  3. Tout parti, tout décidé.
  4. « Dans une persuasion certaine »
  5. « Ce que la curiosité leur a fait trouver, l’orgueil le leur fait perdre. »
  6. « Ne méprisez pas l’Écriture pour n’avoir pas fait cette démonstration. »
  7. « N’est pas la démonstration seule. »
  8. Ps. CXVIII, 36.


ARTICLE XI.[1]


1.

La vraie religion doit avoir pour marque d’obliger à aimer son Dieu. Cela est bien juste. Et cependant aucune autre que la nôtre ne l’a ordonné ; la nôtre l’a fait. Elle doit encore avoir connu la concupiscence et l’impuissance ; la nôtre l’a fait. Elle doit y avoir apporté les remèdes ; l’un est la prière. Nulle religion n’a demandé à Dieu de l’aimer et de le suivre.


2.

La vraie nature de l’homme, son vrai bien, et la vraie vertu, et la vraie religion, font choses dont la connoissance est inséparable. Après avoir entendu la nature de l’homme. — Il faut, pour qu’une religion soit vraie, qu’elle ait connu notre nature. Elle doit avoir connu la grandeur et la petitesse, et la raison de l’une et de l’autre. Qui l’a connue, que la chrétienne ?


3.

Les autres religions, comme les païennes, sont plus populaires ; car elles sont en extérieur : mais elles ne sont pas pour les gens habiles. Une religion purement intellectuelle seroit plus proportionnée aux habiles ; mais elle ne serviroit pas au peuple. La seule religion chrétienne est proportionnée à tous, étant mêlée d’extérieur et d’intérieur. Elle élève le peuple à l’intérieur, et abaisse les superbes à l’extérieur[2] ; et n’est pas parfaite sans les deux, car il faut que le peuple entende l’esprit de la lettre, et que les habiles soumettent leur esprit à la lettre.


4.

Nulle autre religion n’a proposé de se haïr. Nulle autre religion ne peut donc plaire à ceux qui se haïssent, et qui cherchent un être véritablement aimable. Et ceux-là, s’ils n’avoient jamais ouï parler de la religion d’un Dieu humilié, l’embrasseroient incontinent.

Nulle autre n’a connu que l’homme est la plus excellente créature. Les uns, qui ont bien connu la réalité de son excellence, ont pris pour lâcheté et pour ingratitude les sentimens bas que les hommes ont naturellement d’eux-mêmes ; et les autres, qui ont bien connu combien cette bassesse est effective, ont traité d’une superbe ridicule ces sentimens de grandeur, qui sont aussi naturels à l’homme.

« Levez vos yeux vers Dieu, disent les uns ; voyez celui auquel vous ressemblez, et qui vous a fait pour l’adorer. Vous pouvez vous rendre semblable à lui ; la sagesse vous y égalera, si vous voulez la suivre.» Et les autres disent : « Baissez vos yeux vers la terre, chétif ver que vous êtes, et regardez les bêtes dont vous êtes le compagnon. »

Que deviendra donc l’homme ? Sera-t -il égal à Dieu ou aux bêtes ? Quelle effroyable distance ! Que serons-nous donc ? Qui ne voit partout cela que l’homme est égaré, qu’il est tombé de sa place, qu’il la cherche avec inquiétude, qu’il ne la peut plus retrouver ? Et qui l’y adressera donc ? les plus grands hommes ne l’ont pu.

Nulle religion que la nôtre n’a enseigné que l’homme naît en péché, nulle secte de philosophes ne l’a dit : nulle n’a donc dit vrai.


5.

Que Dieu s’est voulu cacher. — S’il n’y avoit qu’une religion, Dieu y seroit bien manifeste. S’il n’y avoit des martyrs qu’en notre religion, de même.

... Dieu étant ainsi caché, toute religion qui ne dit pas que Dieu est caché n’est pas véritable ; et toute religion qui n’en rend pas la raison n’est pas instruisante. La nôtre fait tout cela : Vere tu es Deus absconditus.

Perpétuité. — Cette religion, qui consiste à croire que l’homme est déchu d’un état de gloire et de communication avec Dieu en un état de tristesse, de pénitence et d’éloignement de Dieu, mais qu’après cette vie nous serons rétablis par un Messie qui devoit venir, a toujours été sur la terre. Toutes choses ont passé, et celle-là a subsisté pour laquelle sont toutes les choses.

Les hommes dans le premier âge du monde ont été emportés dans toutes sortes de désordres, et il y avoit cependant des saints, comme Enoch, Lamech et d’autres, qui attendoient en patience le Christ promis dès le commencement du monde. Noé a vu la malice des hommes au plus haut degré ; et il a mérité de sauver le monde en sa personne, par l’espérance du Messie dont il a été la figure. Abraham étoit environné d’idolâtres, quand Dieu lui fit connoître le mystère du Messie, qu’il a salué de loin. Au temps d’Isaac et de Jacob, l’abomination s’étoit répandue sur toute la terre : mais ces saints vivoient en la foi ; et Jacob, mourant et bénissant ses enfans, s’écrie, par un transport qui lui fait interrompre son discours : « J’attends, ô mon Dieu ! le Sauveur que vous avez promis : Salutare tuum exspectabo, domine[3]

Les Égyptiens étoient infectés et d’idolâtrie et de magie ; le peuple de Dieu même étoit entraîné par leurs exemples. Mais cependant Moïse et d’autres croyoient celui qu’ils ne voyoient pas, et l’adoroient en regardant aux dons éternels qu’il leur préparoit.

Les Grecs et les Latins ensuite ont fait régner les fausses déités ; les poëtes ont fait cent diverses théologies ; les philosophes se sont séparés en mille sectes différentes : et cependant il y avoit toujours au cœur de la Judée des hommes choisis qui prédisoient la venue de ce Messie, qui n’étoit connu que d’eux.

Il est venu enfin en la consommation des temps : et depuis, on a vu naître tant de schismes et d’hérésies, tant renverser d’États, tant de changemens en toutes choses ; et cette Église, qui adore celui qui a toujours été adoré, a subsisté sans interruption. Et ce qui est admirable, incomparable et tout à fait divin, c’est que cette religion, qui a toujours duré, a toujours été combattue. Mille fois elle a été à la veille d’une destruction universelle ; et toutes les fois qu’elle a été en cet état, Dieu l’a relevée par des coups extraordinaires de sa puissance. C’est ce qui est étonnant, et qu’elle s’est maintenue sans fléchir et plier sous la volonté des tyrans. Car il n’est pas étrange qu’un État subsiste, lorsque l’on fait quelquefois céder ses lois à la nécessité, mais que...

Figures. — Dieu voulant se former un peuple saint, qu’il sépareroit de toutes les autres nations, qu’il délivreroit de ses ennemis, qu’il mettroit dans un lieu de repos, a promis de le faire, et a prédit par ses prophètes le temps et la manière de sa venue. Et cependant, pour affermir l’espérance de ses élus dans tous les temps, il leur en a fait voir l’image sans les laisser jamais sans des assurances de sa puissance et de sa volonté pour leur salut. Car, dans la création de l’homme, Adam en étoit le témoin, et le dépositaire de la promesse du Sauveur, qui devoit naître de la femme. Lorsque les hommes étoient encore si proches de la création, qu’ils ne pouvoient avoir oublié leur création et leur chute, lorsque ceux qui avoient vu Adam n’ont plus été au monde, Dieu a envoyé Noé, et il l’a sauvé, et noyé toute la terre, par un miracle qui marquoit assez et le pouvoir qu’il avoit de sauver le monde, et la volonté qu’il avoit de le faire, et de faire naître de la semence de la femme celui qu’il avoit promis. Ce miracle suffisoit pour affermir l’espérance des hommes....

La mémoire du déluge étant encore si fraîche parmi les hommes, lorsque Noé vivoit encore, Dieu fit ses promesses à Abraham, et lorsque Sem vivoit encore, Dieu envoya Moïse, etc.


6.

Les États périroient, si on ne faisoit plier souvent les lois à la nécessité. Mais jamais la religion n’a souffert cela, et n’en a usé. Aussi il faut ces accommodemens, ou des miracles. Il n’est pas étrange qu’on se conserve en ployant, et ce n’est pas proprement se maintenir ; et encore périssent-ils enfin entièrement : il n’y en a point qui ait duré mille ans. Mais que cette religion se soit toujours maintenue, et inflexible, cela est divin.


7.

Il y auroit trop d’obscurité, si la vérité n’avoit pas des marques visibles. C’en est une admirable qu’elle se soit toujours conservée dans une Église et une assemblée visible. Il y auroit trop de clarté s’il n’y avoit qu’un sentiment dans cette Église ; mais pour reconnoître quel est le vrai, il n’y a qu’à voir quel est celui qui a toujours été ; car il est certain que le vrai y a toujours été, et qu’aucun faux n’y a toujours été.

Perpétuité. — Ainsi, le Messie a toujours été cru. La tradition d’Adam étoit encore nouvelle en Noé et en Moïse. Les prophètes l’ont prédit depuis, en prédisant toujours d’autres choses, dont les événemens. Qui arrivoient de temps en temps à la vue des hommes, marquoient la vérité de leur mission, et par conséquent celle de leurs promesses touchant le Messie : Jésus-Christ a fait des miracles, et les apôtres aussi, qui ont converti tous les païens ; et par là toutes les prophéties étant accomplies, le Messie est prouvé pour jamais.


8.

En voyant l’aveuglement et la misère de l’homme, en regardant tout l’univers muet, et l’homme sans lumière, abandonné à lui-même, et comme égaré dans ce recoin de l’univers, sans savoir qui l’y a mis, ce qu’il y est venu faire, ce qu’il deviendra en mourant, incapable de toute connoissance, j’entre en effroi comme un homme qu’on auroit porté endormi dans une île déserte et effroyable, et qui s’éveilleroit sans connoître où il est, et sans moyen d’en sortir. Et sur cela j’admire comment on n’entre point en désespoir d’un si misérable état. Je vois d’autres personnes auprès de moi, d’une semblable nature : je leur demande s’ils sont mieux instruits que moi ; ils me disent que non ; et sur cela, ces misérables égarés, ayant regardé autour d’eux, et ayant vu quelques objets plaisans, s’y sont donnés et s’y sont attachés. Pour moi, je n’ai pu y prendre d’attache, et, considérant combien il y a plus d’apparence qu’il y a autre chose que ce que je vois, j’ai recherché si ce Dieu n’auroit point laissé quelques marques de soi.

Je vois plusieurs religions contraires, et par conséquent toutes fausses, excepté une. Chacune veut être crue par sa propre autorité, et menace les incrédules. Je ne les crois donc pas là-dessus ; chacun peut dire cela, chacun peut se dire prophète. Mais je vois la chrétienne où je trouve des prophéties, et c’est ce que chacun ne peut pas faire.


9.

La seule religion contre nature, contre le sens commun, contre nos plaisirs, est la seule qui ait toujours été.


10.

Toute la conduite des choses doit avoir pour objet l’établissement et la grandeur de la religion ; les hommes doivent avoir en eux-mêmes des sentimens conformes à ce qu’elle nous enseigne : et enfin elle doit être tellement l’objet et le centre où toutes choses tendent, que qui en saura les principes puisse rendre raison et de toute la nature de l’homme en particulier, et de toute la conduite du monde en général.

… Ils blasphèment ce qu’ils ignorent. La religion chrétienne consiste en deux points. Il importe également aux hommes de les connoître, et il est également dangereux de les ignorer. Et il est également de la miséricorde de Dieu d’avoir donné des marques des deux.

Et cependant ils prennent sujet de conclure qu’un de ces points n’est pas, de ce qui leur devroit faire conclure l’autre. Les sages qui ont dit qu’il y a un Dieu ont été persécutés, les Juifs haïs, les chrétiens encore plus. Ils ont vu par lumière naturelle que, s’il y a une véritable religion sur la terre, la conduite de toutes choses doit y tendre comme à son centre. Et sur ce fondement, ils prennent lieu de blasphémer la religion chrétienne, parce qu’ils la connoissent mal. Ils s’imaginent qu’elle consiste simplement en l’adoration d’un Dieu considéré comme grand, et puissant, et éternel ; ce qui est proprement le déisme, presque aussi éloigné de la religion chrétienne que l’athéisme, qui y est tout à fait contraire. Et de là ils concluent que cette religion n’est pas véritable, parce qu’ils ne voient pas que toutes choses concourent à l’établissement de ce point, que Dieu ne se manifeste pas aux hommes avec toute l’évidence qu’il pourroit faire.

Mais qu’ils en concluent ce qu’ils voudront contre le déisme, ils n’en concluront rien contre la religion chrétienne, qui consiste proprement au mystère du Rédempteur, qui, unissant en lui les deux natures, humaine et divine, a retiré les hommes de la corruption du péché pour les réconcilier à Dieu en sa personne divine.

Elle enseigne donc aux hommes ces deux vérités : et qu’il y a un Dieu dont les hommes sont capables, et qu’il y a une corruption dans la nature qui les en rend indignes. Il importe également aux hommes de connoître l’un et l’autre de ces points ; et il est également dangereux à l’homme de connoître Dieu sans connoître sa misère, et de connoître sa misère sans connoître le Rédempteur qui l’en peut guérir. Une seule de ces connoissances fait ou l’orgueil des philosophes, qui ont connu Dieu et non leur misère, ou le désespoir des athées, qui connoissent leur misère sans Rédempteur. Et ainsi, comme il est également de la nécessité de l’homme de connoître ces deux points, il est aussi également de la miséricorde de Dieu de nous les avoir fait connoître. La religion chrétienne le fait ; c’est en cela qu’elle consiste. Qu’on examine l’ordre du monde sur cela, et qu’on voie si toutes choses ne tendent pas à l’établissement des deux chefs de cette religion.


11.

Si l’on ne se connoît plein de superbe, d’ambition, de concupiscence, de foiblesse, de misère et d’injustice, on est bien aveugle. Et si en le connoissant on ne désire d’en être délivré, que peut on dire d’un homme ?. Que peut-on donc avoir que de l’estime pour une religion qui connoît si bien les défauts de l’homme, et que du désir pour la vérité d’une religion qui y promet des remèdes si souhaitables ?


12.

Preuve. — 1° La religion chrétienne, par son établissement : par elle-même établie si fortement, si doucement, étant si contraire à la nature. — 2° La sainteté, la hauteur et l’humilité d’une âme chrétienne. — 3° Les merveilles de l’Écriture sainte. — 4° Jésus-Christ en particulier. — 5° Les apôtres en particulier. — 6° Moïse et les prophètes en particulier. — 7° Le peuple juif. — 8° Les prophéties. — 9° La perpétuité. Nulle religion n’a la perpétuité. — 10° La doctrine, qui rend raison de tout. — 11° La sainteté de cette loi. — 12° Par la conduite du monde.

Il est indubitable qu’après cela on ne doit pas refuser, en considérant ce que c’est que la vie, et que cette religion, de suivre l’inclination de la suivre, si elle nous vient dans le cœur ; et il est certain qu’il n’y a nul lieu de se moquer de ceux qui la suivent.



  1. Article IV de la seconde partie, dans Bossut.
  2. « Elle élève le peuple aux méditations intérieures, et abaisse les superbes aux pratiques extérieures. »
  3. Genèse, XLIX, 18.


ARTICLE XII.[1]


1.

Commencement, après avoir expliqué l’incompréhensibilité. — Les grandeurs et les misères de l’homme sont tellement visibles, qu’il faut nécessairement que la véritable religion nous enseigne et qu’il y a quelque grand principe de grandeur en l’homme, et qu’il ya un grand principe de misère. Il faut donc qu’elle nous rende raison de ces étonnantes contrariétés.

Il faut que, pour rendre l’homme heureux, elle lui montre qu’il y a un Dieu ; qu’on est obligé de l’aimer ; que notre vraie félicité est d’être en lui, et notre unique mal d’être séparé de lui ; qu’elle reconnoisse que nous sommes pleins de ténèbres, qui nous empêchent de le connoître et de l’aimer ; et qu’ainsi nos devoirs nous obligeant d’aimer Dieu, et nos concupiscences nous en détournant, nous sommes pleins d’injustice. Il faut qu’elle nous rende raison de ces oppositions que nous avons à Dieu et à notre propre bien ; il faut qu’elle nous enseigne les remèdes à ces impuissances, et les moyens d’obtenir ces remèdes. Qu’on examine sur cela toutes les religions du monde, et qu’on voie s’il y en a une autre que la chrétienne qui y satisfasse.

Sera-ce les philosophes, qui nous proposent pour tout bien les biens qui sont en nous ? Est-ce là le vrai bien ? Ont-ils trouvé le remède à nos maux ? Est-ce avoir guéri la présomption de l’homme que de l’avoir égalé à Dieu ? Ceux qui nous ont égalés aux bêtes, et les mahométans qui nous ont donné les plaisirs de la terre pour tout bien, même dans l’éternité, ont-ils apporté le remède à nos concupiscences ?

Quelle religion nous enseignera donc à guérir l’orgueil et la concupiscence ? Quelle religion enfin nous enseignera notre bien, nos devoirs, les foiblesses qui nous en détournent, la cause de ces foiblesses, les remèdes qui les peuvent guérir, et le moyen d’obtenir ces remèdes ?

Toutes les autres religions ne l’ont pu. Voyons ce que fera la Sagesse de Dieu.

N’attendez pas, dit-elle, ni vérité, ni consolation des hommes. Je suis celle qui vous ai formés, et qui puis seule vous apprendre qui vous êtes. Mais vous n’êtes plus maintenant en l’état où je vous ai formés. J’ai créé l’homme saint, innocent, parfait : je l’ai rempli de lumière et d’intelligence ; je lui ai communiqué ma gloire et mes merveilles. L’œil de l’homme voyoit alors la majesté de Dieu. Il n’étoit pas alors dans les ténèbres qui l’aveuglent, ni dans la mortalité et dans les misères qui l’affligent. Mais il n’a pu soutenir tant de gloire sans tomber dans la présomption. Il a voulu se rendre centre de lui-même, et indépendant de mon secours. Il s’est soustrait de ma domination ; et, s’égalant à moi par le désir de trouver sa félicité en lui-même, je l’ai abandonné à lui ; et, révoltant les créatures, qui lui étoient soumises, je les lui ai rendues ennemies : en sorte qu’aujourd’hui l’homme est devenu semblable aux bêtes, et dans un tel éloignement de moi, qu’à peine lui reste-t-il une lumière confuse de son auteur : tant toutes ses connoissances ont été éteintes ou troublées ! Les sens, indépendans de la raison, et souvent maîtres de la raison, l’ont emporté à la recherche des plaisirs. Toutes les créatures ou l’affligent ou le tentent, et dominent sur lui, ou en le soumettant par leur force, ou en le charmant par leurs douceurs, ce qui est encore une domination plus terrible et plus impérieuse. Voilà l’état où les hommes sont aujourd’hui. Il leur reste quelque instinct impuissant du bonheur de leur première nature, et ils sont plongés dans les misères de leur aveuglement et de leur concupiscence, qui est devenue leur seconde nature.

De ce principe que je vous ouvre, vous pouvez reconnoître la cause de tant de contrariétés qui ont étonné tous les hommes, et qui les ont partagés en de si divers sentimens. Observez maintenant tous les mouvemens de grandeur et de gloire que l’épreuve de tant de misères ne peut étouffer, et voyez s’il ne faut pas que la cause en soit en une autre nature.

A.P.R. pour demain. Prosopopée. — ... C’est en vain, ô hommes, que vous cherchez dans vous-mêmes le remède à vos misères. Toutes vos lumières ne peuvent arriver qu’à connoître que ce n’est point dans vous-mêmes que vous trouverez ni la vérité ni le bien. Les philosophes vous l’ont promis, et ils n’ont pu le faire. Il ne savent ni quel est votre véritable bien, ni quel est votre véritable état[2]. Comment auroient-ils donné des remèdes à vos maux, puisqu’ils ne les ont pas seulement connus ? Vos maladies principales sont l’orgueil, qui vous soustrait de Dieu, la concupiscence, qui vous attache à la terre ; et ils n’ont fait autre chose qu’entretenir au moins l’une de ces maladies. S’ils vous ont donné Dieu pour objet, ce n’a été que pour exercer votre superbe : ils vous ont fait penser que vous lui étiez semblables et conformes par votre nature. Et ceux qui ont vu la vanité de cette prétention vous ont jetés dans l’autre précipice, en vous faisant entendre que votre nature étoit pareille à celle des bêtes, et vous ont portés à chercher votre bien dans les concupiscences qui sont le partage des animaux. Ce n’est pas là le moyen de vous guérir de vos injustices, que ces sages n’ont point connues.Je puis seule vous faire entendre qui vous êtes...

Si on vous unit à Dieu, c’est par grâce, non par nature. Si on vous abaisse, c’est par pénitence, non par nature.

... Ces deux états étant ouverts, il est impossible que vous ne les reconnoissiez pas. Suivez vos mouvemens, observez-vous vous-mêmes, et voyez si vous n’y trouverez pas les caractères vivans de ces deux natures. Tant de contradictions se trouveroient-elles dans un sujet simple ?

... Je n’entends pas que vous soumettiez votre créance à moi sans raison, et ne prétends pas vous assujettir avec tyrannie. Je ne prétends pas aussi vous rendre raison de toutes choses ; et pour accorder ces contrariétés, j’entends vous faire voir clairement, par des preuves convaincantes, des marques divines en moi, qui vous convainquent de ce que je suis, et m’attirent autorité par des merveilles et des preuves que vous ne puissiez refuser ; et qu’ensuite vous croyiez sûrement les choses que je vous enseigne, quand vous n’y trouverez aucun sujet de les refuser, sinon que vous ne pouvez par vous-mêmes connoître si elles sont ou non.

S’il y a un seul principe de tout, une seule fin de tout : tout par lui, tout pour lui. Il faut donc que la vraie religion nous enseigne à n’adorer que lui et à n’aimer que lui. Mais, comme nous nous trouvons dans l’impuissance d’adorer ce que nous ne connoissons pas, et d’aimer autre chose que nous, il faut que la religion qui instruit de ces devoirs nous instruise aussi de ces impuissances, et qu’elle nous apprenne aussi les remèdes. Elle nous apprend que par un homme[3] tout a été perdu, et la liaison rompue entre Dieu et nous, et que par un homme[4], la liaison est réparée.

Nous naissons si contraires à cet amour de Dieu, et il est si nécessaire, qu’il faut que nous naissions coupables, ou Dieu seroit injuste.


2.

Le péché originel est folie devant les hommes, mais on le donne pour tel. Vous ne me devez donc pas reprocher le défaut de raison en cette doctrine, puisque je la donne pour être sans raison. Mais cette folie est plus sage que toute la sagesse des hommes, sapientius est hominibus[5]

3. Car, sans cela, que dira-t-on qu’est l’homme ? Tout son état dépend de ce point imperceptible. Et comment s’en fût-il aperçu par sa raison, puisque c’est une chose au-dessus de sa raison, et que sa raison, bien loin de l’inventer par ses voies, s’en éloigne quand on le lui présente ?


3.

Cette duplicité de l’homme est si visible, qu’il y en a qui ont pensé que nous avions deux âmes : un sujet simple leur paroissant incapable de telles et si soudaines variétés, d’une présomption démesurée à un horrible abattement de cœur.

Toutes ces contrariétés, qui sembloient le plus m’éloigner de la connoissance de la religion, est ce qui m’a le plus tôt conduit à la véritable.

Pour moi, j’avoue qu’aussitôt que la religion chrétienne découvre ce principe, que la nature des hommes est corrompue et déchue de Dieu, cela ouvre les yeux à voir partout le caractère de cette vérité : car la nature est telle, qu’elle marque partout un Dieu perdu, et dans l’homme, et hors de l’homme, et une nature corrompue.

Sans ces divines connoissances, qu’ont pu faire les hommes, sinon, ou s’élever dans le sentiment intérieur qui leur reste de leur grandeur passée, ou s’abattre dans la vue de leur foiblesse présente[6] ? Car, ne voyant pas la vérité entière, ils n’ont pu arriver à une parfaite vertu. Les uns considérant la nature comme incorrompue, les autres comme irréparable, ils n’ont pu fuir, ou l’orgueil, ou la paresse, qui sont les deux sources de tous les vices ; puisqu’ils ne peuvent sinon, ou s’y abandonner par lâcheté, ou en sortir par l’orgueil. Car, s’ils connoissoient l’excellence de l’homme, ils en ignoroient la corruption ; de sorte qu’ils évitoient bien la paresse, mais ils se perdoient dans la superbe. Et s’ils reconnoissoient l’infirmité de la nature, ils en ignoroient la dignité : de sorte qu’ils pouvoient bien éviter la vanité, mais c’étoit en se précipitant dans le désespoir.

De là viennent les diverses sectes des stoïques et des épicuriens ; des dogmatistes et des académiciens, etc. La seule religion chrétienne a pu guérir ces deux vices, non pas en chassant l’un par l’autre, par la sagesse de la terre, mais en chassant l’un et l’autre, par la simplicité de l’Évangile. Car elle apprend aux justes, qu’elle élève jusqu’à la participation de la Divinité même, qu’en ce sublime état ils portent encore la source de toute la corruption, qui les rend durapt toute la vie sujets à l’erreur, à la misère, à la mort, au péché ; et elle crie aux plus impies qu’ils sont capables de la grâce de leur Rédempteur. Ainsi, donnant à trembler à ceux qu’elle justifie, et consolant ceux qu’elle condamne, elle tempère avec tant de justesse la crainte avec l’espérance par cette double capacité qui est commune à tous, et de la grâce et du péché, qu’elle abaisse infiniment plus que la seule raison ne peut faire, mais sans désespérer ; et qu’elle élève infiniment plus que l’orgueil de la nature, mais sans enfler : faisant bien voir par là qu’étant seule exempte d’erreur et de vice, il n’appartient qu’à elle et d’instruire et de corriger les hommes.

Qui peut donc refuser à ces célestes lumières de les croire et de les adorer ? Car n’est-il pas plus clair que le jour que nous sentons en nous-mêmes des caractères ineffaçables d’excellence ? Et n’est-il pas aussi véritable que nous éprouvons à toute heure les effets de notre déplorable condition ? Que nous crie donc ce chaos et cette confusion monstrueuse, sinon la vérité de ces deux états, avec une voix si puissante, qu’il est impossible de résister ?


4.

Nous ne concevons ni l’état glorieux d’Adam, ni la nature de son péché, ni la transmission qui s’en est faite en nous. Ce sont choses qui se sont passées dans l’état d’une nature toute différente de la nôtre, et qui passent notre capacité présente. Tout cela nous est inutile à savoir pour en sortir ; et tout ce qu’il nous importe de connoître est que nous sommes misérables, corrompus, séparés de Dieu, mais rachetés par Jésus-Christ ; et c’est de quoi nous avons des preuves admirables sur la terre. Ainsi les deux preuves de la corruption et de la rédemption se tirent des impies, qui vivent dans l’indifférence de la religion, et des Juifs, qui en sont les ennemis irréconciliables.


5.

Le christianisme est étrange ! Il ordonne à l’homme de reconnoître qu’il est vil, et même abominable ; et lui ordonne de vouloir être semblable à Dieu. Sans un tel contre-poids, cette élévation le rendroit horriblement vain, ou cet abaissement le rendrait horriblement abject. La misère persuade le désespoir, l’orgueil persuade la présomption. L’incarnation montre à l’homme la grandeur de sa misère par la grandeur du remède qu’il a fallu.


6.

Non pas un abaissement qui nous rende incapable du bien, ni une sainteté exempte du mal.

Il n’y a point de doctrine plus propre à l’homme que celle-là, qui l’instruit de sa double capacité de recevoir et de perdre la grâce, à cause du double péril où il est toujours exposé, de désespoir ou d’orgueil.


7.

Les philosophes ne prescrivoient point des sentimens proportionnés aux deux états. Ils inspiraient des mouvemens de grandeur pure, et ce n’est pas l’état de l’homme. Ils inspiraient des mouvemens de bassesse pure, et ce n’est pas l’état de l’homme. Il faut des mouvemens de bassesse, non de nature, mais de pénitence ; non pour y demeurer, mais pour aller à la grandeur. Il faut des mouvemens de grandeur, non de mérite, mais de grâce, et après avoir passé par la bassesse.


8.

Nul n’est heureux comme un vrai chrétien, ni raisonnable, ni vertueux, ni aimable.

Avec combien peu d’orgueil un chrétien se croit-il uni à Dieu ! avec combien peu d’abjection s’égale-t-il aux vers de la terre ! La belle manière de recevoir la vie et la mort,les biens et les maux !


9.

Incompréhensible. — Tout ce qui est incompréhensible ne laisse pas d’être. Le nombre infini. Un espace infini, égal au fini.

Incroyable que Dieu s’unisse à nous. — Cette considération n’est tirée que de la vue de notre bassesse. Mais si vous l’avez bien sincère, suivez-la aussi loin que moi, et reconnoissez que nous sommes en effet si bas, que nous sommes par nous-mêmes incapables de connoître si sa miséricorde ne peut pas nous rendre capables de lui. Car je voudrons bien savoir d’où cet animal, qui se reconnoît si foible, a le droit de mesurer la miséricorde de Dieu, et d’y mettre les bornes que sa fantaisie lui suggère. L’homme sait si peu ce que c’est que Dieu, qu’il ne sait pas ce qu’il est lui-même : et, tout troublé de la vue de son propre état, il ose dire que Dieu ne peut pas le rendre capable de sa communication ! Mais je voudrois lui demander si Dieu demande autre chose de lui, sinon qu’il l’aime en le connoissant ; et pourquoi il croit que Dieu ne peut se rendre connoissable et aimable à lui, puisqu’il est naturellement capable d’amour et de connoissance. Il est sans doute qu’il connoît au moins qu’il est, et qu’il aime quelque chose. Donc s’il voit quelque chose dans les ténèbres où il est, et s’il trouve quelque sujet d’amour parmi les choses de la terre, pourquoi, si Dieu lui donne quelques rayons de son essence, ne sera-t-il pas capable de le connoître et de l’aimer en la manière qu’il lui plaira se communiquer à nous ? Il y a donc sans doute une présomption insupportable dans ces sortes de raisonnemens, quoiqu’ils paroissent fondés sur une humilité apparente, qui n’est ni sincère, ni raisonnable, si elle ne nous fait confesser que, ne sachant de nous-mêmes qui nous sommes, nous ne pouvons l’apprendre que de Dieu.



  1. Article V de la seconde partie, dans Bossut.
  2. Ici se trouvent quelques lignes barrées : « Je suis la seule qui peut vous apprendre ces choses ; je les enseigne à ceux qui m’écoutent. Les livres que j’ai mis entre les mains des hommes les découvrent bien nettement. Mais je n’ai pas voulu que cette connoissance fût si ouverte [c’est-à-dire : Je n’ai pas voulu qu’elle fût si ouverte qu’on n’eût pas besoin de la grâce pour l’acquérir. Voir l’article XX]. J’apprends aux hommes ce qui les peut rendre heureux ; pourquoi refusez-vous de m’ouïr ? Ne cherchez pas de satisfaction dans la terre : n’espérez rien des hommes. Votre bien n’est qu’en Dieu, et la souveraine félicité consiste à connoître Dieu, à s’unir à lui dans l’éternité. Votre devoir est à l’aimer de tout votre cœur. Il vous a créé. »
  3. Adam.
  4. Jésus-Christ.
  5. I Cor., I, 25.
  6. Ici le passage suivant barré : « Dans cette impuissance de voir la vérité entière, s’ils connoissoient la dignité de notre condition, ils en ignoroient la corruption ; ou s’ils en connoissoient l’infirmité, ils en ignoroient l’excellence ; et suivant l’une ou l’autre de ces routes, qui leur faisoit voir la nature, ou comme incorrompue, ou comme irréparable, ils se perdoient ou dans la superbe, ou dans le désespoir. »


ARTICLE XIII.[1]


1.

La dernière démarche de la raison, c’est de connoître qu’il y a une infinité de choses qui la surpassent. Elle n’est que foible, si elle ne va jusqu’à connoître cela. Que si les choses naturelles la surpassent, que dira-t-on des surnaturelles ?

Soumission. — Il faut savoir douter où il faut, assurer où il faut et se soumettre où il faut[2]. Qui ne fait ainsi n’entend pas la force de la raison. Il y en a qui faillent contre ces trois principes, ou en assurant tout comme démonstratif, manque de se connoître en démonstration ; ou en doutant de tout, manque de savoir où il faut se soumettre ; ou en se soumettant en tout, manque de savoir où il faut juger.


2.

Si on soumet tout à la raison, notre religion n’aura rien de mystérieux ni de surnaturel. Si on choque les principes de la raison, notre religion sera absurde et ridicule.

Saint Augustin. La raison ne se soumettroit jamais si elle ne jugeoit qu’il y a des occasions où elle se doit soumettre. Il est donc juste qu’elle se soumette quand elle juge qu’elle se doit soumettre.


3.

La piété est différente de la superstition. Soutenir la piété jusqu’à la superstition, c’est la détruire. Les hérétiques nous reprochent cette soumission superstitieuse. C’est faire ce qu’ils nous reprochent...

Il n’y a rien de si conforme à la raison que ce désaveu de la raison.

Deux excès : exclure la raison, n’admettre que la raison.


4.

La foi dit bien ce que les sens ne disent pas, mais non pas le contraire de ce qu’ils voient. Elle est au-dessus, et non pas contre.


5.

« Si j’avois vu un miracle, disent-ils, je me convertirois. » Comment assurent-ils qu’ils feroient ce qu’ils ignorent ? Ils s’imaginent que cette conversion consiste en une adoration qui se fait de Dieu comme un commerce et une conversation telle qu’ils se la figurent. La conversion véritable consiste à s’anéantir devant cet être universel qu’on a irrité tant de fois, et qui peut vous perdre légitimement à toute heure ; à reconnoître qu’on ne peut rien sans lui, et qu’on n’a mérité rien de lui que sa disgrâce. Elle consiste à connoître qu’il ya une opposition invincible entre Dieu et nous, et que, sans un médiateur, il ne peut y avoir de commerce.


6.

Ne vous étonnez pas de voir des personnes simples croire sans raisonnement. Dieu leur donne l’amour de soi et la haine d’eux-mêmes. Il incline leur cœur à croire. On ne croira jamais d’une créance utile et de foi, si Dieu n’incline le cœur ; et on croira dès qu’il l’inclinera. Et c’est ce que David connoissoit bien, lorsqu’il disoit : Inclina cor meum, Deus, in testimonia tua.


7.

Ceux qui croient sans avoir lu les Testamens, c’est parce qu’ils ont une disposition intérieure toute sainte, et que ce qu’ils entendent dire de notre religion y est conforme. Ils sentent qu’un Dieu les a faits. Ils ne veulent aimer que Dieu ; ils ne veulent haïr qu’eux-mêmes. Ils sentent qu’ils n’en ont pas la force d’eux-mêmes ; qu’ils sont incapables d’aller à Dieu ; et que, si Dieu ne vient à eux, ils ne peuvent avoir aucune communication avec lui. Et ils entendent dire dans notre religion qu’il ne faut aimer que Dieu, et ne haïr que soi-même : mais qu’étant tous corrompus, et incapables de Dieu, Dieu s’est fait homme pour s’unir à nous. Il n’en faut pas davantage pour persuader des hommes qui ont cette disposition dans le cœur, et qui ont cette connoissance de leur devoir et de leur incapacité.


8.

Ceux que nous voyons chrétiens sans la connoissance des prophéties et des preuves ne laissent pas d’en juger aussi bien que ceux qui ont cette connoissance. Ils en jugent par le cœur, comme les autres en jugent par l’esprit. C’est Dieu lui-même qui les incline à croire ; et ainsi ils sont très-efficacement persuadés[3].

J’avoue bien qu’un de ces chrétiens qui croient sans preuves n’aura peut-être pas de quoi convaincre un infidèle qui en dira, autant de soi. Mais ceux qui savent les preuves de la religion prouveront sans difficulté que ce fidèle est véritablement inspiré de Dieu, quoiqu’il ne pût le prouver lui-même. Car Dieu ayant dit dans ses prophètes (qui sont indubitablement prophètes[4]) que dans le règne de Jésus-Christ il répandroit son esprit sur les nations, et que les fils, les filles et les enfans de l’Église prophétiseroient, il est sans doute que l’esprit de Dieu est sur ceux-là, et qu’il n’est point sur les autres.



  1. Article VI de la seconde partie, dans Bossut.
  2. Pascal avait écrit d’abord : « Il faut avoir ces trois qualités, pyrrhonien, géomètre, chrétien soumis ; et elles s’accordent et se tempèrent, en doutant où il faut, en assurant où il faut, en se soumettant où il faut.  »
  3. Pascal avait d’abord écrit cette phrase, qu’il a barrée : « On répondra que les infidèles diront la même chose ; mais je réponds à cela que nous avons des preuves que Dieu incline véritablement ceux qu’il aime à croire la religion chrétienne, et que les infidèles n’ont aucune preuve de ce qu’ils disent : et ainsi nos propositions étant semblables dans les termes, elles diffèrent en ce que l’une est sans aucune preuve, et l’autre est solidement prouvée. »
  4. Joël, II, 28.


ARTICLE XIV.[1]


1.

Nous sommes plaisans de nous reposer dans la société de nos semblables. Misérables comme nous, impuissans comme nous, ils ne nous aideront pas ; on mourra seul ; il faut donc faire comme si on étoit seul ; et alors, bâtiroit-on des maisons superbes, etc. ? On chercheroit la vérité sans hésiter ; et si on le refuse, on témoigne estimer plus l’estime des hommes, que la recherche de la vérité.

... Voilà ce que je vois et ce qui me trouble. Je regarde de toutes parts, et ne vois partout qu’obscurité. La nature ne m’offre rien qui ne soit matière de doute et d’inquiétude. Si je n’y voyois rien qui marquât une Divinité, je me déterminerois à n’en rien croire. Si je voyois partout les marques d’un Créateur, je reposerois en paix dans la foi. Mais, voyant trop pour nier, et trop peu pour m’assurer, je suis dans un état à plaindre, et où j’ai souhaité cent fois que, si un Dieu la soutient, elle le marquât sans équivoque ; et que, si les marques qu’elle en donne sont trompeuses, elle les supprimât tout à fait ; qu’elle dît tout ou rien, afin que je visse quel parti je dois suivre. Au lieu qu’en l’état où je suis, ignorant ce que je suis et ce que je dois faire, je ne connois ni ma condition, ni mon devoir. Mon cœur tend tout entier à connoître où est le vrai bien, pour le suivre. Rien ne me seroittrop cher pour l’éternité.

Je vois la religion chrétienne fondée sur une religion précédente, et voici ce que je trouve d’effectif. Je ne parle pas ici des miracles de Moïse, de Jésus-Christ et des apôtres, parce qu’ils ne paraissent pas d’abord convaincans, et que je ne veux que mettre ici en évidence tous les fondemens de cette religion chrétienne qui sont indubitables, et qui ne peuvent être mis en doute par quelque personne que ce soit…

Je vois donc des foisons de religions en plusieurs endroits du monde, et dans tous les temps. Mais elles n’ont ni la morale qui peut me plaire, ni les preuves qui peuvent m’arrêter. Et ainsi j’aurois refusé également la religion de Mahomet, et celle de la Chine, et celle des anciens Romains, et celle des Égyptiens, par cette seule raison que l’une n’ayant pas plus de marques de vérité que l’autre, ni rien qui déterminât nécessairement, la raison ne peut pencher plutôt vers l’une que vers l’autre.

Mais, en considérant ainsi cette inconstante et bizarre variété de mœurs et de créances dans les divers temps, je trouve en un coin du monde un peuple particulier, séparé de tous les autres peuples de la terre, le plus ancien de tous, et dont les histoires précèdent de plusieurs siècles les plus anciennes que nous ayons. Je trouve donc ce peuple grand et nombreux, sorti d’un seul homme, qui adore un seul Dieu, et qui se conduit par une loi qu’ils disent tenir de sa main. Ils soutiennent qu’ils sont les seuls du monde auxquels Dieu a révélé ses mystères ; que tous les hommes sont corrompus, et dans la disgrâce de Dieu ; qu’ils sont tous abandonnés à leur sens et à leur propre esprit ; et que de là viennent les étranges égaremens et les changemens continuels qui arrivent entre eux, et de religions, et de coutumes ; au lieu qu’ils demeurent inébranlables dans leur conduite : mais que Dieu ne laissera pas éternellement les autres peuples dans ces ténèbres ; qu’il viendra un libérateur pour tous ; qu’ils sont au monde pour l’annoncer ; qu’ils sont formés exprès pour être les avant-coureurs et les hérauts de ce grand avènement, et pour appeler tous les peuples à s’unir à eux dans l’attente de ce libérateur.

La rencontre de ce peuple m’étonne, et me semble digne de l’attention. Je considère cette loi qu’ils se vantent de tenir de Dieu, et je la trouve admirable. C’est la première loi de toutes, et de telle sorte qu’avant même que le mot loi fût en usage parmi les Grecs, il y avoit près de mille ans qu’ils l’avoient reçue et observée sans interruption. Ainsi je trouve étrange que la première loi du monde se rencontre aussi la plus parfaite, en sorte que les plus grands législateurs en ont emprunté les leurs, comme il paroît par la loi des Douze Tables d’Athènes, qui fut ensuite prise par les Romains, et comme il seroit aisé de le montrer, si Josèphe et d’autres n’avoient pas assez traité cette matière.

Avantages du peuple juif. — Dans cette recherche le peuple juif attire d’abord mon attention par quantité de choses admirables et singulières qui y paroissent.

Je vois d’abord que c’est un peuple tout composé de frères : et, au lieu que tous les autres sont formés de l’assemblage d’une infinité de familles, celui-ci, quoique si étrangement abondant, est tout sorti d’un seul homme[2] ; et, étant ainsi tous une même chair, et membres les uns des autres, ils composent un puissant État d’une seule famille. Cela est unique.

Cette famille, ou ce peuple est le plus ancien qui soit en la connoissance des hommes : ce qui me semble lui attirer une vénération particulière, et principalement dans la recherche que nous faisons ; puisque, si Dieu s’est de tout temps communiqué aux hommes, c’est à ceux-ci qu’il faut recourir pour en savoir la tradition.

Ce peuple n’est pas seulement considérable par son antiquité ; mais il est encore singulier en sa durée, qui a toujours continué depuis son origine jusque maintenant : car au lieu que les peuples de Grèce et d’Italie, de Lacédémone, d’Athènes, de Rome, et les autres qui sont venus si longtemps après, ont fini il ya si longtemps, ceux-ci subsistent toujours ; et, malgré les entreprises de tant de puissans rois qui ont cent fois essayé de les faire périr, comme les historiens le témoignent, et comme il est aisé de le juger par l’ordre naturel des choses, pendant un si long espace d’années ils ont toujours été conservés néanmoins, et s’étendant depuis les premiers temps jusques aux derniers, leur histoire enferme dans sa durée celle de toutes nos histoires.

La loi par laquelle ce peuple est gouverné est tout ensemble la plus ancienne loi du monde, la plus parfaite, et la seule qui ait toujours été gardée sans interruption dans un État. C’est ce que Josèphe montre admirablement contre Apion, et Philon, juif, en divers lieux, où ils font voir qu’elle est si ancienne, que le nom même de loi n’a été connu des plus anciens que plus de mille ans après ; en sorte qu’Homère, qui a traité de l’histoire de tant d’États, ne s’en est jamais servi. Et il est aisé de juger de sa perfection par la simple lecture, où l’on voit qu’on a pourvu à toutes choses avec tant de sagesse, tant d’équité, tant de jugement, que les plus anciens législateurs grecs et romains, en ayant eu quelque lumière, en ont emprunté leurs principales lois ; ce qui paroît par celle qu’ils appellent des Douze Tables, et par les autres preuves que Josèphe en donne. Mais cette loi est en même temps la plus sévère et la plus rigoureuse de toutes en ce qui regarde le culte de leur religion, obligeant ce peuple, pour le retenir dans son devoir, à mille observations particulières et pénibles, sur peine de la vie. De sorte que c’est une chose bien étonnante qu’elle se soit toujours conservée durant tant de siècles par un peuple rebelle et impatient comme celui-ci ; pendant que tous les autres États ont changé de temps en temps leurs lois, quoique tout autrement faciles. Le livre qui contient cette loi, la première de toutes, est lui-même le plus ancien livre du monde, ceux d’Homère, d’Hésiode et les autres, n’étant que six ou sept cents ans depuis.


2.

Sincérité des juifs. — Ils portent avec amour et fidélité le livre où Moïse déclare qu’ils ont été ingrats envers Dieu toute leur vie, et qu’il sait qu’ils le seront encore plus après sa mort ; mais qu’il appelle le ciel et la terre à témoin contre eux, et qu’il leur a enseigné assez : il déclare qu’enfin Dieu, s’irritant contre eux, les dispersera parmi tous les peuples de la terre : que, comme ils l’ont irrité en adorant les dieux qui n’étoient point leur Dieu, de même il les provoquera en appelant un peuple qui n’est point son peuple ; et veut que toutes ses paroles soient conservées éternellement, et que son livre soit mis dans l’arche de l’alliance pour servir à jamais de témoin contre eux. Isaïe dit la même chose, xxx, 8. Cependant ce livre qui les déshonore en tant de façons, ils le conservent aux dépens de leur vie. C’est une sincérité qui n’a point d’exemple dans le monde, ni sa racine dans la nature.

Il y a bien de la différence entre un livre que fait un particulier, et qu’il jette dans le peuple, et un livre qui fait lui-même un peuple. On ne peut douter que le livre ne soit aussi ancien que le peuple.

Toute histoire qui n’est pas contemporaine est suspecte ; comme les livres des sibylles et de Trismégiste, et tant d’autres qui ont eu crédit au monde, sont faux et se trouvent faux à la suite des temps. Il n’en est pas ainsi des auteurs contemporains.


3.

Qu’il y a de différence d’un livre à un autre ! Je ne m’étonne pas de ce que les Grecs ont fait l’Iliade, ni les Égyptiens et les Chinois leurs histoires. Il ne faut que voir comment cela est né.

Ces historiens fabuleux ne sont pas contemporains des choses dont ils écrivent. Homère fait un roman, qu’il donne pour tel ; car personne ne doutoit que Troie et Agamemnon n’avoient non plus été que la pomme d’or. Il ne pensoit pas aussi à en faire une histoire, mais seulement un divertissement. Il est le seul qui écrit de son temps : la beauté de l’ouvrage fait durer la chose : tout le monde l’apprend et en parle : il la faut savoir ; chacun la sait par cœur. Quatre cents ans après, les témoins des choses ne sont plus vivans ; personne ne sait plus par sa connoissance si c’est une fable ou une histoire : on l’a seulement appris de ses ancêtres, cela peut passer pour vrai.



  1. Article VII de la seconde partie, dans Bossut.
  2. D’Abraham.


ARTICLE XV.[1]


1.

La création et le déluge étant passés, et Dieu ne devant plus détruire le monde, non plus que le recréer, ni donner de ces grandes marques de lui, il commença d’établir un peuple sur la terre, formé exprès, qui devoit durer jusqu’au peuple que le Messie formeroit par son esprit.


2.

Dieu, voulant faire paroître qu’il pouvoit former un peuple saint d’une sainteté invisible, et le remplir d’une gloire éternelle, a fait des choses visibles. Comme la nature est une image de la grâce, il a fait dans les biens de la nature ce qu’il devoit faire dans ceux de la grâce, afin qu’on jugeât qu’il pouvoit faire l’invisible, puisqu’il faisoit bien le visible. Il a donc sauvé ce peuple du déluge ; il l’a fait naître d’Abraham, il l’a racheté d’entre ses ennemis, et l’a mis dans le repos.

L’objet de Dieu n’étoit pas de sauver du déluge, et de faire naître tout un peuple d’Abraham, pour ne l’introduire que dans une terre grasse. Et même la grâce n’est que la figure de la gloire[2], car elle n’est pas la dernière fin. Elle a été figurée par la loi, et figure elle-même la gloire ; mais elle en est la figure, et le principe ou la cause.

La vie ordinaire des hommes est semblable à celle des saints. Ils recherchent tous leur satisfaction, et ne diffèrent qu’en l’objet où ils la placent. Ils appellent leurs ennemis ceux qui les en empêchent, etc. Dieu a donc montré le pouvoir qu’il a de donner les biens invisibles, par celui qu’il a montré qu’il avoit sur les choses visibles.


3.

Figures. — Dieu voulant priver les siens des biens périssables, pour montrer que ce n’étoit pas par impuissance, il a fait le peuple juif.

Les juifs avoient vieilli dans ces pensées terrestres, que Dieu aimoit leur père Abraham, sa chair et ce qui en sortiroit ; que pour cela il les avoit multipliés et distingués de tous les autres peuples, sans souffrir qu’ils s’y mêlassent ; que, quand ils languissoient dans l’Égypte, il les en retira avec tous ses grands signes en leur faveur ; qu’il les nourrit de la manne dans le désert ; qu’il les mena dans une terre bien grasse ; qu’il leur donna des rois et un temple bien bâti pour y offrir des bêtes, et par le moyen de l’effusion de leur sang qu’ils seroient purifiés, et qu’il leur devoit enfin envoyer le Messie pour les rendre maîtres de tout le monde. Et il a prédit le temps de sa venue.

Le monde ayant vieilli dans ces erreurs charnelles, Jésus-Christ est venu dans le temps prédit, mais non pas dans l’éclat attendu ; et ainsi ils n’ont pas pensé que ce fût lui. Après sa mort, saint Paul est venu apprendre aux hommes que toutes ces choses étoient arrivées en figures ; que le royaume de Dieu ne consistoit pas en la chair, mais en l’esprit ; que les ennemis des hommes n’étoient pas les Babyloniens, mais leurs passions ; que Dieu ne se plaisoit pas aux temples faits de main d’hommes, mais en un cœur pur et humilié ; que la circoncision du corps étoit inutile, mais qu’il falloit celle du cœur ; que Moïse ne leur avoit pas donné le pain du ciel, etc.


4.

Mais Dieu n’ayant pas voulu découvrir ces choses à ce peuple, qui en étoit indigne, et ayant voulu néanmoins les prédire afin qu’elles fussent crues, en avoit prédit le temps clairement, et les avoit même quelquefois exprimées clairement, mais abondamment en figures, afin que ceux qui aimoient les choses figurantes s’y arrêtassent, et que ceux qui aimoient les figurées les y vissent[3].


5.

Les juifs charnels n’entendoient ni la grandeur ni l’abaissement du Messie prédit dans leurs prophéties. Ils l’ont méconnu dans sa grandeur comme quand il dit que le Messie sera seigneur de David, quoique son fils ; qu’il est devant Abraham, et qu’il l’a vu. Ils ne le croyoient pas grand, qu’il fût éternel : et ils l’ont méconnu de même dans son abaissement et dans sa mort. « Le Messie, disoient-ils, demeure éternellement et celui-ci dit qu’il mourra. » Ils ne le croyoient donc ni mortel, ni éternel : ils ne cherchoient en lui qu’une grandeur charnelle.

Les juifs ont tant aimé les choses figurantes, et les ont si bien attendues, qu’ils ont méconnu la réalité, quand elle est venue dans le temps et en la manière prédite.


6.

Ceux qui ont peine à croire, en cherchent un sujet en ce que les juifs ne croient pas. « Si cela étoit si clair, dit-on, pourquoi ne croyoient-ils pas ? » Et voudroient quasi qu’ils crussent, afin de n’être pas arrêtés par l’exemple de leur refus. Mais c’est leur refus même qui est le fondement de notre créance. Nous y serions bien moins disposés, s’ils étoient des nôtres. Nous aurions alors un plus ample prétexte. Cela est admirable, d’avoir rendu les juifs grands amateurs des choses prédites, et grands ennemis de l’accomplissement.


7.

Raison pourquoi figures. — Il falloit que, pour donner foi au Messie, il y eût eu des prophéties précédentes, et qu’elles fussent portées par des gens non suspects, et d’une diligence et fidélité et d’un zèle extraordinaire, et connu de toute la terre.

Pour faire réussir tout cela, Dieu a choisi ce peuple charnel, auquel il a mis en dépôt les prophéties qui prédisent le Messie, comme libérateur, et dispensateur des biens charnels que ce peuple aimoit ; et ainsi il a eu une ardeur extraordinaire pour ses prophètes, et a porté à la vue de tout le monde ces livres qui prédisent leur Messie, assurant toutes les nations qu’il devoit venir, et en la manière prédite dans leurs livres, qu’ils tenoient ouverts à tout le monde. Et ainsi ce peuple, déçu par l’avènement ignominieux et pauvre du Messie, a été son plus cruel ennemi. De sorte que voilà le peuple du monde le moins suspect de nous favoriser, et le plus exact qui se puisse dire pour sa loi et pour ses prophètes, qui les porte incorrompus.


8.

Que pouvoient faire les juifs, ses ennemis ? S’ils le reçoivent, ils le prouvent par leur réception, car les dépositaires de l’attente du Messie le reçoivent ; et s’ils le renoncent, ils le prouvent par leur renonciation[4].

C’est pour cela que les prophéties ont un sens caché, le spirituel, dont ce peuple étoit ennemi, sous le charnel, dont il étoit ami. Si le sens spirituel eût été découvert, ils n’étoient pas capables de l’aimer ; et, ne pouvant le porter, ils n’eussent pas eu le zèle pour la conservation de leurs livres et de leurs cérémonies. Et, s’ils avoient aimé ces promesses spirituelles, et qu’ils les eussent conservées incorrompues jusqu’au Messie, leur témoignage n’eût pas eu de force, puisqu’ils en eussent été amis. Voilà pourquoi il étoit bon que le sens spirituel fût couvert. Mais, d’un autre côté, si ce sens eût été tellement caché qu’il n’eût point du tout paru, il n’eût pu servir de preuve au Messie. Qu’a-t-il donc été fait ? Il a été couvert sous le temporel en la foule des passages, et a été découvert si clairement en quelques-uns : outre que le temps et l’état du monde ont été prédits si clairement, qu’il est plus clair que le soleil. Et ce sens spirituel est si clairement expliqué en quelques endroits, qu’il falloit un aveuglement pareil à celui que la chair jette dans l’esprit quand il lui est assujetti, pour ne le pas reconnoître.

Voilà donc quelle a été la conduite de Dieu. Ce sens est couvert d’un autre en une infinité d’endroits, et découvert en quelques-uns rarement, mais en telle sorte néanmoins que les lieux où il est caché sont équivoques et peuvent convenir aux deux ; au lieu que les lieux où il est découvert sont univoques, et ne peuvent convenir qu’au sens spirituel. De sorte que cela ne pouvoit induire en erreur, et qu’il n’y avoit qu’un peuple aussi charnel qui s’y pût méprendre.

Car quand les biens sont promis en abondance, qui les empêchoit d’entendre les véritables biens, sinon leur cupidité, qui déterminoit ce sens aux biens de la terre ? Mais ceux qui n’avoient de bien qu’en Dieu les rapportoient uniquement à Dieu. Car il y a deux principes qui partagent les volontés des hommes, la cupidité et la charité. Ce n’est pas que la cupidité ne puisse être avec la foi en Dieu, et que la charité ne soit avec les biens de la terre. Mais la cupidité use de Dieu et jouit du monde ; et la charité, au contraire.

Or, la dernière fin est ce qui donne le nom aux choses. Tout ce qui nous empêche d’y arriver est appelé ennemi. Ainsi les créatures, quoique bonnes, sont ennemies des justes, quand elles les détournent de Dieu ; et Dieu même est l’ennemi de ceux dont il trouble la convoitise.

Ainsi le mot d’ennemi dépendant de la dernière fin, les justes entendoient par là leurs passions, et les charnels entendoient les Babyloniens : et ainsi ces termes n’étoient obscurs que pour les injustes. Et c’est ce que dit Isaïe : Signa legem in electis meis[5], et que Jésus-Christ sera pierre de scandale. Mais, « Bienheureux ceux qui ne seront point scandalisés en lui[6] ! » Osée[7], ult., le dit parfaitement : « Où est le sage ? et il entendra ce que je dis. Les justes l’entendront. Car les voies de Dieu sont droites ; les justes y marcheront, mais les méchans y trébucheront. »

… De sorte que ceux qui ont rejeté et crucifié Jésus-Christ, qui leur a été en scandale, sont ceux qui portent les livres qui témoignent de lui et qui disent qu’il sera rejeté et en scandale ; de sorte qu’ils ont marqué que c’étoit lui en le refusant, et qu’il a été également prouvé, et par les justes juifs qui l’ont reçu, et par les injustes qui l’ont rejeté, l’un et l’autre ayant été prédits.


9.

Le temps du premier avènement est prédit ; le temps du second ne l’est point, parce que le premier devoit être caché ; le second doit être éclatant et tellement manifeste que ses ennemis mêmes le devoient reconnoître. Mais, comme il ne devoit venir qu’obscurément, et que pour être connu seulement de ceux qui sonderoient les Écritures...


10.

Fac secundum exemplar quod tibi ostensum est in monte[8]. La religion des juifs a donc été formée sur la ressemblance de la vérité du Messie ; et la vérité du Messie a été reconnue par la religion des juifs, qui en étoit la figure.

Dans les juifs, la vérité n’étoit que figurée. Dans le ciel, elle est découverte. Dans l’Église, elle est couverte, et reconnue par le rapport à la figure. La figure a été faite sur la vérité, et la vérité a été reconnue sur la figure.


11.

Qui jugera de la religion des juifs par les grossiers la connoîtra mal. Elle est visible dans les saints livres, et dans la tradition des prophètes, qui ont assez fait entendre qu’ils n’entendoient pas la loi à la lettre. Ainsi notre religion est divine dans l’Évangile, les apôtres et la tradition ; mais elle est ridicule dans ceux qui la traitent mal.

Le Messie, selon les juifs charnels, doit être un grand prince temporel. Jésus-Christ, selon les chrétiens charnels, est venu nous dispenser d’aimer Dieu, et nous donner des sacremens qui opèrent tout sans nous. Ni l’un ni l’autre n’est la religion chrétienne, ni juive. Les vrais juifs et les vrais chrétiens ont toujours attendu un Messie qui les feroit aimer Dieu, et, par cet amour, triompher de leurs ennemis.


12.

Le voile qui est sur ces livres de l’Écriture pour les juifs y est aussi pour les mauvais chrétiens, et pour tous ceux qui ne se haïssent pas eux-mêmes. Mais qu’on est bien disposé à les entendre et à connoître Jésus-Christ, quand on se hait véritablement soi-même !


13.

Les juifs charnels tiennent le milieu entre les chrétiens et les païens. Les païens ne connoissent point Dieu, et n’aiment que la terre. Les juifs connoissent le vrai Dieu, et n’aiment que la terre. Les chrétiens connoissent le vrai Dieu, et n’aiment point la terre. Les juifs et les païens aiment les mêmes biens. Les juifs et les chrétiens connoissent le même Dieu. Les juifs étoient de deux sortes : les uns n’avoient que les affections païennes, les autres avoient les affections chrétiennes.


14.

C’est visiblement un peuple fait exprès pour servir de témoin au Messie (Is., XLIII, 9 ; XLIV, 8). Il porte les livres, et les aime, et ne les entend point. Et tout cela est prédit : que les jugemens de Dieu leur sont confiés, mais comme un livre scellé.

Tandis que les prophètes ont été pour maintenir la loi, le peuple a été négligent. Mais depuis qu’il n’y a plus eu de prophètes, le zèle a succédé. Le diable a troublé le zèle des juifs avant Jésus-Christ, parce qu’il leur eût été salutaire, mais non pas après.


15.

La création du monde commençant à s’éloigner, Dieu a pourvu d’un historien unique contemporain[9], et a commis tout un peuple pour la garde de ce livre, afin que cette histoire fût la plus authentique du monde, et que tous les hommes pussent apprendre une chose si nécessaire à savoir, et qu’on ne pût la savoir que par là.


16.

Principe : Moïse étoit habile homme ; si donc il se gouvernoit par son esprit, il ne diroit rien nettement qui fût directement contre l’esprit. Ainsi toutes les foiblesses très-apparentes sont des forces. Exemple : les deux généalogies de saint Matthieu et de saint Luc : qu’y a-t -il de plus clair, que cela n’a pas été fait de concert ?

Preuve de Moïse. — Pourquoi Moïse va-t -il faire la vie des hommes si longue, et si peu de générations ? car ce n’est pas la longueur des années, mais la multitude des générations qui rendent les choses obscures.

Car la vérité ne s’altère que par le changement des hommes. Et cependant il met deux choses, les plus mémorables qui se soient jamais imaginées, savoir la création et le déluge, si proches, qu’on y touche. Sem, qui a vu Lamech, qui a vu Adam, a vu aussi Jacob[10], qui a vu ceux qui ont vu Moïse. Donc le déluge et la creation sont vrais. Cela conclut, entre de certaines gens qui l’entendent bien.

La longueur de la vie des patriarches, au lieu de faire que les histoires des choses passées se perdissent, servoit, au contraire, à les conserver. Car ce qui fait que l’on n’est pas quelquefois assez instruit dans l’histoire de ses ancêtres, est que l’on n’a jamais guère vécu avec eux, et qu’ils sont morts souvent devant que l’on eût atteint l’âge de raison. Mais, lorsque les hommes vivoient si longtemps, les enfans vivoient longtemps avec leurs pères, ils les entretenoient longtemps. Or, de quoi les eussent-ils entretenus, sinon de l’histoire de leurs ancêtres, puisque toute l’histoire étoit réduite à celle-là, et qu’ils n’avoient point d’études, nide sciences, ni d’arts, qui occupent une grande’partie des discours de la vie ? Aussi l’on voit qu’en ce temps-là les peuples avoient un soin particulier de conserver leurs généalogies.


17.

... Dès là je refuse toutes les autres religions : par là je trouve réponse à toutes les objections. Il est juste qu’un Dieu si pur ne se découvre qu’à ceux dont le cœur est purifié. Dès là cette religion m’est aimable, et je la trouve déjà assez autorisée par une si divine morale ; mais j’y trouve de plus... Je trouve d’effectif que, depuis que la mémoire des hommes dure, il est annoncé constamment aux hommes qu’ils sont dans une corruption universelle, mais qu’il viendra un réparateur. Que ce n’est pas un homme qui le dit, mais une infinité d’hommes, et un peuple entier durant quatre mille ans, prophétisant et fait exprès. Ainsi je tends les bras à mon libérateur, qui, ayant été prédit durant quatre mille ans, est venu souffrir et mourir pour moi sur la terre dans les temps et dans toutes les circonstances qui en ont été prédites ; et, par sa grâce, j’attends la mort en paix, dans l’espérance de lui être éternellement uni : et je vis cependant avec joie, soit dans les biens qu’il lui plaît de me donner, soit dans les maux qu’il m’envoie pour mon bien, et qu’il m’a appris à souffrir à son exemple.

... Plus je les examine, plus j’y trouve de vérités : ce qui a précédé et ce qui a suivi ; enfin eux sans idoles ni roi, et cette synagogue qui est prédite, et ces misérables qui la suivent, et qui, étant nos ennemis, sont d’admirables témoins de la vérité de ces prophéties, où leur misère et leur aveuglement même est prédit. Je trouve cet enchaînement, cette religion, toute divine dans son autorité, dans sa durée, dans sa perpétuité, dans sa morale, dans sa conduite, dans sa doctrine, dans ses effets, et les ténèbres des juifs effroyables et prédites : Eris palpans in meridie[11]. Dabitur liber scienti litteras, et dicet : « Non possum legere[12]. »



  1. Article VIII de la seconde partie, dans Bossut.
  2. La gloire, c’est l’état glorieux des élus dans le ciel.
  3. Pascal a écrit ici dans l’interligne : « Je ne dis pas bien. »
  4. Car d’après les Écritures, le Messie devait être renoncé.
  5. Is., VIII, 16.
  6. Matth, XI, 6.
  7. XIV, 10.
  8. Exode, xxv, 40.
  9. Moïse.
  10. Pascal oublie Abraham.
  11. « Tu talonneras en plein midi. » Deutéronome, XXVIII, 29.
  12. « On mettra un livre entre les mains d’un homme qui sait lire, et il dira : « Je ne puis lire cela. » Is. XXIX, 12.


ARTICLE XVI.[1]


1.

Il y a des figures claires et démonstratives, mais il y en a d’autres qui semblent un peu tirées par les cheveux, et qui ne prouvent qu’à ceux qui sont persuadés d’ailleurs. Celles-là sont semblables aux apocalyptiques. Mais la différence qu’il y a est qu’ils n’en ont point d’indubitables. Tellement qu’il n’y a rien de si injuste que quand ils montrent que les leurs sont aussi bien fondées que quelques-unes des nôtres ; car ils n’en ont pas de démonstratives comme quelques-unes des nôtres. La partie n’est donc pas égale. Il ne faut pas égaler et confondre ces choses parce qu’elles semblent être semblables par un bout, étant si différentes par l’autre. Ce sont les clartés qui méritent, quand elles sont divines, qu’on révère les obscurités.


2.

Jésus-Christ, figuré par Joseph, bien-aimé de son père, envoyé du père pour voir ses frères, etc., innocent, vendu par ses frères vingt deniers[2], et par là devenu leur seigneur, leur sauveur, et le sauveur des étrangers, et le sauveur du monde ; ce qui n’eût point été sans le dessein de le perdre, sans la vente et la réprobation qu’ils en firent.

Dans la prison, Joseph innocent entre deux criminels : Jésus-Christ en la croix entre deux larrons. Il prédit le salut à l’un, et la mort à l’autre, sur les mêmes apparences : Jésus-Christ sauve les élus et damne les réprouvés sur les mêmes crimes. Joseph ne fait que prédire : Jésus Christ fait. Joseph demande à celui qui sera sauvé qu’il se souvienne de lui quand il sera venu en sa gloire ; et celui que Jésus-Christ sauve lui demande qu’il se souvienne de lui quand il sera en son royaume.


3.

La synagogue ne périssoit point parce qu’elle étoit la figure ; mais, parce qu’elle n’étoit que la figure, elle est tombée dans la servitude. La figure a subsisté jusqu’à la vérité, afin que l’Église fût toujours visible, ou dans la peinture qui la promettoit, ou dans l’effet.


4.

Preuve des deux Testamens à la fois. — Pour prouver tout d’un coup les deux Testamens, il ne faut que voir si les prophéties de l’un sont accomplies en l’autre. Pour examiner les prophéties, il faut les entendre : car, si on croit qu’elles n’ont qu’un sens, il est sûr que le Messie ne sera point venu ; mais si elles ont deux sens, il est sûr qu’il sera venu en Jésus-Christ.

Toute la question est donc de savoir si elles ont deux sens.


5.

Figures. — Pour montrer que l’Ancien Testament n’est que figuratif, et que les prophètes entendoient par les biens temporels d’autres biens, c’est, premièrement, que cela seroit indigne de Dieu ; secondement, que leurs discours expriment très-clairement la promesse des biens temporels, et qu’ils disent néanmoins que leurs discours sont obscurs, et que leur sens ne sera point entendu. D’où il paroît que ce sens n’étoit pas celui qu’ils exprimoient à découvert, et que, par conséquent, ils entendoient parler d’autres sacrifices, d’un autre libérateur, etc. Ils disent qu’on ne l’entendra qu’à la fin des temps. Jér., xxx, ult.

La troisième preuve est que leurs discours sont contraires et se détruisent, de sorte que, si on pense qu’ils n’aient entendu par les mots de loi et de sacrifice autre chose que ceux de Moïse, il y a contradiction manifeste et grossière. Donc ils entendoient autre chose, se contredisant quelquefois dans un même chapitre.


6.

Figures. — Si la loi et les sacrifices sont la vérité, il faut qu’ils plaisent à Dieu, et qu’ils ne lui déplaisent point. S’ils sont figures, il faut qu’ils plaisent et déplaisent. Or, dans toute l’Écriture, ils plaisent et déplaisent.

Il est dit que la loi sera changée, que le sacrifice sera changé ; qu’ils seront sans roi, sans prince et sans sacrifice ; qu’il sera fait une nouvelle alliance ; que la loi sera renouvelée ; que les préceptes qu’ils ont reçus ne sont pas bons ; que leurs sacrifices sont abominables ; que Dieu n’en a point demandé.

Il est dit, au contraire, que la loi durera éternellement ; que cette alliance sera éternelle ; que le sacrifice sera éternel ; que le sceptre ne sortira jamais d’avec eux, puisqu’il ne doit point en sortir que le Roi éternel n’arrive. Tous ces passages marquent-ils que ce soit réalité ? Non. Marquent-ils aussi que ce soit figure ? Non : mais que c’est réalité, ou figure. Mais les premiers, excluant la réalité, marquent que ce n’est que figure.

Tous ces passages ensemble ne peuvent être dits de la réalité ; tous peuvent être dits de la figure : donc ils ne sont pas dits de la réalité. mais de la figure. Agnus occisus est ab origine mundi[3].


7.

Figures. — Un portrait porte absence et présence, plaisir et déplaisir. La réalité exclut absence et déplaisir.

Pour savoir si la loi et les sacrifices sont réalité ou figure, il faut voir si les prophètes, en parlant de ces choses, y arrêtoient leur vue et leur pensée, en sorte qu’ils ne vissent que cette ancienne alliance ; ou s’ils y voyoient quelque autre chose dont elle fût la peinture ; car dans un portrait on voit la chose figurée. Il ne faut pour cela qu’examiner ce qu’ils en disent.

Quand ils disent qu’elle sera éternelle, entendent-ils parler de l’alliance de laquelle ils disent qu’elle sera changée, et de même des sacrifices, etc. ?

Le chiffre à deux sens. — Quand on surprend une lettre importante où l’on trouve un sens clair, et où il est dit néanmoins que le sens en est voilé et obscurci ; qu’il est caché, en sorte qu’on verra cette lettre sans la voir, et qu’on l’entendra sans l’entendre : que doit-on penser, sinon que c’est un chiffre à double sens, et d’autant plus qu’on y trouve des contrariétés manifestes dans le sens littéral ? Combien doit-on donc estimer ceux qui nous découvrent le chiffre, et nous apprennent à connoître le sens caché, et principalement quand les principes qu’ils en prennent sont tout à fait naturels et clairs ! C’est ce qu’a fait Jésus-Christ, et les apôtres. Il a levé le sceau, il a rompu le voile et découvert l’esprit. Ils nous ont appris pour cela que les ennemis de l’homme sont ses passions ; que le Rédempteur seroit spirituel ; qu’il y auroit deux avénemens, l’un de misère, pour abaisser l’homme superbe, l’autre de gloire, pour élever l’homme humilié ; que Jésus-Christ seroit Dieu et homme. Les prophètes ont dit clairement qu’Israël seroit toujours aimé de Dieu, et que la loi seroit éternelle ; et ils ont dit que l’on n’entendroit point leur sens, et qu’il étoit voilé.


8.

Jésus-Christ n’a fait autre chose qu’apprendre aux hommes qu’ils s’aimoient eux-mêmes, et qu’ils étoient esclaves, aveugles, malades, malheureux et pécheurs ; qu’il falloit qu’il les délivrât, éclairât, béatifiât et guérît ; que cela se feroit en se haïssant soi-même, et enle suivant par la misère et la mort de la croix.

Que la foi étoit figurative. Figures. — Voilà le chiffre que saint Paul nous donne. La lettre tue. Tout arrivoit en figures. Il falloit que le Christ souffrît. Un Dieu humilié. Circoncision de cœur, vrai jeûne, vrai sacrifice, vrai temple. Les prophètes ont indiqué qu’il falloit que tout cela fût spirituel.

Figures particulières. — Double loi, doubles tables de la loi, double temple, double captivité.


9.

Et cependant ce Testament, fait pour aveugler les uns et éclairer les autres, marquoit, en ceux mêmes qu’il aveugloit, la vérité qui devoit être connue des autres. Car les biens visibles qu’ils recevoient de Dieu étoient si grands et si divins, qu’il paroissoit bien qu’il étoit puissant de leur donner les invisibles, et un Messie.

Car la nature est une image de la grâce, et les miracles visibles sont images des invisibles. Ut sciatis, tibi dico : Surge[4].

Isaïe (LI) dit que la rédemption sera l’image de la mer Rouge.

Dieu a donc montré en la sortie d’Égypte, de la mer, en la défaite des rois, en la manne, en toute la généalogie d’Abraham, qu’il étoit capable de sauver, de faire descendre le pain du ciel, etc. ; de sorte que le peuple ennemi est la figure et la représentation du même Messie qu’ils ignorent.

Il nous a donc appris enfin que toutes ces choses n’étoient que figures, et ce que c’est que vraiment libre, vrai Israélite, vraie circoncision, vrai pain du ciel, etc.


10.

Dans ces promesses-là, chacun trouve ce qu’il a dans le fond de son cœur, les biens temporels, ou les biens spirituels, Dieu, oules créatures ; mais avec cette différence que ceux qui y cherchent les créatures les y trouvent, mais avec plusieurs contradictions, avec la défense de les aimer, avec l’ordre de n’adorer que Dieu et de n’aimer que lui, ce qui n’est qu’une même chose, et qu’enfin il n’est point venu de Messie pour eux ; au lieu que ceux qui y cherchent Dieu le trouvent, et sans aucune contradiction, avec commandement de n’aimer que lui, et qu’il est venu un Messie dans le temps prédit pour leur donner les biens qu’ils demandent.

Et ainsi les juifs avoient des miracles, des prophéties qu’ils voyaient accomplir ; et la doctrine de leur loi étoit de n’adorer et de n’aimer qu’un Dieu : elle étoit aussi perpétuelle. Ainsi elle avoit toutes les marques de la vraie religion : aussi elle l’étoit. Mais il faut distinguer la doctrine des juifs d’avec la doctrine de la loi des juifs. Or, la doctrine des juifs n’étoit pas vraie, quoiqu’elle eût les miracles, les prophéties, et la perpétuité, parce qu’elle n’avoit pas cet autre point, de n’adorer et de n’aimer que Dieu.


11.

Source des contrariétés. — Un Dieu humilié, et jusqu’à la mort de la croix : un Messie triomphant de la mort par sa mort. Deux natures en Jésus-Christ, deux avénemens, deux états de la nature de l’homme.


12.

Contradiction. — On ne peut faire une bonne physionomie qu’en accordant toutes nos contrariétés, et il ne suffit pas de suivre une suite de qualités accordantes sans concilier les contraires. Pour entendre le sens d’un auteur, il faut concilier tous les passages contraires.

Ainsi, pour entendre l’Écriture, il faut avoir un sens dans lequel tous les passages contraires s’accordent. Il ne suffit pas d’en avoir un qui convienne à plusieurs passages accordans ; mais il faut en avoir un qui accorde les passages même contraires.

Tout auteur a un sens auquel tous les passages contraires s’accordent, ou il n’a point de sens du tout. On ne peut pas dire cela de l’Écriture et des prophètes. Ils avoient assurément trop bon sens. Il faut donc an chercher un qui accorde toutes les contrariétés.

Le véritable sens n’est donc pas celui des juifs ; mais en Jésus-Christ toutes les contradictions sont accordées.

Les juifs ne sauraient accorder la cessation de la royauté et principauté, prédite par Osée, avec la prophétie de Jacob.

Si on prend la loi, les sacrifices, et le royaume, pour réalités, on ne peut accorder tous les passages. Il faut donc par nécessité qu’ils ne soient que figures. On ne sauroit même pas accorder les passages d’un même auteur, ni d’un même livre, ni quelquefois d’un même chapitre. Ce qui marque trop quel étoit le sens de l’auteur. Comme quand Ézéchiel (chap. xx) dit qu’on vivra dans les commandemens de Dieu et qu’on n’y vivra pas.


13.

Il n’étoit point permis de sacrifier hors de Jérusalem, qui étoit le lieu que le Seigneur avoit choisi, ni même de manger ailleurs les décimes. Deut., XII, 5, etc. Deut., XIV, 23, etc. ; xv, 20 ; XVI, 2, 7, 11, 15.

Osée a prédit qu’ils seroient sans roi, sans prince, sans sacrifices et sans idoles[5] ; ce qui est accompli aujourd’hui, ne pouvant faire sacrifice légitime hors de Jérusalem.


14.

Figures. — Quand la parole de Dieu, qui est véritable, est fausse littéralement, elle est vraie spirituellement. Sede a dextris meis[6]. Cela est faux littéralement ; donc cela est vrai spirituellement. En ces expressions, il est parlé de Dieu à la manière des hommes ; et cela ne signifie autre chose, sinon que l’intention que les hommes ont en faisant asseoir à leur droite, Dieu l’aura aussi. C’est donc une marque de l’intention de Dieu, non de sa manière de l’exécuter.

Ainsi quand il dit : « Dieu a reçu l’odeur de vos parfums, et vous donnera en récompense une terregrasse ; » c’est-à-dire, la même intention qu’auroit un homme qui, agréant vos parfums, vous donneroit en récompense une terre grasse, Dieu aura la même intention pour vous, parce que vous avez eu pour lui la même intention qu’un homme a pour celui à qui il donne des parfums. Ainsi, iratus est, «  Dieu jaloux[7], » etc.

Car les choses de Dieu étant inexprimables, elles ne peuvent être dites autrement, et l’Église aujourd’hui en use encore : Quia confortavit seras[8].


15.

Tout ce qui ne va point à la charité est figure.

L’unique objet de l’Écriture est la charité. Tout ce qui ne va point à l’unique but en est la figure : car, puisqu’il n’y a qu’un but, tout ce qui n’y va point en mots propres est figure.

Dieu diversifie ainsi cet unique précepte de charité, pour satisfaire notre curiosité, qui recherche la diversité, par cette diversité, qui nous mène toujours à notre unique nécessaire. Car une seule chose est nécessaire, et nous aimons la diversité ; et Dieu satisfait à l’un et à l’autre par ces diversités, qui mènent au seul nécessaire.


16.

Les rabbins prennent pour figures les mamelles de l’Épouse, et tout ce qui n’exprime pas l’unique but qu’ils ont, des biens temporels. Et les chrétiens prennent même l’eucharistie pour figure de la gloire où ils tendent.


17.

Il y en a qui voient bien qu’il n’y a pas d’autre ennemi de l’homme que la concupiscence, qui le détourne de Dieu, et non pas Dieu ; ni d’autre bien que Dieu, et non pas une terre grasse. Ceux qui croient que le bien de l’homme est en la chair, et le mal en ce qui le détourne des plaisirs des sens, qu’ils s’en soûlent, et qu’ils y meurent. Mais que ceux qui cherchent Dieu de tout leur cœur, qui n’ont de déplaisir que d’être privés de sa vue, qui n’ont de désir que pour le posséder, et d’ennemis que ceux qui les en détournent ; qui s’affligent de se voir environnés et dominés de tels ennemis ; qu’ils se consolent, je leur annonce une heureuse nouvelie : il ya un libérateur pour eux, je le leur ferai voir. je leur montrerai qu’il y a un Dieu pour eux ; je ne le ferai pas voir aux autres. Je ferai voir qu’un Messie a été promis, qui délivreroit des ennemis ; et qu’il en est venu un pour délivrer des iniquités, mais non des ennemis.


18.

Quand David prédit que le Messie délivrera son peuple de ses ennemis, on peut croire charnellement que ce sera des Égyptiens ; et alors je ne saurois montrer que la prophétie soit accomplie. Mais on peut bien croire aussi que ce sera des iniquités : car, dans la vérité, les Égyptiens ne sont pas ennemis, mais les iniquités le sont. Ce mot d’ennemis est donc équivoque.

Mais s’il dit ailleurs, comme il fait, qu’il délivrera son peuple de ses péchés, aussi bien qu’Isaïe et les autres, l’équivoque est ôtée, et le sens double des ennemis réduit au sens simple d’iniquités : car, s’il avoit dans l’esprit les péchés, il les pouvoit bien dénoter par ennemis ; mais s’il pensoit aux ennemis, il ne les pouvoit pas désigner par iniquités.

Or, Moïse, et David, et Isaie usoient des mêmes termes. Qui dira donc qu’ils n’avoient pas le même sens, et que le sens de David, qui est manifestement d’iniquités lorsqu’il parloit d’ennemis, ne fût pas le même que celui de Moïse en parlant d’ennemis ?

Daniel (ix) prie pour la délivrance du peuple de la captivité de leurs ennemis ; mais il pensoit aux péchés : et, pour le montrer, il dit que Gabriel lui vint dire qu’il étoit exaucé, et qu’il n’yavoit plus que soixante-dix semaines à attendre ; après quoi le peuple seroit délivré d’iniquité, le péché prendroit fin ; et le libérateur, le Saint des saints amèneroit la justice éternelle, non la légale, mais l’éternelle.

Figures. — Dès qu’une fois on a ouvert ce secret, il est impossible de ne pas le voir. Qu’on lise le vieil Testament en cette vue, et qu’on voie si les sacrifices étoient vrais, si la parenté d’Abraham étoit la vraie cause de l’amitié de Dieu, si la terre promise étoit le véritable lieu de repos. Non. Donc c’étoient des figures. Qu’on voie de même toutes les cérémonies ordonnées, tous les commandemens qui ne sont pas pour la charité, on verra que c’en sont les figures.

Tous ces sacrifices et cérémonies étoient donc figures ou sottises. Or il y a des choses claires trop hautes, pour les estimer des sottises.



  1. Article IX de la seconde partie, dans Bossut.
  2. Trente deniers.
  3. « L’agneau a été immolé dès l’origine du monde. » Apocalypse, xiii, 8.
  4. Marc, ii, 10.
  5. Osée, III, 4.
  6. Ps., CIX, 1.
  7. Is., v, 25, etc. ; Exode, XX, 5.
  8. Ps., CXLVII, 13.


ARTICLE XVII[1]


1.

La distance infinie des corps aux esprits figure la distance infiniment plus infinie des esprits à la charité, car elle est surnaturelle.

Tout l’éclat des grandeurs n’a point de lustre pour les gens qui sont dans les recherches de l’esprit. La grandeur des gens d’esprit est invisible aux rois, aux riches, aux capitaines, à tous ces grands de chair. La grandeur de la sagesse, qui n’est nulle part sinon en Dieu, est invisible aux charnels et aux gens d’esprit. Ce sont trois ordres différant en genre.

Les grands génies ont leur empire, leur éclat, leur grandeur, leur victoire et leur lustre, et n’ont nul besoin des grandeurs charnelles, où elles n’ont pas de rapport. Ils sont vus non des yeux, mais des esprits : c’est assez. Les saints ont leur empire, leur éclat, leur victoire, leur lustre, et n’ont nul besoin des grandeurs charnelles ou spirituelles. où elles n’ont nul rapport, car elles n’y ajoutent ni ôtent. Ils sont vus de Dieu et des anges, et non des corps, ni des esprits curieux : Dieu leur suffit.

Archimède, sans éclat, seroit en même vénération. Il n’a pas donné des batailles pour les yeux, mais il a fourni à tous les esprits ses inventions. Oh ! qu’il a éclaté aux esprits ! Jésus-Christ, sans bien, et sans aucune production au dehors de science, est dans son ordre de sainteté. Il n’a point donné d’invention, il n’a point régné ; mais il a été humble, patient, saint, saint, saint à Dieu, terrible aux démons, sans aucun péché. Oh ! qu’il est venu en grande pompe et en une prodigieuse magnificence, aux yeux du cœur, et qui voient la sagesse !

Il eût été inutile à Archimède de faire le prince dans ses livres de géométrie, quoiqu’il le fût. Il eût été inutile à notre Seigneur Jésus-Christ, pour éclater dans son règne de sainteté, de venir en roi : mais qu’il est bien venu avec l’éclat de son ordre !

Il est bien ridicule de se scandaliser de la bassesse de Jésus-Christ, comme si cette bassesse étoit du même ordre duquel est la grandeur qu’il venoit faire paroître. Qu’on considère cette grandeur-là dans sa vie, dans sa passion, dans son obscurité, dans sa mort, dans l’élection des siens, dans leur abandon, dans sa secrète résurrection, et dans le reste ; on la verra si grande, qu’on n’aura pas sujet de se scandaliser d’une bassesse qui n’y est pas. Mais il y en a qui ne peuvent admirer que les grandeurs charnelles, comme s’il n’yen avoit pas de spirituelles ; et d’autres qui n’admirent que les spirituelles, comme s’il n’yen avoit pas d’infiniment plus hautes dans la sagesse.

Tous les corps, le firmament, les étoiles, la terre et ses royaumes, ne valent pas le moindre des esprits ; car il connoît tout cela, et soi ; et les corps, rien. Tous les corps ensemble, et tous les esprits ensemble, et toutes leurs productions, ne valent pas le moindre mouvement de charité ; cela est d’un ordre infiniment plus élevé.

De tous les corps ensemble, on ne sauroit en faire réussir une petite pensée : cela est impossible, et d’un autre ordre. De tous les corps et esprits, on n’en sauroit tirer un mouvement de vraie charité : cela est impossible, et d’un autre ordre, surnaturel.


2.

… Jésus-Christ dans une obscurité (selon ce que le monde appelle obscurité) telle, que les historiens, n’écrivant que les importantes choses des États, l’ont à peine aperçu.


3.

Quel homme eut jamais plus d’éclat ? Le peuple juif tout entier le prédit, avant sa venue. Le peuple gentil l’adore, après sa venue. Les deux peuples gentil et juif le regardent comme leur centre. Et cependant quel homme jouit jamais moins de cet éclat ? De trente-trois ans, il en vit trente sans paroître. Dans trois ans, il passe pour un imposteur ; les prêtres et les principaux le rejettent ; ses amis et ses plus proches le méprisent. Enfin il meurt trahi par un des siens, renié par l’autre, et abandonné par tous.

Quelle part a-t-il donc à cet éclat ? Jamais homme n’a eu tant d’éclat ; jamais homme n’a eu plus d’ignominie. Tout cet éclat n’a servi qu’à nous, pour nous le rendre reconnoissable ; et il n’en a rien eu pour lui.


4.

Preuves de Jésus-Christ. — Jésus-Christ a dit les choses grandes si simplement, qu’il semble qu’il ne les a pas pensées ; et si nettement néanmoins, qu’on voit bien ce qu’il en pensoit. Cette clarté, jointe à cette naïveté, est admirable.

Qui a appris aux évangélistes les qualités d’une âme parfaitement héroïque, pour la peindre si parfaitement en Jésus-Christ ? Pourquoi le font-ils foible dans son agonie ? Ne savent-ils pas peindre une mort constante ? Oui, sans doute ; car le même saint Luc peint celle de saint Etienne plus forte que celle de Jésus-Christ. Ils le font donc capable de crainte avant que la nécessité de mourir soit arrivée, et ensuite tout fort. Mais quand ils le font si troublé, c’est quand il se trouble lui-même : et quand les hommes le troublent, il est tout fort.

L’Église a eu autant de peine à montrer que Jésus-Christ étoit homme, contre ceux qui le nioient, qu’à montrer qu’il étoit Dieu ; et les apparences étoient aussi grandes[2].

Jésus-Christ est un Dieu dont on s’approche sans orgueil, et sous lequel on s’abaisse sans désespoir.


5.

La conversion des païens n’étoit réservée qu’à la grâce du Messie. Les juifs ont été si longtemps àles combattre sans succès : tout ce qu’en ont dit Salomon et les prophètes a été inutile. Les sages, comme Platon et Socrate, n’ont pu le persuader.

Les Évangiles ne parlent de la virginité de la Vierge que jusques à la naissance de Jésus-Christ. Tout par rapport à Jésus-Christ.

… Jésus-Christ, que les deux Testamens regardent, l’Ancien comme son attente, le Nouveau comme son modèle, tous deux comme leur centre.

Les prophètes ont prédit, et n’ont pas été prédits. Les saints ensuite sont prédits, mais non prédisans. Jésus-Christ est prédit et prédisant.

Jésus-Christ pour tous, Moïse pour un peuple.

Les juifs bénis en Abraham : « Je bénirai ceux qui te béniront, » Gen., xii, 3. Mais, « Toutes nations bénies en sa semence, » ibid., xxii, 18.

Lumen ad revelationem gentium.

Non fecit taliter omni nationi, disait David en parlant de la loi. Mais, en parlant de Jésus-Christ, il faut dire : Fecit taliter omni nationi.

Parum est ut, etc., Isaïe, xlix, 6. Aussi c’est à Jésus-Christ d’être universel. L’Église même n’offre le sacrifice que pour les fidèles : Jésus-Christ a offert celui de la croix pour tous.



  1. Article X de la seconde partie, dans Bossut.
  2. Eutychès niait l’humanité, et Nestorius la divinité de J. C.


ARTICLE XVIII.[1]


1.

La plus grande des preuves de Jésus-Christ sont les prophéties. C’est aussi à quoi Dieu a le plus pourvu ; car l’événement qui les a remplies est un miracle subsistant depuis la naissance de l’Église jusques à la fin. Aussi Dieu a suscité des prophètes durant seize cents ans ; et, pendant quatre cents ans après, il a dispersé toutes ces prophéties, avec tous les juifs qui les portoient, dans tous les lieux du monde. Voilà quelle a été la préparation à la naissance de Jésus-Christ, dont l’Évangile devant être cru de tout le monde, il a fallu non-seulement qu’il y ait eu des prophéties pour le faire croire, mais que ces prophéties fussent par tout le monde, pour le faire embrasser par tout le monde.

Prophéties. — Quand un seul homme auroit fait un livre des prédictions de Jésus-Christ[2], pour le temps et pour la manière, et que Jésus-Christ seroit venu conformément à ces prophéties, ce seroit une force infinie. Mais il y a bien plus ici. C’est une suite d’hommes, durant quatre mille ans, qui, constamment et sans variation, viennent l’un ensuite de l’autre prédire ce même avènement. C’est un peuple tout entier qui l’annonce, et qui subsiste pendant quatre mille années, pour rendre en corps témoignage des assurances qu’ils en ont, et dont ils ne peuvent être détournés par quelques menaces et persécutions qu’on leur fasse : ceci est tout autrement considérable.


2.

Prophéties. — Le temps, prédit par l’état du peuple juif, par l’état du peuple païen, par l’état du temple, par le nombre des années. Il faut être hardi pour prédire une même chose en tant de manières.

Il falloit que les quatre monarchies idolâtres ou païennes, la fin du règne de Juda et les soixante-dix semaines arrivassent en même temps, et le tout avant que le deuxième temple fût détruit.

Prédictions. — Qu’en la quatrième monarchie, avant la destruction du second temple, avant que la domination des juifs fût ôtée, en la septantième semaine de Daniel, pendant la durée du second temple, les païens seroient instruits, et amenés à la connoissance du Dieu adoré par les juifs ; que ceux qui l’aiment seroient délivrés de leurs ennemis, et remplis de sa crainte et de son amour.

Et il est arrivé qu’en la quatrième monarchie, avant la destruction du second temple, etc., les païens en foule adorent Dieu, et mènent une vie angélique ; les filles consacrent à Dieu leur virginité et leur vie ; les hommes renoncent à tous plaisirs. Ce que Platon n’a pu persuader à quelque peu d’hommes choisis et si instruits, une force secrète le persuade à cent milliers d’hommes ignorans, par la vertu de peu de paroles.

Les riches quittent leur bien, les enfans quittent la maison délicate de leurs pères pour aller dans l’austérité d’un désert, etc. (Voyez Philon, juif). Qu’est-ce que tout cela ? C’est ce qui a été prédit si longtemps auparavant. Depuis deux mille ans[3], aucun païen n’avoit adoré le Dieu des juifs ; et dans le temple prédit, la foule des païens adore cet unique Dieu. Les temples sont détruits, les rois se soumettent à la croix. Qu’est-ce que tout cela ? C’est l’esprit de Dieu qui est répandu sur la terre.

Sainteté.Effundam spiritum meum[4]. Tous les peuples étoient dans l’infidélité et dans la concupiscence ; toute la terre fut ardente de charité. Les princes quittent leurs grandeurs ; les filles souffrent le martyre. D’où vient cette force ? C’est que le Messie est arrivé. Voilà l’effet et les marques de sa venue.

Prédictions. — Il est prédit qu’aux temps du Messie, il viendroit établir une nouvelle alliance, qui feroit oublier la sortie d’Égypte, Jérém., xxiii, 5 ; Is., xliii, 16 ; qui mettrait sa loi, non dans l’extérieur, mais dans les cœurs ; que Jésus-Christ mettroit sa crainte, qui n’avoit été qu’au dehors, dans le milieu du cœur. Qui ne voit la loi chrétienne en tout cela ?

Prophéties. — … Que les juifs réprouveraient Jésus-Christ, et qu’ils seraient réprouvés de Dieu, par cette raison que la vigne élue ne donneroit que du verjus. Que le peuple choisi seroit infidèle, ingrat et incrédule, populum non credentem et contradicentem[5]. Que Dieu les frapperoit d’aveuglement, et qu’ils tâtonneraient en plein midi comme les aveugles, Deut., xxviii, 28.

… Que Jésus-Christ seroit petit en son commencement, et croîtroit ensuite. La petite pierre de Daniel.

… Qu’alors l’idolâtrie seroit renversée ; que ce Messie abattroit toutes les idoles, et ferait entrer les hommes dans le culte du vrai Dieu.

Que les temples des idoles seroient abattus, et que parmi toutes les nations et en tous les lieux du monde, on lui offrirait une hostie pure pas des animaux.

… Qu’il enseignerait aux hommes la voie parfaite.

Et jamais il n’est venu, ni devant, ni après, aucun homme qui ait enseigné rien de divin approchant cela.

… Qu’il seroit roi des juifs et des gentils. Et voilà ce roi des juifs et des gentils, opprimé par les uns et les autres qui conspirent à sa mort dominant des uns et des autres, et détruisant, et le culte de Moïse dans Jérusalem, qui en étoit le centre, dont il fait sa première Église, et le culte des idoles dans Rome, qui en étoit le centre, et dont il fait sa principale Église.

… Alors Jésus-Christ vient dire aux hommes qu’ils n’ont point d’autres ennemis qu’eux-mêmes ; que ce sont leurs passions qui les séparent de Dieu ; qu’il vient pour les détruire, et pour leur donner sa grâce, afin de faire d’eux tous une Église sainte ; qu’il vient ramenei dans cette Église les païens et les juifs ; qu’il vient détruire les idoles des uns, et la superstition des autres.

À cela s’opposent tous les hommes, non-seulement par l’opposition naturelle de la concupiscence ; mais, par-dessus tous, les rois de la terre s’unissent pour abolir cette religion naissante, comme cela avoit été prédit (Quare fremuerunt gentes[6]. Reges terræ adversus Christum). Tout ce qu’il y a de grand sur la terre s’unit, les savans, les sages, les rois.

Les uns écrivent, les autres condamnent, les autres tuent. Et, nonobstant toutes ces oppositions, ces gens simples et sans force résistent à toutes ces puissances, et se soumettent même ces rois, ces savans, ces sages, et ôtent l’idolâtrie de toute la terre. Et tout cela se fait par la force qui l’avoit prédit.

… Les juifs, en le tuant pour ne le pas recevoir pour Messie, lui ont donné la dernière marque de Messie. Et en continuant à le méconnoître, ils se sont rendus témoins irréprochables : et en le tuant, et continuant à le renier, ils ont accompli les prophéties. Is., lv, 5 ; lx, 4, etc. ; Ps. lxxi, 11, 18, etc.

(Pendant la durée du Messie[7]). — Ænigmatis[8]. Ézéch., xvii, 2.

Son précurseur. Malach., iii, 1.

Il naîtra enfant. Is., ix, 6.

Il naîtra de la ville de Bethléem. Mich., v, 2. Il paroîtra principalement en Jérusalem et naîtra de la famille de Juda et de David.

Il doit aveugler les sages et les savans, Is., vi, 10 : viii, 14, 15 ; XXIX, 10, etc., et annoncer l’Évangile aux pauvres et aux petits, Is., xxix, 18, 19, ouvrir les yeux des aveugles, et rendre la santé aux infirmes, et mener à la lumière ceux qui languissent dans les ténèbres. Is., lxi, 1.

Il doit enseigner la voie parfaite, et être le précepteur des gentils. Is., lv, 4 ; xlii, 1-7.

... Qu’il doit être la victime pour les péchés du monde. Is., xxxix ; liii, 5, etc.

Il doit être la pierre fondamentale et précieuse. Is., xxviii, 16.

Il doit être la pierre d’achoppement et de scandale. Is., viii, 14. Jérusalem doit heurter contre cette pierre.

Les édifians doivent réprouver cette pierre. Ps. cxvii, 22.

Dieu doit faire de cette pierre le chef du coin[9].

Et cette pierre doit croître en une montagne, et doit remplir toute la terre. Dan., ii, 35.

Qu’ainsi il doit être rejeté, Ps. cviii, 8, méconnu, trahi, vendu, Zach., xi, 12 ; craché, souffleté, moqué, affligé en une infinité de manières, abreuvé de fiel, Ps. lxviii, 22, transpercé. Zach., xii, 10, les pieds et les mains percés, tué, et ses habits jetés au sort.

Qu’il ressusciteroit, Ps. xv, 10, le troisième jour, Osée, vi, 3.

Qu’il monteroit au ciel pour s’asseoir à la droite. Ps. cix, 1.

Que les rois s’armeroient contre lui. Ps. ii, 2.

Qu’étant à la droite du Père, il sera victorieux de ses ennemis.

Que les rois de la terre et tous les peuples l’adoreroient. Is., lx, 14.

Que les Juifs subsisteront en nation. Jérémie.

Qu’ils seront errans, sans rois, etc., Osée, iii, 4, sans prophètes Amos ; attendant le salut, et ne le trouvant point. Is., lix, 9.

Vocation des gentils par Jésus-Christ. Is., lii, 15 ; lv, 5 ; lx, 4, etc., Ps. lxxxi, 11, 18, etc.


3.

Figures. — ... Sauveur, père, sacrificateur, hostie, nourriture, roi, sage, législateur, affligé, pauvre, devant produire un peuple, qu’il devoit conduire, et nourrir, et introduire dans la terre...

Jésus-Christ. Offices. — Il devoit lui seul produire un grand peuple, élu, saint et choisi ; le conduire, le nourrir, l’introduire dans le lieu de repos et de sainteté ; le rendre saint à Dieu ; en faire le temple de Dieu, le réconcilier à Dieu, le sauver de la colère de Dieu, le délivrer de la servitude du péché, qui règne visiblement dans l’homme ; donner des lois à ce peuple, graver ces lois dans leur cœur, s’offrir à Dieu pour eux, se sacrifier pour eux, être une hostie sans tache, et lui-même sacrificateur : devant s’offrir lui-même, son corps et son sang, et néanmoins offrir pain et vin à Dieu…

… Qu’il devoit venir un libérateur, qui écraseroit la tête au démon, qui devoit délivrer son peuple de ses péchés, ex omnibus iniquitatibus ; qu’il devoit y avoir un Nouveau Testament, qui seroit éternel ; qu’il devoit y avoir une autre prêtrise selon l’ordre de Melchisédech ; que celle-là seroit éternelle ; que le Christ devoit être glorieux, puissant, fort, et néanmoins si misérable qu’il ne seroit pas reconnu ; qu’on ne le prendroit pas pour ce qu’il est ; qu’on le rebuteroit, qu’on le tueroit ; que son peuple, qui l’auroit renié, ne seroit plus son peuple ; que les idolâtres le recevroient, et auroient recours à lui ; qu’il quitterait Sion pour régner au centre de l’idolâtrie ; que néanmoins les juifs subsisteroient toujours ; qu’il devoit être de Juda, et quand il n’y auroit plus de roi.


4.

Perpétuité. — Qu’on considère que, depuis le commencement du monde, l’attente ou l’adoration du Messie subsiste sans interruption ; qu’il s’est trouvé des hommes qui ont dit que Dieu leur avoit révélé qu’il devoit naître un Rédempteur qui sauveroit son peuple ; qu’Abraham est venu ensuite dire qu’il avoit eu révélation qu’il naîtrait de lui par un fils qu’il auroit ; que Jacob a déclaré que, de ses douze enfans, il naîtrait de Juda ; que Moïse et les prophètes sont venus ensuite déclarer le temps et la manière de sa venue ; qu’ils ont dit que la loi qu’ils avoient n’étoit qu’en attendant celle du Messie ; que jusque-là elle seroit perpétuelle, mais que l’autre dureroit éternellement ; qu’ainsi leur loi, ou celle du Messie, dont elle étoit la promesse, seroit toujours sur la terre ; qu’en effet elle a toujours duré ; qu’enfin Jésus-Christ est venu dans toutes les circonstances prédites. Cela est admirable.

Si cela est clairement prédit aux juifs, comment ne l’ont-ils pas cru ? où comment n’ont-ils pas été exterminés, de résister à une chose si claire ?

Je réponds : premièrement, cela a été prédit, et qu’ils ne croiroient point une chose si claire, et qu’ils ne seraient point exterminés. Et rien n’est plus glorieux au Messie ; car il ne suffisoit pas qu’il y eût des prophètes ; il falloit que leurs prophéties fussent conservées sans soupçon. Or, etc.


5.

Les prophètes mêlés de choses particulières, et de celles du Messie, afin que les prophéties du Messie ne fussent pas sans preuves, et que les prophéties particulières ne fussent pas sans fruit.

Non habemus regem nisi Cæsarem[10]. Donc Jésus-Christ étoit le Messie, puisqu’ils n’avoient plus de roi qu’un étranger, et qu’ils n’en vouloient point d’autre.

Prophéties. — Les soixante-dix semaines de Daniel sont équivoques pour le terme du commencement, à cause des termes de la prophétie ; et pour le terme de la fin, à cause des diversités des chronologistes. Mais toute cette différence ne va qu’à deux cents ans.

Les prophéties doivent être inintelligibles aux impies, Dan., xii, 10 : Osée, ult., 10 ; mais intelligibles à ceux qui sont bien instruits.

… Les prophéties qui le représentent pauvre[11], le représentent maître des nations. Is., lii, 14, etc. ; liii. Zach., ix, 9.

… Les prophéties qui prédisent le temps, ne le prédisent que maître des gentils, et souffrant, et non dans les nuées, ni juge. Et celles qui le représentent ainsi jugeant et glorieux, ne marquent point le temps.



  1. Article XI de la seconde partie, dans Bossut.
  2. « Sur Jésus-Christ. »
  3. Pascal a écrit en marge : « Nul païen depuis Moïse jusqu’à Jésus-Christ, selon les rabbins mêmes. La foule des païens, après Jésus-Christ, croit les livres de Moïse, et en observe l’essence et l’esprit, et n’en rejette que l’inutile.  »
  4. Joel, ii. 28.
  5. Isaïe, lxv, 2.
  6. Ps. II, 1.
  7. « De l’attente du Messie. »
  8. « En énigme. »
  9. Caput anguli.
  10. « Nous n’avons point de roi, si ce n’est César. » Jean, xix, 15.
  11. Jésus-Christ.


ARTICLE XIX.[1]


1.

Les apôtres ont été trompés, ou trompeurs. L’un ou l’autre est difficile. Car il n’est pas possible de prendre un homme pour être ressuscité…

Tandis que Jésus-Christ étoit avec eux, il les pouvoit soutenir ; mais après cela, s’il ne leur est apparu, qui les a fait agir ?

Preuve de Jésus-Christ. — L’hypothèse des apôtres fourbes est bien absurde. Qu’on la suive tout au long ; qu’on s’imagine ces douze hommes, assemblés après la mort de Jésus-Christ, faisant le complot de dire qu’il est ressuscité : ils attaquent par là toutes les puissances. Le cœur des hommes est étrangement penchant à la légèreté, au changement, aux promesses, aux biens. Si peu qu’un de ceux-là se fût démenti par tous ces attraits, et qui plus est par les prisons, par les tortures et par la mort, ils étoient perdus. Qu’on suive cela.


2.

Le style de l’Évangile est admirable en tant de manières, et entre autres en ne mettant jamais aucune invective contre les bourreaux et ennemis de Jésus-Christ. Car il n’y en a aucune des historiens contre Judas, Pilate ni aucun des juifs.

Si cette modestie des historiens évangéliques avoit été affectée, aussi bien que tant d’autres traits d’un si beau caractère, et qu’ils ne l’eussent affectée que pour le faire remarquer ; s’ils n’avoient osé le remarquer eux-mêmes, ils n’auroient pas manqué de se procurer des amis, qui eussent fait ces remarques à leur avantage. Mais comme ils ont agi de la sorte sans affectation, et par un mouvement tout désintéressé, ils ne l’ont fait remarquer par personne. Et je crois que plusieurs de ces choses n’ont point été remarquées jusqu’ici ; et c’est ce qui témoigne la froideur avec laquelle la chose a été faite.


3.

Jésus-Christ a fait des miracles, et les apôtres ensuite, et les premiers saints en grand nombre ; parce que, les prophéties n’étant pas encore accomplies, et s’accomplissant par eux, rien ne témoignoit, que les miracles. Il étoit prédit que le Messie convertiroit les nations. Comment cette prophétie se fût-elle accomplie, sans la conversion des nations ? Et comment les nations se fussent-elles converties au Messie, ne voyant pas ce dernier effet des prophéties qui le prouvent ? Avant donc qu’il ait été mort, ressuscité, et converti les nations, tout n’étoit pas accompli ; et ainsi il a fallu des miracles pendant tout ce temps-là. Maintenant il n’en faut plus contre les juifs, car les prophéties accomplies sont un miracle subsistant…


4.

C’est une chose étonnante, et digne d’une étrange attention, de voir le peuple juif subsister depuis tant d’années, et de le voir toujours misérable : étant nécessaire pour la preuve de Jésus-Christ, et qu’ils subsistent pour le prouver, et qu’ils soient misérables, puisqu’ils l’ont crucifié : et, quoiqu’il soit contraire d’être misérable et de subsister, il subsiste néanmoins toujours, malgré sa misère.

Quand Nabuchodonosor emmena le peuple, de peur qu’on ne crût que le sceptre fût ôté de Juda, il leur fut dit auparavant qu’ils y seroient peu, et qu’ils seroient rétablis. Ils furent toujours consolés par les prophètes, leurs rois continuèrent. Mais la seconde destruction est sans promesse de rétablissement, sans prophètes, sans rois, sans consolation, sans espérance, parce que le sceptre est ôté pour jamais.

Preuves de Jésus-Christ. — Ce n’est pas avoir été captif que de l’avoir été avec assurance d’être délivré dans soixante-dix ans. Mais maintenant ils le sont sans aucun espoir.

Dieu leur a promis qu’encore qu’il les dispersât aux bouts du monde, néanmoins s’ils étoient fidèles à sa loi, il les rassembleroit. Ils y sont très-fidèles, et demeurent opprimés…

5.

Si les juifs eussent été tous convertis par Jésus-Christ, nous n’aurions plus que des témoins suspects ; et s’ils avoient été exterminés, nous n’en aurions point du tout.

Les juifs le refusent, mais non pas tous : les saints le reçoivent, et non les charnels. Et tant s’en faut que cela soit contre sa gloire, que c’est le dernier trait qui l’achève. Comme la raison qu’ils en ont, et la seule qui se trouve dans tous leurs écrits, dans le Talmud et dans les rabbins, n’est que parce que Jésus-Christ n’a pas dompté les nations en main armée, gladium tuum, potentissime[2]. N’ont-ils que cela à dire ? Jésus-Christ a été tué, disent-ils ; il a succombé ; il n’a pas dompté les païens par sa force ; il ne nous a pas donné leurs dépouilles ; il ne donne point de richesses. N’ont-ils que cela à dire ? C’est en cela qu’il m’est aimable. Je ne voudrois pas celui qu’ils se figurent. Il est visible que ce n’est que sa vie qui les a empêchés de le recevoir ; et par ce refus, ils sont des témoins sans reproche, et, qui plus est, par là ils accomplissent les prophéties.


6.

Qu’il est beau de voir, par les yeux de la foi, Darius et Cyrus, Alexandre, les Romains, Pompée et Hérode agir, sans le savoir, pour la gloire de l’Évangile !


7.

La religion païenne est sans fondement[3].

La religion mahométane a pour fondement l’Alcoran et Mahomet. Mais ce prophète, qui devoit être la dernière attente du monde, a-t-il été prédit ? Et quelle marque a-t —il, que n’ait aussi tout homme qui se voudra dire prophète ? Quels miracles dit-il lui-même avoir faits ? Quel mystère a-t —il enseigné, selon sa tradition même ? Quelle morale et quelle félicité ?

La religion juive doit être regardée différemment dans la tradition des livres saints, et dans la tradition du peuple[4]. La morale et la félicité en est ridicule dans la tradition du peuple, mais elle est admirable dans celle de leurs saints. Le fondement en est admirable : c’est le plus ancien livre du monde, et le plus authentique ; et au lieu que Mahomet, pour faire subsister le sien, a défendu de le lire, Moïse, pourfaire subsister le sien, a ordonné à tout le monde de le lire[5].

Notre religion est si divine, qu’une autre religion divine n’en est que le fondement.

Mahomet, sans autorité. Il faudroit donc que ses raisons fussent bien puissantes, n’ayant que leur propre force. Que dit-il donc ? Qu’il faut le croire.


8.

De deux personnes qui disent des sots contes, l’un qui a double sens, entendu dans la cabale[6], l’autre qui n’a qu’un sens ; si quelqu’un, n’étant pas du secret, entend discourir les deux en cette sorte, il en fera même jugement. Mais si ensuite, dans le reste du discours, l’un dit des choses angéliques, et l’autre toujours des choses plates et communes, il jugera que l’un parloit avec mystère, et non pas l’autre : l’un ayant assez montré qu’il est incapable de telles sottises, et capable d’êtremystérieux ; et l’autre, qu’il est incapable de mystère, et capable de sottises.


9.

Ce n’est pas par ce qu’il y a d’obscur dans Mahomet, et qu’on peut faire passer pour un sens mystérieux, que je veux qu’on en juge, mais parce qu’il y a de clair, par son paradis, et par le reste. C’est en cela qu’il est ridicule. Et c’est pourquoi il n’est pas juste de prendre ses obscurités pour des mystères, vu que ses clartés sont ridicules. Il n’en est pas de même de l’Écriture. Je veux qu’il y ait des obscurités qui soient aussi bizarres que celles de Mahomet ; mais il y a des clartés admirables, et des prophéties manifestes accomplies. La partie n’est donc pas égale. Il ne faut pas confondre et égaler les choses qui ne se ressemblent que par l’obscurité, et non pas par la clarté, qui mérite qu’on révère les obscurités.

Contre Mahomet. — L’Alcoran n’est pas plus de Mahomet, que l’Évangile, de saint Matthieu[7], car il est cité de plusieurs auteurs de siècle en en siècle. Les ennemis mêmes, Celse et Porphyre, ne l’ont jamais désavoué.

L’Alcoran dit que saint Matthieu étoit homme de bien. Donc, Mahomet étoit faux prophète, ou en appelant gens de bien des méchans, ou en ne demeurant pas d’accord de ce qu’ils ont dit de Jésus-Christ.


10.

Tout homme peut faire ce qu’a fait Mahomet ; car il n’a point fait de miracles, il n’a point été prédit. Nul homme ne peut faire ce qu’a fait Jésus-Christ.

Différence entre Jésus-Christ et Mahomet. — Mahomet, non prédit ; Jésus-Christ, prédit. Mahomet, en tuant ; Jésus-Christ, en faisant tuer les siens. Mahomet, en défendant de lire ; les apôtres, en ordonnant de lire. Enfin, cela est si contraire, que, si Mahomet a pris la voie de réussir humainement, Jésus-Christ a pris celle de périr humainement. Et qu’au lieu de conclure que, puisque Mahomet a réussi, Jésus-Christ a bien pu réussir, il faut dire que, puisque Mahomet a réussi, Jésus-Christ devoit périr.



  1. Article XII de la seconde partie, dans Bossut.
  2. Ps. xliv, 4.
  3. Pascal avait écrit d’abord : « Sans fondement aujourd’hui. On dit qu’autrefois elle en a eu, par les oracles qui ont parlé. Mais quels sont les livres qui nous en assurent ? Sont-ils si dignes de foi par la vertu de leurs auteurs ? Sont-ils conservés avec tant de soin qu’on ne puisse s’assurer qu’ils ne sont point corrompus ? »
  4. On lit ici en note : « Et toute religion est de même, car le christianisme est bien différent dans les livres saints et dans les casuistes. »
  5. Deutéron., xxxi, 11.
  6. « Compris par ceux qui sont dans le secret. »
  7. C’est-à-dire : « Il est également vrai que le Coran est de Mahomet, et que l’évangile de saint Matthieu est de saint Matthieu. »


ARTICLE XX.[1]


1.

Dieu a voulu racheter les hommes, et ouvrir le salut à ceux qui le chercheroient. Mais les hommes s’en rendent si indignes, qu’il est juste que Dieu refuse à quelques-uns, à cause de leur endurcissement, ce qu’il accorde aux autres par une miséricorde qui ne leur est pas due. S’il eût voulu surmonter l’obstination des plus endurcis, il l’eût pu, en se découvrant si manifestement à eux, qu’ils n’eussent pu douter de la vérité de son essence ; comme il paroîtra au dernier jour, avec un tel éclat de foudre et un tel renversement de la nature, que les morts ressusciteront, et les plus aveugles le verront.

Ce n’est pas en cette sorte qu’il a voulu paroître dans son avènement de douceur ; parce que tant d’hommes se rendant indignes de sa clémence, il a voulu les laisser dans la privation du bien qu’ils ne veulent pas. Il n’étoit donc pas juste qu’il parût d’une manière manifestement divine, et absolument capable de convaincre tous les hommes ; mais il n’étoit pas juste aussi qu’il vînt d’une manière si cachée, qu’il ne pût être connu de ceux qui le chercheroient sincèrement. Il a voulu se rendre parfaitement connoissable à ceux-là ; et ainsi, voulant paroître à découvert à ceux qui le cherchent de tout leur cœur, et caché à ceux qui le fuient de tout leur cœur, il tempère sa connoissance, en sorte qu’il a donné des marques de soi visibles à ceux qui le cherchent, et obscures à ceux qui ne le cherchent pas. Il y a assez de lumière pour ceux qui ne désirent que de voir, et assez d’obscurité pour ceux qui ont une disposition contraire. Il y a assez de clarté pour éclairer les élus, et assez d’obscurité pour les humilier. Il y a assez d’obscurité pour aveugler les réprouvés, et assez de clarté pour les condamner, et les rendre inexcusables.


2.

Si le monde subsistoit pour instruire l’homme de Dieu, sa divinité reluiroit de toutes parts d’une manière incontestable ; mais, comme il ne subsiste que par Jésus-Christ et pour Jésus-Christ, et pour instruire les hommes et de leur corruption et de leur rédemption, tout y éclate des preuves de ces deux vérités. Ce qui y paroît ne marque ni une exclusion totale, ni une présence manifeste de divinité, mais la présence d’un Dieu qui se cache : tout porte ce caractère.

S’il n’avoit jamais rien paru de Dieu, cette privation éternelle seroit équivoque, et pourroit aussi bien se rapporter à l’absence de toute divinité, ou à l’indignité où seraient les hommes de le connoître. Mais de ce qu’il paroît quelquefois, et non pas toujours, cela ôte l’équivoque. S’il paroît une fois, il est toujours ; et ainsi on n’en peut conclure, sinon qu’il y a un Dieu, et que les hommes en sont indignes.


3.

Dieu veut plus disposer la volonté que l’esprit. La clarté parfaite serviroit à l’esprit et nuiroit à la volonté. Abaisser la superbe.

S’il n’y avoit point d’obscurité, l’homme ne sentirait point sa corruption ; s’il n’y avoit point de lumière, l’homme n’espéreroit point de remède. Ainsi, il est non-seulement juste, mais utile pour nous, que Dieu soit caché en partie, et découvert en partie, puisqu’il est également dangereux à l’homme de connoître Dieu sans connoître sa misère, et de connoître sa misère sans connoître Dieu.


4.

Il est donc vrai que tout instruit l’homme de sa condition, mais il le faut bien entendre : car il n’est pas vrai que tout découvre Dieu, et il n’est pas vrai que tout cache Dieu. Mais il est vrai tout ensemble qu’il se cache à ceux qui le tentent, et qu’il se découvre à ceux qui le cherchent, parce que les hommes sont tout ensemble indignes de Dieu, et capables de Dieu ; indignes par leur corruption, capables par leur première nature.


5.

Il n’y a rien sur la terre qui ne montre, ou la misère de l’homme, ou la miséricorde de Dieu ; ou l’impuissance de l’homme sans Dieu, ou la puissance de l’homme avec Dieu.

Ainsi, tout l’univers apprend à l’homme, ou qu’il est corrompu, ou qu’il est racheté ; tout lui apprend sa grandeur ou sa misère. L’abandon de Dieu paroît dans les juifs.


6.

Tout tourne en bien pour les élus, jusqu’aux obscurités de l’Écriture ; car ils les honorent, à cause des clartés divines : et tout tourne en mal pour les autres, jusqu’aux clartés ; car ils les blasphèment, à cause des obscurités qu’ils n’entendent pas.


7.

Si Jésus-Christ n’étoit venu que pour sanctifier, toute l’Écriture et toutes choses y tendroient, et il seroit bien aisé de convaincre les infidèles. Si Jésus-Christ n’étoit venu que pour aveugler, toute sa conduite seroit confuse, et nous n’aurions aucun moyen de convaincre les infidèles. Mais comme il est venu in sanctificationem et in scandalum, comme dit Isaïe, nous ne pouvons convaincre les infidèles, et ils ne peuvent nous convaincre ; mais par cela même, nous les convainquons, puisque nous disons qu’il n’y a point de conviction dans toute sa conduite de part ni d’autre.

Jésus-Christ est venu aveugler[2] ceux qui voyoient clair[3], et donner la vue aux aveugles ; guérir les malades et laisser mourir les sains[4] ; appeler à la pénitence et justifier les pécheurs, et laisser les justes dans leurs péchés ; remplir les indigens, et laisser les riches vides.

Que disent les prophètes, de Jésus-Christ ? Qu’il sera évidemment Dieu ? Non : mais qu’il est un Dieu véritablement caché ; qu’il sera méconnu ; qu’on ne pensera point que ce soit lui ; qu’il sera une pierre d’achoppement, à laquelle plusieurs heurteront, etc. Qu’on ne nous reproche donc plus le manque de clarté, puisque nous en faisons profession.

. . . . Mais, dit-on, il y a des obscurités. — Et sans cela, on ne seroit pas aheurté à Jésus-Christ, et c’est un des desseins formels des prophètes : Excæca[5]...

Dieu, pour rendre le Messie connoissable aux bons et méconnoissable aux méchans, l’a fait prédire en cette sorte. Si la manière du Messie eût été prédite clairement, il n’y eût point eu d’obscurité, même pour les méchans. Si le temps eût été prédit obscurément, il y eût eu obscurité, même pour les bons ; car la bonté de leur cœur ne leur eût pas fait entendre que le mem[6] fermé, par exemple, signifie six cents ans. Mais le temps a été prédit clairement, et la manière en figures.

Par ce moyen, les méchans, prenant les biens promis pour matériels, s’égarent malgré le temps prédit clairement, et les bons ne s’égarent pas : car l’intelligence des biens promis dépend du cœur, qui appelle bien ce qu’il aime ; mais l’intelligence du temps promis ne dépend point du cœur ; et ainsi la prédiction claire du temps, et obscure des biens, ne déçoit que les seuls méchans.


8.

Comment falloit-il que fût le Messie, puisque par lui le sceptre devoit être éternellement en Juda, et qu’à son arrivée, le sceptre devoit être ôté à Juda ?

Pour faire qu’en voyant ils ne voient point, et qu’en entendant ils n’entendent point, rien ne pouvoit être mieux fait.


9.

La généalogie de Jésus-Christ dans l’Ancien Testament est mêlée parmi tant d’autres inutiles, qu’elle ne peut être discernée. Si Moïse n’eût tenu registre que des ancêtres de Jésus-Christ, cela eût été trop visible. S’il n’eût pas marqué celle de Jésus-Christ, cela n’eût pas été assez visible. Mais, après tout, qui regarde de près, voit celle de Jésus-Christ bien discernée par Thamar, Ruth, etc.


10.

Reconnoissez donc la vérité de la religion dans l’obscurité même de la religion, dans le peu de lumière que nous en avons, dans l’indifférence que nous avons de la connoître.

Jésus-Christ ne dit pas qu’il n’est point de Nazareth[7], ni qu’il n’est pas fils de Joseph[8], pour laisser les méchans dans l’aveuglement.


11.

Comme Jésus-Christ est demeuré inconnu parmi les hommes, ainsi sa vérité demeure parmi les opinions communes, sans différence à l’extérieur : ainsi l’eucharistie parmi le pain commun.

Que si la miséricorde de Dieu est si grande qu’il nous instruit salutairement, même lorsqu’il se cache, quelle lumière n’en devons-nous pas attendre lorsqu’il se découvre ?

On n’entend rien aux ouvrages de Dieu, si on ne prend pour principe qu’il a voulu aveugler les uns et éclairer les autres.



  1. Article XIII de la seconde partie, dans Bossut.
  2. Dans le manuscrit, Pascal cite en note ce passage de saint Marc, iv, 11 : Illis autem qui foris sunt, in parabolis omnia fiunt, ut videntes videant et non videant, etc. « Pour ceux qui sont en dehors, tout se passe en paraboles, afin que tout en voyant, ils voient et ne voient pas, » etce passage d’Isaïe, vi, 10 : Excæca cor populi hujus. ne forte videat et convertatur. « Aveugle l’esprit de ce peuple, de peur qu’il ne voie et qu’il soit converti. »
  3. Les savants.
  4. Ceux qui se croyaient sains.
  5. Excæca cor populi hujus, etc. ; Isaïe, cité ci-dessus.
  6. Lettre de l’alphabet hébraïque.
  7. Saint-Jean, xviii, 4 : « Nous cherchons Jésus de Nazareth. Jésus dit : « C’est moi. »
  8. Saint Mathieu, i, 22 : « N’est-ce pas le fils du charpentier ?... Jésus leur dit : « Nul n’est honoré comme prophète dans son pays. »


ARTICLE XXI.[1]


Pour montrer que les vrais juifs et les vrais chrétiens n’ont qu’une même religion. — La religion des juifs sembloit consister essentiellement en la paternité d’Abraham, en la circoncision, aux sacrifices, aux cérémonies, en l’arche, au temple de Hiérusalem, et enfin en la loi et en l’alliance de Moïse.

Je dis qu’elle ne consistait en aucune de ces choses, mais seulement en l’amour de Dieu, et que Dieu réprouvoit toutes les autres choses. Que Dieu n’acceptoit point la postérité d’Abraham.

Que les juifs seront punis de Dieu comme les étrangers, s’ils l’offensent. Deut., viii, 19. « Si vous oubliez Dieu, et que vous suiviez des dieux étrangers, je vous prédis que vous périrez de la même manière que les nations que Dieu a exterminées devant vous. »

Que les étrangers seront reçus de Dieu comme les juifs, s’ils l’aiment. Is., lvi, 3 : « Que l’étranger ne dise pas : « Le Seigneur ne me recevra pas. » Les étrangers qui s’attachent à Dieu seront pour le servir et l’aimer : je les mènerai en ma sainte montagne, et recevrai d’eux des sacrifices, car ma maison est la maison d’oraison. »

Que les vrais juifs ne considéroient leur mérite que de Dieu, et non d’Abraham. Is., lxiii, 16. « Vous êtes véritablement notre père, et Abraham ne nous a pas connus, et Israël n’a pas eu de connoissance de nous ; mais c’est vous qui êtes notre père et notre rédempteur. »

Moïse même leur a dit que Dieu n’accepteroit pas les personnes[2]. Deut., x, 17 : Dieu, dit-il, an’accepte pas les personnes, ni les sacrifices[3]. »

Que la circoncision du cœur est ordonnée. Deut., x, 16 ; Jérém., iv, 4 : « Soyez circoncis du cœur ; retranchez les superfluités de votre cœur, et ne vous endurcissez pas ; car votre Dieu est un Dieu grand, puissant et terrible, qui n’accepte pas les personnes. »

Que Dieu dit qu’il le feroit un jour. Deut., xxx, 6 : «  Dieu te circoncira le cœur, et à tes enfans, afin que tu l’aimes de tout ton cœur. » Que les incirconcis de cœur seront jugés. Jér., IX, 26. Car Dieu jugera les peuples incirconcis, et tout le peuple d’Israël, parce qu’il est « incirconcis de cœur. »

Que l’extérieur ne sert de rien sans l’intérieur. Joel., ii, 13 : Scindite corda vestra[4], etc. Is., lviii, 3, 4, etc.

L’amour de Dieu est recommandé dans tout le Deutéronome. Deut., xxx, 19 : « Je prends à témoin le ciel et la terre que j’ai mis devant vous la mort et la vie, afin que vous choisissiez la vie, et que vous aimiez Dieu et que vous lui obéissiez ; car c’est Dieu qui est votre vie. »

Que les juifs, manque de cet amour, seroient réprouvés pour leurs crimes, et les païens élus en leur place. Os., i, 10. Deut., xxxii, 20 : « Je me cacherai d’eux, dans la vue de leurs derniers crimes ; car c’est une nation méchante et infidèle. Ils m’ont provoqué à courroux par les choses qui ne sont point des dieux ; et je les provoquerai à jalousie par un peuple qui n’est pas mon peuple, et par une nation sans intelligence. » Is., lxv, 1.

Que les biens temporels sont faux, et que le vrai bien est d’être uni à Dieu. Ps. cxliii, 15.

Que leurs fêtes déplaisent à Dieu. Amos, v, 21.

Que les sacrifices des juifs déplaisent à Dieu. Is., lxvi, 1-3 ; I, 11. Jérém., vi, 20 ; David, Miserere, 18. — Même de la part des bons, Exspectans[5]. Ps. xliv, 8-14. Qu’il ne les a établis que pour leur dureté. Michée, admirablement vi, 8[6]. I R. (premier livre des Rois), xv, 22 ; Osée, VI, 6.

Que les sacrifices des païens seront reçus de Dieu, et que Dieu retirera sa volonté des sacrifices des juifs. Malach. i, 11.

Que Dieu fera une nouvelle alliance par le Messie, et que l’ancienne sera rejetée. Jérém., xxxi, 31 ; Mandata non bona. Ézéch.

Que les anciennes choses seront oubliées. Is., xliii, 18, 19 ; lxv, 17, 18.

Qu’on ne se souviendra plus de l’arche. Jérém., iii, 15, 16.

Que le temple sera rejeté. Jér., vii, 12-14.

Que les sacrifices seroient rejetés, et d’autres sacrifices purs établis. Malach., i, 11.

Que l’ordre de la sanctification d’Aaron sera réprouvé, et celle de Melchisédech introduite par le Messie. Dixit Dominus[7].

Que cette sacrificature seroit éternelle. Ibid.

Que Jérusalem seroit réprouvée, et Rome admise. Que le nom des juifs seroit réprouvé et un nouveau nom donné. Is., lxv, 15.

Que ce dernier nom seroit meilleur que celui des juifs, et éternel. Is., lvi, 5.

Que les juifs devoient être sans prophètes (Amos), sans rois, sans princes, sans sacrifice, sans idole.

Que les juifs subsisteroient toujours néanmoins en peuple. Jérém., xxxi, 36.



  1. Article XIV de la seconde partie, dans Bossut.
  2. « Ne ferait pas acception des personnes. »
  3. Pascal ajoute en marge : « Le sabbat n’étoit qu’un signe, Ex., xxxi. 13 ; et en mémoire de la sortie d’Égypte, Deut., v, 15. Donc il n’est plus nécessaire, puisqu’il faut oublier l’Égypte. La circoncision n’étoit qu’un signe, Gen., xvii, 11. Et de là vient qu’étant dans le désert ils ne furent pas circoncis, parce qu’ils ne pouvoient se confondre avec les autres peuples. Et qu’après que Jésus-Christest venu, elle n’est plus nécessaire. »
  4. « Déchirez vos cœurs, et non vos vêtements. »
  5. Ce mot désigne le Ps. xxxix, commençant par ces mots : Exspectans exspectavi.
  6. Quid dignum offeram Domino ?... « Qu’offrirai-je au Seigneur qui soit digne de lui ? »
  7. Ces mots désignent le Ps. cix, commençant par ces mots : Dixit Dominus domine meo.


ARTICLE XXII.[1]


1.

Première partie : Misère de l’homme sans Dieu.

Seconde partie : Félicité de l’homme avec Dieu.

Autrement. Première partie : Que la nature est corrompue. Par la nature même.

Seconde partie : Qu’il y a un réparateur. Par l’Écriture.

Préface de le seconde partie : Parler de ceux qui ont traité de cette matière.

J’admire avec quelle hardiesse ces personnes entreprennent de parler de Dieu, en adressant leurs discours aux impies. Leur premier chapitre est de prouver la Divinité par les ouvrages de la nature.

Je ne m’étonnerois pas de leur entreprise s’ils adressoient leurs discours aux fidèles, car il est certain que ceux qui ont la foi vive dans le cœur voient incontinent que tout ce qui est n’est autre chose que l’ouvrage du Dieu qu’ils adorent. Mais pour ceux en qui cette lumière est éteinte, et dans lesquels on a dessein de la faire revivre, ces personnes destituées de foi et de grâce, qui, recherchant de toute leur lumière tout ce qu’ils voient dans la nature qui les peut mener à cette connoissance, ne trouvent qu’obscurité et ténèbres ; dire à ceux-là qu’ils n’ont qu’à voir la moindre des choses qui les environnent, et qu’ils verront Dieu à découvert, et leur donner, pour toute preuve de ce grand et important sujet, le cours de la lune ou des planètes, et prétendre avoir achevé sa preuve avec un tel discours, c’est leur donner sujet de croire que les preuves de notre religion sont bien foibles, et je vois par raison et par expérience que rien n’est plus propre à leur en faire naître le mépris.

Ce n’est pas de cette sorte que l’Écriture, qui connoît mieux les choses qui sont de Dieu, en parle. Elle dit au contraire que Dieu est un Dieu caché ; et que, depuis la corruption de la nature, il les a laissés dans un aveuglement dont ils ne peuvent sortir que par Jésus-Christ, hors duquel toute communication avec Dieu est ôtée : Nemo novit Patrem, nisi Filius, et cui voluerit Filius revelare[2].

C’est ce que l’Écriture nous marque, quand elle dit en tant d’endroits que ceux qui cherchent Dieu le trouvent. Ce n’est point de cette lumière qu’on parle, comme lejour en plein midi. On ne dit point que ceux qui cherchent le jour en plein midi, ou de l’eau dans la mer, en trouveront ; et ainsi il faut bien que l’évidence de Dieu ne soit pas telle dans la nature. Aussi elle nous dit ailleurs : Vere tu es Deus absconditus.


2.

Le Dieu des chrétiens[3] ne consiste pas en un Dieu simplement auteur des vérités géométriques et de l’ordre des élémens ; c’est la part des païens et des épicuriens. Il ne consiste pas seulement en un Dieu qui exerce sa providence sur la vie et sur les biens des hommes, pour donner une heureuse suite d’années à ceux qui l’adorent ; c’est la portion des juifs. Mais le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac, le Dieu de Jacob, le Dieu des chrétiens, est un Dieu d’amour et de consolation : c’est un Dieu qui remplit l’âme et le cœur qu’il possède : c’est un Dieu qui leur fait sentir intérieurement leur misère, et sa miséricorde infinie ; qui s’unit au fond de leur âme ; qui la remplit d’humilité, de joie, de confiance, d’amour ; qui les rend incapables d’autre fin que de lui-même.

Le Dieu des chrétiens est un Dieu qui fait sentir à l’âme qu’il est son unique bien ; que tout son repos est en lui, et qu’elle n’aura de joie qu’à l’aimer ; et qui lui fait en même temps abhorrer les obstacles qui la retiennent, et l’empêchent d’aimer Dieu de toutes ses forces. L’amour-propre et la concupiscence, qui l’arrêtent, lui sont insupportables. Ce Dieu lui fait sentir qu’elle a ce fond d’amour-propre qui la perd, et que lui seul la peut guérir.

La connoissance de Dieu sans celle de sa[4] misère fait l’orgueil. La connoissance de sa misère sans celle de Dieu fait le désespoir. La connoissance de Jésus-Christ fait le milieu, parce que nous y trouvons et Dieu et notre misère.

Tous ceux qui cherchent Dieu hors de Jésus-Christ, et qui s’arrêtent dans la nature, ou ils ne trouvent aucune lumière qui les satisfasse, ou ils arrivent à se former un moyen de connoître Dieu et de le servir sans médiateur : et par là ils tombent, ou dans l’athéisme, ou dans le déisme, qui sont deux choses que la religion chrétienne abhorre presque également.

Dieu par Jésus-Christ. — Nous ne connoissons Dieu que par Jésus-Christ. Sans ce médiateur, est ôtée toute communication avec Dieu ; par Jésus-Christ, nous connoissons Dieu. Tous ceux qui ont prétendu connoître Dieu et le prouver sans Jésus-Christ n’avoient que des preuves impuissantes. Mais pour prouver Jésus-Christ, nous avons les prophéties, qui sont des preuves solides et palpables. Et ces prophéties étant accomplies, et prouvées véritables par l’événement, marquent la certitude de ces vérités, et partant la preuve de la divinité de Jésus-Christ. En lui et par lui nous connoissons donc Dieu. Hors de là et sans l’Écriture, sans le péché originel, sans médiateur nécessaire promis et arrivé, on ne peut prouver absolument Dieu, ni enseigner une bonne doctrine ni une bonne morale. Mais par Jésus-Christ et en Jésus-Christ, on prouve Dieu, et on enseigne la morale et la doctrine. Jésus-Christ est donc le véritable Dieu des hommes.

Mais nous connoissons en même temps notre misère, car ce Dieu n’est autre chose que le réparateur de notre misère. Ainsi nous ne pouvons bien connoître Dieu qu’en connoissant nos iniquités.

Aussi ceux qui ont connu Dieu sans connoître leur misère ne l’ont pas glorifié, mais s’en sont glorifiés. Quia non cognovit per sapientiam, placuit Deo per stultitiam prædicationis salvos facere[5].

Non-seulement nous ne connoissons Dieu que par Jésus-Christ, mais nous ne nous connoissons nous-mêmes que par Jésus-Christ. Nous ne connoissons la vie, la mort que par Jésus-Christ. Hors de Jésus-Christ, nous ne savons ce que c’est ni que notre vie, ni que notre mort, ni que Dieu, ni que nous-mêmes.

Ainsi sans l’Écriture, qui n’a que Jésus-Christ pour objet, nous ne connoissons rien, et ne voyons qu’obscurité et confusion dans la nature de Dieu et dans la propre nature.

Sans Jésus-Christ, il faut que l’homme soit dans le vice et dans la misère ; avec Jésus-Christ, l’homme est exempt de vice et de misère. En lui est toute notre vertu et toute notre félicité. Hors de lui, il n’y a que vice, misère, erreurs, ténèbres, mort, désespoir.

Sans Jésus-Christ le monde ne subsisteroit pas ; car il faudroit, ou qu’il fût détruit, ou qu’il fût comme un enfer.



  1. Article XV de la seconde partie, dans Bossut.
  2. Matth., xi,27.
  3. Voy. ci-dessus art. X, § 2.
  4. La misère de l’homme.
  5. I Cor., i, 24.


ARTICLE XXIII[1]


1.

Commencement. — Les miracles discernent la doctrine, et la doctrine discerne les miracles[2].


2.

Il y en a de faux et de vrais. Il faut une marque pour les connoître ; autrement ils seroient inutiles. Or, ils ne sont pas inutiles, et sont au contraire fondement. Or, il faut que la règle qu’il nous donne soit telle, qu’elle ne détruise pas la preuve que les vrais miracles donnent de la vérité, qui est la fin principale des miracles.

Moïse en a donné deux : que la prédiction n’arrive pas, Deut., xviii, 22, et qu’ils ne mènent point à l’idolâtrie[3], Deut., xiii, 4 ; et Jésus-Christ une[4].

Si la doctrine règle les miracles, les miracles sont inutiles pour la doctrine. Si les miracles règlent...

... Dans le Vieux Testament, quand on vous détournera de Dieu. Dans le Nouveau, quand on vous détournera de Jésus-Christ. Voilà les occasions d’exclusion à la foi des miracles, marquées. Il ne faut pas y donner d’autres exclusions.

... S’ensuit-il de là qu’ils auroient droit d’exclure tous les prophètes qui leur sont venus ? Non. Ils eussent péché en n’excluant pas ceux qui nioient Dieu, et aussi péché d’exclure ceux qui ne nioient pas Dieu.

D’abord donc qu’on voit un miracle, il faut, ou se soumettre, ou avoir d’étranges marques du contraire. Il faut voir s’ils nient ou un Dieu, ou Jésus-Christ, ou l’Église.

S’il n’y avoit point de faux miracles, il y auroit certitude. S’il n’y avoit point de règle pour les discerner, les miracles seroient inutiles, et il n’y auroit pas de raison de croire. Or, il n’y a pas humainement de certitude humaine, mais raison.


3.

Toute religion est fausse, qui, dans sa foi, n’adore pas un Dieu comme principe de toutes choses, et qui, dans sa morale, n’aime pas un seul Dieu comme objet de toutes choses. Les juifs avoient une doctrine de Dieu comme nous en avons une de Jésus-Christ, et confirmée par miracles ; et défense de croire à tous faiseurs de miracles, et, de plus, ordre de recourir aux grands prêtres, et de s’en tenir à eux. Et ainsi toutes les raisons que nous avons pour refuser de croire les faiseurs de miracles, ils les avoient à l’égard de leurs prophètes. Et cependant ils étoient très-coupables de refuser les prophètes, à cause de leurs miracles, et Jésus-Christ ; et n’eussent pas été coupables s’ils n’eussent point vu les miracles : Nisi fecissem, peccatum non haberent[5]. Donc toute la créance est sur les miracles.

Les preuves que Jésus-Christ et les apôtres tirent de l’Écriture ne sont pas démonstratives ; car ils disent seulement que Moïse a dit qu’un prophète viendroit, mais ils ne prouvent pas par là que ce soit celui-là, et c’étoit toute la question. Ces passages ne servent donc qu’à montrer qu’on n’est pas contraire à l’Écriture, et qu’il n’y paroît point de répugnance, mais non pas qu’il y ait accord Or, cela suffit, exclusion de répugnance, avec miracles.


4.

Jésus-Christ dit que les Écritures témoignent de lui, mais il ne montre pas en quoi.

Même les prophéties ne pouvoient pas prouver Jésus-Christ pendant sa vie. Et ainsi on n’eût pas été coupable de ne pas croire en lui avant sa mort, si lesmiracles n’eussent pas suffi sans la doctrine. Or, ceux qui ne croyoient pas en lui encore vivant étoient pécheurs, comme il le dit lui-même, et sans excuse. Donc il falloit qu’ils eussent une démonstration à laquelle ils résistassent. Or, ils n’avoient pas[6]…, mais seulement les miracles ; donc ils suffisent, quand la doctrine n’est pas contraire, et on doit y croire.

Jésus-Christ a vérifié qu’il étoit le Messie, jamais en vérifiant sa doctrine sur l’Écriture et les prophéties, et toujours par ses miracles. Il prouve qu’il remet les péchés, par un miracle.

Nicodème reconnoît par ses miracles[7], que sa doctrine est de Dieu : Scimus quia a Deo venisti, magister ; nemo enim potest hæc signa facere quæ tu facis, nisi fuerit Deus cum eo[8]. Il ne juge pas des miracles par la doctrine, mais de la doctrine par les miracles.

Il y a un devoir réciproque entre Dieu et les hommes. Quid debui[9]? « Accusez-moi, dit Dieu dans Isaïe. Dieu doit accomplir ses promesses, » etc.

Les hommes doivent à Dieu de recevoir la religion qu’il leur envoie. Dieu doit aux hommes de ne les point induire en erreur. Or, ils croient induits en erreur, si les faiseurs de miracles annoncoient une doctrine qui ne parût pas visiblement fausse aux lumières du sens commun, et si un plus grand faiseur de miracles n’avoit déjà averti de ne les pas croire. Ainsi, s’il y avoit division dans l’Église, et que les ariens, par exemple, qui se disoient fondés en l’Écriture comme les catholiques, eussent fait des miracles, et non les catholiques, on eût été induit en erreur. Car, comme un homme qui nous annonce les secrets de Dieu n’est pas digne d’être cru sur son autorité privée, et que c’est pour cela que les impies en doutent : aussi un homme qui, pour marque de la communication qu’il a avec Dieu, ressuscite les morts, prédit l’avenir, transporte les mers, guérit les maladies, il n’y a point d’impie qui ne s’y rende, et l’incrédulité de Pharao et des pharisiens est l’effet d’un endurcissement surnaturel. Quand donc on voit les miracles et la doctrine non suspecte tout ensemble d’un côté, il n’y a pas de difficulté. Mais quand on voit les miracles et la doctrine suspecte d’un même côté, alors il faut voir quel est le plus clair. Jésus-Christ étoit suspect.

Il y a bien de la différence entre tenter, et induire en erreur. Diet tente,mais il n’induit pas en erreur. Tenter est procurer les occasions, qui n’imposant point de nécessité, si on n’aime pas Dieu, on fera une certaine chose. Induire en erreur est mettre l’homme dans la nécessité de conclure et suivre une fausseté.

Il est impossible, par le devoir de Dieu, qu’un homme cachant sa mauvaise doctrine, et n’en faisant paroître qu’une bonne, et se disant conforme à Dieu et à l’Église, fasse des miracles pour couler insensiblement une doctrine fausse et subtile : cela ne se peut. Et encore moins que Dieu, qui connoît les cœurs, fasse des miracles en faveur d’un tel[10].


5.

Il y a bien de la différence entre n’être pas pour Jésus-Christ, et le dire ; ou n’être pas pour Jésus-Christ, et feindre d’en être. Les uns peuvent faire des miracles, non les autres ; car il est clair des uns qu’ils sont contre la vérité, non des autres ; et ainsi les miracles sont plus clairs.

Les miracles discernent aux choses douteuses : entre les peuples juif et païen ; juif et chrétien ; catholique, hérétique ; calomniés, calomniateurs ; entre les deux croix[11]. Mais aux hérétiques les miracles seroient inutiles ; car l’Église, autorisée par les miracles qui ont préoccupé la créance, nous dit qu’ils n’ont pas la vraie foi. Il n’y a pas de doute qu’ils n’y sont pas, puisque les premiers miracles de l’Église excluent la foi des leurs. Il y a ainsi miracle contre miracle, et premiers et plus grands du côté de l’Église.

Contestation. — Abel, Caïn[12]. Moïse, magiciens. Élie, faux prophètes. Jérémie, Ananias. Michée, faux prophètes. Jésus-Christ, pharisien. Saint Paul, Barjésu[13]. Apôtres, exorcistes[14]. Les chrétiens et les infidèles. Les catholiques, les hérétiques. Élie, Énoch, Antechrist. Toujours le vrai prévaut en miracles. Les deux croix.

Jamais en la contention du vrai Dieu, de la vérité de la religion, il n’est arrivé miracle du côté de l’erreur, et non de la vérité.

Jean, vii, 40. Contestation entre les juifs, comme entre les chrétiens aujourd’hui. Les uns croyoient en Jésus-Christ, les autres ne le croyoient pas, à cause des prophéties qui disoient qu’il devoit naître de Bethléem. Ils devoient mieux prendre garde s’il n’en étoit pas. Car ces miracles étant convaincans, ils devoient s’assurer de ces prétendues contradictions de sa doctrine à l’Écriture ; et cette obscurité ne les excusoit pas, mais les aveugloit. Ainsi ceux qui refusent de croire les miracles d’aujourd’hui, par une prétendue contradiction chimérique, ne sont pas excusés.

Jésus-Christ guérit l’aveugle-né, et fit quantité de miracles, au jour du sabbat. Par où il aveugloit les pharisiens, qui disoient qu’il falloit juger des miracles par la doctrine.

« Nous avons Moïse : mais celui-là, nous ne savons d’où il est[15]. » C’est ce qui est admirable, que vous ne savez d’où il est, et cependant il fait de tels miracles.

Jésus-Christ ne parloit ni contre Dieu, ni contre Moïse. L’Antéchrist et les faux prophètes, prédits par l’un et l’autre Testament, parleront ouvertement contre Dieu et contre Jésus-Christ. Qui seroit ennemi couvert, Dieu ne permettrait pas qu’il fît des miracles ouvertement.

[16]S’il y a un Dieu, il falloit que la foi de Dieu fût sur la terre. Or les miracles de Jésus-Christ ne sont pas prédits par l’Antechrist, mais les miracles de l’Antéchrist sont prédits par Jésus-Christ ; et ainsi, si Jésus-Christ n’étoit pas le Messie, il auroit bien induit en erreur[17] ; mais l’Antechrist ne peut bien induire en erreur. Quand Jésus-Christ a prédit les miracles de l’Antechrist, a-t-il cru détruire la foi de ses propres miracles ? Moïse a prédit Jésus-Christ, et ordonné de le suivre ; Jésus-Christ a prédit l’Antechrist, et défendu de le suivre.

Il étoit impossible qu’au temps de Moïse on réservât sa croyance à l’Antechrist, qui leur étoit inconnu ; mais il est bien aisé, au temps de l’Antechrist, de croire en Jésus-Christ, déjà connu.

Il n’y a nulle raison de croire en l’Antechrist, qui ne soit à croire en Jésus-Christ ; mais il y en a en Jésus-Christ, qui ne sont pas en l’autre.


6.

Les miracles sont plus importans que vous ne pensez : ils ont servi à la fondation, et serviront à la continuation de l’Église, jusqu’à l’Antechrist, jusqu’à la fin.

Ou Dieu a confondu les faux miracles, ou il les a prédits ; et par l’un et l’autre il s’est élevé au-dessus de ce qui est surnaturel à notre égard, et nous y a élevés nous-mêmes.

Les miracles ont une telle force, qu’il a fallu que Dieu ait averti qu’on n’y pense point contre lui, tout clair qu’il soit qu’il y a un Dieu ; sans quoi ils eussent été capables de troubler.

Et ainsi tant s’en faut que ces passages, Deut., xiii, fassent contre l’autorité des miracles, que rien n’en marque davantage la force. Et de même pour l’Antechrist : « Jusqu’à séduire les élus, s’il étoit possible. »


7.

Raisons pourquoi on ne croit point. — Ce qui fait qu’on ne croit pas les vrais miracles, est le manque de charité. Joh. : Sed vos non creditis, quia non estis ex ovibus[18]. Ce qui fait croire les faux est le manque de charité, II Thess., ii, 10.

D’où vient qu’on croit tant de menteurs qui disent qu’ils ont vu des miracles, et qu’on ne croit aucun de ceux qui disent qu’ils ont des secrets pour rendre l’homme immortel ou pour rajeunir. — Ayant considéré d’où vient qu’on ajoute tant de foi à tant d’imposteurs qui disent qu’ils ont des remèdes, jusques à mettre souvent sa vie entre leurs mains, il m’a paru que la véritable cause est qu’il yen a de vrais ; car il ne seroit pas possible qu’il y en eût tant de faux, et qu’on y donnât tant de créance, s’il n’y en avoit de véritables. Si jamais il n’y eût eu remède à aucun mal, et que tous les maux eussent été incurables, il est impossible que les hommes se fussent imaginé qu’ils en pourraient donner ; et encore plus que tant d’autres eussent donné croyance à ceux qui se fussent vantés d’en avoir : de même que, si un homme se vantoit d’empêcher de mourir, personne ne le croiroit, parce qu’il n’y a aucun exemple de cela. Mais comme il y a eu quantité de remèdes qui se sont trouvés véritables, par la connoissance même des plus grands hommes, la créance des hommes s’est pliée par là ; et cela s’étant connu possible, on a conclu de là que cela étoit. Car le peuple raisonne ordinairement ainsi : Une chose est possible, donc elle est ; parce que la chose ne pouvant être niée en général, puisqu’il y a des effets particuliers qui sont véritables, le peuple, qui ne peut pas discerner quels d’entre ces effets particuliers sont les véritables, les croit tous. De même, ce qui fait qu’on croit tant de faux effets de la lune, c’est qu’il y en a de vrais, comme le flux de la mer.

Il en est de même des prophéties, des miracles, des divinations par les songes, des sortiléges, etc. Car si de tout cela il n’y avoit jamais eu rien de véritable, on n’en auroit jamais rien cru : et ainsi au lieu de conclure qu’il n’y a point de vrais miracles parce qu’il y en a tant de faux, il faut dire au contraire qu’il y a certainement de vrais miracles puisqu’il y en a tant de faux, et qu’il n’yen a de faux que par cette raison qu’il y en a de vrais.

Il faut raisonner de la même sorte pour la religion ; car il ne seroit pas possible que les hommes se fussent imaginé tant de fausses religions, s’il n’yen avoit une véritable. L’objection à cela, c’est que les sauvages ont une religion : mais on répond à cela que c’est qu’ils en ont ouï parler, comme il paroît par le déluge, la circoncision, la croix de saint André, etc.


8.

Il est dit : « Croyez à l’Église, » mais il n’est pas dit : « Croyez aux miracles, » à cause que le dernier est naturel, et non pas le premier. L’un avoit besoin de précepte, non pas l’autre.


9.

Ces filles[19], étonnées de ce qu’on dit, qu’elles sont dans la voie de perdition ; que leurs confesseurs les mènent à Genève ; qu’ils leur inspirent que Jésus-Christ n’est point en l’eucharistie, ni en la droite du Père ; elles savent que tout cela est faux, elles s’offrent donc à Dieu en cet état : Vide si via iniquitatis in me est[20]. Qu’arrive-t-il là-dessus ? Ce lieu, qu’on dit être le temple du diable, Dieu en fait son temple. On dit qu’il faut en ôter les enfans : Dieu les y guérit[21]. On dit que c’est l’arsenal de l’enfer : Dieu en fait le sanctuaire de ses grâces. Enfin on les menace de toutes les fureurs et de toutes les vengeances du ciel ; et Dieu les comble de ses faveurs. Il faudroit avoir perdu le sens pour en conclure qu’elles sont dans la voie de perdition.

Pour affoiblir vos adversaires, vous désarmez toute l’Église.

.... S’ils disent[22] que notre salut dépend de Dieu, ce sont des hérétiques. S’ils disent qu’ils sont soumis au pape, c’est une hypocrisie. Ils sont prêts à souscrire toutes ses constitutions, cela ne suffit pas. S’ils disent qu’il ne faut pas tuer pour une pomme, ils combattent la morale des catholiques. S’il se fait des miracles parmi eux, ce n’est plus une marque de sainteté, et c’est au contraire un soupçon d’hérésie.

... Les trois marques de la religion : la perpétuité, la bonne vie, les miracles. Ils détruisent la perpétuité par la probabilité[23], la bonne vie par leur morale ; les miracles, en détruisant ou leur vérité, ou leur conséquence.

Si on les croit, l’Église n’aura que faire de perpétuité, sainte vie, miracles. Les hérétiques les nient, ou en nient la conséquence ; eux de même. Mais il faudroit n’avoir point de sincérité pour les nier, ou encore perdre le sens pour nier la conséquence.

... Quoi qu’il en soit, l’Église est sans preuves, s’ils ont raison. L’Église a trois sortes d’ennemis : les juifs, qui n’ont jamais été de son corps ; les hérétiques, qui s’en sont retirés ; et les mauvais chrétiens, qui la déchirent au dedans.

Ces trois sortes de différens adversaires la combattent d’ordinaire diversement.

Mais ici ils la combattent d’une même sorte. Comme ils sont tous sans miracles, et que l’Église a toujours eu contre eux des miracles, ils ont tous eu le même intérêt à les éluder, et se sont tous servis de cette défaite : qu’il ne faut pas juger de la doctrine par les miracles. mais des miracles par la doctrine. Il y avoit deux partis entre ceux qui écoutoient Jésus-Christ : les uns qui suivoient sa doctrine par ses miracles ; les autres qui disoient... Il y avoit deux partis au temps de Calvin. Il y a maintenant les jésuites..., etc.

Ce n’étoit point ici le pays de la vérité : elle erre inconnue parmi les hommes. Dieu l’a couverte d’un voile, qui la laisse méconnoître à ceux qui n’entendent pas sa voix. Le lieu est ouvert au blasphème, et même sur des vérités au moins bien apparentes. Si l’on publie les vérités de l’Évangile, on en publie de contraires, et on obscurcit les questions en sorte que le peuple ne peut discerner. Et on demande : « Qu’avez-vous pour vous faire plutôt croire que les autres ? Quel signe faites-vous ? Vous n’avez que des paroles, et nous aussi. Si vous aviez des miracles, bien. » Cela est une vérité, que la doctrine doit être soutenue par les miracles, dont on abuse pour blasphémer la doctrine. Et si les miracles arrivent, on dit que les miracles ne suffisent pas sans la doctrine ; et c’est une autre vérité, pour blasphémer les miracles.

Que vous êtes aise de savoir les règles générales, pensant par là jeter le trouble, et rendre tout inutile ! On vous en empêchera, mon père : la vérité est une et ferme.


10.

Un miracle parmi les schismatiques n’est pas tant à craindre ; car le schisme, qui est plus visible que le miracle, marque visiblement leur erreur. Mais quand il n’y a point de schisme, et que l’erreur est en dispute, le miracle discerne.

Jean, ix,[24] : Non est hic homo a Deo, qui sabbatum non custodit. Alii : Quomodo potest homo peccator haec signa facere ? Lequel est le plus clair ?

« Cette maison n’est pas de Dieu ; car on n’y croit pas que les cinq propositions soient dans Jansénius. » Les autres : « Cette maison est de Dieu ; car il y fait d’étranges miracles. » Lequel est le plus clair ?

Tu quid dicis ? Dico quia propheta est.Nisi esset hic a Deo, non poterat facere quidquam[25].

« Si vous ne croyez en moi, croyez au moins aux miracles. » Il les renvoie comme au plus fort.

Il avoit été dit aux juifs, aussi bien qu’aux chrétiens, qu’ils ne crussent pas toujours les prophètes. Mais néanmoins les pharisiens et les scribes font grand état de ses miracles, et essayent de montrer qu’ils sont faux, ou faits par le diable : étant nécessités d’être convaincus, s’ils reconnoissent qu’ils sont de Dieu.

Nous ne sommes pas aujourd’hui dans la peine de faire ce discernement. Il est pourtant bien facile à faire : ceux qui ne nient ni Dieu, ni Jésus-Christ, ne font point de miracles qui ne soient sûrs : Nemo faciat virtutem in nomine meo, et cito possit de me male loqui[26]. Mais nous n’avons point à faire ce discernement. Voici une relique sacrée. Voici une épine de la couronne du Sauveur du monde, en qui le prince de ce monde[27] n’a point puissance, qui fait des miracles par la propre puissance de ce sang répandu pour nous. Voici que Dieu choisit lui-même cette maison poury faire éclater sa puissance.

Ce ne sont point des hommes qui font ces miracles par une vertu inconnue et douteuse, qui nous obligeà un difficile discernement. C’est Dieu même ; c’est l’instrument de la passion de son Fils unique, qui, étant en plusieurs lieux, choisit celui-ci, et fait venir de tous côtés les hommes pour y recevoir ces soulagements miraculeux dans leurs langueurs.

Les miracles ne sont plus nécessaires, à cause qu’on en a déjà. Mais quand on n’écoute plus la tradition, quand on ne propose plus que le pape, quand on l’a surpris, et qu’ainsi ayant exclu la vrai source de la vérité, qui est la tradition, et ayant prévenu le pape, qui en est le dépositaire, la vérité n’a plus de liberté de paroître : alors les hommes ne parlant plus de la vérité, la vérité doit parler elle-même aux hommes. C’est ce qui arriva au temps d’Arius.

Joh., vi, 26 : Non quia vidistis signa, sed saturati estis[28].

Ceux qui suivent Jésus-Christ à cause de ses miracles honorent sa puissance dans tous les miracles qu’elle produit ; mais ceux qui, en faisant profession de le suivre pour ses miracles, ne le suivent en effet que parce qu’il les console et les rassasie des biens du monde, ils déshonorent ses miracles, quand ils sont contraires à leurs commodités.

Juges injustes, ne faites pas des lois sur l’heure ; jugez par celles qui sont établies par vous-mêmes : Væ qui conditis leges iniquas[29].

La manière dont l’Église a subsisté est que la vérité a été sans contestation ; ou, si elle a été contestée, il y a eu le pape, et sinon, il y a eu l’Église.

Miracle. C’est un effet qui excède la force naturelle des moyens qu’on y emploie ; et non-miracle est un effet qui n’excède pas la force naturelle des moyens qu’on y emploie. Ainsi ceux qui guérissent par l’invocation du diable ne font pas un miracle ; car cela n’excède pas la force naturelle du diable. Mais...

Les miracles prouvent le pouvoir que Dieu a sur les cœurs par celui qu’il exerce sur les corps.

Il importe aux rois, aux princes, d’être en estime de piété ; et pour cela, il faut qu’ils se confessent à vous[30]. Les jansénistes ressemblent aux hérétiques par la réformation des mœurs ; mais vousleur ressemblez en mal.



  1. Article XVI de la seconde partie, dans Bossut.
  2. On lit encore à la page 475 du manuscrit : « Règle. Il faut juger de la doctrine par les miracles, il faut juger des miracles par la doctrine. Tout cela est vrai, mais cela ne se contredit pas. »
  3. La phrase serait plus claire s’il y avait : « Et qu’ils mènent à l’idolâtrie. »
  4. Marc, IX, 38 : « Il n’est pas possible qu’un homme fasse un miracle en mon nom, et qu’en même temps il parle mal de moi. »
  5. Jean, xv, 24.
  6. Ici un mot illisible. La Copie a lu, l’exposition.
  7. Par les miracles de Jésus-Christ.
  8. Jean, iii, 2.
  9. Isaïe, v, 4.
  10. D’un tel homme.
  11. Celle de Dieu et celle du larron.
  12. C’est le développement de la phrase qui commence le paragraphe précédent : «Les miracles discernent, etc.
  13. Saint Paul rendit Barjésu aveugle.
  14. Des exorcistes juifs voulurent lutter contre les apôtres.
  15. Jean, ix, 29.
  16. Avant ces mots, on lit dans le manuscrit : « Fondement de la religion. C’est les miracles. Quoi donc ! Dieu parle-t-il contre les fondemens de la foi qu’on a en lui ? »
  17. Bien induit, c’est-à-dire, induit par bonnes et justes raisons.
  18. Jean, x, 26.
  19. Les religieuses de Port-Royal.
  20. Ps. cxxxviii, 24.
  21. Allusion au miracle de la sainte épine.
  22. Si les jansénistes disent, on les traite d’hérétiques.
  23. Selon Pascal, les jésuites soutenaient qu’une opinion nouvelle, soutenue par un auteur grave, devenait probable.
  24. Verset 16.
  25. Jean, ix, 17 et 33.
  26. Marc, ix, 38.
  27. Le diable.
  28. « Vous me suivez, non pour le miracle que vous avez vu (le miracle des cinq pains), mais parce que vous avez été rassasiés. »
  29. Is., x, 1.
  30. Aux jésuites.


ARTICLE XXIV.[1]


1.

Le pyrrhonisme est le vrai ; car, après tout, les hommes, avant Jésus-Christ, ne savoient où ils en étaient, ni s’ils étoient grands ou petits. Et ceux qui ont dit l’un ou l’autre n’en savoient rien, et devinoient sans raison et par hasard : et même ils erroient toujours, en excluant l’un ou l’autre. Quod ergo ignorantes, quæritis, religio annuntiat vobis.[2].


2.

Croyez-vous qu’il soit impossible que Dieu soit infini, sans parties ? Oui. Je vous veux donc faire voir une chose infinie et indivisible : c’est un point se mouvant partout d’une vitesse infinie ; car il est en tous lieux et est tout entier en chaque endroit.

Que cet effet de nature, qui vous sembloit impossible auparavant, vous fasse connoître qu’il peut y en avoir d’autres que vous ne connoissiez pas encore. Ne tirez pas cette conséquence de votre apprentissage, qu’il ne vous reste rien à savoir ; mais qu’il vous reste infiniment à savoir.


3.

La conduite de Dieu, qui dispose toutes choses avec douceur, est de mettre la religion dans l’esprit par les raisons, et dans le cœur par la grâce. Mais de la vouloir mettre dans l’esprit et dans le cœur par la force et par les menaces, ce n’est pas y mettre la religion, mais la terreur, terrorem potius quam religionem.

Commencer par plaindre les incrédules ; ils sont assez malheureux par leur condition. Il ne les faudroit injurier qu’au cas que cela servît ; mais cela leur nuit.


4.

Toute la foi consiste en Jésus-Christ et en Adam, et toute la morale en la concupiscence et en la grâce.


5.

Le cœur a ses raisons, que la raison ne connoît point ; on le sait en mille choses. Je dis que le cœur aime l’être universel naturellement, et soi-même naturellement, selon qu’il s’y adonne ; et il se durcit contre l’un ou l’autre, à son choix. Vous avez rejeté l’un et conservé l’autre : est-ce par raison que vous aimez ? C’est le cœur qui sent Dieu, et non la raison. Voilà ce que c’est que la foi : Dieu sensible au cœur, non à la raison.


6.

Le monde subsiste pour exercer[3] miséricorde et jugement, non pas comme si les hommes y étoient sortant des mains de Dieu, mais comme des ennemis de Dieu, auxquels il donne par grâce, assez de lumière pour revenir, s’ils le veulent chercher et le suivre ; mais pour les punir, s’ils refusent de le chercher ou de le suivre.


7.

On a beau dire, il faut avouer que la religion chrétienne a quelque chose d’étonnant. « C’est parce que vous y êtes né, » dira-t-on. Tant s’en faut ; je me roidis contre, par cette raison-là même, de peur que cette prévention ne me suborne. Mais, quoique j’y sois né, je ne laisse pas de le trouver ainsi.

8.

Il y a deux manières de persuader les vérités de notre religion : l’une par la force de la raison, l’autre par l’autorité de celui qui parle. On ne se sert pas de la dernière, mais de la première. On ne dit pas : « Il faut croire cela ; car l’Écriture, qui le dit, est divine ; » mais on dit qu’il le faut croire par telle et telle raison, qui sont de foibles argumens, la raison étant flexible à tout.

... Mais ceux-là mêmes qui semblent les plus opposés à la gloire de la religion n’y seront pas inutiles pour les autres. Nous en ferons le premier argument, qu’il y a quelque chose de surnaturel ; car un aveuglement de cette sorte n’est pas une chose naturelle ; et si leur folie les rend si contraires à leur propre bien, elle servira à en garantir les autres par l’horreur d’un exemple si déplorable et d’une folie si digne de compassion.


9.

Le seul qui connoît la nature[4] ne la connoîtra-t-il que pour être misérable ? le seul qui la connoît sera-t-il le seul malheureux ?

... Il ne faut pas qu’il ne voie rien du tout ; il ne faut pas aussi qu’il en voie assez pour croire qu’il le possède[5] ; mais qu’il en voie assez pour connoitre qu’il l’a perdu ; car, pour connoître qu’on a perdu, il faut voir et ne voir pas ; et c’est précisément l’état où est la nature. Il faudroit que la vraie religion enseignât la grandeur, la misère, portât à l’estime et au mépris de soi, à l’amour et à la haine.


10.

La religion est une chose si grande, qu’il est juste que ceux qui ne voudroient pas prendre la peine de la chercher si elle est obscure, en soient privés. De quoi se plaint-on donc, si elle est telle qu’on la puisse trouver en la cherchant ?

L’orgueil contre-pèse et emporte toutes les misères. Voilà un étrange monstre, et un égarement bien visible. Le voilà tombé de sa place, il la cherche avec inquiétude. C’est ce que tous les hommes font. Voyons qui l’aura trouvée.

Ordre.Après la corruption, dire : « Il est juste que ceux qui sont en cet état le connoissent ; et ceux qui s’y plaisent, et ceux qui s’y déplaisent. Mais il n’est pas juste que tous voient la rédemption. »

Quand on dit que Jésus-Christ n’est pas mort pour tous, vous abusez d’un vice des hommes qui s’appliquent incontinent cette exception, ce qui est favoriser le désespoir ; au lieu de les en détourner pour favoriser l’espérance. Car on s’accoutume ainsi aux vertus intérieures par ces habitudes extérieures.


11.

La dignité de l’homme consistoit, dans son innocence, à user et dominer sur les créatures, mais aujourd’hui à s’en séparer et s’y assujettir.


12.

L’Église a toujours été combattue par des erreurs contraires, mais peut-être jamais en même temps, comme à présent. Et si elle en souffre plus, à cause de la multiplicité d’erreurs, elle en reçoit cet avantage qu’elles se détruisent.

Elle se plaint des deux, mais bien plus des calvinistes, à cause du schisme.

Il est certain que plusieurs des deux contraires[6] sont trompés, il faut les désabuser.

La foi embrasse plusieurs vérités qui semblent se contredire. Temps de rire, de pleurer, etc. Responde. Ne respondeas, etc.

La source en est l’union des deux natures en Jésus-Christ.

Et aussi les deux mondes[7]. La création d’un nouveau ciel et nouvelle terre ; nouvelle vie, nouvelle mort ; toutes choses doublement, et les mêmes noms demeurant.

Et enfin les deux hommes qui sont dans les justes[8] ; car ils sont les deux mondes, et un membre et image de Jésus-Christ. Et ainsi tous les noms leur conviennent, de justes, pécheurs ; mort, vivant ; vivant, mort ; élu, réprouvé, etc.

Il y a donc un grand nombre de vérités, et de foi, et de morale, qui semblent répugnantes, et qui subsistent toutes dans un ordre admirable.

La source de toutes les hérésies est l’exclusion de quelques-unes de ces vérités ; et la source de toutes les objections que nous font les hérétiques est l’ignorance de quelques-unes de ces vérités.

Et d’ordinaire il arrive que, ne pouvant concevoir le rapport de deux vérités opposées, et croyant que l’aveu de l’une enferme l’exclusion de l’autre, ils s’attachent à l’une, ils excluent l’autre, et pensent que nous, au contraire. Or l’exclusion est la cause de leur hérésie ; et l’ignorance que nous tenons l’autre cause leurs objections.

1er exemple : Jésus-Christ est Dieu et homme. Les ariens, ne pouvant allier ces choses, qu’ils croient incompatibles, disent qu’il est homme : en cela ils sont catholiques. Mais ils nient qu’il soit Dieu : en cela ils sont hérétiques. Ils prétendent que nous nions son humanité : en cela ils sont ignorans.

2e exemple, sur le sujet du saint sacrement : Nous croyons que la substance du pain étant changée, et consubstantiellement en celle du corps de Notre-Seigneur, Jésus-Christ y est présent réellement. Voilà une vérité. Une autre est que ce sacrement est aussi une des figures de la croix et de la gloire, et une commémoration des deux. Voilà la foi catholique, qui comprend ces deux vérités qui semblent opposées.

L’hérésie d’aujourd’hui[9], ne concevant pas que ce sacrement contient tout ensemble et la présence de Jésus-Christ, et sa figure, et qu’il soit sacrifice et commémoration de sacrifice, croit qu’on ne peut admettre l’une de ces vérités sans exclure l’autre par cette raison.

Ils s’attachent à ce point seul, que ce sacrement est figuratif ; et en cela ils ne sont point hérétiques. Ils pensent que nous excluons cette vérité ; et de là vient qu’ils nous font tant d’objections sur les passages des Pères qui le disent. Enfin ils nient la présence ; et en cela ils sont hérétiques.

3e exemple : les indulgences.

C’est pourquoi le plus court moyen pour empêcher les hérésies est d’instruire de toutes les vérités ; et le plus sûr moyen de les réfuter est de les déclarer toutes. Car que diront les hérétiques ?

Tous errent d’autant plus dangereusement qu’ils suivent chacun une vérité. Leur faute n’est pas de suivre une fausseté, mais de ne pas suivre une autre vérité.

La grâce sera toujours dans le monde (et aussi la nature), de sorte qu’elle est en quelque sorte naturelle. Et ainsi il y aura toujours des pélagiens, et toujours des catholiques, et toujours combat.

Parce que la première naissance fait les uns, et la grâce de la seconde naissance fait les autres.

Ce sera une des confusions des damnés, de voir qu’ils seront condamnés par leur propre raison, par laquelle ils ont prétendu condamner la religion chrétienne.


13.

Il y a cela de commun entre la vie ordinaire des hommes et celle des saints, qu’ils aspirent tous à la félicité ; et ils ne diffèrent qu’en l’objet où ils la placent. Les uns et les autres appellent leurs ennemis ceux qui les empêchent d’y arriver.

Il faut juger de ce qui est bon ou mauvais par la volonté de Dieu, qui ne peut être ni injuste ni aveugle ; et non pas par la nôtre propre, qui est toujours pleine de malice et d’erreur.


14.

Point formaliste. — Quand saint Pierre et les apôtres délibèrent d’abolir la circoncision, où il s’agissoit d’agir contre la loi de Dieu, ils ne consultent point les prophètes, mais simplement la réception du Saint-Esprit en la personne des incirconcis. Ils jugent plus sûr que Dieu approuve ceux qu’il remplit de son Esprit, que non pas qu’il faille observer la loi ; ils savoient que la fin de la loi n’étoit que le Saint-Esprit ; et qu’ainsi, puisqu’on l’avoit bien sans circoncision, elle n’étoit pas nécessaire.


15.

Deux lois suffisent pour régler toute la république chrétienne, mieux que toutes les lois politiques[10].


16.

La religion est proportionnée à toutes sortes d’esprits. Les premiers s’arrêtent au seul établissement ; et cette religion est telle, que son seul établissement est suffisant pour en prouver la vérité. Les autres vont jusqu’aux apôtres. Les plus instruits vont jusqu’au commencement du monde. Les anges la voient encore mieux, et de plus loin.

Dieu, pour se réserver à lui seul le droit de nous instruire, et pour nous rendre la difficulté de notre être inintelligible, nous en a caché le nœud si haut, ou, pour mieux dire, si bas, que nous étions incapables d’y arriver : de sorte que ce n’est pas par les agitations de notre raison, mais par la simple soumission de la raison, que nous pouvons véritablement nous connoître.


17.

Les impies, qui font profession de suivre la raison, doivent être étrangement forts en raison. Que disent-ils donc ? Ne voyons-nous pas. disent-ils, mourir et vivre les bêtes comme les hommes, et les Turcs comme les chrétiens ? Ils ont leurs cérémonies, leurs prophètes, leurs docteurs, leurs saints, leurs religieux, comme nous, etc. — Cela est-il contraire à l’Écriture ? ne dit-elle pas tout cela ? Si vous ne vous souciez guère de savoir la vérité, en voilà assez pour vous laisser en repos. Mais si vous désirez de tout votre cœur de la connoître, ce n’est pas assez ; regardez au détail. C’en seroit assez pour une question de philosophie ; mais ici où il va de tout… Et cependant, après une réflexion légère de cette sorte, on s’amusera, etc. Qu’on s’informe de cette religion même si elle ne rend pas raison de cette obscurité ; peut-être qu’elle nous l’apprendra.

Écoulement. — C’est une chose horrible de sentir s’écouler tout ce qu’on possède.

Partis. — Il faut vivre autrement dans le monde selon ces diverses suppositions : 1° Si l’on pouvoit y être toujours ; 2° s’il est sûr qu’on n’y sera pas longtemps, et incertain si on y sera une heure. Cette dernière supposition est la nôtre.


18.

Par les partis, vous devez vous mettre en peine de rechercher la vérité : car si vous mourez sans adorer le vrai principe, vous êtes perdu. « Mais, dites-vous, s’il avoit voulu que je l’adorasse, il m’auroit laissé des signes de sa volonté. » Aussi a-t-il fait ; mais vous les négligez. Cherchez-les donc ; cela le vaut bien.

Je trouve bon qu’on n’approfondisse pas l’opinion de Copernic : mais ceci… ! Il importe à toute la vie de savoir si l’âme est mortelle ou immortelle.


19.

Les prophéties, les miracles même et les preuves de notre religion, ne sont pas de telle nature qu’on puisse dire qu’ils sont absolument convaincans. Mais ils le sont aussi de telle sorte qu’on ne peut dire que ce soit être sans raison que de les croire. Ainsi il y a de l’évidence et de l’obscurité, pour éclairer les uns et obscurcir les autres. Mais l’évidence est telle, qu’elle surpasse, ou égale pour le moins, l’évidence du contraire ; de sorte que ce n’est pas la raison qui puisse déterminer à ne la pas suivre ; et ainsi ce ne peut être que la concupiscence et la malice du cœur. Et par ce moyen il y a assez d’évidence pour condamner et non assez pour convaincre ; afin qu’il paroisse qu’en ceux qui la suivent, c’est la grâce, et non la raison, qui fait suivre ; et qu’en ceux qui la fuient, c’est la concupiscence, et non la raison, qui fait fuir.

Qui peut ne pas admirer et embrasser une religion qui connoît à fond ce qu’on reconnoît d’autant plus qu’on a plus de lumière ?

… C’est un héritier qui trouve les titres de sa maison. Dira-t-il : « Peut-être qu’ils sont faux ? » et négligera-t-il de les examiner ?


20.

Deux sortes de personnes connoissent : ceux qui ont le cœur humilié, et qui aiment la bassesse, quelque degré d’esprit qu’ils aient, haut ou bas ; ou ceux qui ont assez d’esprit pour voir la vérité, quelque opposition qu’ils y aient.

Les sages qui ont dit qu’il y a un Dieu ont été persécutés, les juifs haïs, les chrétiens encore plus.


21.

Qu’ont-ils à dire contre la résurrection, et contre l’enfantement de la Vierge ? Qu’est-il plus difficile, de produire un homme ou un animal, que de le reproduire[11] ? Et s’ils n’avoient jamais vu une espèce d’animaux, pourroient-ils deviner s’ils se produisent sans la compagnie les uns des autres ?


22.

… Mais est-il probable que la probabilité assure ? — Différence entre repos et sûreté de conscience. Rien ne donne l’assurance que la vérité. Rien ne donne le repos que la recherche sincère de la vérité.


23.

Les exemples des morts généreuses des Lacédémoniens et autres ne nous touchent guère ; car qu’est-ce que cela nous apporte ? Mais l’exemple de la mort des martyrs nous touche ; car ce sont nos membres. Nous avons un lien commun avec eux : leur résolution peut former la nôtre, non-seulement par l’exemple, mais parce qu’elle a peut-être mérité la nôtre. Il n’est rien de cela aux exemples des païens : nous n’avons point de liaison à eux ; comme on ne devient pas riche pour voir un étranger qui l’est, mais bien pour voir son père ou son mari qui le soient.


24.

Les élus ignoreront leurs vertus, et les réprouvés la grandeur de leurs crimes : a Seigneur, quand t’avons-nous vu avoir faim, soif, etc.[12] ? »

Jésus-Christ n’a point voulu du témoignage des démons, ni de ceux qui n’avoient pas vocation ; mais de Dieu et Jean-Baptiste.


25.

Ce qui nous gâte pour comparer ce qui s’est passé autrefois dans l’Église à ce qui s’y voit maintenant, c’est qu’ordinairement on regarde saint Athanase, sainte Thérèse, et les autres, comme couronnés de gloire et[13] ... comme des dieux. A présent que le temps a éclairci les choses, cela paroît ainsi. Mais au temps où on le persécutoit, ce grand saint étoit un homme qui s’appeloit Athanase ; et sainte Thérèse, une fille. « Élie étoit un homme comme nous, et sujet aux mêmes passions que nous, dit saint Jacques[14], pour désabuser les chrétiens de cette fausse idée qui nous fait rejeter l’exemple des saints, comme disproportionné à notre état. « C’étoient des saints, disons-nous, ce n’est pas comme nous. » Que se passoit-il alors ? Saint Athanase étoit un homme appelé Athanase, accusé de plusieurs crimes, condamné en tel et tel concile[15], pour tel et tel crime. Tous les évêques y consentoient, et le pape enfin[16]. Que dit-on à ceux qui y résistent ? Qu’ils troublent la paix, qu’ils font schisme, etc.

Quatre sortes de personnes : zèle sans science ; science sans zèle ; ni science ni zèle ; zèle et science. Les trois premiers le condamnent, et les derniers l’absolvent, et sont excommuniés de l’Église, et sauvent néanmoins l’Église.


26.

Ordre. — Les hommes ont mépris pour la religion, ils en ont haine, et peur qu’elle soit vraie. Pour guérir cela, il faut commencer par montrer que la religion n’est point contraire à la raison ; ensuite qu’elle est vénérable, en donner respect ; la rendre ensuite aimable, faire souhaiter aux bons qu’elle fût vraie ; et puis montrer qu’elle est vraie.

Vénérable, parce qu’elle a bien connu l’homme ; aimable, parce qu’elle promet le vrai bien.

Un mot de David, ou de Moïse, comme : que Dieu circoncira les cœurs, Deut., xxx, 6, fait juger de leur esprit. Que tous les autres discours soient équivoques, et douteux d’être philosophes ou chrétiens : enfin un mot de cette nature détermine tous les autres, comme un mot d’Épictète détermine tout le reste au contraire. Jusque-là l’ambiguïté dure, et non pas après.

Ordre. — J’aurois bien plus de peur de me tromper, et de trouver que la religion chrétienne soit vraie, que non pas de me tromper en la croyant vraie.


27.

Les conditions les plus aisées à vivre selon le monde sont les plus difficiles à vivre selon Dieu ; et au contraire. Rien n’est si difficile selon le monde que la vie religieuse ; rien n’est plus facile que de la passer selon Dieu. Rien n’est plus aisé que d’être dans une grande charge et dans de grands biens selon le monde ; rien n’est plus difficile que d’y vivre selon Dieu, et sans y prendre de part et de goût.


28.

L’Ancien Testament contenoit les figures de la joie future, et le Nouveau contient les moyens d’y arriver. Les figures étoient de joie ; les moyens, de pénitence ; et néanmoins l’agneau pascal étoit mangé avec des laitues sauvages, cum amaritudinibus[17].


29.

Le mot de Galilée[18], que la foule des Juifs prononça comme par hasard, en accusant Jésus-Christ devant Pilate, donna sujet à Pilate d’envoyer Jésus-Christ à Hérode ; en quoi fut accompli le mystère, qu’il devoit être jugé par les juifs et les gentils. Le hasard en apparence fut la cause de l’accomplissement du mystère.


30.

Une personne me disoit un jour qu’elle avoit grande joie et confiance en sortant de la confession : l’autre me disoit qu’elle restoit en crainte. Je pensai sur cela que de ces deux on en feroit un bon, et que chacun manquoit en ce qu’il n’avoit pas le sentiment de l’autre. Cela arrive souvent de même en d’autres choses.


31.

Il y a plaisir d’être dans un vaisseau battu de l’orage, lorsqu’on est assuré qu’il ne périra point. Les persécutions qui travaillent l’Église sont de cette nature.

L’histoire de l’Église doit être proprement appelée l’histoire de la vérité.


32.

Contre ceux qui sur la confiance de la miséricorde de Dieu demeurent dans la nonchalance, sans faire de bonnes œuvres. — Comme les deux sources de nos péchés sont l’orgueil et la paresse, Dieu nous a découvert deux qualités en lui pour les guérir : sa miséricorde et sa justice. Le propre de la justice est d’abattre l’orgueil, quelque saintes que soient les œuvres, et non intres in judicium[19] ; et le propre de la miséricorde est de combattre la paresse en invitant aux bonnes œuvres, selon ce passage : « La miséricorde de Dieu invite à la pénitence[20] ; » et cet autre des Ninivites : « Faisons pénitence, pour voir si par aventure il aura pitié de nous[21]. » Et ainsi tant s’en faut que la misericorde autorise le relâchement, que c’est au contraire la qualité qui le combat formellement ; de sorte qu’au lieu de dire : «S’il n’y avoit point en Dieu de miséricorde, il faudroit faire toutes sortes d’efforts pour la vertu ; » il faut dire, au contraire, que c’est parce qu’il y a en Dieu de la miséricorde, qu’il faut faire toutes sortes d’efforts.


33.

Tout ce qui est au monde est concupiscence de la chair, ou concupiscence des yeux, ou orgueil de la vie : libido sentiendi, libido sciendi, libido dominandi[22]. Malheureuse la terre de malédiction que ces trois fleuves de feu embrasent plutôt qu’ils n’arrosent ! Heureux ceux qui, étant sur ces fleuves, non pas plongés, non pas entraînés, mais immobilement affermis ; non pas debout, mais assis dans une assiette basse et sûre, dont ils ne se relèvent jamais avant la lumière, mais, après s’y être reposés en paix, tendent la main à celui qui les doit relever, pour les faire tenir debout et fermes dans les porches de la sainte Hiérusalem, où l’orgueil ne pourra plus les combattre et les abattre ; et qui cependant pleurent, non pas de voir écouler toutes les choses périssables que les torrens entraînent, mais dans le souvenir de leur chère patrie, de la Hiérusalem céleste, dont ils se souviennent sans cesse dans la longueur de leur exil[23] !


34.

« Un miracle, dit-on, affermiroit ma créance. » On le dit quand on ne le voit pas. Les raisons qui, étant vues de loin, paroissent borner notre vue, mais quand on y est arrivé, on commence à voir encore au delà. Rien n’arrête la volubilité de notre esprit. Il n’y a point, dit-on, de règle qui n’ait quelque exception, ni de vérité si générale qui n’ait quelque face par où elle manque. Il suffit qu’elle ne soit pas absolument universelle, pour nous donner sujet d’appliquer l’exception au sujet présent, et de dire : « Cela n’est pas toujours vrai ; donc il y a des cas où cela n’est pas. » Il ne reste plus qu’à montrer que celui-ci en est ; et c’est à quoi on est bien maladroit ou bien malheureux si on n’y trouve quelque jour.


35.

Histoire de la Chine. — Je ne crois que les histoires dont les témoins se feroient égorger.

Il n’est pas question de voir cela en gros. Je vous dis qu’il y a de quoi aveugler et de quoi éclairer. Par ce mot seul, je ruine tous vos raisonnemens. « Mais la Chine obscurcit, » dites-vous ; et je réponds : « La Chine obscurcit, » mais il y a clarté à trouver ; cherchez-la. Ainsi tout ce que vous dites fait à un des desseins, et rien contre l’autre. Ainsi cela sert, et ne nuit pas. Il faut donc voir cela en détail, il faut mettre papiers sur table.


36.

La charité n’est pas un précepte figuratif. Dire que Jésus-Christ, qui est venu ôter les figures pour mettre la vérité, ne soit venu que mettre la figure de la charité, pour ôter la réalité qui étoit auparavant, cela est horrible. Si la lumière est ténèbres, que seront les ténèbres ?


37.

Combien les lunettes nous ont-elles découvert d’êtres qui n’étoient point pour nos philosophes d’auparavant ! On entreprenoit méchamment l’Écriture sainte sur le grand nombre des étoiles, en disant : « Il n’y en a que mille vingt-deux[24], nous le savons. »


38.

L’homme est ainsi fait, qu’à force de lui dire qu’il est un sot, il le croit ; et, à force de se le dire à soi-même, on se le fait croire. Car l’homme fait lui seul une conversation intérieure, qu’il importe de bien régler : Corrumpunt mores bonos colloquiæ prava[25]. Il faut se tenir en silence autant qu’on peut, et ne s’entretenir que de Dieu qu’on sait être la vérité ; et ainsi on se le persuade à soi-même.


39.

Quelle différence entre un soldat et un chartreux, quant à l’obéissance ? Car ils sont également obéissans et dépendans, et dans des exercices également pénibles. Mais le soldat espère toujours devenir maître, et ne le devient jamais (car les capitaines et princes même sont toujours esclaves et dépendans) ; mais il l’espère toujours, et travaille toujours à y venir ; au lieu que le chartreux fait vœu de n’être jamais que dépendant. Ainsi ils ne diffèrent pas dans la servitude perpétuelle, que tous deux ont toujours, mais dans l’espérance, que l’un a toujours, et l’autre jamais.


40.

La volonté propre ne se satisfera jamais, quand elle auroit pouvoir de tout ce qu’elle veut ; mais on est satisfait dès l’instant qu’on y renonce. Sans elle, on ne peut être malcontent ; par elle, on ne peut être content.

... La vraie et unique vertu est donc de se haïr, car on est haïssable par sa concupiscence, et de chercher un être véritablement aimable, pour l’aimer. Mais, comme nous ne pouvons aimer ce qui est hors de nous, il faut aimer un être qui soit en nous, et qui ne soit pas nous, et cela est vrai d’un chacun de tous les hommes. Or, il n’y a que l’Être universel qui soit tel. Le royaume de Dieu est en nous : le bien universel est en nous-mêmes, et ce n’est pas nous.

Il est injuste qu’on s’attache à moi, quoiqu’on le fasse avec plaisir et volontairement. Je tromperois ceux à qui j’en ferois naître le désir ; car je ne suis la fin de personne, et n’ai pas de quoi les satisfaire. Ne suisje pas prêt à mourir ? Et ainsi l’objet de leur attachement mourra donc. Comme je serois coupable de faire croire une fausseté, quoique je la persuadasse doucement, et qu’on la crût avec plaisir, et qu’en cela on me fit plaisir ; de même, je suis coupable de me faire aimer, et si j’attire les gens à s’attacher à moi. Je dois avertir ceux qui seroient prêts à consentir au mensonge, qu’ils ne le doivent pas croire, quelque avantage qui m’en revînt ; et de même, qu’ils ne doivent pas s’attacher à moi ; car il faut qu’ils passent leur vie et leurs soins à plaire à Dieu, ou à le chercher.


41.

C’est être superstitieux, de mettre son espérance dans les formalités ; mais c’est être superbe, de ne vouloir s’y soumettre.


42.

Toutes les religions et les sectes du monde ont eu la raison naturelle pour guide. Les seuls chrétiens ont été astreints à prendre leurs règles hors d’eux-mêmes, et à s’informer de celles que Jésus-Christ a laissées aux anciens pour être transmises aux fidèles. Cette contrainte lasse ces bons pères. Ils veulent avoir, comme les autres peuples, la liberté de suivre leurs imaginations. C’est en vain que nous leur crions, comme les prophètes disoient autrefois aux juifs : « Allez au milieu de l’Église ; informez-vous des lois que les anciens lui ont laissées, et suivez ces sentiers. »

Ils ont répondu comme les juifs : « Nous n’y marcherons pas : mais nous suivrons les pensées de notre cœur ; » et ils ont dit : « Nous serons comme les autres peuples. »


43.

Il y a trois moyens de croire : la raison, la coutume, l’inspiration[26]. La religion chrétienne, qui seule a la raison, n’admet pas pour ses vrais enfans ceux qui croient sans inspiration : ce n’est pas qu’elle exclue la raison et la coutume ; au contraire, mais il faut ouvrir son esprit aux preuves, s’y confirmer par la coutume ; mais s’offrir par les humiliations aux inspirations, qui seules peuvent faire le vrai et salutaire effet : Ne evacuetur crux Christi[27].


44.

Jamais on ne fait le mal si pleinement et si gaiement que quand on le fait par conscience.


45.

Les juifs, qui ont été appelés à dompter les nations et les rois, ont été esclaves du péché ; et les chrétiens, dont la vocation a été à servir et à être sujets, sont les enfans libres.


46.

Est-ce courage à un homme mourant d’aller, dans la foiblesse et dans l’agonie, affronter un Dieu tout-puissant et éternel[28] ?


47.

Superstition et concupiscence. Scrupules, désirs mauvais. Crainte mauvaise.

Crainte, non celle qui vient de ce qu’on croit Dieu, mais celle qui vient de ce qu’on doute s’il est ou non. La bonne crainte vient de la foi, la fausse crainte vient du doute. La bonne crainte, jointe à l’espérance, parce qu’elle naît de la foi, et que l’on espère au Dieu que l’on croit : la mauvaise, jointe au désespoir, parce qu’on craint le Dieu auquel on n’a point de foi. Les uns craignent de le perdre, les autres craignent de le trouver.


48.

Salomon et Job ont le mieux connu et le mieux parlé de la misère de l’homme : l’un le plus heureux, et l’autre le plus malheureux ; l’un connoissant la vanité des plaisirs par expérience, l’autre la réalité des maux.


49.

Hérétiques. — Ézéchiel. Tous les païens disoient du mal d’Israël, et le Prophète aussi : et tant s’en faut que les Israélites eussent droit de lui dire : aVous parlez comme les païens, » qu’ilfait sa plusgrande force sur ce que les païens parlent comme lui.


50.

Il n’y a que trois sortes de personnes : les uns qui servent Dieu, l’ayant trouvé ; les autres qui s’emploient à le chercher, ne l’ayant pas trouvé ; les autres qui vivent sans le chercher ni l’avoir trouvé. Les premiers sont raisonnables et heureux ; les derniers sont fous et malheureux ; ceux du milieu sont malheureux et raisonnables.


51.

Les hommes prennent souvent leur imagination pour leur cœur ; et ils croient être convertis dès qu’ils pensent à se convertir.


52.

La raison agit avec lenteur, et avec tant de vues, sur tant de principes lesquels il faut qu’ils soient toujours présens, qu’à toute heure elle s’assoupit et s’égare, manque d’avoir tous ses principes présens. Le sentiment n’agit pas ainsi : il agit en un instant, et toujours est prêt à agir. Il faut donc mettre notre foi dans le sentiment, autrement elle sera toujours vacillante.


53.

L’homme est visiblement fait pour penser ; c’est toute sa dignité et tout son mérite ; et tout son devoir est de penser comme il faut : et l’ordre de la pensée est de commencer par soi, et par son auteur et sa fin. Or à quoi pense le monde ? Jamais à cela ; mais à danser, à jouer du luth, à chanter, à faire des vers, à courir la bague, etc., à se bâtir, à se faire roi, sans penser à ce que c’est qu’être roi, et qu’être homme.

Pensée. — Toute la dignité de l’homme est en la pensée. Mais qu’estce que cette pensée ? qu’elle est sotte[29] !


54.

S’il y a un Dieu, il ne faut aimer que lui, et non les créatures passagères. Le raisonnement des impies, dansla Sagesse, n’est fondé que sur ce qu’il n’y a point de Dieu. aCela posé, disent-ils, jouissons donc des créatures. » C’est le pis aller. Mais s’il y avoit un Dieu à aimer, ils n’auroient pas conclu cela, mais le contraire. Et c’est la conclusion des sages : « Il y a un Dieu, ne jouissons donc pas des créatures. » Donc tout ce qui incite à nous attacher aux créatures est mauvais, puisque cela nous empêche, ou de servir Dieu, si nous le connoissons, ou de le chercher, si nous l’ignorons. Or, nous sommes pleins de concupiscence : donc nous sommes pleins de mal ; donc nous devons nous haïr nous-mêmes, et tout ce qui nous excite à autre attache que Dieu seul.


55.

Quand nous voulons penser à Dieu, n’y a-t —il rien qui nous détourne, nous tente de penser ailleurs ? Tout cela est mauvais et né avec nous.


56.

Il est faux que nous soyons dignes que les autres nous aiment : il est injuste que nous le voulions. Si nous naissions raisonnables, et indifférens, et connoissant nous et les autres, nous ne donnerions point cette inclination à notre volonté. Nous naissons pourtant avec elle ; nous naissons donc injustes : car tout tend à soi. Cela est contre tout ordre : il faut tendre au général ; et la pente vers soi est le commencement de tout désordre, en guerre, en police, en économie, dans le corps particulier de l’homme. La volonté est donc dépravée.

Si les membres des communautés naturelles et civiles tendent au bien du corps, les communautés elles-mêmes doivent tendre à un autre corps plus général, dont elles sont membres. L’on doit donc tendre au géneral. Nous naissons donc injustes et dépravés.

Qui ne hait en soi son amour-propre, et cet instinct qui le porte à se faire Dieu, est bien aveuglé. Qui ne voit que rien n’est si opposé à la justice et à la vérité ? Car il est faux que nous méritions cela ; et il est injuste et impossible d’y arriver, puisque tous demandent la même chose. C’est donc une manifeste injustice où nous sommes nés, dont nous ne pouvons nous défaire, et dont il faut nous défaire.

Cependant aucune religion[30] n’a remarqué que ce fût un péché, ni que nous y fussions nés, ni que nous fussions obligés d’y résister, ni n’a pensé à nous en donner les remèdes.


57.

Guerre intestine de l’homme entre la raison et les passions. S’il n’avoit que la raison sans passions. S’il n’avoit que les passions sans raison. Mais ayant l’un et l’autre, il ne peut être sans guerre, ne pouvant avoir la paix avec l’un qu’ayant guerre avec l’autre. Aussi il est toujours divisé, et contraire à lui-même.

Si c’est un aveuglement surnaturel de vivre sans chercher ce qu’on est, c’en est un terrible de vivre mal en croyant Dieu.


58.

Il est indubitable que, que l’âme soit mortelle ou immortelle, cela doit mettre une différence entière dans la morale ; et cependant les philosophes ont conduit la morale indépendamment de cela. Ils délibèrent de passer une heure. Platon, pour disposer au christianisme.

Le dernier acte est sanglant, quelque belle que soit la comédie en tout le reste. On jette enfin de la terre sur la tête, et en voilà pour jamais.


59.

Morale. — Dieu ayant fait le ciel et la terre, qui ne sentent point le bonheur de leur être, il a voulu faire des êtres qui le connussent, et qui composassent un corps de membres pensans. Car nos membres ne sentent point le bonheur de leur union, de leur admirable intelligence, du soin que la nature a d’y influer les esprits, et de les faire croître et durer. Qu’ils seroient heureux s’ils le sentoient, s’ils le voyoient ! Mais il faudrait pour cela qu’ils eussent intelligence pour le connoître, et bonne volonté pour consentir à celle de l’âme universelle. Que si, ayant reçu l’intelligence, ils s’en servoient à retenir en eux-mêmes la nourriture, sans la laisser passer aux autres membres, ils seroient nonseulement injustes, mais encore misérables, et se haïroient plutôt que de s’aimer : leur béatitude, aussi bien que leur devoir, consistant à consentir à la conduite de l’âme entière à qui ils appartiennent, qui les aime mieux qu’ils ne s’aiment eux-mêmes.

Être membre, est n’avoir de vie, d’être et de mouvement que par l’esprit du corps et pour le corps. Le membre séparé, ne voyant plus le corps auquel il appartient, n’a plus qu’un être périssant et mourant.

Cependant il croit être un tout, et ne se voyant point de corps dont il dépende, il croit ne dépendre que de soi, et veut se faire centre et corps lui-même. Mais n’ayant point en soi de principe de vie, il ne fait que s’égarer, et s’étonne dans l’incertitude de son être ; et sentant bien qu’il n’est pas corps, et cependant ne voyant point qu’il soit membre d’un corps. Enfin, quand il vient à se connoître, il est comme revenu chez soi, et ne s’aime plus que pour le corps ; il plaint ses égaremens passés.

Il ne pourroit pas par sa nature aimer une autre chose, sinon pour soi-même et pour se l’asservir, parce que chaque chose s’aime plus que tout. Mais en aimant le corps, il s’aime soi-même, parce qu’il n’a d’être qu’en lui, par lui et pour lui : qui adhæret Deo unus spiritus est[31].

Le corps aime la main ; et la main, si elle avoit une volonté, devroit s’aimer de la même sorte que l’âme l’aime. Tout amour qui va au delà est injuste.

Adhærens Deo unus spiritus est. On s’aime, parce qu’on est membre de Jésus-Christ. On aime Jésus-Christ, parce qu’il est le corps dont on est membre. Tout est un, l’un et l’autre, comme les trois personnes.

Membres. Commencer par là. — Pour régler l’amour qu’on se doit à soi-même, il faut s’imaginer un corps plein de membres pensans, car nous sommes membres du tout, et voir comment chaque membre devoit s’aimer, etc.

Si les pieds et les mains avoient une volonté particulière, jamais ils ne seroient dans leur ordre qu’en soumettant cette volonté particulière à la volonté première qui gouverne le corps entier. Hors de là, ils sont dans le désordre et dans le malheur ; mais en ne voulant que le bien du corps, ils font leur propre bien.

Il faut n’aimer que Dieu et ne haïr que soi.

Si le pied avoit toujours ignoré qu’il appartînt au corps, et qu’il y eût un corps dont il dépendît, s’il n’avoit eu que la connoissance et l’amour de soi, et qu’il vînt à connoître qu’il appartient à un corps duquel il dépend, quel regret, quelle confusion de sa vie passée, d’avoir été inutile au corps qui lui a influé sa vie, qui l’eût anéanti s’il l’eût rejeté et séparé de soi, comme il se séparoit de lui ! Quelles prières d’y être conservé ! et avec quelle soumission se laisseroit-il gouverner à la volonté qui régit le corps, jusqu’à consentir à être retranché s’il le faut ! Ou il perdroit sa qualité de membre ; car il faut que tout membre veuille bien périr pour le corps, qui est le seul pour qui tout est.

Pour faire que les membres soient heureux, il faut qu’ils aient une volonté, et qu’ils la conforment au corps.

Raison des effets. — La concupiscence et la force sont la source de toutes nos actions : la concupiscence fait les volontaires ; la force, les involontaires.


60.

Philosophes. — ... Ils croient que Dieu est seul digne d’être aimé et admiré, et ont désiré d’être aimés et admirés des hommes, et ils ne connoissent pas leur corruption. S’ils se sentent pleins de sentimens pour l’aimer et l’adorer, et qu’ils y trouvent leur joie principale, qu’ils s’estiment bons, à la bonne heure. Mais s’ils s’y trouvent répugnans, s’ils n’ont aucune pente qu’à se vouloir établir dans l’estime des hommes, et que pour toute perfection ils fassent seulement que, sans forcer les hommes, ils leur fassent trouver leur bonheur à les aimer, je dirai que cette perfection est horrible. Quoi ! ils ont connu Dieu, et n’ont pas désiré uniquement que les hommes l’aimassent ; mais que les hommes s’arrêtassent à eux ; ils ont voulu être l’objet du bonheur volontaire des hommes !


61.

Il est vrai qu’il y a de la peine en entrant dans la piété. Mais cette peine ne vient pas de la piété qui commence d’être en nous, mais de l’impiété qui y est encore. Si nos sens ne s’opposoient pas à la pénitence, et que notre corruption ne s’opposât pas à la pureté de Dieu, il n’y auroit en cela rien de pénible pour nous. Nous ne souffrons qu’à proportion que le vice, qui nous est naturel, résiste à la grâce surnaturelle. Notre cœur se sent déchiré entre ces efforts contraires. Mais il seroit bien injuste d’imputer cette violence à Dieu qui nous attire, au lieu de l’attribuer au monde qui nous retient. C’est comme un enfant, que sa mère arrache d’entre les bras des voleurs, doit aimer, dans la peine qu’il souffre, la violence amoureuse et légitime de celle qui procure sa liberté, et ne détester que la violence impétueuse et tyrannique de ceux qui le retiennent injustement. La plus cruelle guerre que Dieu puisse faire aux hommes en cette vie est de les laisser sans cette guerre qu’il est venu apporter, « Je suis venu apporter la guerre, » dit-il ; et, pour instruire de cette guerre : « Je suis venu apporter le fer et le feu[32] » Avant lui, le monde vivoit dans une fausse paix.


62.

Montaigne. — Les défauts de Montaigne sont grands. Mots lascifs. Cela ne vaut rien, malgré Mlle de Gournay. Crédule (gens sans yeux). Ignorant (quadrature du cercle, monde plus grand). Ses sentimens sur l’homicide volontaire, sur la mort. Il inspire une nonchalance du salut, « sans crainte et sans repentir. » Son livre n’étant pas fait pour porter à la piété, il n’y etoit pas obligé : mais on est toujours obligé de n’en point détourner. On peut excuser ses sentimens un peu libres et voluptueux en quelques rencontres de la vie ; mais on ne peut excuser ses sentimens tout païens sur la mort : car il faut renoncer à toute piété, si on ne veut au moins mourir chrétiennement : or, il ne pense qu’à mourir lâchement et mollement par tout son livre.


63.

Sur les confessions et absolutions sans marques de regret. — Dieu ne regarde que l’intérieur : l’Église ne juge que par l’extérieur. Dieu absout aussitôt qu’il voit la pénitence dans le cœur ; l’Église, quand elle la voit dans les œuvres. Dieu fera une Église pure au dedans, qui confonde par sa sainteté intérieure et toute spirituelle l’impiété intérieure des sages superbes et des pharisiens : et l’Église fera une assemblée d’hommes, dont les mœurs extérieures soient si pures, qu’elles confondent les mœurs des païens. S’il y en a d’hyprocrites, mais si bien déguisés qu’elle n’en reconnoisse pas le venin, elle les souffre ; car, encore qu’ils ne soient pas reçus de Dieu, qu’ils ne peuvent tromper, ils le sont des hommes, qu’ils trompent. Et ainsi elle n’est pas déshonorée par leur conduite, qui paroît sainte. Mais vous voulez que l’Église ne juge, ni de l’intérieur, parce que cela n’appartient qu’à Dieu, ni de l’extérieur, parc-e que Dieu ne s’arrête qu’à l’intérieur ; et ainsi, lui ôtant tout choix des hommes, vous retenez dans l’Église les plus débordés, et ceux qui la déshonorent si fort, que les synagogues des juifs et les sectes des philosophes les auroient exilés comme indignes, et les auroient abhorrés comme impies.


64.

La loi n’a pas détruit la nature ; mais elle l’a instruite : la grâce n’a pas détruit la loi ; mais elle l’a fait exercer. La foi reçue au baptême est la source de toute la vie du chrétien et des convertis.

On se fait une idole de la vérité même ; car la vérité hors de la charité n’est pas Dieu, c’est son image, et une idole, qu’il ne faut point aimer, ni adorer, et encore moins faut-il aimer et adorer son contraire, qui est le mensonge[33].


65.

Tous les grands divertissemens sont dangereux pour la vie chrétienne ; mais, entre tous ceux que le monde a inventés, il n’yen a point qui soit plus à craindre que la comédie. C’est une représentation si naturelle et si délicate des passions, qu’elle les émeut et les fait naître dans notre cœur, et surtout celle de l’amour : principalement lorsqu’on le représente fort chaste et fort honnête. Car plus il paroît innocent aux âmes innocentes, plus elles sont capables d’en être touchées. Sa violence plaît à notre amour-propre, qui forme aussitôt un désir de causer les mêmes effets, que l’on voit si bien représentés ; et l’on se fait en même temps une conscience fondée sur l’honnêteté des sentimens qu’on y voit, qui éteint la crainte des âmes pures, lesquelles s’imaginent que ce n’est pas blesser la pureté, d’aimer d’un amour qui leur semble si sage. Ainsi l’on s’en va de la comédie le cœur si rempli de toutes les beautés et de toutes les douceurs de l’amour, l’âme et l’esprit si persuadés de son innocence, qu’on est tout préparé à recevoir ses premières impressions, ou plutôt à chercher l’occasion de les faire naître dans le cœur de quelqu’un, pour recevoir les mêmes plaisirs et les mêmes sacrifices que l’on a vus si bien dépeints dans la comédie.


66.

Montalte. — ... Les opinions relâchées plaisent tant aux hommes, qu’il est étrange que les leurs déplaisent. C’est qu’ils ont excédé toute borne. Et, de plus, il y a bien des gens qui voient le vrai, et qui n’y peuvent atteindre. Mais il y en a peu qui ne sachent que la pureté de la religion est contraire à nos corruptions. Ridicule de dire qu’une récompense éternelle est offerte à des mœurs escobartines.


67.

Le silence est la plus grande persécution : jamais les saints ne se sont tus. Il est vrai qu’il faut vocation, mais ce n’est pas des arrêts du Conseil qu’il faut apprendre si l’on est appelé, c’est de la nécessité de parler. Or, après que Rome a parlé, et qu’on pense qu’elle a condamné la vérité, et qu’ils l’ont écrit ; et que les livres qui ont dit le contraire sont censurés, il faut crier d’autant plus haut qu’on est censuré plus injustement, et qu’on veut étouffer la parole plus violemment, jusqu’à ce qu’il vienne un pape qui écoute les deux parties, et qui consulte l’antiquité pour faire justice. Aussi les bons papes trouveront encore l’Église en clameurs.

... L’inquisition et la Société[34], les deux fléaux de la vérité.

... Que ne les accusez-vous d’arianisme ? Car ils ont dit que Jésus-Christ est Dieu : peut-être ils l’entendent, non par nature, mais comme il est dit, Dii estis[35].

Si mes lettres sont condamnées à Rome, ce que j’y condamne est condamné dans le ciel : Ad tuum, Domine Jesu, tribunal appello.

... Vous-même êtes corruptible.

... J’ai craint que je n’eusse mal écrit, me voyant condamné, mais l’exemple de tant de pieux écrits me fait croire au contraire. Il n’est plus permis de bien écrire, tant l’inquisition est corrompue ou ignorante.

... Il est meilleur d’obéir à Dieu qu’aux hommes.

... Je ne crains rien, je n’espère rien. Les évêques ne sont pas ainsi. Le Port-Royal craint, et c’est une mauvaise politique de les séparer, car ils ne craindront plus et se feront plus craindre[36].


68.

La machine d’arithmétique fait des effets qui approchent plus de la pensée que tout ce que font les animaux ; mais elle ne fait rien qui puisse faire dire qu’elle a de la volonté, comme les animaux.


69.

Certains auteurs, parlant de leurs ouvrages, disent : « Mon livre. mon commentaire, mon histoire, etc. » Ils sentent leurs bourgeois qui ont pignon sur rue, et toujours un « chez moi » à la bouche. Ils feroient mieux de dire : « Notre livre, notre commentaire, notre histoire, etc., » vu que d’ordinaire il y a plus en cela du bien d’autrui que du leur.


70.

J’aime la pauvreté, parce que Jésus-Christ l’a aimée. J’aime les biens, parce qu’ils donnent le moyen d’en assister les misérables. Je garde fidélité à tout le monde. Je ne rends pas le mal à ceux qui m’en font ; mais je leur souhaite une condition pareille à la mienne, où l’on ne reçoit pas de mal ni de bien de la part des hommes. J’essaye d’être juste, véritable, sincère et fidèle à tous les hommes, et j’ai une tendresse de cœur pour ceux que Dieu m’a unis plus étroitement ; et soit que je sois seul, ou à la vue des hommes, j’ai en toutes mes actions la vue de Dieu qui doit les juger, et à qui je les ai toutes consacrées. Voilà quels sont mes sentimens ; et je bénis tous les jours de ma vie mon Rédempteur qui les a mis en moi, et qui, d’un homme plein de foiblesse, de misère, de concupiscence, d’orgueil et d’ambition, a fait un homme exempt de tous ces maux par la force de sa grâce, à laquelle toute la gloire en est due, n’ayant de moi que la misère et l’erreur.


71.

La nature a des perfections pour montrer qu’elle est l’image de Dieu ; et des défauts, pour montrer qu’elle n’en est que l’image.


72.

Les hommes sont si nécessairement fous, que ce seroit être fou par un autre tour de folie, de ne pas être fou.


73.

Otez la probabilité, on ne peut plus plaire au monde : mettez la probabilité, on ne peut plus lui déplaire.


74.

L’ardeur des saints à rechercher et pratiquer le bien étoit inutile, si la probabilité est sûre.


75.

Pour faire d’un homme un saint, il faut bien que ce soit la grâce ; et qui en doute ne sait ce que c’est que saint et qu’homme.


76.

On aime la sûreté. On aime que le pape soit infaillible en la foi, et que les docteurs graves[37] le soient dans les mœurs, afin d’avoir son assurance.


77.

Il ne faut pas juger de ce qu’est le pape par quelques paroles des Pères, comme disoient les Grecs dans un concile, règle importante, mais par les actions de l’Église et des Pères, et par les canons.


78.

Le pape est premier. Quel autre est connu de tous ? Quel autre est reconnu de tous ? ayant pouvoir d’insinuer dans tout le corps, parce qu’il tient la maîtresse branche, qui s’insinue partout ? Qu’il étoit aisé de faire dégénérer cela en tyrannie ! C’est pourquoi Jésus-Christ leur a posé ce précepte : Vos autem non sic[38].

L’unité et la multitude : Duo aut tres in unum. Erreur à exclure l’une des deux, comme font les papistes qui excluent la multitude, ou les huguenots qui excluent l’unité.


79.

Il y a hérésie à expliquer toujours omnes de tous, et hérésie à ne le pas expliquer quelquefois de tous. Bibite ex hoc omnes[39] : les huguenots, hérétiques, en l’expliquant de tous. In quo omnes peccaverunt[40] : les huguenots, hérétiques, en exceptant les enfans des fidèles. Il faut donc suivre les Pères et la tradition pour savoir quand, puisqu’il y a hérésie à craindre de part et d’autre.


80.

Tout nous peut être mortel ! même les choses faites pour nous servir ; comme, dans la nature, les murailles peuvent nous tuer, et les degrés nous tuer, si nous n’allons avec justesse.

Le moindre mouvement importe à toute la nature ; la mer entière change pour une pierre. Ainsi, dans la grâce, la moindre action importe pour ses suites à tout. Donc tout est important.

En chaque action, il faut regarder, outre l’action, notre état présent, passé, futur, et des autres à qui elle importe, et voir les liaisons de toutes ces choses. Et lors on sera bien retenu.


81.

Tous les hommes se haïssent naturellement l’un l’autre. On s’est servi comme on a pu de la concupiscence pour la faire servir au bien public. Mais ce n’est que feinte, et une fausse image de la charité ; car au fond ce n’est que haine[41].

Ce vilain fond de l’homme, ce figmentum malum, n’est que couvert ; il n’est pas ôté.


82.

Si l’on veut dire que l’homme est trop peu pour mériter la communication avec Dieu, il faut être bien grand pour en juger.


83.

L’homme n’est pas digne de Dieu, mais il n’est pas incapable d’en être rendu digne.

Il est indigne de Dieu de se joindre à l’homme misérable ; mais il n’est pas indigne de Dieu de le tirer de sa misère.


84.

... Les malheureux, qui m’ont obligé de parler du fond de la religion[42] !… Des pécheurs purifiés sans pénitence, des justes justifies sans charité, tous les chrétiens sans la grâce de Jésus-Christ, Dieu sans pouvoir sur la volonté des hommes, une prédestination sans mystère, une rédemption sans certitude !


85.

Église, pape. — Unité, multitude. En considérant l’Église comme unité, le pape quelconque est le chef, est comme tout. En la considérant comme multitude, le pape n’en est qu’une partie. Les Pères l’ont considérée, tantôt en une manière, tantôt en l’autre. Et ainsi ont parlé diversement du pape. Saint Cyprien : Sacerdos Dei. Mais en établissant une de ces deux vérités, ils n’ont pas exclu l’autre. La multitude qui ne se réduit pas à l’unité est confusion ; l’unité qui ne dépend pas de la multitude est tyrannie. Il n’y a presque plus que la France où il soit permis de dire que le concile est au-dessus du pape.


86.

Dieu ne fait point de miracles dans la conduite ordinaire de son Église. C’en seroit un étrange, si l’infaillibilité étoit dans un ; mais d’être dans la multitude, cela paroît si naturel, que la conduite de Dieu est


87.

Sur ce que la religion chrétienne n’est pas unique. — Tant s’en faut que ce soit une raison qui fasse croire qu’elle n’est pas la véritable, qu’au contraire, c’est ce qui fait voir qu’elle l’est.


88.

L’éloquence est un art de dire les choses de telle façon, 1° que ceux à qui l’on parle puissent les entendre sans peine, et avec plaisir ; 2° qu’ils s’y sentent intéressés, en sorte que l’amour-propre les porte plus volontiers à y faire réflexion. Elle consiste donc dans une correspondance qu’on tâche d’établir entre l’esprit et le cœur de ceux à qui l’on parle d’un côté, et de l’autre les pensées et les expressions dont on se sert ; ce qui suppose qu’on aura bien étudié le cœur de l’homme pour en savoir tous les ressorts, et pour trouver ensuite les justes proportions du discours qu’on veut y assortir. Il faut se mettre à la place de ceux qui doivent nous entendre, et faire essai sur son propre cœur du tour qu’on donne à son discours, pour voir si l’un est fait pour l’autre, et l’on peut s’assurer que l’auditeur sera comme forcé de se rendre. Il faut se renfermer, le plus qu’il est possible, dans le simple naturel : ne pas faire grand ce qui est petit, ni petit ce qui est grand. Ce n’est pas assez qu’une chose soit belle, il faut qu’elle soit propre au sujet, qu’il n’y ait rien de trop ni rien de manque.

L’éloquence est une peinture de la pensée ; et ainsi, ceux qui, après avoir peint, ajoutent encore, font un tableau, au lieu d’un portrait.


89.

S’il ne falloit rien faire que pour le certain, on ne devroit rien faire pour la religion ; car elle n’est pas certaine. Mais combien de choses fait-on pour l’incertain, les voyages sur mer, les batailles ! Je dis donc qu’il ne faudroit rien faire du tout, car rien n’est certain ; et qu’il y a plus de certitude à la religion, que non pas que nous voyions le jour de demain : car il n’est pas certain que nous voyions demain, mais il est certainement possible que nous ne le voyions pas. On n’en peut pas dire autant de la religion. Il n’est pas certain qu’elle soit ; mais qui osera dire qu’il est certainement possible qu’elle ne soit pas ? Or, quand on travaille pour demain, et pour l’incertain, on agit avec raison. Car on doit travailler pour l’incertain, par la règle des partis qui est démontrée.


90.

La nature de l’homme n’est pas d’aller toujours, elle a ses allées et venues. La fièvre a ses frissons et ses ardeurs, et le froid montre aussi bien la grandeur de l’ardeur de la fièvre que le chaud même. Les inventions des hommes de siècle en siècle vont de même. La bonté et la malice du monde en général en est de même : Plerumque gratæ principibus vices[43].


91.

Raison des effets. — Il faut avoir une pensée de derrière, et juger de tout par là, en parlant cependant comme le peuple.


92.

La force est la reine du monde, et non pas l’opinion ; mais l’opinion est celle qui use de la force[44].


93.

Le hasard donne les pensées, le hasard les ôte ; point d’art pour conserver ni pour acquérir.


94.

Est fait prêtre qui veut l’être, comme sous Jéroboam. C’est une chose horrible qu’on nous propose la discipline de l’Église d’aujourd’hui pour tellement bonne, qu’on fait un crime de la vouloir changer. Autrefois elle étoit bonne infailliblement, et on trouve qu’on a pu la changer sans péché ; et maintenant, telle qu’elle est, on ne la pourra souhaiter changée ! Il a bien été permis de changer la coutume de ne faire des prêtres qu’avec tant de circonspection, qu’il n’yen avoit presque point qui en fussent dignes ; et il ne sera pas permis de se plaindre de la coutume qui en fait tant d’indignes !


95.

On ne consulte que l’oreille, parce qu’on manque de cœur.


96.

Il faut, en tout dialogue et discours, qu’on puisse dire à ceux qui s’en offensent : « De quoi vous plaignez-vous ? »


97.

Les enfans qui s’effrayent du visage qu’ils ont barbouillé, ce sont des enfans ; mais le moyen que ce qui est si foible, étant enfant, soit bien fort étant plus âgé ! On ne fait que changer de fantaisie.


98.

Incompréhensible que Dieu soit, et incompréhensible qu’il ne soit pas ; que l’âme soit avec le corps, que nous n’ayons pas d’âme ; que le monde soit créé, qu’il ne le soit pas, etc, ; que le péché originel soit, et qu’il ne soit pas.


99.

Les athées doivent dire des choses parfaitement claires ; or il n’est point parfaitement clair que l’âme soit matérielle.


100.

Incrédules, les plus crédules. Ils croient les miracles de Vespasien, pour ne pas croire ceux de Moïse.


101.

Écrire contre ceux qui approfondissent trop les sciences. Descartes.

Descartes. — Il faut dire en gros : « Cela se fait par figure et mouvement, car cela est vrai. » Mais de dire quels, et composer la machine. cela est ridicule ; car cela est inutile, et incertain et pénible. Et quand cela seroit vrai, nous n’estimons pas que toute la philosophie vaille une heure de peine[45].


102.

Athéisme marque de force d’esprit, mais jusqu’à un certain degré seulement.

  1. Article XVII de la seconde partie, dans Bossut.
  2. Actes des Apôtres, xvii, 23.
  3. «Pour que Dieu puisse exercer.»
  4. Le seul être qui connaît la nature ici-bas, c’est l’homme.
  5. Le vrai bien.
  6. Comme s’il disait : «Il y a des calvinistes et des pélagiens (les deux contraires), qui sont trompés (qui sont de bonne foi).»
  7. Le monde de la nature, et le monde de la grâce.
  8. Il y a deux hommes dans les justes, le vieil homme, et l’homme régénéré, membre et image de Jésus-Christ.
  9. Les calvinistes.
  10. P. R. ajoute : l’amour de Dieu et celui du prochain.
  11. Page 416 du manuscrit : « Athées. Quelle raison ont-ils de dire qu’on ne peut ressusciter ? quel est plus difficile, de naître ou de ressusciter ? que ce qui n’a jamais été soit, ou que ce qui a été suit encore ? Est-il plus difficile de venir en être que d’y revenir ? La coutume nous rend l’un facile, le manque de coutume rend l’autre impossible. Populaire façon de juger. Pourquoi une vierge ne peut-elle enfanter ? Une poule ne fait-elle pas des œufs sans coq ? qui les distingue par dehors d’avec les autres ? et qui nous a dit que la poule n’y peut former ce germe aussi bien que le coq ? »
  12. Au jugement dernier, Jésus-Christ dira : « J’ai eu faim, soif, etc. » Ceux qui lui ont donné, et ceux qui lui ont refusé, répondront également : « Seigneur, quand t’avons-nous vu, etc. ? »
  13. Mots illisibles.
  14. Verset 17.
  15. De Tyr en 335, d’Arles en 363, de Milan en 355.
  16. Le pape Libère, en 357.
  17. Exode, xii, 8.
  18. La Galilée était sous la juridiction d’Hérode.
  19. Ps. cxlii,2.
  20. Rom., ii, 4.
  21. Jonas, iii, 9.
  22. Première épître de saint Jean, ii, 16.
  23. On lit encore p. 85 du manuscrit : « Les fleuves de Babylone coulent, et tombent, et entraînent. O sainte Sion, où tout est stable et où rien ne tombe ! »
  24. Il n’y a que mille vingt-deux étoiles dans le catalogue de Ptolémée.
  25. I Cor., xv, 33.
  26. Pascal avait mis d’abord la révélation.
  27. I Cor., i, 17.
  28. Pascal a barré cette pensée sur le manuscrit.
  29. Pascal avait écrit d’abord : « Toute la dignité de l’homme est en la pensée. La pensée est donc une chose admirable et incomparable par sa nature. Il falloit qu’elle eût d’étranges défauts pour être méprisable. Mais elle en a de tels, que rien n’est plus ridicule. Qu’elle est grande par sa nature ! qu’elle est basse par ses défauts ! »
  30. « Aucune autre religion. »
  31. I Cor., vi,17.
  32. Matth., x, 34.
  33. On lit encore à la même page du manuscrit : « Je puis bien aimer l’obscurité totale ; mais, si Dieu m’engage dans un état à demi obscur, ce peu d’obscurité qui y est me déplaît, et, parce que je n’y vois pas le mérite d’une entière obscurité, il ne me plait pas. C’est un défaut, et une marque que je me fais une idole de l’obscurité, séparée de l’ordre de Dieu. Or il ne faut adorer que son ordre. »
  34. De Jésus.
  35. Ps. lxxxi, 6.
  36. Le manuscrit ajoute encore : « Je ne crains pas même vos censures. [illisible], si elles ne sont fondées sur celles de la tradition. Censurez-vous tout ? quoi ? même mon respect ? Non. Donc dites quoi, ou vous ne ferez rien, si vous ne désignez le mal, et pourquoi il est mal. Et c’est ce qu’ils auroient bien peine à faire.»
  37. Voir, sur les docteurs graves, la cinquième Provinciale, ci-dessus, p. 50.
  38. Luc, xxii,26.
  39. Matth,xxvi,27.
  40. Rom. v, 12.
  41. On lit encore p. 419 du manuscrit : « Grandeur. Les raisons des effets marquent la grandeur de l’homme, d’avoir tiré de la concupiscence un si bel ordre. » Et, p. 405 : « Grandeur de l’homme dans sa concupiscence même, d’en avoir su tirer un règlement admirable, et en avoir fait un tableau de la charité. »
  42. Les jésuites.
  43. Horace, Od., III, xxix, 13. — On lit, à la p. 254 du manuscrit, cet autre fragment : « La nature agit par progrès et par retraites ? itus et reditus. Elle passe et revient, puis va plus loin, puis deux fois moins, puis plus que jamais, etc. Le flux de la mer se fait ainsi, le soleil semble marcher ainsi.  » Ces derniers mots sont suivis d’un zigzag, pour figurer cette marche apparente du soleil.
  44. On lit à la suite dans le manuscrit : « C’est la force qui fait l’opinion. La mollesse est belle, selon notre opinion. Pourquoi ? Parce que qui voudra danser sur la corde, sera seul ; et je ferai une cabale plus forte, de gens qui diront que cela n’est pas beau. »
  45. Cette pensée est barrée dans le manuscrit.


ARTICLE XXV.[1]


1.

Quand notre passion nous porte à faire quelque chose, nous oublions notre devoir. Comme on aime un livre, on le lit, lorsqu’on devroit faire autre chose. Mais, pour s’en souvenir, il faut se proposer de faire quelque chose qu’on hait ; et lors on s’excuse sur ce qu’on a autre chose à faire, et on se souvient de son devoir par ce moyen.


2.

Quel dérèglement de jugement, par lequel il n’y a personne qui ne se mette au-dessus de tout le reste du monde, et qui n’aime mieux son propre bien, et la durée de son bonheur, et de sa vie, que celle de tout le reste du monde !


3.

Il y a des herbes sur la terre ; nous les voyons ; de la lune on ne les verroit pas. Et sur ces herbes des poils ; et dans ces poils de petits animaux : mais après cela, plus rien. — O présomptueux ! — Les mixtes sont composés d’élémens ; et les élémens, non. O présomptueux ! Voici un trait délicat. Il ne faut pas dire qu’il y a ce qu’on ne voit pas ; il faut donc dire comme les autres, mais non pas penser comme eux.


4.

... Non-seulement nous regardons les choses par d’autres côtés, mais avec d’autres yeux ; nous n’avons garde de les trouver pareilles.


5.

Il n’est pas honteux à l’homme de succomber sous la douleur, et il lui est honteux de succomber sous le plaisir. Ce qui ne vient pas de ce que la douleur nous vient d’ailleurs, et que nous recherchons le plaisir ; car on peut rechercher la douleur, et y succomber à dessein, sans ce genre de bassesse. D’où vient donc qu’il est glorieux à la raison de succomber sous l’effort de la douleur, et qu’il lui est honteux de succomber sous l’effort du plaisir ? C’est que ce n’est pas la douleur qui nous tente et nous attire. C’est nous-mêmes qui volontairement la choisissons et voulons la faire dominer sur nous ; de sorte que nous sommes maîtres de la chose ; et en cela c’est l’homme qui succombe à soi-même : mais dans le plaisir, c’est l’homme qui succombe au plaisir. Or il n’y a que la maîtrise et l’empire qui fait la gloire, et que la servitude qui fait la honte[2].


6.

Ceux qui, dans de fâcheuses affaires, ont toujours bonne espérance, et se réjouissent des aventures heureuses, s’ils ne s’affligent également des mauvaises, sont suspects d’être bien aises de la perte de l’affaire ; et sont ravis de trouver ces prétextes d’espérance pour montrer qu’ils s’y intéressent, et couvrir par la joie qu’ils feignent d’en concevoir celle qu’ils ont de voir l’affaire perdue.


7.

Notre nature est dans le mouvement ; le repos entier est la mort.


8.

Nous nous connoissons si peu, que plusieurs pensent aller mourir quand ils se portent bien, et plusieurs pensent se porter bien quand ils sont proche de mourir, ne sentent pas la fièvre prochaine, ou l’abcès prêt à se former.


9.

La nature recommence toujours les mêmes choses, les ans, les jours, les heures ; les espaces de même et les nombres sont bout à bout à la suite l’un de l’autre. Ainsi se fait une espèce d’infini et d’éternel. Ce n’est pas qu’il y ait rien de tout cela qui soit infini et éternel, mais ces êtres terminés se multiplient infiniment ; ainsi il n’y a, ce me semble, que le nombre qui les multiplie qui soit infini.


10.

Quand on dit que le chaud n’est que le mouvement de quelques globules, et la lumière le conatus recedendi que nous sentons, cela nous étonne. Quoi ? que le plaisir ne soit autre chose que le ballet des esprits ? Nous en avons conçu une si différente idée ! et ces sentimens-là nous semblent si éloignés de ces autres que nous disons être les mêmes que ceux que nous leur comparons ! Le sentiment du feu, cette chaleur qui nous affecte d’une manière tout autre que l’attouchement, la réception du son et de la lumière, tout cela nous semble mystérieux, et cependant cela est grossier comme un coup de pierre. Il est vrai que la petitesse des esprits qui entrent dans les pores touchent d’autres nerfs, mais ce sont toujours des nerfs touchés.


11.

Si un animal faisoit par esprit ce qu’il fait par instinct, et s’il parloit par esprit ce qu’il parle par instinct, pour la chasse, et pour avertir ses camarades que la proie est trouvée ou perdue, il parlerait bien aussi pour des choses où il a plus d’affection, comme pour dire : « Rongez cette corde qui me blesse, et où je ne puis atteindre. »


12.

Nous ne nous soutenons pas dans la vertu par notre propre force, mais par le contre-poids de deux vices opposés, comme nous demeurons debout entre deux vents contraires : ôtez un de ces vices, nous tombons dans l’autre.


13.

Ils disent que les éclipses présagent malheur, parce que les malheurs sont ordinaires ; de sorte qu’il arrive si souvent du mal, qu’ils devinent souvent ; au lieu que s’ils disoient qu’elles présagent bonheur, ils mentiraient souvent. Ils ne donnent le bonheur qu’à des rencontres du ciel rares ; ainsi ils manquent peu souvent à deviner.


14.

La mémoire est nécessaire pour toutes les opérations de l’esprit.


15.

Instinct et raison, marques de deux natures.


16.

Quand je considère la petite durée de ma vie, absorbée dans l’éternité précédant et suivant ; le petit espace que je remplis, et même que je vois, abîmé dans l’infinie immensité des espaces que j’ignore et qui m’ignorent ; je m’effraye, et m’étonne de me voir ici plutôt que là ; car il n’y a point de raison pourquoi ici plutôt que là, pourquoi à présent plutôt que lors. Qui m’y a mis ? par l’ordre et la conduite de qui ce lieu et ce temps a-t-il été destiné à moi ? — Memoria hospitis unius diei prætereuntis[3].


17.

Combien de royaumes nous ignorent ! Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraye.


18.

Je porte envie à ceux que je vois dans la foi vivre avec tant de négligence, et qui usent si mal d’un don duquel il me semble que je ferois un usage si différent.


19.

Chacun est un tout à soi-même, car lui mort, le tout est mort pour soi. Et de là vient que chacun croit être tout à tous. Il ne faut pas juger de la nature selon nous, mais selon elle.


20.

Le monde ordinaire a le pouvoir de ne pas songer à ce qu’il ne veut pas songer. «Ne pensez pas aux passages du Messie[4],» disoit le juif à son fils. Ainsi font les nôtres souvent. Ainsi se conservent les fausses religions ; et la vraie même, à l’égard de beaucoup de gens. Mais il y en a qui n’ont pas le pouvoir de s’empêcher ainsi de songer, et qui songent d’autant plus qu’on leur défend. Ceux-là se défont des fausses religions ; et de la vraie même, s’ils ne trouvent des discours solides.


21.

Qu’il y a loin de la connoissance de Dieu à l’aimer !


22.

Quand la force attaque la grimace, quand un simple soldat prend le bonnet carré d’un premier président, et le fait voler par la fenêtre.


23.

Es-tu moins esclave, pour être aimé et flatté de ton maître ? Tu as bien du bien, esclave : ton maître te flatte. Il te battra tantôt.


24.

Ce n’est pas dans Montaigne, mais dans moi, que je trouve tout ce que j’y vois.


25.

Deviner. La part que je prends à votre déplaisir. M. le cardinal ne vouloit point être deviné.

« J’ai l’esprit plein d’inquiétude. » Je suis plein d’inquétude vaut mieux.

« Éteindre le flambeau de la sédition, » trop luxuriant.

« L’inquiétude de son génie ; » trop, de deux mots hardis.


26.

Ennui. — Rien n’est si insupportable à l’homme que d’être dans un plein repos, sans passion, sans affaire, sans divertissement, sans application. Il sent alors son néant, son abandon, son insuffisance, sa dépendance, son impuissance, son vide. Incontinent il sortira du fond de [3] son âme l’ennui, la noirceur, la tristesse, le chagrin, le dépit, le désespoir.

Agitation. — Quand un soldat se plaint de la peine qu’il a, ou un laboureur, etc., qu’on les mette sans rien faire.


27.

Nature corrompue. — L’homme n’agit point par la raison, qui fait son être.


28.

Bassesse de l’homme, jusqu’à se soumettre aux bêtes, jusqu’à les adorer.


29.

... Tous leurs principes sont vrais, des pyrrhoniens, des stoïques, des athées, etc. Mais leurs conclusions sont fausses, parce que les principes opposés sont vrais aussi.


30.

Les philosophes ont consacré les vices, en les mettant en Dieu même ; les chrétiens ont consacré les vertus.


31.

Immatérialité de l’âme. Les philosophes qui ont dompté leurs passions, quelle matière l’a pu faire ?


32.

Philosophes. — La belle chose, de crier à un homme qui ne se connoît pas, qu’il aille de lui-même à Dieu ! Et la belle chose de le dire à un homme qui se connoît !


33.

Recherche du vrai bien. — Le commun des hommes met le bien dans la fortune et dans les biens du dehors, ou au moins dans le divertissement. Les philosophes ont montré la vanité de tout cela, et l’ont mis où ils ont pu.

Pour les philosophes deux cent quatre-vingt-huit souverains biens[5].

Le souverain bien. Dispute du souverain bien.Ut sis contentus temetipso et ex te nascentibus bonis. Il y a contradiction, car ils conseillent enfin de se tuer. Oh ! quelle vie heureuse, dont on se délivre comme de la peste !

Il est bon d’être lassé et fatigué par l’inutile recherche du vrai bien, afin de tendre les bras au libérateur.


34.

Mon Dieu, que ce sont de sots discours ! « Dieu auroit-il fait le monde pour le damner ? demanderoit-il tant de gens si foibles ? » etc. Pyrrhonisme est le remède à ce mal, et rabattra cette vanité.


35.

Dira-t-on que pour avoir dit que la justice est partie de la terre, les hommes aient connu le péché originel ? — Nemo ante obitum beatus est. C’est-à-dire qu’ils aient connu qu’à la mort la béatitude éternelle et essentielle commence ?


36.

Le bon sens. — Ils sont contraints de dire : « Vous n’agissez pas de bonne foi ; nous ne devrions pas, » etc. Que j’aime à voir cette superbe raison humiliée et suppliante ! Car ce n’est pas là le langage d’un homme à qui on dispute son dro t, et qui le défend les armes et la force à la main. Il ne s’amuse pas à dire qu’on n’agit pas de bonne foi, mais il punit cette mauvaise foi par la force.


37.

L’Ecclésiaste montre que l’homme sans Dieu est dans l’ignorance de tout, et dans un malheur inévitable. Car c’est être malheureux que de vouloir et ne pouvoir. Or il veut être heureux, et assuré de quelque vérité, et cependant il ne peut ni savoir, ni ne désirer point de savoir. Il ne peut même douter.


38.

On a bien de l’obligation à ceux qui avertissent des défauts, car ils mortifient. Ils apprennentqu’on a été méprisé, ils nempêchent pas qu’on ne le soit à l’avenir, car on a bien d’autres défauts pour l’être. Ils préparent l’exercice de la correction et l’exemption d’un défaut.


39.

Nulle secte ni religion n’a toujours été sur la terre que la religion chrétienne.

Il n’y a que la religion chrétienne qui rende l’homme aimable et heureux tout ensemble. Dans l’honnêteté, on ne peut être aimable et heureux tout ensemble.


40.

La foi est un don de Dieu. Ne croyez pas que nous disions que c’est un don de raisonnement. Les autres religions ne disent pas cela de leur foi ; elles ne donnoient que le raisonnement pour y arriver, qui n’y mène pas néanmoins[6].


41.

Les figures de la totalité de la rédemption, comme que le soleil éclaire à tous, ne marquent qu’une totalité ; mais lesfigurantes des exclusions, comme des juifs élus à l’exclusion des gentils, marquent l’exclusion.

« Jésus-Christ rédempteur de tous. » — Oui, car il a offert ; comme un homme qui a racheté tous ceux qui voudront venir à lui. Ceux qui mourront en chemin, c’est leur malheur : mais quant à lui, il leur offroit rédemption. — Cela est bon en cet exemple, où celui qui rachète et celui qui empêche de mourir sont deux, mais non pas en Jésus-Christ, qui fait l’un et l’autre. — Non, car Jésus-Christ, en qualité de rédempteur, n’est pas peut-être maître de tous ; et ainsi, en tant qu’il est en lui, il est rédempteur de tous.


42.

Les prophéties[7] citées dans l’Évangile, vous croyez qu’elles sont rapportées pour vous faire croire. Non, c’est pour vous éloigner de croire. Les miracles ne servent pas à convertir, mais à condamner.


43.

Quand Épictète auroit vu parfaitement bien le chemin, il dit aux hommes : « Vous en suivez un faux ; » il montre que c’en est un autre, mais il n’y mène pas. C’est celui de vouloir ce que Dieu veut ; Jésus-Christ seul y mène : Via, veritas[8].


44.

Je considère Jésus-Christ en toutes les personnes et en nous-mêmes. Jésus-Christ comme père en son père, Jésus-Christ comme frère en ses frères, Jésus-Christ comme pauvre en les pauvres, Jésus-Christ comme riche en les riches, Jésus-Christ comme docteur et prêtre en les prêtres, Jésus-Christ comme souverain en les princes, etc. Car il est par sa gloire tout ce qu’il y a de grand, étant Dieu, et est par sa vie mortelle tout ce qu’il y a de chétif et d’abject : pour cela il a pris cette malheureuse condition, pour pouvoir être en toutes les personnes, et modèle de toutes conditions.


45.

Différence entre Jésus-Christ et Mahomet. — Les psaumes chantés par toute la terre.

Qui rend témoignage de Mahomet ? Lui-même. Jésus-Christ veut que son témoignage ne soit rien.

La qualité de témoins fait qu’il faut qu’ils soient toujours et partout, et, misérable, il est seul.


46.

Ce n’est pas une chose rare qu’il faille reprendre le monde de trop de docilité ; c’est un vice naturel comme l’incrédulité, et aussi pernicieux. Superstition.


47.

Il y a peu de vrais chrétiens, je dis même pour la foi. Il y en a bien qui croient, mais par superstition ; il y en a bien qui ne croient pas, mais par libertinage : peu sont entre deux.

Je ne comprends pas en cela ceux qui sont dans la véritable piété de mœurs, et tous ceux qui croient par un sentiment du cœur.


48.

Ceux qui n’aiment pas la vérité prennent le prétexte de la contestation de la multitude de ceux qui la nient. Et ainsi leur erreur ne vient que de ce qu’ils n’aiment pas la vérité ou la charité ; et ainsi ils ne sont pas excusés.


49.

Tant s’en faut que d’avoir ouï dire une chose soit la règle de votre créance, que vous ne devez rien croire sans vous mettre en l’état comme si jamais vous ne l’aviez ouï. C’est le consentement de vous à vous-même, et la voix constante de votre raison, et non des autres, qui vous doit faire croire.

Le croire est si important ! Cent contradictions seroient vraies.

Si l’antiquité étoit la règle de la créance, les anciens étoient donc sans règle. Si le consentement général ; si les hommes étoient péris ?

Fausse humilité, orgueil. Levez le rideau. Vous avez beau faire ; si faut-il ou croire, ou nier, ou douter. N’aurons-nous donc pas de règle ? Nous jugeons des animaux qu’ils font bien ce qu’ils font : n’y aura-t-il point une règle pour juger des hommes ? Nier, croire, et douter bien, sont à l’homme ce que le courir est au cheval[9].


50.

Notre religion est sage et folle. Sage, parce qu’elle est la plus savante, et la plus fondée en miracles, prophéties, etc. Folle, parce que ce n’est point tout cela qui fait qu’on en est ; cela fait bien condamner ceux qui n’en sont pas, mais non pas croire ceux qui en sont. Ce qui les fait croire, c’est la croix, ne evacuata sit crux. Et ainsi saint Paul, qui est venu en sagesse et signes, dit qu’il n’est venu ni en sagesse ni en signes, car il venoit pour convertir. Mais ceux qui ne viennent que pour convaincre peuvent dire qu’ils viennent en sagesse et signes.


51.

La loi obligeoit à ce qu’elle ne donnoit pas. La grâce donne ce à quoi elle oblige.


52.

Ce que les hommes, par leurs plus grandes lumières, avoient pu connoître, cette religion l’enseignoit à ses enfans.


53.

Que je hais ces sottises, de ne pas croire l’Eucharistie, etc. ! Si l’Évangile est vrai, si Jésus-Christ est Dieu, quelle difficulté y a-t-il là ?


54.

Le juste agit par foi dans les moindres choses : quand il reprend ses serviteurs, il souhaite leur conversion par l’esprit de Dieu, et prie Dieu de les corriger, et attend autant de Dieu que de ses répréhensions, et prie Dieu de bénir ses corrections. Et ainsi aux autres actions.

De tout ce qui est sur la terre, il ne prend part qu’aux déplaisirs, non aux plaisirs. Il aime ses proches, mais sa charité ne se renferme pas dans ces bornes, et se répand sur ses ennemis, et puis sur ceux de Dieu.


55.

Pourquoi Dieu a établi la prière. — 1° Pour communiquer à ses créatures la dignité de la causalité. 2° Pour nous apprendre de qui nous tenons la vertu. 3° Pour nous faire mériter les autres vertus par travail. — Objection. Mais on croira qu’on tient la prière de soi. — Cela est absurde, car puisque, ayant la foi, on ne peut pas avoir les vertus. comment auroit-on la foi ? Y a-t-il pas plus de distance de l’infidélité à la foi que de la foi à la vertu ?

Dieu ne doit que suivant ses promesses. Il a promis d’accorder la justice aux prières : jamais il n’a promis les prières qu’aux enfans de la promesse.


56.

M. de Roannez disoit : « Les raisons me viennent après, mais d’abord la chose m’agrée ou me choque sans en savoir la raison, et cependant cela me choque par cette raison que je ne découvre qu’ensuite. » Mais je crois, non pas que cela choquoit par ces raisons qu’on trouve après, mais qu’on ne trouve ces raisons que parce que cela choque.


57.

Il n’aime plus cette personne qu’il aimoit il y a dix ans. Je crois bien, elle n’est plus la même, ni lui non plus. Il étoit jeune et elle aussi ; elle est tout autre. Il l’aimeroit peut-être encore, telle qu’elle étoit alors.


58.

Craindre la mort hors du péril, et non dans le péril, car il faut être homme.

Mort soudaine seule à craindre, et c’est pourquoi les confesseurs demeurent chez les grands.


59.

Il faut se connoître soi-même : quand cela ne serviroit pas à trouver le vrai ; cela au moins sert à régler sa vie, et il n’y a rien de plus juste.


60.

Quand notre passion nous porte à faire quelque chose, nous oublions notre devoir. Comme on aime un livre on le lit, lorsqu’on devrait faire autre chose. Mais pour s’en souvenir, il faut se proposer de faire quelque chose qu’on hait ; et lors on s’excuse sur ce qu’on a autre chose à faire, et on se souvient de son devoir par ce moyen.


61.

Miracles. — Que je hais ceux qui font les douteurs de miracles ! Montaigne en parle comme il faut dans les deux endroits. On voit en l’un combien il est prudent, et néanmoins il croit en l’autre et se moque des incrédules[10].


62.

Quand on veut poursuivre les vertus jusqu’aux extrêmes de part et d’autre, il se présente des vices qui s’y insinuent insensiblement, dans leurs routes insensibles, du côté du petit infini ; et il s’en présente, des vices, en foule du côté du grand infini, de sorte qu’on se perd dans les vices, et on ne voit plus les vertus[11].


63.

Diversité. — La théologie est une science, mais en même temps combien est-ce de sciences ! Un homme est un suppôt : mais si on l’anatomise, sera-ce la tête, le cœur, l’estomac, les veines, chaque veine, chaque portion de veine, le sang, chaque humeur du sang ?

Une ville, une campagne, de loin est une ville et une campagne ; mais à mesure qu’on s’approche, ce sont des maisons, des arbres, des tuiles, des feuilles, des herbes, des fourmis, des jambes de fourmi, à l’infini. Tout cela s’enveloppe sous le nom de campagne[12].


64.

Deux sortes de gens égalent les choses, comme les fêtes aux jours ouvriers, les chrétiens aux prêtres, tous les péchés entre eux, etc. Et de là les uns concluent que ce qui est donc mal aux prêtres l’est aussi aux chrétiens ; et les autres, que ce qui n’est pas mal aux chrétiens est permis aux prêtres.


65.

La nature s’imite. Une graine, jetée en bonne terre, produit. Un principe, jeté dans un bon esprit, produit. Les nombres imitent l’espace, qui sont de nature si différente. Tout est fait et conduit par un même maître : la racine, la branche, les fruits ; les principes, les conséquences.


66.

La gloire. — L’admiration gâte tout dès l’enfance. Oh ! que cela est bien dit 1 qu’il a bien fait ! qu’il est sage ! etc. Les enfans de Port-Royal, auxquels on ne donne point cet aiguillon d’envie et de gloire, tombent dans la nonchalance.


67.

L’expérience nous fait voir une différence énorme entre la dévotion et la bonté.


68.

Quel dérèglement de jugement, par lequel il n’y a personne qui ne se mette au-dessus de tout le reste du monde, et qui n’aime mieux son propre bien, et la durée de son bonheur et de sa vie que celle de tout le reste du monde !


69.

On aime à voir l’erreur, la passion de Cléobuline, parce qu’elle ne la connoît pas. Elle déplairoit, si elle n’étoit trompée.


70.

Prince à un roi plaît, parce qu’il diminue sa qualité[13].


71.

On ne s’ennuie point de manger et dormir tous les jours, car la faim renaît, et le sommeil : sans cela on s’en ennuieroit. Ainsi, sans la faim des choses spirituelles, on s’en ennuie. Faim de la justice ; béatitude huitième.


72.

Il n’y a que deux sortes d’hommes : les uns justes, qui se croient pécheurs ; les autres pécheurs, qui se croient justes.


73.

Il n’est pas bon d’être trop libre. Il n’est pas bon d’avoir tout le nécessaire.


74.

L’espérance que les chrétiens ont de posséder un bien infini est mêlée de jouissance aussi bien que de crainte : car ce n’est pas comme ceux qui espéreroient un royaume, dont ils n’auroient rien étant sujets ; mais ils espèrent la sainteté, l’exemption d’injustice, et ils en ont quelque chose.


75.

Scaramouche, qui ne pense qu’à une chose. Le docteur, qui parle un quart d’heure après avoir tout dit, tant il est plein du désir de dire. Le bec du perroquet, qu’il essuie quoiqu’il soit net.


76.

Comminutum cor. Saint Paul. Voilà le caractère chrétien. «Albe vous a nommé, je ne vous connois plus. » Corneille. Voilà le caractère inhumain. Le caractère humain est le contraire.


77.

Symétrie est ce qu’on voit d’une vue. Fondée sur ce qu’il n’y a pas de raison de faire autrement. Et fondée aussi sur la figure de l’homme, d’où il arrive qu’on ne veut la symétrie qu’en largeur, non en hauteur ni profondeur.


78.

Universel. — Morale et langage sont des sciences particulières, mais universelles.


79.

Mais il est impossible que Dieu soit jamais la fin, s’il n’est le principe. On dirige sa vue en haut ; mais on s’appuie sur le sable : et la terre fondra, et on tombera en regardant le ciel.


80.

L’ennui qu’on a de quitter les occupations où l’on s’est attaché. Un homme vit avec plaisir en son ménage : qu’il voie une femme qui lui plaise, qu’il joue cinq ou six jours avec plaisir ; le voilà misérable s’il retourne à sa première occupation. Rien n’est plus ordinaire que cela.


81.

La prévention induisant en erreur. — C’est une chose déplorable de voir tous les hommes ne délibérer que des moyens, et point de la fin. Chacun songe comment il s’acquittera de sa condition ; mais pour le choix de la condition, et de la patrie, le sort nous le donne. Cest une chose pitoyable, de voir tant de Turcs, d’hérétiques, d’infidèles, suivre le train de leurs pères, par cette seule raison qu’ils ont été prévenus chacun que c’est le meilleur. Et c’est ce qui détermine chacun à chaque condition, de serrurier, soldat, etc. C’est par là que les sauvages n’ont que faire de la Provence[14].


82.

Description de l’homme. Dépendance, désir d’indépendance, besoin.


83.

On n’est pas misérable sans sentiment : une maison ruinée ne l’est pas. Il n’y a que l’homme de misérable. Ego vir videns[15].


84.

La nature de l’homme est toute nature, omne animal. Il n’y a rien qu’on ne rende naturel ; il n’y a naturel qu’on ne fasse perdre.

... La vraie nature étant perdue, tout devient sa nature ; comme, le véritable bien étant perdu, tout devient son véritable bien.


85.

Injustice. — La juridiction ne se donne pas pour le juridiciant, mais pour le juridicié. Il est dangereux de le dire au peuple : mais le peuple a trop de croyance en vous ; cela ne lui nuira pas, et peut vous servir. Il faut donc le publier. Pasce oves meas, non tuas[16]. Vous me devez pâture.


86.

La Sagesse nous envoie à l’enfance : Nisi efficiamini sicut parvuli[17].


87.

La vraie religion enseigne nos devoirs, nos impuissances (orgueil et concupiscence), et les remèdes (humilité, mortification).


88.

L’Écriture a pourvu de passages pour consoler toutes les conditions, et pour intimider toutes les conditions.

La nature semble avoir fait la même chose par ses deux infinis, naturels et moraux : car nous aurons toujours du dessus et du dessous, de plus habiles et de moins habiles, de plus élevés et de plus misérables, pour abaisser notre orgueil, et relever notre abjection.


89.

L’Être éternel est toujours, s’il est une fois.


90.

La corruption de la raison paroît par tant de différentes et extravagantes mœurs. Il a fallu que la vérité soit venue, afin que l’homme ne véquît[18] plus en soi-même.


91.

La coutume est notre nature. Qui s’accoutume à sa foi, la croit, et ne peut plus ne pas craindre l’enfer, et ne croit autre chose. Qui s’accoutume à croire que le roi est terrible., etc. Qui doute donc que, notre âme étant accoutumée à voir nombre, espace, mouvement, croie cela et rien que cela ?


92.

… Que me promettez-vous enfin, sinon dix ans d’amour-propre, à bien essayer de plaire sans y réussir, outre les peines ? Car dix ans, c’est le parti[19].


93.

Fausseté des autres religions. Ils n’ont point de témoins, ceux-ci en ont. Dieu défie les autres religions de produire de telles marques : Isaïe, xliii, 9 ; xliv, 8.


94.

Les deux plus anciens livres du monde sont Moïse et Job, l’un juif, l’autre païen, qui tous deux regardent Jésus-Christ comme leur centre commun et leur objet : Moïse, en rapportant les promesses de Dieu à Abraham, Jacob, etc., et ses prophéties ; et Job : Quis mihi det ut, etc. Scio enimquod redemptor meus vivit, etc.[20].


95.

Je ne serois pas chrétien sans les miracles, dit saint Augustin. On n’auroit point péché en ne croyant pas Jésus-Christ, sans les miracles : Vide an mentiar.

Il n’est pas possible de croire raisonnablement contre les miracles. Ubi est Deus tuus ? Les miracles le montrent, et sont un éclair.


96.

Pour les religions, il faut être sincère ; vrais païens, vrais juifs, vrais chrétiens.


97.

Prophéties. — Que Jésus-Christ seraà la droite, pendant que Dieu lui assujettira ses ennemis. Donc il ne les assujettira pas lui-même.


98.

Si ne marque pas l’indifférence : Malachie, Isaïe. Is., Si volumus, etc. In quacumque die.


99.

Adam forma futuri. Les six jours pour former l’un, les six âges pour former l’autre. Les six jours que Moïse représente pour la formation d’Adam, ne sont que la peinture des six âges pour former Jésus-Christ et l’Église. Si Adam n’eût point péché, et que Jésus-Christ ne fût point venu, il n’y eût eu qu’une seule alliance, qu’un seul âge des hommes, et la création eût été représentée comme faite en un seul temps.


100.

Ne timeas pusillus grex.Timore et tremore.Quid ergo ? Ne timeas, modo timeas : Ne craignez point, pourvu que vous craigniez ; mais si vous ne craignez pas, craignez.

Qui me recipit, non me recipit, sed eum qui me misit.Nemo scit, neque Filius.Nubes lucida obumbravit[21].

Saint Jean devoit convertir les cœurs des pères aux enfans. Et Jésus-Christ met la division. Sans contradiction.

Les effets, in communi et in particulari. Les semi-pélagiens errent en disant in communi, ce qui n’est vrai que in particulari ; et les calvinistes, en disant in particulari, ce qui est vrai in communi, ce me semble.


101.

Joh., viii : Multi crediderunt in eum. Dicebat ergo Jesus si manseritis., VERE mei discipuli eritis, et VERITAS LIBERABIT VOS. » Responderunt : « Semen Abrahæ sumus, et nemini servimus unquam[22]. » Il y a bien de la différence entre les disciples et les vrais disciples. On les reconnoît en leur disant que la vérité les rendra libres. Car s’ils répondent qu’ils sont libres, et qu’il est en eux de sortir de l’esclavage du diable, ils sont bien disciples, mais non pas vrais disciples.


102.

Inconstance et bizarrerie. — Ne vivre que de son travail, et régner sur le plus puissant État du monde, sont choses très-opposées. Elles sont unies dans la personne du Grand Seigneur des Turcs.


103.

Les vrais chrétiens obéissent aux folies néanmoins, non pas qu’ils respectent les folies ; mais l’ordre de Dieu, qui, pour la punition des hommes, les a asservis à ces folies. Omnis creatura subjecta est vanitati. Liberabitur[23].

Ainsi saint Thomas[24] explique le lieu de saint Jacques sur la préférence des riches, que, s’ils ne le font dans la vue de Dieu, ils sortent de l’ordre de la religion.


104.

Abraham ne prit rien pour lui, mais seulement pour ses serviteurs ; ainsi le juste ne prend rien pour soi du monde, ni des applaudissemens du monde ; mais seulement pour ses passions, desquelles il se sert comme maître, en disant à l’une : Va, et à l’autre : Viens. Sub te erit appetitus tuus[25]. Les passions ainsi dominées sont vertus. L’avarice, la jalousie, la colère, Dieu même se les attribue ; et ce sont aussi bien vertus que la clémence, la pitié, la constance, qui sont aussi des passions. Il faut s’en servir comme d’esclaves, et leur laissant leur aliment, empêcher que l’âme n’yen prenne ; car quand les passions sont les maîtresses, elles sont vices, et alors elles donnent à l’âme de leuraliment, et l’âme s’en nourrit et s’en empoisonne.


105.

On ne s’éloigne de Dieu qu’en s’éloignant de la charité. Nos prières et nos vertus sont abomination devant Dieu, si elles ne sont les prières et vertus de Jésus-Christ. Et nos péchés ne seront jamais l’objet de la miséricorde, mais de la justice de Dieu, s’ils ne sont ceux de Jésus-Christ. Il a adopté nos péchés, et nous a admis à son alliance ; car les vertus lui sont propres, et les péchés étrangers ; et les vertus nous sont étrangères, et nos péchés nous sont propres.

Changeons la règle que nous avons prise jusqu’ici pour juger de ce qui est bon. Nous en avions pour règle notre volonté, prenons maintenant la volonté de Dieu : tout ce qu’il veut nous est bon et juste, tout ce qu’il ne veut pas nous est mauvais ?

Tout ce que Dieu ne veut pas est défendu. Les péchés sont défendus par la déclaration générale que Dieu a faite qu’il ne les vouloit pas. Les autres choses qu’il a laissées sans défense générale, et qu’on appelle par cette raison permises, ne sont pas néanmoins toujours permises. Car quand Dieu en éloigne quelqu’une de nous, et que par l’événement, qui est une manifestation de la volonté de Dieu, il paroît que Dieu ne veut pas que nous ayons une chose, cela nous est défendu alors comme le péché, puisque la volonté de Dieu est que nous n’ayons non plus l’un que l’autre. Il y a cette différence seule entre ces deux choses, qu’il est sûr que Dieu ne voudra jamais le péché, au lieu qu’il ne l’est pas qu’il ne voudra jamais l’autre. Mais tandis que Dieu ne la veut pas, nous la devons regarder comme péché ; tandis que l’absence de la volonté de Dieu, qui est seule toute la bonté et toute la justice, la rend injuste et mauvaise.


106.

« Je m’en suis réservé sept mille. » J’aime les adorateurs inconnus au monde, et aux prophètes mêmes.

107.

Les hommes n’ayant pas accoutumé de former le mérite, mais seulement le récompenser où ils le trouvent formé, jugent de Dieu par eux-mêmes.


108.

Ordre. — J’aurois bien pris ce discours d’ordre comme celui-ci : pour montrer la vanité de toutes sortes de conditions, montrer la vanité des vies communes, et puis la vanité des vies philosophiques (pyrrhoniennes, stoïques) ; mais l’ordre ne seroit pas gardé. Je sais un peu ce que c’est, et combien peu de gens l’entendent. Nulle science humaine ne le peut garder. Saint Thomas ne l’a pas gardé. La mathématique le garde, mais elle est inutile en sa profondeur[26].


109.

Ordre par dialogues. — Que dois-je faire ? Je ne vois partout qu’obscurités. Croirai-je que je ne suis rien ? croirai-je que je suis Dieu ?

Toutes choses changent et se succèdent. — Vous vous trompez, il y a.


110.

… Une lettre, de la folie de la science humaine et de la philosophie. Cette lettre avant le divertissement.


111.

Dans la lettre, de l’injustice, peut venir la plaisanterie des aînés qui ont tout. Mon ami, vous êtes né de ce côté de la montagne ; il est donc juste que votre aîné ait tout.


112.

Il faut mettre au chapitre des Fondemens ce qui est en celui des Figuratifs touchant la cause des figures : pourquoi Jésus-Christ prophétisé en son premier avènement ; pourquoi prophétisé obscurément en la manière.


113.

Nous implorons la miséricorde de Dieu, non afin qu’il nous laisse en paix dans nos vices, mais afin qu’il nous en délivre.


114.

Si Dieu nous donnoit des maîtres de sa main, oh ! qu’il leur faudroit obéir de bon cœur ! La nécessité et les événemens en sont infailliblement.


115.

Eritis sicut dii, scientes bonum et malum[27]. Tout le monde fait le dieu en jugeant : « Cela est bon ou mauvais ; » et s’affligeant ou se réjouissant trop des événemens.


116.

Faire les petites choses comme grandes, à cause de la majesté de Jésus-Christ qui les fait en nous, et qui vit notre vie ; et les grandes comme petites et aisées, à cause de sa toute-puissance.



  1. Article XVIII de la seconde partie, dans Bossut. Tous les fragments qui composent cet article sont dus aux découvertes de M. Cousin et à celles de M. Faugère.
  2. Ce fragment commence dans le manuscrit par les lignes suivantes, qui se rapportent à un passage de Montaigne, III, 5, p. 325 : « L’éternument absorbe toutes les fonctions de l’âme, aussi bien que la besogne. Mais on n’en tire pas les mêmes conséquences contre la grandeur de l’homme, parce que c’est contre son gré. Et quoiqu’on se le procure, néanmoins c’est contre son gré qu’on se le procure ; ce n’est pas en vue de la chose même, c’est pour une autre fin : et ainsi ce n’est pas une marque de la foiblesse de l’homme, et de sa servitude sous cette action. Il n’est pas honteux, » etc.
  3. Sagesse, v, 15. — On lit encore dans le manuscrit, p. 49 : « Pourquoi ma connoissance est-elle bornée ? ma taille ? ma durée ? à cent ans plutôt qu’à mille ? Quelle raison a eue la nature de me la donner telle, et de choisir ce nombre plutôt qu’un autre dans l’infinité ? desquels il n’y a pas plus de raison de choisir l’un que l’autre, rien ne tentant plus que l’autre. »
  4. Aux passages qui prouvent que le Messie est venu.
  5. C’est un calcul de Varron, rapporté dans saint Augustin, Cité de Dieu, XX, 2.
  6. On lit encore à la p. 25 du manuscrit : « Lettre qui marque l’utilité des preuves par la machine. La foi est différente de la preuve ; l’une est humaine, l’autre est un don de Dieu. Justus ex fide vivit (Rom., i, 17) : c’est de cette foi que Dieu lui-même met dans le cœur, dont la preuve est souvent l’instrument, fides ex auditu (Rom., x, 17), mais cette foi est dans le cœur, et fait dire non scio, mais credo.
  7. Ce passage est précédé dans le manuscrit des lignes suivantes : « Objection. Visiblement l’Écriture pleine de choses non dictées du Saint-Esprit. Réponse. Elles ne nuisent donc pas à la foi. Obj. Mais l’Église a décidé que tout est du Saint-Esprit. Rep. Je réponds deux choses : l’une que l’Église n’a jamais décidé cela ; l’autre que, quand elle l’auroit décidé, cela se pourroit soutenir. »
  8. Jean xiv, 6.
  9. Pascal a écrit en marge de ce fragment : « Punition de ceux qui pèchent ; erreur. »
  10. On lit encore à la p. 449 du manuscrit : « Montaigne contre les miracles, Montaigne pour les miracles. »
  11. En marge : « On se prend à la perfection même. »
  12. On lit encore p. 110 du manuscrit : « La diversité est si ample, que tous les tons de voix, tous les marchers, toussers, mouchers, éternuers. On distingue des fruits les raisins, et entre ceux-là les muscats, et puis Coindrieu, et puis Dezargues, et puis. [illisible]. Est-ce tout ? en a-t-elle jamais produit deux grappes pareilles ? et une grappe a-t-elle deux grains pareils ? etc. « Je n’ai jamais jugé d’une même chose exactement de même. Je ne puis juger de mon ouvrage en le faisant ; il faut que je fasse comme les peintres, et que je m’en éloigne ; mais non pas trop : de combien donc ? Devinez. »
  13. Il lui est presque une société : les autres hommes sont trop au-dessous.
  14. On lit encore p. 394 du manuscrit : « Pensées. Tout est un, tout est divers. Que de natures en celle de l’homme ! que de vocations ! Et par quoi hasard chacun prend d’ordinaire ce qu’il a ouï estimer ! Talon bien tourné. »
  15. Jérém. Thren., iii, 1 : Ego vir videns paupertatem meam. « Je suis un homme qui vois quel est mon dénûment. »
  16. Jean, xxi, 17.
  17. Matth., xviii, 2.
  18. Nous disons à présent vécût.
  19. On lit p. 440 du manuscrit : « Miton voit bien que la nature est corrompue, et que les hommes sont contraires à l’honnêteté ; mais il ne sait pas pourquoi ils ne peuvent voler plus haut. »
  20. Job, xix, 23-25.
  21. Marc, ix, 36 ; xiii, 32 ; Matth, xvii, 5.
  22. Jean, viii, 30 et suivants.
  23. Rom, viii, 20.
  24. Dans son commentaire sur l’épître de saint Jacques.
  25. Gen., xiv, 7.
  26. On lit, p. 29 du manuscrit, cet autre fragment : « Lettre pour porter à rechercher Dieu. Et puis le faire chercher chez les philosophes, pyrrhoniens et dogmatistes, qui travaillent celui qui le recherchent. »
  27. Gen., iii, 5.


LE MYSTÈRE DE JÉSUS.[1].


1.

Jésus souffre dans sa passion les tourmens que lui font les hommes ; mais dans l’agonie il souffre les tourmens qu’il se donne à lui-même : turbavit semetipsum[2]. C’est un supplice d’une main non humaine, mais toute-puissante, et il faut être tout-puissant pour le soutenir.

Jésus cherche quelque consolation au moins dans ses trois plus chers amis, et ils dorment. Il les prie de soutenir un peu avec lui, et ils le laissent avec une négligence entière, ayant si peu de compassion qu’elle ne pouvoit seulement les empêcher de dormir un moment. Et ainsi Jésus était délaissé seul à la colère de Dieu.

Jésus est seul dans la terre, non-seulement qui ressente et partage sa peine, mais qui la sache : le ciel et lui sont seuls dans cette connoissance.

Jésus est dans un jardin, non de délices comme le premier Adam, où il se perdit, et tout le genre humain ; mais dans un de supplices, où il s’est sauvé, et tout le genre humain.

Il souffre cette peine et cet abandon dans l’horreur de la nuit. Je crois que Jésus ne s’est jamais plaint que cette seule fois ; mais alors il se plaint comme s’il n’eût plus pu contenir sa douleur excessive : « Mon âme est triste jusqu’à la mort. »

Jésus cherche de la compagnie et du soulagement de la part des hommes. Cela est unique en toute sa vie, ce me semble. Mais il n’en reçoit point, car ses disciples dorment.

Jésus sera en agonie jusqu’à la fin du monde : il ne faut pas dormir pendant ce temps-là.

Jésus, au milieu de ce délaissement universel, et de ses amis choisis pour veiller avec lui, les trouvant dormant, s’en fâche à cause du péril où ils exposent non lui, mais eux-mêmes ; et les avertit de leur propre salut et de leur bien avec une tendresse cordiale pour eux pendant leur ingratitude ; et les avertit que l’esprit est prompt et la chair infirme. Jésus, les trouvant encore dormant, sans que ni sa considération ni la leur les en eût retenus, il a la bonté de ne pas les éveiller, et les laisse dans leur repos.

Jésus prie dans l’incertitude de la volonté du Père, et craint la mort ; mais l’ayant connue, il va au-devant s’offrir à elle : Eamus. Processit (Joannes)[3].

Jésus a prié les hommes, et n’en a pas été exaucé.

Jésus, pendant que ses disciples dormoient, a opéré leur salut. Il l’a fait à chacun des justes pendant qu’ils dormoient, et dans le néant avant leur naissance, et dans les péchés depuis leur naissance.

Il ne prie qu’une fois que le calice passe, et encore avec soumission ; et deux fois qu’il vienne s’il le faut.

Jésus dans l’ennui. Jésus, voyant tous ses amis endormis et tous ses ennemis vigilans, se remet tout entier à son père.

Jésus ne regarde pas dans Judas son inimitié, mais l’ordre de Dieu qu’il aime et... puisqu’il l’appelle ami.

Jésus s’arrache d’avec ses disciples pour entrer dans l’agonie ; il faut s’arracher de ses plus proches et des plus intimes pour l’imiter.

Jésus étant dans l’agonie et dans les plus grandes peines, prions plus longtemps.


2.

Console-toi : tu ne me chercherais pas, si tu ne m’avois trouvé. Je pensois à toi dans mon agonie ; j’ai versé telles gouttes de sang pour toi.

C’est me tenter plus que t’éprouver, que de penser si tu ferois bien telle et telle chose absente : je la ferai en toi si elle arrive.

Laisse-toi conduire à mes règles ; vois comme j’ai bien conduit la Vierge et les saints qui m’ont laissé agir en eux.

Le Père aime tout ce que je fais.

Veux-tu qu’il me coûte toujours du sang de mon humanité, sans que tu donnes des larmes ?

C’est mon affaire que la conversion : ne crains point, et prie avec confiance comme moi.

Je te suis présent par ma parole dans l’Écriture ; par mon esprit dans l’Église, et par les inspirations ; par ma puissance dans les prêtres ; par ma prière dans les fidèles.

Les médecins ne te guériront pas ; car tu mourras à la fin. Mais c’est moi qui guéris, et rends le corps immortel.

Souffre les chaînes et la servitude corporelles ; je ne te délivre que de la spirituelle à présent.

Je te suis plus ami que tel et tel ; car j’ai fait pour toi plus qu’eux, et ils ne souffriroient pas ce que j’ai souffert de toi, et ne mourroient pas pour toi dans le temps de tes infidélités et cruautés, comme j’ai fait, et comme je suis prêt à faire et fais dans mes élus.

Si tu connoissois tes péchés, tu perdrois cœur. — Je le perdrai donc, Seigneur, car je crois leur malice sur votre assurance. — Non, car moi, par qui tu l’apprends, t’en peux guérir, et ce que je te le dis, est un signe que je te veux guérir. A mesure que tu les expieras, tu les connoîtras, et il te sera dit : « Vois les péchés qui te sont remis. Fais donc pénitence pour tes péchés cachés, et pour la malice occulte de Ceux que tu connois. »

Seigneur, je vous donne tout.

Je t’aime plus ardemment que tu n’as aimé tes souillures, ut immundus pro tuto.

Qu’à moi en soit la gloire et non à toi, ver et terre.

Interroge ton directeur, quand mes propres paroles te sont occasion de mal, et de vanité ou curiosité.


3.

Je vois mon abîme d’orgueil, de curiosité, de concupiscence. Il n’y a nul rapport de moi à Dieu, ni à Jésus-Christ juste. Mais il a été péché par moi ; tous vos fléaux sont tombés sur lui. Il est plus abominable que moi, et, loin de m’abhorrer, il se tient honoré que j’aille à lui et le secoure.

Mais il s’est guéri lui-même, et me guérira à plus juste raison.

Il faut ajouter mes plaies aux siennes, et me joindre à lui, et il me sauvera en se sauvant.

Mais il n’en faut pas ajouter à l’avenir.


4.

Consolez-vous : ce n’est pas de vous que vous devez l’attendre ; mais au contraire en n’attendant rien de vous, que vous devez l’attendre.


5.

Sépulture de Jésus-Christ. — Jésus-Christ étoit mort, mais vu, sur la croix. Il est mort et caché dans le sépulcre.

Jésus-Christ n’a été enseveli que par des saints.
Jésus-Christ n’a fait aucun miracle au sépulcre,
Il n’y a que des saints qui y entrent.
C’est là où Jésus-Christ prend une nouvelle vie, non sur la croix.
C’est le dernier mystère de la passion et de la rédemption.
Jésus-Christ n’a point eu où se reposer sur la terre qu’au sépulcre.
Ses ennemis n’ont cessé de le travailler qu’au sépulcre.


6.

Je te parle et te conseille souvent, parce que ton conducteur ne te peut parler, car je ne veux pas que tu manques de conducteur. Et peut-être je le fais à ses prières, et ainsi il te conduit sans que tu le voies. — Tu ne me chercherois pas, si tu ne me possédois ; ne t’inquiète donc pas.


7.

Ne te compare pas aux autres, mais à moi. Si tu ne m’y trouves pas, dans ceux où tu te compares, tu te compares à un abominable. Si tu m’y trouves, compare-t’y. Mais qu’y compareras-tu ? sera-ce toi ou moi dans toi ? Si c’est toi, c’est un abominable. Si c’est moi, tu compares moi à moi. Or je suis Dieu en tout.


8.

Il me semble que Jésus-Christ ne laissa toucher que ses plaies, après sa résurrection : Noli me tangere[4]. Il ne faut nous unir qu’à ses souffrances.


9.

Il s’est donné à communier comme mortel en la Cène, comme ressuscité aux disciples d’Emmaüs, comme monté au ciel à toute l’Église.


10.

« Priez, de peur d’entrer en tentation[5]. »

Il est dangereux d’être tenté ; et ceux qui le sont, c’est parce qu’ils ne prient pas.

Et tu conversus confirma fratres tuos. Mais auparavant, conversus Jesus respexit Petrum[6].

Saint Pierre demande permission de frapper Malchus[7] et frappe devant que d’ouïr la réponse ; et Jésus-Christ répond après.


11.

Jésus-Christ n’a pas voulu être tué sans les formes de la justice ; car il est bien plus ignominieux de mourir par justice que par une sédition injuste.


12.

La fausse justice de Pilate ne sert qu’à faire souffrir Jésus-Christ ; car il le fait fouetter par sa fausse justice, et puis le tue. Il vaudroit mieux l’avoir tué d’abord. Ainsi les faux justes. Ils font de bonnes œuvres et de méchantes pour plaire au monde, et montrer qu’ils ne sont pas tout à fait à Jésus-Christ ; car ils en ont honte. Et enfin, dans les grandes tentations et occasions, ils le tuent.


FIN DES PENSÉES
  1. Publié pour la première fois par M. Faugère.
  2. Jean, xi, 33.
  3. Jean,XVIII,4.
  4. Jean,XX,17.
  5. 2.Luc,XXII,46.
  6. Ibid.,32 ;64.
  7. Ibid., 49.


APPENDICE AUX PENSÉES.


1. — La puissance des mouches. Elles gagnent des batailles, empêchent notre âme d’agir, mangent notre corps.

2. — Lorsqu’on est accoutumé à se servir de mauvaises raisons pour prouver des effets de la nature, on ne veut plus recevoir les bonnes lorsqu’elles sont découvertes. L’exemple qu’on en donna fut sur la circulation du sang, pour rendre raison pourquoi la veine enfle au-dessous de la ligature.

3. — Vanité, jeu, chasse, visites, comédies fausses, perpétuité de nom.

4. — Les raisons qui, étant vues de loin, semblent borner notre vue, quand on y est arrivé, ne la bornent plus ; on commence à voir au delà. Ms. de Vallant.

5. — Les malingres sont gens qui connoissent la vérité, mais qui ne la soutiennent qu’autant que leur intérêt s’y rencontre, mais hors de là ils l’abandonnent.

6. — La nourriture du corps est peu à peu. Plénitude de nourriture et peu de substance.

7. — Premier degré : être blâmé en faisant mal, et loué en faisant bien. Second degré : n’être ni loué ni blâmé.

8. — La foi reçue au baptême est la source de toute la vie des chrétiens et des convertis.

9. — Œuvres extérieures. Il n’y a rien de si périlleux que ce qui plaît à Dieu et aux hommes. Car les états qui plaisent à Dieu et aux hommes ont une chose qui plaît à Dieu, et une autre qui plaît aux hommes. Comme la grandeur de sainte Thérèse : ce qui plaît à Dieu est sa profonde humilité dans ses révélations ; ce qui plaît aux hommes sont ses lumières. Et ainsi on se tue d’imiter ses discours, pensant imiter son état ; et pas tant d’aimer ce que Dieu aime, et de se mettre en l’état que Dieu aime.

Il vaut mieux ne pas jeûner et en être humilié, que jeûner et en être complaisant. Pharisien, publicain.

Que me serviroit de m’en souvenir, si cela peut également me nuire et me servir ? et que tout dépend de la bénédiction de Dieu, qu’il ne donne qu’aux choses faites pour lui, et selon ses règles et dans ses voies, la manière étant ainsi aussi importante que la chose, et peut-être plus, puisque Dieu peut du mal tirer le bien, et que sans Dieu on tire le mal du bien.

10. — Les mots diversement rangés font un divers sens, et les sens diversement rangés font différens effets.

11. — Talent principal, qui règle tous les autres.

12. — Miscell. Façon de parler : « Je m’étois voulu appliquer à cela. » — Vertu apéritive d’une clef, attractive d’un croc.

13. — Pyrrhonien pour opiniâtre.

Nul ne dit courtisan que ceux qui ne le sont pas ; pédant, qu’un pédant ; provincial, qu’un provincial, et je gagerois que c’est l’imprimeur qui l’a mis au titre des Lettres au Provincial.

14. — Carrosse versé ou renversé, selon l’intention. — Répandre ou verser, selon l’intention.

Plaidoyer de M. Le Maître sur le cordelier par force.

15. — Beauté d’omission, de jugement.

16. — N’est-ce pas assez qu’il se fasse des miracles en un lieu, et que la Providence paroisse sur un peuple ?

— Le bon air va à n’avoir pas de complaisance, et la bonne piété à avoir complaisance pour les autres.

17. — Ce que les stoïques proposent est si difficile et si vain ! Les stoïques pensent que tous ceux qui ne sont point au haut degré de sagesse sont également vicieux, comme ceux qui sont à deux doigts dans l’eau.

18. — « Quand le fort armé possède son bien, ce qu’il possède est en paix. »

19. — On n’entend les prophètes que quand on voit les choses arrivées. Ainsi les preuves de la retraite, et de la discrétion, du silence, etc., ne se prouvent qu’à ceux qui les savent et les croient.

Joseph si intérieur dans une loi toute extérieure.

Les pénitences extérieures disposent à l’intérieure, comme les humiliations à l’humilité. Ainsi les…

20. — Rom., v. 27 : Gloire exclue ; par quelle loi ? Des œuvres ? Non, mais par la foi. Donc la foi n’est pas en notre puissance comme les œuvres de la loi, et elle nous est donnée d’une autre manière.

21. — Le peuple juif, moqué des gentils ; le peuple chrétien, persécuté.

22. — Josèphe cache la honte de sa nation ; Moïse ne cache pas sa honte propre… Quis mihi det ut omnes prophetent[1] ? Il étoit las du peuple.

23. — Sur Esdras. Fable, que les livres ont été brûlés avec le temple. Faux par les Machabées[2] : « Jérémie leur donna la loi. »

Fable, qu’il récita tout par cœur. Josèphe et Esdras marquent qu’il lut le livre. Baron., Ann., p. 180 : Nullus penitus Hebrærum antiquorum reperitur qui tradiderit libros periisse et per Esdram esse restitutos, nisi in IV Esdræ.

Fable, qu’il changea les lettres. Philo, in Vita Moysis : Illa lingua ac charactere quo antiquitus scripta est lex sic permansit usque ad lxx. Josèphe dit que la loi étoit en hébreu quand elle fut traduite par les Septante.

Sous Antiochus et Vespasian, où l’on a voulu abolir les livres, et où il n’y avoit point de prophète, on ne l’a pu faire. Et sous les Babyloniens, où nulle persécution n’a été faite, et où il y avoit tant de prophètes, l’auroient-ils laissé brûler ?

Josèphe se moque des Grecs qui ne souffriroient.

Tertull. : Perinde potuit abolefactam, etc. Lib. I, de Cultu fœm., cap. iii. Il dit que Noé a pu aussi bien rétablir en esprit le livre d’Énoch, perdu par le déluge, qu’Esdras a pu rétablir les Écritures perdues durant la captivité.

Eusèbe, lib. V, Hist., cap. viii : Deus glorificatus est, etc. epi Naboukodonosor[3]. Il allègue cela pour prouver qu’il n’est pas incroyable que les Septante aient expliqué les Ecritures saintes avec cette uniformité que l’on admire en eux. Et il a pris cela de saint Irénée. Euseb., lib. V. cap. xxv.

Saint Hilaire, dans la préface sur les Psaumes, dit qu’Esdras mit les Psaumes en ordre.

L’origine de cette tradition vient du XIVe chapitre du IVe livre d’Esdras.

Contre la fable d’Esdras. II Machab., ii ; —Josèphe, Antiquités. Cyrus prit sujet de la prophétie d’Isaïe de relâcher le peuple. Les juifs avoient des possessions paisibles sous Cyrus en Babylone, donc ils pouvoient bien avoir la loi. — Josèphe, en toute l’histoire d’Esdras, ne dit pas un mot de ce rétablissement. — IV Rois, xvii, 27.

24.— Si la fable d’Esdras est croyable, donc il faut croire que l’Écriture est écriture sainte. Car cette fable n’est fondée que sur l’autorité de ceux qui disent celle des Septante, qui montre que l’Écriture est sainte. Donc, si ce conte est vrai, nous avons notre compte par là ; sinon, nous l’avons d’ailleurs. Et ainsi ceux qui voudroient ruiner la vérité de notre religion, fondée sur Moïse, l’établissent par la même autorité par où ils l’attaquent. Ainsi, par cette providence, elle subsiste toujours.

25. — Contre ceux qui abusent des passages de l’Écriture, et qui se prévalent de ce qu’ils en trouvent quelqu’un qui semble favoriser leur erreur.

Le chapitre de vêpres, le dimanche de la Passion. L’oraison pour le roi.

Explication de ces paroles : « Qui n’est pas pour moi est contre moi[4]. »

Et de ces autres : « Qui n’est point contre vous est pour vous[5]. » Une personne qui dit : Je ne suis ni pour ni contre ; on doit lui répondre. Une des antiennes des vêpres de Noël : Exortum est in tenebris lumen rectis corde[6].

26. — Tradition ample du péché originel selon les juifs.

Sur le mot de la Genèse, viii, 21. (La composition du cœur de l’homme est mauvaise dès son enfance.) Rabbin Moïse Haddarschan : Ce mauvais levain est mis dans l’homme dès l’heure où il est formé. Masseche Succa : Ce mauvais levain a sept noms dans l’Écriture. Il est appelé mal, prépuce, immonde, ennemi, scandale, cœur de pierre, aquilon ; tout cela signifie la malignité qui est cachée et empreinte dans le cœur de l’homme. Misdrach Tillim dit la même chose, et que Dieu délivrera la bonne nature de l’homme de la mauvaise. Cette malignité se renouvelle tous les jours contre l’homme, comme il est écrit, Ps. xxxvii. (L’impie observe le ajuste, et cherche à le faire mourir ; mais Dieu ne l’abandonnera point.) Cette malignité tente le cœur de l’homme en cette vie, et l’accusera en l’autre. Tout cela se trouve dans le Talmud.

Misdrach Tillim sur le Ps. iv (Frémissez, et vous ne pécherez point) : Frémissez, et épouvantez votre concupiscence, et elle ne vous induira point à pécher. Et sur le Ps. xxxvi (L’impie a dit en son cœur : Que la crainte de Dieu ne soit point devant moi) : C’est-à -dire, que la malignité naturelle à l’homme a dit cela à l’impie.

Misdrach Kohelet[7] (Meilleur est l’enfant pauvre et sage que le roi vieux et fol qui ne sait pas prévoir l’avenir) : L’enfant est la vertu, et le roi est la malignité de l’homme. Elle est appelée roi parce que tous les membres lui obéissent, et vieux, parce qu’il est dans le cœur de l’homme depuis l’enfance jusqu’à la vieillesse ; et fol, parce qu’il conduit l’homme dans la voie de perdition qu’il ne prévoit point. La même chose est dans Misdrach Tillim.

Bereschit Rabba sur le Ps. xxxv (Seigneur, tous mes os te béniront, parce que tu délivres le pauvre du tyran) : Et y a-t-il un plus grand tyran que le mauvais levain ? Et sur les Proverbes, xxv (Si ton ennemi a faim, donne-lui à manger) : C’est-à-dire, si le mauvais levain a faim, donne-lui du pain de la sagesse, dont il est parlé Proverb., ix ; et s’il a soif, donne-lui l’eau dont il est parlé Is., lv. Misdrach Tillim dit la même chose ; et que l’Écriture en cet endroit, en parlant de notre ennemi, entend le mauvais levain ; et qu’en lui donnant ce pain et cette eau, on lui assemblera des charbons sur la tête.

Misdrach Kohelet, sur l’Eccl., ix (Un grand roi a assiégé une petite ville) : Le grand roi est le mauvais levain ; les grandes machines dont il l’environne sont les tentations, et il a été trouvé un homme sage et pauvre qui l’a délivrée, c’est-à -dire la vertu. Et sur le Ps. xli (Bienheureux qui a égard au pauvre). Et sur le Ps. lxxviii (L’esprit s’en va et ne revient plus) : Dont quelques-uns ont pris sujet d’errer contre l’immortalité de l’âme ; mais le sens est que cet esprit est le mauvais levain, qui s’en va avec l’homme jusqu’à la mort, et ne reviendra point en la résurrection. Et sur le Ps. ciii, la même chose. Et sur le Ps. xvi.

Principes des rabbins. Deux Messies.

27. — Chronologie du rabbinisme. Les citations des pages du livre Pugio[8].

Page 27, Hakadosch, an 200, auteur de Mischna, ou loi vocale, ou seconde loi.

Commentaires de Mischna : L’un

Siphra.
Barajetot.
Talmud Hierosol., an 340.
Tosiphtot.

Bereschit Rabah, par R. Osaia Rabah, commentaire de Mischna.

Bereschit Rabah, par Naconi, sont des discours subtils, agréables, historiques et théologiques. Ce même auteur a fait des livres appelés Rabot.

Cent ans après le Talmud Hierosol., fut fait le Talmud babylonique, par R. Ase, par le consentement universel de tous les juifs, qui sont nécessairement obligés d’observer tout ce qui y est contenu, année 440. L’addition de R. Ase s’appelle Gemara, c’est-à-dire le commentaire de Mischna. Et le Talmud comprend ensemble le Mischna et le Gemara.

28. — Jérémie, xxiii, 32, les miracles des faux prophètes. En l’hébreu et Vatable, il y a les légèretés.

Miracle ne signifie pas toujours miracle. I Rois, xiv, 15, miracle signifie crainte, et est ainsi en l’hébreu. De même en Job manifestement, xxxiii, 7. Et encore Isaïe, xxi, 4 ; Jérémie, xliv, 12. Portentum signifie terreur, Jér., l, 38 ; et est ainsi en l’hébreu et en Vatable. Is., viii, 18 : Jésus-Christ dit que lui et les siens seront en miracles.

29. — « Il a le diable. » Joh., xx, 21. Et les autres disoient : « Le diable peut-il ouvrir les yeux des aveugles ? »

29 bis. — En montrant la vérité, on la fait croire ; mais en montrant l’injustice des ministres, on ne la corrige pas. On assure la conscience en montrant la fausseté ; on n’assure pas la bourse en montrant l’injustice.

Les miracles et la vérité sont nécessaires, à cause qu’il faut convaincre l’homme entier, en corps et en âme.

30. — Juges, xiii, 23 : « Si le Seigneur nous eût voulu faire mourir, il ne nous eût pas montré toutes ces choses. » — Ézéchias. —Sennachérib. — Jérémie, xxviii ; Hananias, faux prophète, meurt le septième mois. — II Mach., iii, 24 : Le temple prêt à piller secouru miraculeusement. — II Mach., xv. — III Rois, xvii, 24 : La veuve à Élie, qui avoit ressuscité l’enfant : « Par là je connois que tes paroles sont vraies. » —III Rois, xviii : Elie avec les prophètes de Baal.

31. — Le peuple, qui croyoit en lui sur ses miracles, les pharisiens leur disoient : Ce peuple est maudit, qui ne sait pas la loi ; mais y a-t-il un prince ou un pharisien qui ait cru en lui ? car nous savons que nul prophète ne sort de Galilée. Nicodème répondit : Notre loi juge-t-elle un homme devant que de l’avoir ouï[9] ?

32. — Et ingemiscens ait : Quid generatio ista signum quærit ? Marc. viii, 12. Elle demandoit signe à mauvaise intention. Et non poterat facere ; et néanmoins il leur promet le signe de Jonas, de sa résurrection[10], le grand et l’incomparable.

Abraham, Gédéon, sont au-dessus de la révélation. Les juifs s’aveugloient en jugeant des miracles par l’Écriture.

Donatistes. Point de miracle, qui oblige à dire que c’est le diable.

33. — Figures. Les prophètes prophétisoient par figures, de ceinture, de barbe et cheveux brûlés[11], etc.

Le Vieux Testament est un chiffre.

Deux erreurs : 1° prendre tout littéralement ; 2° prendre tout spirituellement.

34. — Figures. Les peuples juif et égyptien visiblement prédits par ces deux particuliers que Moïse rencontra[12] : l’Égyptien battant le juif, Moïse le vengeant en tuant l’Égyptien, et le juif en étant ingrat.

35. — Figuratives. Clef du chiffre : Veri adoratores[13]. — Ecce agnus Dei qui tollit peccata mundi[14].

36. — Saint Paul dit lui-même que des gens défendront les mariages[15], et lui-même en parle aux Corinthiens[16], d’une manière qui est toujours une ratière[17]. Car si un prophète avoit dit l’un, et que saint Paul eût dit ensuite l’autre, on l’eût accusé.

37. — Figuratif. Dieu s’est servi de la concupiscence des juifs pour les faire servir à Jésus-Christ.

Rien n’est si semblable à la charité que la cupidité, et rien n’y est si contraire. Ainsi les juifs, pleins des biens qui flattoient leur cupidité, étoienttrès-conformes aux chrétiens, et très-contraires. Et par ce moyen ils avoient les deux qualités qu’il falloit qu’ils eussent, d’être très-conformes au Messie pour le figurer, et très-contraires pour n’être pas témoins suspects.

38. — La peinture seule de tous les mystères a été déclarée manifestement aux juifs, et par saint Jean, précurseur, et puis les autres mystères ; pour marquer qu’en chaque homme comme au monde entier cet ordre doit être observé.

39. — Ceux qui ordonnoient ces sacrifices en savoient l’inutilité ; et ceux qui en ont déclaré l’inutilité n’ont pas laissé de les pratiquer.

40. — Extravagances des apocalyptiques et préadamites, millénaires, etc. Qui voudra fonder des opinions extravagantes sur l’Écriture, en fondera par exemple sur cela. Il est dit que « cette génération ne passera point jusqu’à ce que tout cela se fasse[18]. » Sur cela je dirai qu’après cette génération, il viendra une autre génération, et toujours successivement. Il est parlé dans les IIes Paralipomènes de Salomon et de roi, comme si c’étoient deux personnes diverses. Je dirai que c’en ètoient deux.

41. — « … Qu’alors on n’enseignera plus son prochain, disant : Voici le Seigneur, car Dieu se fera sentir à tous[19]. » — « Vos fils prophétiseront[20]. » — Je mettrai mon esprit et ma crainte en votre cœur[21]. » — Tout cela est la même chose. Prophétiser, c’est parler de Dieu, non par preuves du dehors, mais par sentiment intérieur et immédiat.

42. — Le règne éternel de la race de David. II Chron., par toutes les prophéties, et avec serment. Et n’est point accompli temporellement : Jérém., xxxiii, 20.

43. — On pourrait peut-être penser que quand les prophètes ont prédit que le sceptre ne sortirait pas de Juda jusqu’au roi éternel, ils auraient parlé pour flatter le peuple, et que leur prophétie se seroit trouvée fausse à Hérode. Mais pour montrer que ce n’est pas leur sens, et qu’ils savoient bien au contraire que ce royaume temporel devoit cesser, ils disent qu’ils seront sans roi et sans prince, et longtemps durant. Osée, iii, 4.

44. — Moïse d’abord enseigne la trinité, le péché originel, le Messie David, grand témoignage. Roi, bon, pardonnant, belle âme, bon esprit, puissant ; il prophétise, et son miracle arrive ; cela est infini. Il n’avoit qu’à dire qu’il étoit le Messie, s’il eût eu de la vanité : car les prophéties sont plus claires de lui que de Jésus-Christ. Et saint Jean de même.

45. — Que peut-on avoir, sinon de la vénération, d’un homme qui prédit clairement des choses qui arrivent, et qui déclare son dessein et d’aveugler et d’éclairer, et qui mêle des obscurités parmi des choses claires qui arrivent ?

46. — Prophéties. Le grand Pan est mort.

47. — Si je n’avois ouï parler en aucune sorte du Messie, néanmoins, après les prédictions si admirables de l’ordre du monde que je vois accomplies, je vois que cela est divin. Et si je savois que ces mêmes livres prédissent un Messie, je m’assurerois qu’il seroit venu. Et voyant qu’ils mettent son temps avant la destruction du deuxième temple, je dirais qu’il serait venu.

48. — Osée, i, 9 : « Vous ne serez plus mon peuple et je ne serai plus votre Dieu, après que vous serez multipliés de la dispersion. Les lieux où l’on n’appelle pas mon peuple, je l’appellerai mon peuple. »

49. — Hérode cru le Messie. Il avoit ôté le sceptre de Juda, mais il n’étoit pas de Juda. Cela fit une secte considérable. Et Barcosba, et un autre reçu par les juifs. Et le bruit qui étoit partout en ce temps-là. Suétone. Tacite. Josèphe.

Malédiction des Grecs contre ceux qui comptent les périodes des temps.

50. — Is., i, 21. Changement de bien en mal, et vengeance de Dieu. — x, 1 ; xxvi, 20 ; xxviii, 1. — Miracles : Is., xxxiii, 9 ; xl, 17 ; xli, 26 ; xliii, 13.

Jér., xi, 21 ; xv, 12 ; xvii, 9 : Pravum est cor omnium et inscrutabile ; quis cognoscet illud ? C’est-à-dire, qui en connoîtra toute la malice ? car il est déjà connu qu’il est méchant. Ego Dominus, etc. — xvii, 17 : Faciam domui huic, etc. Fiance aux sacremens extérieurs. — 22 : Quia non sum locutus, etc. L’essentiel n’est pas le sacrifice extérieur. — xi, 13 : Secundum numerum, etc. Multitude de doctrines.

Is, xliv, 20-24 ; liv, 8 ; lxiii, 12-17 ; lxvi, 17.

Jér., ii, 35 ; iv, 22-24 ; v, 4, 29-31 ; vi, 16 ; xxiii, 15-17.

51. — Prédictions des choses particulières. Ils étoient étrangers en Égypte, sans aucune possession en propre, ni en ce pays-là ni ailleurs, lorsque Jacob mourant et bénissant ses enfans leur déclare qu’ils seront possesseurs d’une grande terre, et prédit particulièrement à la famille de Juda que les rois qui les gouverneroient un jour seroient de sa race, et que tous ses frères seroient ses sujets.

Ce même Jacob, disposant de cette terre future comme s’il en eût été maître, en donna une portion à Joseph plus qu’aux autres : « Je vous donne, dit-il, une part plus qu’à vos frères. » Et bénissant ses deux enfans, Éphraïm et Manassé, que Joseph lui avoit présentés, l’aîné, Manassé, à sa droite, et le jeune Éphraïm à sa gauche, il met ses bras en croix, et posant sa main droite sur la tête d’Éphraïm, et la gauche sur Manassé, il les bénit en sorte. Et sur ce que Joseph lui représente qu’il préfère le jeune, il lui répond avec une fermeté admirable : « Je le sais bien, mon fils, je le sais bien ; mais Éphraïm croîtra tout autrement que Manassé. » Ce qui a été en effet si véritable dans la suite, qu’étant seul presque aussi abondant que dix lignées entières qui composoient tout un royaume, elles ont été ordinairement appelées du seul nom d’Éphraïm.

Ce même Joseph, en mourant, recommande à ses enfans d’emporter ses os avec eux quand ils iront en cette terre, où ils ne furent que deux cents ans après.

Moïse, qui a écrit toutes ces choses si longtemps avant qu’elles fussent arrivées, a fait lui-même à chaque famille les partages de cette terre avant que d’y entrer, comme s’il en eût été maître. Il leur donne les arbitres qui en feront le partage, il leur prescrit toute la forme du gouvernement politique qu’ils y observeront, les villes de refuge qu’ils y bâtiront, et….

52. — Captivité des juifs sans retour. Jér., xi, 11 : « Je ferai venir sur Juda des maux desquels ils ne pourront être délivrés. »

Figures. Is., v, 1-7 : « Le Seigneur a eu une vigne dont il a attendu des raisins, et elle n’a produit que du verjus. Je la dissiperai donc et la détruirai ; la terre n’en produira que des épines, et je défendrai au ciel d’y. La vigne du Seigneur est la maison d’Israël, et les hommes de Juda en sont le germe délectable. J’ai attendu qu’ils fissent des actions de justice, et ils ne produisent qu’iniquité. »

Is., viii : « Sanctifiez le Seigneur avec crainte et tremblement ; ne redoutez que lui, et il vous sera en satisfaction ; mais il sera en pierre de scandale et en pierre d’achoppement aux deux maisons d’Israël. Il sera en piège et en ruine aux peuples de Jérusalem ; et un grand nombre d’entre eux heurteront cette pierre, y tomberont, y seront brisés, et seront pris à ce piége, et y périront. Voilez mes paroles, et couvrez ma loi pour mes disciples. J’attendrai donc en patience le Seigneur qui s voile et se cache à la maison de Jacob. »

Is., xxix : « Soyez confus et surpris, peuple d’Israël ; chancelez, trébuchez et soyez ivres, mais non pas d’une ivresse de vin ; trébuchez mais non pas d’ivresse, car Dieu vous a préparé l’esprit d’assoupissement ; il vous voilera les yeux, il obscurcira vos princes, et vos prophètes qui ont les visions. (Daniel, xii, 11 : « Les méchans ne l’entendront point, mais ceux qui seront bien instruits l’entendront. » Osée, dernier chapitre, dernier verset, après bien des bénédictions temporelles, dit : « Où est le sage ? et il entendra ces choses ; etc. » ) Et les visions de tous les prophètes seront à votre égard comme un livre scellé, lequel si on donne à un homme savant, et qui le puisse lire, il répondra : Je ne puis le lire, car il est scellé ; et quand on le donnera à ceux qui ne savent pas lire, ils diront : Je ne connois pas les lettres. Et le Seigneur m’a dit : Parce que ce peuple m’honore des lèvres (en voilà la raison et la cause ; car s’ils adoroient Dieu de cœur, ils entendraient les prophéties), mais que son cœur est bien loin de moi, et qu’ils ne m’ont servi que par des voies humaines : c’est pour cette raison que j’ajouterai à tout le reste d’amener sur ce peuple une merveille étonnante, et un prodige grand et terrible ; c’est que la sagesse de ses sages périra, et leur intelligence sera… »

Prophéties. Preuve de divinité. Is., xli : « Si vous êtes des dieux, approchez, annoncez-nous les choses futures, nous inclinerons notre cœur à vos paroles : apprenez-nous les choses qui ont été au commencement, et prophétisez-nous celles qui doivent arriver. Par là nous saurons que vous êtes des dieux ; faites-le bien ou mal, si vous pouvez : voyons donc et raisonnons ensemble. Mais vous n’êtes rien, vous n’êtes qu’abomination ; etc. Qui d’entre vous nous instruit (par des auteurs contemporains) des choses faites dès le commencement et l’origine ? afin que nous lui disions : Vous êtes le juste. Il n’yen a aucun qui nous apprenne ni qui prédise l’avenir. » — xlii : « Moi qui suis le Seigneur je ne communique pas ma gloire à d’autres. C’est moi qui ai fait prédire les choses qui sont arrivées, et qui prédis encore celles qui sont à venir. Chantez-en un cantique nouveau à Dieu par toute la terre. » —xliii, 8 : « Amène ici ce peuple qui a des yeux et qui ne voit pas, qui a des oreilles et qui est sourd : que les nations s’assemblent toutes. Qui d’entre elles et leurs dieux nous instruiront des choses passées et futures ? Qu’elles produisent leurs témoins pour leur justification ; ou qu’ils m’écoutent, et confessent que la vérité est ici. Vous êtes mes témoins, dit le Seigneur, vous et mon serviteur que j’ai élu, afin que vous me connoissiez, et que vous croyiez que c’est moi qui suis. J’ai prédit, j’ai sauvé, j’ai fait moi seul ces merveilles à vos yeux ; vous êtes mes témoins de ma divinité, dit le Seigneur. C’est moi qui pour l’amour de vous ai brisé les forces des Babyloniens ; c’est moi qui vous ai sanctifiés et qui vous ai créés. C’est moi qui vous ai fait passer au milieu des eaux et de la mer et des torrens, et qui ai submergé et détruit pour jamais les puissances ennemies qui vous ont résisté. Mais perdez la mémoire de ces anciens bienfaits, et ne jetez plus les yeux vers les choses passées. Voici. je prépare de nouvelles choses qui vont bientôt paroître, vous les connoîtrez : je rendrai les déserts habitables et délicieux. Je me suis formé ce peuple, je l’ai établi pour annoncer mes louanges, etc. Mais c’est pour moi-même que j’effacerai vos péchés et que j’oublierai vos crimes ; car pour vous repasser en votre mémoire vos ingratitudes, pour voir si vous avez de quoi vous justifier, votre premier père a péché, et vos docteurs ont tous été des prévaricateurs. » — xliv. Je suis le premier et le dernier, dit le Seigneur ; qui s’égalera à moi ? qu’il raconte l’ordre des choses depuis que j’ai formé les premiers peuples, et qu’il annonce les choses qui doivent arriver. Ne craignez rien ; ne vous ai-je pas fait entendre toutes ces choses ? Vous êtes mes témoins. » — Prédiction de Cyrus[22]. « A cause de Jacob que j’ai élu, je t’ai appelé parton nom. » — 21 : « Venez et disputons ensemble : qui a fait entendre les choses depuis le commencement ? qui a prédit les choses dès lors ? N’est-ce pas moi, qui suis le Seigneur ? » — xlvi : « Ressouvenez-vous des premiers siècles, et connoissez qu’il n’y a rien de semblable à moi, qui annonce dès le commencement les choses qui doivent arriver à la fin, et disant dès l’origine du monde : Mes décrets subsisteront, et toutes mes volontés seront accomplies. » — xlii, 9 : « Les premières choses sont arrivées comme elles avoient été prédites ; et voici maintenant, j’en prédis de nouvelles et vous les annonce avant qu’elles soient arrivées. » — xliii, 3 : « J’ai fait prédire les premières, et je les ai accomplies ensuite ; et elles sont arrivées en la manière que j’avois dit ; parce que je sais que vous êtes dur, que votre esprit est rebelle et votre front impudent ; et c’est pourquoi je les ai voulu annoncer avant l’événement, afin que vous ne puissiez pas dire que ce fût l’ouvrage de vos dieux et l’effet de leur ordre. Vous voyez arrivé ce qui a été prédit ; ne le raconterez-vous pas ? Maintenant je vous annonce des choses nouvelles, que je conserve en ma puissance, et que vous n’avez pas encore sues ; ce n’est que maintenant que je les prépare, et non pas depuis longtemps : je vous les ai tenues cachées de peur que vous ne vous vantassiez de les avoir prévues par vous-mêmes. Car vous n’en avez aucune connoissance, et personne ne vous en a parlé, et vos oreilles n’en ont rien ouï ; car je vous connois, et comme je sais que vous êtes plein de prévarication, je vous ai donné le nom de prévaricateur dès les premiers temps de votre origine. »

Réprobation des juifs et conversion des gentils. — Is., lxv : « Ceux là m’ont cherché qui ne me consultoient point ; ceux-là m’ont trouvé qui ne me cherchoient point ; j’ai dit : Me voici, au peuple qui n’invoquoit pas mon nom. J’ai étendu mes mains tout le jour au peuple incrédule qui suit ses désirs et qui marche dans une mauvaise voie, ce peuple qui me provoque sans cesse par les crimes qu’il commet en ma présence, qui s’est emporté à sacrifier aux idoles, etc. Ceux-là seront dissipés en fumée au jour de ma fureur, etc. J’assemblerai les iniquités de vous et de vos pères, et vous rendrai à tous selon vos œuvres. Le Seigneur dit ainsi : Pour l’amour de mes serviteurs, je ne perdrai tout Israël, mais j’en réserverai quelques-uns, de même qu’on réserve un grain resté dans une grappe, duquel on dit : Ne l’arrachez pas, parce que c’est bénédiction. Ainsi j’en prendrai de Jacob et de Juda pour posséder mes montagnes, que mes élus et mes serviteurs avoient en héritage, et mes campagnes fertiles et admirablement abondantes ; mais j’exterminerai tous les autres, parce que vous avez oublié votre Dieu pour servir des dieux étrangers. Je vous ai appelés et vous n’avez pas répondu ; j’ai parlé et vous m’avez pas ouï, et vous avez choisi choses que j’avois défendues. C’est pour cela que le Seigneur dit ces choses : Voici, mes serviteurs seront rassasiés, et vous languirez de faim ; mes serviteurs seront dans la joie, et vous dans la confusion ; mes serviteurs chanteront des cantiques de l’abondance de la joie de leur cœur, et vous pousserez des cris et des hurlemens de l’affliction de votre esprit. Et vous laisserez votre nom en abomination à mes élus. Le Seigneur vous exterminera, et nommera ses serviteurs d’un autre nom dans lequel celui qui sera béni sur la terre sera béni en Dieu, etc. Parce que les premières douleurs sont mises en oubli. Car voici : je crée de nouveaux cieux et une nouvelle terre, etles choses passées ne seront plus en mémoire et ne reviendront plus en la pensée. Mais vous vous réjouirez à jamais dans les choses nouvelles que je crée ; car je crée Jérusalem qui n’est autre chose que joie, et son peuple réjouissance ; et je me plairai en Jérusalem et en mon peuple, et on n’y entendra plus de cris et de pleurs. Je l’exaucerai avant qu’il demande ; je les ouïrai quand ils ne feront que commencer à parler ; le loup et l’agneau paîtront ensemble, le lion et le bœuf mangeront la même paille ; le serpent ne mangera que la poussière, et on ne commettra d’homicide ni de violence en toute ma sainte montagne. » — lvi : « Et que les étrangers qui s’attachent à moi ne disent point : Dieu me séparera d’avec son peuple. Car le Seigneur dit ces choses : Quiconque gardera mes sabbats, et choisira de faire mes volontés, et gardera mon alliance, je leur donnerai place dans ma maison, et je leur donnerai un nom meilleur que celui que j’ai donné à mes enfans : ce sera un nom éternel qui ne périra jamais. » — lix : « C’est pour nos crimes que la justice s’est éloignée de nous. Nous avons attendu la lumière et nous ne trouvons que les ténèbres ; nous avons espéré la clarté et nous marchons dans l’obscurité ; nous avons tâté contre la muraille comme des aveugles ; nous avons heurté en plein midi comme au milieu d’une nuit, et comme des morts en des lieux ténébreux. Nous rugirons tous comme des ours, nous gémirons comme des colombes. Nous avons attendu la justice, et elle ne vient point ; nous avons espéré le salut, et il s’éloigne de nous. » — lxvi, 18 : « Mais je visiterai leurs œuvres et leurs pensées quand je viendrai pour les assembler avec toutes les nations et les peuples ; et ils verront ma gloire. Et je leur imposerai un signe, et de ceux qui seront sauvés j’en enverrai aux nations, en Afrique, en Lydie, en Italie, en Grèce et aux peuples qui n’ont point ouï parler de moi et qui n’ont point vu ma gloire ; et ils amèneront vos frères. »

Réprobation du temple. Jér., vii : Allez en Silo, où j’avois établi mon nom au commencement, et voyez ce que j’y ai fait à cause des péchés de mon peuple. Et maintenant, dit le Seigneur, parce que vous avez fait les mêmes crimes, je ferai de ce temple où mon nom est invoqué, et sur lequel vous vous confiez, et que j’ai moi-même donné à vos prêtres, la même chose que j’ai faite de Silo. (Car je l’ai rejeté, et me suis fait un temple ailleurs.) Et je vous rejetterai loin de moi, de la même manière que j’ai rejeté vos frères les enfans d’Éphraïm. Ne priez donc point pour ce peuple. (Rejetés sans retour.) — 21 : « A quoi vous sert-il d’ajouter sacrifice sur sacrifice ? Quand je retirai vos pères hors d’Égypte, je ne leur parlai pas des sacrifices et des holocaustes ; je ne leur en donnai aucun ordre, et le précepte que je leur ai donné a été en cette sorte : Soyez obéissans et fidèles à mes commandemens, et je serai votre Dieu et vous serez mon peuple. (Ce ne fut qu’après qu’ils eurent sacrifié au veau d’or que j’ordonnai des sacrifices pour tourner en bien une mauvaise coutume.) » — 4 : « N’ayez point confiance aux paroles de mensonge de ceux qui vous disent : Le temple du Seigneur, le temple du Seigneur, le temple du Seigneur sont. »

53. — Prophéties.Pugio fidei, p. 659, Talmud : « C’est une tradition entre nous que, quand le Messie arrivera, la maison de Dieu, destinée à la dispensation de sa parole, sera pleine d’ordure et d’impureté, et que la sagesse des scribes sera corrompue et pourrie. Ceux qui craindront de pécher seront réprouvés du peuple, et traités de fous et d’insensés. » — Is. xlix : « Écoutez, peuples éloignés, et vous, habitans des îles de la mer : le Seigneur m’a appelé par mon nom dès le ventre de ma mère, il me protége sous l’ombre de sa main, il a mis mes paroles comme un glaive aigu, et m’a dit : Tu es mon serviteur ; c’est par toi que je ferai paroître ma gloire. Et j’ai dit : Seigneur, ai-je travaillé en vain ? est-ce inutilement que j’ai consommé toute ma force ? faites-en le jugement, Seigneur, le travail est devant vous. Lors le Seigneur, qui m’a formé lui-même dès le ventre de ma mère pour être tout à lui, afin de ramener Jacob et Israël, m’a dit : Tu seras glorieux en ma présence, et je serai moi-même ta force : c’est peu de chose que tu convertisses les tribus de Jacob ; je t’ai suscité pour être la lumière des gentils, et pour être mon salut jusqu’aux extrémités de la terre. Ce sont les choses que le Seigneur a dites à celui qui a humilié son âme, qui a été en mépriset en abomination aux gentils, et qui s’est soumis aux puissans de la terre. Les princes et les rois t’adoreront, parce que le Seigneur qui t’a élu est fidèle. Le Seigneur m’a dit encore : Je t’ai exaucé dans les jours de salut et de miséricorde, et je t’ai établi pour être l’alliance du peuple, et te mettre en possession des nations les plus abandonnées ; afin que tu dises à ceux qui sont dans les chaînes : Sortez en liberté ; et à ceux qui sont dans les ténèbres : Venez à la lumière, et possédez des terres abondantes et fertiles. Ils ne seront plus travaillés ni de la faim, ni de la soif, ni de l’ardeur du soleil, parce que celui qui a eu compassion d’eux sera leur conducteur : il les mènera aux sources vivantes deseaux, et aplanira les montagnes devant eux. Voici, les peuples aborderont de toutes parts, d’orient, d’occident, d’aquilon et de midi. Que le ciel en rende gloire à Dieu ; que la terre s’en réjouisse, parce qu’il a plu au Seigneur de consoler son peuple, et qu’il aura enfin pitié des pauvres qui espèrent en lui. Et cependant Sion a osé dire : Le Seigneur m’a abandonnée, et n’a plus mémoire de moi. Une mère peut-elle mettre en oubli son enfant, et peut-elle perdre la tendresse pour celui qu’elle a porté dans son sein ? mais quand elle en seroit capable, je ne t’oublierai pourtant jamais, Sion : je te porte toujours entre mes mains, et tes murs sont toujours devant mes yeux. Ceux qui doivent te rétablir accourent et tes destructeurs seront éloignés. Lève les yeux de toutes parts, et considère toute cette multitude qui est assemblée pour venir à toi. Je jure que tous ces peuples te seront donnés comme l’ornement duquel tu seras à jamais revêtue : tes déserts et tes solitudes, et toutes tes terres qui sont maintenant désolées seront trop étroites pour le grand nombre de tes habitans, et les enfans qui te naîtront dans les années de ta stérilité te diront : La place est trop petite, écarte les frontières, et fais-nous place pour habiter. Alors tu diras en toi-même : Qui est-ce qui m’a donné cette abondance d’enfans, moi qui n’enfantois plus, qui étois stérile, transportée et captive ? et qui est-ce qui me les a nourris, moi qui étois délaissée sans secours ? D’où sont donc venus tous ceux-ci ? Et le Seigneur te dira : Voici, j’ai fait paroître ma puissance sur les gentils, et j’ai élevé mon étendard sur les peuples, et ils t’apporteront des enfans dans leurs bras et dans leurs seins ; les rois et les reines seront tes nourriciers, ils t’adoreront le visage contre terre, et baiseront la poussière de tes pieds ; et tu connoîtras que je suis le Seigneur, et que ceux qui espèrent en moi ne seront jamais confondus ; car qui peut ôter la proie à celui qui est fort et puissant ? Mais encore même qu’on la lui pût ôter, rien ne pourra empêcher que je ne sauve tes enfans, et que je ne perde tes ennemis, et tout le monde reconnoîtra que je suis le Seigneur ton sauveur, et le puissant rédempteur de Jacob. » — L : « Le Seigneur dit ces choses : Quel est ce libelle de divorce par lequel j’ai répudié la synagogue ? et pourquoi l’ai-je livrée entre les mains de vos ennemis ? n’est-ce pas pour ses impiétés et pour ses crimes que je l’ai répudiée ? Car je suis venu et personne ne m’a reçu ; j’ai appelé et personne n’a écouté : est-ce que mon bras est accourci et que je n’ai pas la puissance de sauver ? C’est pour cela que je ferai paroître les marques de ma colère… : je couvrirai les cieux de ténèbres et les cacherai sous des voiles. Le Seigneur m’a donné une langue bien instruite, afin que je sache consoler par ma parole celui qui est dans la tristesse. Il m’a rendu attentif à ses discours, et je l’ai écouté comme un maître (en disciple). Le Seigneur m’a révélé ses volontés et je n’y ai point été rebelle. J’ai livré mon corps aux coups et mes joues aux outrages ; j’ai abandonné mon visage aux ignominies et aux crachats ; mais le Seigneur m’a soutenu, et c’est pourquoi je n’ai point été confondu. Celui qui me justifie est avec moi : qui osera m’accuser ? qui se lèvera pour disputer contre moi, et pour m’accuser de péché, Dieu étant lui-même mon protecteur ? Tous les hommes passeront et seront consommés par le temps ; que ceux qui craignent Dieu écoutent donc les paroles de son serviteur ; que celui qui languit dans les ténèbres mette sa confiance au Seigneur. Mais pour vous vous ne faites qu’embraser la colère de Dieu sur vous, vous marchez sur les brasiers et entre les flammes que vous-mêmes avez allumées : c’est ma main qui a fait venir ces maux sur vous ; vous périrez dans les douleurs. » — li : « Écoutez-moi, vous qui suivez la justice et qui cherchez le Seigneur ; regardez à la pierre d’où vous êtes taillés, et à la citerne d’où vous êtes tirés. Regardez à Abraham votre père, et à Sara qui vous a enfantés : voyez qu’il étoit seul et sans enfant quand je l’ai appelé et que je lui ai donné une postérité si abondante : voyez combien de bénédictions j’ai répandues sur Sion, et de combien de grâces et de consolations je l’ai comblée. Considérez toutes ces choses, mon peuple, et rendez-vous attentif à mes paroles, car une loi sortira de moi, et un jugement qui sera la lumière des gentils. » — Amos, viii : Le prophète ayant fait un dénombrement des péchés d’Israël, dit que Dieu a juré d’en faire la vengeance. Dit ainsi : « En ce jour-là, dit le Seigneur, je ferai coucher le soleil à midi, et je couvrirai la terre de ténèbres dans le jour de lumière, je changerai vos fêtes solennelles en pleurs, et tous vos cantiques en plaintes. Vous serez tous dans la tristesse et dans les souffrances, etje mettrai cette nation en une désolation pareille à celle de la mort d’un fils unique ; et ces derniers temps seront des temps d’amertume : car voici, les jours viennent, dit le Seigneur, que j’enverrai sur cette terre la famine, la faim, non pas la faim et la soif de pain et d’eau, mais la faim et la soif d’ouïr les paroles de la part du Seigneur. Ils iront errans d’une mer jusqu’à l’autre, et se porteront d’aquilon en orient ; ils tourneront de toutes parts en cherchant qui leur annonce la parole du Seigneur, et ils n’en trouverent point. Et leurs vierges et leurs jeunes hommes périront en cette soif, eux qui ont suivi les idoles de Samarie, qui ont juré par le Dieu adoré en Dan, et qui ont suivi le culte de Bersabée ; ils tomberont et ne se relèveront jamais de leur chute. » — Amos, iii, 2 : « De toutes les nations de la terre, je n’ai reconnu que vous pour être mon peuple. » — Daniel, xii, 7, ayant décrit toute l’étendue du règne du Messie, dit : « Toutes ces choses s’accompliront lorsque la dispersion du peuple d’Israël sera accomplie. » — Aggée, ii, 4 : « Vous qui, comparant cette seconde maison à la gloire le la première, la méprisez, prenez courage, dit le Seigneur, à vous Zorobabel, et à vous, Jésus grand prêtre, et à vous, tout le peuple de la terre, et ne cessez point d’y travailler ; car je suis avec vous, dit le Seigneur des armées ; la promesse subsiste, que j’ai faite quand je vous ai retirés d’Égypte ; mon esprit est au milieu de vous. Ne perdez point espérance, car le Seigneur des armées dit ainsi : Encore un peu de temps, et j’ébranlerai le ciel et la terre, et la mer et la terre ferme (façon de parler pour marquer un changement grand et extraordinaire) ; et j’ébranlerai toutes les nations. Et alors viendra celui qui est désiré par tous les gentils, et je remplirai cette maison de gloire, dit le Seigneur. L’argent et l’or sont à moi, dit le Seigneur (c’est-à-dire que ce n’est pas de cela que je veux être honoré : comme il est dit ailleurs : Toutes les bêtes des champs sont à moi : à quoi sert de me les offrir en sacrifice ?) ; la gloire de ce nouveau temple sera bien plus grande que la gloire du premier, dit le Seigneur des armées ; et j’établirai ma maison en ce lieu-ci, dit le Seigneur. » — « [23] En Horeb, au jour où vous y étiez assemblés, et que vous dîtes : Que le Seigneur ne parle plus lui-même à nous, et que nous ne voyions plus ce feu, de peur que nous ne mourions. Et le Seigneur me dit : Leur prière est juste : je sur susciterai un prophète tel que vous du milieu de leurs frères, dans la bouche duquel je mettrai mes paroles : et il leur dira toutes les choses que je lui aurai ordonnées ; et il arrivera que quiconque n’obéira point aux paroles qu’il lui portera en mon nom, j’en ferai moi-même le jugement. » — Genèse, xlix : « Vous, Juda, vous serez loué de vos frères, et vainqueur de vos ennemis ; les enfans de votre père vous adoreront. Juda, faon de lion, vous êtes monté à la proie, ô mon fils ! et vous êtes couché comme un lion, et comme une lionnesse qui s’éveillera. Le sceptre ne sera point ôté de Juda, ni le législateur d’entre ses pieds, jusqu’à ce que Silo vienne ; et les nations s’assembleront à lui pour lui obéir. »

54. —

55. — Après que bien des gens sont venus devant, il est venu enfin Jésus-Christ, dire[24] : « Me voici, et voici le temps. Ce que les prophètes ont dit devoir avenir dans la suite des temps, je vous dis que mes apôtres le vont faire. Les juifs vont être rebutés, Hiérusalem sera bientôt détruite : et les païens vont entrer dans la connoissance de Dieu. Mes apôtres le vont faire après que vous aurez tué l’héritier de la vigne. »

Et puis les apôtres ont dit aux juifs : « Vous allez être maudits (Celsus s’en moquoit) ; » et aux païens : « Vous allez entrer dans la connoissance de Dieu. » Et cela est arrivé alors.

56. — Il est non-seulement impossible, mais inutile de connoître Dieu sans Jésus-Christ. Ils ne s’en sont pas éloignés, mais approchés ; ils ne se sont pas abaissés, mais… Quo quisquam optimus est, pessimus, si hoc ipsum, quod optimus est, adscribat sibi.

57. — Preuves de Jésus-Christ. Pourquoi le livre de Ruth conservé. Pourquoi l’histoire de Thamar.

58. — Les juifs, en éprouvant s’il étoit Dieu, ont montré qu’il étoit homme.

59. — Pourquoi Jésus-Christ n’est-il pas venu d’une manière visible, au lieu de tirer sa preuve des prophéties précédentes ? Pourquoi s’est-il fait prédire en figures ?

60. — Sur ce que Josèphe ni Tacite et les autres historiens n’ont point parlé de Jésus-Christ. Tant s’en faut que cela fasse contre, qu’au contraire cela fait pour. Car il est certain que Jésus-Christ a été, et que sa religion a fait grand bruit, et que ces gens-là ne l’ignoroient pas, et qu’ainsi il est visible qu’ils ne l’ont celé qu’à dessein ; ou qu’ils en ont parlé, et qu’on l’a ou supprimé ou changé.

61. — Vocation des gentils par Jésus-Christ. Ruine des juifs et des païens par Jésus-Christ.

62. — Si le diable favorisoit la doctrine qui le détruit, il seroit divisé, comme disoit Jésus-Christ. Si Dieu favorisoit la doctrine qui détruit l’Église, il seroit divisé : Omne regnum divisum[25], etc. Car Jésus-Christ agissoit contre le diable, et détruisoit son empire sur les cœurs, dont l’exorcisme est la figure, pour établir le royaume de Dieu, Et ainsi il ajoute : In digito Dei, etc., regnum Dei ad vos, etc.

63. — Omnis Juaæa regio, et Jerosolomytæ universi, et baptizabantur[26]. A cause de toutes les conditions d’hommes qui y venoient. Des pierres peuvent être enfans d’Abraham[27].

Si on seconnoissoit, Dieu guériroit et pardonneroit.

Ne convertantur, et sanem eos, et dimittantur eis peccata[28].

Jésus-Christ n’a jamais condamné sans ouïr. A Judas : Amice, ad quid venisti ? A celui qui n’avoit pas la robe nuptiale, de même.

64. — Concupiscence de la chair, concupiscence des yeux, orgueil, etc. Il y a trois ordres de choses : la chair, l’esprit, la volonté, Les charnels sont les riches, les rois. Ils ont pour objet le corps. Les curieux et savans : ils ont pour objet l’esprit. Les sages : ils ont pour objet la justice. Dieu doit régner sur tout, et tout se rapporter à lui. Dans les choses de la chair règne proprement la concupiscence ; dans les spirituelles, la curiosité proprement ; dans la sagesse, l’orgueil proprement. Ce n’est pas qu’on ne puisse être glorieux pour les biens ou pour les connoissances, mais ce n’est pas le lieu de l’orgueil ; car en accordant à un homme qu’il est savant, on ne laissera pas de le convaincre qu’il a tort d’être superbe. Le lieu propre à la superbe est la sagesse : car on ne peut accorder à un homme qu’il s’est rendu sage, et qu’il a tort d’être glorieux ; car cela est de justice. Aussi Dieu seul donne la sagesse : et c’est pourquoi : Qui gloriatur in Domino glorietur[29].

65. — Soumission, et usage de la raison ; en quoi consiste le vrai christianisme.

66. — Impiété, de ne pas croire l’eucharistie, sur ce qu’on ne la voit pas.

67. — C’est une chose si visible, qu’il faut aimer un seul Dieu, qu’il ne faut point de miracle pour le prouver.

Bel état de l’Église, quand elle n’est plus soutenue que de Dieu !

68. — Cette religion si grande en miracles (saints Pères irréprochables ; savans et grands ; témoins, martyrs, rois ; David, établi, Isaïe, prince du sang), si grande en science, après avoir étalé tous ses miracles et toute sa sagesse, elle réprouve tout cela, et dit qu’elle n’a ni sagesse ni signes, mais la croix et la folie. Car ceux qui par ces signes et cette sagesse ont mérité votre créance, et qui vous ont prouvé leur caractère, vous déclarent que rien de tout cela ne peut nous changer, et nous rendre capables de connoître et aimer Dieu, que la vertu de la folie de la croix, sans sagesse ni signes ; et point ces signes sans cette vertu. Ainsi notre religion est folle, en regardant à la cause effective, et sage en regardant à la sagesse qui y prépare.

69. — Que l’Écriture a deux sens, que Jésus-Christ et les apôtres ont donnés, dont voici les preuves : 1° Preuve par l’Écriture même ; 2° preuves par les rabbins ; Moïse Maymonide dit qu’elle a deux faces, et que les prophéties n’ont prophétisé que Jésus-Christ ; 3° preuves par la cabale ; 4° preuves par l’interprétation mystique que les rabbins mêmes donnent à l’Écriture ; 5° preuves par les principes des rabbins, qu’il y a deux sens. Qu’il y a deux avènemens, glorieux et abject, du Messie, selon leur mérite ; que les prophètes n’ont prophétisé que du Messie. La loi n’est pas éternelle, mais doit changer au Messie. Qu’alors on ne se souviendra plus de la mer Rouge ; que les juifs et les gentils seront mêlés.

70. — Les mouvemens de grâce, la dureté de cœur ; les circonstances extérieures.

71. — Différence entre le dîner et le souper.

En Dieu la parole ne diffère pas de l’intention, car il est véritable ; ni la parole de l’effet, car il est puissant ; ni les moyens de l’effet, car il est sage. Bern., ult. sermo in Missam.

Augustin, V, de Civ., 10 : Cette règle est générale. Dieu peut tout, hormis les choses lesquelles s’il les pouvoit il ne seroit pas tout-puissant, comme mourir, être trompé et mentir, etc.

Plusieurs évangélistes pour la confirmation de la vérité ; leur dissemblance utile.

Eucharistie après la Cène. Vérité après figure. Ruine de Jérusalem figure de la ruine du monde, quarante ans après la mort de Jésus-Christ[30]. « Je ne sais pas[31] : » comme homme, ou comme légat. Jésus-Christ condamné par les juifs et les gentils. Les juifs et gentils figurés par les deux fils : Aug., de Civ., XX, 29.

72. — (20 V) Les figures de l’Évangile pour l’état de l’âme malade sont des corps malades ; mais parce qu’un corps ne peut être assez malade pour le bien exprimer, il en a fallu plusieurs. Ainsi il y a le sourd, le muet, l’aveugle, le paralytique, le Lazare mort, le possédé. Tout cela ensemble est dans l’âme malade.

73. — Elle est toute le corps de Jésus-Christ, en son patois, mais il ne peut dire qu’elle est tout le corps de Jésus-Christ. L’union de deux choses sans changement ne fait point qu’on puisse dire que l’une devient l’autre. Ainsi l’âme unie au corps, le feu au bois, sans changement. Mais il faut changement qui fasse que la forme de l’une devienne la forme de l’autre : ainsi l’union du Verbe à l’homme. Parce que mon corps sans mon âme ne feroit pas le corps d’un homme : mon âme, unie à quelque matière que ce soit, fera mon corps. Il me distingue la condition nécessaire d’avec la condition suffisante : l’union est nécessaire, mais non suffisante. Le bras gauche n’est pas le droit. L’impénétrabilité est une propriété des corps. Identité de numéro au regard du même temps exige l’identité de la matière. Ainsi si Dieu unissoit mon âme à un corps à la Chine, le même corps, idem numero, seroit à la Chine. La même rivière qui coule là est idem numero que celle qui coule en même temps à la Chine.

74. — Fascination. Somnum suum[32]. Figura hujus mundi[33].

L’eucharistie. Comedes panem tuum[34]. Panem nostrum[35].

Inimici Dei terram lingent[36]. Les pécheurs lèchent la terre, c’est-à-dire aiment les plaisirs terrestres.

Singularis ego sum donec transeam[37]. Jésus-Christ avant sa mort étoit presque seul de martyr.

75. — Les deux raisons contraires. Il faut commencer par là : sans cela on n’entend rien, et tout est hérétique. Et même, à la fin de chaque vérité, il faut ajouter qu’on se souvient de la vérité opposée.

76. — Canoniques. Les hérétiques, au commencement de l’Église, servent à prouver les canoniques.

77. — Dieu (et les apôtres), prévoyant que les semences d’orgueil feroient naître les hérésies, et ne voulant pas leur donner occasion de naître par des termes propres, a mis dans l’Écriture et les prières de l’Église des mots et des sentences contraires pour produire leurs fruits dans le temps. De même qu’il donne dans la morale la charité, qui produit des fruits contre la concupiscence. Celui qui sait la volonté de son maître sera battu de plus de coups, à cause du pouvoir qu’il a par la connoissance. Qui justus est justificetur[38], à cause du pouvoir qu’il a par la justice. A celui qui a le plus reçu sera le plus grand compte demandé à cause du pouvoir qu’il a par le secours.

78. — République. La république chrétienne, et même judaïque, n’a eu que Dieu pour maître, comme remarque Philon juif, De la monarchie. Quand ils combattoient, ce n’étoit que pour Dieu ; ils n’espéroient principalement que de Dieu ; ils ne considéraient leurs villes que comme étant à Dieu, et les conservoient pour Dieu. I Paralip., xix, 13.

79. — La victoire sur la mort[39]. Que sert à l’homme de gagner tout le monde, s’il perd son âme[40] ? Qui veut garder son âme, la perdra[41].

Je ne suis pas venu détruire la loi, mais l’accomplir[42]. Les agneaux n’ôtoient point les péchés du monde, mais je suis l’agneau qui ôte les péchés[43]. Moïse ne vous a point donné le pain du ciel[44]. Moïse ne vous a point tirés de captivité, et ne vous a point rendus véritablement libres[45].

80. — Saint Augustin a dit formellement que les forces seroient ôtées au péché. Mais c’est par hasard qu’il l’a dit ; car il pouvoit arriver que l’occasion de le dire ne s’offrît pas. Mais ses principes font voir que l’occasion s’en présentant, il étoit impossible qu’il ne le dît, ou qu’il dît rien de contraire. C’est donc plus d’être forcé à le dire l’occasion s’en offrant, que de l’avoir dit l’occasion s’étant offerte ; l’un étant de nécessité, l’autre de hasard. Mais les deux sont tout ce qu’on peu demander.

81. — Quand Auguste eut appris qu’entre les enfans qu’Hérode avoit fait mourir, au-dessous de l’âge de deux ans, étoit son propre fils, il dit qu’il étoit meilleur d’être le pourceau d’Hérode que son fils. Macrob., Saturn., livre II, 4.

82. — Ordre. Voir ce qu’il y a de clair dans tout l’état des juifs, et d’incontestable.

83. — Eh quoi ! Ne dites-vous pas vous-même que le ciel et les oiseaux prouvent Dieu ? — Non. — Et votre religion ne le dit-elle pas ? — Non. Car encore que cela est vrai en un sens pour quelques âmes à qui Dieu donne cette lumière, néanmoins cela est faux à l’égard de la plupart.

84. — Nihil tam absurde dici potest quod non dicatur ab aliquo philosophorum. Cic., de Divin.

85. — Est et non est sera-t-il reçu dans la foi, aussi bien que dans les miracles ?

Quand saint Xavier fait des miracles… !

Miracles continuels, faux.

86. — Toujours les hommes ont parlé vrai de Dieu, ou le vrai Dieu a parlé aux hommes.

Les deux fondemens : l’un intérieur, l’autre extérieur ; la grâce, les miracles ; tous deux surnaturels.

87. — Judith. Enfin Dieu parle dans les dernières oppressions. Si le refroidissement de la charité laisse l’Église presque sans vrais adorateurs, les miracles en exciteront. C’est un des derniers effets de la grâce.

S’il se faisoit un miracle aux Jésuites !.

Quand le miracle trompe l’attente de ceux en présence desquels il arrive, et qu’il y a disproportion entre l’état de leur foi et l’instrument du miracle, alors il doit les porter à changer. Mais vous, autrement. Il y auroit autant de raison à dire que si l’eucharistie ressuscitoit un mort, il faudroit se rendre calviniste que demeurer catholique. Mais quand il couronne l’attente, et que ceux qui ont espéré que Dieu béniroit les remèdes se voient guéris sans remèdes…

88. — Sur le miracle. Comme Dieu n’a pas rendu de famille plus heureuse, il faut aussi qu’il n’en trouve point de plus reconnoissante.

89. — Roi, tyran. J’aurai aussi mes pensées de derrière la tête. Je prendrai garde à chaque voyage.

90. — Venise. Quel avantage en tirerez-vous, sinon du besoin qu’en ont les princes, et de l’horreur qu’en ont les peuples ? S’ils vous avoient demandés, et que pour l’obtenir ils eussent imploré l’assistance des princes chrétiens, vous pourriez faire valoir cette recherche. Mais que durant cinquante ans tous les princes se soient employés inutilement, et qu’il ait fallu en aussi pressant besoin pour l’obtenir…


fin de l’appendice aux pensées et du premier volume.
  1. Nombres, xi, 29.
  2. II Mach., ii, 2.
  3. Indication de deux passages d’Eusèbe. Pascal cite la première phrase dans la traduction latine, et la seconde dans le texte même.
  4. Matth., xii, 30.
  5. Marc, ix, 39.
  6. Ps. cxi, 4.
  7. Eccles, iv, 13.
  8. Pugio fidei, par Raymond Martin.
  9. Jean, vii, 49.
  10. Matt., xii, 39.
  11. Dan., iii, 94.
  12. Exode, ii, 11-14.
  13. Jean, iv, 23.
  14. Jean, i, 29.
  15. I Tim., iv, 3.
  16. I Cor., vii.
  17. I Cor., vii, 35.
  18. Matth., I xxiv, 34.
  19. Jérém., xxxi, 34.
  20. Joël, ii, 28.
  21. Jérém., xxxi, 34.
  22. Is, xlv, 4.
  23. Deut., xviii, 16.
  24. Marc, xii, 6.
  25. Luc, xi, 17.
  26. Marc, i
  27. Matth., iii.
  28. 3 Marc, iv, 12 ; Is., vi, 10.
  29. I Cor., i, 31, d’après Jér., ix, 24.
  30. Matth., xxiv.
  31. Ibid., 36.
  32. Ps. lxxv, 6.
  33. I Cor., vii, 31.
  34. Deut., viii, 9.
  35. Luc, xi, 3.
  36. Ps. lxxi, 9.
  37. Ps. cxi, 10.
  38. Apoc., xxii, 11.
  39. I Cor., xv, 57.
  40. Luc, ix, 25.
  41. Luc, ix, 24.
  42. Matth., v, 17.
  43. Jean, i, 29.
  44. Jean, vi, 32.
  45. Jean, viii, 36.
PENSÉES



PENSÉES[1]



  1. Nous avons suivi l’excellente édition de M. Ernest Havet qui nous a paru avoir fixé définitivement le texte des Pensées, et nous avons eu constamment son commentaire sous les yeux. Nous avons, à son exemple, publié en dehors des Pensées les morceaux étendus qui font de petits ouvrages, tels que le Traité sur l’Esprit géométrique, dont Bossut avait fait son second et son troisième articles.


PRÉFACE.


Où l’on fait voir de quelle manière ces Pensées ont été écrites et recueillies ; ce qui en a fait retarder l’impression ; quel étoit le dessein de l’auteur dans cet ouvrage, et comment il a passé les dernières années de sa vie[1].


Pascal, ayant quitté fort jeune l’étude des mathématiques, de la physique, et des autres sciences profanes, dans lesquelles il avoit fait un si grand progrès, commença, vers la trentième année de son âge, à s’appliquer à des choses plus sérieuses et plus relevées, et à s’adonner uniquement, autant que sa santé le put permettre, à l’étude de l’Écriture, des Pères, et de la morale chrétienne.

Mais quoiqu’il n’ait pas moins excellé dans ces sortes de sciences, comme il l’a bien fait paroître par des ouvrages qui passent pour assez achevés en leur genre, on peut dire néanmoins que, si Dieu eût permis qu’il eût travaillé quelque temps à celui qu’il avoit dessein de faire sur la religion, et auquel il vouloit employer tout le reste de sa vie, cet ouvrage eût beaucoup surpassé tous les autres qu’on a vus de lui ; parce qu’en effet les vues qu’il avoit sur ce sujet étoient infiniment au-dessus de celles qu’il avoit sur toutes les autres choses.

Je crois qu’il n’y aura personne qui n’en soit facilement persuadé en voyant seulement le peu que l’on en donne à présent, quelque imparfait qu’il paroisse : et principalement sachant la manière dont il y a travaillé, et toute l’histoire du recueil qu’on en a fait. Voici comment tout cela s’est passé.

Pascal conçut le dessein de cet ouvrage plusieurs années avant sa mort ; mais il ne faut pas néanmoins s’étonner s’il fut si longtemps sans en rien mettre par écrit : car il avoit toujours accoutumé de songer beaucoup aux choses, et de les disposer dans son esprit avant que de les produire au dehors, pour bien considérer et examiner avec soin celles qu’il falloit mettre les premières ou les dernières, et l’ordre qu’il leur devoit donner à toutes, afin qu’elles pussent faire l’effet qu’il désiroit. Et comme il avoit une mémoire excellente, et qu’on peut dire même prodigieuse, en sorte qu’il a souvent assuré qu’il n’avoit jamais rien oublié de ce qu’il avoit une fois bien imprimé dans son esprit ; lorsqu’il s’étoit ainsi quelque temps appliqué à un sujet, il ne craignoit pas que les pensées qui lui étoient venues lui pussent jamais échapper ; et c’est pourquoi il différoit assez souvent de les écrire, soit qu’il n’en eût pas le loisir, soit que sa santé, qui a presque toujours été languissante, ne fût pas assez forte pour lui permettre de travailler avec application.

C’est ce qui a été cause que l’on a perdu à sa mort la plus grande partie de ce qu’il avoit déjà conçu touchant son dessein ; car il n’a presque rien écrit des principales raisons dont il vouloit se servir, des fondemens sur lesquels il prétendoit appuyer son ouvrage, et de l’ordre qu’il vouloit y garder ; ce qui étoit assurément très-considérable. Tout cela étoit parfaitement bien gravé dans son esprit et dans sa mémoire ; mais ayant négligé de l’écrire lorsqu’il l’auroit peut-être pu faire, il se trouva, lorsqu’il l’auroit bien voulu, hors d’état d’y pouvoir du tout travailler.

Il se rencontra néanmoins une occasion, il y a environ dix ou douze ans, en laquelle on l’obligea, non pas d’écrire ce qu’il avoit dans l’esprit sur ce sujet-là, mais d’en dire quelque chose de vive voix. Il le fit donc en présence et à la prière de plusieurs personnes très-considérables de ses amis. Il leur développa en peu de mots le plan de tout son ouvrage : il leur représenta ce qui en devoit faire le sujet et la matière ; il leur en rapporta en abrégé les raisons et les principes, et il leur expliqua l’ordre et la suite des choses qu’il y vouloit traiter. Et ces personnes, qui sont aussi capables qu’on le puisse être de juger de ces sortes de choses, avouent qu’elles n’ont jamais rien entendu de plus beau, de plus fort, de plus touchant, ni de plus convaincant ; qu’elles en furent charmées ; et que ce qu’elles virent de ce projet et de ce dessein dans un discours de deux ou trois heures fait ainsi sur-le-champ, et sans avoir été prémédité ni travaillé, leur fit juger ce que ce pourroit être un jour, s’il étoit jamais exécuté et conduit à sa perfection par une personne dont elles connoissoient la force et la capacité ; qui avoit accoutumé de travailler tellement tous ses ouvrages, qu’il ne se contentoit presque jamais de ses premières pensées, quelque bonnes qu’elles parussent aux autres ; et qui a refait souvent, jusqu’à huit ou dix fois, des pièces que tout autre que lui trouvoit admirables dès la première.

Après qu’il leur eut fait voir quelles sont les preuves qui font le plus d’impression sur l’esprit des hommes, et qui sont les plus propres a les persuader, il entreprit de montrer que la religion chrétienne avoit autant de marques de certitude et d’évidence que les choses qui sont reçues dans le monde pour les plus indubitables.

Il commença d’abord par une peinture de l’homme, où il n’oublia rien de tout ce qui le pouvoit faire connoître et au dedans et au dehors de lui-même, et jusqu’aux plus secrets mouvemens de son cœur. Il supposa ensuite un homme qui, ayant toujours vécu dans une ignorance générale, et dans l’indifférence à l’égard de toutes choses, et surtout à l’égard de soi-même, vient enfin à se considérer dans ce tableau, et à examiner ce qu’il est. Il est surpris d’y découvrir une infinité de choses auxquelles il n’a jamais pensé ; et il ne sauroit remarquer, sans étonnement et sans admiration, tout ce que Pascal lui fait sentir de sa grandeur et de sa bassesse, de ses avantages et de ses foiblesses, du peu de lumières qui lui reste, et des ténèbres qui l’environnent presque de toutes parts, et enfin de toutes les contrariétés étonnantes qui se trouvent dans sa nature. Il ne peut plus après cela demeurer dans l’indifférence, s’il a tant soit peu de raison ; et quelque insensible qu’il ait été jusqu’alors, il doit souhaiter, après avoir ainsi connu ce qu’il est, de connoître aussi d’où il vient et ce qu’il doit devenir.

Pascal, l’ayant mis dans cette disposition de chercher à s’instruire sur un doute si important, l’adresse premièrement aux philosophes, et c’est là qu’après lui avoir développé tout ce que les plus grands philosophes de toutes les sectes ont dit sur le sujet de l’homme, il lui fait observer tant de défauts, tant de foiblesses, tant de contradictions, et tant de faussetés dans tout ce qu’ils en ont avancé, qu’il n’est pas difficile à cet homme de juger que ce n’est pas là où il doit s’en tenir.

Il lui fait ensuite parcourir tout l’univers et tous les âges, pour lui faire remarquer une infinité de religions qui s’y rencontrent ; mais il lui fait voir en même temps, par des raisons si fortes et si convaincantes, que toutes ces religions ne sont remplies que de vanité, de folies, d’erreurs, d’égaremens et d’extravagances, qu’il n’y trouve rien encore qui le puisse satisfaire.

Enfin il lui fait jeter les yeux sur le peuple juif ; et il lui en fait observer des circonstances si extraordinaires, qu’il attire facilement son attention. Après lui avoir représenté tout ce que ce peuple a de singulier, il s’arrête particulièrement à lui faire remarquer un livre unique par lequel il se gouverne, et qui comprend tout ensemble son histoire, sa loi et sa religion. A peine a-t-il ouvert ce livre, qu’il y apprend que le monde est l’ouvrage d’un Dieu, et que c’est ce même Dieu qui a créé l’homme à son image, et qui l’a doué de tous les avantages du corps et de l’esprit qui convenoient à cet état. Quoiqu’il n’ait rien encore qui le convainque de cette vérité, elle ne laisse pas de lui plaire ; et la raison seule suffit pour lui faire trouver plus de vraisemblance dans cette supposition, qu’un Dieu est l’auteur des hommes et de tout ce qu’il y a dans l’univers, que dans tout ce que ces mêmes hommes se sont imaginé par leurs propres lumières. Ce qui l’arrête en cet endroit est de voir, par la peinture qu’on lui a faite de l’homme, qu’il est bien éloigné de posséder tous ces avantages qu’il a dû avoir lorsqu’il est sorti des mains de son auteur ; mais il ne demeure pas longtemps dans le doute ; car dès qu’il poursuit la lecture de ce même livre, il y trouve qu’après que l’homme eut été créé de Dieu dans l’état d’innocence, et avec toute sorte de perfections, sa première action fut de se révolter contre son créateur, et d’employer à l’offenser tous les avantages qu’il en avoit recus.

Pascal lui fait alors comprendre que ce crime ayant été le plus grand de tous les crimes en toutes ces circonstances, il avoit été puni non-seulement dans ce premier homme, qui, étant déchu par là de son état, tomba tout d’un coup dans la misère, dans la foiblesse, dans l’erreur et dans l’aveuglement, mais encore dans tous ses descendans, à qui ce même homme a communiqué et communiquera encore sa corruption dans toute la suite des temps.

Il lui montre ensuite divers endroits de ce livre où il a découvert cette vérité. Il lui fait prendre garde qu’il n’y est plus parlé de l’homme que par rapport à cet état de foiblesse et de désordre ; qu’il y est dit souvent que toute chair est corrompue, que les hommes sont abandonnés à leurs sens, et qu’ils ont une pente au mal dès leur naissance. Il lui fait voir encore que cette première chute est la source, non-seulement de tout ce qu’il y a de plus incompréhensible dans la nature de l’homme, mais aussi d’une infinité d’effets qui sont hors de lui, et dont la cause lui est inconnue. Enfin il lui représente l’homme si bien dépeint dans tout ce livre, qu’il ne lui paroît plus différent de la première page qu’il lui en a tracée.

Ce n’est pas assez d’avoir fait connoître à cet homme son état plein de misère ; Pascal lui apprend encore qu’il trouvera dans ce même livre de quoi se consoler. Et en effet, il lui fait remarquer qu’il y est dit que le remède est entre les mains de Dieu ; que c’est à lui que nous devons recourir pour avoir les forces qui nous manquent ; qu’il se laissera fléchir, et qu’il enverra même aux hommes un libérateur, qui satisfera pour eux, et qui suppléera à leur impuissance.

Après qu’il lui a expliqué un grand nombre de remarques très-particulières sur le livre de ce peuple, il lui fait encore considérer que c’est le seul qui ait parlé dignement de l’Être souverain, et qui ait donné l’idée d’une véritable religion. Il lui en fait concevoir les marques les plus sensibles qu’il applique à celles que ce livre a enseignées ; et il lui fait faire une attention particulière sur ce qu’elle fait consister l’essence de son culte dans l’amour du Dieu qu’elle adore ; ce qui est un caractère tout singulier, et qui la distingue visiblement de toutes les autres religions, dont la fausseté paroît par le défaut de cette marque si essentielle.

Quoique Pascal, après avoir conduit si avant cet homme qu’il s’étoit proposé de persuader insensiblement, ne lui ait encore rien dit qui le puisse convaincre des vérités qu’il lui a fait découvrir, il l’a mis néanmoins dans la disposition de les recevoir avec plaisir, pourvu qu’on puisse lui faire voir qu’il doit s’y rendre, et de souhaiter même de tout son cœur qu’elles soient solides et bien fondées, puisqu’il y trouve de si grands avantages pour son repos et pour l’éclaircissement de ses doutes. C’est aussi l’état où devroit être tout homme raisonnable, s’il étoit une fois bien entré dans la suite de toutes les choses que Pascal vient de représenter : il y a sujet de croire qu’après cela il se rendroit facilement à toutes les preuves que l’auteur apportera ensuite pour confirmer la certitude et l'évidence de toutes ces vérités importantes dont il avoit parlé, et qui font le fondement de la religion chrétienne, qu’il avoit dessein de persuader.

Pour dire en peu de mots quelque chose de ces preuves, après qu’il eut montré en général que les vérités dont il s’agissoit étoient contenues dans un livre de la certitude duquel tout homme de bon sens ne pouvoit douter, il s’arrêta principalement au livre de Moïse, où ces vérités sont particulièrement répandues, et il fit voir, par un très-grand nombre de circonstances indubitables, qu’il étoit également impossible que Moïse eût laissé par écrit des choses fausses, ou que le peuple à qui il les avoit laissées s’y fût laissé tromper, quand même Moïse auroit été capable d’être fourbe.

Il parla aussi des grands miracles qui sont rapportés dans ce livre ; et comme ils sont d’une grande conséquence pour la religion qui y est enseignée, il prouva qu’il n’étoit pas possible qu’ils ne fussent vrais, non-seulement par l’autorité du livre où ils sont contenus, mais encore par toutes les circonstances qui les accompagnent et qui les rendent indubitables.

Il fit voir encore de quelle manière toute la loi de Moïse étoit figurative ; que tout ce qui étoit arrivé aux Juifs n’avoit été que la figure des vérités accomplies à la venue du Messie, et que, le voile qui couvrait ces figures ayant été levé, il étoit aisé d’en voir l’accomplissement et la consommation parfaite en faveur de ceux qui ont reçu Jésus-Christ.

Il entreprit ensuite de prouver la vérité de la religion par les prophéties ; et ce fut sur ce sujet qu’il s’étendit beaucoup plus que sur les autres. Comme il avoit beaucoup travaillé là-dessus, et qu’il y avoit des vues qui lui étoient toutes particulières, il les expliqua d’une manière fort intelligible : il en fit voir le sens et la suite avec une facilité merveilleuse, et il les mit dans tout leur jour et dans toute leur force. Enfin, après avoir parcouru les livres de l’Ancien Testament, et fait encore plusieurs observations convaincantes pour servir de fondemens et de preuves à la vérité de la religion, il entreprit encore de parler du Nouveau Testament, et de tirer ses preuves de la vérité même de l’Évangile.

Il commença par Jésus-Christ ; et quoiqu’il l’eût déjà prouvé invinciblement par les prophéties et par toutes les figures de la loi, dont on voyoit en lui l’accomplissementparfait, il apporta encore beaucoup de preuves tirées de sa personne meme, de ses miracles, de sa doctrine et, des circonstances de sa vie.

Il s’arrêta ensuite sur les apôtres ; et pour faire voir la vérité de la foi qu’ils ont publiée hautement partout, après avoir établi qu’on ne pouvoit les accuser de fausseté qu’en supposant ou qu’ils avoient été des fourbes, ou qu’ils avoient été trompés eux-mêmes, il fit voir clairement que l’une et l’autre de ces suppositions étoit également impossible. Enfin il n’oublia rien de tout ce qui pouvoit servir à la vérité de l’histoire évangélique, faisant de très-belles remarques sur l’Évangile même, sur le style des évangélistes, et sur leurs personnes ; sur les apôtres en particulier, et sur leurs écrits ; sur le nombre prodigieux de miracles ; sur les martyrs : sur les saints ; en un mot, sur toutes les voies par lesquelles la religion chrétienne s’est entièrement établie. Et quoiqu’il n’eût pas le loisir, dans un simple discours, de traiter au long une si vaste matière, comme il avoit dessein de faire dans son ouvrage, il en dit néanmoins assez pour convaincre que tout cela ne pouvoit être l’ouvrage des hommes, et qu’il n’y avoit que Dieu seul qui eût pu conduire l’événement de tant d’effets differens qui concourent tous également à prouver d’une manière invincible la religion qu’il est venu lui-même établir parmi les hommes.

Voilà en substance les principales choses dont il entreprit de parler dans tout ce discours, qu’il ne proposa à ceux qui l’entendirent que comme l’abrégé du grand ouvrage qu’il méditoit ; et c’est par le moyen d’un de ceux qui y furent présens qu’on a su depuis le peu que je viens d’en rapporter.

Parmi les fragmens que l’on donne au public, on verra quelque chose de ce grand dessein : mais on y en verra bien peu : et les choses mêmes que l’on y trouvera sont si imparfaites, si peu étendues, et si peu digérées, qu’elles ne peuvent donner qu’une idée très-grossière de la manière dont il se proposoit de les traiter.

Au reste, il ne faut pas s’étonner si, dans le peu qu’on en donne, on n’a pas gardé son ordre et sa suite pour la distribution des matières. Comme on n’avoit presque rien qui se suivît, il eût été inutile de s’attacher à cet ordre ; et l’on s’est contenté de les disposer à peu près en la manière qu’on a jugé être plus propre et plus convenable à ce que l’on en avoit. On espère même qu’il y aura peu de personnes qui, après avoir bien conçu une fois le dessein de l’auteur, ne suppléent d’eux-mêmes au défaut de cet ordre, et qui, en considérant avec attention les diverses matières répandues dans ces fragmens, ne jugent facilement où elles doivent être rapportées suivant l’idée de celui qui les avoit écrites.

Si l’on avoit seulement ce discours-là par écrit tout au long et en la manière qu’il fut prononcé, l’on auroit quelque sujet de se consoler de la perte de cet ouvrage, et l’on pourroit dire qu’on en auroit au moins un petit échantillon, quoique fort imparfait. Mais Dieu n’a pas permis qu’il nous ait laissé ni l’un ni l’autre ; car peu de temps après il tomba malade d’une maladie de langueur et de foiblesse qui dura les quatre dernières années de sa vie, et qui, quoiqu’elle parût fort peu au dehors, et qu’elle ne l’obligeât pas de garder le lit ni la chambre, ne laissoit pas de l’incommoder beaucoup, et de le rendre presque incapable de s’appliquer à quoi que ce fût : de sorte que le plus grand soin et la principale occupation de ceux qui étoient auprès de lui etoit de le détourner d’écrire, et même de parler de tout ce qui demandoit quelque contention d’esprit, et de ne l’entretenir que de choses indifférentes et incapables de le fatiguer.

C’est néanmoins pendant ces quatre dernières années de langueur et de maladie qu’il a fait et écrit tout ce que l’on a de lui de cet ouvrage qu’il méditoit, et tout ce que l’on en donne au public. Car, quoiqu’il attendit que sa santé fût entièrement rétablie pour y travailler tout de bon, et pour écrire les choses qu’il avoit déjà digérées et disposées dans son esprit, cependant, lorsqu’il lui survenoit quelques nouvelles pensées, quelques vues, quelques idées, ou même quelque tour et quelques expressions qu’il prévoyoit lui pouvoir un jour servir pour son dessein, comme il n’étoit pas alors en état de s’y appliquer aussi fortement que lorsqu’il se portoit bien, ni de les imprimer dans son esprit et dans sa mémoire, il aimoit mieux en mettre quelque chose par écrit pour ne les pas oublier ; et pour cela il prenoit le premier morceau de papier qu’il trouvoit sous sa main, sur lequel il mettoit sa pensée en peu de mots, et fort souvent même seulement à demi-mot : car il ne l’écrivoit que pour lui, et c’est pourquoi il se contentoit de le faire fort légèrement, pour ne pas se fatiguer l’esprit, et d’y mettre seulement les choses qui étoient nécessaires pour le faire ressouvenir des vues et des idées qu’il avoit.

C’est ainsi qu’il a fait la plupart des fragmens qu’on trouvera dans ce recueil : de sorte qu’il ne faut pas s’étonner s’il y en a quelques-uns qui semblent assez imparfaits, trop courts et trop peu expliqués, dans lesquels on peut même trouver des termes et des expressions moins propres et moins élégantes. Il arrivoit néanmoins quelquefois, qu’ayant la plume à la main, il ne pouvoit s’empêcher, en suivant son inclination, de pousser ses pensées, et de les étendre un peu davantage, quoique ce ne fût jamais avec la même force et la même application d’esprit que s’il eût été en parfaite santé. Et c’est pourquoi l’on en trouvera aussi quelques-unes plus étendues et mieux écrites, et des chapitres plus suivis et plus parfaits que les autres.

Voilà de quelle manière ont été écrites ces Pensées. Et je crois qu’il n’y aura personne qui ne juge facilement, par ces légers commencemens et par ces foibles essais d’une personne malade, qu’il n’avoit écrits que pour lui seul, et pour se remettre dans l’esprit des pensées qu’il craignoit de perdre, qu’il n’a jamais revus ni retouchés, quel eût été l’ouvrage entier, s’il eût pu recouvrer sa parfaite santé et y mettre la dernière main, lui qui savoit disposer les choses dans un si beau jour et un si bel ordre, qui donnoit un tour si particulier, si noble et si relevé, à tout ce qu’il vouloit dire, qui avoit dessein de travailler cet ouvrage plus que tous ceux qu’il avoit jamais faits, qui y vouloit employer toute la force d’esprit et tous les talens que Dieu lui avoit donnés, et duquel il a dit souvent qu’il lui falloit dix ans de santé pour l’achever.

Comme l’on savoit le dessein qu’avoit Pascal de travailler sur la religion, l’on eut un très-grand soin, après sa mort, de recueillir tous les écrits qu’il avoit faits sur cette matière. On les trouva tous ensemble enfilés en diverses liasses, mais sans aucun ordre, sans aucune suite, parce que, comme je l’ai déjà remarqué, ce n’étoit que les premières expressions de ses pensées qu’il écrivoit sur de petits morceaux de papier à mesure qu’elles lui venoient dans l’esprit. Et tout cela étoit si imparfait et si mal écrit, qu’on a eu toutes les peines du monde à le déchiffrer.

La première chose que l’on fit fut de les faire copier tels qu’ils étoient, et dans la même confusion qu’on les avoit trouvés. Mais lorsqu’on les vit en cet état, et qu’on eut plus de facilité de les lire et de les examiner que dans les originaux, ils parurent d’abord si informes, si peu suivis, et la plupart si peu expliqués, qu’on fut fort longtemps sans penser du tout à les faire imprimer, quoique plusieurs personnes de très-grande considération le demandassent souvent avec des instances et des sollicitations fort pressantes ; parce que l’on jugeoit bien qu’en donnant ces écrits en l’état où ils étoient, on ne pouvoit pas remplir l’attente et l’idée que tout le monde avoit de cet ouvrage, dont on avoit déjà beaucoup entendu parler.

Mais enfin on fut obligé de céder à l’impatience et au grand désir que tout le monde témoignoit de les voir imprimés. Et l’on s’y porta d’autant plus aisément, que l’on crut que ceux qui les liraient seroient assez équitables pour faire le discernement d’un dessein ébauché d’avec une pièce achevée, et pour juger de l’ouvrage par l’échantillon, quelque imparfait qu’il fût. Et ainsi l’on se résolut de le donner au public. Mais comme il y avoit plusieurs manières de l’exécuter, l’on a été quelque temps à se déterminer sur celle que l’on devoit prendre.

La première qui vint dans l’esprit, et celle qui étoit sans doute la plus facile, étoit de les faire imprimer tout de suite dans le même état où on les avoit trouvés. Mais l’on jugea bientôt que, de le faire de cette sorte, c’eût été perdre presque tout le fruit qu’on en pouvoit espérer, parce que les pensées plus suivies, plus claires et plus étendues, étant mêlées et comme absorbées parmi tant d’autres à demi digérées, et quelques-unes même presque inintelligibles à tout autre qu’à celui qui les avoit écrites, il y avoit tout sujet de croire que les unes feroient rebuter les autres, et que l’on ne considéreroit ce volume, grossi inutilement de tant de pensées imparfaites, que comme un amas confus, sans ordre, sans suite, et qui ne pouvoit servir à rien.

Il y avoit une autre manière de donner ces écrits au public, qui étoit d’y travailler auparavant, d’éclaircir les pensées obscures, d’achever celles qui étoient imparfaites ; et, en prenant dans tous ces fragmens le dessein de l’auteur, de suppléer en quelque sorte l’ouvrage qu’il vouloit faire. Cette voie eût été assurément la meilleure ; mais il étoit aussi très-difficile de la bien exécuter. L’on s’y est néanmoins arrêté assez longtemps, et l’on avoit en effet commencé à y travailler. Mais enfin on s’est résolu de la rejeter aussi bien que la première, parce que l’on a considéré qu’il étoit presque impossible de bien entrer dans la pensée et dans le dessein d’un auteur, et surtout d’un auteur tel que Pascal ; et que ce n’eût pas été donner son ouvrage, mais un ouvrage tout différent.

Ainsi, pour éviter les inconvéniens qui se trouvoient dans l’une et l’autre de ces manières de faire paraître ces écrits, on en a choisi une entre deux, qui est celle que l’on a suivie dans ce recueil. On a pris seulement parmi ce grand nombre de pensées celles qui ont paru les plus claires et les plus achevées ; et on les donne telles qu’on les a trouvées, sans y rien ajouter ni changer ; si ce n’est qu’au lieu qu’elles étoient sans suite, sans liaison, et dispersées confusément de côté et d’autre, on les a mises dans quelque sorte d’ordre, et réduit sous les mêmes titres celles qui étoient sur les mêmes sujets ; et l’on a supprimé toutes les autres qui étoient ou trop obscures, ou trop imparfaites.

Ce n’est pas qu’elles ne continssent aussi de très-belles choses, et qu’elles ne fussent capables de donner de grandes vues à ceux qui les entendraient bien. Mais comme on ne vouloit pas travailler à les éclaircir et à les achever, elles eussent été entièrement inutiles en l’état où elles sont. Et afin que l’on en ait quelque idée, j’en rapporterai ici seulement une pour servir d’exemple ; et par laquelle on pourra juger de toutes les autres que l’on a retranchées. Voici donc quelle est cette pensée, et en quel état on l’a trouvée parmi ces fragmens : « Un artisan qui parle des richesses, un procureur qui parle de la guerre, de la royauté, etc. Mais le riche parle bien des richesses, le roi parle froidement d’un grand don qu’il vient de faire, et Dieu parle bien de Dieu. »

Il y a dans ce fragment une fort belle pensée : mais il y a peu de personnes qui la puissent voir, parce qu’elle y est expliquée très imparfaitement et d’une manière fort obscure, fort courte et fort abrégée ; en sorte que, si on ne lui avoit souvent ouï dire de bouche la même pensée, il seroit difficile de la reconnoître dans une expression si confuse et si embrouillée. Voici à peu près à quoi elle consiste.

Il avoit fait plusieurs remarques très-particulières sur le style de l’Écriture. et principalement de l’Évangile, et il y trouvoit des beauté que peut-être personne n’avoit remarquées avant lui. Il admiroit entr autres choses la naïveté, la simplicité, et, pour le dire ainsi, la froideur avec laquelle il semble que Jésus-Christ y parle des choses les plus grandes et les plus relevées, comme sont, par exemple, le royaume de Dieu, la gloire que posséderont les saints dans le ciel, les peines de l’enfer, sans s’y étendre, comme ont fait les Pères et tous ceux qui on écrit sur ces matières. Et il disoit que la véritable cause de cela étoit que ces choses, qui à la vérité sont infiniment grandes et relevées à notre égard, ne le sont pas de même à l’égard de Jesus-Christ ; et qu’ainsi il ne faut pas trouver étrange qu’il en parle de cette sorte sans étonnement et sans admiration ; comme l’on voit, sans comparaison, qu’un général d’armée parle tout simplement et sans s’émouvoir du siège d’une place importante, et du gain d’une grande bataille ; et qu’un roi parle froidement d’une somme de quinze ou vingt millions, dont un particulier et un artisan ne parleroient qu’avec de grandes exagérations.

Voilà quelle est la pensée qui est contenue et renfermée sous le peu de paroles qui composent ce fragment ; et dans l’esprit des personnes raisonnables, et qui agissent de bonne foi, cette considération, jointe à quantité d’autres semblables, pouvoit servir assurément de quelque preuve de la divinité de Jésus-Christ.

Je crois que ce seul exemple peut suffire, non-seulement pour faire juger quels sont à peu près les autres fragmens qu’on a retranchés, mais aussi pour faire voir le peu d’application et la négligence, pour ainsi dire, avec laquelle ils ont presque tous été écrits ; ce qui doit bien convaincre de ce que j’ai dit, que Pascal ne les avoit écrits en effet que pour lui seul, et sans présumer aucunement qu’ils dussent jamais paroître en cet état. Et c’est aussi ce qui fait espérer que l’on sera assez porté à excuser les défauts qui s’y pourront rencontrer.

Que s’il se trouve encore dans ce recueil quelques pensées un peu obscures, je pense que, pour peu qu’on s’y veuille appliquer, on les comprendra néanmoins très-facilement, et qu’on demeurera d’accord que ce ne sont pas les moins belles, et qu’on a mieux fait de les donner telles qu’elles sont, que de les éclaircir par un grand nombre de paroles qui n’auroient servi qu’à les rendre traînantes et languissantes, et qui en auraient ôté une des principales beautés, qui consiste à dire beaucoup de choses en peu de mots.

L’on en peut voir un exemple dans un des fragmens du chapitre des Preuves de Jésus-Christ par les prophéties, qui est conçu en ces termes : « Les prophètes sont mêlés de prophéties particulières, et de celles du Messie : afin que les prophéties du Messie ne fussent pas sans preuves, et que les prophéties particulières ne fussent pas sans fruit. » Il rapporte dans ce fragment la raison pour laquelle les prophètes, qui n’avoient en vue que le Messie, et qui sembloient ne devoir prophétiser que de lui et de ce qui le regardoit, ont néanmoins souvent prédit des choses particulières qui paroissoient assez indifférentes et inutiles à leur dessein. Il dit que c’étoit afin que ces événemens particuliers s’accomplissant de jour en jour aux yeux de tout le monde, en la manière qu’ils les avoient prédits, ils fussent incontestablement reconnus pour prophètes, et qu’ainsi l’on ne pût douter de la vérité et de la certitude de toutes les choses qu’ils prophétisoient du Messie. De sorte que, par ce moyen, les prophéties du Messie tiroient, en quelque façon, leurs preuves et leur autorité de ces prophéties particulières vérifiées et accomplies ; et ces prophéties particulières servant ainsi à prouver et à autoriser celles du Messie, elles n’étoient pas inutiles et infructueuses. Voilà le sens de ce fragment étendu et développé. Mais il n’y a sans doute personne qui ne prît bien plus de plaisir de le découvrir soi-même dans les seules paroles de l’auteur, que de le voir ainsi éclairci et expliqué.

Il est encore, ce me semble, assez à propos, pour détromper quelques personnes qui pourroient peut-être s’attendre de trouver ici des preuves et des démonstrations géométriques de l’existence de Dieu, de l’immortalité de l’âme, et de plusieurs autres articles de la foi chrétienne, de les avertir que ce n’étoit pas là le dessein de Pascal. Il ne prétendoit point prouver toutes ces vérités de la religion par de telles démonstrations fondées sur des principes évidens, capables de convaincre l’obstination des plus endurcis, ni par des raisonnemens métaphysiques, qui souvent égarent plus l’esprit qu’ils ne le persuadent, ni par des lieux communs tirés de divers effets de la nature, mais par des preuves morales qui vont plus au cœur qu’à l’esprit. C’est-à-dire qu’il vouloit plus travailler à toucher et à disposer le cœur, qu’à convaincre et à persuader l’esprit ; parce qu’il savoit que les passions et les attachemens vicieux qui corrompent le cœur et la volonté, sont les plus grands obstacles et les principaux empêchemens que nous ayons à la foi, et que, pourvu que l’on pût lever ces obstacles, il n’étoit pas difficile de faire recevoir à l’esprit les lumières et les raisons qui pouvoient le convaincre.

On sera facilement persuadé de tout cela en lisant ces écrits. Mais Pascal s’en est encore expliqué lui-même dans un de ses fragmens qui a été trouvé parmi les autres, et que l’on n’a point mis dans ce recueil. Voici ce qu’il dit dans ce fragment : « Je n’entreprendrai pas ici de prouver par des raisons naturelles, ou l’existence de Dieu, ou la Trinité, ou l’immortalité de l’âme, ni aucune des choses de cette nature ; non-seulement parce que je ne me sentirois pas assez fort pour trouver dans la nature de quoi convaincre des athées endurcis, mais encore parce que cette connoissance, sans Jésus-Christ, est inutile et stérile. Quand un homme seroit persuadé que les proportions des nombres sont des vérités immatérielles, éternelles, et dépendantes d’une première vérité en qui elles subsistent et qu’on appelle Dieu, je ne le trouverois pas beaucoup avancé pour son salut. »

On s’étonnera peut-être aussi de trouver dans ce recueil une si grande diversité de pensées, dont il y en a même plusieurs qui semblent assez éloignées du sujet que Pascal avoit entrepris de traiter. Mais il faut considérer que son dessein étoit bien plus ample et plus étendu qu’on ne se l’imagine, et qu’il ne se bornoit pas seulement à réfuter les raisonnemens des athées et de ceux qui combattent quelques-unes des vérités de la foi chrétienne.

Le grand amour et l’estime singulière qu’il avoit pour la religion faisoit que non-seulement il ne pouvoit souffrir qu’on la voulût détruire et anéantir tout à fait, mais même qu’on la blessât et qu’on la corrompît en la moindre chose. De sorte qu’il vouloit déclarer la guerre à tous ceux qui en attaquent ou la vérité ou la sainteté ; c’est-à-dire non-seulement aux athées, aux infidèles et aux hérétiques, qui refusent de soumettre les fausses lumières de leur raison à la foi, et de reconnoître les vérités qu’elle nous enseigne ; mais même aux chrétiens et aux catholiques, qui étant dans le corps de la véritable Église, ne vivent pas néanmoins selon la pureté des maximes de l’Évangile, qui nous y sont proposées comme le modèle sur lequel nous devons nous régler et conformer toutes nos actions.

Voilà quel étoit son dessein ; et ce dessein étoit assez vaste et assez grand pour pouvoir comprendre la plupart des choses qui sont répandues dans ce recueil. Il s’y en pourra néanmoins trouver quelques-unes qui n’y ont nul rapport, et qui en effet n’y étoient pas destinées, comme, par exemple, la plupart de celles qui sont dans le chapitre des Pensées diverses, lesquelles on a aussi trouvées parmi les papiers de Pascal, et que l’on a jugé à propos de joindre aux autres ; parce que l’on ne donne pas ce livre-ci simplement comme un ouvrage fait contre les athées ou sur la religion, mais comme un recueil de Pensées sur la religion et sur quelques autres sujets.

Je pense qu’il ne reste plus, pour achever cette préface, que de dire quelque chose de l’auteur après avoir parlé de son ouvrage. Je crois que non-seulement cela sera assez à propos, mais que ce que j’ai dessein d’en écrite pourra même être très-utile pour faire connoître comment Pascal est entré dans l’estime et dans les sentimens qu’il avoit pour la religion, qui lui firent concevoir le dessein d’entreprendre cet ouvrage.

On voit, dans la préface des Traités de l’équilibre des liqueurs, de quelle manière il a passé sa jeunesse, et le grand progrès qu’il y fit en peu de temps dans toutes les sciences humaines et profanes auxquelles il voulut s’appliquer, et particulièrement en la géométrie et aux mathématiques ; la manière étrange et surprenante dont il les apprit à l’âge de onze ou douze ans ; les petits ouvrages qu’il faisoit quelquefois, et qui surpassoient toujours beaucoup la force et la portée d’une personne de son âge : l’effort étonnant et prodigieux de son imagination et de son esprit qui parut dans sa machine arithmétique, qu’il inventa, âgé seulement de dix-neuf à vingt ans ; et enfin les belles expériences du vide qu’il fit en présence des personnes les plus considérables de la ville de Rouen, où il demeura pendant quelque temps, pendant que le président Pascal son père y étoit employé pour le service du roi dans la fonction d’intendant de justice. Ainsi je ne répéterai rien ici de tout cela, et je me contenterai seulement de représenter en peu de mots comment il a méprisé toutes ces choses, et dans quel esprit il a passé les dernières années de sa vie, en quoi il n’a pas moins fait paroître la grandeur et la solidité de sa vertu et de sa pieté, qu’il avoit montré auparavant la force, l’étendue et la pénétration admirable de son esprit.

Il avoit été préservé pendant sa jeunesse, par une protection particulière de Dieu, des vices où tombent la plupart des jeunes gens ; et ce qui est assez extraordinaire à un esprit aussi curieux que le sien, il ne s’étoit jamais porté au libertinage pour ce qui regarde la religion, ayant toujours porte sa curiosité aux choses naturelles. Et il a dit plusieurs fois qu’il joignoit cette obligation à toutes les autres qu’il avoit à son père, qui, ayant lui-même un très-grand respect pour la religion, le lui avoit inspiré dès l’enfance, lui donnant pour maxime, que tout ce qui est l’objet de la foi ne sauroit l’être de la raison, et beaucoup moins y être soumis.

Ces instructions, qui lui étoient souvent réitérées par un père pour qui il avoit une très-grande estime, et en qui il voyoit une grande science accompagnée dun raisonnement fort et puissant, faisoient tant d’impression sur son esprit, que, quelques discours qu’il entendit faire aux libertins, il n’en étoit nullement ému ; et, quoiqu’il fût fort jeune, il les regardoit comme des gens qui étoient dans ce faux principe, que la raison humaine est au-dessus de toutes choses, et qui ne connoissoient pas la nature de la foi.

Mais enfin, après avoir ainsi passé sa jeunesse dans des occupations et des divertissemens qui paroissoient assez innocens aux yeux du monde, Dieu le toucha de telle sorte, qu’il lui fit comprendre parfaitement que la religion chrétienne nous oblige à ne vivre que pour lui, et à n’avoir point d’autre objet que lui. Et cette vérité lui parut si évidente. si utile et si nécessaire, qu’elle le fit résoudre de se retirer, et de se dégager peu à peu de tous les attachemens qu’il avoit au monde pour pouvoir s’y appliquer uniquement.

Ce désir de la retraite, et de mener une vie plus chrétienne et plus réglée, lui vint lorsqu’il étoit encore fort jeune ; et il le porta dès lors à quitter entièrement l’étude des sciences profanes pour ne s’appliquer plus qu’à celles qui pouvoient contribuer à son salut et à celui des autres. Mais de continuelles maladies qui lui survinrent le détournèrent quelque temps de son dessein, et l’empêchèrent de le pouvoir exécuter plus tôt qu’à l’âge de trente ans.

Ce fut alors qu’il commença à y travailler tout de bon ; et, pour y parvenir plus facilement, et rompre tout d’un coup toutes ses habitudes, il changea de quartier, et ensuite se retira à la campagne, où il demeura quelque temps : d’où, étant de retour, il témoigna si bien qu’il vouloit quitter le monde, qu’enfin le monde le quitta. Il établit le règlement de sa vie dans sa retraite sur deux maximes principales, qui sont de renoncer à tout plaisir et à toute superfluité. Il les avoit sans cesse devant les yeux, et il tâchoit de s’y avancer et de s’y perfectionner toujours de plus en plus.

C’est l’application continuelle qu’il avoit à ces deux grandes maximes qui lui faisoit témoigner une si grande patience dans ses maux et dans ses maladies, qui ne l’ont presque jamais laissé sans douleur pendant toute sa vie ; qui lui faisoit pratiquer des mortifications très-rudes et très-sévères envers lui-même ; qui faisoit que non-seulement il refusoit à ses sens tout ce qui pouvoit leur être agréable, mais encore qu’il prenoit sans peine, sans dégoût, et même avec joie, lorsqu’il le falloit, tout ce qui leur pouvoit déplaire, soit pour la nourriture, soit pour les remèdes ; qui le portoit à se retrancher tous les jours de plus en plus tout ce qu’il ne jugeoit pas lui être absolument nécessaire, soit pour le vêtement, soit pour la nourriture, pour les meubles, et pour toutes les autres choses ; qui lui donnoit un amour si grand et si ardent pour la pauvreté, qu’elle lui étoit toujours présente, et que, lorsqu’il vouloit entreprendre quelque chose, la première pensée qui lui venoit en l’esprit, étoit de voir si la pauvreté pouvoit être pratiquée, et qui lui faisoit avoir en même temps tant de tendresse et tant d’affection pour les pauvres, qu’il ne leur a jamais pu refuser l’aumône, et qu’il en a fait même fort souvent d’assez considérables, quoiqu’il n’en fit que de son nécessaire : qui faisoit qu’il ne pouvoit souffrir qu’on cherchât avec soin toutes ses commodités, et qu’il blâmoit tant cette recherche curieuse et cette fantaisie de vouloir exceller en tout, comme de se servir en toutes choses des meilleurs ouvriers, d’avoir toujours du meilleur et du mieux fait, et mille autres choses semblables qu’on fait sans scrupule, parce qu’on ne croit pas qu’il y ait de mal, mais dont il ne jugeoit pas de même ; et enfin qui lui a fait faire plusieurs actions très-remarquables et très-chrétiennes, que je ne rapporte pas ici, de peur d’être trop long, et parce que mon dessein n’est pas d’écrire sa vie, mais seulement de donner quelque idée de sa piété et de sa vertu.



  1. Nous croyons utile de publier la préface de la première édition des Pensées. Cette préface a été écrite par Étienne Périer en 1669.


ARTICLE PREMIER[1].


1.

Disproportion de l’homme[2]. — .... Que l’homme contemple donc la nature entière dans sa haute et pleine majesté ; qu’il éloigne sa vue des objets bas qui l’environnent ; qu’il regarde cette éclatante lumière mise comme une lampe éternelle pour éclairer l’univers ; que la terre lui paroisse comme un point, au prix du vaste tour que cet astre décrit ; et qu’il s’étonne de ce que ce vaste tour lui-même n’est qu’un point très délicat à l’égard de celui que les astres qui roulent dans le firmament embrassent. Mais si notre vue s’arrête là, que l’imagination passe outre, elle se lassera plus tôt de concevoir que la nature de fournir. Tout ce monde visible n’est qu’un trait imperceptible dans l’ample sein de la nature. Nulle idée n’en approche. Nous avons beau enfler nos conceptions au delà des espaces imaginables : nous n’enfantons que des atomes au prix de la réalité des choses. C’est une sphère infinie dont le centre est partout, la circonférence nulle part. Enfin c’est le plus grand caractère sensible de la toute-puissance de Dieu, que notre imagination se perde dans cette pensée.

Que l’homme, étant revenu à soi, considère ce qu’il est au prix de ce qui est ; qu’il se regarde comme égaré dans ce canton détourné de la nature ; et que, de ce petit cachot où il se trouve logé, j’entends l’univers, il apprenne à estimer la terre, les royaumes, les villes et soi-même son juste prix.

Qu’est-ce qu’un homme dans l’infini ? Mais pour lui présenter un autre prodige aussi étonnant, qu’il recherche dans ce qu’il connoît les choses les plus délicates. Qu’un ciron lui offre dans la petitesse de son corps des parties incomparablement plus petites, des jambes avec des jointures, des veines dans ces jambes, du sang dans ces veines, des humeurs dans ce sang, des gouttes dans ces humeurs, des vapeurs dans ces gouttes ; que, divisant encore ces dernières choses, il épuise ses forces en ces conceptions, et que le dernier objet où il peut arriver soit maintenant celui de notre discours ; il pensera peut-être que c’est là l’extrême petitesse de la nature. Je veux lui faire voir là dedans un abîme nouveau. Je lui veux peindre non-seulement l’univers visible, mais l’immensité qu’on peut concevoir de la nature, dans l’enceinte de ce raccourci d’atome. Qu’il y voie une infinité d’univers, dont chacun a son firmament, ses planètes, sa terre, en la même proportion que le monde visible ; dans cette terre, des animaux, et enfin des cirons, dans lesquels il retrouvera ce que les premiers ont donné ; et trouvant encore dans les autres la même chose, sans fin et sans repos, qu’il se perde dans ces merveilles, aussi étonnantes dans leur petitesse que les autres par leur étendue ; car qui n’admirera que notre corps, qui tantôt n’étoit pas perceptible dans l’univers, imperceptible lui-même dans le sein du tout, soit à présent un colosse, un monde, ou plutôt un tout, à l’égard du néant où l’on ne peut arriver ?

Qui se considérera de la sorte s’effrayera de soi-même, et se considérant soutenu dans la masse que la nature lui a donnée, entre ces deux abîmes de l’infini et du néant, il tremblera dans la vue de ces merveilles ; et je crois que sa curiosité se changeant en admiration, il sera plus disposé à les contempler en silence qu’à les rechercher avec présomption.

Car enfin qu’est-ce que l’homme dans la nature ? Un néant à l’égard de l’infini, un tout à l’égard du néant : un milieu entre rien et tout. Infiniment éloigné de comprendre les extrêmes, la fin des choses et leur principe sont pour lui invinciblement cachés dans un secret impénétrable ; également incapable de voir le néant d’où il est tiré, et l’infini où il est englouti.

Que fera-t-il donc, sinon d’apercevoir quelque apparence du milieu des choses, dans un désespoir éternel de connoître ni leur principe ni leur fin ? Toutes choses sont sorties du néant et portées jusqu’à l’infini. Qui suivra ces étonnantes démarches ? L’auteur de ces merveilles les comprend ; tout autre ne le peut faire.

Manque d’avoir contemplé ces infinis, les hommes se sont portés témérairement à la recherche de la nature, comme s’ils avoient quelque proportion avec elle.

C’est une chose étrange qu’ils ont voulu comprendre les principes des choses, et de là arriver jusqu’à connoître tout, par une présomption aussi infinie que leur objet. Car il est sans doute qu’on ne peut former ce dessein sans une présomption ou sans une capacité infinie, comme la nature.

Connoissons donc notre portée ; nous sommes quelque chose et ne sommes pas tout. Ce que nous avons d’être nous dérobe la connoissance des premiers principes, qui naissent du néant, et le peu que nous avons d’être nous cache la vue de l’infini.

Notre intelligence tient dans l’ordre des choses intelligibles le même rang que notre corps dans l’étendue de la nature. Bornés en tout genre, cet état qui tient le milieu entre deux extrêmes se trouve en toutes nos puissances.

Nos sens n’aperçoivent rien d’extrême. Trop de bruit nous assourdit ; trop de lumière éblouit, trop de distance et trop de proximité empêche la vue ; trop de longueur et trop de brièveté du discours l’obscurcit ; trop de vérité nous étonne : j’en sais qui ne peuvent comprendre que qui de zéro ôte 4 reste zéro. Les premiers principes ont trop d’évidence pour nous. Trop de plaisir incommode. Trop de consonnances déplaisent dans la musique ; et trop de bienfaits irritent : nous voulons avoir de quoi surpayer la dette : Beneficia eo usque læta sunt dum videntur exsolvi posse ; ubi multum antevenere, pro gratia odium redditur[3].

Nous ne sentons ni l’extrême chaud ni l’extrême froid. Les qualités excessives nous sont ennemies, et non pas sensibles : nous ne les sentons plus, nous les souffrons. Trop de jeunesse et trop de vieillesse empêchent l’esprit ; trop et trop peu d’instruction.... Enfin les choses extrêmes sont pour nous comme si elles n’étoient point, et nous ne sommes point à leur égard : elles nous échappent, ou nous à elles.

Voilà notre état véritable. C’est ce qui nous rend incapables de savoir certainement et d’ignorer absolument. Nous voguons sur un milieu vaste, toujours incertains et flottans, poussés d’un bout vers l’autre. Quelque terme où nous pensions nous attacher et nous affermir, il branle et nous quitte ; et si nous le suivons, il échappe à nos prises, nous glisse et fuit d’une fuite éternelle. Rien ne s’arrête pour nous. C’est l’état qui nous est naturel, et toutefois le plus contraire à notre inclination : nous brûlons de désir de trouver une assiette ferme et une dernière base constante, pour y édifier une tour qui s’élève à l’infini ; mais tout notre fondement craque, et la terre s’ouvre jusqu’aux abîmes.


2.

Je puis bien concevoir un homme sans mains, pieds, tête, car ce n’est que l’expérience qui nous apprend que la tête est plus nécessaire que les pieds. Mais je ne puis concevoir l’homme sans pensée, ce seroit une pierre ou une brute.


3.

La grandeur de l’homme est grande en ce qu’il se connoît misérable. Un arbre ne se connoît pas misérable. C’est donc être misérable que de se connoître misérable ; mais c’est être grand que de connoître qu’on est misérable. Toutes ces misères-là mêmes prouvent sa grandeur. Ce sont misères de grand seigneur, misères d’un roi dépossédé.


4.

La grandeur de l’homme est si visible, qu’elle se tire même de sa misère. Car ce qui est nature aux animaux, nous l’appelons misère en l’homme, par où nous reconnoissons que sa nature étant aujourd’hui pareille à celle des animaux, il est déchu d’une meilleure nature qui lui étoit propre autrefois.

Car qui se trouve malheureux de n’être pas roi, sinon un roi dépossédé ? Trouvoit-on Paul Emile malheureux de n’être plus consul ? Au contraire, tout le monde trouvoit qu’il étoit heureux de l’avoir été, parce que sa condition n’étoit pas de l’être toujours. Mais on trouvoit Persée si malheureux de n’être plus roi, parce que sa condition étoit de l’être toujours, qu’on trouvoit étrange de ce qu’il supportoit la vie. Qui se trouve malheureux de n’avoir qu’une bouche ? et qui ne se trouvera malheureux de n’avoir qu’un œil ? On ne s’est peut-être jamais affligé de n’avoir pas trois yeux, mais on est inconsolable de n’en point avoir.


5.

Grandeur de l’homme. — Nous avons une si grande idée de l’âme de l’homme, que nous ne pouvons souffrir d’en être méprisés, et de n’être pas dans l’estime d’une âme ; et toute la félicité des hommes consiste dans cette estime.

La plus grande bassesse de l’homme est la recherche de la gloire, mais c’est cela même qui est la plus grande marque de son excellence ; car, quelque possession qu’il ait sur la terre, quelque santé et commodité essentielle qu’il ait, il n’est pas satisfait s’il n’est dans l’estime des hommes. Il estime si grande la raison de l’homme, que, quelque avantage qu’il ait sur la terre, s’il n’est placé avantageusement aussi dans la raison de l’homme, il n’est pas content. C’est la plus belle place du monde : rien ne peut le détourner de ce désir, et c’est la qualité la plus ineffaçable du cœur de l’homme.

Et ceux qui méprisent le plus les hommes, et qui les égalent aux bêtes, encore veulent-ils en être admirés et crus, et se contredisent à eux-mêmes par leur propre sentiment : leur nature, qui est plus forte que tout, les convainquant de la grandeur de l’homme plus fortement que la raison ne les convainc de leur bassesse.


6.

L’homme n’est qu’un roseau, le plus foible de la nature, mais c’est un roseau pensant. Il ne faut pas que l’univers entier s’arme pour l’écraser. Une vapeur, une goutte d’eau, suffit pour le tuer. Mais quand l’univers l’écraseroit, l’homme seroit encore plus noble que ce qui le tue, parce qu’il sait qu’il meurt ; et l’avantage que l’univers a sur lui, l’univers n’en sait rien.

Toute notre dignité consiste donc en la pensée. C’est de là qu’il faut nous relever, non de l’espace et de la durée, que nous ne saurions remplir. Travaillons donc à bien penser : voilà le principe de la morale.


7.

Il est dangereux de trop faire voir à l’homme combien il est égal aux bêtes sans lui montrer sa grandeur. Il est encore dangereux de lui trop faire voir sa grandeur sans sa bassesse. Il est encore plus dangereux de lui laisser ignorer l’un et l’autre. Mais il est très-avantageux de lui représenter l’un et l’autre.


8.

Contrariétés. (Après avoir montré la grandeur et la bassesse de l’homme.) — Quel homme maintenant s’estime son prix. Qu’il s’aime, car il a en lui une nature capable de bien ; mais qu’il n’aime pas pour cela les bassesses qui y sont. Qu’il se méprise, parce que cette capacité est vide ; mais qu’il ne méprise pas pour cela cette capacité naturelle. Qu’il se haïsse, qu’il s’aime : il a en lui la capacité de connoître la vérité et d’être heureux ; mais il n’a point de vérité, ou constante, ou satisfaisante.

Je voudrois donc porter l’homme à désirer d’en trouver, à être prêt, et dégagé des passions, pour la suivre où il la trouvera, sachant combien sa connoissance s’est obscurcie par les passions ; je voudrois bien qu’il haît en soi la concupiscence qui le détermine d’elle-même, afin qu’elle ne l’aveuglât point pour faire son choix, et qu’elle ne l’arrêtât point quand il aura choisi.


9.

Je blâme également, et ceux qui prennent parti de louer l’homme, et ceux qui le prennent de le blâmer, et ceux qui le prennent de se divertir ; et je ne puis approuver que ceux qui cherchent en gémissant.

Les stoïques disent : « Rentrez au dedans de vous-mêmes ; c’est là où vous trouverez votre repos : » et cela n’est pas vrai. Les autres disent : « Sortez au dehors : recherchez le bonheur en vous divertissant ; » et cela n’est pas vrai. Les maladies viennent : le bonheur n’est ni hors de nous, ni dans nous ; il est en Dieu, et hors et dans nous.


10.

La nature de l’homme se considère en deux manières : l’une selon sa fin, et alors il est grand et incomparable ; l’autre selon la multitude[4], comme l’on juge de la nature du cheval et du chien, par la multitude d’y voir la course, et animum arcendi[5] ; et alors l’homme est abject et vil. Voilà les deux voies qui en font juger diversement, et qui font tant disputer les philosophes. Car l’un nie la supposition de l’autre : l’un dit : « Il n’est pas né à cette fin, car toutes ses actions y répugnent ; » l’autre dit : « Il s’éloigne de sa fin quand il fait ces basses actions. »

Deux choses instruisent l’homme de toute sa nature, l’instinct et l’expérience.


11.

Je sens que je peux n’avoir point été : car le moi consiste dans ma pensée ; donc moi qui pense n’aurois point été, si ma mère eût été tuée avant que j’eusse été animé. Donc je ne suis pas un être nécessaire. Je ne suis pas aussi éternel, ni infini ; mais je vois bien qu’il y a dans la nature un être nécessaire, éternel et infini.

  1. Article IV, dans Bossut.
  2. Pascal avait mis d’abord : Incapacité de l’homme. — Nous avons rétabli ces titres tels que les donnent les manuscrits, quoiqu’ils n’aient pas toujours un rapport évident avec les pensées qui les suivent. Notre première raison est qu’ils sont sur le manuscrit, et, en outre, ils servent quelquefois à voir où il tendait par une réflexion dont on ne comprendrait pas la portée, sans ce secours.
  3. Tacite, Ann., IV, xviii.
  4. Pascal emploie ici les mots dans le sens de la métaphysique : il oppose la fin, ou l’unité, à la multitude, c’est-à-dire aux phénomènes multiples et éphémères. L’unité dans les choses est l’objet de la philosophie ; l’opinion commune ne connait que les qualités extérieures, la multitude.
  5. Allusion à quelque définition usitée dans les écoles, l’instinct d’arrêter.


ARTICLE II.[1]


1.

Nous ne nous contentons pas de la vie que nous avons en nous et en notre propre être : nous voulons vivre dans l’idée des autres d’une vie imaginaire, et nous nous efforçons pour cela de paraître. Nous travaillons incessamment à embellir et à conserver cet être imaginaire, et nous négligeons le véritable. Et si nous avons ou la tranquillité, ou la générosité, ou la fidélité, nous nous empresserons de le faire savoir, afin d’attacher ces vertus à cet être d’imagination : nous les détacherions plutôt de nous pour les y joindre ; et nous serions volontiers poltrons pour acquérir la réputation d’être vaillans. Grande marque du néant de notre propre être, de n’être pas satisfait de l’un sans l’autre, et de renoncer souvent à l’un pour l’autre ! Car qui ne mourroit pour conserver son honneur, celui-là seroit infâme.

Métiers. — La douceur de la gloire est si grande, qu’à quelque chose qu’on l’attache, même à la mort, on l’aime.


2.

Contradiction. — Orgueil, contre-pesant toutes les misères. Ou il cache ses misères ; ou, s’il les découvre, il se glorifie de les connoître.

Du désir d’être estimé de ceux avec qui on est. — L’orgueil nous tient d’une possession si naturelle au milieu de nos misères, erreurs, etc. Nous perdons encore la vie avec joie, pourvu qu’on en parle.


3.

La vanité est si ancrée dans le cœur de l’homme, qu’un soldat, un goujat, un cuisinier, un crocheteur se vante et veut avoir ses admirateurs : et les philosophes mêmes en veulent. Et ceux qui écrivent contre veulent avoir la gloire d’avoir bien écrit ; et ceux qui le lisent veulent avoir la gloire de l’avoir lu ; et moi qui écris ceci, ai peut-être cette envie ; et peut-être que ceux qui le liront....


4.

Malgré la vue de toutes nos misères, qui nous touchent, qui nous tiennent à la gorge, nous avons un instinct que nous ne pouvons réprimer, qui nous élève.


5.

Nous sommes si présomptueux, que nous voudrions être connus de toute la terre, et même des gens qui viendront quand nous ne serons plus ; et nous sommes si vains, que l’estime de cinq ou six personnes qui nous environnent nous amuse et nous contente.


6.

Orgueil. — Curiosité n’est que vanité. Le plus souvent on ne veut savoir que pour en parler. Autrement on ne voyageroit pas sur la mer, pour ne jamais en rien dire, et pour le seul plaisir de voir, sans espérance d’en jamais communiquer.


7.

Les villes par où on passe, on ne se soucie pas d’y être estimé ; mais quand on y doit demeurer un peu de temps, on s’en soucie. Combien de temps faut-il ? Un temps proportionné à notre durée vaine et chétive.


8.

La nature de l’amour-propre et de ce moi humain est de n’aimer que soi et de ne considérer que soi. Mais que fera-t-il ? Il ne sauroit empêcher que cet objet qu’il aime ne soit plein de défauts et de misères : il veut être grand, et il se voit petit ; il veut être heureux, et il se voit misérable ; il veut être parfait, et il se voit plein d’imperfections ; il veut être l’objet de l’amour et de l’estime des hommes, et il voit que ses défauts ne méritent que leur aversion et leur mépris. Cet embarras où il se trouve produit en lui la plus injuste et la plus criminelle passion qu’il soit possible de s’imaginer ; car il conçoit une haine mortelle contre cette vérité qui le reprend, et qui le convainc de ses défauts. Il désireroit de l’anéantir, et, ne pouvant la détruire en elle-même, il la détruit, autant qu’il peut, dans sa connoissance et dans celle des autres ; c’est-à-dire qu’il met tout son soin à couvrir ses défauts et aux autres et à soi-même, et qu’il ne peut souffrir qu’on les lui fasse voir, ni qu’on les voie.

C’est sans doute un mal que d’être plein de défauts ; mais c’est encore un plus grand mal que d’en être plein et de ne les vouloir pas reconnoître, puisque c’est y ajouter encore celui d’une illusion volontaire. Nous ne voulons pas que les autres nous trompent ; nous ne trouvons pas juste qu’ils veuillent être estimés de nous plus qu’ils ne méritent : il n’est donc pas juste aussi que nous les trompions et que nous voulions qu’ils nous estiment plus que nous ne méritons.

Ainsi, lorsqu’ils ne découvrent que des imperfections et des vices que nous avons en effet, il est visible qu’ils ne nous font point de tort, puisque ce ne sont pas eux qui en sont cause ; et qu’ils nous font un bien, puisqu’ils nous aident à nous délivrer d’un mal, qui est l’ignorance de ces imperfections. Nous ne devons pas être fâchés qu’ils les connoissent, et qu’ils nous méprisent, étant juste et qu’ils nous connoissent pour ce que nous sommes, et qu’ils nous méprisent, si nous sommes méprisables.

Voilà les sentimens qui naîtroient d’un cœur qui seroit plein d’équité et de justice. Que devons-nous dire donc du nôtre, en y voyant une disposition toute contraire ? Car n’est-il pas vrai que nous haïssons la vérité et ceux qui nous la disent, et que nous aimons qu’ils se trompent à notre avantage, et que nous voulons être estimés d’eux autres que nous ne sommes en effet ?

En voici une preuve qui me fait horreur. La religion catholique n’oblige pas à découvrir ses péchés indifféremment à tout le monde : elle souffre qu’on demeure caché à tous les autres hommes ; mais elle en excepte un seul, à qui elle commande de découvrir le fond de son cœur, et de se faire voir tel qu’on est. Il n’y a que ce seul homme au monde qu’elle nous ordonne de désabuser, et elle l’oblige à un secret inviolable, qui fait que cette connoissance est dans lui comme si elle n’y étoit pas. Peut-on s’imaginer rien de plus charitable et de plus doux ? Et néanmoins la corruption de l’homme est telle, qu’il trouve encore de la dureté dans cette loi ; et c’est une des principales raisons qui a fait révolter contre l’Église une grande partie de l’Europe.

Que le cœur de l’homme est injuste et déraisonnable, pour trouver mauvais qu’on l’oblige de faire à l’égard d’un homme ce qu’il seroit juste, en quelque sorte, qu’il fît à l’égard de tous les hommes ! Car est-il juste que nous les trompions ?

Il y a différens degrés dans cette aversion pour la vérité : mais on peut dire qu’elle est dans tous en quelque degré, parce qu’elle est inséparable de l’amour-propre. C’est cette mauvaise délicatesse qui oblige ceux qui sont dans la nécessité de reprendre les autres, de choisir tant de détours et de tempéramens pour éviter de les choquer. Il faut qu’ils diminuent nos défauts, qu’ils fassent semblant de les excuser, qu’ils y mêlent des louanges, et des témoignages d’affection et d’estime. Avec tout cela, cette médecine ne laisse pas d’être amère à l’amour-propre. Il en prend le moins qu’il peut, et toujours avec dégoût, et souvent même avec un secret dépit contre ceux qui la lui présentent.

Il arrive de là que, si on a quelque intérêt d’être aimé de nous, on s’éloigne de nous rendre un office qu’on sait nous être désagréable ; on nous traite comme nous voulons être traités : nous haïssons la vérité. on nous la cache ; nous voulons être flattés, on nous flatte ; nous aimons à être trompés, on nous trompe.

C’est ce qui fait que chaque degré de bonne fortune qui nous élève dans le monde nous éloigne davantage de la vérité, parce qu’on appréhende plus de blesser ceux dont l’affection est plus utile et l’aversion plus dangereuse. Un prince sera la fable de toute l’Europe, et lui seul n’en saura rien. Je ne m’en étonne pas : dire la vérité est utile à celui à qui on la dit, mais désavantageux à ceux qui la disent, parce qu’ils se font haïr. Or, ceux qui vivent avec les princes aiment mieux leurs intérêts que celui du prince qu’ils servent ; et ainsi ils n’ont garde de lui procurer un avantage en se nuisant à eux-mêmes.

Ce malheur est sans doute plus grand et plus ordinaire dans les plus grandes fortunes ; mais les moindres n’en sont pas exemptes, parce qu’il y a toujours quelque intérêt à se faire aimer des hommes. Ainsi la vie humaine n’est qu’une illusion perpétuelle ; on ne fait que s’entre-tromper et s’entre-flatter. Personne ne parle de nous en notre présence comme il en parle en notre absence. L’union qui est entre les hommes n’est fondée que sur cette mutuelle tromperie ; et peu d’amitiés subsisteroient, si chacun savoit ce que son ami dit de lui lorsqu’il n’y est pas, quoiqu’il en parle alors sincèrement et sans passion.

L’homme n’est donc que déguisement, que mensonge et hypocrisie, et en soi-même et à l’égard des autres. Il ne veut pas qu’on lui dise la vérité, il évite de la dire aux autres ; et toutes ces dispositions, si éloignées de la justice et de la raison, ont une racine naturelle dans son cœur.

  1. Article V de Bossut,


ARTICLE III.[1]


1.

Ce qui m’étonne le plus est de voir que tout le monde n’est pas étonné de sa foiblesse. On agit sérieusement, et chacun suit sa condition, non pas parce qu’il est bon en effet de la suivre, puisque la mode en est ; mais comme si chacun savoit certainement où est la raison et la justice. On se trouve déçu à toute heure ; et, par une plaisante humilité, on croit que c’est sa faute, et non pas celle de l’art, qu’on se vante toujours d’avoir. Mais il est bon qu’il y ait tant de ces gens-là au monde, qui ne soient pas pyrrhoniens, pour la gloire du pyrrhonisme, afin de montrer que l’homme est bien capable des plus extravagantes opinions, puisqu’il est capable de croire qu’il n’est pas dans cette foiblesse naturelle et inévitable, et de croire qu’il est, au contraire, dans la sagesse naturelle.


2.

Rien ne fortifie plus le pyrrhonisme que ce qu’il y en a qui ne sont point pyrrhoniens : si tous l’étoient, ils auroient tort.

Cette secte se fortifie par ses ennemis plus que par ses amis : car la foiblesse de l’homme paroît bien davantage en ceux qui ne la connoissent pas qu’en ceux qui la connoissent.

Si on est trop jeune, on ne juge pas bien ; trop vieil, de même ; si on n’y songe pas assez... ; si on y songe trop, on s’entête, et on s’en coiffe. Si on considère son ouvrage incontinent après l’avoir fait, on en est encore tout prévenu ; si trop longtemps après, on n’y entre plus. Aussi les tableaux, vus de trop loin et de trop près ; et il n’y a qu’un point indivisible qui soit le véritable lieu : les autres sont trop près, trop loin, trop haut ou trop bas. La perspective l’assigne dans l’art de la peinture. Mais dans la vérité et dans la morale, qui l’assignera ?


3.

Imagination. — C’est cette partie décevante dans l’homme, cette maîtresse d’erreur et de fausseté, et d’autant plus fourbe qu’elle ne l’est pas toujours ; car elle seroit règle infaillible de vérité, si elle l’étoit infaillible du mensonge. Mais étant le plus souvent fausse, elle ne donne aucune marque de sa qualité, marquant de même caractère le vrai et le faux.

Je ne parle pas des fous, je parle des plus sages ; et c’est parmi eux que l’imagination a le grand don de persuader les hommes. La raison a beau crier, elle ne peut mettre le prix aux choses.

Cette superbe puissance, ennemie de la raison, qui se plaît à la contrôler et à la dominer, pour montrer combien elle peut en toutes choses, a établi dans l’homme une seconde nature. Elle a ses heureux, ses malheureux, ses sains, ses malades, ses riches, ses pauvres ; elle fait croire, douter, nier la raison ; elle suspend les sens, elle les fait sentir ; elle a ses fous et ses sages : et rien ne nous dépite davantage que de voir qu’elle remplit ses hôtes d’une satisfaction bien autrement pleine et entière que la raison. Les habiles par imagination se plaisent tout autrement à eux-mêmes que les prudens ne se peuvent raisonnablement plaire. Ils regardent les gens avec empire ; ils disputent avec hardiesse et confiance ; les autres, avec crainte et défiance : et cette gaieté de visage leur donne souvent l’avantage dans l’opinion des écoutans, tant les sages imaginaires ont de faveur auprès des juges de même nature. Elle ne peut rendre sages les fous ; mais elle les rend heureux, à l’envi de la raison, qui ne peut rendre ses amis que misérables, l’une les couvrant de gloire, l’autre de honte.

Qui dispense la réputation ? qui donne le respect et la vénération aux personnes, aux ouvrages, aux lois, aux grands, sinon cette faculté imaginante ? Toutes les richesses de la terre sont insuffisantes sans son consentement.

L’imagination dispose de tout ; elle fait la beauté, la justice, et le bonheur, qui est le tout du monde. Je voudrais de bon cœur voir le livre italien, dont je ne connois que le titre, qui vaut lui seul bien des livres : Della opinione regina del mondo[2]. J’y souscris sans le connoître, sauf le mal, s’il y en a.

Voilà à peu près les effets de cette faculté trompeuse qui semble nous être donnée exprès pour nous induire à une erreur nécessaire. Nous en avons bien d’autres principes[3].


4.

La chose la plus importante à toute la vie, c’est le choix du métier : le hasard en dispose. La coutume fait les maçons, soldats, couvreurs. « C’est un excellent couvreur, » dit-on ; et en parlant des soldats : « Ils sont bien fous, » dit-on. Et les autres, au contraire : « Il n’y a rien de grand que la guerre ; le reste des hommes sont des coquins. » A force d’ouïr louer en l’enfance ces métiers, et mépriser tous les autres, on choisit ; car naturellement on aime la vertu, et on hait la folie. Ces mots nous émeuvent : on ne pèche qu’en l’application. Tant est grande la force de la coutume, que de ceux que la nature n’a faits qu’hommes, on fait toutes les conditions des hommes ; car des pays sont tous de maçons, d’autres tous de soldats, etc. Sans doute que la nature n’est pas si uniforme. C’est la coutume qui fait donc cela, car elle contraint la nature ; et quelquefois la nature la surmonte, et retient l’homme dans son instinct, malgré toute coutume, bonne ou mauvaise.

Hommes naturellement couvreurs, et de toutes vocations, hormis en chambre[4].


5.

Nous ne nous tenons jamais au temps présent. Nous anticipons l’avenir comme trop lent à venir, comme pour hâter son cours ; ou nous rappelons le passé, pour l’arrêter comme trop prompt : si imprudens, que nous errons dans les temps qui ne sont pas nôtres, et ne pensons point au seul qui nous appartient ; et si vains, que nous songeons à ceux qui ne sont plus rien, et échappons sans réflexion le seul qui subsiste. C’est que le présent, d’ordinaire, nous blesse. Nous le cachons à notre vue, parce qu’il nous afflige ; et s’il nous est agréable, nous regrettons de le voir échapper. Nous tâchons de le soutenir par l’avenir, et pensons à disposer les choses qui ne sont pas en notre puissance, pour un temps où nous n’avons aucune assurance d’arriver.

Que chacun examine ses pensées, il les trouvera toujours occupées au passé et à l’avenir. Nous ne pensons presque point au présent ; et, si nous y pensons, ce n’est que pour en prendre la lumière, pour disposer de l’avenir. Le présent n’est jamais notre fin : le passé et le présent sont nos moyens ; le seul avenir est notre fin. Ainsi nous ne vivons jamais, mais nous espérons de vivre ; et, nous disposant toujours à être heureux, il est inévitable que nous ne le soyons jamais.


6.

Notre imagination nous grossit si fort le temps présent, à force d’y faire des réflexions continuelles, et amoindrit tellement l’éternité, manque d’y faire réflexion, que nous faisons de l’éternité un néant, et du néant une éternité, et tout cela a ses racines si vives en nous, que toutes notre raison ne peut nous en défendre.


7.

Cromwell alloit ravager toute la chrétienté ; la famille royale étoit perdue, et la sienne à jamais puissante, sans un petit grain de sable qui se mit dans son uretère. Rome même alloit trembler sous lui ; mais ce petit gravier s’étant mis là, il est mort, sa famille abaissée, tout en paix, et le roi rétabli.


8.

… Sur quoi fondera-t-il l’économie du monde qu’il veut gouverner ? Sera-ce sur le caprice de chaque particulier ? Quelle confusion ! Sera-ce sur la justice ? Il l’ignore.

Certainement s’il la connoissoit, il n’auroit pas établi cette maxime la plus générale de toutes celles qui sont parmi les hommes, que chacun suive les mœurs de son pays ; l’éclat de la véritable équité auroit assujetti tous les peuples, et les législateurs n’auroient pas pris pour modèle, au lieu de cette justice constante, les fantaisies et les caprices des Perses et Allemands. On la verrait plantée par tous les États du monde et dans tous les temps, au lieu qu’on ne voit presque rien de juste ou d’injuste qui ne change de qualité en changeant de climat. Trois degrés d’élévation du pôle renversent toute la jurisprudence. Un méridien décide de la vérité ; en peu d’années de possession, les lois fondamentales changent ; le droit a ses époques. L’entrée de Saturne au Lion[5] nous marque l’origine d’un tel crime. Plaisante justice qu’une rivière borne ! Vérité au deçà des Pyrénées, erreur au delà.


9.

Ils confessent que la justice n’est pas dans ces coutumes, mais qu’elle réside dans les lois naturelles, connues en tout pays. Certainement ils la soutiendraient opiniâtrement, si la témérité du hasard qui a semé les lois humaines en avoit rencontré au moins une qui fût universelle ; mais la plaisanterie est telle, que le caprice des hommes s’est si bien diversifié, qu’il n’y en a point.

Le larcin, l’inceste, le meurtre des enfans et des pères, tout a eu sa place entre les actions vertueuses. Se peut-il rien de plus plaisant, qu’un homme ait droit de me tuer parce qu’il demeure au delà de l’eau, et que son prince a querelle contre le mien, quoique je n’en aie aucune avec lui ?

Il y a sans doute des lois naturelles ; mais cette belle raison corrompue a tout corrompu : Nihil amplius nostrum est ; quod nostrum dicimus, artis est[6]. Ex senatusconsultis et plebiscitis crimina exercentur[7]. Ut olim vitiis, sic nunc legibus laboramus[8].

De cette confusion arrive que l’un dit que l’essence de la justice est l’autorité du législateur ; l’autre, la commodité du souverain ; l’autre, la coutume présente, et c’est le plus sûr : rien, suivant la seule raison, n’est juste de soi ; tout branle avec le temps. La coutume fait toute l’équité, par cette seule raison qu’elle est reçue ; c’est le fondement mystique de son autorité. Qui la ramène à son principe, l’anéantit. Rien n’est si fautif que ces lois qui redressent les fautes ; qui leur obéit parce qu’elles sont justes, obéit à la justice qu’il imagine, mais non pas à l’essence de la loi : elle est toute ramassée en soi ; elle est loi, et rien davantage. Qui voudra en examiner le motif le trouvera si foible et si léger, que, s’il n’est accoutumé à contempler les prodiges de l’imagination humaine, il admirera qu’un siècle lui ait tant acquis de pompe et de révérence. L’art de fronder, et bouleverser les États, est d’ébranler les coutumes établies, en sondant jusque dans leur source, pour marquer leur défaut de justice. Il faut, dit-on, recourir aux lois fondamencales et primitives de l’État, qu’une coutume injuste a abolies. C’est un jeu sûr pour tout perdre ; rien ne sera juste à cette balance. Cependant le peuple prête aisément l’oreille à ces discours. Ils secouent le joug dès qu’ils le reconnoissent ; et les grands en profitent à sa ruine et à celle de ces curieux examinateurs des coutumes reçues. Mais, par un défaut contraire, les hommes croient quelquefois pouvoir faire avec justice tout ce qui n’est pas sans exemple. C’est pourquoi le plus sage des législateurs disoit que, pour le bien des hommes, il faut souvent les piper[9] ; et un autre, bon politique : Quum veritatem qua liberetur ignoret, expedit quod fallatur[10]. Il ne faut pas qu’il sente la vérité de l’usurpation ; elle a été introduite autrefois sans raison, elle est devenue raisonnable ; il faut la faire regarder comme authentique, éternelle, et en cacher le commencement si on ne veut qu’elle ne prenne bientôt fin.


10.

Le plus grand philosophe du monde, sur une planche plus large qu’il ne faut, s’il y a au-dessous un précipice, quoique sa raison le convainc que de sa sûreté, son imagination prévaudra. Plusieurs n’en sauroient soutenir la pensée sans pâlir et suer.

Qui ne sait que la vue de chats, de rats, l’écrasement d’un charbon, etc., emportent la raison hors des gonds ? Le ton de voix impose au plus sages, et change un discours et un poëme de face.

L’affection ou la haine changent la justice de face ; et combien un avocat bien payé par avance trouve-t-il plus juste la cause qu’il plaide ; combien son geste hardi le fait-il paroître meilleur aux juges, dupés par cette apparence ! Plaisante raison qu’un vent manie, et à tout sens ! Je ne veux pas rapporter tous ses effets ; je rapporterois presque toutes les actions des hommes qui ne branlent presque que par ses secousses. Car la raison a été obligée de céder, et la plus sage prend pour ses principes ceux que l’imagination des hommes a témérairement introduit en chaque lieu[11].


11.

Ne diriez-vous pas que ce magistrat, dont la vieillesse vénérable impose le respect à tout un peuple, se gouverne par une raison pure et sublime, et qu’il juge des choses par leur nature sans s’arrêter à ces vaines circonstances qui ne blessent que l’imagination des foibles ? Voyez-le entrer dans un sermon où il apporte un zèle tout dévot, renforçant la solidité de la raison par l’ardeur de la charité. Le voilà prêt à l’ouïr avec un respect exemplaire. Que le prédicateur vienne à paroître : si la nature lui a donné une voix enrouée et un tour de visage bizarre, que son barbier l’ait mal rasé, si le hasard l’a encore barbouillé de surcroît, quelque grandes vérités qu’il annonce, je parie la perte de la gravité de notre sénateur.


12.

L’esprit de ce souverain juge du monde n’est pas si indépendant qu’il ne soit sujet à être troublé par le premier tintamarre qui se fait autour de lui. Il ne faut pas le bruit d’un canon pour empêcher ses pensées : il ne faut que le bruit d’une girouette ou d’une poulie. Ne vous étonnez pas s’il ne raisonne pas bien à présent ; une mouche bourdonne à ses oreilles : c’en est assez pour le rendre incapable de bon conseil. Si vous voulez qu’il puisse trouver la vérité, chassez cet animal qui tient sa raison en échec, et trouble cette puissante intelligence qui gouverne les villes et les royaumes. Le plaisant dieu que voilà ! O ridicolosissimo eroe !


13.

Il y a une différence universelle et essentielle entre les actions de la volonté et toutes les autres.

La volonté est un des principaux organes de la créance ; non qu’elle forme la créance, mais parce que les choses sont vraies ou fausses, selon la face par où on les regarde. La volonté, qui se plaît à l’une plus qu’à l’autre, détourne l’esprit de considérer les qualités de celles qu’elle n’aime pas à voir : et ainsi l’esprit, marchant d’une pièce avec la volonté, s’arrête à regarder la face qu’elle aime, et ainsi il en juge par ce qu’il y voit.


14.

Nous avons un autre principe d’erreur, les maladies. Elles nous gâtent le jugement et le sens. Et si les grandes l’altèrent sensiblement, je ne doute point que les petites n’y fassent impression à leur proportion.

Notre propre intérêt est encore un merveilleux instrument pour nous crever les yeux agréablement. Il n’est pas permis au plus équitable homme du monde d’être juge en sa cause : j’en sais qui, pour ne pas tomber dans cet amour-propre, ont été les plus injustes du monde à contre-biais. Le moyen sûr de perdre une affaire toute juste étoit de la leur faire recommander par leurs proches parens.


15.

L’imagination grossit les petits objets jusqu’à en remplir notre âme, par une estimation fantastique ; et, par une insolence téméraire, elle amoindrit les grands jusqu’à sa mesure, comme en parlant de Dieu.


16.

La justice et la vérité sont deux pointes si subtiles, que nos instrumens sont trop émoussés pour y toucher exactement. S’ils y arrivent, ils en écachent la pointe, et appuient tout autour, plus sur le faux que sur le vrai.


17.

Les impressions anciennes ne sont pas seules capables de nous abuser : les charmes de la nouveauté ont le même pouvoir. De là viennent toutes les disputes des hommes, qui se reprochent ou de suivre leurs fausses impressions de l’enfance, ou de courir témérairement après les nouvelles. Qui tient le juste milieu ? Qu’il paroisse, et qu’il le prouve. Il n’y a principe, quelque naturel qu’il puisse être, même depuis l’enfance, qu’on ne fasse passer pour une fausse impression, soit de l’instruction, soit des sens. « Parce, dit-on, que vous avez cru dès l’enfance qu’un coffre étoit vide lorsque vous n’y voyiez rien, vous avez cru le vide possible ; c’est une illusion de vos sens, fortifiée par la coutume, qu’il faut que la science corrige. » Et les autres disent : « Parce qu’on vous a dit dans l’école qu’il n’y a point de vide, on a corrompu votre sens commun, qui le comprenoit si nettement avant cette mauvaise impression, qu’il faut corriger en recourant à votre première nature. » Qui a donc trompe ? les sens ou l’instruction ?


18.

Toutes les occupations des hommes sont à avoir du bien ; et ils ne sauroient avoir de titre pour montrer qu’ils le possèdent par justice, car ils n’ont que la fantaisie des hommes ; ni force pour le posséder sûrement. Il en est de même de la science, car la maladie l’ôte. Nous sommes incapables et de vrai et de bien.


19.

Qu’est-ce que nos principes naturels, sinon nos principes accoutumés ? Et dans les enfans, ceux qu’ils ont reçus de la coutume de leurs pères, comme la chasse dans les animaux ?

Une différente coutume en donnera d’autres principes naturels. Cela se voit par expérience : et s’il y en a d’ineffaçables à la coutume, il y en va aussi de la coutume contre la nature, ineffaçables à la nature et à une seconde coutume. Cela dépend de la disposition.

Les pères craignent que l’amour naturel des enfans ne s’efface. Quelle est donc cette nature sujette à être effacée ? La coutume est une seconde nature qui détruit la première. Pourquoi la coutume n’est-elle pas naturelle ? J’ai bien peur que cette nature ne soit elle-même qu’une première coutume, comme la coutume est une seconde nature.


20.

Si nous rêvions toutes les nuits la même chose, elle nous affecterait autant que les objets que nous voyons tous les jours ; et si un artisan étoit sûr de rêver toutes les nuits, douze heures durant, qu’il est roi je crois qu’il seroit presque aussi heureux qu’un roi qui rêveroit toutes les nuits, douze heures durant, qu’il seroit artisan.

Si nous rêvions toutes les nuits que nous sommes poursuivis par des ennemis, et agités par ces fantômes pénibles, et qu’on passât tous les jours en diverses occupations, comme quand on fait voyage, on souffriroit presque autant que si cela étoit véritable, et on appréhenderait de dormir, comme on appréhende le réveil quand on craint d’entrer dans de tels malheurs en effet. Et en effet il feroit à peu près les mêmes maux que la réalité. Mais parce que les songes sont tous différens, et qu’un même se diversifie, ce qu’on y voit affecte bien moins que ce qu’on voit en veillant, à cause de la continuité, qui n’est pourtant pas si continue et égale qu’elle ne change aussi, mais moins brusquement, si ce n’est rarement, comme quand on voyage ; et alors on dit : « Il me semble que je rêve ; » car la vie est un songe un peu moins inconstant.


21.

Contre le pyrrhonisme.—… Nous supposons que tous les conçoivent de même sorte : mais nous le supposons bien gratuitement ; car nous n’en avons aucune preuve. Je vois bien qu’on applique ces mots dans les mêmes occasions, et que toutes les fois que deux hommes voient un corps changer de place, ils expriment tous deux la vue de ce même objet par le même mot, en disant l’un et l’autre qu’il s’est mû ; et de cette conformité d’application on tire une puissante conjecture d’une conformité d’idée ; mais cela n’est pas absolument convaincant, de la dernière conviction, quoiqu’il y ait bien à parier pour l’affirmative ; puisqu’on sait qu’on tire souvent les mêmes conséquences des suppositions différentes.

Cela suffit pour embrouiller au moins la matière ; non que cela éteigne absolument la clarté naturelle qui nous assure de ces choses, les académiciens auraient gagné ; mais cela la ternit, et trouble les dogmatistes, à la gloire de la cabale pyrrhonienne, qui consiste à cette ambiguïté ambiguë, et dans une certaine obscurité douteuse, dont nos doutes ne peuvent ôter toute la clarté, ni nos lumières naturelles en chasser toutes les ténèbres.


22.

Quand nous voyons un effet arriver toujours de même, nous en concluons une nécessité naturelle, comme, qu’il sera demain jour, etc. ; mais souvent la nature nous dément, et ne s’assujettit pas à ses propres règles.


23.

Contradiction est une mauvaise marque de vérité.

Plusieurs choses certaines sont contredites, plusieurs fausses passent sans contradiction : ni la contradiction n’est marque de fausseté, ni l’incontradiction n’est marque de vérité.


24.

Quand on est instruit, on comprend que la nature ayant gravé son image et celle de son auteur dans toutes choses, elles tiennent presque toutes de sa double infinité. C’est ainsi que nous voyons que toutes les sciences sont infinies en l’étendue de leurs recherches ; car qui doute que la géométrie, par exemple, a une infinité d’infinités de propositions à exposer ? Elles sont aussi infinies dans la multitude et la délicatesse de leurs principes ; car qui ne voit que ceux qu’on propose pour les derniers ne se soutiennent pas d’eux-mêmes, et qu’ils sont appuyés sur d’autres qui, en ayant d’autres pour appui, ne souffrent jamais de dernier ?

Mais nous faisons des derniers qui paroissent à la raison comme on fait dans les choses matérielles, où nous appelons un point indivisible celui au delà duquel nos sens n’aperçoivent plus rien, quoique divisible infiniment et par sa nature.

De ces deux infinis de sciences, celui de grandeur est bien plus sensible, et c’est pourquoi il est arrivé à peu de personnes de prétendre connoître toutes choses. « Je vais parler de tout, » disoit Démocrite.

Mais l’infinité en petitesse est bien moins visible. Les philosophes ont bien plutôt prétendu d’y arriver ; et c’est là où tous ont achoppé. C’est ce qui a donné lieu à ces titres si ordinaires, Des principes des choses, Des principes de la philosophie, et aux semblables, aussi fastueux en effet, quoique non en apparence, que cet autre qui crève les yeux, De omni scibili.

Ne cherchons donc point d’assurance et de fermeté. Notre raison est toujours déçue par l’inconstance des apparences ; rien ne peut fixer le fini entre les deux infinis qui l’enferment et le fuient.

Cela étant bien compris, je crois qu’on se tiendra en repos, chacun dans l’état où la nature l’a placé. Ce milieu qui nous est échu en partage étant toujours distant des extrêmes, qu’importe que l’homme ait un peu plus d’intelligence des choses ? S’il en a, il les prend un peu de plus haut. N’est-il pas toujours infiniment éloigné du bout, et la durée de notre vie n’est-elle pas également infiniment éloignée de l’éternité, pour durer dix ans davantage ?

Dans la vue de ces infinis, tous les finis sont égaux ; et je ne vois pas pourquoi asseoir son imagination plutôt sur un que sur l’autre. La seule comparaison que nous faisons de nous au fini nous fait peine[12].


25.

Le monde juge bien des choses, car il est dans l’ignorance naturelle, qui est le vrai siège de l’homme. Les sciences ont deux extrémités qui se touchent : la première est la pure ignorance naturelle où se trouvent tous les hommes en naissant. L’autre extrémité est celle où arrivent les grandes âmes, qui, ayant parcouru tout ce que les hommes peuvent savoir, trouvent qu’ils ne savent rien, et se rencontrent en cette même ignorance d’où ils étoient partis. Mais c’est une ignorance savante qui se connoît. Ceux d’entre deux, qui sont sortis de l’ignorance naturelle, et n’ont pu arriver à l’autre, ont quelque teinture de cette science suffisante, et font les entendus. Ceux-là troublent le monde, et jugent mal de tout. Le peuple et les habiles composent le train du monde ; ceux-là le méprisent et sont méprisés. Ils jugent mal de toutes choses, et le monde en juge bien.


26.

On se croit naturellement bien plus capable d’arriver au centre des choses que d’embrasser leur circonférence. L’étendue visible du monde nous surpasse visiblement ; mais comme c’est nous qui surpassons les petites choses, nous nous croyons plus capables de les posséder ; et cependant il ne faut pas moins de capacité pour aller jusqu’au néant que jusqu’au tout. Il la faut infinie pour l’un et l’autre ; et il me semble que qui auroit compris les derniers principes des choses pourroit aussi arriver jusqu’à connoître l’infini. L’un dépend de l’autre, et l’un conduit à l’autre. Les extrémités se touchent et se réunissent à force de s’être éloignées, et se retrouvent en Dieu, et en Dieu seulement.

Si l’homme s’étudioit le premier, il verroit combien il est incapable de passer outre. Comment se pourroit-il qu’une partie connût le tout ? Mais il aspirera peut-être à connoître au moins les parties avec lesquelles il a de la proportion. Mais les parties du monde ont toutes un tel rapport et un tel enchaînement l’une avec l’autre, que je crois impossible de connoître l’une sans l’autre et sans le tout.

L’homme, par exemple, a rapport à tout ce qu’il connaît. Il a besoin de lieu pour le contenir, de temps pour durer, de mouvement pour vivre, d’élémens pour le composer, de chaleur et d’alimens pour le nourrir, d’air pour respirer. Il voit la lumière, il sent les corps ; enfin tout tombe sous son alliance.

Il faut donc, pour connoître l’homme, savoir d’où vient qu’il a besoin d’air pour subsister ; et pour connoître l’air, savoir par où il a rapport à la vie de l’homme, etc.

La flamme ne subsiste point sans l’air : donc, pour connoître l’un, il faut connoître l’autre.

Donc toutes choses étant causées et causantes, aidées et aidantes, médiates et immédiates, et toutes s’entre-tenant par un lien naturel et insensible qui lie les plus éloignées et les plus différentes, je tiens impossible de connoître les parties sans connoître le tout, non plus que de connoître le tout sans connoître particulièrement les parties.

Et ce qui achève notre impuissance à connoître les choses est qu’elles sont simples en elles-mêmes, et que nous sommes composés de deux natures opposées et de divers genres : d’âme et de corps. Car il est impossible que la partie qui raisonne en nous soit autre que spirituelle ; et quand on prétendroit que nous serions simplement corporels, cela nous exclurait bien davantage de la connoissance des choses, n’y ayant rien de si inconcevable que de dire que la matière se connoît soi-même. Il ne nous est pas possible de connoître comment elle se connoîtroit.

Et ainsi si nous sommes simplement matériels, nous ne pouvons rien du tout connoître ; et si nous sommes composés d’esprit et de matière, nous ne pouvons connoître parfaitement les choses simples, spirituelles et corporelles.

De là vient que presque tous les philosophes confondent les idées des choses, et parlent des choses corporelles spirituellement et des spirituelles corporellement. Car ils disent hardiment que les corps tendent en bas, qu’ils aspirent à leur centre, qu’ils fuient leur destruction, qu’ils craignent le vide, qu’ils ont des inclinations, des sympathies, des antipathies, qui sont toutes choses qui n’appartiennent qu’aux esprits. Et en parlant des esprits, ils les considèrent comme en un lieu, et leur attribuent le mouvement d’une place à une autre, qui sont choses qui n’appartiennent qu’aux corps.

Au lieu de recevoir les idées de ces choses pures, nous les teignons de nos qualités, et empreignons de notre être composé toutes les choses simples que nous contemplons.

Qui ne croiroit, à nous voir composer toutes choses d’esprit et de corps, que ce mélange-là nous seroit bien compréhensible ? C’est néanmoins la chose qu’on comprend le moins. L’homme est à lui-même le plus prodigieux objet de la nature ; car il ne peut concevoir ce que c’est que corps, et encore moins ce que c’est qu’esprit, et moins qu’aucune chose comment un corps peut être uni avec un esprit. C’est là le comble de ses difficultés, et cependant c’est son propre être : Modus quo corporibus adhæret spiritus comprehendi ab hominibus non potest ; et hoc tamen homo est[13]. Enfin pour consommer[14] la preuve de notre foiblesse, je finirai par ces deux considérations…


27.

Des puissances trompeuses. — L’homme n’est qu’un sujet plein d’erreur, naturelle et ineffaçable sans la grâce. Rien ne lui montre la vérité : tout l’abuse. Ces deux principes de vérités, la raison et les sens, outre qu’ils manquent chacun de sincérité, s’abusent réciproquement l’un l’autre. Les sens abusent la raison par de fausses apparences ; et cette même piperie qu’ils apportent à la raison, ils la reçoivent d’elle à leur tour : elle s’en revanche. Les passions de l’âme troublent les sens, et leur font des impressions fausses. Ils mentent et se trompent à l’envi.



[14]

  1. Article VI de Bossut.
  2. On connaît en effet un livre italien sous ce titre, mais postérieur à Pascal. Il est de Carlo Flosi, 1690.
  3. D’autres principes d’erreurs.
  4. Pascal veut dire qu’il n’y a pas d’hommes dent la vocation soit de rester dans une chambre.
  5. « Depuis que la planète de Saturne est entrée dans la constellation du Lion, telle action auparavant réputée innocente, a commencé d’être un crime. »
  6. « Rien n’est de nous ; c’est l’art qui fait en nous ce que nous croyons faire. » On ignore l’origine de ce passage.
  7. « On fait des crimes pour obéir à des sénatus-consultes, à des plébiscites. »
  8. « Nous étions jadis écrasés par les crimes, et nous le sommes par les lois. » Tacite, Annales, III, xxv.
  9. Pascal parle de Platon.
  10. C’est Varron, cité par saint Augustin, Cité de Dieu, IV, xxvii.
  11. Ici, Pascal avait écrit la phrase suivante, qu’il a barrée : « Il faut travailler tout le jour pour des biens reconnus pour imaginaires ; et quand le sommeil nous a délassés des fatigues de notre raison, il faut incontinent se lever en sursaut pour aller courir après les fumées et essuyer les impressions de cette maîtresse du monde. »
  12. La comparaison que nous faisons de nous au fini, c’est-à-dire à un être fini supérieur à nous, est la seule qui nous fasse peine. Nous ne souffririons pas si nous nous comparions à l’infini, parce que, comparés à l’infini, tous les finis sont égaux.
  13. Augustin, de Civ. Dei, XXI, x.
  14. Il y avait d’abord l’alinéa suivant, que Pascal a barré : « Voilà une partie des causes qui rendent l’homme si imbécile à connoître la nature. Elle est infinie en deux manières, il est fini et limité. Elle dure et se maintient perpétuellement en son être, il passe et est mortel. Les choses en particulier se corrompent et se changent à chaque instant, il ne les voit qu’en passant. Elles ont leur principe et leur fin, il ne conçoit ni l’un ni l’autre. Elles sont simples, et il est composé de deux natures différentes ; et pour consommer la preuve de notre foiblesse, je finirai par cette réflexion sur l’état de notre nature. »


ARTICLE IV.[1]


1.

Divertissement[2]. — On charge les hommes, dès l’enfance, du soin de leur honneur, de leur bien, de leurs amis, et encore du bien et de l’honneur de leurs amis. On les accable d’affaires, de l’apprentissage des langues et des sciences, et on leur fait entendre qu’ils ne sauroient être heureux sans que leur santé, leur honneur, leur fortune et celle de leurs amis soient en bon état, et qu’une seule chose qui manque les rendroit malheureux. Ainsi on leur donne des charges et des affaires qui les font tracasser dès la pointe du jour. Voilà, direz-vous, une étrange manière de les rendre heureux ! Que pourroit-on faire de mieux pour les rendre malheureux ? Comment ! ce qu’on pourrait faire ? Il ne faudrait que leur ôter tous ces soins ; car alors ils se verraient, ils penseraient à ce qu’ils sont, d’où ils viennent, où ils vont ; et ainsi on ne peut trop les occuper et les détourner ; et c’est pourquoi, après leur avoir tant préparé d’affaires, s’ils ont quelque temps de relâche, on leur conseille de l’employer à se divertir, à jouer, et à s’occuper toujours tout entiers.

Divertissement. — Quand je m’y suis mis quelquefois, à considérer les diverses agitations des hommes, et les périls et les peines où ils s’exposent, dans la cour, dans la guerre, d’où naissent tant de querelles, de passions, d’entreprises hardies et souvent mauvaises, j’ai dit souvent que tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre. Un homme qui a assez de bien pour vivre, s’il savoit demeurer chez soi avec plaisir, n’en sortirait pas pour aller sur la mer ou au siége d’une place. On n’achètera une charge à l’armée si cher que parce qu’on trouvera insupportable de ne bouger de la ville ; et on ne recherche la conversation et les divertissemens des jeux que parce qu’on ne peut demeurer chez soi avec plaisir.

Mais quand j’ai pensé de plus près, et qu’après avoir trouvé la cause de tous nos malheurs, j’ai voulu en découvrir la raison, j’ai trouvé qu’il y en a une bien effective, qui consiste dans le malheur naturel de notre condition foible et mortelle, et si misérable, que rien ne peut nous consoler, lorsque nous y pensons de près.

Quelque condition qu’on se figure, si l’on assemble tous les biens qui peuvent nous appartenir, la royauté est le plus beau poste du monde, et cependant qu’on s’imagine un roi accompagné de toutes les satisfactions qui peuvent le toucher ; il est sans divertissement, et qu’on le laisse considérer et faire réflexion sur ce qu’il est, cette félicité languissante ne le soutiendra point ; il tombera par nécessité dans les vues qui le menacent, des révoltes qui peuvent arriver, et enfin de la mort et des maladies qui sont inévitables ; de sorte que, s’il est sans ce qu’on appelle divertissement, le voilà malheureux, et plus malheureux que le moindre de ses sujets qui joue et qui se divertit.

De là vient que le jeu et la conversation des femmes, la guerre, les grands emplois, sont si recherchés. Ce n’est pas qu’il y ait en effet du bonheur, ni qu’on s’imagine que la vraie béatitude soit dans l’argent qu’on peut gagner au jeu, ou dans le lièvre qu’on court. On n’en voudroit pas s’il étoit offert. Ce n’est pas cet usage mol et paisible, et qui nous laisse penser à notre malheureuse condition, qu’on recherche, ni les dangers de la guerre, ni la peine des emplois, mais c’est le tracas qui nous détourne d’y penser et nous divertit.

De là vient que les hommes aiment tant le bruit et le remuement ; de là vient que la prison est un supplice si horrible ; de là vient que le plaisir de la solitude est une chose incompréhensible. Et c’est enfin le plus grand sujet de félicité de la condition des rois, de ce qu’on essaye sans cesse à les divertir, et à leur procurer toutes sortes de plaisirs.

Le roi est environné de gens qui ne pensent qu’à divertir le roi, et l’empêchent de penser à lui. Car il est malheureux, tout roi qu’il est, s’il y pense.

Voilà tout ce que les hommes ont pu inventer pour se rendre heureux. Et ceux qui font sur cela les philosophes, et qui croient que le monde est bien peu raisonnable de passer tout le jour à courir après un lièvre qu’ils ne voudroient pas avoir acheté, ne connoissent guère notre nature. Ce lièvre ne nous garantirait pas de la vue de la mort et des misères, mais la chasse nous en garantit. Et ainsi quand on leur reproche que ce qu’ils cherchent avec tant d’ardeur ne sauroit les satisfaire, ils répondoient, comme ils devroient le faire s’ils y pensoient bien, qu’ils ne cherchent en cela qu’une occupation violente et impétueuse qui les détourne de penser à soi, et que c’est pour cela qu’ils se proposent un objet attirant qui les charme et les attire avec ardeur, ils laisseroient leurs adversaires sans repartie[3]. Mais ils ne répondent pas cela, parce qu’ils ne se connoissent pas eux-mêmes[4]. Ils ne savent pas que ce n’est que la chasse, et non la prise, qu’ils recherchent.

Ils s’imaginent que, s’ils avoient obtenu cette charge, ils se reposeroient ensuite avec plaisir, et ne sentent pas la nature insatiable de leur cupidité. Ils croient chercher sincèrement le repos, et ne cherchent en effet que l’agitation.

Ils ont un instinct secret qui les porte à chercher le divertissement et l’occupation au dehors, qui vient du ressentiment de leurs misères continuelles ; et ils ont un autre instinct secret, qui reste de la grandeur de notre première nature, qui leur fait connoître que le bonheur n’est en effet que dans le repos, et non pas dans le tumulte ; et de ces deux instincts contraires, il se forme en eux un projet confus, qui se cache à leur vue dans le fond de leur âme, qui les porte à tendre au repos par l’agitation, et à se figurer toujours que la satisfaction qu’ils n’ont point leur arrivera, si, en surmontant quelques difficultés qu’ils envisagent ils peuvent s’ouvrir par là la porte au repos.

Ainsi s’écoule toute la vie. On cherche le repos en combattant quelques obstacles ; et si on les a surmontés, le repos devient insupportable. Car, ou l’on pense aux misères qu’on a, ou à celles qui nous menacent Et quand on se verroit même assez à l’abri de toutes parts, l’ennui, de son autorité privée, ne laisseroit pas de sortir au fond du cœur, où il a des racines naturelles, et de remplir l’esprit de son venin.

Le conseil qu’on donnoit à Pyrrhus, de prendre le repos qu’il alloit chercher par tant de fatigue, recevoit bien des difficultés.

Ainsi l’homme est si malheureux, qu’il s’ennuieroit même sans aucune cause d’ennui, par l’état propre de sa complexion, et il est si vain, qu’étant plein de mille causes essentielles d’ennui, la moindre chose, comme un billard et une balle qu’il pousse, suffit pour le divertir.

Mais, direz-vous, quel objet a-t-il en tout cela ? Celui de se vanter demain entre ses amis de ce qu’il a mieux joué qu’un autre. Ainsi les autres suent dans leur cabinet pour montrer aux savans qu’ils ont résolu une question d’algèbre qu’on n’auroit pu trouver jusqu’ici, et tant d’autres s’exposent aux derniers périls pour se vanter ensuite d’une place qu’ils auront prise, et aussi sottement, à mon gré. Et enfin les autres se tuent pour remarquer toutes ces choses, non pas pour en devenir plus sages, mais seulement pour montrer qu’ils les savent, et ceux-là sont les plus sots de la bande, puisqu’ils le sont avec connoissance, au lieu qu’on peut penser des autres qu’ils ne le seroient plus s’ils avoient cette connoissance.

Tel homme passe sa vie sans ennui, en jouant tous les jours peu de chose. Donnez-lui tous les matins l’argent qu’il peut gagner chaque jour, à la charge qu’il ne joue point : vous le rendez malheureux. On dira peut-être que c’est qu’il cherche l’amusement du jeu, et non pas le gain. Faites-le donc jouer pour rien, il ne s’y échauffera pas et s’y ennuiera. Ce n’est donc pas l’amusement seul qu’il recherche : un amusement languissant et sans passion l’ennuiera. Il faut qu’il s’y échauffe et qu’il se pique lui-même, en s’imaginant qu’il seroit heureux de gagner ce qu’il ne voudrait pas qu’on lui donnât à condition de ne point jouer, afin qu’il se forme un sujet de passion, et qu’il excite sur cela son désir, sa colère, sa crainte, pour l’objet qu’il s’est formé, comme les enfans qui s’effrayent du visage qu’ils ont barbouillé.

D’où vient que cet homme, qui a perdu depuis peu de mois son fils unique, et qui, accablé de procès et de querelles, étoit ce matin si troublé, n’y pense plus maintenant ? Ne vous en étonnez pas : il est tout occupé à voir par où passera ce sanglier que les chiens poursuivent avec tant d’ardeur depuis six heures. Il n’en faut pas davantage. L’homme, quelque plein de tristesse qu’il soit, si l’on peut gagner sur lui de le faire entrer en quelque divertissement, le voilà heureux pendant ce temps-là. Et l’homme, quelque heureux qu’il soit, s’il n’est diverti et occupé par quelque passion ou quelque amusement qui empêche l’ennui de se répandre, sera bientôt chagrin et malheureux. Sans divertissement il n’y a point de joie, avec le divertissement il n’y a point de tristesse. Et c’est aussi ce qui forme le bonheur des personnes de grande condition, qu’ils ont un nombre de personnes qui les divertissent, et qu’ils ont le pouvoir de se maintenir en cet état.

Prenez-y garde. Qu’est-ce autre chose d’être surintendant, chancelier, premier président, sinon d’être en une condition où l’on a dès le matin un grand nombre de gens qui viennent de tous côtés pour ne leur laisser pas une heure en la journée où ils puissent penser à eux-mêmes ? Et quand ils sont dans la disgrâce et qu’on les envoie à leurs maisons des champs, où ils ne manquent ni de biens, ni de domestiques pour les assister dans leurs besoins, ils ne laissent pas d’être misérables et abandonnés, parce que personne ne les empêche de songer à eux.

Divertissement. — La dignité royale n’est-elle pas assez grande d’elle-même pour celui qui la possède, pour le rendre heureux par la seule vue de ce qu’il est ? Faudra-t-il le divertir de cette pensée comme les gens du commun ? Je vois bien que c’est rendre un homme heureux de le divertir de la vue de ses misères domestiques pour remplir toute sa pensée du soin de bien danser. Mais en sera-t-il de même d’un roi, et sera-t-il plus heureux en s’attachant à ces vains amusemens qu’à la vue de sa grandeur ? Et quel objet plus satisfaisant pourroit-on donner à son esprit ? Ne seroit-ce donc pas faire tort à sa joie, d’occuper son âme à penser à ajuster ses pas à la cadence d’un air, ou à placer adroitement une balle, au lieu de le laisser jouir en repos de la contemplation de la gloire majestueuse qui l’environne ? Qu’on en fasse l’épreuve : qu’on laisse un roi tout seul, sans aucune satisfaction des sens, sans aucun soin dans l’esprit, sans compagnie, penser à lui tout à loisir, et l’on verra qu’un roi sans divertissement est un homme plein de misères. Aussi on évite cela soigneusement, et il ne manque jamais d’y avoir auprès des personnes des rois un grand nombre de gens qui veillent à faire succéder le divertissement à leurs affaires, et qui observent tout le temps de leur loisir pour leur fournir des plaisirs et des jeux, en sorte qu’il n’y ait point de vide ; c’est-à-dire qu’ils sont environnés de personnes qui ont un soin merveilleux de prendre garde que le roi ne soit seul et en état de penser à soi, sachant bien qu’il sera misérable, tout roi qu’il est, s’il y pense.

Je ne parle point en tout cela des rois chrétiens comme chrétiens. mais seulement comme rois.

Misère. — La seule chose qui nous console de nos misères est le divertissement, et cependant c’est la plus grande de nos misères. Car c’est cela qui nous empêche principalement de songer à nous, et qui nous fait perdre insensiblement. Sans cela, nous serions dans l’ennui, et cet ennui nous pousseroit à chercher un moyen plus solide d’en sortir. Mais le divertissement nous amuse, et nous fait arriver insensiblement à la mort.


2.

Divertissement. — Les hommes n’ayant pu guérir la mort, la misère, l’ignorance, se sont avisés, pour se rendre heureux, de ne point y penser.


3.

La nature nous rendant toujours malheureux en tous états, nos désirs nous figurent un état heureux, parce qu’ils joignent à l’état où nous sommes les plaisirs de l’état où nous ne sommes pas ; et, quand nous arriverions à ces plaisirs, nous ne serions pas heureux pour cela, parce que nous aurions d’autres désirs conformes à ce nouvel état.

Il faut particulariser cette proposition générale…


4.

Qu’on s’imagine un nombre d’hommes dans les chaînes, et tous condamnés à la mort, dont les uns étant chaque jour égorgés à la vue des autres, ceux qui restent voient leur propre condition dans celle de leurs semblables, et, se regardant les uns les autres avec douleur et sans espérance, attendent leur tour : c’est l’image de la condition des hommes.



  1. Article VII de Bossut.
  2. Divertissement, c’est-à-dire dissipation, oubli de soi.
  3. En marge dans le manuscrit : « La danse. Il faut bien penser où l’on mettra ses pieds. »
  4. En marge dans le manuscrit : « Le gentilhomme croit sincèrement que la chasse est un plaisir grand et un plaisir royal ; mais son piqueur n’est pas de ce sentiment-là. »


ARTICLE V.[1]


1.

Pyrrhonisme. — J’écrirai ici mes pensées sans ordre, et non pas peut-être dans une confusion sans dessein : c’est le véritable ordre, et qui marquera toujours mon objet par le désordre même.

Je ferois trop d’honneur à mon sujet si je le traitois avec ordre, puisque je veux montrer qu’il en est incapable.


2.

Raison des effets. — Il est donc vrai de dire que tout le monde est dans l’illusion : car, encore que les opinions du peuple soient saines, elles ne le sont pas dans sa tête, car il pense que la vérité est où elle n’est pas. La vérité est bien dans leurs opinions, mais non pas au point où ils se figurent. Par exemple, il est vrai qu’il faut honorer les gentilshommes, mais non pas parce que la naissance est un avantage effectif, etc.


3.

Raison des effets. — Gradation. Le peuple honore les personnes de grande naissance. Les demi-habiles les méprisent, disant que la naissance n’est pas un avantage de la personne, mais du hasard. Les habiles les honorent, non par la pensée du peuple, mais par la pensée de derrière. Les dévots qui ont plus de zèle que de science les méprisent, malgré cette considération qui les fait honorer par les habiles, parce qu’ils en jugent par une nouvelle lumière que la piété leur donne. Mais les chrétiens parfaits les honorent par une autre lumière supérieure. Ainsi se vont les opinions succédant du pour au contre, selon qu’on a de lumière.

Renversement continuel du pour au contre.

Nous avons donc montré que l’homme est vain, par l’estime qu’il fait des choses qui ne sont point essentielles. Et toutes ces opinions sont détruites. Nous avons montré ensuite que toutes ces opinions sont très-saines, et qu’ainsi toutes ces vanités étant très-bien fondées, le peuple n’est pas si vain qu’on dit. Et ainsi nous avons détruit l’opinion qui détruisoit celle du peuple.

Mais il faut détruire maintenant cette dernière proposition, et montrer qu’il demeure toujours vrai que le peuple est vain, quoique ses opinions soient saines ; parce qu’il n’en sent pas la vérité où elle est, et que, la mettant où elle n’est pas, ses opinions sont toujours très-fausses et très-malsaines.


4.

Opinions du peuple saines. — Le plus grand des maux est les guerres civiles. Elles sont sûres, si on veut récompenser les mérites, car tous diront qu’ils méritent. Le mal à craindre d’un sot, qui succède par droit de naissance, n’est ni si grand, ni si sûr.


5.

Pourquoi suit-on la pluralité ? est-ce à cause qu’ils ont plus de raison ? non, mais plus de force. Pourquoi suit-on les anciennes lois et anciennes opinions ? est-ce qu’elles sont les plus saines ? non, mais elles sont uniques, et nous ôtent la racine de la diversité.


6.

L’empire fondé sur l’opinion et l’imagination règne quelque temps, et cet empire est doux et volontaire : celui de la force règne toujours. Ainsi l’opinion est comme la reine du monde, mais la force en est le tyran.


7.

Que l’on a bien fait de distinguer les hommes par l’extérieur, plutôt que par les qualités intérieures ! Qui passera de nous deux ? qui cédera la place à l’autre ? Le moins habile ? mais je suis aussi habile que lui ; il faudra se battre sur cela. Il a quatre laquais, et je n’en ai qu’un : cela est visible ; il n’y a qu’à compter ; c’est à moi à céder, et je suis un sot si je conteste. Nous voilà en paix par ce moyen ; ce qui est le plus grand des biens.


8.

La coutume de voir les rois accompagnés de gardes, de tambours d’officiers, et de toutes les choses qui plient la machine vers le respect et la terreur, fait que leur visage, quand il est quelquefois seul et sans ces accompagnemens, imprime dans leurs sujets le respect et la terreur parce qu’on ne sépare pas dans la pensée leur personne d’avec leur suite qu’on y voit d’ordinaire jointe. Et le monde, qui ne sait pas que cet effet a son origine dans cette coutume, croit qu’il vient d’une force naturelle ; et de là viennent ces mots : « Le caractère de la Divinité est empreint sur son visage, etc. »

La puissance des rois est fondée sur la raison et sur la folie du peuple, et bien plus sur la folie. La plus grande et importante chose du monde a pour fondement la foiblesse ; et ce fondement-là est admirablement sûr ; car il n’y a rien de plus sûr que cela, que le peuple sera foible. Ce qui est fondé sur la saine raison est bien mal fondé, comme l’estime de la sagesse.


9.

Nos magistrats ont bien connu ce mystère. Leurs robes rouges, leurs hermines, dont ils s’emmaillottent en chats fourrés, les palais où ils jugent, les fleurs de lis, tout cet appareil auguste étoit fort nécessaire, et si les médecins n’avoient des soutanes et des mules, et que les docteurs n’eussent des bonnets carrés et des robes trop amples de quatre parties, jamais ils n’auroient dupé le monde qui ne peut résister à cette montre si authentique. Les seuls gens de guerre[2] ne se sont pas déguisés de la sorte, parce qu’en effet leur part est plus essentielle : ils s’établissent par la force, les autres par grimace.

C’est ainsi que nos rois n’ont pas recherché ces déguisemens. Ils ne se sont pas masqués d’habits extraordinaires pour paroître tels ; mais ils se sont accompagnés de gardes, de hallebardes : ces trognes armées qui n’ont de mains et de force que pour eux, les trompettes et les tambours qui marchent au-devant, et ces légions qui les environnent, font trembler les plus fermes. Ils n’ont pas l’habit seulement, ils ont la force. Il faudroit avoir une raison bien épurée pour regarder comme un autre homme le Grand Seigneur environné, dans son superbe sérail, de quarante mille janissaires.

S’ils avoient[3] la véritable justice, si les médecins avoient le vrai art de guérir, ils n’auroient que faire de bonnets carrés : la majesté de ces sciences seroit assez vénérable d’elle-même. Mais n’ayant que des sciences imaginaires, il faut qu’ils prennent ces vains instrumens qui frappent l’imagination à laquelle ils ont affaire ; et par là, en effet, ils s’attirent le respect.

Nous ne pouvons pas seulement voir un avocat en soutane et le bonnet en tête, sans une opinion avantageuse de sa suffisance.

Les Suisses s’offensent d’être dits gentilshommes[4], et prouvent la roture de race pour être jugés dignes de grands emplois.


10.

On ne choisit pas pour gouverner un vaisseau celui des voyageurs qui est de meilleure maison.

Saint Augustin a vu qu’on travaille pour l’incertain, sur mer, en bataille, etc. ; il n’a pas vu la règle des partis, qui démontre qu’on le doit. Montaigne a vu qu’on s’offense d’un esprit boiteux, et que la coutume peut tout ; mais il n’a pas vu la raison de cet effet. Toutes ces personnes ont vu les effets, mais ils n’ont pas vu les causes ; ils sont à l’égard de ceux qui ont découvert les causes comme ceux qui n’ont que les yeux à l’égard de ceux qui ont l’esprit ; car les effets sont comme sensibles, et les causes sont visibles seulement à l’esprit. Et quoique ces effets-là se voient par l’esprit, cet esprit est à l’égard de l’esprit qui voit les causes comme les sens corporels à l’égard de l’esprit.


11.

D’où vient qu’un boiteux ne nous irrite pas, et un esprit boiteux nous irrite ? A cause qu’un boiteux reconnoît que nous allons droit, et qu’un esprit boiteux dit que c’est nous qui boitons ; sans cela nous en aurions pitié et non colère.

Épictète[5] demande bien plus fortement pourquoi ne nous fâchons-nous pas si on dit que nous avons mal à la tête, et que nous nous fâchons de ce qu’on dit que nous raisonnons mal, ou que nous choisissons mal. Ce qui cause cela est que nous sommes bien certains que nous n’avons pas mal à la tête, et que nous ne sommes pas boiteux : mais nous ne sommes pas si assurés que nous choisissons le vrai. De sorte que, n’en ayant d’assurance qu’à cause que nous le voyons de toute notre vue, quand un autre voit de toute sa vue le contraire, cela nous met en suspens et nous étonne, et encore plus quand mille autres se moquent de notre choix ; car il faut préférer nos lumières à celles de tant d’autres, et cela est hardi et difficile. Il n’y a jamais cette contradiction dans les sens touchant un boiteux.


12.

Le respect est : « Incommodez-vous. » Cela est vain en apparence mais très-juste ; car c’est dire : « Je m’incommoderois bien si vous en aviez besoin, puisque je le fais bien sans que cela vous serve. » Outre que le respect est pour distinguer les grands : or, si le respect étoit d’être en fauteuil, on respecteroit tout le monde, et ainsi on ne distingueroit pas ; mais, étant incommodé, on distingue fort bien.


13.

Opinions du peuple saines. — Être brave[6] n’est pas trop vain ; car c’est montrer qu’un grand nombre de gens travaillent pour soi ; c’est montrer par ses cheveux qu’on a un valet de chambre, un parfumeur, etc. ; par son rabat, le fil, le passement, etc.

Or ce n’est pas une simple superficie, ni un simple harnois, d’avoir plusieurs bras. Plus on a de bras, plus on est fort. Être brave est montrer sa force.


14.

Cela est admirable : on ne veut pas que j’honore un homme vêtu de brocatelle et suivi de sept ou huit laquais ! Eh quoi ! il me fera donner les étrivières, si je ne le salue. Cet habit, c’est une force. C’est bien de même qu’un cheval bien enharnaché à l’égard d’un autre ! Montaigne est plaisant de ne pas voir quelle différence il y a, et d’admirer qu’on y en trouve, et d’en demander la raison. « De vrai, dit-il, d’où vient[7], etc. »


15.

Le peuple a les opinions très-saines : par exemple : 1° D’avoir choisi le divertissement et la chasse plutôt que la poésie. Les demi-savans s’en moquent, et triomphent à montrer là-dessus la folie du monde ; mais, par une raison qu’ils ne pénètrent pas, on a raison. 2° D’avoir distingué les hommes par le dehors, comme par la noblesse ou le bien : le monde triomphe encore à montrer combien cela est déraisonnable ; mais cela est très-raisonnable. 3° De s’offenser pour avoir reçu un soufflet, ou de tant désirer la gloire. Mais cela est très-souhaitable, à cause des autres biens essentiels qui y sont joints. Et un homme qui a reçu un soufflet sans s’en ressentir est accablé d’injures et de nécessités. 4° Travailler pour l’incertain ; aller sur la mer ; passer sur une planche.


16.

C’est un grand avantage que la qualité, qui, dès dix-huit ou vingt ans, met un homme en passe, connu et respecté, comme un autre pourroit avoir mérité à cinquante ans : c’est trente ans gagnés sans peine.


17.

N’avez-vous jamais vu des gens qui, pour se plaindre du peu d’état que vous faites d’eux, vous étalent l’exemple de gens de condition qui les estiment ? Je leur répondrois à cela : « Montrez-moi le mérite par où vous avez charmé ces personnes, et je vous estimerai de même. »


18.

Un homme qui se met à la fenêtre pour voir les passans, si je passe par là, puis-je dire qu’il s’est mis là pour me voir ? Non ; car il ne pense pas à moi en particulier. Mais celui qui aime une personne à cause de sa beauté, l’aime-t —il ? Non : car la petite vérole, qui tuera la beauté sans tuer la personne, fera qu’il ne l’aimera plus. Et si on m’aime pour mon jugement, pour ma mémoire, m’aime-t-on, moi ? Non ; car je puis perdre ces qualités sans me perdre, moi. Où est donc ce moi, s’il n’est ni dans le corps, ni dans l’âme ? et comment aimer le corps ou l’âme, sinon pour ces qualités, qui ne sont point ce qui fait le moi, puisqu’elles sont périssables ? Car aimeroit-on la substance de l’âme d’une personne abstraitement, et quelques qualités qui y fussent ? Cela ne se peut, et seroit injuste. On n’aime donc jamais personne, mais seulement des qualités. Qu’on ne se moque donc plus de ceux qui se font honorer pour des charges et des offices, car on n’aime personne que pour des qualités empruntées.


19.

Les choses qui nous tiennent le plus, comme de cacher son peu de bien, ce n’est souvent presque rien. C’est un néant que notre imagination grossit en montagne. Un autre tour d’imagination nous le fait découvrir sans peine.


20.

C’est l’effet de la force, non de la coutume ; car ceux qui sont capables d’inventer sont rares ; les plus forts en nombre ne veulent que suivre, et refusent la gloire à ces inventeurs qui la cherchent par leurs inventions. Et s’ils s’obstinent à la vouloir obtenir, et mépriser ceux qui n’inventent pas, les autres leur donneront des noms ridicules, leur donneroient des coups de bâton. Qu’on ne se pique donc pas de cette subtilité, ou qu’on se contente en soi-même.



  1. Article VIII de Bossut.
  2. Il n’y avait pas alors d’uniformes.
  3. Si les magistrats avaient…
  4. Pascal s’imagine cela, à cause du mot de république.
  5. Arrien, Entretiens d’Épictète, IV, vi.
  6. Être brave : être bien mis.
  7. Montaigne, Essais, liv. I,
    xlii
    .


ARTICLE VI.[1]


1.

Toutes les bonnes maximes sont dans le monde : on ne manque qu’à les appliquer. Par exemple, on ne doute pas qu’il ne faille exposer sa vie pour défendre le bien public, et plusieurs le font ; mais pour la religion, point.

Il est nécessaire qu’il y ait de l’inégalité parmi les hommes, cela est vrai ; mais cela étant accordé, voilà la porte ouverte non-seulement à la plus haute domination, mais à la plus haute tyrannie. Il est nécessaire de relâcher un peu l’esprit ; mais cela ouvre la porte aux plus grands débordemens. Qu’on en marque les limites. Il n’y a point de bornes dans les choses : les lois y en veulent mettre, et l’esprit ne peut le souffrir.


2.

La raison nous commande bien plus impérieusement qu’un maître : car en désobéissant à l’un on est malheureux, et en désobéissant à l’autre on est un sot.


3.

« Pourquoi me tuez-vous ? — Eh quoi ! ne demeurez-vous pas de l’autre côté de l’eau ? mon ami. si vous demeuriez de ce côté, je serois un assassin, cela seroit injuste de vous tuer de la sorte ; mais puisque vous demeurez de l’autre côté, je suis un brave, et cela est juste. »


4.

Ceux qui sont dans le déréglement disent à ceux qui sont dans l’ordre que ce sont eux qui s’éloignent de la nature, et ils la croient suivre : comme ceux qui sont dans un vaisseau croient que ceux qui sont au bord fuient. Le langage est pareil de tous côtés. Il faut avoir un point fixe pour en juger. Le port juge ceux qui sont dans le vaisseau ; mais où prendrons-nous un point dans la morale ?


5.

Justice. — Comme la mode fait l’agrément, aussi fait-elle la justice.


6.

La justice est ce qui est établi ; et ainsi toutes nos lois établies seront nécessairement tenues pour justes sans être examinées, puisqu’elles sont établies.


7.

Les seules règles universelles sont les lois du pays aux choses ordinaires, et la pluralité aux autres. D’où vient cela ? de la force qui y est.

Et de là vient que les rois, qui ont la force d’ailleurs, ne suivent pas la pluralité de leurs ministres.


8.

Sans doute l’égalité des biens est juste : mais, ne pouvant faire qu’il soit force d’obéir à la justice, on a fait qu’il soit juste d’obéir à la force ; ne pouvant fortifier la justice, on a justifié la force, afin que le juste et le fort fussent ensemble, et que la paix fût, qui est le souverain bien.

Summum jus, summa injuria[2].

La pluralité est la meilleure voie, parce qu’elle est visible, et qu’elle a la force pour se faire obéir ; cependant c’est l’avis des moins habiles. Si l’on avoit pu, l’on auroit mis la force entre les mains de la justice : mais comme la force ne se laisse pas manier comme on veut, parce que c’est une qualité palpable, au lieu que la justice est une qualité spirituelle dont on dispose comme on veut, on a mis la justice entre les mains de la force ; et ainsi on appelle juste ce qu’il est force d’observer[3].


9.

Justice, force. — Il est juste que ce qui est juste soit suivi : il est nécessaire que ce qui est le plus fort soit suivi. La justice sans la force est impuissante : la force sans la justice est tyrannique. La justice sans force est contredite, parce qu’il y a toujours des méchans : la force sans la justice est accusée. Il faut donc mettre ensemble la justice et la force ; et pour cela faire que ce qui est juste soit fort, et que ce qui est fort soit juste.

La justice est sujette à disputes : la force est très-reconnoissable et sans dispute. Ainsi on n’a pu donner la force à la justice, parce que la force a contredit la justice et a dit qu’elle étoit injuste, et a dit que c’étoit elle qui étoit juste : et ainsi ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste.


10.

Injustice. — Il est dangereux de dire au peuple que les lois ne sont pas justes ; car il n’obéit qu’à cause qu’il les croit justes. C’est pourquoi il lui faut dire en même temps qu’il y faut obéir parce qu’elles sont lois, comme il faut obéir aux supérieurs, non parce qu’ils sont justes, mais parce qu’ils sont supérieurs. Par là voilà toute sédition prévenue, si on peut faire entendre cela, et ce que c’est proprement que la définition de la justice.


11.

Il seroit donc bon qu’on obéît aux lois et coutumes, parce qu’elles sont lois ; qu’il sût qu’il n’y en a aucune vraie et juste à introduire ; que nous n’y connoissons rien, et qu’ainsi il faut seulement suivre les reçues : par ce moyen on ne les quitteroit jamais. Mais le peuple n’est pas susceptible de cette doctrine ; et ainsi, comme il croit que la vérité se peut trouver, et qu’elle est dans les lois et coutumes, il les croit, et prend leur antiquité comme une preuve de leur vérité, et non de leur seule autorité sans vérité. Ainsi il y obéit ; mais il est sujet à se révolter dès qu’on lui montre qu’elles ne valent rien ; ce qui se peut faire voir de toutes en les regardant d’un certain côté.


12.

Quand il est question de juger si on doit faire la guerre et tuer tant d’hommes, condamner tant d’Espagnols à la mort, c’est un homme seul qui en juge, et encore intéressé : ce devroit être un tiers indifférent.


13.

Tyrannie. — Ainsi ces discours sont faux et tyranniques : « Je suis beau, donc on doit me craindre. Je suis fort, donc on doit m’aimer. Je suis… » La tyrannie est de vouloir avoir par une voie ce qu’on ne peut avoir que par une autre. On rend différens devoirs aux différens mérites : devoir d’amour à l’agrément ; devoir de crainte à la force ; devoir de créance à la science. On doit rendre ces devoirs-là ; on est injuste de les refuser, et injuste d’en demander d’autres. Et c’est de même être faux et tyran de dire : « Il n’est pas fort, donc je ne l’estimerai pas ; il n’est pas habile, donc je ne le craindrai pas. »


14.

Il y a des vices qui ne tiennent à nous que par d’autres, et qui, en ôtant le tronc, s’emportent comme des branches.


15.

Quand la malignité a la raison de son côté, elle devient fière, et étale la raison en tout son lustre : quand l’austérité ou le choix sévère n’a pas réussi au vrai bien, et qu’il faut revenir à suivre la nature, elle devient fière par le retour.


16.

Divertissement. — Si l’homme étoit heureux, il le seroit d’autant plus qu’il seroit moins diverti, comme les saints et Dieu.

Oui, mais n’est-ce pas être heureux que de pouvoir être réjoui par le divertissement ? Non, car il vient d’ailleurs et de dehors : et ainsi il est dépendant, et partant, sujet à être troublé par mille accidens, qui font les afflictions inévitables.

17.

Pyrrhonisme. — L’extrême esprit est accusé de folie, comme l’extrême défaut. Rien que la médiocrité n’est bon. C’est la pluralité qui a établi cela, et qui mord quiconque s’en échappe par quelque bout que ce soit. Je ne m’y obstinerai pas, je consens bien qu’on m’y mette, et me refuse d’être au bas bout, non pas parce qu’il est bas, mais parce qu’il est bout ; car je refuserais de même qu’on me mît au haut. C’est sortir de l’humanité que de sortir du milieu : la grandeur de l’âme humaine consiste à savoir s’y tenir ; tant s’en faut que la grandeur soit à en sortir. qu’elle est à n’en point sortir.


18.

On ne passe point dans le monde pour se connoître en vers si l’on n’a mis l’enseigne de poëte, de mathématicien, etc. Mais les gens universels ne veulent point d’enseigne, et ne mettent guère de différence entre le métier de poëte et celui de brodeur. Les gens universels ne sont appelés ni poëtes, ni géomètres, etc. ; mais ils sont tout cela, et jugent de tous ceux-là. On ne les devine point. Ils parleront de ce qu’on parloit quand ils sont entrés. On ne s’aperçoit point en eux d’une qualité plutôt que d’une autre, hors de la nécessité de la mettre en usage ; mais alors on s’en souvient : car il est également de ce caractère qu’on ne dise point d’eux qu’ils parlent bien, lorsqu’il n’est pas question du langage ; et qu’on dise d’eux qu’ils parlent bien, quand il en est question. C’est donc une fausse louange qu’on donne à un homme quand on dit de lui, lorsqu’il entre, qu’il est fort habile en poésie ; et c’est une mauvaise marque, quand on n’a pas recours à un homme quand il s’agit de juger de quelques vers.

L’homme est plein de besoins : il n’aime que ceux qui peuvent les remplir tous. «  C’est un bon mathématicien, » dira-t-on. Mais je n’ai que faire de mathématiques ; il me prendroit pour une proposition. « C’est un bon guerrier. » Il me prendroit pour une place assiégée. Il faut donc un honnête homme qui puisse s’accommoder à tous mes besoins généralement.


19.

Quand on se porte bien, on admire comment on pourroit faire si on étoit malade ; quand on l’est, on prend médecine gaiement ; le mal y résout. On n’a plus les passions et les désirs de divertissemens et de promenades que la santé donnoit, et qui sont incompatibles avec les nécessités de la maladie. La nature donne alors des passions et des désirs conformes à l’état présent. Il n’y a que les craintes que nous nous donnons nous-mêmes, et non pas la nature, qui nous troublent ; parce qu’elles joignent à l’état où nous sommes les passions de l’état où nous ne sommes pas.


20.

Les discours d’humilité sont matière d’orgueil aux gens glorieux, et d’humilité aux humbles. Ainsi ceux du pyrrhonisme sont matière d’affirmation aux affirmatifs. Peu parlent de l’humilité humblement ; peu, de la chasteté chastement ; peu, du pyrrhonisme en doutant. Nous ne sommes que mensonge, duplicité, contrariété, et nous cachons et nous déguisons à nous-mêmes.


21.

Les belles actions cachées sont les plus estimables. Quand j’en vois quelques-unes dans l’histoire (comme page 184[4]), elles me plaisent fort. Mais enfin elles n’ont pas été tout à fait cachées, puisqu’elles ont été sues : et quoiqu’on ait fait ce qu’on a pu pour les cacher, ce peu par où elles ont paru gâte tout ; car c’est là le plus beau, de les avoir voulu cacher.


22.

Diseur de bons mots, mauvais caractère.


23.

Le moi est haïssable : vous, Miton, le couvrez, vous ne l’ôtez pas pour cela ; vous êtes donc toujours haïssable. — Point, car en agissant, comme nous faisons, obligeamment pour tout le monde, on n’a plus sujet de nous haïr. — Cela est vrai, si on ne haïssoit dans le moi que le déplaisir qui nous en revient. Mais si je le hais parce qu’il est injuste, qu’il se fait centre du tout, je le haïrai toujours. En un mot, le moi a deux qualités : il est injuste en soi, en ce qu’il se fait centre du tout ; il est incommode aux autres, en ce qu’il les veut asservir : car chaque moi est l’ennemi et voudroit être le tyran de tous les autres. Vous en ôtez l’incommodité, mais non pas l’injustice ; et ainsi vous ne le rendez pas aimable à ceux qui haïssent l’injustice : vous ne le rendez aimable qu’aux injustes, qui n’y trouvent plus leur ennemi ; et ainsi vous demeurez injuste, et ne pouvez plaire qu’aux injustes.


24.

Je n’admire point l’excès d’une vertu, comme de la valeur, si je ne vois en même temps l’excès de la vertu opposée, comme en Epaminondas, qui avoit l’extrême valeur et l’extrême bénignité ; car autrement ce n’est pas monter, c’est tomber. On ne montre pas sa grandeur pour être à une extrémité, mais bien en touchant les deux à la fois, et remplissant tout l’entre-deux. Mais peut-être que ce n’est qu’un soudain mouvement de l’âme de l’un à l’autre de ces extrêmes, et qu’elle n’est jamais en effet qu’en un point, comme le tison de feu. Soit, mais au moins cela marque l’agilité de l’âme, si cela n’en marque l’étendue.


23.

Pensées.In omnibus requiem quæsivi[5]. — Si notre condition étoit véritablement heureuse, il ne nous faudroit pas divertir d’y penser pour nous rendre heureux.

Peu de chose nous console, parce que peu de chose nous afflige.


26.

J’avois passé longtemps dans l’étude des sciences abstraites ; et le peu de communication qu’on en peut avoir m’en avoit dégoûté. Quand j’ai commencé l’étude de l’homme, j’ai vu que ces sciences abstraites ne lui sont pas propres, et que je m’égarois plus de ma condition en y pénétrant que les autres en les ignorant ; j’ai pardonné aux autres d’y peu savoir. Mais j’ai cru trouver au moins bien des compagnons en l’étude de l’homme, et que c’est la vraie étude qui lui est propre. J’ai été trompé. Il y en a encore moins qui l’étudient que la géométrie. Ce n’est que manque de savoir étudier cela qu’on cherche le reste. Mais n’est-ce pas que ce n’est pas encore là la science que l’homme doit avoir, et qu’il lui est meilleur de l’ignorer pour être heureux ?


27.

Quand tout se remue également, rien ne se remue en apparence : comme en un vaisseau. Quand tous vont vers le dérèglement, nul ne semble y aller. Celui qui s’arrête fait remarquer l’emportement des autres, comme un point fixe.


28.

Ordre. — Pourquoi prendrai-je plutôt à diviser ma morale en quatre qu’en six ? Pourquoi établirai-je plutôt la vertu en quatre, en deux, en un ? Pourquoi en abstine et sustine[6] plutôt qu’en suivre nature[7], ou faire ses affaires particulières sans injustice, comme Platon, ou autre chose ? Mais voilà, direz-vous, tout renfermé en un mot. Oui, mais cela est inutile, si on ne l’explique ; et quand on vient à l’expliquer, dès qu’on ouvre ce précepte qui contient tous les autres, ils en sortent en la première confusion que vous vouliez éviter. Ainsi, quand ils sont tous renfermés en un, ils y sont cachés et inutiles, comme en un coffre, et ne paroissent jamais qu’en leur confusion naturelle. La nature les a tous établis sans renfermer l’un en l’autre.

La nature a mis toutes ses vérités chacune en soi-même. Notre art les renferme les unes dans les autres, mais cela n’est pas naturel. Chacune tient sa place.


29.

Quand on veut reprendre avec utilité, et montrer à un autre qu’il se trompe, il faut observer par quel côté il envisage la chose, car elle est vraie ordinairement de ce côté-là, et lui avouer cette vérité, mais lui découvrir le côté par où elle est fausse. Il se contente de cela, car il voit qu’il ne se trompoit pas, et qu’il manquoit seulement à voir tous les côtés. Or, on ne se fâche pas de ne pas tout voir. Mais on ne veut pas s’être trompé ; et peut-être que cela vient de ce que naturellement l’homme ne peut tout voir, et de ce que naturellement il ne se peut tromper dans le côté qu’il envisage ; comme les appréhensions des sens sont toujours vraies.


30.

Ce que peut la vertu d’un homme ne se doit pas mesurer par ses efforts, mais par son ordinaire.


31.

Les grands et les petits ont mêmes accidens, et mêmes fâcheries, et mêmes passions ; mais l’un est au haut de la roue, et l’autre près du centre, et ainsi moins agité par les mêmes mouvemens.


32.

Quoique les personnes n’aient point d’intérêt à ce qu’elles disent, il ne faut pas conclure de là absolument qu’elles ne mentent point ; car il y a des gens qui mentent simplement pour mentir.


33.

L’exemple de la chasteté d’Alexandre n’a pas tant fait de continens que celui de son ivrognerie a fait d’intempérans. Il n’est pas honteux de n’être pas aussi vertueux que lui, et il semble excusable de n’être pas plus vicieux que lui. On croit n’être pas tout à fait dans les vices du commun des hommes quand on se voit dans les vices de ces grands hommes ; et cependant on ne prend pas garde qu’ils sont en cela du commun des hommes. On tient à eux par le bout par où ils tiennent au peuple ; car quelque élevés qu’ils soient, si sont-ils unis aux moindres des hommes par quelque endroit. Ils ne sont pas suspendus en l’air, tout abstraits de notre société. Non, non ; s’ils sont plus grands que nous, c’est qu’ils ont la tête plus élevée ; mais ils ont les pieds aussi bas que les nôtres. Ils y sont tous à même niveau, et s’appuient sur la même terre ; et par cette extrémité ils sont aussi abaissés que nous, que les plus petits, que les enfans, que les bêtes.


34.

Rien ne nous plaît que le combat, mais non pas la victoire. On aime à voir les combats des animaux, non le vainqueur acharné sur le vaincu. Que vouloit-on voir, sinon la fin de la victoire ? Et dès qu’elle arrive, on en est soûl. Ainsi dans le jeu, ainsi dans la recherche de la vérité. On aime à voir dans les disputes le combat des opinions ; mais de contempler la vérité trouvée, point du tout. Pour la faire remarquer avec plaisir, il faut la voir faire naître de la dispute. De même, dans les passions, il y a du plaisir à voir deux contraires se heurter : mais quand l’une est maîtresse, ce n’est plus que brutalité. Nous ne cherchons jamais les choses, mais la recherche des choses. Ainsi, dans la comédie, les scènes contentes sans crainte ne valent rien, ni les extrêmes misères sans espérance, ni les amours brutaux, ni les sévérités âpres.


35.

On n’apprend pas aux hommes à être honnêtes hommes, et on leur apprend tout le reste ; et ils ne se piquent jamais tant de savoir rien du reste, comme d’être honnêtes hommes. Ils ne se piquent de savoir que la seule chose qu’ils n’apprennent point.


36.

Préface de la première partie. — Parler de ceux qui ont traité de la connoissance de soi-même, des divisions de Charron, qui attristent et ennuient, de la confusion de Montaigne ; qu’il avoit bien senti le défaut du droit de méthode, qu’il l’évitoit en sautant de sujet en sujet, qu’il cherchoit le bon air. Le sot projet qu’il a de se peindre ! et cela non pas en passant et contre ses maximes, comme il arrive à tout le monde de faillir ; mais par ses propres maximes, et par un dessein premier et principal. Car de dire des sottises par hasard et par foiblesse, c’est un mal ordinaire ; mais d’en dire par dessein, c’est ce qui n’est pas supportable, et d’en dire de telles que celles-ci…


37.

Plaindre les malheureux n’est pas contre la concupiscence ; au contraire, on est bien aise d’avoir à rendre ce témoignage d’amitié, et à s’attirer la réputation de tendresse sans rien donner.


38.

Qui auroit eu l’amitié du roi d’Angleterre[8], du roi de Pologne[9] et de la reine de Suède[10], auroit-il cru pouvoir manquer de retraite et d’asile au monde ?


39.

Les choses ont diverses qualités, et l’âme diverses inclinations ; car rien n’est simple de ce qui s’offre à l’âme, et l’âme ne s’offre jamais simple à aucun sujet. De là vient qu’on pleure et qu’on rit quelquefois d’une même chose.


40.

La tyrannie. Consiste au désir de domination universelle et hors de son ordre.

Diverses chambres, de forts, de beaux, de bons esprits, de pieux, dont chacun règne chez soi, non ailleurs. Et quelquefois ils se rencontrent ; et le fort et le beau se battent sottement à qui sera le maître l’un de l’autre ; car leur maîtrise est de divers genre. Ils ne s’entendent pas, et leur faute est de vouloir régner partout. Rien ne le peut, non pas même la force : elle ne fait rien au royaume des savans ; elle n’est maitresse que des actions extérieures.


41.

Ferox gens, nullam esse vitam sine armis rati[11]. Ils aiment mieux la mort que la paix ; les autres aiment mieux la mort que la guerre. Toute opinion peut être préférable à la vie, dont l’amour paraît si fort et si naturel.


42.

Qu’il est difficile de proposer une chose au jugement d’un autre, sans corrompre son jugement par la manière de la lui proposer ! Si on dit : « Je le trouve beau, Je le trouve obscur, » ou autre chose semblable, on entraîne l’imagination à ce jugement, ou on l’irrite au contraire. Il vaut mieux ne rien dire ; et alors il juge selon ce qu’il est, c’est-à-dire selon ce qu’il est alors, et selon que les autres circonstances dont on n’est pas auteur y auront mis ; mais au moins on n’y aura rien mis ; si ce n’est que ce silence ne fasse aussi son effet, selon le tour et l’interprétation qu’il sera en humeur de lui donner, ou selon qu’il le conjecturera des mouvemens et airs du visage, ou du ton de la voix, selon qu’il sera physionomiste : tant il est difficile de ne point démonter un jugement de son assiette naturelle, ou plutôt tant il en a peu de fermes et stables !


43.

Montaigne a tort : la coutume ne doit être suivie que parce qu’elle est coutume, et non parce qu’elle soit raisonnable ou juste ; mais le peuple la suit par cette seule raison qu’il la croit juste : sinon, il ne la suivroit plus, quoiqu’elle fût coutume ; car on ne veut être assujetti qu’à la raison ou à la justice. La coutume, sans cela, passeroit pour tyrannie : mais l’empire de la raison et de la justice n’est non plus tyrannique que celui de la délectation : ce sont les principes naturels à l’homme.


44.

Vanité des sciences. — La science des choses extérieures ne me consolera pas de l’ignorance de la morale au temps d’affliction ; mais la science des mœurs me consolera toujours de l’ignorance des sciences extérieures.


45.

Le temps guérit les douleurs et les querelles, parce qu’on change, on n’est plus la même personne. Ni l’offensant, ni l’offensé, ne sont plus eux-mêmes. C’est comme un peuple qu’on a irrité, et qu’on reverroit après deux générations. Ce sont encore les François, mais non les mêmes.


46.

Condition de l’homme : inconstance, ennui, inquiétude.

Qui voudra connoître à plein la vanité de l’homme n’a qu’à considérer les causes et les effets de l’amour. La cause en est un je sais quoi (Corneille) ; et les effets en sont effroyables. Ce je ne sais quoi, si peu de chose qu’on ne peut le reconnoître, remue toute la terre, les princes, les armées, le monde entier. Le nez de Cléopatre, s’il eût été plus court, toute la face de la terre auroit changé.


47.

César étoit trop vieil, ce me semble, pour s’aller amuser à conquérir le monde. Cet amusement étoit bon à Auguste ou à Alexandre ; c’étoient des jeunes gens, qu’il est difficile d’arrêter ; mais César devoit être plus mûr.


48.

Le sentiment de la fausseté des plaisirs présens, et l’ignorance de la vanité des plaisirs absens, causent l’inconstance.


49.

L’éloquence continue ennuie.

Les princes et rois jouent quelquefois. Ils ne sont pas toujours sur leurs trônes ; ils s’y ennuient. La grandeur a besoin d’être quittée pour être sentie. La continuité dégoûte en tout. Le froid est agréable pour se chauffer.


50.

Mon humeur[12] ne dépend guère du temps : j’ai mes brouillards et mon beau temps au dedans de moi. Le bien et le mal de mes affaires mêmes y font peu : je m’efforce quelquefois de moi-même contre la fortune ; la gloire de la dompter me la fait dompter gaiement ; au lieu que je fais quelquefois le dégoûté dans la bonne fortune.


51.

En écrivant ma pensée, elle m’échappe quelquefois ; mais cela me fait souvenir de ma foiblesse, que j’oublie à toute heure ; ce qui m’instruit autant que ma pensée oubliée, car je ne tends qu’à connoître mon néant.


52.

C’est une plaisante chose à considérer, de ce qu’il y a des gens dans le monde qui, ayant renoncé à toutes les lois de Dieu et de la nature, s’en sont fait eux-mêmes auxquelles ils obéissent exactement, comme, par exemple, les soldats de Mahomet, les voleurs, les hérétiques, etc. Et ainsi les logiciens. Il semble que leur licence doive être sans aucune borne ni barrière, voyant qu’ils en ont franchi tant de si justes et de si saintes.


53.

Mien, tien. — « Ce chien est à moi, disoient ces pauvres enfans ; c’est là ma place au soleil. » Voilà le commencement et l’image de l’usurpation de toute la terre.


54.

« Vous avez mauvaise grâce, excusez-moi, s’il vous plaît. » Sans cette excuse, je n’eusse pas aperçu qu’il y eût d’injure. « Révérence parler... » Il n’y a rien de mauvais que leur excuse.


55.

On ne s’imagine Platon et Aristote qu’avec de grandes robes de pédans. C’étoient des gens honnêtes et comme les autres, riant avec leurs amis : et quand ils se sont divertis à faire leurs Lois et leur Politique, ils l’ont fait en se jouant. C’étoit la partie la moins philosophe et la moins sérieuse de leur vie. La plus philosophe étoit de vivre simplement et tranquillement.

S’ils ont écrit de politique, c’étoit comme pour régler un hôpital de fous. Et s’ils ont fait semblant d’en parler comme d’une grande chose, c’est qu’ils savoient que les fous à qui ils parloient pensoient être rois et empereurs. Ils entroient dans leurs principes pour modérer leur folie au moins mal qu’il se pouvoit.


56.

Épigrammes de Martial. L’homme aime la malignité : mais ce n’est pas contre les borgnes, ni contre les malheureux, mais contre les heureux superbes ; on se trompe autrement. Car la concupiscence est la source de tous nos mouvemens, et l’humanité. Il faut plaire à ceux qui ont les sentimens humains et tendres.

Celle des deux borgnes[13] ne vaut rien, parce qu’elle ne les console : pas, et ne fait que donner une pointe à la gloire de l’auteur. Tout ce qui n’est que pour l’auteur ne vaut rien. Ambitiosa recidet ornamenta[14].


57.

Je me suis mal trouvé de ces complimens : « Je vous ai bien donné de la peine ; Je crains de vous ennuyer ; Je crains que cela soit trop long. » Ou on entraîne, ou on irrite.


58.

Un vrai ami est une chose si avantageuse, même pour les plus grands seigneurs, afin qu’il dise du bien d’eux, et qu’il les soutienne en leur absence même, qu’ils doivent tout faire pour en avoir. Mais qu’ils choisissent bien ; car, s’ils font tous leurs efforts pour des sots, cela leur sera inutile, quelque bien qu’ils disent d’eux : et même ils n’en diront pas du bien, s’ils se trouvent les plus foibles, car ils n’ont pas d’autorité ; et ainsi ils en médiront par compagnie.


59.

Voulez-vous qu’on croie du bien de vous ? n’en dites point.


60.

Je mets en fait que, si tous les hommes savoient ce qu’ils disent les uns des autres, il n’y auroit pas quatre amis dans le monde. Cela paroit par les querelles que causent les rapports indiscrets qu’on en fait quelquefois.


61.

Divertissement. — La mort est plus aisée à supporter sans y penser, que la pensée de la mort sans péril.


62.

Vanité. — Qu’une chose aussi visible qu’est la vanité du monde soit si peu connue, que ce soit une chose étrange et surprenante de dire que c’est une sottise de chercher les grandeurs, cela est admirable !

Qui ne voit pas la vanité du monde est bien vain lui-même. Aussi qui ne la voit, excepté de jeunes gens qui sont tous dans le bruit, dans le divertissement, et dans la pensée de l’avenir ? Mais ôtez leur divertissement, vous les verrez se sécher d’ennui ; ils sentent alors leur néant sans le connoître : car c’est bien être malheureux que d’être dans une tristesse insupportable aussitôt qu’on est réduit à se considérer, et à n’en être point diverti.


63.

Pyrrhonisme. — Chaque chose est ici vraie en partie, fausse en partie. [13] La vérité essentielle n’est pas ainsi : elle est toute pure et toute vraie. Ce mélange la déshonore et l’anéantit. Rien n’est purement vrai ; et ainsi rien n’est vrai, en l’entendant du pur vrai. On dira qu’il est vrai que l’homicide est mauvais ; oui, car nous connoissons bien le mal et le faux. Mais que dira-t-on qui soit bon ? La chasteté ? Je dis que non car le monde finiroit. Le mariage ? Non : la continence vaut mieux. De ne point tuer ? Non, car les désordres seroient horribles, et les méchants tueroient tous les bons. De tuer ? Non, car cela détruit la nature. Nous n’avons ni vrai ni bien qu’en partie, et mêlé de mal et de faux.


64.

Le mal est aisé, il y en a une infinité ; le bien presque unique. Mais un certain genre de mal est aussi difficile à trouver que ce qu’on appelle bien, et souvent on fait passer pour bien à cette marque ce mal particulier. Il faut même une grandeur extraordinaire d’âme pour y arriver aussi bien qu’au bien.


65.

Les cordes qui attachent le respect des uns envers les autres, en général, sont cordes de nécessité ; car il faut qu’il y ait différens degrés, tous les hommes voulant dominer, et tous ne le pouvant pas mais quelques-uns le pouvant.

Figurons-nous donc que nous les voyons commencer à se former. Il est sans doute qu’ils se battront jusqu’à ce que la plus forte partie opprime la plus foible, et qu’enfin il y ait un parti dominant. Mais quand cela est une fois déterminé, alors les maîtres, qui ne veulent pas que la guerre continue, ordonnent que la force qui est entre leurs mains succédera comme il plaît ; les uns la remettant à l’élection des peuples, les autres à la succession de naissance, etc.

Et c’est là où l’imagination commence à jouer son rôle.Jusque-là le pouvoir force le fait : ici c’est la force qui se tient par l’imagination en un certain parti, en France des gentilshommes, en Suisse des roturiers, etc.

Ces cordes qui attachent donc le respect à tel et tel en particulier sont des cordes d’imagination.


66.

Nous sommes si malheureux que nous ne pouvons prendre plaisir à une chose qu’à condition de nous fâcher si elle réussit mal ; ce que mille choses peuvent faire, et font à toute heure. Qui auroit trouvé le secret de se réjouir du bien sans se fâcher du mal contraire, auroit trouvé le point. C’est le mouvement perpétuel.



  1. Article IX de Bossut.
  2. Proverbe. « L’excès du droit est l’excès de l’injustice. »
  3. Le manuscrit ajoute : « De là vient le droit de l’épée, car l’épée donne un véritable droit. (Autrement on verroit la violence d’un côté et la justice de l’autre. Fin de la XIIe Provinciale.) De là vient l’injustice de la Fronde, qui éléve sa prétendue justice contre la force. Il n’en est pas de même dans l’Église, car il y a une justice véritable, et nulle violence. »
  4. On lit à la page 184 de l’édition de Montaigne, 1635, in-folio : « Cette belle et noble femme de Sabinus, patricien romain, pour l’interest d’aultruy, supporta seule sans secours, et sans voix et gemissement, l’enfantement de deux iumeaux. Un simple garsonnet de Lacedemone ayant desrobbé un regnard…, et l’ayant mis sous sa cappe, endura plustost qu’illuy eust rongé le ventre que de se descouvrir. Et un aultre, donnant de l’encens à un sacrifice, se laissa brusler iusques à l’os par un charbon tumbé dans sa manche, pour ne troubler le mystère. »
  5. Ecclésiastique, XXIV, 11.
  6. Formule de la morale stoïcienne.
  7. Formule de la morale épicurienne.
  8. Charles Ier.
  9. Jean-Casimir, détrôné par Charles-Gustave, roi de Suède.
  10. La reine Christine.
  11. « Nation farouche, qui compte la vie pour rien sans les armes. » Tite Live, XXXIV, xvii.
  12. Avant cet alinéa, on lit dans le manuscrit : « Lustravit lampade terras : Le temps et mes humeurs ont peu de liaison. »
  13. Il n’y a point d’épigramme des deux borgnes dans Martial. M. Havet. pense qu’il s’agit de l’épigramme suivante, qui se lit au livre VI de l’Epigrammatum delectus, et dont l’auteur est inconnu :

    Lumine Acon dextro, capta est Leonilla sinistro,
      Et potis est forma vincere uterque deos.
    Blande puer, lumen quod habes concede parenti,
      Sic tu cæcus Amor, sic erit illa Venus.

    « Acon est privé de l’œil droit, Léonilla de l’œil gauche ; et d’ailleurs l’un et l’autre pourraient disputer aux dieux mêmes le prix de la beauté. Charmant enfant, cède à ta mère ton œil unique ; tu seras l’Amour aveugle, et elle sera Vénus. »
  14. Horace, Art poét., 447.


ARTICLE VII.[1]


1.

A mesure qu’on a plus d’esprit, on trouve qu’il y a plus d’homme : originaux. Les gens du commun ne trouvent pas de différence entre les hommes.


2.

Diverses sortes de sens droit ; les uns dans un certain ordre de choses et non dans les autres ordres, où ils extravaguent. Les uns tirent bien les conséquences de peu de principes, et c’est une droiture de sens. Les autres tirent bien les conséquences des choses où il y a beaucoup de principes. Par exemple, les uns comprennent bien les effets de l’eau, en quoi il y a peu de principes ; mais les conséquences en sont si fines, qu’il n’y a qu’une extrême droiture d’esprit qui y puisse aller : et ceuxlà ne seraient peut-être pas pour cela grands géomètres, parce que la géométrie comprend un grand nombre de principes, et qu’une nature d’esprit peut être telle qu’elle puisse bien pénétrer peu de principes jusqu’au fond, et qu’elle ne puisse pénétrer le moins du monde les choses où il y a beaucoup de principes.

Il y a donc deux sortes d’esprits : l’une, de pénétrer vivement et profondément les conséquences des principes, et c’est là l’esprit de justesse ; l’autre, de comprendre un grand nombre de principes sans les confondre, et c’est là l’esprit de géométrie. L’un est force et droiture d’esprit, l’autre est amplitude d’esprit. Or l’un peut être sans l’autre, l’esprit pouvant être fort et étroit, et pouvant être aussi ample et foible.

Il y a beaucoup de différence entre l’esprit de géométrie et l’esprit de finesse. En l’un, les principes sont palpables, mais éloignés de l’usage commun ;de sorte qu’on a peine à tourner la tête de ce côté-là. manque d’habitude : mais pour peu qu’on s’y tourne, on voit les principes à plein ; et il faudroit avoir tout à fait l’esprit faux pour mal raisonner sur des principes si gros qu’il est presque impossible qu’ils échappent.

Mais dans l’esprit de finesse, les principes sont dans l’usage commun et devant les yeux de tout le monde. On n’a que faire de tourner la tête ni de se faire violence. Il n’est question que d’avoir bonne vue, mais il faut l’avoir bonne ; car les principes sont si déliés et en si grand nombre, qu’il est presque impossible qu’il n’en échappe. Or, l’omission d’un principe mène à l’erreur : ainsi, il faut avoir la vue bien nette pour voir tous les principes, et ensuite l’esprit juste pour ne pas raisonner faussement sur des principes connus.

Tous les géomètres seroient donc fins s’ils avoient la vue bonne, car ils ne raisonnent pas faux sur les principes qu’ils connoissent ; et les esprits fins seroient géomètres s’ils pouvoient plier leur vue vers les principes inaccoutumés de géométrie.

Ce qui fait donc que de certains esprits fins ne sont pas géomètres, c’est qu’ils ne peuvent du tout se tourner vers les principes de géométrie ; mais ce qui fait que des géomètres ne sont pas fins, c’est qu’ils ne voient pas ce qui est devant eux, et qu’étant accoutumés aux principes nets et grossiers de géométrie, et à ne raisonner qu’après avoir bien vu et manié leurs principes, ils se perdent dans les choses de finesse, où les principes ne se laissent pas ainsi manier. On les voit à peine, on les sent plutôt qu’on ne les voit ; on a des peines infinies à les faire sentir à ceux qui ne les sentent pas d’eux-mêmes : ce sont choses tellement délicates et si nombreuses, qu’il faut un sens bien délicat et bien net pour les sentir, et juger droit et juste selon ce sentiment sans pouvoir le plus souvent les démontrer par ordre comme en géométrie, parce qu’on n’en possède pas ainsi les principes, et que ce seroit une chose infinie de l’entreprendre. Il faut tout d’un coup voir la chose d’un seul regard, et non pas par progrès de raisonnement, au moins jusque un certain degré. Et ainsi il est rare que les géomètres soient fins, et que les fins soient géomètres, à cause que les géomètres veulent traiter géométriquement ces choses fines, et se rendent ridicules, voulant commencer par les définitions et ensuite par les principes, ce qui n’est pas la manière d’agir en cette sorte de raisonnement. Ce n’est pas que l’esprit ne le fasse ; mais il le fait tacitement, naturellement et sans art, car l’expression en passe tous les hommes, et le sentiment n’en appartient qu’à peu d’hommes.

Et les esprits fins, au contraire, ayant ainsi accoutumé à juger d’une seule vue, sont si étonnés quand on leur présente des propositions où ils ne comprennent rien, et où pour entrer il faut passer par des définitions et des principes si stériles, qu’ils n’ont point accoutumé de voir ainsi en détail, qu’ils s’en rebutent et s’en dégoûtent. Mais les esprits faux ne sont jamais ni fins ni géomètres. Les géomètres qui ne sont que géomètres ont donc l’esprit droit, mais pourvu qu’on leur explique bien toutes choses par définitions et principes ; autrement ils sont faux et insupportables, car ils ne sont droits que sur les principes bien éclaircis. Et les fins qui ne sont que fins ne peuvent avoir la patience de descendre jusque dans les premiers principes des choses spéculatives et d’imagination, qu’ils n’ont jamais vues dans le monde, et tout à fait hors d’usage.


3.

Les exemples qu’on prend pour prouver d’autres choses, si on vouloit prouver les exemples, on prendroit les autres choses pour en être les exemples ; car, comme on croit toujours que la difficulté est à ce qu’on veut prouver, on trouve les exemples plus clairs et aidant à le montrer Ainsi, quand on veut montrer une chose générale, il faut en donner la règle particulière d’un cas : mais si on veut montrer un cas particulier il faudra commencer par la règle générale. Car on trouve toujours obscure la chose qu’on veut prouver, et claire celle qu’on emploie à la preuve : car, quand on propose une chose à prouver, d’abord on se remplit de cette imagination qu’elle est donc obscure, et, au contraire que celle qui doit la prouver est claire, et ainsi on l’entend aisément.


4.

Tout notre raisonnement se réduit à céder au sentiment. Mais la fantaisie est semblable et contraire au sentiment, de sorte qu’on ne peut distinguer entre ces contraires. L’un dit que mon sentiment est fantaisie, l’autre que sa fantaisie est sentiment. Il faudrait avoir une règle La raison s’offre, mais elle est ployable à tous sens ; et ainsi il n’y en a point.


5.

Ceux qui jugent d’un ouvrage par règle sont, à l’égard des autres comme ceux qui ont une montre à l’égard des autres. L’un dit : « Il y a deux heures ; » l’autre dit : « Il n’y a que trois quarts d’heure. » Je regarde ma montre ; je dis à l’un : « Vous vous ennuyez ;» et à l’autre : « Le temps ne vous dure guère ;» car il y a une heure et demie, et je me moque de ceux qui disent que le temps me dure à moi, et que j’en juge par fantaisie : ils ne savent pas que je juge par ma montre.


6.

Il y en a qui parlent bien et qui n’écrivent pas bien. C’est que le lieu, l’assistance les échauffent, et tirent de leur esprit plus qu’ils n’y trouvent sans cette chaleur.


7.

Ce que Montaigne a de bon ne peut être acquis que difficilement. Ce qu’il a de mauvais (j’entends hors les mœurs) eût pu être corrigé en un moment, si on l’eût averti qu’il faisoit trop d’histoires, et qu’il parloit trop de soi.


8.

Miracles. — Il est fâcheux d’être dans l’exception de la règle. Il faut même être sévère, et contraire à l’exception. Mais néanmoins, comme il est certain qu’il y a des exceptions de la règle, il en faut juger sévèrement, mais justement.


9.

Qu’on ne dise pas que je n’ai rien dit de nouveau ; la disposition des matières est nouvelle. Quand on joue à la paume, c’est une même balle dont on joue l’un et l’autre ; mais l’un la place mieux. J’aimerois autant qu’on me dît que je me suis servi des mots anciens. Et comme si les mêmes pensées ne formoient pas un autre corps de discours par une disposition différente, aussi bien que les mêmes mots forment d’autres pensées par leur différente disposition.


10.

On se persuade mieux, pour l’ordinaire, par les raisons qu’on a soi-même trouvées, que par celles qui sont venues dans l’esprit des autres.


11.

L’esprit croit naturellement, et la volonté aime naturellement ; de sorte que, faute de vrais objets, il faut qu’ils s’attachent aux faux.


12.

Ces grands efforts d’esprit où l’âme touche quelquefois sont choses où elle ne se tient pas. Elle y saute seulement, non comme sur le trône, pour toujours, mais pour un instant seulement.


13.

L’homme n’est ni ange ni bête, et le malheur veut que qui veut faire l’ange fait la bête.


14.

En sachant la passion dominante de chacun, on est sûr de lui plaire ; et néanmoins chacun a ses fantaisies, contraires à son propre bien, dans l’idée même qu’il a du bien ; et c’est une bizarrerie qui met hors de gamme.


15.

Gloire. — Les bêtes ne s’admirent point. Un cheval n’admire point son compagnon. Ce n’est pas qu’il n’y ait entre eux de l’émulation à la course, mais c’est sans conséquence ; car, étant à l’étable, le plus pesant et plus mal taillé ne cède pas son avoine à l’autre, comme les hommes veulent qu’on leur fasse. Leur vertu se satisfait d’elle-même.


16.

Comme on se gâte l’esprit, on se gâte aussi le sentiment. On se forme l’esprit et le sentiment par les conversations. On se gâte l’esprit et le sentiment par les conversations. Ainsi les bonnes ou les mauvaises le forment ou le gâtent. Il importe donc de tout de bien savoir choisir, pour se le former et ne point le gâter ; et on ne peut faire ce choix, si on ne l’a déjà formé et point gâté. Ainsi cela fait un cercle, d’où sont bienheureux ceux qui sortent.


17.

Lorsqu’on ne sait pas la vérité d’une chose, il est bon qu’il y ait une erreur commune qui fixe l’esprit des hommes, comme, par exemple, la lune, à qui on attribue le changement des saisons, le progrès des maladies, etc. Car la maladie principale de l’homme est la curiosité inquiète des choses qu’il ne peut savoir ; et il ne lui est pas si mauvais d’être dans l’erreur, que dans cette curiosité inutile.

La manière d’écrire d’Épictète, de Montaigne et de Salomon de Tultie[2], est la plus d’usage, qui s’insinue le mieux, qui demeure plus dans la mémoire, et qui se fait le plus citer, parce qu’elle est toute composée de pensées nées sur les entretiens ordinaires de la vie ; comme quand on parlera de la commune erreur qui est parmi le monde, que la lune est cause de tout, on ne manquera jamais de dire que Salomon de Tultie dit que, lorsqu’on ne sait pas la vérité d’une chose, il est bon qu’il y ait une erreur commune, etc., qui est la pensée ci-dessus.


18.

Si le foudre[3] tomboit sur les lieux bas, etc., les poètes, et ceux qui ne savent raisonner que sur les choses de cette nature, manqueraient de preuves.


19.

L’ordre (contre l’objection que l’Écriture n’a pas d’ordre). — Le cœur a son ordre ; l’esprit a le sien, qui est par principes et démonstrations, le cœur en a un autre. On ne prouve pas qu’on doit être aimé, en exposant d’ordre les causes de l’amour : cela seroit ridicule.

Jésus-Christ, saint Paul ont l’ordre de la charité, non de l’esprit ; car ils vouloient échauffer, non instruire. Saint Augustin de même. Cet ordre consiste principalement à la digression sur chaque point qui a rapport à la fin, pour la montrer toujours.


20.

Masquer la nature et la déguiser. Plus de roi, de pape, d’évêques ; mais auguste monarque, etc. ; point de Paris, capitale du royaume. Il y a des lieux où il faut appeler Paris Paris, et d’autres où il le faut appeler capitale du royaume.


21.

Quand dans un discours se trouvent des mots répétés, et qu’essayant de les corriger, on les trouve si propres qu’on gâterait le discours, il les faut laisser, c’en est la marque ; et c’est là la part de l’envie, qui est aveugle, et qui ne sait pas que cette répétition n’est pas faute en cet endroit ; car il n’y a point de règle générale.


22.

Miscell.[4] Langage. — Ceux qui font les antithèses en forçant les mot sont comme ceux qui font de fausses fenêtres pour la symétrie. Leur règle n’est pas de parler juste, mais de faire des figures justes.


23.

Les langues sont des chiffres, où non les lettres sont changées en lettres, mais les mots en mots ; de sorte qu’une langue inconnue est déchiffrable.


24.

Il y a un certain modèle d’agrément et de beauté qui consiste en un certain rapport entre notre nature foible ou forte, telle qu’elle est, et la chose qui nous plaît. Tout ce qui est formé sur ce modèle nous agrée : soit maison, chanson, discours, vers, prose, femmes, oiseaux, rivières, arbres, chambres, habits, etc. Tout ce qui n’est point fait sur ce modèle déplaît à ceux qui ont le bon goût. Et comme il y a un rapport parfait entre une chanson et une maison qui sont faites sur le bon modèle, parce qu’elles ressemblent à ce modèle unique, quoique chacune selon son genre, il y a de même un rapport parfait entre les choses faites sur le mauvais modèle. Ce n’est pas que le mauvais modèle soit unique, car il y en a une infinité. Mais chaque mauvais sonnet, par exemple, sur quelque faux modèle qu’il soit fait, ressemble parfaitement à une femme vêtue sur ce modèle. — Rien ne fait mieux entendre combien un faux sonnet est ridicule que d’en considérer la nature et le modèle, et de s’imaginer ensuite une femme ou une maison faite sur ce modèle-là.


25.

Comme on dit beauté poétique, on devroit aussi dire beauté géométrique, et beauté médicinale. Cependant on ne le dit point : et la raison en est qu’on sait bien quel est l’objet de la géométrie, et qu’il consiste en preuves, et quel est l’objet de la médecine, et qu’il consiste en la guérison ; mais on ne sait pas en quoi consiste l’agrément, qui est l’objet de la poésie. On ne sait ce que c’est que ce modèle naturel qu’il faut imiter ; et, à faute de cette connoissance, on a inventé de certains termes bizarres : « siècle d’or, merveille de nos jours, fatal, » etc. ; et on appelle ce jargon beauté poétique. Mais qui s’imaginera une femme sur ce modèle-là, qui consiste à dire de petites choses avec de grands mots, verra une jolie demoiselle toute pleine de miroirs et de chaînes, dont il rira, parce qu’on sait mieux en quoi consiste l’agrément d’une femme que l’agrément des vers. Mais ceux qui ne s’y connoîtroient pas l’admireroient en cet équipage ; et il y a bien des villages où on la prendroit pour la reine : et c’est pourquoi nous appelons les sonnets faits sur ce modèle-là les reines de village.


26.

Quand un discours naturel peint une passion, ou un effet, on trouve dans soi-même la vérité de ce qu’on entend, laquelle on ne savoit pas qu’elle y fût, en sorte qu’on est porté à aimer celui qui nous le fait sentir ; car il ne nous a pas fait montre de son bien, mais du nôtre ; et ainsi ce bienfait nous le rend aimable : outre que cette communauté d’intelligence que nous avons avec lui incline nécessairement le cœur à l’aimer.


27.

Éloquence. — Il faut de l’agréable et du réel ; mais il faut que cet agréable soit lui-même pris du vrai.


28.

Quand on voit le style naturel, on est tout étonné et ravi ; car on s’attendoit de voir un auteur, et on trouve un homme. Au lieu que ceux qui ont le goût bon, et qui en voyant un livre croient trouver un homme, sont tout surpris de trouver un auteur : Plus poetice quam humane locutus es[5]. Ceux-là honorent bien la nature, qui lui apprennent qu’elle peut parler de tout, et même de théologie.


29.

La dernière chose qu’on trouve en faisant un ouvrage est de savoir celle qu’il faut mettre la première.


30.

Langage. — Il ne faut point détourner l’esprit ailleurs, sinon pour le délasser, mais dans le temps où cela est à propos ; le délasser quand il faut, et non autrement ; car qui délasse hors de propos, il lasse ; et qui lasse hors de propos délasse, car on quitte tout là ; tant la malice de la concupiscence se plaît à faire tout le contraire de ce qu’on veut obtenir de nous sans nous donner du plaisir, qui est la monnoie pour laquelle nous donnons tout ce qu’on veut.


31.

Quelle vanité que la peinture, qui attire l’admiration par la ressemblance des choses dont on n’admire pas les originaux


32.

Un même sens change selon les paroles qui l’expriment. Les sens reçoivent des paroles leur dignité, au lieu de la leur donner. Il en faut chercher des exemples.


33.

Ceux qui sont accoutumés à juger par le sentiment ne comprennent rien aux choses de raisonnement ; car ils veulent d’abord pénétrer d’une vue, et ne sont point accoutumés à chercher les principes. Et les autres, au contraire, qui sont accoutumés à raisonner par principes, ne comprennent rien aux choses de sentiment, y cherchant des principes, et ne pouvant voir d’une vue.


34.

Géométrie, Finesse. — La vraie éloquence se moque de l’éloquence, la vraie morale se moque de la morale ; c’est-à-dire que la morale du jugement se moque de la morale de l’esprit, qui est sans règles. Car le jugement est celui à qui appartient le sentiment, comme les sciences appartiennent à l’esprit. La finesse est la part du jugement, la géométrie est celle de l’esprit.


35.

Se moquer de la philosophie, c’est vraiment philosopher.


36.

Toutes les fausses beautés que nous blâmons en Cicéron ont des admirateurs, et en grand nombre.


37.

Il y a beaucoup de gens qui entendent le sermon de la même manière qu’ils entendent vêpres.


38.

Les rivières sont des chemins qui marchent, et qui portent où l’on veut aller.


39.

Deux visages semblables, dont aucun ne fait rire en particulier, font rire ensemble par leur ressemblance.


40.

Probabilité. — Ils ont quelques principes ; mais ils en abusent. Or, l’abus des vérités doit être autant puni que l’introduction du mensonge.


41.

Je ne puis pardonner à Descartes.



  1. Article X de Bossut.
  2. Salomon de Tultie n’existe point C’est évidemment un pseudonyme de l’invention de Pascal.
  3. Nous disons à présent la foudre.
  4. Miscellanea, Mélanges.
  5. « Tu parles en poëte, non en homme. » Pétrone, chap XC.


ARTICLE VIII.[1]


1.

Les principales forces des pyrrhoniens, je laisse les moindres, sont que nous n’avons aucune certitude de la vérité de ces principes. hors la foi et la révélation, sinon en ce que nous les sentons naturellement en nous : or, ce sentiment naturel n’est pas une preuve convaincante de leur vérité, puisque n’y ayant point de certitude, hors la foi, si l’homme est créé par un Dieu bon, par un démon méchant, ou à l’aventure, il est en doute si ces principes nous sont donnés ou véritables, ou faux, ou incertains, selon notre origine. De plus, que personne n’a d’assurance, hors de la foi, s’il veille ou s’il dort, vu que durant le sommeil on croit veiller aussi fermement que nous faisons ; on croit voir les espaces, les figures, les mouvemens ; on sent couler le temps, on le mesure, et enfin on agit de même qu’éveillé ; de sorte que, la moitié de la vie se passant en sommeil, par notre propre aveu, où, quoi qu’il nous en paroisse, nous n’avons aucune idée du vrai, tous nos sentimens étant alors des illusions, qui sait si cette autre moitié de la vie où nous pensons veiller n’est pas un autre sommeil un peu différent du premier dont nous nous éveillons quand nous pensons dormir[2] ?

Voilà les principales forces de part et d’autre.

Je laisse les moindres, comme les discours que font les pyrrhoniens contre les impressions de la coutume, de l’éducation, des mœurs, des pays, et les autres choses semblables, qui, quoiqu’elles entraînent la plus grande partie des hommes communs, qui ne dogmatisent que sur ces vains fondemens, sont renversées par le moindre souffle des pyrrhoniens. On n’a qu’à voir leurs livres, si l’on n’en est pas assez persuadé ; on le deviendra bien vite, et peut-être trop.

Je m’arrête à l’unique fort des dogmatistes, qui est qu’en parlant de bonne foi et sincèrement, on ne peut douter des principes naturels. Contre quoi les pyrrhoniens opposent en un mot l’incertitude de notre origine, qui enferme celle de notre nature ; à quoi les dogmatistes sont encore à répondre depuis que le monde dure.

Voilà la guerre ouverte entre les hommes, où il faut que chacun prenne parti, et se range nécessairement ou au dogmatisme, ou au pyrrhonisme ; car, qui pensera demeurer neutre sera pyrrhonien par excellence. Cette neutralité est l’essence de la cabale[3] : qui n’est pas contre eux est excellemment pour eux. Ils ne sont pas pour eux-mêmes ; ils sont neutres, indifférens, suspendus à tout, sans s’excepter.

Que fera donc l’homme en cet état ? Doutera-t-il de tout ? doutera-t-il s’il veille, si on le pince, si on le brûle ? doutera-t-il s’il doute ? doutera-t-il s’il est ? On n’en peut venir là ; et je mets en fait qu’il n’y a jamais eu de pyrrhonien effectif parfait. La nature soutient la raison impuissante, et l’empêche d’extravaguer jusqu’à ce point.

Dira-t-il donc, au contraire, qu’il possède certainement la vérité, lui qui, si peu qu’on le pousse, ne peut en montrer aucun titre, et est forcé de lâcher prise ?

Quelle chimère est-ce donc que l’homme ? quelle nouveauté, quel monstre, quel chaos, quel sujet de contradiction, quel prodige ! Juge de toutes choses, imbécile ver de terre, dépositaire du vrai, cloaque d’incertitude et d’erreur, gloire et rebut de l’univers.

Qui démêlera cet embrouillement[4] ? La nature confond les pyrrhoniens et la raison confond les dogmatiques. Que deviendrez-vous donc, ô homme ! qui cherchez quelle est votre véritable condition par votre rai-on naturelle ? Vous ne pouvez fuir une de ces sectes, ni subsister dans aucune.

Connoissez donc, superbe, quel paradoxe vous êtes à vous-même. Humiliez-vous, raison impuissante ; taisez-vous, nature imbécile : apprenez que l’homme passe infiniment l’homme, et entendez de votre maître votre condition véritable que vous ignorez. Écoutez Dieu.

Car enfin, si l’homme n’avoit jamais été corrompu, il jouiroitdans son innocence et de la vérité et de la félicité avec assurance. Et si l’homme n’avoit jamais été que corrompu, il n’auroit aucune idée ni de la vérité ni de la béatitude. Mais, malheureux que nous sommes, et plus que s’il n’y avoit point de grandeur dans notre condition, nous avons une idée du bonheur, et ne pouvons y arriver ; nous sentons une image de la vérité, et ne possédons que le mensonge ; incapables d’ignorer absolument et de savoir certainement, tant il est manifeste que nous avons été dans un degré de perfection dont nous sommes malheureusement déchus !

Chose étonnante, cependant, que le mystère le plus éloigné de notre connoissance, qui est celui de la transmission du péché, soit une chose sans laquelle nous ne pouvons avoir aucune connoissance de nous-mêmes ! Car il est sans doute qu’il n’y a rien qui choque plus notre raison que de dire que le péché du premier homme ait rendu coupables ceux qui, étant si éloignés de cette source, semblent incapables d’y participer. Cet écoulement ne nous paroît pas seulement impossible, il nous semble même très-injuste ; car qu’y a-t-il de plus contraire aux règles de notre misérable justice que de damner éternellement un enfant incapable de volonté, pour un péché où il paroît avoir si peu de part, qu’il est commis six mille ans avant qu’il fût en être ? Certainement, rien ne nous heurte plus rudement que cette doctrine ; et cependant, sans ce mystère, le plus incompréhensible de tous, nous sommes incompréhensibles à nous-mêmes. Le nœud de notre condition prend ses replis et ses tours dans cet abîme ; de sorte que l’homme est plus inconcevable sans ce mystère que ce mystère n’est inconcevable à l’homme[5]. [4]

Seconde partie. Que l’homme sans la foi ne peut connoître le vrai bien ni la justice. — Tous les hommes recherchent d’être heureux ; cela est sans exception. Quelque différens moyens qu’ils y emploient, ils rendent tous à ce but. Ce qui fait que les uns vont à la guerre et que les autres n’y vont pas, est ce même désir qui est dans tous les deux, accompagné de différentes vues[6]. La volonté ne fait jamais la moindre démarche que vers cet objet. C’est le motif de toutes les actions de tous les hommes, jusqu’à ceux qui vont se pendre.

Et cependant, depuis un si grand nombre d’années, jamais personne, sans la foi, n’est arrivé à ce point où tous visent continuellement. Tous se plaignent : princes, sujets ; nobles, roturiers ; vieux, jeunes ; forts, foibles ; savans, ignorans ; sains, malades ; de tous pays, de tous les temps, de tous âges et de toutes conditions.

Une épreuve si longue, si continuelle et si uniforme, devrait bien nous convaincre de notre impuissance d’arriver au bien par nos efforts ; mais l’exemple ne nous instruit point. Il n’est jamais si parfaitement semblable, qu’il n’y ait quelque délicate différence ; et c’est de là que nous attendons que notre attente ne sera pas déçue en cette occasion comme en l’autre. Et ainsi, le présent ne nous satisfaisant jamais, l’espérance nous pipe, et de malheur en malheur, nous mène jusqu’à la mort, qui en est un comble éternel.

Qu’est-ce donc que nous crie cette avidité et cette impuissance, sinon qu’il y a eu autrefois dans l’homme un véritable bonheur, dont il ne lui reste maintenant que la marque et la trace toute vide, et qu’il essaye inutilement de remplir de tout ce qui l’environne, recherchant des choses absentes le secours qu’il n’obtient pas des présentes, mais qui en sont toutes incapables, parce que ce gouffre infini ne peut être rempli que par un objet infini et immuable, c’est-à-dire que par Dieu même.

Lui seul est son véritable bien ; et depuis qu’il l’a quitté, c’est une [5] chose étrange, qu’il n’y a rien dans la nature qui n’ait été capable de lui en tenir la place : astres, ciel, terre, élément, plantes, choux, poireaux, animaux, insectes, veaux, serpens, fièvre, peste, guerre, famine, vices, adultère, inceste. Et depuis qu’il a perdu le vrai bien, tout également peut lui paroître tel, jusqu’à sa destruction propre, quoique si contraire à Dieu, à la raison et à la nature tout ensemble.

Les uns le cherchent dans l’autorité, les autres dans les curiosités et dans les sciences, les autres dans les voluptés. D’autres, qui en ont en effet plus approché[7], ont considéré qu’il est nécessaire que le bien universel, que tous les hommes désirent, ne soit dans aucune des choses particulières qui ne peuvent être possédées que par un seul, et qui, étant partagées, affligent plus leur possesseur, par le manque de la partie qu’il n’a pas, qu’elles ne le contentent par la jouissance de celle qui lui appartient. Ils ont compris que le vrai bien devoit être tel, que tous pussent le posséder à la fois, sans diminution et sans envie, et que personne ne pût le perdre contre son gré.

Et leur raison est que ce désir étant naturel à l’homme, puisqu’il est nécessairement dans tous, et qu’il ne peut pas ne le pas avoir, ils en concluent...

Philosophes. — Nous sommes pleins de choses qui nous jettent au dehors.

Notre instinct nous fait sentir qu’il faut chercher notre bonheur hors de nous. Nos passions nous poussent au dehors, quand même les objets ne s’offriroient pas pour les exciter. Les objets du dehors nous tentent d’eux-mêmes et nous appellent, quand même nous n’y pensons pas. Et ainsi les philosophes ont beau dire : « Rentrez en vous-mêmes, vous y trouverez votre bien ; » on ne les croit pas, et ceux qui les croient sont les plus vides et les plus sots.

Stoïques. — ... Ils concluent qu’on peut toujours ce qu’on peut quelquefois, et que, puisque le désir de la gloire fait bien faire à ceux qu’il possède quelque chose, les autres le pourront bien aussi. Ce sont des mouvemens fiévreux, que la santé ne peut imiter. Épictète conclut de ce qu’il y a des chrétiens constans, que chacun le peut bien être.

Les trois concupiscences ont fait trois sectes, et les philosophes n’ont fait autre chose que suivre une des trois concupiscences.

Nous connoissons la vérité, non-seulement par la raison, mais encore par le cœur ; c’est de cette dernière sorte que nous connoissons les premiers principes, et c’est en vain que le raisonnement, qui n’y a point de part, essaye de les combattre. Les pyrrhoniens, qui n’ont que cela pour objet, y travaillent inutilement. Nous savons que nous ne rêvons point, quelque impuissance où nous soyons de le prouver par raison ; cette impuissance ne conclut autre chose que la foiblesse de notre raison, mais non pas l’incertitude de toutes nos connoissances, comme ils le prétendent. Car la connoissance des premiers principes, comme il y a espace, temps, mouvement, nombres, est aussi ferme qu’aucune de celles que nos raisonnemens nous donnent. Et c’est sur ces connoissances du cœur et de l’instinct qu’il faut que la raison s’appuie, et qu’elle y fonde tout son discours. Le cœur sent qu’il y a trois dimensions dans l’espace, et que les nombres sont infinis ; et la raison démontre ensuite qu’il n’y a point deux nombres carrés dont l’un soit double de l’autre. Les principes se sentent, les propositions se concluent ; et le tout avec certitude, quoique par différentes voies. Et il est aussi ridicule que la raison demande au cœur des preuves de ses premiers principes, pour vouloir y consentir, qu’il seroit ridicule que le cœur demandât à la raison un sentiment de toutes les propositions qu’elle démontre, pour vouloir les recevoir.

Cette impuissance ne doit donc servir qu’à humilier la raison, qui voudroit juger de tout, mais non pas à combattre notre certitude, comme s’il n’y avoit que la raison capable de nous instruire. Plût à Dieu que nous n’en eussions au contraire jamais besoin, et que nous connussions toutes choses par instinct et par sentiment ! Mais la nature nous a refusé ce bien, et elle ne nous a au contraire donné que très-peu de connoissances de cette sorte ; toutes les autres ne peuvent être acquises que par le raisonnement.

Et c’est pourquoi ceux à qui Dieu a donné la religion par sentiment du cœur sont bien heureux et bien légitimement persuadés. Mais ceux qui ne l’ont pas, nous ne pouvons la [leur] donner que par raisonnement, en attendant que Dieu la leur donne par sentiment de cœur, sans quoi la foi n’est qu’humaine, et inutile pour le salut.


2.

... Cette guerre intérieure de la raison contre les passions a fait que ceux qui ont voulu avoir la paix se sont partagés en deux sectes. Les uns[8] ont voulu renoncer aux passions, et devenir dieux ; les autres[9] ont voulu renoncer à la raison, et devenir bêtes brutes. (Des Barreaux.) Mais ils ne l’ont pas pu, ni les uns ni les autres, et la raison demeure toujours, qui accuse la bassesse et l’injustice des passions, et qui trouble le repos de ceux qui s’y abandonnent ; et les passions sont toujours vivantes dans ceux même qui y veulent renoncer.


3.

Instinct. Raison. — Nous avons une impuissance de prouver invincible à tout le dogmatisme ; nous avons une idée de la vérité invincible à tout le pyrrhonisme.

Nous souhaitons la vérité, et ne trouvons en nous qu’incertitude Nous cherchons le bonheur, et ne trouvons que misères et mort. Nous sommes incapables de ne pas souhaiter la vérité et le bonheur, et sommes incapables ni de certitude ni de bonheur. Ce désir nous est laissé, tant pour nous punir, que pour nous faire sentir d’où nous sommes tombés.


4.

Si l’homme n’est fait pour Dieu, pourquoi n’est-il heureux qu’en Dieu ? Si l’homme est fait pour Dieu, pourquoi est-il si contraire à Dieu ?


5.

L’homme ne sait à quel rang se mettre. Il est visiblement égaré, et tombé de son vrai lieu sans le pouvoir retrouver. Il le cherche partout avec inquiétude et sans succès dans des ténèbres impénétrables.

A. P. R.[10] Grandeur et misère. — La misère se concluant de la grandeur, et la grandeur de la misère, les uns ont conclu la misère d’autant plus qu’ils en ont pris pour preuve la grandeur, et les autres concluant la grandeur avec d’autant plus de force qu’ils l’ont conclue de la misère même, tout ce que les uns ont pu dire pour montrer la grandeur n’a servi que d’un argument aux autres pour conclure la misère, puisque c’est être d’autant plus misérable qu’on est tombé de plus haut ; et les autres, au contraire. Ils se sont portés les uns sur les autres par un cercle sans fin : étant certain qu’à mesure que les hommes ont de la lumière, ils trouvent et grandeur et misère en l’homme. En un mot, l’homme connoît qu’il est misérable : il est donc misérable, puisqu’il l’est ; mais il est bien grand, puisqu’il le connoît.

... S’il se vante, je l’abaisse ; s’il s’abaisse, je le vante ; et le contredis toujours, jusqu’à ce qu’il comprenne qu’il est un monstre incompréhensible.



  1. Article 1 de la seconde partie, dans Bossut.
  2. Pascal avait ajouté cet alinéa qu’il a barré : « Et qui doute que, si on rêvoit en compagnie, et que par hasard les songes s’accordassent, ce qui est assez ordinaire, et qu’on veillât en solitude, on ne crût les choses renversées ? Enfin, comme on rêve souvent qu’on rêve, entassant un songe sur l’autre, il se peut aussi bien faire que cette vie n’est elle-même qu’un songe, sur lequel les autres sont entés, dont nous nous éveillons à la mort, pendant laquelle [laquelle vie] nous avons aussi peu les principes du vrai et du bien que pendant le sommeil naturel ; ces différentes pensées qui nous y agitent n’étant peut-être que des illusions, pareilles à l’écoulement du temps et aux vaines fantaisies de nos songes. »
  3. Pascal avait écrit d’abord : « Car la neutralité, qui est le parti des sages, est le plus ancien dogme de la cabale pyrrhonienne.  »
  4. Voici ce que Pascal avait écrit d’abord, et qu’il a barré : « Qui démêlera cet embrouillement ? Certainement cela passe dogmatisme et pyrrhonisme, et toute la philosophie humaine. L’homme passe l’homme. Qu’on accorde donc aux pyrrhoniens ce qu’ils ont tant crié : que la vérité n’est pas de notre portée et de notre gibier, qu’elle ne demeure pas en terre, qu’elle est domestique du ciel, qu’elle loge dans le sein de Dieu, et que l’on ne la peut connoitre qu’à mesure qu’il lui plait de la révéler. Apprenons donc de la vérité incréée et incarnée notre véritable nature. »
  5. Pascal avait d’abord ajouté ce qui suit, qu’il a barré : « D’où il paroît que Dieu, voulant nous rendre la difficulté de notre être inintelligible à nous-mêmes, en a caché le nœud si haut, ou, pour mieux dire, si bas, que nous étions bien incapables d’y arriver ; de sorte que ce n’est pas par les superbes agitations de notre raison, mais par la simple soumission de la raison, que nous pouvons véritablement nous connoître.
    Ces fondemens, solidement établis sur l’autorité inviolable de la religion, nous font connoître qu’il y a deux vérités de foi également constantes : l’une que l’homme, dans l’état de la création ou dans celui de la grâce, est élevé au-dessus de toute la nature, rendu comme semblable à Dieu, et participant de sa divinité ; l’autre, qu’en l’état de la corruption et du péché, il est déchu de cet état et rendu semblable aux bêtes. Ces deux propositions sont également fermes et certaines. L’Écriture nous les déclare manifestement lorsqu’elle dit en quelques lieux : Deliciæmeæ esse cum filiis hominum (Prov. VIII, 31) ; Effundam spiritum meum super omnem carnem. Dii estis, etc. (Ps. LXXXI, 6), [mes délices sont d’être avec les fils des hommes. Je répandrai mon esprit sur toute chair. Vous êtes des Dieux] ; et qu’elle dit en d’autres : Omnis caro fænum (Is. XL, 6) ; Homo assimilatus est jumentis insipientibus, et similis factus est illis (Ps. XLVIII, 21) ; Dixi in corde meo de filiis hominum. (Ecclés., III), [Toute chair n’est qu’une herbe fanée. L’homme s’est rapproché de la bête qui ne pense point, et s’est fait semblable à elle. J’ai considéré en moi-même les fils des hommes, et j’ai demandé que Dieu les éprouve, et fasse voir qu’ils sont semblables aux bêtes] : par où il paroit clairement que l’homme, par la grâce, est rendu comme semblable à Dieu et participant de sa divinité, et que, sans la grâce, il est comme semblable aux bêtes brutes (Ecclés., III, 11). »
  6. Pascal avait ajouté ces mots, qu’il a barrés : « Je n’écris ces lignes et on ne les lit que parce qu’on y trouve plus de satisfaction. »
  7. Les stoïciens.
  8. Les stoïciens.
  9. Les épicuriens.
  10. A. P. R., à Port-Royal. Pascal se proposait évidemment de développer cette thèse à Port-Royal.


ARTICLE IX.[1]


Qu’ils apprennent au moins quelle est la religion qu’ils combattent, avant que de la combattre. Si cette religion se vantoit d’avoir une vue claire de Dieu, et de le posséder à découvert et sans voile, ce serait la combattre que de dire qu’on ne voit rien dans le monde qui la montre avec cette évidence. Mais puisqu’elle dit au contraire que les hommes sont dans les ténèbres et dans l’éloignement de Dieu, qu’il s’est caché à leur connoissance, que c’est même le nom qu’il se donne dans les Écritures, Deus absconditus[2] ; et enfin si elle travaille également à établir ces deux choses : que Dieu a établi des marques sensibles dans l’Église pour se faire reconnoître à ceux qui le chercheroient sincèrement ; et qu’il les a couvertes néanmoins de telle sorte qu’il ne sera aperçu que de ceux qui le cherchent de tout leur cœur, quel avantage peuvent-ils tirer, lorsque, dans la négligence où ils font profession d’être de chercher la vérité, ils crient que rien ne la leur montre ? puisque cette obscurité où ils sont, et qu’ils objectent à l’Église, ne fait qu’établir une des choses qu’elle soutient, sans toucher à l’autre, et établit sa doctrine, bien loin de la ruiner.

Il faudroit, pour la combattre, qu’ils criassent qu’ils ont fait tous eurs efforts pour la chercher partout, et même dans ce que l’Église propose pour s’en instruire, mais sans aucune satisfaction. S’ils parloient de la sorte, ils combattroient à la vérité une de ses prétentions. Mais j’espère montrer ici qu’il n’y a personne raisonnable qui puiss parler de la sorte ; et j’ose même dire que jamais personne ne l’a fait. On sait assez de quelle manière agissent ceux qui sont dans cet esprit Ils croient avoir fait de grands efforts pour s’instruire, lorsqu’ils on employé quelques heures à la lecture de quelque livre de l’Écriture, et qu’ils ont interrogé quelque ecclésiastique sur les vérités de la foi. Après cela, ils se vantent d’avoir cherché sans succès dans les livres et parmi les hommes. Mais, en vérité, je ne puis m’empêcher de leur dire ce que j’ai dit souvent, que cette négligence n’est pas supportable. Il ne s’agit pas ici de l’intérêt léger de quelque personne étrangère, pour en user de cette façon ; il s’agit de nous-mêmes, et de notre tout.

L’immortalité de l’âme est une chose qui nous importe si fort, qui nous touche si profondément, qu’il faut avoir perdu tout sentiment pour être dans l’indifférence de savoir ce qui en est. Toutes nos actions et nos pensées doivent prendre des routes si différentes, selon qu’il y aura des biens éternels à espérer ou non, qu’il est impossible de faire une démarche avec sens et jugement, qu’en la réglant par la vue de ce point, qui doit être notre dernier objet.

Ainsi notre premier intérêt et notre premier devoir est de nous éclaircir sur ce sujet, d’où dépend toute notre conduite. Et c’est pourquoi entre ceux qui n’en sont pas persuadés, je fais une extrême différence de ceux qui travaillent de toutes leurs forces à s’en instruire, à ceux qui vivent sans s’en mettre en peine et sans y penser.

Je ne puis avoir que de la compassion pour ceux qui gémissent sincèrement dans ce doute, qui le regardent comme le dernier des malheurs, et qui n’épargnant rien pour en sortir, font de cette recherche leurs principales et leurs plus sérieuses occupations.

Mais pour ceux qui passent leur vie sans penser à cette dernière fin de la vie, et qui, par cette seule raison qu’ils ne trouvent pas en eux-mêmes les lumières qui les persuadent, négligent de les chercher ailleurs, et d’examiner à fond si cette opinion est de celles que le peuple reçoit par une simplicité crédule, ou de celles qui, quoique obscures d’elles-mêmes, ont néanmoins un fondement très-solide et inébranlable je les considère d’une manière toute différente.

Cette négligence, en une affaire où il s’agit d’eux-mêmes, de leur éternité, de leur tout, m’irrite plus qu’elle ne m’attendrit : elle m’étonne et m’épouvante : c’est un monstre pour moi. Je ne dis pas ceci par le zèle pieux d’une dévotion spirituelle. J’entends au contraire qu’on doit avoir ce sentiment par un principe d’intérêt humain et par un intérêt d’amour-propre : il ne faut pour cela que voir ce que voient les personnes les moins éclairées.

Il ne faut pas avoir l’âme fort élevée pour comprendre qu’il n’y a point ici de satisfaction véritable et solide ; que tous nos plaisirs ne sont que vanité ; que nos maux sont infinis ; et qu’enfin la mort, qui nous menace à chaque instant, doit infailliblement nous mettre dans peu d’années dans l’horrible nécessité d’être éternellement ou anéantis ou malheureux.

Il n’y a rien de plus réel que cela, ni de plus terrible. Faisons tant que nous voudrons les braves, voilà la fin qui attend la plus belle vie du monde. Qu’on fasse réflexion là-dessus, et qu’on dise ensuite s’il n’est pas indubitable qu’il n’y a de bien en cette vie qu’en l’espérance d’une autre vie : qu’on n’est heureux qu’à mesure qu’on s’en approche, et que comme il n’y aura plus de malheurs pour ceux qui avoient une entière assurance de l’éternité, il n’y a point aussi de bonheur pour ceux qui n’en ont aucune lumière.

C’est donc assurément un grand mal que d’être dans ce doute ; mais c’est au moins un devoir indispensable de chercher, quand on est dans ce doute ; et ainsi celui qui doute et qui ne cherche pas est tout ensemble bien malheureux et bien injuste. Que s’il est avec cela tranquille et satisfait, qu’il en fasse profession, et enfin qu’il en fasse vanité. et que ce soit de cet état même qu’il fasse le sujet de sa joie et de sa vanité, je n’ai point de termes pour qualifier une si extravagante créature.

Où peut-on prendre ces sentimens ? Quel sujet de joie trouve-t-on à n’attendre plus que des misères sans ressource ? Quel sujet de vanité de se voir dans des obscurités impénétrables, et comment se peut-il faire que ce raisonnement-ci se passe dans un homme raisonnable ?

« Je ne sais qui m’a mis au monde, ni ce que c’est que le monde, ni que moi-même. Je suis dans une ignorance terrible de toutes choses. Je ne sais ce que c’est que mon corps, que mes sens, que mon âme et cette partie même de moi qui pense ce que je dis, qui fait réflexion sur tout et sur elle-même, et ne se connoît non plus que le reste. Je vois ces effroyables espaces de l’univers qui m’enferment, et je me trouve attaché à un coin de cette vaste étendue, sans que je sache pourquoi je suis plutôt placé en ce lieu qu’en un autre, ni pourquoi ce peu de temps qui m’est donné à vivre m’est assigné à ce point plutôt qu’à un autre de toute l’éternité qui m’a précédé et de toute celle qui me suit. Je ne vois que des infinités de toutes parts, qui m’enferment comme un atome, et comme une ombre qui ne dure qu’un instant sans retour. Tout ce que je connois est que je dois bientôt mourir ; mais ce que j’ignore le plus est cette mort même que je ne saurois éviter.

« Comme je ne sais d’où je viens, aussi je ne sais où je vais ; et je sais seulement qu’en sortant de ce monde je tombe pour jamais ou dans le néant, ou dans les mains d’un Dieu irrité, sans savoir à laquelle de ces deux conditions je dois être éternellement en partage. Voilà mon état plein de misère, de foiblesse, d’obscurité. Et de tout cela je conclus que je dois donc passer tous les jours de ma vie sans songer à chercher ce qui doit m’arriver. Peut-être que je pourrais trouver quelque éclaircissement dans mes doutes ; mais je n’en veux pas prendre la peine, ni faire un pas pour le chercher ; et après en traitant avec mépris ceux qui se travailleront de ce soin, je veux aller sans prévoyance et sans crainte tenter un si grand événement, et me laisser mollement conduire àla mort, dans l’incertitude de l’éternité de ma condition future. »

Qui souhaiterait avoir pour ami un homme qui discourt de cette manière ? Qui le choisiroit entre les autres pour lui communiquer ses affaires ? Qui auroit recours à lui dans ses afflictions ? Et enfin à quel usage de la vie le pourroit-on destiner ?

En vérité, il est glorieux à la religion d’avoir pour ennemis des hommes si déraisonnables ; et leur opposition lui est si peu dangereuse, qu’elle sert au contraire à l’établissement de ses principales vérités. Car la foi chrétienne ne va principalement qu’à établir ces deux choses : la corruption de la nature, et la rédemption de Jésus-Christ. Or, s’ils ne servent pas à montrer la vérité de la rédemption par la sainteté de leurs mœurs, ils servent au moins admirablement à montrer la corruption de la nature par des sentimens si dénaturés.

Rien n’est si important à l’homme que son état ; rien ne lui est si redoutable que l’éternité. Et ainsi, qu’il se trouve des hommes indifférens à la perte de leur être, et au péril d’une éternité de misères, cela n’est point naturel. Ils sont tout autres à l’égard de toutes les autres choses : ils craignent jusqu’aux plus légères, ils les prévoient, ils les sentent, et ce même homme qui passe tant de jours et de nuits dans la rage et dans le désespoir pour la perte d’une charge, ou pour quelque offense imaginaire à son honneur, c’est celui-là même qui sait qu’il va tout perdre par la mort, sans inquiétude et sans émotion. C’est une chose monstrueuse de voir dans un même cœur et en même temps cette sensibilité pour les moindres choses et cette étrange insensibilité pour les plus grandes. C’est un enchantement incompréhensible, et un assoupissement surnaturel, qui marque une force toute-puissante qui le cause.


1.

Un homme dans un cachot, ne sachant si son arrêt est donné, n’ayant plus qu’une heure pour l’apprendre, cette heure suffisant, s’il sait qu’il est donné, pour le faire révoquer, il est contre la nature qu’il emploie cette heure-là, non à s’informer si cet arrêt est donné, mais à jouer au piquet. Ainsi, il est surnaturel que l’homme. C’est un appesantissement de la main de Dieu. Nous courons sans souci dans le précipice, après que nous avons mis quelque chose devant nous pour nous empêcher de le voir.

Ainsi, non-seulement le zèle de ceux qui le cherchent prouve Dieu, mais l’aveuglement de ceux qui ne le cherchent pas.

Il faut qu’il y ait un étrange renversement dans la nature de l’homme pour faire gloire d’être dans cet état, dans lequel il semble incroyable qu’une seule personne puisse être. Cependant l’expérience m’en fait voir en si grand nombre que cela seroit surprenant, si nous ne savions que la plupart de ceux qui s’en mêlent se contrefont et ne sont pas tels en effet. Ce sont des gens qui ont ouï dire que les belles manières du monde consistent à faire ainsi l’emporté. C’est ce qu’ils appellent avoir secoué le joug, et qu’ils essayent d’imiter. Mais il ne seroit pas difficile de leur faire entendre combien ils s’abusent en cherchant par là de l’estime. Ce n’est pas le moyen d’en acquérir, je dis même parmi les personnes du monde qui jugent sainement des choses, et qui savent que la seule voie d’y réussir est de se faire paroître honnête, fidèle, judicieux, et capable de servir utilement son ami ; parce que les hommes n’aiment naturellement que ce qui peut leur être utile. Or, quel avantage y a-t-il pour nous à ouïr dire à un homme qu’il a donc secoué le joug, qu’il ne croit pas qu’il y ait un Dieu qui veille sur ses actions, qu’il se considère comme seul maître de sa conduite, et qu’il ne pense en rendre compte qu’à soi-même ? Pense-t-il nous avoir portés par là à avoir désormais bien de la confiance en lui, et à en attendre des consolations, des conseils et des secours dans tous les besoins de la vie ? Prétendent-ils nous avoir bien réjouis, de nous dire qu’ils tiennent que notre âme n’est qu’un peu de vent et de fumée, et encore de nous le dire d’un ton de voix fier et content ? Est-ce donc une chose à dire gaiement ? et n’est-ce pas une chose à dire tristement au contraire, comme la chose du monde la plus triste ?

S’ils y pensoient sérieusement, ils verroient que cela est si mal pris, si contraire au bon sens, si opposé à l’honnêteté, et si éloigné en toute manière de ce bon air qu’ils cherchent, qu’ils seroient plutôt capables de redresser que de corrompre ceux qui auroient quelque inclination à les suivre. Et, en effet, faites-leur rendre compte de leurs sentimens, et des raisons qu’ils ont de douter de la religion ; ils diront des choses si foibles et si basses, qu’ils vous persuaderont du contraire. C’étoit ce que leur disoit un jour fort à propos une personne : « Si vous continuezà discourir de la sorte, leur disoit-il, en vérité vous me convertirez. » Et il avoit raison ; car qui n’auroit horreur de se voir dans des sentimens où l’on a pour compagnons des personnes si méprisables !

Ainsi ceux qui ne font que feindre ces sentimens seroient bien malheureux de contraindre leur naturel pour se rendre les plus impertinens des hommes. S’ils sont fâchés dans le fond de leur cœur de n’avoir pas plus de lumière, qu’ils ne le dissimulent pas : cette déclaration ne sera point honteuse. Il n’y a de honte qu’à n’en point avoir. Rien n’accuse davantage une extrême foiblesse d’esprit que de ne pas connoître quel est le malheur d’un homme sans Dieu ; rien ne marque davantage une mauvaise disposition du cœur que de ne pas souhaiter la vérité des promesses éternelles ; rien n’est plus lâche que de faire le brave contre Dieu. Qu’ils laissent donc ces impiétés à ceux qui sont assez mal nés pour en être véritablement capables : qu’ils soient au moins honnêtes gens, s’ils ne peuvent être chrétiens, et qu’ils reconnoissent enfin qu’il n’y a que deux sortes de personnes qu’on puisse appeler raisonnables : ou ceux qui servent Dieu de tout leurcœur, parce qu’ils le connoissent ; ou ceux qui le cherchent de tout leur cœur, parce qu’ils ne le connoissent pas.

Mais pour ceux qui vivent sans le connoître et sans le chercher, ils se jugent eux-mêmes si peu dignes de leur soin, qu’ils ne sont pas dignes du soin des autres ; et il faut avoir toute la charité de la religion qu’ils méprisent, pour ne les pas mépriser jusqu’à les abandonner dans leur folie. Mais parce que cette religion nous oblige de les regarder toujours, tant qu’ils seront en cette vie, comme capables de la grâce qui peut les éclairer, et de croire qu’ils peuvent être dans peu de temps plus remplis de foi que nous ne sommes, et que nous pouvons au contraire tomber dans l’aveuglement où ils sont, il faut faire pour eux ce que nous voudrions qu’on fît pour nous si nous étions à leur place, les appeler à avoir pitié d’eux-mêmes, et à faire au moins quelques pas pour tenter s’ils ne trouveront pas de lumières. Qu’ils donnent à cette lecture quelques-unes de ces heures qu’ils emploient si inutilement aux leurs : quelque aversion qu’ils y apportent, peut-être rencontreront quelque chose, ou du moins ils n’y perdront pas beaucoup. Mais pour ceux qui y apporteront une sincérité parfaite et un véritable désir de rencontrer la vérité, j’espère qu’ils y auront satisfaction, et qu’ils seront convaincus des preuves d’une religion si divine, que j’ai ramassées ici et dans lesquelles j’ai suivi à peu près cet ordre…

… Que l’on juge donc là-dessus de ceux qui vivent sans songer à cette dernière fin de la vie, qui se laissent conduire à leurs inclinations et leurs plaisirs sans réflexion et sans inquiétude, et, comme s’ils pouvoient anéantir l’éternité en en détournant leur pensée, ne pensent à se rendre heureux que dans cet instant seulement.

Cependant cette éternité subsiste, et la mort, qui la doit ouvrir, et qui les menace à toute heure, les doit mettre infailliblement dans peu de temps dans l’horrible nécessité d’être éternellement ou anéantis et malheureux, sans qu’ils sachent laquelle de ces éternités leur est à jamais préparée…

Ce repos dans cette ignorance est une chose monstrueuse, et dont il faut faire sentir l’extravagance et la stupidité à ceux qui y passent leur vie, en la leur représentant à eux-mêmes, pour les confondre par la vue de leur folie. Car voici comment raisonnent les hommes, quand ils choisissent de vivre dans cette ignorance de ce qu’ils sont, et sans rechercher d’éclaircissement. « Je ne sais, » disent-ils…

Entre nous, et l’enfer ou le ciel, il n’y a que la vie entre-deux, qui est la chose du monde la plus fragile.



  1. Article II de la seconde partie, dans Bossut.
  2. Isaïe, XLV, 15.


ARTICLE X.[1]


1.

Notre âme est jetée dans le corps, où elle trouve nombre, temps, dimension. Elle raisonne là-dessus, et appelle cela nature, nécessité, et ne peut croire autre chose.

L’unité jointe à l’infini ne l’augmente de rien, non plus qu’un pied à une mesure infinie. Le fini s’anéantit en présence de l’infini, et devient un pur néant. Ainsi notre esprit devant Dieu ; ainsi notre justice devant la justice divine

Il n’y a pas si grande disproportion entre notre justice et celle de Dieu, qu’entre l’unité et l’infini.

Il faut que la justice de Dieu soit énorme comme sa miséricorde : or la justice envers les réprouvés est moins énorme et doit moins choquer que la miséricorde envers les élus.

Nous connoissons qu’il y a un infini, et ignorons sa nature. Comme nous savons qu’il est faux que les nombres soient finis, donc il est vrai qu’il y a un infini en nombre : mais nous ne savons ce qu’il est. Il est faux qu’il soit pair, il est faux qu’il soit impair ; car, en ajoutant l’unité, il ne change point de nature ; cependant c’est un nombre, et tout nombre est pair ou impair : il est vrai que cela s’entend de tous nombres finis.

Ainsi on peut bien connoître qu’il y a un Dieu sans savoir ce qu’il est. Nous connoissons donc l’existence et la nature du fini, parce que nous sommes finis et étendus comme lui.

Nous connoissons l’existence de l’infini et ignorons sa nature, parce qu’il a étendue comme nous, mais non pas des bornes comme nous. Mais nous ne connoissons ni l’existence ni la nature de Dieu, parce qu’il n’a ni étendue ni bornes.

Mais par la foi nous connoissons son existence ; par la gloire[2] nous connoîtrons sa nature. Or, j’ai déjà montré qu’on peut bien connoître l’existence d’une chose sans connoître sa nature.

Parlons maintenant selon les lumières naturelles.

S’il y a un Dieu, il est infiniment incompréhensible, puisque, n’ayant ni parties ni bornes, il n’a nul rapport à nous : nous sommes donc incapables de connoître ni ce qu’il est, ni s’il est. Cela étant, qui osera entreprendre de résoudre cette question ? Ce n’est pas nous, qui n’avons aucun rapport à lui.

Qui blâmera donc les chrétiens de ne pouvoir rendre raison de leur créance, eux qui professent une religion dont ils ne peuvent rendre raison ? Ils déclarent, en l’exposant au monde, que c’est une sottise, stultitiam, et puis vous vous plaignez de ce qu’ils ne la prouvent pas ! S’ils la prouvoient, ils ne tiendroient pas parole : c’est en manquant de preuves qu’ils ne manquent pas de sens. Oui ; mais encore que cela excuse ceux qui l’offrent telle, et que cela les ôte du blâme de la produire sans raison, cela n’excuse pas ceux qui la reçoivent. Examinons donc ce point, et disons : « Dieu est, ou il n’est pas. » Mais de quel côté pencherons-nous ? La raison n’y peut rien déterminer. Il y a un chaos infini qui nous sépare. Il se joue un jeu, à l’extrémité de cette distance infinie, où il arrivera croix ou pile. Que gagerez-vous ? Par raison, vous ne pouvez faire ni l’un ni l’autre ; par raison, vous ne pouvez défendre nul des deux.

Ne blâmez donc pas de fausseté ceux qui ont pris un choix ; car vous n’en savez rien. — Non : mais je les blâmerai d’avoir fait, non ce choix, mais un choix ; car, encore que celui qui prend croix et l’autre soient en pareille faute, ils sont tous deux en faute : le juste est de ne point parier.

Oui, mais il faut parier : cela n’est pas volontaire, vous êtes embarqué. Lequel prendrez-vous donc ? Voyons. Puisqu’il faut choisir, voyons ce qui vous intéresse le moins. Vous avez deux choses à perdre, le vrai et le bien ; et deux choses à engager, votre raison et votre volonté, votre connoissance et votre béatitude ; et votre nature a deux choses à fuir, l’erreur et la misère. Votre raison n’est pas plus blessée, puisqu’il faut nécessairement choisir, en choisissant l’un que l’autre. Voilà un point vidé ; mais votre béatitude ? Pesons le gain et la perte, en prenant croix, que Dieu est. Estimons ces deux cas : si vous gagnez, vous gagnez tout ; si vous perdez, vous ne perdez rien. Gagez donc qu’il est, sans hésiter. — Cela est admirable : oui, il faut gager : mais je gage peut-être trop. — Voyons. Puisqu’il y a pareil hasard de gain et de perte, si vous n’aviez qu’à gagner deux vies pour une, vous pourriez encore gager. Mais s’il y en avoit trois à gagner, il faudroit jouer (puisque vous êtes dans la nécessité de jouer), et vous seriez imprudent, lorsque vous êtes forcé à jouer, de ne pas hasarder votre vie pour en gagner trois à un jeu où il y a pareil hasard de perte et de gain. Mais il y a une éternité de vie et de bonheur. Et cela étant, quand il y auroit une infinité de hasards dont un seul seroit pour vous, vous auriez encore raison de gager un pour avoir deux, et vous agiriez de mauvais sens, étant obligé à jouer, de refuser de jouer une vie contre trois à un jeu où d’une infinité de hasards il y en a un pour vous, s’il y avoit une infinité de vie infiniment heureuse à gagner. Mais il y a ici une infinité de vie infiniment heureuse à gagner, un hasard de gain contre un : nombre fini de hasards de perte, et ce que vous jouez est fini. Cela est tout parti[3] : partout où est l’infini, et où il n’y a pas infinité de hasards de perte contre celui de gain, il n’y a point à balancer, il faut tout donner. Et ainsi, quand on est forcé à jouer, il faut renoncer à la raison, pour garder la vie plutôt que de la hasarder pour le gain infini, aussi prêt à arriver que la perte du néant.

Car il ne sert de rien de dire qu’il est incertain si on gagnera, et qu’il est certain qu’on hasarde ; et que l’infinie distance qui est entre la certitude de ce qu’on s’expose, et l’incertitude de ce qu’on gagnera, égale le bien fini qu’on expose certainement, à l’infini qui est incertain. Cela n’est pas ainsi : tout joueur hasarde avec certitude pour gagner avec incertitude, et néanmoins il hasarde certainement le fini pour gagner incertainement le fini, sans pécher contre la raison. Il n’y a pas infinité de distance entre cette certitude de ce qu’on s’expose et l’incertitude du gain ; cela est faux. Il y a, à la vérité, infinité entre la certitude de gagner et la certitude de perdre. Mais l’incertitude de gagner est proportionnée à la certitude de ce qu’on hasarde, selon la proportion des hasards de gain et de perte ; et de là vient que, s’il y a autant de hasards d’un côté que de l’autre, le parti est à jouer égal contre égal ; et alors la certitude de ce qu’on s’expose est égale à l’incertitude du gain : tant s’en faut qu’elle en soit infiniment distante. Et ainsi notre proposition est dans une force infinie, quand il y a le fini à hasarder à un jeu où il y a pareils hasards de gain que de perte, et l’infini à gagner. Cela est démonstratif ; et si les hommes sont capables de quelques vérités, celle-là l’est.

Je le confesse, je l’avoue. Mais encore n’y a-t-il point moyen de voir le dessous du jeu ? — Oui, l’Écriture, et le reste, etc.

Oui ; mais j’ai les mains liées et la bouche muette : on me force à parier, et je ne suis pas en liberté : on ne me relâche pas, et je suis fait d’une telle sorte que je ne puis croire. Que voulez-vous donc que je fasse ?

Il est vrai. Mais apprenez au moins votre impuissance à croire, puisque la raison vous y porte, et que néanmoins vous ne le pouvez ; travaillez donc, non pas à vous convaincre par l’augmentation des preuves de Dieu, mais par la diminution de vos passions. Vous voulez aller à la foi, et vous n’en savez pas le chemin ; vous voulez vous guérir de l’infidélité, et vous en demandez les remèdes : apprenez de ceux qui ont été liés comme vous, et qui parient maintenant tout leur bien ; ce sont gens qui savent ce chemin que vous voudriez suivre, et guéris d’un mal dont vous voulez guérir. Suivez la manière par où ils ont commencé ; c’est en faisant tout comme s’ils croyoient, en prenant de l’eau bénite, en faisant dire des messes, etc. Naturellement même cela vous fera croire et vous abêtira. — Mais c’est ce que je crains. — Et pourquoi ? qu’avez-vous à perdre ?

Mais pour vous montrer que cela y mène, c’est que cela diminuera les passions, qui sont vos grands obstacles, etc.

Fin de ce discours. — Or, quel mal vous arrivera-t-il en prenant ce parti ? Vous serez fidèle, honnête, humble, reconnoissant, bienfaisant, sincère ami, véritable. À la vérité, vous ne serez point dans les plaisirs empestés, dans la gloire, dans les délices ; mais n’en aurez-vous point d’autres ?

Je vous dis que vous y gagnerez en cette vie ; et qu’à chaque pas que vous ferez dans ce chemin, vous verrez tant de certitude de gain, et tant de néant de ce que vous hasardez, que vous reconnoîtrez à la fin que vous avez parié pour une chose certaine, infinie, pour laquelle vous n’avez rien donné.

Oh ! ce discours me transporte, me ravit, etc.

Si ce discours vous plaît et vous semble fort, sachez qu’il est fait par un homme qui s’est mis à genoux auparavant et après pour prier cet Être infini et sans parties, auquel il soumet tout le sien, de se soumettre aussi le vôtre pour votre propre bien et pour sa gloire ; et qu’ainsi la force s’accorde avec cette bassesse.

Ceux qui espèrent leur salut sont heureux en cela, mais ils ont pour contre-poids la crainte de l’enfer. — Qui a plus de sujet de craindre l’enfer, ou celui qui est dans l’ignorance s’il y a un enfer, et dans la certitude de damnation, s’il y en a ; ou celui qui est dans une certaine persuasion[4] qu’il y a un enfer, et dans l’espérance d’être sauvé, s’il est ?

« J’aurois bientôt quitté les plaisirs, disent-ils, si j’avois la foi. » Et moi, je vous dis : « Vous auriez bientôt la foi, si vous aviez quitté les plaisirs. Or, c’est à vous à commencer. Si je pouvois, je vous donnerois la foi. Je ne puis le faire, ni partant éprouver la vérité de ce que vous dites. Mais vous pouvez bien quitter les plaisirs, et éprouver si ce que je dis est vrai. »

Quiconque n’ayant plus que huit jours à vivre ne trouvera pas que le parti est de croire que tout cela n’est pas un coup du hasard…

Or, si les passions ne nous tenoient point, huit jours et cent ans sont une même chose.


2.

Préface. — Les preuves de Dieu métaphysiques sont si éloignées du raisonnement des hommes, et si impliquées, qu’elles frappent peu ; et quand cela serviroit à quelques-uns, ce ne seroit que pendant l’instant qu’ils voient cette démonstration, mais une heure après ils craignent de s’être trompés.

Quod curiositate cognoverint superbia amiserunt[5].

C’est ce que produit la connoissance de Dieu qui se tire sans Jésus-Christ, qui est de communiquer sans médiateur avec le Dieu qu’on a connu sans médiateur. Au lieu que ceux qui ont connu Dieu par médiateur connoissent leur misère.

Jésus-Christ est l’objet de tout et le centre où tout tend. Qui le connoît connoît la raison de toutes choses.

Ceux qui s’égarent ne s’égarent que manque de voir une de ces deux choses. On peut donc bien connoître Dieu sans sa misère, et sa misère sans Dieu ; mais on ne peut connoître Jésus-Christ sans connoître tout ensemble et Dieu et sa misère.

Et c’est pourquoi je n’entreprendrai pas ici de prouver par des raisons naturelles, ou l’existence de Dieu, ou la Trinité, ou l’immortalité de l’âme, ni aucune des choses de cette nature ; non-seulement parce que je ne me sentirois pas assez fort pour trouver dans la nature de quoi convaincre des athées endurcis, mais encore parce que cette connoissance, sans Jésus-Christ, est inutile et stérile. Quand un homme seroit persuadé que les proportions des nombres sont des vérités immatérielles, éternelles, et dépendantes d’une première vérité en qui elles subsistent, et qu’on appelle Dieu, je ne le trouverais pas beaucoup avancé pour son salut.


3.

C’est une chose admirable que jamais auteur canonique ne s’est servi de la nature pour prouver Dieu. Tous tendent à le faire croire : David, Salomon, etc. jamais n’ont dit : « Il n’y a point de vide, donc il y a un Dieu. » Il falloit qu’ils fussent plus habiles que les plus habiles gens qui sont venus depuis, qui s’en sont tous servis. Cela est très-considérable.

… Si c’est une marque de foiblesse de prouver Dieu par la nature, n’en méprisez pas l’Écriture[6] ; si c’est une marque de force d’avoir connu ces contrariétés, estimez-en l’Écriture.


4.

… Car il ne faut pas se méconnoître, nous sommes automate autant qu’esprit et de là vient que l’instrument par lequel la persuasion se fait n’est pas la seule démonstration[7]. Combien y a-t-il peu de choses démontrées ! Les preuves ne convainquent que l’esprit. La coutume fait nos preuves les plus fortes et les plus crues : elle incline l’automate, qui entraîne l’esprit sans qu’il y pense. Qui a démontré qu’il sera demain jour, et que nous mourrons ? et qu’y a-t-il de plus cru ? C’est donc la coutume qui nous en persuade ; c’est elle qui fait tant de chrétiens, c’est elle qui fait les Turcs, les païens, les métiers, les soldats, etc. Enfin il faut avoir recours à elle quand une fois l’esprit a vu où est la vérité, afin de nous abreuver et nous teindre de cette créance, qui nous échappe à toute heure ; car d’en avoir toujours les preuves présentes, c’est trop d’affaire. Il faut acquérir une créance plus facile, qui est celle de l’habitude, qui, sans violence, sans art, sans argument, nous fait croire les choses, et incline toutes nos puissances à cette croyance, en sorte que notre âme y tombe naturellement. Quand on ne croit que par la force de la conviction, et que l’automate est incliné à croire le contraire, ce n’est pas assez. Il faut donc faire croire nos deux pièces : l’esprit, par les raisons, qu’il suffit d’avoir vues une fois en sa vie ; et l’automate, par la coutume, et en ne lui permettant pas de s’incliner au contraire. Inclina cor meum. Deus[8].



  1. Article III de la seconde partie, dans Bossut.
  2. La gloire, c’est-à-dire l’état glorieux des élus dans le ciel.
  3. Tout parti, tout décidé.
  4. « Dans une persuasion certaine »
  5. « Ce que la curiosité leur a fait trouver, l’orgueil le leur fait perdre. »
  6. « Ne méprisez pas l’Écriture pour n’avoir pas fait cette démonstration. »
  7. « N’est pas la démonstration seule. »
  8. Ps. CXVIII, 36.


ARTICLE XI.[1]


1.

La vraie religion doit avoir pour marque d’obliger à aimer son Dieu. Cela est bien juste. Et cependant aucune autre que la nôtre ne l’a ordonné ; la nôtre l’a fait. Elle doit encore avoir connu la concupiscence et l’impuissance ; la nôtre l’a fait. Elle doit y avoir apporté les remèdes ; l’un est la prière. Nulle religion n’a demandé à Dieu de l’aimer et de le suivre.


2.

La vraie nature de l’homme, son vrai bien, et la vraie vertu, et la vraie religion, font choses dont la connoissance est inséparable. Après avoir entendu la nature de l’homme. — Il faut, pour qu’une religion soit vraie, qu’elle ait connu notre nature. Elle doit avoir connu la grandeur et la petitesse, et la raison de l’une et de l’autre. Qui l’a connue, que la chrétienne ?


3.

Les autres religions, comme les païennes, sont plus populaires ; car elles sont en extérieur : mais elles ne sont pas pour les gens habiles. Une religion purement intellectuelle seroit plus proportionnée aux habiles ; mais elle ne serviroit pas au peuple. La seule religion chrétienne est proportionnée à tous, étant mêlée d’extérieur et d’intérieur. Elle élève le peuple à l’intérieur, et abaisse les superbes à l’extérieur[2] ; et n’est pas parfaite sans les deux, car il faut que le peuple entende l’esprit de la lettre, et que les habiles soumettent leur esprit à la lettre.


4.

Nulle autre religion n’a proposé de se haïr. Nulle autre religion ne peut donc plaire à ceux qui se haïssent, et qui cherchent un être véritablement aimable. Et ceux-là, s’ils n’avoient jamais ouï parler de la religion d’un Dieu humilié, l’embrasseroient incontinent.

Nulle autre n’a connu que l’homme est la plus excellente créature. Les uns, qui ont bien connu la réalité de son excellence, ont pris pour lâcheté et pour ingratitude les sentimens bas que les hommes ont naturellement d’eux-mêmes ; et les autres, qui ont bien connu combien cette bassesse est effective, ont traité d’une superbe ridicule ces sentimens de grandeur, qui sont aussi naturels à l’homme.

« Levez vos yeux vers Dieu, disent les uns ; voyez celui auquel vous ressemblez, et qui vous a fait pour l’adorer. Vous pouvez vous rendre semblable à lui ; la sagesse vous y égalera, si vous voulez la suivre.» Et les autres disent : « Baissez vos yeux vers la terre, chétif ver que vous êtes, et regardez les bêtes dont vous êtes le compagnon. »

Que deviendra donc l’homme ? Sera-t -il égal à Dieu ou aux bêtes ? Quelle effroyable distance ! Que serons-nous donc ? Qui ne voit partout cela que l’homme est égaré, qu’il est tombé de sa place, qu’il la cherche avec inquiétude, qu’il ne la peut plus retrouver ? Et qui l’y adressera donc ? les plus grands hommes ne l’ont pu.

Nulle religion que la nôtre n’a enseigné que l’homme naît en péché, nulle secte de philosophes ne l’a dit : nulle n’a donc dit vrai.


5.

Que Dieu s’est voulu cacher. — S’il n’y avoit qu’une religion, Dieu y seroit bien manifeste. S’il n’y avoit des martyrs qu’en notre religion, de même.

... Dieu étant ainsi caché, toute religion qui ne dit pas que Dieu est caché n’est pas véritable ; et toute religion qui n’en rend pas la raison n’est pas instruisante. La nôtre fait tout cela : Vere tu es Deus absconditus.

Perpétuité. — Cette religion, qui consiste à croire que l’homme est déchu d’un état de gloire et de communication avec Dieu en un état de tristesse, de pénitence et d’éloignement de Dieu, mais qu’après cette vie nous serons rétablis par un Messie qui devoit venir, a toujours été sur la terre. Toutes choses ont passé, et celle-là a subsisté pour laquelle sont toutes les choses.

Les hommes dans le premier âge du monde ont été emportés dans toutes sortes de désordres, et il y avoit cependant des saints, comme Enoch, Lamech et d’autres, qui attendoient en patience le Christ promis dès le commencement du monde. Noé a vu la malice des hommes au plus haut degré ; et il a mérité de sauver le monde en sa personne, par l’espérance du Messie dont il a été la figure. Abraham étoit environné d’idolâtres, quand Dieu lui fit connoître le mystère du Messie, qu’il a salué de loin. Au temps d’Isaac et de Jacob, l’abomination s’étoit répandue sur toute la terre : mais ces saints vivoient en la foi ; et Jacob, mourant et bénissant ses enfans, s’écrie, par un transport qui lui fait interrompre son discours : « J’attends, ô mon Dieu ! le Sauveur que vous avez promis : Salutare tuum exspectabo, domine[3]

Les Égyptiens étoient infectés et d’idolâtrie et de magie ; le peuple de Dieu même étoit entraîné par leurs exemples. Mais cependant Moïse et d’autres croyoient celui qu’ils ne voyoient pas, et l’adoroient en regardant aux dons éternels qu’il leur préparoit.

Les Grecs et les Latins ensuite ont fait régner les fausses déités ; les poëtes ont fait cent diverses théologies ; les philosophes se sont séparés en mille sectes différentes : et cependant il y avoit toujours au cœur de la Judée des hommes choisis qui prédisoient la venue de ce Messie, qui n’étoit connu que d’eux.

Il est venu enfin en la consommation des temps : et depuis, on a vu naître tant de schismes et d’hérésies, tant renverser d’États, tant de changemens en toutes choses ; et cette Église, qui adore celui qui a toujours été adoré, a subsisté sans interruption. Et ce qui est admirable, incomparable et tout à fait divin, c’est que cette religion, qui a toujours duré, a toujours été combattue. Mille fois elle a été à la veille d’une destruction universelle ; et toutes les fois qu’elle a été en cet état, Dieu l’a relevée par des coups extraordinaires de sa puissance. C’est ce qui est étonnant, et qu’elle s’est maintenue sans fléchir et plier sous la volonté des tyrans. Car il n’est pas étrange qu’un État subsiste, lorsque l’on fait quelquefois céder ses lois à la nécessité, mais que...

Figures. — Dieu voulant se former un peuple saint, qu’il sépareroit de toutes les autres nations, qu’il délivreroit de ses ennemis, qu’il mettroit dans un lieu de repos, a promis de le faire, et a prédit par ses prophètes le temps et la manière de sa venue. Et cependant, pour affermir l’espérance de ses élus dans tous les temps, il leur en a fait voir l’image sans les laisser jamais sans des assurances de sa puissance et de sa volonté pour leur salut. Car, dans la création de l’homme, Adam en étoit le témoin, et le dépositaire de la promesse du Sauveur, qui devoit naître de la femme. Lorsque les hommes étoient encore si proches de la création, qu’ils ne pouvoient avoir oublié leur création et leur chute, lorsque ceux qui avoient vu Adam n’ont plus été au monde, Dieu a envoyé Noé, et il l’a sauvé, et noyé toute la terre, par un miracle qui marquoit assez et le pouvoir qu’il avoit de sauver le monde, et la volonté qu’il avoit de le faire, et de faire naître de la semence de la femme celui qu’il avoit promis. Ce miracle suffisoit pour affermir l’espérance des hommes....

La mémoire du déluge étant encore si fraîche parmi les hommes, lorsque Noé vivoit encore, Dieu fit ses promesses à Abraham, et lorsque Sem vivoit encore, Dieu envoya Moïse, etc.


6.

Les États périroient, si on ne faisoit plier souvent les lois à la nécessité. Mais jamais la religion n’a souffert cela, et n’en a usé. Aussi il faut ces accommodemens, ou des miracles. Il n’est pas étrange qu’on se conserve en ployant, et ce n’est pas proprement se maintenir ; et encore périssent-ils enfin entièrement : il n’y en a point qui ait duré mille ans. Mais que cette religion se soit toujours maintenue, et inflexible, cela est divin.


7.

Il y auroit trop d’obscurité, si la vérité n’avoit pas des marques visibles. C’en est une admirable qu’elle se soit toujours conservée dans une Église et une assemblée visible. Il y auroit trop de clarté s’il n’y avoit qu’un sentiment dans cette Église ; mais pour reconnoître quel est le vrai, il n’y a qu’à voir quel est celui qui a toujours été ; car il est certain que le vrai y a toujours été, et qu’aucun faux n’y a toujours été.

Perpétuité. — Ainsi, le Messie a toujours été cru. La tradition d’Adam étoit encore nouvelle en Noé et en Moïse. Les prophètes l’ont prédit depuis, en prédisant toujours d’autres choses, dont les événemens. Qui arrivoient de temps en temps à la vue des hommes, marquoient la vérité de leur mission, et par conséquent celle de leurs promesses touchant le Messie : Jésus-Christ a fait des miracles, et les apôtres aussi, qui ont converti tous les païens ; et par là toutes les prophéties étant accomplies, le Messie est prouvé pour jamais.


8.

En voyant l’aveuglement et la misère de l’homme, en regardant tout l’univers muet, et l’homme sans lumière, abandonné à lui-même, et comme égaré dans ce recoin de l’univers, sans savoir qui l’y a mis, ce qu’il y est venu faire, ce qu’il deviendra en mourant, incapable de toute connoissance, j’entre en effroi comme un homme qu’on auroit porté endormi dans une île déserte et effroyable, et qui s’éveilleroit sans connoître où il est, et sans moyen d’en sortir. Et sur cela j’admire comment on n’entre point en désespoir d’un si misérable état. Je vois d’autres personnes auprès de moi, d’une semblable nature : je leur demande s’ils sont mieux instruits que moi ; ils me disent que non ; et sur cela, ces misérables égarés, ayant regardé autour d’eux, et ayant vu quelques objets plaisans, s’y sont donnés et s’y sont attachés. Pour moi, je n’ai pu y prendre d’attache, et, considérant combien il y a plus d’apparence qu’il y a autre chose que ce que je vois, j’ai recherché si ce Dieu n’auroit point laissé quelques marques de soi.

Je vois plusieurs religions contraires, et par conséquent toutes fausses, excepté une. Chacune veut être crue par sa propre autorité, et menace les incrédules. Je ne les crois donc pas là-dessus ; chacun peut dire cela, chacun peut se dire prophète. Mais je vois la chrétienne où je trouve des prophéties, et c’est ce que chacun ne peut pas faire.


9.

La seule religion contre nature, contre le sens commun, contre nos plaisirs, est la seule qui ait toujours été.


10.

Toute la conduite des choses doit avoir pour objet l’établissement et la grandeur de la religion ; les hommes doivent avoir en eux-mêmes des sentimens conformes à ce qu’elle nous enseigne : et enfin elle doit être tellement l’objet et le centre où toutes choses tendent, que qui en saura les principes puisse rendre raison et de toute la nature de l’homme en particulier, et de toute la conduite du monde en général.

… Ils blasphèment ce qu’ils ignorent. La religion chrétienne consiste en deux points. Il importe également aux hommes de les connoître, et il est également dangereux de les ignorer. Et il est également de la miséricorde de Dieu d’avoir donné des marques des deux.

Et cependant ils prennent sujet de conclure qu’un de ces points n’est pas, de ce qui leur devroit faire conclure l’autre. Les sages qui ont dit qu’il y a un Dieu ont été persécutés, les Juifs haïs, les chrétiens encore plus. Ils ont vu par lumière naturelle que, s’il y a une véritable religion sur la terre, la conduite de toutes choses doit y tendre comme à son centre. Et sur ce fondement, ils prennent lieu de blasphémer la religion chrétienne, parce qu’ils la connoissent mal. Ils s’imaginent qu’elle consiste simplement en l’adoration d’un Dieu considéré comme grand, et puissant, et éternel ; ce qui est proprement le déisme, presque aussi éloigné de la religion chrétienne que l’athéisme, qui y est tout à fait contraire. Et de là ils concluent que cette religion n’est pas véritable, parce qu’ils ne voient pas que toutes choses concourent à l’établissement de ce point, que Dieu ne se manifeste pas aux hommes avec toute l’évidence qu’il pourroit faire.

Mais qu’ils en concluent ce qu’ils voudront contre le déisme, ils n’en concluront rien contre la religion chrétienne, qui consiste proprement au mystère du Rédempteur, qui, unissant en lui les deux natures, humaine et divine, a retiré les hommes de la corruption du péché pour les réconcilier à Dieu en sa personne divine.

Elle enseigne donc aux hommes ces deux vérités : et qu’il y a un Dieu dont les hommes sont capables, et qu’il y a une corruption dans la nature qui les en rend indignes. Il importe également aux hommes de connoître l’un et l’autre de ces points ; et il est également dangereux à l’homme de connoître Dieu sans connoître sa misère, et de connoître sa misère sans connoître le Rédempteur qui l’en peut guérir. Une seule de ces connoissances fait ou l’orgueil des philosophes, qui ont connu Dieu et non leur misère, ou le désespoir des athées, qui connoissent leur misère sans Rédempteur. Et ainsi, comme il est également de la nécessité de l’homme de connoître ces deux points, il est aussi également de la miséricorde de Dieu de nous les avoir fait connoître. La religion chrétienne le fait ; c’est en cela qu’elle consiste. Qu’on examine l’ordre du monde sur cela, et qu’on voie si toutes choses ne tendent pas à l’établissement des deux chefs de cette religion.


11.

Si l’on ne se connoît plein de superbe, d’ambition, de concupiscence, de foiblesse, de misère et d’injustice, on est bien aveugle. Et si en le connoissant on ne désire d’en être délivré, que peut on dire d’un homme ?. Que peut-on donc avoir que de l’estime pour une religion qui connoît si bien les défauts de l’homme, et que du désir pour la vérité d’une religion qui y promet des remèdes si souhaitables ?


12.

Preuve. — 1° La religion chrétienne, par son établissement : par elle-même établie si fortement, si doucement, étant si contraire à la nature. — 2° La sainteté, la hauteur et l’humilité d’une âme chrétienne. — 3° Les merveilles de l’Écriture sainte. — 4° Jésus-Christ en particulier. — 5° Les apôtres en particulier. — 6° Moïse et les prophètes en particulier. — 7° Le peuple juif. — 8° Les prophéties. — 9° La perpétuité. Nulle religion n’a la perpétuité. — 10° La doctrine, qui rend raison de tout. — 11° La sainteté de cette loi. — 12° Par la conduite du monde.

Il est indubitable qu’après cela on ne doit pas refuser, en considérant ce que c’est que la vie, et que cette religion, de suivre l’inclination de la suivre, si elle nous vient dans le cœur ; et il est certain qu’il n’y a nul lieu de se moquer de ceux qui la suivent.



  1. Article IV de la seconde partie, dans Bossut.
  2. « Elle élève le peuple aux méditations intérieures, et abaisse les superbes aux pratiques extérieures. »
  3. Genèse, XLIX, 18.


ARTICLE XII.[1]


1.

Commencement, après avoir expliqué l’incompréhensibilité. — Les grandeurs et les misères de l’homme sont tellement visibles, qu’il faut nécessairement que la véritable religion nous enseigne et qu’il y a quelque grand principe de grandeur en l’homme, et qu’il ya un grand principe de misère. Il faut donc qu’elle nous rende raison de ces étonnantes contrariétés.

Il faut que, pour rendre l’homme heureux, elle lui montre qu’il y a un Dieu ; qu’on est obligé de l’aimer ; que notre vraie félicité est d’être en lui, et notre unique mal d’être séparé de lui ; qu’elle reconnoisse que nous sommes pleins de ténèbres, qui nous empêchent de le connoître et de l’aimer ; et qu’ainsi nos devoirs nous obligeant d’aimer Dieu, et nos concupiscences nous en détournant, nous sommes pleins d’injustice. Il faut qu’elle nous rende raison de ces oppositions que nous avons à Dieu et à notre propre bien ; il faut qu’elle nous enseigne les remèdes à ces impuissances, et les moyens d’obtenir ces remèdes. Qu’on examine sur cela toutes les religions du monde, et qu’on voie s’il y en a une autre que la chrétienne qui y satisfasse.

Sera-ce les philosophes, qui nous proposent pour tout bien les biens qui sont en nous ? Est-ce là le vrai bien ? Ont-ils trouvé le remède à nos maux ? Est-ce avoir guéri la présomption de l’homme que de l’avoir égalé à Dieu ? Ceux qui nous ont égalés aux bêtes, et les mahométans qui nous ont donné les plaisirs de la terre pour tout bien, même dans l’éternité, ont-ils apporté le remède à nos concupiscences ?

Quelle religion nous enseignera donc à guérir l’orgueil et la concupiscence ? Quelle religion enfin nous enseignera notre bien, nos devoirs, les foiblesses qui nous en détournent, la cause de ces foiblesses, les remèdes qui les peuvent guérir, et le moyen d’obtenir ces remèdes ?

Toutes les autres religions ne l’ont pu. Voyons ce que fera la Sagesse de Dieu.

N’attendez pas, dit-elle, ni vérité, ni consolation des hommes. Je suis celle qui vous ai formés, et qui puis seule vous apprendre qui vous êtes. Mais vous n’êtes plus maintenant en l’état où je vous ai formés. J’ai créé l’homme saint, innocent, parfait : je l’ai rempli de lumière et d’intelligence ; je lui ai communiqué ma gloire et mes merveilles. L’œil de l’homme voyoit alors la majesté de Dieu. Il n’étoit pas alors dans les ténèbres qui l’aveuglent, ni dans la mortalité et dans les misères qui l’affligent. Mais il n’a pu soutenir tant de gloire sans tomber dans la présomption. Il a voulu se rendre centre de lui-même, et indépendant de mon secours. Il s’est soustrait de ma domination ; et, s’égalant à moi par le désir de trouver sa félicité en lui-même, je l’ai abandonné à lui ; et, révoltant les créatures, qui lui étoient soumises, je les lui ai rendues ennemies : en sorte qu’aujourd’hui l’homme est devenu semblable aux bêtes, et dans un tel éloignement de moi, qu’à peine lui reste-t-il une lumière confuse de son auteur : tant toutes ses connoissances ont été éteintes ou troublées ! Les sens, indépendans de la raison, et souvent maîtres de la raison, l’ont emporté à la recherche des plaisirs. Toutes les créatures ou l’affligent ou le tentent, et dominent sur lui, ou en le soumettant par leur force, ou en le charmant par leurs douceurs, ce qui est encore une domination plus terrible et plus impérieuse. Voilà l’état où les hommes sont aujourd’hui. Il leur reste quelque instinct impuissant du bonheur de leur première nature, et ils sont plongés dans les misères de leur aveuglement et de leur concupiscence, qui est devenue leur seconde nature.

De ce principe que je vous ouvre, vous pouvez reconnoître la cause de tant de contrariétés qui ont étonné tous les hommes, et qui les ont partagés en de si divers sentimens. Observez maintenant tous les mouvemens de grandeur et de gloire que l’épreuve de tant de misères ne peut étouffer, et voyez s’il ne faut pas que la cause en soit en une autre nature.

A.P.R. pour demain. Prosopopée. — ... C’est en vain, ô hommes, que vous cherchez dans vous-mêmes le remède à vos misères. Toutes vos lumières ne peuvent arriver qu’à connoître que ce n’est point dans vous-mêmes que vous trouverez ni la vérité ni le bien. Les philosophes vous l’ont promis, et ils n’ont pu le faire. Il ne savent ni quel est votre véritable bien, ni quel est votre véritable état[2]. Comment auroient-ils donné des remèdes à vos maux, puisqu’ils ne les ont pas seulement connus ? Vos maladies principales sont l’orgueil, qui vous soustrait de Dieu, la concupiscence, qui vous attache à la terre ; et ils n’ont fait autre chose qu’entretenir au moins l’une de ces maladies. S’ils vous ont donné Dieu pour objet, ce n’a été que pour exercer votre superbe : ils vous ont fait penser que vous lui étiez semblables et conformes par votre nature. Et ceux qui ont vu la vanité de cette prétention vous ont jetés dans l’autre précipice, en vous faisant entendre que votre nature étoit pareille à celle des bêtes, et vous ont portés à chercher votre bien dans les concupiscences qui sont le partage des animaux. Ce n’est pas là le moyen de vous guérir de vos injustices, que ces sages n’ont point connues.Je puis seule vous faire entendre qui vous êtes...

Si on vous unit à Dieu, c’est par grâce, non par nature. Si on vous abaisse, c’est par pénitence, non par nature.

... Ces deux états étant ouverts, il est impossible que vous ne les reconnoissiez pas. Suivez vos mouvemens, observez-vous vous-mêmes, et voyez si vous n’y trouverez pas les caractères vivans de ces deux natures. Tant de contradictions se trouveroient-elles dans un sujet simple ?

... Je n’entends pas que vous soumettiez votre créance à moi sans raison, et ne prétends pas vous assujettir avec tyrannie. Je ne prétends pas aussi vous rendre raison de toutes choses ; et pour accorder ces contrariétés, j’entends vous faire voir clairement, par des preuves convaincantes, des marques divines en moi, qui vous convainquent de ce que je suis, et m’attirent autorité par des merveilles et des preuves que vous ne puissiez refuser ; et qu’ensuite vous croyiez sûrement les choses que je vous enseigne, quand vous n’y trouverez aucun sujet de les refuser, sinon que vous ne pouvez par vous-mêmes connoître si elles sont ou non.

S’il y a un seul principe de tout, une seule fin de tout : tout par lui, tout pour lui. Il faut donc que la vraie religion nous enseigne à n’adorer que lui et à n’aimer que lui. Mais, comme nous nous trouvons dans l’impuissance d’adorer ce que nous ne connoissons pas, et d’aimer autre chose que nous, il faut que la religion qui instruit de ces devoirs nous instruise aussi de ces impuissances, et qu’elle nous apprenne aussi les remèdes. Elle nous apprend que par un homme[3] tout a été perdu, et la liaison rompue entre Dieu et nous, et que par un homme[4], la liaison est réparée.

Nous naissons si contraires à cet amour de Dieu, et il est si nécessaire, qu’il faut que nous naissions coupables, ou Dieu seroit injuste.


2.

Le péché originel est folie devant les hommes, mais on le donne pour tel. Vous ne me devez donc pas reprocher le défaut de raison en cette doctrine, puisque je la donne pour être sans raison. Mais cette folie est plus sage que toute la sagesse des hommes, sapientius est hominibus[5]

3. Car, sans cela, que dira-t-on qu’est l’homme ? Tout son état dépend de ce point imperceptible. Et comment s’en fût-il aperçu par sa raison, puisque c’est une chose au-dessus de sa raison, et que sa raison, bien loin de l’inventer par ses voies, s’en éloigne quand on le lui présente ?


3.

Cette duplicité de l’homme est si visible, qu’il y en a qui ont pensé que nous avions deux âmes : un sujet simple leur paroissant incapable de telles et si soudaines variétés, d’une présomption démesurée à un horrible abattement de cœur.

Toutes ces contrariétés, qui sembloient le plus m’éloigner de la connoissance de la religion, est ce qui m’a le plus tôt conduit à la véritable.

Pour moi, j’avoue qu’aussitôt que la religion chrétienne découvre ce principe, que la nature des hommes est corrompue et déchue de Dieu, cela ouvre les yeux à voir partout le caractère de cette vérité : car la nature est telle, qu’elle marque partout un Dieu perdu, et dans l’homme, et hors de l’homme, et une nature corrompue.

Sans ces divines connoissances, qu’ont pu faire les hommes, sinon, ou s’élever dans le sentiment intérieur qui leur reste de leur grandeur passée, ou s’abattre dans la vue de leur foiblesse présente[6] ? Car, ne voyant pas la vérité entière, ils n’ont pu arriver à une parfaite vertu. Les uns considérant la nature comme incorrompue, les autres comme irréparable, ils n’ont pu fuir, ou l’orgueil, ou la paresse, qui sont les deux sources de tous les vices ; puisqu’ils ne peuvent sinon, ou s’y abandonner par lâcheté, ou en sortir par l’orgueil. Car, s’ils connoissoient l’excellence de l’homme, ils en ignoroient la corruption ; de sorte qu’ils évitoient bien la paresse, mais ils se perdoient dans la superbe. Et s’ils reconnoissoient l’infirmité de la nature, ils en ignoroient la dignité : de sorte qu’ils pouvoient bien éviter la vanité, mais c’étoit en se précipitant dans le désespoir.

De là viennent les diverses sectes des stoïques et des épicuriens ; des dogmatistes et des académiciens, etc. La seule religion chrétienne a pu guérir ces deux vices, non pas en chassant l’un par l’autre, par la sagesse de la terre, mais en chassant l’un et l’autre, par la simplicité de l’Évangile. Car elle apprend aux justes, qu’elle élève jusqu’à la participation de la Divinité même, qu’en ce sublime état ils portent encore la source de toute la corruption, qui les rend durapt toute la vie sujets à l’erreur, à la misère, à la mort, au péché ; et elle crie aux plus impies qu’ils sont capables de la grâce de leur Rédempteur. Ainsi, donnant à trembler à ceux qu’elle justifie, et consolant ceux qu’elle condamne, elle tempère avec tant de justesse la crainte avec l’espérance par cette double capacité qui est commune à tous, et de la grâce et du péché, qu’elle abaisse infiniment plus que la seule raison ne peut faire, mais sans désespérer ; et qu’elle élève infiniment plus que l’orgueil de la nature, mais sans enfler : faisant bien voir par là qu’étant seule exempte d’erreur et de vice, il n’appartient qu’à elle et d’instruire et de corriger les hommes.

Qui peut donc refuser à ces célestes lumières de les croire et de les adorer ? Car n’est-il pas plus clair que le jour que nous sentons en nous-mêmes des caractères ineffaçables d’excellence ? Et n’est-il pas aussi véritable que nous éprouvons à toute heure les effets de notre déplorable condition ? Que nous crie donc ce chaos et cette confusion monstrueuse, sinon la vérité de ces deux états, avec une voix si puissante, qu’il est impossible de résister ?


4.

Nous ne concevons ni l’état glorieux d’Adam, ni la nature de son péché, ni la transmission qui s’en est faite en nous. Ce sont choses qui se sont passées dans l’état d’une nature toute différente de la nôtre, et qui passent notre capacité présente. Tout cela nous est inutile à savoir pour en sortir ; et tout ce qu’il nous importe de connoître est que nous sommes misérables, corrompus, séparés de Dieu, mais rachetés par Jésus-Christ ; et c’est de quoi nous avons des preuves admirables sur la terre. Ainsi les deux preuves de la corruption et de la rédemption se tirent des impies, qui vivent dans l’indifférence de la religion, et des Juifs, qui en sont les ennemis irréconciliables.


5.

Le christianisme est étrange ! Il ordonne à l’homme de reconnoître qu’il est vil, et même abominable ; et lui ordonne de vouloir être semblable à Dieu. Sans un tel contre-poids, cette élévation le rendroit horriblement vain, ou cet abaissement le rendrait horriblement abject. La misère persuade le désespoir, l’orgueil persuade la présomption. L’incarnation montre à l’homme la grandeur de sa misère par la grandeur du remède qu’il a fallu.


6.

Non pas un abaissement qui nous rende incapable du bien, ni une sainteté exempte du mal.

Il n’y a point de doctrine plus propre à l’homme que celle-là, qui l’instruit de sa double capacité de recevoir et de perdre la grâce, à cause du double péril où il est toujours exposé, de désespoir ou d’orgueil.


7.

Les philosophes ne prescrivoient point des sentimens proportionnés aux deux états. Ils inspiraient des mouvemens de grandeur pure, et ce n’est pas l’état de l’homme. Ils inspiraient des mouvemens de bassesse pure, et ce n’est pas l’état de l’homme. Il faut des mouvemens de bassesse, non de nature, mais de pénitence ; non pour y demeurer, mais pour aller à la grandeur. Il faut des mouvemens de grandeur, non de mérite, mais de grâce, et après avoir passé par la bassesse.


8.

Nul n’est heureux comme un vrai chrétien, ni raisonnable, ni vertueux, ni aimable.

Avec combien peu d’orgueil un chrétien se croit-il uni à Dieu ! avec combien peu d’abjection s’égale-t-il aux vers de la terre ! La belle manière de recevoir la vie et la mort,les biens et les maux !


9.

Incompréhensible. — Tout ce qui est incompréhensible ne laisse pas d’être. Le nombre infini. Un espace infini, égal au fini.

Incroyable que Dieu s’unisse à nous. — Cette considération n’est tirée que de la vue de notre bassesse. Mais si vous l’avez bien sincère, suivez-la aussi loin que moi, et reconnoissez que nous sommes en effet si bas, que nous sommes par nous-mêmes incapables de connoître si sa miséricorde ne peut pas nous rendre capables de lui. Car je voudrons bien savoir d’où cet animal, qui se reconnoît si foible, a le droit de mesurer la miséricorde de Dieu, et d’y mettre les bornes que sa fantaisie lui suggère. L’homme sait si peu ce que c’est que Dieu, qu’il ne sait pas ce qu’il est lui-même : et, tout troublé de la vue de son propre état, il ose dire que Dieu ne peut pas le rendre capable de sa communication ! Mais je voudrois lui demander si Dieu demande autre chose de lui, sinon qu’il l’aime en le connoissant ; et pourquoi il croit que Dieu ne peut se rendre connoissable et aimable à lui, puisqu’il est naturellement capable d’amour et de connoissance. Il est sans doute qu’il connoît au moins qu’il est, et qu’il aime quelque chose. Donc s’il voit quelque chose dans les ténèbres où il est, et s’il trouve quelque sujet d’amour parmi les choses de la terre, pourquoi, si Dieu lui donne quelques rayons de son essence, ne sera-t-il pas capable de le connoître et de l’aimer en la manière qu’il lui plaira se communiquer à nous ? Il y a donc sans doute une présomption insupportable dans ces sortes de raisonnemens, quoiqu’ils paroissent fondés sur une humilité apparente, qui n’est ni sincère, ni raisonnable, si elle ne nous fait confesser que, ne sachant de nous-mêmes qui nous sommes, nous ne pouvons l’apprendre que de Dieu.



  1. Article V de la seconde partie, dans Bossut.
  2. Ici se trouvent quelques lignes barrées : « Je suis la seule qui peut vous apprendre ces choses ; je les enseigne à ceux qui m’écoutent. Les livres que j’ai mis entre les mains des hommes les découvrent bien nettement. Mais je n’ai pas voulu que cette connoissance fût si ouverte [c’est-à-dire : Je n’ai pas voulu qu’elle fût si ouverte qu’on n’eût pas besoin de la grâce pour l’acquérir. Voir l’article XX]. J’apprends aux hommes ce qui les peut rendre heureux ; pourquoi refusez-vous de m’ouïr ? Ne cherchez pas de satisfaction dans la terre : n’espérez rien des hommes. Votre bien n’est qu’en Dieu, et la souveraine félicité consiste à connoître Dieu, à s’unir à lui dans l’éternité. Votre devoir est à l’aimer de tout votre cœur. Il vous a créé. »
  3. Adam.
  4. Jésus-Christ.
  5. I Cor., I, 25.
  6. Ici le passage suivant barré : « Dans cette impuissance de voir la vérité entière, s’ils connoissoient la dignité de notre condition, ils en ignoroient la corruption ; ou s’ils en connoissoient l’infirmité, ils en ignoroient l’excellence ; et suivant l’une ou l’autre de ces routes, qui leur faisoit voir la nature, ou comme incorrompue, ou comme irréparable, ils se perdoient ou dans la superbe, ou dans le désespoir. »


ARTICLE XIII.[1]


1.

La dernière démarche de la raison, c’est de connoître qu’il y a une infinité de choses qui la surpassent. Elle n’est que foible, si elle ne va jusqu’à connoître cela. Que si les choses naturelles la surpassent, que dira-t-on des surnaturelles ?

Soumission. — Il faut savoir douter où il faut, assurer où il faut et se soumettre où il faut[2]. Qui ne fait ainsi n’entend pas la force de la raison. Il y en a qui faillent contre ces trois principes, ou en assurant tout comme démonstratif, manque de se connoître en démonstration ; ou en doutant de tout, manque de savoir où il faut se soumettre ; ou en se soumettant en tout, manque de savoir où il faut juger.


2.

Si on soumet tout à la raison, notre religion n’aura rien de mystérieux ni de surnaturel. Si on choque les principes de la raison, notre religion sera absurde et ridicule.

Saint Augustin. La raison ne se soumettroit jamais si elle ne jugeoit qu’il y a des occasions où elle se doit soumettre. Il est donc juste qu’elle se soumette quand elle juge qu’elle se doit soumettre.


3.

La piété est différente de la superstition. Soutenir la piété jusqu’à la superstition, c’est la détruire. Les hérétiques nous reprochent cette soumission superstitieuse. C’est faire ce qu’ils nous reprochent...

Il n’y a rien de si conforme à la raison que ce désaveu de la raison.

Deux excès : exclure la raison, n’admettre que la raison.


4.

La foi dit bien ce que les sens ne disent pas, mais non pas le contraire de ce qu’ils voient. Elle est au-dessus, et non pas contre.


5.

« Si j’avois vu un miracle, disent-ils, je me convertirois. » Comment assurent-ils qu’ils feroient ce qu’ils ignorent ? Ils s’imaginent que cette conversion consiste en une adoration qui se fait de Dieu comme un commerce et une conversation telle qu’ils se la figurent. La conversion véritable consiste à s’anéantir devant cet être universel qu’on a irrité tant de fois, et qui peut vous perdre légitimement à toute heure ; à reconnoître qu’on ne peut rien sans lui, et qu’on n’a mérité rien de lui que sa disgrâce. Elle consiste à connoître qu’il ya une opposition invincible entre Dieu et nous, et que, sans un médiateur, il ne peut y avoir de commerce.


6.

Ne vous étonnez pas de voir des personnes simples croire sans raisonnement. Dieu leur donne l’amour de soi et la haine d’eux-mêmes. Il incline leur cœur à croire. On ne croira jamais d’une créance utile et de foi, si Dieu n’incline le cœur ; et on croira dès qu’il l’inclinera. Et c’est ce que David connoissoit bien, lorsqu’il disoit : Inclina cor meum, Deus, in testimonia tua.


7.

Ceux qui croient sans avoir lu les Testamens, c’est parce qu’ils ont une disposition intérieure toute sainte, et que ce qu’ils entendent dire de notre religion y est conforme. Ils sentent qu’un Dieu les a faits. Ils ne veulent aimer que Dieu ; ils ne veulent haïr qu’eux-mêmes. Ils sentent qu’ils n’en ont pas la force d’eux-mêmes ; qu’ils sont incapables d’aller à Dieu ; et que, si Dieu ne vient à eux, ils ne peuvent avoir aucune communication avec lui. Et ils entendent dire dans notre religion qu’il ne faut aimer que Dieu, et ne haïr que soi-même : mais qu’étant tous corrompus, et incapables de Dieu, Dieu s’est fait homme pour s’unir à nous. Il n’en faut pas davantage pour persuader des hommes qui ont cette disposition dans le cœur, et qui ont cette connoissance de leur devoir et de leur incapacité.


8.

Ceux que nous voyons chrétiens sans la connoissance des prophéties et des preuves ne laissent pas d’en juger aussi bien que ceux qui ont cette connoissance. Ils en jugent par le cœur, comme les autres en jugent par l’esprit. C’est Dieu lui-même qui les incline à croire ; et ainsi ils sont très-efficacement persuadés[3].

J’avoue bien qu’un de ces chrétiens qui croient sans preuves n’aura peut-être pas de quoi convaincre un infidèle qui en dira, autant de soi. Mais ceux qui savent les preuves de la religion prouveront sans difficulté que ce fidèle est véritablement inspiré de Dieu, quoiqu’il ne pût le prouver lui-même. Car Dieu ayant dit dans ses prophètes (qui sont indubitablement prophètes[4]) que dans le règne de Jésus-Christ il répandroit son esprit sur les nations, et que les fils, les filles et les enfans de l’Église prophétiseroient, il est sans doute que l’esprit de Dieu est sur ceux-là, et qu’il n’est point sur les autres.



  1. Article VI de la seconde partie, dans Bossut.
  2. Pascal avait écrit d’abord : « Il faut avoir ces trois qualités, pyrrhonien, géomètre, chrétien soumis ; et elles s’accordent et se tempèrent, en doutant où il faut, en assurant où il faut, en se soumettant où il faut.  »
  3. Pascal avait d’abord écrit cette phrase, qu’il a barrée : « On répondra que les infidèles diront la même chose ; mais je réponds à cela que nous avons des preuves que Dieu incline véritablement ceux qu’il aime à croire la religion chrétienne, et que les infidèles n’ont aucune preuve de ce qu’ils disent : et ainsi nos propositions étant semblables dans les termes, elles diffèrent en ce que l’une est sans aucune preuve, et l’autre est solidement prouvée. »
  4. Joël, II, 28.


ARTICLE XIV.[1]


1.

Nous sommes plaisans de nous reposer dans la société de nos semblables. Misérables comme nous, impuissans comme nous, ils ne nous aideront pas ; on mourra seul ; il faut donc faire comme si on étoit seul ; et alors, bâtiroit-on des maisons superbes, etc. ? On chercheroit la vérité sans hésiter ; et si on le refuse, on témoigne estimer plus l’estime des hommes, que la recherche de la vérité.

... Voilà ce que je vois et ce qui me trouble. Je regarde de toutes parts, et ne vois partout qu’obscurité. La nature ne m’offre rien qui ne soit matière de doute et d’inquiétude. Si je n’y voyois rien qui marquât une Divinité, je me déterminerois à n’en rien croire. Si je voyois partout les marques d’un Créateur, je reposerois en paix dans la foi. Mais, voyant trop pour nier, et trop peu pour m’assurer, je suis dans un état à plaindre, et où j’ai souhaité cent fois que, si un Dieu la soutient, elle le marquât sans équivoque ; et que, si les marques qu’elle en donne sont trompeuses, elle les supprimât tout à fait ; qu’elle dît tout ou rien, afin que je visse quel parti je dois suivre. Au lieu qu’en l’état où je suis, ignorant ce que je suis et ce que je dois faire, je ne connois ni ma condition, ni mon devoir. Mon cœur tend tout entier à connoître où est le vrai bien, pour le suivre. Rien ne me seroittrop cher pour l’éternité.

Je vois la religion chrétienne fondée sur une religion précédente, et voici ce que je trouve d’effectif. Je ne parle pas ici des miracles de Moïse, de Jésus-Christ et des apôtres, parce qu’ils ne paraissent pas d’abord convaincans, et que je ne veux que mettre ici en évidence tous les fondemens de cette religion chrétienne qui sont indubitables, et qui ne peuvent être mis en doute par quelque personne que ce soit…

Je vois donc des foisons de religions en plusieurs endroits du monde, et dans tous les temps. Mais elles n’ont ni la morale qui peut me plaire, ni les preuves qui peuvent m’arrêter. Et ainsi j’aurois refusé également la religion de Mahomet, et celle de la Chine, et celle des anciens Romains, et celle des Égyptiens, par cette seule raison que l’une n’ayant pas plus de marques de vérité que l’autre, ni rien qui déterminât nécessairement, la raison ne peut pencher plutôt vers l’une que vers l’autre.

Mais, en considérant ainsi cette inconstante et bizarre variété de mœurs et de créances dans les divers temps, je trouve en un coin du monde un peuple particulier, séparé de tous les autres peuples de la terre, le plus ancien de tous, et dont les histoires précèdent de plusieurs siècles les plus anciennes que nous ayons. Je trouve donc ce peuple grand et nombreux, sorti d’un seul homme, qui adore un seul Dieu, et qui se conduit par une loi qu’ils disent tenir de sa main. Ils soutiennent qu’ils sont les seuls du monde auxquels Dieu a révélé ses mystères ; que tous les hommes sont corrompus, et dans la disgrâce de Dieu ; qu’ils sont tous abandonnés à leur sens et à leur propre esprit ; et que de là viennent les étranges égaremens et les changemens continuels qui arrivent entre eux, et de religions, et de coutumes ; au lieu qu’ils demeurent inébranlables dans leur conduite : mais que Dieu ne laissera pas éternellement les autres peuples dans ces ténèbres ; qu’il viendra un libérateur pour tous ; qu’ils sont au monde pour l’annoncer ; qu’ils sont formés exprès pour être les avant-coureurs et les hérauts de ce grand avènement, et pour appeler tous les peuples à s’unir à eux dans l’attente de ce libérateur.

La rencontre de ce peuple m’étonne, et me semble digne de l’attention. Je considère cette loi qu’ils se vantent de tenir de Dieu, et je la trouve admirable. C’est la première loi de toutes, et de telle sorte qu’avant même que le mot loi fût en usage parmi les Grecs, il y avoit près de mille ans qu’ils l’avoient reçue et observée sans interruption. Ainsi je trouve étrange que la première loi du monde se rencontre aussi la plus parfaite, en sorte que les plus grands législateurs en ont emprunté les leurs, comme il paroît par la loi des Douze Tables d’Athènes, qui fut ensuite prise par les Romains, et comme il seroit aisé de le montrer, si Josèphe et d’autres n’avoient pas assez traité cette matière.

Avantages du peuple juif. — Dans cette recherche le peuple juif attire d’abord mon attention par quantité de choses admirables et singulières qui y paroissent.

Je vois d’abord que c’est un peuple tout composé de frères : et, au lieu que tous les autres sont formés de l’assemblage d’une infinité de familles, celui-ci, quoique si étrangement abondant, est tout sorti d’un seul homme[2] ; et, étant ainsi tous une même chair, et membres les uns des autres, ils composent un puissant État d’une seule famille. Cela est unique.

Cette famille, ou ce peuple est le plus ancien qui soit en la connoissance des hommes : ce qui me semble lui attirer une vénération particulière, et principalement dans la recherche que nous faisons ; puisque, si Dieu s’est de tout temps communiqué aux hommes, c’est à ceux-ci qu’il faut recourir pour en savoir la tradition.

Ce peuple n’est pas seulement considérable par son antiquité ; mais il est encore singulier en sa durée, qui a toujours continué depuis son origine jusque maintenant : car au lieu que les peuples de Grèce et d’Italie, de Lacédémone, d’Athènes, de Rome, et les autres qui sont venus si longtemps après, ont fini il ya si longtemps, ceux-ci subsistent toujours ; et, malgré les entreprises de tant de puissans rois qui ont cent fois essayé de les faire périr, comme les historiens le témoignent, et comme il est aisé de le juger par l’ordre naturel des choses, pendant un si long espace d’années ils ont toujours été conservés néanmoins, et s’étendant depuis les premiers temps jusques aux derniers, leur histoire enferme dans sa durée celle de toutes nos histoires.

La loi par laquelle ce peuple est gouverné est tout ensemble la plus ancienne loi du monde, la plus parfaite, et la seule qui ait toujours été gardée sans interruption dans un État. C’est ce que Josèphe montre admirablement contre Apion, et Philon, juif, en divers lieux, où ils font voir qu’elle est si ancienne, que le nom même de loi n’a été connu des plus anciens que plus de mille ans après ; en sorte qu’Homère, qui a traité de l’histoire de tant d’États, ne s’en est jamais servi. Et il est aisé de juger de sa perfection par la simple lecture, où l’on voit qu’on a pourvu à toutes choses avec tant de sagesse, tant d’équité, tant de jugement, que les plus anciens législateurs grecs et romains, en ayant eu quelque lumière, en ont emprunté leurs principales lois ; ce qui paroît par celle qu’ils appellent des Douze Tables, et par les autres preuves que Josèphe en donne. Mais cette loi est en même temps la plus sévère et la plus rigoureuse de toutes en ce qui regarde le culte de leur religion, obligeant ce peuple, pour le retenir dans son devoir, à mille observations particulières et pénibles, sur peine de la vie. De sorte que c’est une chose bien étonnante qu’elle se soit toujours conservée durant tant de siècles par un peuple rebelle et impatient comme celui-ci ; pendant que tous les autres États ont changé de temps en temps leurs lois, quoique tout autrement faciles. Le livre qui contient cette loi, la première de toutes, est lui-même le plus ancien livre du monde, ceux d’Homère, d’Hésiode et les autres, n’étant que six ou sept cents ans depuis.


2.

Sincérité des juifs. — Ils portent avec amour et fidélité le livre où Moïse déclare qu’ils ont été ingrats envers Dieu toute leur vie, et qu’il sait qu’ils le seront encore plus après sa mort ; mais qu’il appelle le ciel et la terre à témoin contre eux, et qu’il leur a enseigné assez : il déclare qu’enfin Dieu, s’irritant contre eux, les dispersera parmi tous les peuples de la terre : que, comme ils l’ont irrité en adorant les dieux qui n’étoient point leur Dieu, de même il les provoquera en appelant un peuple qui n’est point son peuple ; et veut que toutes ses paroles soient conservées éternellement, et que son livre soit mis dans l’arche de l’alliance pour servir à jamais de témoin contre eux. Isaïe dit la même chose, xxx, 8. Cependant ce livre qui les déshonore en tant de façons, ils le conservent aux dépens de leur vie. C’est une sincérité qui n’a point d’exemple dans le monde, ni sa racine dans la nature.

Il y a bien de la différence entre un livre que fait un particulier, et qu’il jette dans le peuple, et un livre qui fait lui-même un peuple. On ne peut douter que le livre ne soit aussi ancien que le peuple.

Toute histoire qui n’est pas contemporaine est suspecte ; comme les livres des sibylles et de Trismégiste, et tant d’autres qui ont eu crédit au monde, sont faux et se trouvent faux à la suite des temps. Il n’en est pas ainsi des auteurs contemporains.


3.

Qu’il y a de différence d’un livre à un autre ! Je ne m’étonne pas de ce que les Grecs ont fait l’Iliade, ni les Égyptiens et les Chinois leurs histoires. Il ne faut que voir comment cela est né.

Ces historiens fabuleux ne sont pas contemporains des choses dont ils écrivent. Homère fait un roman, qu’il donne pour tel ; car personne ne doutoit que Troie et Agamemnon n’avoient non plus été que la pomme d’or. Il ne pensoit pas aussi à en faire une histoire, mais seulement un divertissement. Il est le seul qui écrit de son temps : la beauté de l’ouvrage fait durer la chose : tout le monde l’apprend et en parle : il la faut savoir ; chacun la sait par cœur. Quatre cents ans après, les témoins des choses ne sont plus vivans ; personne ne sait plus par sa connoissance si c’est une fable ou une histoire : on l’a seulement appris de ses ancêtres, cela peut passer pour vrai.



  1. Article VII de la seconde partie, dans Bossut.
  2. D’Abraham.


ARTICLE XV.[1]


1.

La création et le déluge étant passés, et Dieu ne devant plus détruire le monde, non plus que le recréer, ni donner de ces grandes marques de lui, il commença d’établir un peuple sur la terre, formé exprès, qui devoit durer jusqu’au peuple que le Messie formeroit par son esprit.


2.

Dieu, voulant faire paroître qu’il pouvoit former un peuple saint d’une sainteté invisible, et le remplir d’une gloire éternelle, a fait des choses visibles. Comme la nature est une image de la grâce, il a fait dans les biens de la nature ce qu’il devoit faire dans ceux de la grâce, afin qu’on jugeât qu’il pouvoit faire l’invisible, puisqu’il faisoit bien le visible. Il a donc sauvé ce peuple du déluge ; il l’a fait naître d’Abraham, il l’a racheté d’entre ses ennemis, et l’a mis dans le repos.

L’objet de Dieu n’étoit pas de sauver du déluge, et de faire naître tout un peuple d’Abraham, pour ne l’introduire que dans une terre grasse. Et même la grâce n’est que la figure de la gloire[2], car elle n’est pas la dernière fin. Elle a été figurée par la loi, et figure elle-même la gloire ; mais elle en est la figure, et le principe ou la cause.

La vie ordinaire des hommes est semblable à celle des saints. Ils recherchent tous leur satisfaction, et ne diffèrent qu’en l’objet où ils la placent. Ils appellent leurs ennemis ceux qui les en empêchent, etc. Dieu a donc montré le pouvoir qu’il a de donner les biens invisibles, par celui qu’il a montré qu’il avoit sur les choses visibles.


3.

Figures. — Dieu voulant priver les siens des biens périssables, pour montrer que ce n’étoit pas par impuissance, il a fait le peuple juif.

Les juifs avoient vieilli dans ces pensées terrestres, que Dieu aimoit leur père Abraham, sa chair et ce qui en sortiroit ; que pour cela il les avoit multipliés et distingués de tous les autres peuples, sans souffrir qu’ils s’y mêlassent ; que, quand ils languissoient dans l’Égypte, il les en retira avec tous ses grands signes en leur faveur ; qu’il les nourrit de la manne dans le désert ; qu’il les mena dans une terre bien grasse ; qu’il leur donna des rois et un temple bien bâti pour y offrir des bêtes, et par le moyen de l’effusion de leur sang qu’ils seroient purifiés, et qu’il leur devoit enfin envoyer le Messie pour les rendre maîtres de tout le monde. Et il a prédit le temps de sa venue.

Le monde ayant vieilli dans ces erreurs charnelles, Jésus-Christ est venu dans le temps prédit, mais non pas dans l’éclat attendu ; et ainsi ils n’ont pas pensé que ce fût lui. Après sa mort, saint Paul est venu apprendre aux hommes que toutes ces choses étoient arrivées en figures ; que le royaume de Dieu ne consistoit pas en la chair, mais en l’esprit ; que les ennemis des hommes n’étoient pas les Babyloniens, mais leurs passions ; que Dieu ne se plaisoit pas aux temples faits de main d’hommes, mais en un cœur pur et humilié ; que la circoncision du corps étoit inutile, mais qu’il falloit celle du cœur ; que Moïse ne leur avoit pas donné le pain du ciel, etc.


4.

Mais Dieu n’ayant pas voulu découvrir ces choses à ce peuple, qui en étoit indigne, et ayant voulu néanmoins les prédire afin qu’elles fussent crues, en avoit prédit le temps clairement, et les avoit même quelquefois exprimées clairement, mais abondamment en figures, afin que ceux qui aimoient les choses figurantes s’y arrêtassent, et que ceux qui aimoient les figurées les y vissent[3].


5.

Les juifs charnels n’entendoient ni la grandeur ni l’abaissement du Messie prédit dans leurs prophéties. Ils l’ont méconnu dans sa grandeur comme quand il dit que le Messie sera seigneur de David, quoique son fils ; qu’il est devant Abraham, et qu’il l’a vu. Ils ne le croyoient pas grand, qu’il fût éternel : et ils l’ont méconnu de même dans son abaissement et dans sa mort. « Le Messie, disoient-ils, demeure éternellement et celui-ci dit qu’il mourra. » Ils ne le croyoient donc ni mortel, ni éternel : ils ne cherchoient en lui qu’une grandeur charnelle.

Les juifs ont tant aimé les choses figurantes, et les ont si bien attendues, qu’ils ont méconnu la réalité, quand elle est venue dans le temps et en la manière prédite.


6.

Ceux qui ont peine à croire, en cherchent un sujet en ce que les juifs ne croient pas. « Si cela étoit si clair, dit-on, pourquoi ne croyoient-ils pas ? » Et voudroient quasi qu’ils crussent, afin de n’être pas arrêtés par l’exemple de leur refus. Mais c’est leur refus même qui est le fondement de notre créance. Nous y serions bien moins disposés, s’ils étoient des nôtres. Nous aurions alors un plus ample prétexte. Cela est admirable, d’avoir rendu les juifs grands amateurs des choses prédites, et grands ennemis de l’accomplissement.


7.

Raison pourquoi figures. — Il falloit que, pour donner foi au Messie, il y eût eu des prophéties précédentes, et qu’elles fussent portées par des gens non suspects, et d’une diligence et fidélité et d’un zèle extraordinaire, et connu de toute la terre.

Pour faire réussir tout cela, Dieu a choisi ce peuple charnel, auquel il a mis en dépôt les prophéties qui prédisent le Messie, comme libérateur, et dispensateur des biens charnels que ce peuple aimoit ; et ainsi il a eu une ardeur extraordinaire pour ses prophètes, et a porté à la vue de tout le monde ces livres qui prédisent leur Messie, assurant toutes les nations qu’il devoit venir, et en la manière prédite dans leurs livres, qu’ils tenoient ouverts à tout le monde. Et ainsi ce peuple, déçu par l’avènement ignominieux et pauvre du Messie, a été son plus cruel ennemi. De sorte que voilà le peuple du monde le moins suspect de nous favoriser, et le plus exact qui se puisse dire pour sa loi et pour ses prophètes, qui les porte incorrompus.


8.

Que pouvoient faire les juifs, ses ennemis ? S’ils le reçoivent, ils le prouvent par leur réception, car les dépositaires de l’attente du Messie le reçoivent ; et s’ils le renoncent, ils le prouvent par leur renonciation[4].

C’est pour cela que les prophéties ont un sens caché, le spirituel, dont ce peuple étoit ennemi, sous le charnel, dont il étoit ami. Si le sens spirituel eût été découvert, ils n’étoient pas capables de l’aimer ; et, ne pouvant le porter, ils n’eussent pas eu le zèle pour la conservation de leurs livres et de leurs cérémonies. Et, s’ils avoient aimé ces promesses spirituelles, et qu’ils les eussent conservées incorrompues jusqu’au Messie, leur témoignage n’eût pas eu de force, puisqu’ils en eussent été amis. Voilà pourquoi il étoit bon que le sens spirituel fût couvert. Mais, d’un autre côté, si ce sens eût été tellement caché qu’il n’eût point du tout paru, il n’eût pu servir de preuve au Messie. Qu’a-t-il donc été fait ? Il a été couvert sous le temporel en la foule des passages, et a été découvert si clairement en quelques-uns : outre que le temps et l’état du monde ont été prédits si clairement, qu’il est plus clair que le soleil. Et ce sens spirituel est si clairement expliqué en quelques endroits, qu’il falloit un aveuglement pareil à celui que la chair jette dans l’esprit quand il lui est assujetti, pour ne le pas reconnoître.

Voilà donc quelle a été la conduite de Dieu. Ce sens est couvert d’un autre en une infinité d’endroits, et découvert en quelques-uns rarement, mais en telle sorte néanmoins que les lieux où il est caché sont équivoques et peuvent convenir aux deux ; au lieu que les lieux où il est découvert sont univoques, et ne peuvent convenir qu’au sens spirituel. De sorte que cela ne pouvoit induire en erreur, et qu’il n’y avoit qu’un peuple aussi charnel qui s’y pût méprendre.

Car quand les biens sont promis en abondance, qui les empêchoit d’entendre les véritables biens, sinon leur cupidité, qui déterminoit ce sens aux biens de la terre ? Mais ceux qui n’avoient de bien qu’en Dieu les rapportoient uniquement à Dieu. Car il y a deux principes qui partagent les volontés des hommes, la cupidité et la charité. Ce n’est pas que la cupidité ne puisse être avec la foi en Dieu, et que la charité ne soit avec les biens de la terre. Mais la cupidité use de Dieu et jouit du monde ; et la charité, au contraire.

Or, la dernière fin est ce qui donne le nom aux choses. Tout ce qui nous empêche d’y arriver est appelé ennemi. Ainsi les créatures, quoique bonnes, sont ennemies des justes, quand elles les détournent de Dieu ; et Dieu même est l’ennemi de ceux dont il trouble la convoitise.

Ainsi le mot d’ennemi dépendant de la dernière fin, les justes entendoient par là leurs passions, et les charnels entendoient les Babyloniens : et ainsi ces termes n’étoient obscurs que pour les injustes. Et c’est ce que dit Isaïe : Signa legem in electis meis[5], et que Jésus-Christ sera pierre de scandale. Mais, « Bienheureux ceux qui ne seront point scandalisés en lui[6] ! » Osée[7], ult., le dit parfaitement : « Où est le sage ? et il entendra ce que je dis. Les justes l’entendront. Car les voies de Dieu sont droites ; les justes y marcheront, mais les méchans y trébucheront. »

… De sorte que ceux qui ont rejeté et crucifié Jésus-Christ, qui leur a été en scandale, sont ceux qui portent les livres qui témoignent de lui et qui disent qu’il sera rejeté et en scandale ; de sorte qu’ils ont marqué que c’étoit lui en le refusant, et qu’il a été également prouvé, et par les justes juifs qui l’ont reçu, et par les injustes qui l’ont rejeté, l’un et l’autre ayant été prédits.


9.

Le temps du premier avènement est prédit ; le temps du second ne l’est point, parce que le premier devoit être caché ; le second doit être éclatant et tellement manifeste que ses ennemis mêmes le devoient reconnoître. Mais, comme il ne devoit venir qu’obscurément, et que pour être connu seulement de ceux qui sonderoient les Écritures...


10.

Fac secundum exemplar quod tibi ostensum est in monte[8]. La religion des juifs a donc été formée sur la ressemblance de la vérité du Messie ; et la vérité du Messie a été reconnue par la religion des juifs, qui en étoit la figure.

Dans les juifs, la vérité n’étoit que figurée. Dans le ciel, elle est découverte. Dans l’Église, elle est couverte, et reconnue par le rapport à la figure. La figure a été faite sur la vérité, et la vérité a été reconnue sur la figure.


11.

Qui jugera de la religion des juifs par les grossiers la connoîtra mal. Elle est visible dans les saints livres, et dans la tradition des prophètes, qui ont assez fait entendre qu’ils n’entendoient pas la loi à la lettre. Ainsi notre religion est divine dans l’Évangile, les apôtres et la tradition ; mais elle est ridicule dans ceux qui la traitent mal.

Le Messie, selon les juifs charnels, doit être un grand prince temporel. Jésus-Christ, selon les chrétiens charnels, est venu nous dispenser d’aimer Dieu, et nous donner des sacremens qui opèrent tout sans nous. Ni l’un ni l’autre n’est la religion chrétienne, ni juive. Les vrais juifs et les vrais chrétiens ont toujours attendu un Messie qui les feroit aimer Dieu, et, par cet amour, triompher de leurs ennemis.


12.

Le voile qui est sur ces livres de l’Écriture pour les juifs y est aussi pour les mauvais chrétiens, et pour tous ceux qui ne se haïssent pas eux-mêmes. Mais qu’on est bien disposé à les entendre et à connoître Jésus-Christ, quand on se hait véritablement soi-même !


13.

Les juifs charnels tiennent le milieu entre les chrétiens et les païens. Les païens ne connoissent point Dieu, et n’aiment que la terre. Les juifs connoissent le vrai Dieu, et n’aiment que la terre. Les chrétiens connoissent le vrai Dieu, et n’aiment point la terre. Les juifs et les païens aiment les mêmes biens. Les juifs et les chrétiens connoissent le même Dieu. Les juifs étoient de deux sortes : les uns n’avoient que les affections païennes, les autres avoient les affections chrétiennes.


14.

C’est visiblement un peuple fait exprès pour servir de témoin au Messie (Is., XLIII, 9 ; XLIV, 8). Il porte les livres, et les aime, et ne les entend point. Et tout cela est prédit : que les jugemens de Dieu leur sont confiés, mais comme un livre scellé.

Tandis que les prophètes ont été pour maintenir la loi, le peuple a été négligent. Mais depuis qu’il n’y a plus eu de prophètes, le zèle a succédé. Le diable a troublé le zèle des juifs avant Jésus-Christ, parce qu’il leur eût été salutaire, mais non pas après.


15.

La création du monde commençant à s’éloigner, Dieu a pourvu d’un historien unique contemporain[9], et a commis tout un peuple pour la garde de ce livre, afin que cette histoire fût la plus authentique du monde, et que tous les hommes pussent apprendre une chose si nécessaire à savoir, et qu’on ne pût la savoir que par là.


16.

Principe : Moïse étoit habile homme ; si donc il se gouvernoit par son esprit, il ne diroit rien nettement qui fût directement contre l’esprit. Ainsi toutes les foiblesses très-apparentes sont des forces. Exemple : les deux généalogies de saint Matthieu et de saint Luc : qu’y a-t -il de plus clair, que cela n’a pas été fait de concert ?

Preuve de Moïse. — Pourquoi Moïse va-t -il faire la vie des hommes si longue, et si peu de générations ? car ce n’est pas la longueur des années, mais la multitude des générations qui rendent les choses obscures.

Car la vérité ne s’altère que par le changement des hommes. Et cependant il met deux choses, les plus mémorables qui se soient jamais imaginées, savoir la création et le déluge, si proches, qu’on y touche. Sem, qui a vu Lamech, qui a vu Adam, a vu aussi Jacob[10], qui a vu ceux qui ont vu Moïse. Donc le déluge et la creation sont vrais. Cela conclut, entre de certaines gens qui l’entendent bien.

La longueur de la vie des patriarches, au lieu de faire que les histoires des choses passées se perdissent, servoit, au contraire, à les conserver. Car ce qui fait que l’on n’est pas quelquefois assez instruit dans l’histoire de ses ancêtres, est que l’on n’a jamais guère vécu avec eux, et qu’ils sont morts souvent devant que l’on eût atteint l’âge de raison. Mais, lorsque les hommes vivoient si longtemps, les enfans vivoient longtemps avec leurs pères, ils les entretenoient longtemps. Or, de quoi les eussent-ils entretenus, sinon de l’histoire de leurs ancêtres, puisque toute l’histoire étoit réduite à celle-là, et qu’ils n’avoient point d’études, nide sciences, ni d’arts, qui occupent une grande’partie des discours de la vie ? Aussi l’on voit qu’en ce temps-là les peuples avoient un soin particulier de conserver leurs généalogies.


17.

... Dès là je refuse toutes les autres religions : par là je trouve réponse à toutes les objections. Il est juste qu’un Dieu si pur ne se découvre qu’à ceux dont le cœur est purifié. Dès là cette religion m’est aimable, et je la trouve déjà assez autorisée par une si divine morale ; mais j’y trouve de plus... Je trouve d’effectif que, depuis que la mémoire des hommes dure, il est annoncé constamment aux hommes qu’ils sont dans une corruption universelle, mais qu’il viendra un réparateur. Que ce n’est pas un homme qui le dit, mais une infinité d’hommes, et un peuple entier durant quatre mille ans, prophétisant et fait exprès. Ainsi je tends les bras à mon libérateur, qui, ayant été prédit durant quatre mille ans, est venu souffrir et mourir pour moi sur la terre dans les temps et dans toutes les circonstances qui en ont été prédites ; et, par sa grâce, j’attends la mort en paix, dans l’espérance de lui être éternellement uni : et je vis cependant avec joie, soit dans les biens qu’il lui plaît de me donner, soit dans les maux qu’il m’envoie pour mon bien, et qu’il m’a appris à souffrir à son exemple.

... Plus je les examine, plus j’y trouve de vérités : ce qui a précédé et ce qui a suivi ; enfin eux sans idoles ni roi, et cette synagogue qui est prédite, et ces misérables qui la suivent, et qui, étant nos ennemis, sont d’admirables témoins de la vérité de ces prophéties, où leur misère et leur aveuglement même est prédit. Je trouve cet enchaînement, cette religion, toute divine dans son autorité, dans sa durée, dans sa perpétuité, dans sa morale, dans sa conduite, dans sa doctrine, dans ses effets, et les ténèbres des juifs effroyables et prédites : Eris palpans in meridie[11]. Dabitur liber scienti litteras, et dicet : « Non possum legere[12]. »



  1. Article VIII de la seconde partie, dans Bossut.
  2. La gloire, c’est l’état glorieux des élus dans le ciel.
  3. Pascal a écrit ici dans l’interligne : « Je ne dis pas bien. »
  4. Car d’après les Écritures, le Messie devait être renoncé.
  5. Is., VIII, 16.
  6. Matth, XI, 6.
  7. XIV, 10.
  8. Exode, xxv, 40.
  9. Moïse.
  10. Pascal oublie Abraham.
  11. « Tu talonneras en plein midi. » Deutéronome, XXVIII, 29.
  12. « On mettra un livre entre les mains d’un homme qui sait lire, et il dira : « Je ne puis lire cela. » Is. XXIX, 12.


ARTICLE XVI.[1]


1.

Il y a des figures claires et démonstratives, mais il y en a d’autres qui semblent un peu tirées par les cheveux, et qui ne prouvent qu’à ceux qui sont persuadés d’ailleurs. Celles-là sont semblables aux apocalyptiques. Mais la différence qu’il y a est qu’ils n’en ont point d’indubitables. Tellement qu’il n’y a rien de si injuste que quand ils montrent que les leurs sont aussi bien fondées que quelques-unes des nôtres ; car ils n’en ont pas de démonstratives comme quelques-unes des nôtres. La partie n’est donc pas égale. Il ne faut pas égaler et confondre ces choses parce qu’elles semblent être semblables par un bout, étant si différentes par l’autre. Ce sont les clartés qui méritent, quand elles sont divines, qu’on révère les obscurités.


2.

Jésus-Christ, figuré par Joseph, bien-aimé de son père, envoyé du père pour voir ses frères, etc., innocent, vendu par ses frères vingt deniers[2], et par là devenu leur seigneur, leur sauveur, et le sauveur des étrangers, et le sauveur du monde ; ce qui n’eût point été sans le dessein de le perdre, sans la vente et la réprobation qu’ils en firent.

Dans la prison, Joseph innocent entre deux criminels : Jésus-Christ en la croix entre deux larrons. Il prédit le salut à l’un, et la mort à l’autre, sur les mêmes apparences : Jésus-Christ sauve les élus et damne les réprouvés sur les mêmes crimes. Joseph ne fait que prédire : Jésus Christ fait. Joseph demande à celui qui sera sauvé qu’il se souvienne de lui quand il sera venu en sa gloire ; et celui que Jésus-Christ sauve lui demande qu’il se souvienne de lui quand il sera en son royaume.


3.

La synagogue ne périssoit point parce qu’elle étoit la figure ; mais, parce qu’elle n’étoit que la figure, elle est tombée dans la servitude. La figure a subsisté jusqu’à la vérité, afin que l’Église fût toujours visible, ou dans la peinture qui la promettoit, ou dans l’effet.


4.

Preuve des deux Testamens à la fois. — Pour prouver tout d’un coup les deux Testamens, il ne faut que voir si les prophéties de l’un sont accomplies en l’autre. Pour examiner les prophéties, il faut les entendre : car, si on croit qu’elles n’ont qu’un sens, il est sûr que le Messie ne sera point venu ; mais si elles ont deux sens, il est sûr qu’il sera venu en Jésus-Christ.

Toute la question est donc de savoir si elles ont deux sens.


5.

Figures. — Pour montrer que l’Ancien Testament n’est que figuratif, et que les prophètes entendoient par les biens temporels d’autres biens, c’est, premièrement, que cela seroit indigne de Dieu ; secondement, que leurs discours expriment très-clairement la promesse des biens temporels, et qu’ils disent néanmoins que leurs discours sont obscurs, et que leur sens ne sera point entendu. D’où il paroît que ce sens n’étoit pas celui qu’ils exprimoient à découvert, et que, par conséquent, ils entendoient parler d’autres sacrifices, d’un autre libérateur, etc. Ils disent qu’on ne l’entendra qu’à la fin des temps. Jér., xxx, ult.

La troisième preuve est que leurs discours sont contraires et se détruisent, de sorte que, si on pense qu’ils n’aient entendu par les mots de loi et de sacrifice autre chose que ceux de Moïse, il y a contradiction manifeste et grossière. Donc ils entendoient autre chose, se contredisant quelquefois dans un même chapitre.


6.

Figures. — Si la loi et les sacrifices sont la vérité, il faut qu’ils plaisent à Dieu, et qu’ils ne lui déplaisent point. S’ils sont figures, il faut qu’ils plaisent et déplaisent. Or, dans toute l’Écriture, ils plaisent et déplaisent.

Il est dit que la loi sera changée, que le sacrifice sera changé ; qu’ils seront sans roi, sans prince et sans sacrifice ; qu’il sera fait une nouvelle alliance ; que la loi sera renouvelée ; que les préceptes qu’ils ont reçus ne sont pas bons ; que leurs sacrifices sont abominables ; que Dieu n’en a point demandé.

Il est dit, au contraire, que la loi durera éternellement ; que cette alliance sera éternelle ; que le sacrifice sera éternel ; que le sceptre ne sortira jamais d’avec eux, puisqu’il ne doit point en sortir que le Roi éternel n’arrive. Tous ces passages marquent-ils que ce soit réalité ? Non. Marquent-ils aussi que ce soit figure ? Non : mais que c’est réalité, ou figure. Mais les premiers, excluant la réalité, marquent que ce n’est que figure.

Tous ces passages ensemble ne peuvent être dits de la réalité ; tous peuvent être dits de la figure : donc ils ne sont pas dits de la réalité. mais de la figure. Agnus occisus est ab origine mundi[3].


7.

Figures. — Un portrait porte absence et présence, plaisir et déplaisir. La réalité exclut absence et déplaisir.

Pour savoir si la loi et les sacrifices sont réalité ou figure, il faut voir si les prophètes, en parlant de ces choses, y arrêtoient leur vue et leur pensée, en sorte qu’ils ne vissent que cette ancienne alliance ; ou s’ils y voyoient quelque autre chose dont elle fût la peinture ; car dans un portrait on voit la chose figurée. Il ne faut pour cela qu’examiner ce qu’ils en disent.

Quand ils disent qu’elle sera éternelle, entendent-ils parler de l’alliance de laquelle ils disent qu’elle sera changée, et de même des sacrifices, etc. ?

Le chiffre à deux sens. — Quand on surprend une lettre importante où l’on trouve un sens clair, et où il est dit néanmoins que le sens en est voilé et obscurci ; qu’il est caché, en sorte qu’on verra cette lettre sans la voir, et qu’on l’entendra sans l’entendre : que doit-on penser, sinon que c’est un chiffre à double sens, et d’autant plus qu’on y trouve des contrariétés manifestes dans le sens littéral ? Combien doit-on donc estimer ceux qui nous découvrent le chiffre, et nous apprennent à connoître le sens caché, et principalement quand les principes qu’ils en prennent sont tout à fait naturels et clairs ! C’est ce qu’a fait Jésus-Christ, et les apôtres. Il a levé le sceau, il a rompu le voile et découvert l’esprit. Ils nous ont appris pour cela que les ennemis de l’homme sont ses passions ; que le Rédempteur seroit spirituel ; qu’il y auroit deux avénemens, l’un de misère, pour abaisser l’homme superbe, l’autre de gloire, pour élever l’homme humilié ; que Jésus-Christ seroit Dieu et homme. Les prophètes ont dit clairement qu’Israël seroit toujours aimé de Dieu, et que la loi seroit éternelle ; et ils ont dit que l’on n’entendroit point leur sens, et qu’il étoit voilé.


8.

Jésus-Christ n’a fait autre chose qu’apprendre aux hommes qu’ils s’aimoient eux-mêmes, et qu’ils étoient esclaves, aveugles, malades, malheureux et pécheurs ; qu’il falloit qu’il les délivrât, éclairât, béatifiât et guérît ; que cela se feroit en se haïssant soi-même, et enle suivant par la misère et la mort de la croix.

Que la foi étoit figurative. Figures. — Voilà le chiffre que saint Paul nous donne. La lettre tue. Tout arrivoit en figures. Il falloit que le Christ souffrît. Un Dieu humilié. Circoncision de cœur, vrai jeûne, vrai sacrifice, vrai temple. Les prophètes ont indiqué qu’il falloit que tout cela fût spirituel.

Figures particulières. — Double loi, doubles tables de la loi, double temple, double captivité.


9.

Et cependant ce Testament, fait pour aveugler les uns et éclairer les autres, marquoit, en ceux mêmes qu’il aveugloit, la vérité qui devoit être connue des autres. Car les biens visibles qu’ils recevoient de Dieu étoient si grands et si divins, qu’il paroissoit bien qu’il étoit puissant de leur donner les invisibles, et un Messie.

Car la nature est une image de la grâce, et les miracles visibles sont images des invisibles. Ut sciatis, tibi dico : Surge[4].

Isaïe (LI) dit que la rédemption sera l’image de la mer Rouge.

Dieu a donc montré en la sortie d’Égypte, de la mer, en la défaite des rois, en la manne, en toute la généalogie d’Abraham, qu’il étoit capable de sauver, de faire descendre le pain du ciel, etc. ; de sorte que le peuple ennemi est la figure et la représentation du même Messie qu’ils ignorent.

Il nous a donc appris enfin que toutes ces choses n’étoient que figures, et ce que c’est que vraiment libre, vrai Israélite, vraie circoncision, vrai pain du ciel, etc.


10.

Dans ces promesses-là, chacun trouve ce qu’il a dans le fond de son cœur, les biens temporels, ou les biens spirituels, Dieu, oules créatures ; mais avec cette différence que ceux qui y cherchent les créatures les y trouvent, mais avec plusieurs contradictions, avec la défense de les aimer, avec l’ordre de n’adorer que Dieu et de n’aimer que lui, ce qui n’est qu’une même chose, et qu’enfin il n’est point venu de Messie pour eux ; au lieu que ceux qui y cherchent Dieu le trouvent, et sans aucune contradiction, avec commandement de n’aimer que lui, et qu’il est venu un Messie dans le temps prédit pour leur donner les biens qu’ils demandent.

Et ainsi les juifs avoient des miracles, des prophéties qu’ils voyaient accomplir ; et la doctrine de leur loi étoit de n’adorer et de n’aimer qu’un Dieu : elle étoit aussi perpétuelle. Ainsi elle avoit toutes les marques de la vraie religion : aussi elle l’étoit. Mais il faut distinguer la doctrine des juifs d’avec la doctrine de la loi des juifs. Or, la doctrine des juifs n’étoit pas vraie, quoiqu’elle eût les miracles, les prophéties, et la perpétuité, parce qu’elle n’avoit pas cet autre point, de n’adorer et de n’aimer que Dieu.


11.

Source des contrariétés. — Un Dieu humilié, et jusqu’à la mort de la croix : un Messie triomphant de la mort par sa mort. Deux natures en Jésus-Christ, deux avénemens, deux états de la nature de l’homme.


12.

Contradiction. — On ne peut faire une bonne physionomie qu’en accordant toutes nos contrariétés, et il ne suffit pas de suivre une suite de qualités accordantes sans concilier les contraires. Pour entendre le sens d’un auteur, il faut concilier tous les passages contraires.

Ainsi, pour entendre l’Écriture, il faut avoir un sens dans lequel tous les passages contraires s’accordent. Il ne suffit pas d’en avoir un qui convienne à plusieurs passages accordans ; mais il faut en avoir un qui accorde les passages même contraires.

Tout auteur a un sens auquel tous les passages contraires s’accordent, ou il n’a point de sens du tout. On ne peut pas dire cela de l’Écriture et des prophètes. Ils avoient assurément trop bon sens. Il faut donc an chercher un qui accorde toutes les contrariétés.

Le véritable sens n’est donc pas celui des juifs ; mais en Jésus-Christ toutes les contradictions sont accordées.

Les juifs ne sauraient accorder la cessation de la royauté et principauté, prédite par Osée, avec la prophétie de Jacob.

Si on prend la loi, les sacrifices, et le royaume, pour réalités, on ne peut accorder tous les passages. Il faut donc par nécessité qu’ils ne soient que figures. On ne sauroit même pas accorder les passages d’un même auteur, ni d’un même livre, ni quelquefois d’un même chapitre. Ce qui marque trop quel étoit le sens de l’auteur. Comme quand Ézéchiel (chap. xx) dit qu’on vivra dans les commandemens de Dieu et qu’on n’y vivra pas.


13.

Il n’étoit point permis de sacrifier hors de Jérusalem, qui étoit le lieu que le Seigneur avoit choisi, ni même de manger ailleurs les décimes. Deut., XII, 5, etc. Deut., XIV, 23, etc. ; xv, 20 ; XVI, 2, 7, 11, 15.

Osée a prédit qu’ils seroient sans roi, sans prince, sans sacrifices et sans idoles[5] ; ce qui est accompli aujourd’hui, ne pouvant faire sacrifice légitime hors de Jérusalem.


14.

Figures. — Quand la parole de Dieu, qui est véritable, est fausse littéralement, elle est vraie spirituellement. Sede a dextris meis[6]. Cela est faux littéralement ; donc cela est vrai spirituellement. En ces expressions, il est parlé de Dieu à la manière des hommes ; et cela ne signifie autre chose, sinon que l’intention que les hommes ont en faisant asseoir à leur droite, Dieu l’aura aussi. C’est donc une marque de l’intention de Dieu, non de sa manière de l’exécuter.

Ainsi quand il dit : « Dieu a reçu l’odeur de vos parfums, et vous donnera en récompense une terregrasse ; » c’est-à-dire, la même intention qu’auroit un homme qui, agréant vos parfums, vous donneroit en récompense une terre grasse, Dieu aura la même intention pour vous, parce que vous avez eu pour lui la même intention qu’un homme a pour celui à qui il donne des parfums. Ainsi, iratus est, «  Dieu jaloux[7], » etc.

Car les choses de Dieu étant inexprimables, elles ne peuvent être dites autrement, et l’Église aujourd’hui en use encore : Quia confortavit seras[8].


15.

Tout ce qui ne va point à la charité est figure.

L’unique objet de l’Écriture est la charité. Tout ce qui ne va point à l’unique but en est la figure : car, puisqu’il n’y a qu’un but, tout ce qui n’y va point en mots propres est figure.

Dieu diversifie ainsi cet unique précepte de charité, pour satisfaire notre curiosité, qui recherche la diversité, par cette diversité, qui nous mène toujours à notre unique nécessaire. Car une seule chose est nécessaire, et nous aimons la diversité ; et Dieu satisfait à l’un et à l’autre par ces diversités, qui mènent au seul nécessaire.


16.

Les rabbins prennent pour figures les mamelles de l’Épouse, et tout ce qui n’exprime pas l’unique but qu’ils ont, des biens temporels. Et les chrétiens prennent même l’eucharistie pour figure de la gloire où ils tendent.


17.

Il y en a qui voient bien qu’il n’y a pas d’autre ennemi de l’homme que la concupiscence, qui le détourne de Dieu, et non pas Dieu ; ni d’autre bien que Dieu, et non pas une terre grasse. Ceux qui croient que le bien de l’homme est en la chair, et le mal en ce qui le détourne des plaisirs des sens, qu’ils s’en soûlent, et qu’ils y meurent. Mais que ceux qui cherchent Dieu de tout leur cœur, qui n’ont de déplaisir que d’être privés de sa vue, qui n’ont de désir que pour le posséder, et d’ennemis que ceux qui les en détournent ; qui s’affligent de se voir environnés et dominés de tels ennemis ; qu’ils se consolent, je leur annonce une heureuse nouvelie : il ya un libérateur pour eux, je le leur ferai voir. je leur montrerai qu’il y a un Dieu pour eux ; je ne le ferai pas voir aux autres. Je ferai voir qu’un Messie a été promis, qui délivreroit des ennemis ; et qu’il en est venu un pour délivrer des iniquités, mais non des ennemis.


18.

Quand David prédit que le Messie délivrera son peuple de ses ennemis, on peut croire charnellement que ce sera des Égyptiens ; et alors je ne saurois montrer que la prophétie soit accomplie. Mais on peut bien croire aussi que ce sera des iniquités : car, dans la vérité, les Égyptiens ne sont pas ennemis, mais les iniquités le sont. Ce mot d’ennemis est donc équivoque.

Mais s’il dit ailleurs, comme il fait, qu’il délivrera son peuple de ses péchés, aussi bien qu’Isaïe et les autres, l’équivoque est ôtée, et le sens double des ennemis réduit au sens simple d’iniquités : car, s’il avoit dans l’esprit les péchés, il les pouvoit bien dénoter par ennemis ; mais s’il pensoit aux ennemis, il ne les pouvoit pas désigner par iniquités.

Or, Moïse, et David, et Isaie usoient des mêmes termes. Qui dira donc qu’ils n’avoient pas le même sens, et que le sens de David, qui est manifestement d’iniquités lorsqu’il parloit d’ennemis, ne fût pas le même que celui de Moïse en parlant d’ennemis ?

Daniel (ix) prie pour la délivrance du peuple de la captivité de leurs ennemis ; mais il pensoit aux péchés : et, pour le montrer, il dit que Gabriel lui vint dire qu’il étoit exaucé, et qu’il n’yavoit plus que soixante-dix semaines à attendre ; après quoi le peuple seroit délivré d’iniquité, le péché prendroit fin ; et le libérateur, le Saint des saints amèneroit la justice éternelle, non la légale, mais l’éternelle.

Figures. — Dès qu’une fois on a ouvert ce secret, il est impossible de ne pas le voir. Qu’on lise le vieil Testament en cette vue, et qu’on voie si les sacrifices étoient vrais, si la parenté d’Abraham étoit la vraie cause de l’amitié de Dieu, si la terre promise étoit le véritable lieu de repos. Non. Donc c’étoient des figures. Qu’on voie de même toutes les cérémonies ordonnées, tous les commandemens qui ne sont pas pour la charité, on verra que c’en sont les figures.

Tous ces sacrifices et cérémonies étoient donc figures ou sottises. Or il y a des choses claires trop hautes, pour les estimer des sottises.



  1. Article IX de la seconde partie, dans Bossut.
  2. Trente deniers.
  3. « L’agneau a été immolé dès l’origine du monde. » Apocalypse, xiii, 8.
  4. Marc, ii, 10.
  5. Osée, III, 4.
  6. Ps., CIX, 1.
  7. Is., v, 25, etc. ; Exode, XX, 5.
  8. Ps., CXLVII, 13.


ARTICLE XVII[1]


1.

La distance infinie des corps aux esprits figure la distance infiniment plus infinie des esprits à la charité, car elle est surnaturelle.

Tout l’éclat des grandeurs n’a point de lustre pour les gens qui sont dans les recherches de l’esprit. La grandeur des gens d’esprit est invisible aux rois, aux riches, aux capitaines, à tous ces grands de chair. La grandeur de la sagesse, qui n’est nulle part sinon en Dieu, est invisible aux charnels et aux gens d’esprit. Ce sont trois ordres différant en genre.

Les grands génies ont leur empire, leur éclat, leur grandeur, leur victoire et leur lustre, et n’ont nul besoin des grandeurs charnelles, où elles n’ont pas de rapport. Ils sont vus non des yeux, mais des esprits : c’est assez. Les saints ont leur empire, leur éclat, leur victoire, leur lustre, et n’ont nul besoin des grandeurs charnelles ou spirituelles. où elles n’ont nul rapport, car elles n’y ajoutent ni ôtent. Ils sont vus de Dieu et des anges, et non des corps, ni des esprits curieux : Dieu leur suffit.

Archimède, sans éclat, seroit en même vénération. Il n’a pas donné des batailles pour les yeux, mais il a fourni à tous les esprits ses inventions. Oh ! qu’il a éclaté aux esprits ! Jésus-Christ, sans bien, et sans aucune production au dehors de science, est dans son ordre de sainteté. Il n’a point donné d’invention, il n’a point régné ; mais il a été humble, patient, saint, saint, saint à Dieu, terrible aux démons, sans aucun péché. Oh ! qu’il est venu en grande pompe et en une prodigieuse magnificence, aux yeux du cœur, et qui voient la sagesse !

Il eût été inutile à Archimède de faire le prince dans ses livres de géométrie, quoiqu’il le fût. Il eût été inutile à notre Seigneur Jésus-Christ, pour éclater dans son règne de sainteté, de venir en roi : mais qu’il est bien venu avec l’éclat de son ordre !

Il est bien ridicule de se scandaliser de la bassesse de Jésus-Christ, comme si cette bassesse étoit du même ordre duquel est la grandeur qu’il venoit faire paroître. Qu’on considère cette grandeur-là dans sa vie, dans sa passion, dans son obscurité, dans sa mort, dans l’élection des siens, dans leur abandon, dans sa secrète résurrection, et dans le reste ; on la verra si grande, qu’on n’aura pas sujet de se scandaliser d’une bassesse qui n’y est pas. Mais il y en a qui ne peuvent admirer que les grandeurs charnelles, comme s’il n’yen avoit pas de spirituelles ; et d’autres qui n’admirent que les spirituelles, comme s’il n’yen avoit pas d’infiniment plus hautes dans la sagesse.

Tous les corps, le firmament, les étoiles, la terre et ses royaumes, ne valent pas le moindre des esprits ; car il connoît tout cela, et soi ; et les corps, rien. Tous les corps ensemble, et tous les esprits ensemble, et toutes leurs productions, ne valent pas le moindre mouvement de charité ; cela est d’un ordre infiniment plus élevé.

De tous les corps ensemble, on ne sauroit en faire réussir une petite pensée : cela est impossible, et d’un autre ordre. De tous les corps et esprits, on n’en sauroit tirer un mouvement de vraie charité : cela est impossible, et d’un autre ordre, surnaturel.


2.

… Jésus-Christ dans une obscurité (selon ce que le monde appelle obscurité) telle, que les historiens, n’écrivant que les importantes choses des États, l’ont à peine aperçu.


3.

Quel homme eut jamais plus d’éclat ? Le peuple juif tout entier le prédit, avant sa venue. Le peuple gentil l’adore, après sa venue. Les deux peuples gentil et juif le regardent comme leur centre. Et cependant quel homme jouit jamais moins de cet éclat ? De trente-trois ans, il en vit trente sans paroître. Dans trois ans, il passe pour un imposteur ; les prêtres et les principaux le rejettent ; ses amis et ses plus proches le méprisent. Enfin il meurt trahi par un des siens, renié par l’autre, et abandonné par tous.

Quelle part a-t-il donc à cet éclat ? Jamais homme n’a eu tant d’éclat ; jamais homme n’a eu plus d’ignominie. Tout cet éclat n’a servi qu’à nous, pour nous le rendre reconnoissable ; et il n’en a rien eu pour lui.


4.

Preuves de Jésus-Christ. — Jésus-Christ a dit les choses grandes si simplement, qu’il semble qu’il ne les a pas pensées ; et si nettement néanmoins, qu’on voit bien ce qu’il en pensoit. Cette clarté, jointe à cette naïveté, est admirable.

Qui a appris aux évangélistes les qualités d’une âme parfaitement héroïque, pour la peindre si parfaitement en Jésus-Christ ? Pourquoi le font-ils foible dans son agonie ? Ne savent-ils pas peindre une mort constante ? Oui, sans doute ; car le même saint Luc peint celle de saint Etienne plus forte que celle de Jésus-Christ. Ils le font donc capable de crainte avant que la nécessité de mourir soit arrivée, et ensuite tout fort. Mais quand ils le font si troublé, c’est quand il se trouble lui-même : et quand les hommes le troublent, il est tout fort.

L’Église a eu autant de peine à montrer que Jésus-Christ étoit homme, contre ceux qui le nioient, qu’à montrer qu’il étoit Dieu ; et les apparences étoient aussi grandes[2].

Jésus-Christ est un Dieu dont on s’approche sans orgueil, et sous lequel on s’abaisse sans désespoir.


5.

La conversion des païens n’étoit réservée qu’à la grâce du Messie. Les juifs ont été si longtemps àles combattre sans succès : tout ce qu’en ont dit Salomon et les prophètes a été inutile. Les sages, comme Platon et Socrate, n’ont pu le persuader.

Les Évangiles ne parlent de la virginité de la Vierge que jusques à la naissance de Jésus-Christ. Tout par rapport à Jésus-Christ.

… Jésus-Christ, que les deux Testamens regardent, l’Ancien comme son attente, le Nouveau comme son modèle, tous deux comme leur centre.

Les prophètes ont prédit, et n’ont pas été prédits. Les saints ensuite sont prédits, mais non prédisans. Jésus-Christ est prédit et prédisant.

Jésus-Christ pour tous, Moïse pour un peuple.

Les juifs bénis en Abraham : « Je bénirai ceux qui te béniront, » Gen., xii, 3. Mais, « Toutes nations bénies en sa semence, » ibid., xxii, 18.

Lumen ad revelationem gentium.

Non fecit taliter omni nationi, disait David en parlant de la loi. Mais, en parlant de Jésus-Christ, il faut dire : Fecit taliter omni nationi.

Parum est ut, etc., Isaïe, xlix, 6. Aussi c’est à Jésus-Christ d’être universel. L’Église même n’offre le sacrifice que pour les fidèles : Jésus-Christ a offert celui de la croix pour tous.



  1. Article X de la seconde partie, dans Bossut.
  2. Eutychès niait l’humanité, et Nestorius la divinité de J. C.


ARTICLE XVIII.[1]


1.

La plus grande des preuves de Jésus-Christ sont les prophéties. C’est aussi à quoi Dieu a le plus pourvu ; car l’événement qui les a remplies est un miracle subsistant depuis la naissance de l’Église jusques à la fin. Aussi Dieu a suscité des prophètes durant seize cents ans ; et, pendant quatre cents ans après, il a dispersé toutes ces prophéties, avec tous les juifs qui les portoient, dans tous les lieux du monde. Voilà quelle a été la préparation à la naissance de Jésus-Christ, dont l’Évangile devant être cru de tout le monde, il a fallu non-seulement qu’il y ait eu des prophéties pour le faire croire, mais que ces prophéties fussent par tout le monde, pour le faire embrasser par tout le monde.

Prophéties. — Quand un seul homme auroit fait un livre des prédictions de Jésus-Christ[2], pour le temps et pour la manière, et que Jésus-Christ seroit venu conformément à ces prophéties, ce seroit une force infinie. Mais il y a bien plus ici. C’est une suite d’hommes, durant quatre mille ans, qui, constamment et sans variation, viennent l’un ensuite de l’autre prédire ce même avènement. C’est un peuple tout entier qui l’annonce, et qui subsiste pendant quatre mille années, pour rendre en corps témoignage des assurances qu’ils en ont, et dont ils ne peuvent être détournés par quelques menaces et persécutions qu’on leur fasse : ceci est tout autrement considérable.


2.

Prophéties. — Le temps, prédit par l’état du peuple juif, par l’état du peuple païen, par l’état du temple, par le nombre des années. Il faut être hardi pour prédire une même chose en tant de manières.

Il falloit que les quatre monarchies idolâtres ou païennes, la fin du règne de Juda et les soixante-dix semaines arrivassent en même temps, et le tout avant que le deuxième temple fût détruit.

Prédictions. — Qu’en la quatrième monarchie, avant la destruction du second temple, avant que la domination des juifs fût ôtée, en la septantième semaine de Daniel, pendant la durée du second temple, les païens seroient instruits, et amenés à la connoissance du Dieu adoré par les juifs ; que ceux qui l’aiment seroient délivrés de leurs ennemis, et remplis de sa crainte et de son amour.

Et il est arrivé qu’en la quatrième monarchie, avant la destruction du second temple, etc., les païens en foule adorent Dieu, et mènent une vie angélique ; les filles consacrent à Dieu leur virginité et leur vie ; les hommes renoncent à tous plaisirs. Ce que Platon n’a pu persuader à quelque peu d’hommes choisis et si instruits, une force secrète le persuade à cent milliers d’hommes ignorans, par la vertu de peu de paroles.

Les riches quittent leur bien, les enfans quittent la maison délicate de leurs pères pour aller dans l’austérité d’un désert, etc. (Voyez Philon, juif). Qu’est-ce que tout cela ? C’est ce qui a été prédit si longtemps auparavant. Depuis deux mille ans[3], aucun païen n’avoit adoré le Dieu des juifs ; et dans le temple prédit, la foule des païens adore cet unique Dieu. Les temples sont détruits, les rois se soumettent à la croix. Qu’est-ce que tout cela ? C’est l’esprit de Dieu qui est répandu sur la terre.

Sainteté.Effundam spiritum meum[4]. Tous les peuples étoient dans l’infidélité et dans la concupiscence ; toute la terre fut ardente de charité. Les princes quittent leurs grandeurs ; les filles souffrent le martyre. D’où vient cette force ? C’est que le Messie est arrivé. Voilà l’effet et les marques de sa venue.

Prédictions. — Il est prédit qu’aux temps du Messie, il viendroit établir une nouvelle alliance, qui feroit oublier la sortie d’Égypte, Jérém., xxiii, 5 ; Is., xliii, 16 ; qui mettrait sa loi, non dans l’extérieur, mais dans les cœurs ; que Jésus-Christ mettroit sa crainte, qui n’avoit été qu’au dehors, dans le milieu du cœur. Qui ne voit la loi chrétienne en tout cela ?

Prophéties. — … Que les juifs réprouveraient Jésus-Christ, et qu’ils seraient réprouvés de Dieu, par cette raison que la vigne élue ne donneroit que du verjus. Que le peuple choisi seroit infidèle, ingrat et incrédule, populum non credentem et contradicentem[5]. Que Dieu les frapperoit d’aveuglement, et qu’ils tâtonneraient en plein midi comme les aveugles, Deut., xxviii, 28.

… Que Jésus-Christ seroit petit en son commencement, et croîtroit ensuite. La petite pierre de Daniel.

… Qu’alors l’idolâtrie seroit renversée ; que ce Messie abattroit toutes les idoles, et ferait entrer les hommes dans le culte du vrai Dieu.

Que les temples des idoles seroient abattus, et que parmi toutes les nations et en tous les lieux du monde, on lui offrirait une hostie pure pas des animaux.

… Qu’il enseignerait aux hommes la voie parfaite.

Et jamais il n’est venu, ni devant, ni après, aucun homme qui ait enseigné rien de divin approchant cela.

… Qu’il seroit roi des juifs et des gentils. Et voilà ce roi des juifs et des gentils, opprimé par les uns et les autres qui conspirent à sa mort dominant des uns et des autres, et détruisant, et le culte de Moïse dans Jérusalem, qui en étoit le centre, dont il fait sa première Église, et le culte des idoles dans Rome, qui en étoit le centre, et dont il fait sa principale Église.

… Alors Jésus-Christ vient dire aux hommes qu’ils n’ont point d’autres ennemis qu’eux-mêmes ; que ce sont leurs passions qui les séparent de Dieu ; qu’il vient pour les détruire, et pour leur donner sa grâce, afin de faire d’eux tous une Église sainte ; qu’il vient ramenei dans cette Église les païens et les juifs ; qu’il vient détruire les idoles des uns, et la superstition des autres.

À cela s’opposent tous les hommes, non-seulement par l’opposition naturelle de la concupiscence ; mais, par-dessus tous, les rois de la terre s’unissent pour abolir cette religion naissante, comme cela avoit été prédit (Quare fremuerunt gentes[6]. Reges terræ adversus Christum). Tout ce qu’il y a de grand sur la terre s’unit, les savans, les sages, les rois.

Les uns écrivent, les autres condamnent, les autres tuent. Et, nonobstant toutes ces oppositions, ces gens simples et sans force résistent à toutes ces puissances, et se soumettent même ces rois, ces savans, ces sages, et ôtent l’idolâtrie de toute la terre. Et tout cela se fait par la force qui l’avoit prédit.

… Les juifs, en le tuant pour ne le pas recevoir pour Messie, lui ont donné la dernière marque de Messie. Et en continuant à le méconnoître, ils se sont rendus témoins irréprochables : et en le tuant, et continuant à le renier, ils ont accompli les prophéties. Is., lv, 5 ; lx, 4, etc. ; Ps. lxxi, 11, 18, etc.

(Pendant la durée du Messie[7]). — Ænigmatis[8]. Ézéch., xvii, 2.

Son précurseur. Malach., iii, 1.

Il naîtra enfant. Is., ix, 6.

Il naîtra de la ville de Bethléem. Mich., v, 2. Il paroîtra principalement en Jérusalem et naîtra de la famille de Juda et de David.

Il doit aveugler les sages et les savans, Is., vi, 10 : viii, 14, 15 ; XXIX, 10, etc., et annoncer l’Évangile aux pauvres et aux petits, Is., xxix, 18, 19, ouvrir les yeux des aveugles, et rendre la santé aux infirmes, et mener à la lumière ceux qui languissent dans les ténèbres. Is., lxi, 1.

Il doit enseigner la voie parfaite, et être le précepteur des gentils. Is., lv, 4 ; xlii, 1-7.

... Qu’il doit être la victime pour les péchés du monde. Is., xxxix ; liii, 5, etc.

Il doit être la pierre fondamentale et précieuse. Is., xxviii, 16.

Il doit être la pierre d’achoppement et de scandale. Is., viii, 14. Jérusalem doit heurter contre cette pierre.

Les édifians doivent réprouver cette pierre. Ps. cxvii, 22.

Dieu doit faire de cette pierre le chef du coin[9].

Et cette pierre doit croître en une montagne, et doit remplir toute la terre. Dan., ii, 35.

Qu’ainsi il doit être rejeté, Ps. cviii, 8, méconnu, trahi, vendu, Zach., xi, 12 ; craché, souffleté, moqué, affligé en une infinité de manières, abreuvé de fiel, Ps. lxviii, 22, transpercé. Zach., xii, 10, les pieds et les mains percés, tué, et ses habits jetés au sort.

Qu’il ressusciteroit, Ps. xv, 10, le troisième jour, Osée, vi, 3.

Qu’il monteroit au ciel pour s’asseoir à la droite. Ps. cix, 1.

Que les rois s’armeroient contre lui. Ps. ii, 2.

Qu’étant à la droite du Père, il sera victorieux de ses ennemis.

Que les rois de la terre et tous les peuples l’adoreroient. Is., lx, 14.

Que les Juifs subsisteront en nation. Jérémie.

Qu’ils seront errans, sans rois, etc., Osée, iii, 4, sans prophètes Amos ; attendant le salut, et ne le trouvant point. Is., lix, 9.

Vocation des gentils par Jésus-Christ. Is., lii, 15 ; lv, 5 ; lx, 4, etc., Ps. lxxxi, 11, 18, etc.


3.

Figures. — ... Sauveur, père, sacrificateur, hostie, nourriture, roi, sage, législateur, affligé, pauvre, devant produire un peuple, qu’il devoit conduire, et nourrir, et introduire dans la terre...

Jésus-Christ. Offices. — Il devoit lui seul produire un grand peuple, élu, saint et choisi ; le conduire, le nourrir, l’introduire dans le lieu de repos et de sainteté ; le rendre saint à Dieu ; en faire le temple de Dieu, le réconcilier à Dieu, le sauver de la colère de Dieu, le délivrer de la servitude du péché, qui règne visiblement dans l’homme ; donner des lois à ce peuple, graver ces lois dans leur cœur, s’offrir à Dieu pour eux, se sacrifier pour eux, être une hostie sans tache, et lui-même sacrificateur : devant s’offrir lui-même, son corps et son sang, et néanmoins offrir pain et vin à Dieu…

… Qu’il devoit venir un libérateur, qui écraseroit la tête au démon, qui devoit délivrer son peuple de ses péchés, ex omnibus iniquitatibus ; qu’il devoit y avoir un Nouveau Testament, qui seroit éternel ; qu’il devoit y avoir une autre prêtrise selon l’ordre de Melchisédech ; que celle-là seroit éternelle ; que le Christ devoit être glorieux, puissant, fort, et néanmoins si misérable qu’il ne seroit pas reconnu ; qu’on ne le prendroit pas pour ce qu’il est ; qu’on le rebuteroit, qu’on le tueroit ; que son peuple, qui l’auroit renié, ne seroit plus son peuple ; que les idolâtres le recevroient, et auroient recours à lui ; qu’il quitterait Sion pour régner au centre de l’idolâtrie ; que néanmoins les juifs subsisteroient toujours ; qu’il devoit être de Juda, et quand il n’y auroit plus de roi.


4.

Perpétuité. — Qu’on considère que, depuis le commencement du monde, l’attente ou l’adoration du Messie subsiste sans interruption ; qu’il s’est trouvé des hommes qui ont dit que Dieu leur avoit révélé qu’il devoit naître un Rédempteur qui sauveroit son peuple ; qu’Abraham est venu ensuite dire qu’il avoit eu révélation qu’il naîtrait de lui par un fils qu’il auroit ; que Jacob a déclaré que, de ses douze enfans, il naîtrait de Juda ; que Moïse et les prophètes sont venus ensuite déclarer le temps et la manière de sa venue ; qu’ils ont dit que la loi qu’ils avoient n’étoit qu’en attendant celle du Messie ; que jusque-là elle seroit perpétuelle, mais que l’autre dureroit éternellement ; qu’ainsi leur loi, ou celle du Messie, dont elle étoit la promesse, seroit toujours sur la terre ; qu’en effet elle a toujours duré ; qu’enfin Jésus-Christ est venu dans toutes les circonstances prédites. Cela est admirable.

Si cela est clairement prédit aux juifs, comment ne l’ont-ils pas cru ? où comment n’ont-ils pas été exterminés, de résister à une chose si claire ?

Je réponds : premièrement, cela a été prédit, et qu’ils ne croiroient point une chose si claire, et qu’ils ne seraient point exterminés. Et rien n’est plus glorieux au Messie ; car il ne suffisoit pas qu’il y eût des prophètes ; il falloit que leurs prophéties fussent conservées sans soupçon. Or, etc.


5.

Les prophètes mêlés de choses particulières, et de celles du Messie, afin que les prophéties du Messie ne fussent pas sans preuves, et que les prophéties particulières ne fussent pas sans fruit.

Non habemus regem nisi Cæsarem[10]. Donc Jésus-Christ étoit le Messie, puisqu’ils n’avoient plus de roi qu’un étranger, et qu’ils n’en vouloient point d’autre.

Prophéties. — Les soixante-dix semaines de Daniel sont équivoques pour le terme du commencement, à cause des termes de la prophétie ; et pour le terme de la fin, à cause des diversités des chronologistes. Mais toute cette différence ne va qu’à deux cents ans.

Les prophéties doivent être inintelligibles aux impies, Dan., xii, 10 : Osée, ult., 10 ; mais intelligibles à ceux qui sont bien instruits.

… Les prophéties qui le représentent pauvre[11], le représentent maître des nations. Is., lii, 14, etc. ; liii. Zach., ix, 9.

… Les prophéties qui prédisent le temps, ne le prédisent que maître des gentils, et souffrant, et non dans les nuées, ni juge. Et celles qui le représentent ainsi jugeant et glorieux, ne marquent point le temps.



  1. Article XI de la seconde partie, dans Bossut.
  2. « Sur Jésus-Christ. »
  3. Pascal a écrit en marge : « Nul païen depuis Moïse jusqu’à Jésus-Christ, selon les rabbins mêmes. La foule des païens, après Jésus-Christ, croit les livres de Moïse, et en observe l’essence et l’esprit, et n’en rejette que l’inutile.  »
  4. Joel, ii. 28.
  5. Isaïe, lxv, 2.
  6. Ps. II, 1.
  7. « De l’attente du Messie. »
  8. « En énigme. »
  9. Caput anguli.
  10. « Nous n’avons point de roi, si ce n’est César. » Jean, xix, 15.
  11. Jésus-Christ.


ARTICLE XIX.[1]


1.

Les apôtres ont été trompés, ou trompeurs. L’un ou l’autre est difficile. Car il n’est pas possible de prendre un homme pour être ressuscité…

Tandis que Jésus-Christ étoit avec eux, il les pouvoit soutenir ; mais après cela, s’il ne leur est apparu, qui les a fait agir ?

Preuve de Jésus-Christ. — L’hypothèse des apôtres fourbes est bien absurde. Qu’on la suive tout au long ; qu’on s’imagine ces douze hommes, assemblés après la mort de Jésus-Christ, faisant le complot de dire qu’il est ressuscité : ils attaquent par là toutes les puissances. Le cœur des hommes est étrangement penchant à la légèreté, au changement, aux promesses, aux biens. Si peu qu’un de ceux-là se fût démenti par tous ces attraits, et qui plus est par les prisons, par les tortures et par la mort, ils étoient perdus. Qu’on suive cela.


2.

Le style de l’Évangile est admirable en tant de manières, et entre autres en ne mettant jamais aucune invective contre les bourreaux et ennemis de Jésus-Christ. Car il n’y en a aucune des historiens contre Judas, Pilate ni aucun des juifs.

Si cette modestie des historiens évangéliques avoit été affectée, aussi bien que tant d’autres traits d’un si beau caractère, et qu’ils ne l’eussent affectée que pour le faire remarquer ; s’ils n’avoient osé le remarquer eux-mêmes, ils n’auroient pas manqué de se procurer des amis, qui eussent fait ces remarques à leur avantage. Mais comme ils ont agi de la sorte sans affectation, et par un mouvement tout désintéressé, ils ne l’ont fait remarquer par personne. Et je crois que plusieurs de ces choses n’ont point été remarquées jusqu’ici ; et c’est ce qui témoigne la froideur avec laquelle la chose a été faite.


3.

Jésus-Christ a fait des miracles, et les apôtres ensuite, et les premiers saints en grand nombre ; parce que, les prophéties n’étant pas encore accomplies, et s’accomplissant par eux, rien ne témoignoit, que les miracles. Il étoit prédit que le Messie convertiroit les nations. Comment cette prophétie se fût-elle accomplie, sans la conversion des nations ? Et comment les nations se fussent-elles converties au Messie, ne voyant pas ce dernier effet des prophéties qui le prouvent ? Avant donc qu’il ait été mort, ressuscité, et converti les nations, tout n’étoit pas accompli ; et ainsi il a fallu des miracles pendant tout ce temps-là. Maintenant il n’en faut plus contre les juifs, car les prophéties accomplies sont un miracle subsistant…


4.

C’est une chose étonnante, et digne d’une étrange attention, de voir le peuple juif subsister depuis tant d’années, et de le voir toujours misérable : étant nécessaire pour la preuve de Jésus-Christ, et qu’ils subsistent pour le prouver, et qu’ils soient misérables, puisqu’ils l’ont crucifié : et, quoiqu’il soit contraire d’être misérable et de subsister, il subsiste néanmoins toujours, malgré sa misère.

Quand Nabuchodonosor emmena le peuple, de peur qu’on ne crût que le sceptre fût ôté de Juda, il leur fut dit auparavant qu’ils y seroient peu, et qu’ils seroient rétablis. Ils furent toujours consolés par les prophètes, leurs rois continuèrent. Mais la seconde destruction est sans promesse de rétablissement, sans prophètes, sans rois, sans consolation, sans espérance, parce que le sceptre est ôté pour jamais.

Preuves de Jésus-Christ. — Ce n’est pas avoir été captif que de l’avoir été avec assurance d’être délivré dans soixante-dix ans. Mais maintenant ils le sont sans aucun espoir.

Dieu leur a promis qu’encore qu’il les dispersât aux bouts du monde, néanmoins s’ils étoient fidèles à sa loi, il les rassembleroit. Ils y sont très-fidèles, et demeurent opprimés…

5.

Si les juifs eussent été tous convertis par Jésus-Christ, nous n’aurions plus que des témoins suspects ; et s’ils avoient été exterminés, nous n’en aurions point du tout.

Les juifs le refusent, mais non pas tous : les saints le reçoivent, et non les charnels. Et tant s’en faut que cela soit contre sa gloire, que c’est le dernier trait qui l’achève. Comme la raison qu’ils en ont, et la seule qui se trouve dans tous leurs écrits, dans le Talmud et dans les rabbins, n’est que parce que Jésus-Christ n’a pas dompté les nations en main armée, gladium tuum, potentissime[2]. N’ont-ils que cela à dire ? Jésus-Christ a été tué, disent-ils ; il a succombé ; il n’a pas dompté les païens par sa force ; il ne nous a pas donné leurs dépouilles ; il ne donne point de richesses. N’ont-ils que cela à dire ? C’est en cela qu’il m’est aimable. Je ne voudrois pas celui qu’ils se figurent. Il est visible que ce n’est que sa vie qui les a empêchés de le recevoir ; et par ce refus, ils sont des témoins sans reproche, et, qui plus est, par là ils accomplissent les prophéties.


6.

Qu’il est beau de voir, par les yeux de la foi, Darius et Cyrus, Alexandre, les Romains, Pompée et Hérode agir, sans le savoir, pour la gloire de l’Évangile !


7.

La religion païenne est sans fondement[3].

La religion mahométane a pour fondement l’Alcoran et Mahomet. Mais ce prophète, qui devoit être la dernière attente du monde, a-t-il été prédit ? Et quelle marque a-t —il, que n’ait aussi tout homme qui se voudra dire prophète ? Quels miracles dit-il lui-même avoir faits ? Quel mystère a-t —il enseigné, selon sa tradition même ? Quelle morale et quelle félicité ?

La religion juive doit être regardée différemment dans la tradition des livres saints, et dans la tradition du peuple[4]. La morale et la félicité en est ridicule dans la tradition du peuple, mais elle est admirable dans celle de leurs saints. Le fondement en est admirable : c’est le plus ancien livre du monde, et le plus authentique ; et au lieu que Mahomet, pour faire subsister le sien, a défendu de le lire, Moïse, pourfaire subsister le sien, a ordonné à tout le monde de le lire[5].

Notre religion est si divine, qu’une autre religion divine n’en est que le fondement.

Mahomet, sans autorité. Il faudroit donc que ses raisons fussent bien puissantes, n’ayant que leur propre force. Que dit-il donc ? Qu’il faut le croire.


8.

De deux personnes qui disent des sots contes, l’un qui a double sens, entendu dans la cabale[6], l’autre qui n’a qu’un sens ; si quelqu’un, n’étant pas du secret, entend discourir les deux en cette sorte, il en fera même jugement. Mais si ensuite, dans le reste du discours, l’un dit des choses angéliques, et l’autre toujours des choses plates et communes, il jugera que l’un parloit avec mystère, et non pas l’autre : l’un ayant assez montré qu’il est incapable de telles sottises, et capable d’êtremystérieux ; et l’autre, qu’il est incapable de mystère, et capable de sottises.


9.

Ce n’est pas par ce qu’il y a d’obscur dans Mahomet, et qu’on peut faire passer pour un sens mystérieux, que je veux qu’on en juge, mais parce qu’il y a de clair, par son paradis, et par le reste. C’est en cela qu’il est ridicule. Et c’est pourquoi il n’est pas juste de prendre ses obscurités pour des mystères, vu que ses clartés sont ridicules. Il n’en est pas de même de l’Écriture. Je veux qu’il y ait des obscurités qui soient aussi bizarres que celles de Mahomet ; mais il y a des clartés admirables, et des prophéties manifestes accomplies. La partie n’est donc pas égale. Il ne faut pas confondre et égaler les choses qui ne se ressemblent que par l’obscurité, et non pas par la clarté, qui mérite qu’on révère les obscurités.

Contre Mahomet. — L’Alcoran n’est pas plus de Mahomet, que l’Évangile, de saint Matthieu[7], car il est cité de plusieurs auteurs de siècle en en siècle. Les ennemis mêmes, Celse et Porphyre, ne l’ont jamais désavoué.

L’Alcoran dit que saint Matthieu étoit homme de bien. Donc, Mahomet étoit faux prophète, ou en appelant gens de bien des méchans, ou en ne demeurant pas d’accord de ce qu’ils ont dit de Jésus-Christ.


10.

Tout homme peut faire ce qu’a fait Mahomet ; car il n’a point fait de miracles, il n’a point été prédit. Nul homme ne peut faire ce qu’a fait Jésus-Christ.

Différence entre Jésus-Christ et Mahomet. — Mahomet, non prédit ; Jésus-Christ, prédit. Mahomet, en tuant ; Jésus-Christ, en faisant tuer les siens. Mahomet, en défendant de lire ; les apôtres, en ordonnant de lire. Enfin, cela est si contraire, que, si Mahomet a pris la voie de réussir humainement, Jésus-Christ a pris celle de périr humainement. Et qu’au lieu de conclure que, puisque Mahomet a réussi, Jésus-Christ a bien pu réussir, il faut dire que, puisque Mahomet a réussi, Jésus-Christ devoit périr.



  1. Article XII de la seconde partie, dans Bossut.
  2. Ps. xliv, 4.
  3. Pascal avait écrit d’abord : « Sans fondement aujourd’hui. On dit qu’autrefois elle en a eu, par les oracles qui ont parlé. Mais quels sont les livres qui nous en assurent ? Sont-ils si dignes de foi par la vertu de leurs auteurs ? Sont-ils conservés avec tant de soin qu’on ne puisse s’assurer qu’ils ne sont point corrompus ? »
  4. On lit ici en note : « Et toute religion est de même, car le christianisme est bien différent dans les livres saints et dans les casuistes. »
  5. Deutéron., xxxi, 11.
  6. « Compris par ceux qui sont dans le secret. »
  7. C’est-à-dire : « Il est également vrai que le Coran est de Mahomet, et que l’évangile de saint Matthieu est de saint Matthieu. »


ARTICLE XX.[1]


1.

Dieu a voulu racheter les hommes, et ouvrir le salut à ceux qui le chercheroient. Mais les hommes s’en rendent si indignes, qu’il est juste que Dieu refuse à quelques-uns, à cause de leur endurcissement, ce qu’il accorde aux autres par une miséricorde qui ne leur est pas due. S’il eût voulu surmonter l’obstination des plus endurcis, il l’eût pu, en se découvrant si manifestement à eux, qu’ils n’eussent pu douter de la vérité de son essence ; comme il paroîtra au dernier jour, avec un tel éclat de foudre et un tel renversement de la nature, que les morts ressusciteront, et les plus aveugles le verront.

Ce n’est pas en cette sorte qu’il a voulu paroître dans son avènement de douceur ; parce que tant d’hommes se rendant indignes de sa clémence, il a voulu les laisser dans la privation du bien qu’ils ne veulent pas. Il n’étoit donc pas juste qu’il parût d’une manière manifestement divine, et absolument capable de convaincre tous les hommes ; mais il n’étoit pas juste aussi qu’il vînt d’une manière si cachée, qu’il ne pût être connu de ceux qui le chercheroient sincèrement. Il a voulu se rendre parfaitement connoissable à ceux-là ; et ainsi, voulant paroître à découvert à ceux qui le cherchent de tout leur cœur, et caché à ceux qui le fuient de tout leur cœur, il tempère sa connoissance, en sorte qu’il a donné des marques de soi visibles à ceux qui le cherchent, et obscures à ceux qui ne le cherchent pas. Il y a assez de lumière pour ceux qui ne désirent que de voir, et assez d’obscurité pour ceux qui ont une disposition contraire. Il y a assez de clarté pour éclairer les élus, et assez d’obscurité pour les humilier. Il y a assez d’obscurité pour aveugler les réprouvés, et assez de clarté pour les condamner, et les rendre inexcusables.


2.

Si le monde subsistoit pour instruire l’homme de Dieu, sa divinité reluiroit de toutes parts d’une manière incontestable ; mais, comme il ne subsiste que par Jésus-Christ et pour Jésus-Christ, et pour instruire les hommes et de leur corruption et de leur rédemption, tout y éclate des preuves de ces deux vérités. Ce qui y paroît ne marque ni une exclusion totale, ni une présence manifeste de divinité, mais la présence d’un Dieu qui se cache : tout porte ce caractère.

S’il n’avoit jamais rien paru de Dieu, cette privation éternelle seroit équivoque, et pourroit aussi bien se rapporter à l’absence de toute divinité, ou à l’indignité où seraient les hommes de le connoître. Mais de ce qu’il paroît quelquefois, et non pas toujours, cela ôte l’équivoque. S’il paroît une fois, il est toujours ; et ainsi on n’en peut conclure, sinon qu’il y a un Dieu, et que les hommes en sont indignes.


3.

Dieu veut plus disposer la volonté que l’esprit. La clarté parfaite serviroit à l’esprit et nuiroit à la volonté. Abaisser la superbe.

S’il n’y avoit point d’obscurité, l’homme ne sentirait point sa corruption ; s’il n’y avoit point de lumière, l’homme n’espéreroit point de remède. Ainsi, il est non-seulement juste, mais utile pour nous, que Dieu soit caché en partie, et découvert en partie, puisqu’il est également dangereux à l’homme de connoître Dieu sans connoître sa misère, et de connoître sa misère sans connoître Dieu.


4.

Il est donc vrai que tout instruit l’homme de sa condition, mais il le faut bien entendre : car il n’est pas vrai que tout découvre Dieu, et il n’est pas vrai que tout cache Dieu. Mais il est vrai tout ensemble qu’il se cache à ceux qui le tentent, et qu’il se découvre à ceux qui le cherchent, parce que les hommes sont tout ensemble indignes de Dieu, et capables de Dieu ; indignes par leur corruption, capables par leur première nature.


5.

Il n’y a rien sur la terre qui ne montre, ou la misère de l’homme, ou la miséricorde de Dieu ; ou l’impuissance de l’homme sans Dieu, ou la puissance de l’homme avec Dieu.

Ainsi, tout l’univers apprend à l’homme, ou qu’il est corrompu, ou qu’il est racheté ; tout lui apprend sa grandeur ou sa misère. L’abandon de Dieu paroît dans les juifs.


6.

Tout tourne en bien pour les élus, jusqu’aux obscurités de l’Écriture ; car ils les honorent, à cause des clartés divines : et tout tourne en mal pour les autres, jusqu’aux clartés ; car ils les blasphèment, à cause des obscurités qu’ils n’entendent pas.


7.

Si Jésus-Christ n’étoit venu que pour sanctifier, toute l’Écriture et toutes choses y tendroient, et il seroit bien aisé de convaincre les infidèles. Si Jésus-Christ n’étoit venu que pour aveugler, toute sa conduite seroit confuse, et nous n’aurions aucun moyen de convaincre les infidèles. Mais comme il est venu in sanctificationem et in scandalum, comme dit Isaïe, nous ne pouvons convaincre les infidèles, et ils ne peuvent nous convaincre ; mais par cela même, nous les convainquons, puisque nous disons qu’il n’y a point de conviction dans toute sa conduite de part ni d’autre.

Jésus-Christ est venu aveugler[2] ceux qui voyoient clair[3], et donner la vue aux aveugles ; guérir les malades et laisser mourir les sains[4] ; appeler à la pénitence et justifier les pécheurs, et laisser les justes dans leurs péchés ; remplir les indigens, et laisser les riches vides.

Que disent les prophètes, de Jésus-Christ ? Qu’il sera évidemment Dieu ? Non : mais qu’il est un Dieu véritablement caché ; qu’il sera méconnu ; qu’on ne pensera point que ce soit lui ; qu’il sera une pierre d’achoppement, à laquelle plusieurs heurteront, etc. Qu’on ne nous reproche donc plus le manque de clarté, puisque nous en faisons profession.

. . . . Mais, dit-on, il y a des obscurités. — Et sans cela, on ne seroit pas aheurté à Jésus-Christ, et c’est un des desseins formels des prophètes : Excæca[5]...

Dieu, pour rendre le Messie connoissable aux bons et méconnoissable aux méchans, l’a fait prédire en cette sorte. Si la manière du Messie eût été prédite clairement, il n’y eût point eu d’obscurité, même pour les méchans. Si le temps eût été prédit obscurément, il y eût eu obscurité, même pour les bons ; car la bonté de leur cœur ne leur eût pas fait entendre que le mem[6] fermé, par exemple, signifie six cents ans. Mais le temps a été prédit clairement, et la manière en figures.

Par ce moyen, les méchans, prenant les biens promis pour matériels, s’égarent malgré le temps prédit clairement, et les bons ne s’égarent pas : car l’intelligence des biens promis dépend du cœur, qui appelle bien ce qu’il aime ; mais l’intelligence du temps promis ne dépend point du cœur ; et ainsi la prédiction claire du temps, et obscure des biens, ne déçoit que les seuls méchans.


8.

Comment falloit-il que fût le Messie, puisque par lui le sceptre devoit être éternellement en Juda, et qu’à son arrivée, le sceptre devoit être ôté à Juda ?

Pour faire qu’en voyant ils ne voient point, et qu’en entendant ils n’entendent point, rien ne pouvoit être mieux fait.


9.

La généalogie de Jésus-Christ dans l’Ancien Testament est mêlée parmi tant d’autres inutiles, qu’elle ne peut être discernée. Si Moïse n’eût tenu registre que des ancêtres de Jésus-Christ, cela eût été trop visible. S’il n’eût pas marqué celle de Jésus-Christ, cela n’eût pas été assez visible. Mais, après tout, qui regarde de près, voit celle de Jésus-Christ bien discernée par Thamar, Ruth, etc.


10.

Reconnoissez donc la vérité de la religion dans l’obscurité même de la religion, dans le peu de lumière que nous en avons, dans l’indifférence que nous avons de la connoître.

Jésus-Christ ne dit pas qu’il n’est point de Nazareth[7], ni qu’il n’est pas fils de Joseph[8], pour laisser les méchans dans l’aveuglement.


11.

Comme Jésus-Christ est demeuré inconnu parmi les hommes, ainsi sa vérité demeure parmi les opinions communes, sans différence à l’extérieur : ainsi l’eucharistie parmi le pain commun.

Que si la miséricorde de Dieu est si grande qu’il nous instruit salutairement, même lorsqu’il se cache, quelle lumière n’en devons-nous pas attendre lorsqu’il se découvre ?

On n’entend rien aux ouvrages de Dieu, si on ne prend pour principe qu’il a voulu aveugler les uns et éclairer les autres.



  1. Article XIII de la seconde partie, dans Bossut.
  2. Dans le manuscrit, Pascal cite en note ce passage de saint Marc, iv, 11 : Illis autem qui foris sunt, in parabolis omnia fiunt, ut videntes videant et non videant, etc. « Pour ceux qui sont en dehors, tout se passe en paraboles, afin que tout en voyant, ils voient et ne voient pas, » etce passage d’Isaïe, vi, 10 : Excæca cor populi hujus. ne forte videat et convertatur. « Aveugle l’esprit de ce peuple, de peur qu’il ne voie et qu’il soit converti. »
  3. Les savants.
  4. Ceux qui se croyaient sains.
  5. Excæca cor populi hujus, etc. ; Isaïe, cité ci-dessus.
  6. Lettre de l’alphabet hébraïque.
  7. Saint-Jean, xviii, 4 : « Nous cherchons Jésus de Nazareth. Jésus dit : « C’est moi. »
  8. Saint Mathieu, i, 22 : « N’est-ce pas le fils du charpentier ?... Jésus leur dit : « Nul n’est honoré comme prophète dans son pays. »


ARTICLE XXI.[1]


Pour montrer que les vrais juifs et les vrais chrétiens n’ont qu’une même religion. — La religion des juifs sembloit consister essentiellement en la paternité d’Abraham, en la circoncision, aux sacrifices, aux cérémonies, en l’arche, au temple de Hiérusalem, et enfin en la loi et en l’alliance de Moïse.

Je dis qu’elle ne consistait en aucune de ces choses, mais seulement en l’amour de Dieu, et que Dieu réprouvoit toutes les autres choses. Que Dieu n’acceptoit point la postérité d’Abraham.

Que les juifs seront punis de Dieu comme les étrangers, s’ils l’offensent. Deut., viii, 19. « Si vous oubliez Dieu, et que vous suiviez des dieux étrangers, je vous prédis que vous périrez de la même manière que les nations que Dieu a exterminées devant vous. »

Que les étrangers seront reçus de Dieu comme les juifs, s’ils l’aiment. Is., lvi, 3 : « Que l’étranger ne dise pas : « Le Seigneur ne me recevra pas. » Les étrangers qui s’attachent à Dieu seront pour le servir et l’aimer : je les mènerai en ma sainte montagne, et recevrai d’eux des sacrifices, car ma maison est la maison d’oraison. »

Que les vrais juifs ne considéroient leur mérite que de Dieu, et non d’Abraham. Is., lxiii, 16. « Vous êtes véritablement notre père, et Abraham ne nous a pas connus, et Israël n’a pas eu de connoissance de nous ; mais c’est vous qui êtes notre père et notre rédempteur. »

Moïse même leur a dit que Dieu n’accepteroit pas les personnes[2]. Deut., x, 17 : Dieu, dit-il, an’accepte pas les personnes, ni les sacrifices[3]. »

Que la circoncision du cœur est ordonnée. Deut., x, 16 ; Jérém., iv, 4 : « Soyez circoncis du cœur ; retranchez les superfluités de votre cœur, et ne vous endurcissez pas ; car votre Dieu est un Dieu grand, puissant et terrible, qui n’accepte pas les personnes. »

Que Dieu dit qu’il le feroit un jour. Deut., xxx, 6 : «  Dieu te circoncira le cœur, et à tes enfans, afin que tu l’aimes de tout ton cœur. » Que les incirconcis de cœur seront jugés. Jér., IX, 26. Car Dieu jugera les peuples incirconcis, et tout le peuple d’Israël, parce qu’il est « incirconcis de cœur. »

Que l’extérieur ne sert de rien sans l’intérieur. Joel., ii, 13 : Scindite corda vestra[4], etc. Is., lviii, 3, 4, etc.

L’amour de Dieu est recommandé dans tout le Deutéronome. Deut., xxx, 19 : « Je prends à témoin le ciel et la terre que j’ai mis devant vous la mort et la vie, afin que vous choisissiez la vie, et que vous aimiez Dieu et que vous lui obéissiez ; car c’est Dieu qui est votre vie. »

Que les juifs, manque de cet amour, seroient réprouvés pour leurs crimes, et les païens élus en leur place. Os., i, 10. Deut., xxxii, 20 : « Je me cacherai d’eux, dans la vue de leurs derniers crimes ; car c’est une nation méchante et infidèle. Ils m’ont provoqué à courroux par les choses qui ne sont point des dieux ; et je les provoquerai à jalousie par un peuple qui n’est pas mon peuple, et par une nation sans intelligence. » Is., lxv, 1.

Que les biens temporels sont faux, et que le vrai bien est d’être uni à Dieu. Ps. cxliii, 15.

Que leurs fêtes déplaisent à Dieu. Amos, v, 21.

Que les sacrifices des juifs déplaisent à Dieu. Is., lxvi, 1-3 ; I, 11. Jérém., vi, 20 ; David, Miserere, 18. — Même de la part des bons, Exspectans[5]. Ps. xliv, 8-14. Qu’il ne les a établis que pour leur dureté. Michée, admirablement vi, 8[6]. I R. (premier livre des Rois), xv, 22 ; Osée, VI, 6.

Que les sacrifices des païens seront reçus de Dieu, et que Dieu retirera sa volonté des sacrifices des juifs. Malach. i, 11.

Que Dieu fera une nouvelle alliance par le Messie, et que l’ancienne sera rejetée. Jérém., xxxi, 31 ; Mandata non bona. Ézéch.

Que les anciennes choses seront oubliées. Is., xliii, 18, 19 ; lxv, 17, 18.

Qu’on ne se souviendra plus de l’arche. Jérém., iii, 15, 16.

Que le temple sera rejeté. Jér., vii, 12-14.

Que les sacrifices seroient rejetés, et d’autres sacrifices purs établis. Malach., i, 11.

Que l’ordre de la sanctification d’Aaron sera réprouvé, et celle de Melchisédech introduite par le Messie. Dixit Dominus[7].

Que cette sacrificature seroit éternelle. Ibid.

Que Jérusalem seroit réprouvée, et Rome admise. Que le nom des juifs seroit réprouvé et un nouveau nom donné. Is., lxv, 15.

Que ce dernier nom seroit meilleur que celui des juifs, et éternel. Is., lvi, 5.

Que les juifs devoient être sans prophètes (Amos), sans rois, sans princes, sans sacrifice, sans idole.

Que les juifs subsisteroient toujours néanmoins en peuple. Jérém., xxxi, 36.



  1. Article XIV de la seconde partie, dans Bossut.
  2. « Ne ferait pas acception des personnes. »
  3. Pascal ajoute en marge : « Le sabbat n’étoit qu’un signe, Ex., xxxi. 13 ; et en mémoire de la sortie d’Égypte, Deut., v, 15. Donc il n’est plus nécessaire, puisqu’il faut oublier l’Égypte. La circoncision n’étoit qu’un signe, Gen., xvii, 11. Et de là vient qu’étant dans le désert ils ne furent pas circoncis, parce qu’ils ne pouvoient se confondre avec les autres peuples. Et qu’après que Jésus-Christest venu, elle n’est plus nécessaire. »
  4. « Déchirez vos cœurs, et non vos vêtements. »
  5. Ce mot désigne le Ps. xxxix, commençant par ces mots : Exspectans exspectavi.
  6. Quid dignum offeram Domino ?... « Qu’offrirai-je au Seigneur qui soit digne de lui ? »
  7. Ces mots désignent le Ps. cix, commençant par ces mots : Dixit Dominus domine meo.


ARTICLE XXII.[1]


1.

Première partie : Misère de l’homme sans Dieu.

Seconde partie : Félicité de l’homme avec Dieu.

Autrement. Première partie : Que la nature est corrompue. Par la nature même.

Seconde partie : Qu’il y a un réparateur. Par l’Écriture.

Préface de le seconde partie : Parler de ceux qui ont traité de cette matière.

J’admire avec quelle hardiesse ces personnes entreprennent de parler de Dieu, en adressant leurs discours aux impies. Leur premier chapitre est de prouver la Divinité par les ouvrages de la nature.

Je ne m’étonnerois pas de leur entreprise s’ils adressoient leurs discours aux fidèles, car il est certain que ceux qui ont la foi vive dans le cœur voient incontinent que tout ce qui est n’est autre chose que l’ouvrage du Dieu qu’ils adorent. Mais pour ceux en qui cette lumière est éteinte, et dans lesquels on a dessein de la faire revivre, ces personnes destituées de foi et de grâce, qui, recherchant de toute leur lumière tout ce qu’ils voient dans la nature qui les peut mener à cette connoissance, ne trouvent qu’obscurité et ténèbres ; dire à ceux-là qu’ils n’ont qu’à voir la moindre des choses qui les environnent, et qu’ils verront Dieu à découvert, et leur donner, pour toute preuve de ce grand et important sujet, le cours de la lune ou des planètes, et prétendre avoir achevé sa preuve avec un tel discours, c’est leur donner sujet de croire que les preuves de notre religion sont bien foibles, et je vois par raison et par expérience que rien n’est plus propre à leur en faire naître le mépris.

Ce n’est pas de cette sorte que l’Écriture, qui connoît mieux les choses qui sont de Dieu, en parle. Elle dit au contraire que Dieu est un Dieu caché ; et que, depuis la corruption de la nature, il les a laissés dans un aveuglement dont ils ne peuvent sortir que par Jésus-Christ, hors duquel toute communication avec Dieu est ôtée : Nemo novit Patrem, nisi Filius, et cui voluerit Filius revelare[2].

C’est ce que l’Écriture nous marque, quand elle dit en tant d’endroits que ceux qui cherchent Dieu le trouvent. Ce n’est point de cette lumière qu’on parle, comme lejour en plein midi. On ne dit point que ceux qui cherchent le jour en plein midi, ou de l’eau dans la mer, en trouveront ; et ainsi il faut bien que l’évidence de Dieu ne soit pas telle dans la nature. Aussi elle nous dit ailleurs : Vere tu es Deus absconditus.


2.

Le Dieu des chrétiens[3] ne consiste pas en un Dieu simplement auteur des vérités géométriques et de l’ordre des élémens ; c’est la part des païens et des épicuriens. Il ne consiste pas seulement en un Dieu qui exerce sa providence sur la vie et sur les biens des hommes, pour donner une heureuse suite d’années à ceux qui l’adorent ; c’est la portion des juifs. Mais le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac, le Dieu de Jacob, le Dieu des chrétiens, est un Dieu d’amour et de consolation : c’est un Dieu qui remplit l’âme et le cœur qu’il possède : c’est un Dieu qui leur fait sentir intérieurement leur misère, et sa miséricorde infinie ; qui s’unit au fond de leur âme ; qui la remplit d’humilité, de joie, de confiance, d’amour ; qui les rend incapables d’autre fin que de lui-même.

Le Dieu des chrétiens est un Dieu qui fait sentir à l’âme qu’il est son unique bien ; que tout son repos est en lui, et qu’elle n’aura de joie qu’à l’aimer ; et qui lui fait en même temps abhorrer les obstacles qui la retiennent, et l’empêchent d’aimer Dieu de toutes ses forces. L’amour-propre et la concupiscence, qui l’arrêtent, lui sont insupportables. Ce Dieu lui fait sentir qu’elle a ce fond d’amour-propre qui la perd, et que lui seul la peut guérir.

La connoissance de Dieu sans celle de sa[4] misère fait l’orgueil. La connoissance de sa misère sans celle de Dieu fait le désespoir. La connoissance de Jésus-Christ fait le milieu, parce que nous y trouvons et Dieu et notre misère.

Tous ceux qui cherchent Dieu hors de Jésus-Christ, et qui s’arrêtent dans la nature, ou ils ne trouvent aucune lumière qui les satisfasse, ou ils arrivent à se former un moyen de connoître Dieu et de le servir sans médiateur : et par là ils tombent, ou dans l’athéisme, ou dans le déisme, qui sont deux choses que la religion chrétienne abhorre presque également.

Dieu par Jésus-Christ. — Nous ne connoissons Dieu que par Jésus-Christ. Sans ce médiateur, est ôtée toute communication avec Dieu ; par Jésus-Christ, nous connoissons Dieu. Tous ceux qui ont prétendu connoître Dieu et le prouver sans Jésus-Christ n’avoient que des preuves impuissantes. Mais pour prouver Jésus-Christ, nous avons les prophéties, qui sont des preuves solides et palpables. Et ces prophéties étant accomplies, et prouvées véritables par l’événement, marquent la certitude de ces vérités, et partant la preuve de la divinité de Jésus-Christ. En lui et par lui nous connoissons donc Dieu. Hors de là et sans l’Écriture, sans le péché originel, sans médiateur nécessaire promis et arrivé, on ne peut prouver absolument Dieu, ni enseigner une bonne doctrine ni une bonne morale. Mais par Jésus-Christ et en Jésus-Christ, on prouve Dieu, et on enseigne la morale et la doctrine. Jésus-Christ est donc le véritable Dieu des hommes.

Mais nous connoissons en même temps notre misère, car ce Dieu n’est autre chose que le réparateur de notre misère. Ainsi nous ne pouvons bien connoître Dieu qu’en connoissant nos iniquités.

Aussi ceux qui ont connu Dieu sans connoître leur misère ne l’ont pas glorifié, mais s’en sont glorifiés. Quia non cognovit per sapientiam, placuit Deo per stultitiam prædicationis salvos facere[5].

Non-seulement nous ne connoissons Dieu que par Jésus-Christ, mais nous ne nous connoissons nous-mêmes que par Jésus-Christ. Nous ne connoissons la vie, la mort que par Jésus-Christ. Hors de Jésus-Christ, nous ne savons ce que c’est ni que notre vie, ni que notre mort, ni que Dieu, ni que nous-mêmes.

Ainsi sans l’Écriture, qui n’a que Jésus-Christ pour objet, nous ne connoissons rien, et ne voyons qu’obscurité et confusion dans la nature de Dieu et dans la propre nature.

Sans Jésus-Christ, il faut que l’homme soit dans le vice et dans la misère ; avec Jésus-Christ, l’homme est exempt de vice et de misère. En lui est toute notre vertu et toute notre félicité. Hors de lui, il n’y a que vice, misère, erreurs, ténèbres, mort, désespoir.

Sans Jésus-Christ le monde ne subsisteroit pas ; car il faudroit, ou qu’il fût détruit, ou qu’il fût comme un enfer.



  1. Article XV de la seconde partie, dans Bossut.
  2. Matth., xi,27.
  3. Voy. ci-dessus art. X, § 2.
  4. La misère de l’homme.
  5. I Cor., i, 24.


ARTICLE XXIII[1]


1.

Commencement. — Les miracles discernent la doctrine, et la doctrine discerne les miracles[2].


2.

Il y en a de faux et de vrais. Il faut une marque pour les connoître ; autrement ils seroient inutiles. Or, ils ne sont pas inutiles, et sont au contraire fondement. Or, il faut que la règle qu’il nous donne soit telle, qu’elle ne détruise pas la preuve que les vrais miracles donnent de la vérité, qui est la fin principale des miracles.

Moïse en a donné deux : que la prédiction n’arrive pas, Deut., xviii, 22, et qu’ils ne mènent point à l’idolâtrie[3], Deut., xiii, 4 ; et Jésus-Christ une[4].

Si la doctrine règle les miracles, les miracles sont inutiles pour la doctrine. Si les miracles règlent...

... Dans le Vieux Testament, quand on vous détournera de Dieu. Dans le Nouveau, quand on vous détournera de Jésus-Christ. Voilà les occasions d’exclusion à la foi des miracles, marquées. Il ne faut pas y donner d’autres exclusions.

... S’ensuit-il de là qu’ils auroient droit d’exclure tous les prophètes qui leur sont venus ? Non. Ils eussent péché en n’excluant pas ceux qui nioient Dieu, et aussi péché d’exclure ceux qui ne nioient pas Dieu.

D’abord donc qu’on voit un miracle, il faut, ou se soumettre, ou avoir d’étranges marques du contraire. Il faut voir s’ils nient ou un Dieu, ou Jésus-Christ, ou l’Église.

S’il n’y avoit point de faux miracles, il y auroit certitude. S’il n’y avoit point de règle pour les discerner, les miracles seroient inutiles, et il n’y auroit pas de raison de croire. Or, il n’y a pas humainement de certitude humaine, mais raison.


3.

Toute religion est fausse, qui, dans sa foi, n’adore pas un Dieu comme principe de toutes choses, et qui, dans sa morale, n’aime pas un seul Dieu comme objet de toutes choses. Les juifs avoient une doctrine de Dieu comme nous en avons une de Jésus-Christ, et confirmée par miracles ; et défense de croire à tous faiseurs de miracles, et, de plus, ordre de recourir aux grands prêtres, et de s’en tenir à eux. Et ainsi toutes les raisons que nous avons pour refuser de croire les faiseurs de miracles, ils les avoient à l’égard de leurs prophètes. Et cependant ils étoient très-coupables de refuser les prophètes, à cause de leurs miracles, et Jésus-Christ ; et n’eussent pas été coupables s’ils n’eussent point vu les miracles : Nisi fecissem, peccatum non haberent[5]. Donc toute la créance est sur les miracles.

Les preuves que Jésus-Christ et les apôtres tirent de l’Écriture ne sont pas démonstratives ; car ils disent seulement que Moïse a dit qu’un prophète viendroit, mais ils ne prouvent pas par là que ce soit celui-là, et c’étoit toute la question. Ces passages ne servent donc qu’à montrer qu’on n’est pas contraire à l’Écriture, et qu’il n’y paroît point de répugnance, mais non pas qu’il y ait accord Or, cela suffit, exclusion de répugnance, avec miracles.


4.

Jésus-Christ dit que les Écritures témoignent de lui, mais il ne montre pas en quoi.

Même les prophéties ne pouvoient pas prouver Jésus-Christ pendant sa vie. Et ainsi on n’eût pas été coupable de ne pas croire en lui avant sa mort, si lesmiracles n’eussent pas suffi sans la doctrine. Or, ceux qui ne croyoient pas en lui encore vivant étoient pécheurs, comme il le dit lui-même, et sans excuse. Donc il falloit qu’ils eussent une démonstration à laquelle ils résistassent. Or, ils n’avoient pas[6]…, mais seulement les miracles ; donc ils suffisent, quand la doctrine n’est pas contraire, et on doit y croire.

Jésus-Christ a vérifié qu’il étoit le Messie, jamais en vérifiant sa doctrine sur l’Écriture et les prophéties, et toujours par ses miracles. Il prouve qu’il remet les péchés, par un miracle.

Nicodème reconnoît par ses miracles[7], que sa doctrine est de Dieu : Scimus quia a Deo venisti, magister ; nemo enim potest hæc signa facere quæ tu facis, nisi fuerit Deus cum eo[8]. Il ne juge pas des miracles par la doctrine, mais de la doctrine par les miracles.

Il y a un devoir réciproque entre Dieu et les hommes. Quid debui[9]? « Accusez-moi, dit Dieu dans Isaïe. Dieu doit accomplir ses promesses, » etc.

Les hommes doivent à Dieu de recevoir la religion qu’il leur envoie. Dieu doit aux hommes de ne les point induire en erreur. Or, ils croient induits en erreur, si les faiseurs de miracles annoncoient une doctrine qui ne parût pas visiblement fausse aux lumières du sens commun, et si un plus grand faiseur de miracles n’avoit déjà averti de ne les pas croire. Ainsi, s’il y avoit division dans l’Église, et que les ariens, par exemple, qui se disoient fondés en l’Écriture comme les catholiques, eussent fait des miracles, et non les catholiques, on eût été induit en erreur. Car, comme un homme qui nous annonce les secrets de Dieu n’est pas digne d’être cru sur son autorité privée, et que c’est pour cela que les impies en doutent : aussi un homme qui, pour marque de la communication qu’il a avec Dieu, ressuscite les morts, prédit l’avenir, transporte les mers, guérit les maladies, il n’y a point d’impie qui ne s’y rende, et l’incrédulité de Pharao et des pharisiens est l’effet d’un endurcissement surnaturel. Quand donc on voit les miracles et la doctrine non suspecte tout ensemble d’un côté, il n’y a pas de difficulté. Mais quand on voit les miracles et la doctrine suspecte d’un même côté, alors il faut voir quel est le plus clair. Jésus-Christ étoit suspect.

Il y a bien de la différence entre tenter, et induire en erreur. Diet tente,mais il n’induit pas en erreur. Tenter est procurer les occasions, qui n’imposant point de nécessité, si on n’aime pas Dieu, on fera une certaine chose. Induire en erreur est mettre l’homme dans la nécessité de conclure et suivre une fausseté.

Il est impossible, par le devoir de Dieu, qu’un homme cachant sa mauvaise doctrine, et n’en faisant paroître qu’une bonne, et se disant conforme à Dieu et à l’Église, fasse des miracles pour couler insensiblement une doctrine fausse et subtile : cela ne se peut. Et encore moins que Dieu, qui connoît les cœurs, fasse des miracles en faveur d’un tel[10].


5.

Il y a bien de la différence entre n’être pas pour Jésus-Christ, et le dire ; ou n’être pas pour Jésus-Christ, et feindre d’en être. Les uns peuvent faire des miracles, non les autres ; car il est clair des uns qu’ils sont contre la vérité, non des autres ; et ainsi les miracles sont plus clairs.

Les miracles discernent aux choses douteuses : entre les peuples juif et païen ; juif et chrétien ; catholique, hérétique ; calomniés, calomniateurs ; entre les deux croix[11]. Mais aux hérétiques les miracles seroient inutiles ; car l’Église, autorisée par les miracles qui ont préoccupé la créance, nous dit qu’ils n’ont pas la vraie foi. Il n’y a pas de doute qu’ils n’y sont pas, puisque les premiers miracles de l’Église excluent la foi des leurs. Il y a ainsi miracle contre miracle, et premiers et plus grands du côté de l’Église.

Contestation. — Abel, Caïn[12]. Moïse, magiciens. Élie, faux prophètes. Jérémie, Ananias. Michée, faux prophètes. Jésus-Christ, pharisien. Saint Paul, Barjésu[13]. Apôtres, exorcistes[14]. Les chrétiens et les infidèles. Les catholiques, les hérétiques. Élie, Énoch, Antechrist. Toujours le vrai prévaut en miracles. Les deux croix.

Jamais en la contention du vrai Dieu, de la vérité de la religion, il n’est arrivé miracle du côté de l’erreur, et non de la vérité.

Jean, vii, 40. Contestation entre les juifs, comme entre les chrétiens aujourd’hui. Les uns croyoient en Jésus-Christ, les autres ne le croyoient pas, à cause des prophéties qui disoient qu’il devoit naître de Bethléem. Ils devoient mieux prendre garde s’il n’en étoit pas. Car ces miracles étant convaincans, ils devoient s’assurer de ces prétendues contradictions de sa doctrine à l’Écriture ; et cette obscurité ne les excusoit pas, mais les aveugloit. Ainsi ceux qui refusent de croire les miracles d’aujourd’hui, par une prétendue contradiction chimérique, ne sont pas excusés.

Jésus-Christ guérit l’aveugle-né, et fit quantité de miracles, au jour du sabbat. Par où il aveugloit les pharisiens, qui disoient qu’il falloit juger des miracles par la doctrine.

« Nous avons Moïse : mais celui-là, nous ne savons d’où il est[15]. » C’est ce qui est admirable, que vous ne savez d’où il est, et cependant il fait de tels miracles.

Jésus-Christ ne parloit ni contre Dieu, ni contre Moïse. L’Antéchrist et les faux prophètes, prédits par l’un et l’autre Testament, parleront ouvertement contre Dieu et contre Jésus-Christ. Qui seroit ennemi couvert, Dieu ne permettrait pas qu’il fît des miracles ouvertement.

[16]S’il y a un Dieu, il falloit que la foi de Dieu fût sur la terre. Or les miracles de Jésus-Christ ne sont pas prédits par l’Antechrist, mais les miracles de l’Antéchrist sont prédits par Jésus-Christ ; et ainsi, si Jésus-Christ n’étoit pas le Messie, il auroit bien induit en erreur[17] ; mais l’Antechrist ne peut bien induire en erreur. Quand Jésus-Christ a prédit les miracles de l’Antechrist, a-t-il cru détruire la foi de ses propres miracles ? Moïse a prédit Jésus-Christ, et ordonné de le suivre ; Jésus-Christ a prédit l’Antechrist, et défendu de le suivre.

Il étoit impossible qu’au temps de Moïse on réservât sa croyance à l’Antechrist, qui leur étoit inconnu ; mais il est bien aisé, au temps de l’Antechrist, de croire en Jésus-Christ, déjà connu.

Il n’y a nulle raison de croire en l’Antechrist, qui ne soit à croire en Jésus-Christ ; mais il y en a en Jésus-Christ, qui ne sont pas en l’autre.


6.

Les miracles sont plus importans que vous ne pensez : ils ont servi à la fondation, et serviront à la continuation de l’Église, jusqu’à l’Antechrist, jusqu’à la fin.

Ou Dieu a confondu les faux miracles, ou il les a prédits ; et par l’un et l’autre il s’est élevé au-dessus de ce qui est surnaturel à notre égard, et nous y a élevés nous-mêmes.

Les miracles ont une telle force, qu’il a fallu que Dieu ait averti qu’on n’y pense point contre lui, tout clair qu’il soit qu’il y a un Dieu ; sans quoi ils eussent été capables de troubler.

Et ainsi tant s’en faut que ces passages, Deut., xiii, fassent contre l’autorité des miracles, que rien n’en marque davantage la force. Et de même pour l’Antechrist : « Jusqu’à séduire les élus, s’il étoit possible. »


7.

Raisons pourquoi on ne croit point. — Ce qui fait qu’on ne croit pas les vrais miracles, est le manque de charité. Joh. : Sed vos non creditis, quia non estis ex ovibus[18]. Ce qui fait croire les faux est le manque de charité, II Thess., ii, 10.

D’où vient qu’on croit tant de menteurs qui disent qu’ils ont vu des miracles, et qu’on ne croit aucun de ceux qui disent qu’ils ont des secrets pour rendre l’homme immortel ou pour rajeunir. — Ayant considéré d’où vient qu’on ajoute tant de foi à tant d’imposteurs qui disent qu’ils ont des remèdes, jusques à mettre souvent sa vie entre leurs mains, il m’a paru que la véritable cause est qu’il yen a de vrais ; car il ne seroit pas possible qu’il y en eût tant de faux, et qu’on y donnât tant de créance, s’il n’y en avoit de véritables. Si jamais il n’y eût eu remède à aucun mal, et que tous les maux eussent été incurables, il est impossible que les hommes se fussent imaginé qu’ils en pourraient donner ; et encore plus que tant d’autres eussent donné croyance à ceux qui se fussent vantés d’en avoir : de même que, si un homme se vantoit d’empêcher de mourir, personne ne le croiroit, parce qu’il n’y a aucun exemple de cela. Mais comme il y a eu quantité de remèdes qui se sont trouvés véritables, par la connoissance même des plus grands hommes, la créance des hommes s’est pliée par là ; et cela s’étant connu possible, on a conclu de là que cela étoit. Car le peuple raisonne ordinairement ainsi : Une chose est possible, donc elle est ; parce que la chose ne pouvant être niée en général, puisqu’il y a des effets particuliers qui sont véritables, le peuple, qui ne peut pas discerner quels d’entre ces effets particuliers sont les véritables, les croit tous. De même, ce qui fait qu’on croit tant de faux effets de la lune, c’est qu’il y en a de vrais, comme le flux de la mer.

Il en est de même des prophéties, des miracles, des divinations par les songes, des sortiléges, etc. Car si de tout cela il n’y avoit jamais eu rien de véritable, on n’en auroit jamais rien cru : et ainsi au lieu de conclure qu’il n’y a point de vrais miracles parce qu’il y en a tant de faux, il faut dire au contraire qu’il y a certainement de vrais miracles puisqu’il y en a tant de faux, et qu’il n’yen a de faux que par cette raison qu’il y en a de vrais.

Il faut raisonner de la même sorte pour la religion ; car il ne seroit pas possible que les hommes se fussent imaginé tant de fausses religions, s’il n’yen avoit une véritable. L’objection à cela, c’est que les sauvages ont une religion : mais on répond à cela que c’est qu’ils en ont ouï parler, comme il paroît par le déluge, la circoncision, la croix de saint André, etc.


8.

Il est dit : « Croyez à l’Église, » mais il n’est pas dit : « Croyez aux miracles, » à cause que le dernier est naturel, et non pas le premier. L’un avoit besoin de précepte, non pas l’autre.


9.

Ces filles[19], étonnées de ce qu’on dit, qu’elles sont dans la voie de perdition ; que leurs confesseurs les mènent à Genève ; qu’ils leur inspirent que Jésus-Christ n’est point en l’eucharistie, ni en la droite du Père ; elles savent que tout cela est faux, elles s’offrent donc à Dieu en cet état : Vide si via iniquitatis in me est[20]. Qu’arrive-t-il là-dessus ? Ce lieu, qu’on dit être le temple du diable, Dieu en fait son temple. On dit qu’il faut en ôter les enfans : Dieu les y guérit[21]. On dit que c’est l’arsenal de l’enfer : Dieu en fait le sanctuaire de ses grâces. Enfin on les menace de toutes les fureurs et de toutes les vengeances du ciel ; et Dieu les comble de ses faveurs. Il faudroit avoir perdu le sens pour en conclure qu’elles sont dans la voie de perdition.

Pour affoiblir vos adversaires, vous désarmez toute l’Église.

.... S’ils disent[22] que notre salut dépend de Dieu, ce sont des hérétiques. S’ils disent qu’ils sont soumis au pape, c’est une hypocrisie. Ils sont prêts à souscrire toutes ses constitutions, cela ne suffit pas. S’ils disent qu’il ne faut pas tuer pour une pomme, ils combattent la morale des catholiques. S’il se fait des miracles parmi eux, ce n’est plus une marque de sainteté, et c’est au contraire un soupçon d’hérésie.

... Les trois marques de la religion : la perpétuité, la bonne vie, les miracles. Ils détruisent la perpétuité par la probabilité[23], la bonne vie par leur morale ; les miracles, en détruisant ou leur vérité, ou leur conséquence.

Si on les croit, l’Église n’aura que faire de perpétuité, sainte vie, miracles. Les hérétiques les nient, ou en nient la conséquence ; eux de même. Mais il faudroit n’avoir point de sincérité pour les nier, ou encore perdre le sens pour nier la conséquence.

... Quoi qu’il en soit, l’Église est sans preuves, s’ils ont raison. L’Église a trois sortes d’ennemis : les juifs, qui n’ont jamais été de son corps ; les hérétiques, qui s’en sont retirés ; et les mauvais chrétiens, qui la déchirent au dedans.

Ces trois sortes de différens adversaires la combattent d’ordinaire diversement.

Mais ici ils la combattent d’une même sorte. Comme ils sont tous sans miracles, et que l’Église a toujours eu contre eux des miracles, ils ont tous eu le même intérêt à les éluder, et se sont tous servis de cette défaite : qu’il ne faut pas juger de la doctrine par les miracles. mais des miracles par la doctrine. Il y avoit deux partis entre ceux qui écoutoient Jésus-Christ : les uns qui suivoient sa doctrine par ses miracles ; les autres qui disoient... Il y avoit deux partis au temps de Calvin. Il y a maintenant les jésuites..., etc.

Ce n’étoit point ici le pays de la vérité : elle erre inconnue parmi les hommes. Dieu l’a couverte d’un voile, qui la laisse méconnoître à ceux qui n’entendent pas sa voix. Le lieu est ouvert au blasphème, et même sur des vérités au moins bien apparentes. Si l’on publie les vérités de l’Évangile, on en publie de contraires, et on obscurcit les questions en sorte que le peuple ne peut discerner. Et on demande : « Qu’avez-vous pour vous faire plutôt croire que les autres ? Quel signe faites-vous ? Vous n’avez que des paroles, et nous aussi. Si vous aviez des miracles, bien. » Cela est une vérité, que la doctrine doit être soutenue par les miracles, dont on abuse pour blasphémer la doctrine. Et si les miracles arrivent, on dit que les miracles ne suffisent pas sans la doctrine ; et c’est une autre vérité, pour blasphémer les miracles.

Que vous êtes aise de savoir les règles générales, pensant par là jeter le trouble, et rendre tout inutile ! On vous en empêchera, mon père : la vérité est une et ferme.


10.

Un miracle parmi les schismatiques n’est pas tant à craindre ; car le schisme, qui est plus visible que le miracle, marque visiblement leur erreur. Mais quand il n’y a point de schisme, et que l’erreur est en dispute, le miracle discerne.

Jean, ix,[24] : Non est hic homo a Deo, qui sabbatum non custodit. Alii : Quomodo potest homo peccator haec signa facere ? Lequel est le plus clair ?

« Cette maison n’est pas de Dieu ; car on n’y croit pas que les cinq propositions soient dans Jansénius. » Les autres : « Cette maison est de Dieu ; car il y fait d’étranges miracles. » Lequel est le plus clair ?

Tu quid dicis ? Dico quia propheta est.Nisi esset hic a Deo, non poterat facere quidquam[25].

« Si vous ne croyez en moi, croyez au moins aux miracles. » Il les renvoie comme au plus fort.

Il avoit été dit aux juifs, aussi bien qu’aux chrétiens, qu’ils ne crussent pas toujours les prophètes. Mais néanmoins les pharisiens et les scribes font grand état de ses miracles, et essayent de montrer qu’ils sont faux, ou faits par le diable : étant nécessités d’être convaincus, s’ils reconnoissent qu’ils sont de Dieu.

Nous ne sommes pas aujourd’hui dans la peine de faire ce discernement. Il est pourtant bien facile à faire : ceux qui ne nient ni Dieu, ni Jésus-Christ, ne font point de miracles qui ne soient sûrs : Nemo faciat virtutem in nomine meo, et cito possit de me male loqui[26]. Mais nous n’avons point à faire ce discernement. Voici une relique sacrée. Voici une épine de la couronne du Sauveur du monde, en qui le prince de ce monde[27] n’a point puissance, qui fait des miracles par la propre puissance de ce sang répandu pour nous. Voici que Dieu choisit lui-même cette maison poury faire éclater sa puissance.

Ce ne sont point des hommes qui font ces miracles par une vertu inconnue et douteuse, qui nous obligeà un difficile discernement. C’est Dieu même ; c’est l’instrument de la passion de son Fils unique, qui, étant en plusieurs lieux, choisit celui-ci, et fait venir de tous côtés les hommes pour y recevoir ces soulagements miraculeux dans leurs langueurs.

Les miracles ne sont plus nécessaires, à cause qu’on en a déjà. Mais quand on n’écoute plus la tradition, quand on ne propose plus que le pape, quand on l’a surpris, et qu’ainsi ayant exclu la vrai source de la vérité, qui est la tradition, et ayant prévenu le pape, qui en est le dépositaire, la vérité n’a plus de liberté de paroître : alors les hommes ne parlant plus de la vérité, la vérité doit parler elle-même aux hommes. C’est ce qui arriva au temps d’Arius.

Joh., vi, 26 : Non quia vidistis signa, sed saturati estis[28].

Ceux qui suivent Jésus-Christ à cause de ses miracles honorent sa puissance dans tous les miracles qu’elle produit ; mais ceux qui, en faisant profession de le suivre pour ses miracles, ne le suivent en effet que parce qu’il les console et les rassasie des biens du monde, ils déshonorent ses miracles, quand ils sont contraires à leurs commodités.

Juges injustes, ne faites pas des lois sur l’heure ; jugez par celles qui sont établies par vous-mêmes : Væ qui conditis leges iniquas[29].

La manière dont l’Église a subsisté est que la vérité a été sans contestation ; ou, si elle a été contestée, il y a eu le pape, et sinon, il y a eu l’Église.

Miracle. C’est un effet qui excède la force naturelle des moyens qu’on y emploie ; et non-miracle est un effet qui n’excède pas la force naturelle des moyens qu’on y emploie. Ainsi ceux qui guérissent par l’invocation du diable ne font pas un miracle ; car cela n’excède pas la force naturelle du diable. Mais...

Les miracles prouvent le pouvoir que Dieu a sur les cœurs par celui qu’il exerce sur les corps.

Il importe aux rois, aux princes, d’être en estime de piété ; et pour cela, il faut qu’ils se confessent à vous[30]. Les jansénistes ressemblent aux hérétiques par la réformation des mœurs ; mais vousleur ressemblez en mal.



  1. Article XVI de la seconde partie, dans Bossut.
  2. On lit encore à la page 475 du manuscrit : « Règle. Il faut juger de la doctrine par les miracles, il faut juger des miracles par la doctrine. Tout cela est vrai, mais cela ne se contredit pas. »
  3. La phrase serait plus claire s’il y avait : « Et qu’ils mènent à l’idolâtrie. »
  4. Marc, IX, 38 : « Il n’est pas possible qu’un homme fasse un miracle en mon nom, et qu’en même temps il parle mal de moi. »
  5. Jean, xv, 24.
  6. Ici un mot illisible. La Copie a lu, l’exposition.
  7. Par les miracles de Jésus-Christ.
  8. Jean, iii, 2.
  9. Isaïe, v, 4.
  10. D’un tel homme.
  11. Celle de Dieu et celle du larron.
  12. C’est le développement de la phrase qui commence le paragraphe précédent : «Les miracles discernent, etc.
  13. Saint Paul rendit Barjésu aveugle.
  14. Des exorcistes juifs voulurent lutter contre les apôtres.
  15. Jean, ix, 29.
  16. Avant ces mots, on lit dans le manuscrit : « Fondement de la religion. C’est les miracles. Quoi donc ! Dieu parle-t-il contre les fondemens de la foi qu’on a en lui ? »
  17. Bien induit, c’est-à-dire, induit par bonnes et justes raisons.
  18. Jean, x, 26.
  19. Les religieuses de Port-Royal.
  20. Ps. cxxxviii, 24.
  21. Allusion au miracle de la sainte épine.
  22. Si les jansénistes disent, on les traite d’hérétiques.
  23. Selon Pascal, les jésuites soutenaient qu’une opinion nouvelle, soutenue par un auteur grave, devenait probable.
  24. Verset 16.
  25. Jean, ix, 17 et 33.
  26. Marc, ix, 38.
  27. Le diable.
  28. « Vous me suivez, non pour le miracle que vous avez vu (le miracle des cinq pains), mais parce que vous avez été rassasiés. »
  29. Is., x, 1.
  30. Aux jésuites.


ARTICLE XXIV.[1]


1.

Le pyrrhonisme est le vrai ; car, après tout, les hommes, avant Jésus-Christ, ne savoient où ils en étaient, ni s’ils étoient grands ou petits. Et ceux qui ont dit l’un ou l’autre n’en savoient rien, et devinoient sans raison et par hasard : et même ils erroient toujours, en excluant l’un ou l’autre. Quod ergo ignorantes, quæritis, religio annuntiat vobis.[2].


2.

Croyez-vous qu’il soit impossible que Dieu soit infini, sans parties ? Oui. Je vous veux donc faire voir une chose infinie et indivisible : c’est un point se mouvant partout d’une vitesse infinie ; car il est en tous lieux et est tout entier en chaque endroit.

Que cet effet de nature, qui vous sembloit impossible auparavant, vous fasse connoître qu’il peut y en avoir d’autres que vous ne connoissiez pas encore. Ne tirez pas cette conséquence de votre apprentissage, qu’il ne vous reste rien à savoir ; mais qu’il vous reste infiniment à savoir.


3.

La conduite de Dieu, qui dispose toutes choses avec douceur, est de mettre la religion dans l’esprit par les raisons, et dans le cœur par la grâce. Mais de la vouloir mettre dans l’esprit et dans le cœur par la force et par les menaces, ce n’est pas y mettre la religion, mais la terreur, terrorem potius quam religionem.

Commencer par plaindre les incrédules ; ils sont assez malheureux par leur condition. Il ne les faudroit injurier qu’au cas que cela servît ; mais cela leur nuit.


4.

Toute la foi consiste en Jésus-Christ et en Adam, et toute la morale en la concupiscence et en la grâce.


5.

Le cœur a ses raisons, que la raison ne connoît point ; on le sait en mille choses. Je dis que le cœur aime l’être universel naturellement, et soi-même naturellement, selon qu’il s’y adonne ; et il se durcit contre l’un ou l’autre, à son choix. Vous avez rejeté l’un et conservé l’autre : est-ce par raison que vous aimez ? C’est le cœur qui sent Dieu, et non la raison. Voilà ce que c’est que la foi : Dieu sensible au cœur, non à la raison.


6.

Le monde subsiste pour exercer[3] miséricorde et jugement, non pas comme si les hommes y étoient sortant des mains de Dieu, mais comme des ennemis de Dieu, auxquels il donne par grâce, assez de lumière pour revenir, s’ils le veulent chercher et le suivre ; mais pour les punir, s’ils refusent de le chercher ou de le suivre.


7.

On a beau dire, il faut avouer que la religion chrétienne a quelque chose d’étonnant. « C’est parce que vous y êtes né, » dira-t-on. Tant s’en faut ; je me roidis contre, par cette raison-là même, de peur que cette prévention ne me suborne. Mais, quoique j’y sois né, je ne laisse pas de le trouver ainsi.

8.

Il y a deux manières de persuader les vérités de notre religion : l’une par la force de la raison, l’autre par l’autorité de celui qui parle. On ne se sert pas de la dernière, mais de la première. On ne dit pas : « Il faut croire cela ; car l’Écriture, qui le dit, est divine ; » mais on dit qu’il le faut croire par telle et telle raison, qui sont de foibles argumens, la raison étant flexible à tout.

... Mais ceux-là mêmes qui semblent les plus opposés à la gloire de la religion n’y seront pas inutiles pour les autres. Nous en ferons le premier argument, qu’il y a quelque chose de surnaturel ; car un aveuglement de cette sorte n’est pas une chose naturelle ; et si leur folie les rend si contraires à leur propre bien, elle servira à en garantir les autres par l’horreur d’un exemple si déplorable et d’une folie si digne de compassion.


9.

Le seul qui connoît la nature[4] ne la connoîtra-t-il que pour être misérable ? le seul qui la connoît sera-t-il le seul malheureux ?

... Il ne faut pas qu’il ne voie rien du tout ; il ne faut pas aussi qu’il en voie assez pour croire qu’il le possède[5] ; mais qu’il en voie assez pour connoitre qu’il l’a perdu ; car, pour connoître qu’on a perdu, il faut voir et ne voir pas ; et c’est précisément l’état où est la nature. Il faudroit que la vraie religion enseignât la grandeur, la misère, portât à l’estime et au mépris de soi, à l’amour et à la haine.


10.

La religion est une chose si grande, qu’il est juste que ceux qui ne voudroient pas prendre la peine de la chercher si elle est obscure, en soient privés. De quoi se plaint-on donc, si elle est telle qu’on la puisse trouver en la cherchant ?

L’orgueil contre-pèse et emporte toutes les misères. Voilà un étrange monstre, et un égarement bien visible. Le voilà tombé de sa place, il la cherche avec inquiétude. C’est ce que tous les hommes font. Voyons qui l’aura trouvée.

Ordre.Après la corruption, dire : « Il est juste que ceux qui sont en cet état le connoissent ; et ceux qui s’y plaisent, et ceux qui s’y déplaisent. Mais il n’est pas juste que tous voient la rédemption. »

Quand on dit que Jésus-Christ n’est pas mort pour tous, vous abusez d’un vice des hommes qui s’appliquent incontinent cette exception, ce qui est favoriser le désespoir ; au lieu de les en détourner pour favoriser l’espérance. Car on s’accoutume ainsi aux vertus intérieures par ces habitudes extérieures.


11.

La dignité de l’homme consistoit, dans son innocence, à user et dominer sur les créatures, mais aujourd’hui à s’en séparer et s’y assujettir.


12.

L’Église a toujours été combattue par des erreurs contraires, mais peut-être jamais en même temps, comme à présent. Et si elle en souffre plus, à cause de la multiplicité d’erreurs, elle en reçoit cet avantage qu’elles se détruisent.

Elle se plaint des deux, mais bien plus des calvinistes, à cause du schisme.

Il est certain que plusieurs des deux contraires[6] sont trompés, il faut les désabuser.

La foi embrasse plusieurs vérités qui semblent se contredire. Temps de rire, de pleurer, etc. Responde. Ne respondeas, etc.

La source en est l’union des deux natures en Jésus-Christ.

Et aussi les deux mondes[7]. La création d’un nouveau ciel et nouvelle terre ; nouvelle vie, nouvelle mort ; toutes choses doublement, et les mêmes noms demeurant.

Et enfin les deux hommes qui sont dans les justes[8] ; car ils sont les deux mondes, et un membre et image de Jésus-Christ. Et ainsi tous les noms leur conviennent, de justes, pécheurs ; mort, vivant ; vivant, mort ; élu, réprouvé, etc.

Il y a donc un grand nombre de vérités, et de foi, et de morale, qui semblent répugnantes, et qui subsistent toutes dans un ordre admirable.

La source de toutes les hérésies est l’exclusion de quelques-unes de ces vérités ; et la source de toutes les objections que nous font les hérétiques est l’ignorance de quelques-unes de ces vérités.

Et d’ordinaire il arrive que, ne pouvant concevoir le rapport de deux vérités opposées, et croyant que l’aveu de l’une enferme l’exclusion de l’autre, ils s’attachent à l’une, ils excluent l’autre, et pensent que nous, au contraire. Or l’exclusion est la cause de leur hérésie ; et l’ignorance que nous tenons l’autre cause leurs objections.

1er exemple : Jésus-Christ est Dieu et homme. Les ariens, ne pouvant allier ces choses, qu’ils croient incompatibles, disent qu’il est homme : en cela ils sont catholiques. Mais ils nient qu’il soit Dieu : en cela ils sont hérétiques. Ils prétendent que nous nions son humanité : en cela ils sont ignorans.

2e exemple, sur le sujet du saint sacrement : Nous croyons que la substance du pain étant changée, et consubstantiellement en celle du corps de Notre-Seigneur, Jésus-Christ y est présent réellement. Voilà une vérité. Une autre est que ce sacrement est aussi une des figures de la croix et de la gloire, et une commémoration des deux. Voilà la foi catholique, qui comprend ces deux vérités qui semblent opposées.

L’hérésie d’aujourd’hui[9], ne concevant pas que ce sacrement contient tout ensemble et la présence de Jésus-Christ, et sa figure, et qu’il soit sacrifice et commémoration de sacrifice, croit qu’on ne peut admettre l’une de ces vérités sans exclure l’autre par cette raison.

Ils s’attachent à ce point seul, que ce sacrement est figuratif ; et en cela ils ne sont point hérétiques. Ils pensent que nous excluons cette vérité ; et de là vient qu’ils nous font tant d’objections sur les passages des Pères qui le disent. Enfin ils nient la présence ; et en cela ils sont hérétiques.

3e exemple : les indulgences.

C’est pourquoi le plus court moyen pour empêcher les hérésies est d’instruire de toutes les vérités ; et le plus sûr moyen de les réfuter est de les déclarer toutes. Car que diront les hérétiques ?

Tous errent d’autant plus dangereusement qu’ils suivent chacun une vérité. Leur faute n’est pas de suivre une fausseté, mais de ne pas suivre une autre vérité.

La grâce sera toujours dans le monde (et aussi la nature), de sorte qu’elle est en quelque sorte naturelle. Et ainsi il y aura toujours des pélagiens, et toujours des catholiques, et toujours combat.

Parce que la première naissance fait les uns, et la grâce de la seconde naissance fait les autres.

Ce sera une des confusions des damnés, de voir qu’ils seront condamnés par leur propre raison, par laquelle ils ont prétendu condamner la religion chrétienne.


13.

Il y a cela de commun entre la vie ordinaire des hommes et celle des saints, qu’ils aspirent tous à la félicité ; et ils ne diffèrent qu’en l’objet où ils la placent. Les uns et les autres appellent leurs ennemis ceux qui les empêchent d’y arriver.

Il faut juger de ce qui est bon ou mauvais par la volonté de Dieu, qui ne peut être ni injuste ni aveugle ; et non pas par la nôtre propre, qui est toujours pleine de malice et d’erreur.


14.

Point formaliste. — Quand saint Pierre et les apôtres délibèrent d’abolir la circoncision, où il s’agissoit d’agir contre la loi de Dieu, ils ne consultent point les prophètes, mais simplement la réception du Saint-Esprit en la personne des incirconcis. Ils jugent plus sûr que Dieu approuve ceux qu’il remplit de son Esprit, que non pas qu’il faille observer la loi ; ils savoient que la fin de la loi n’étoit que le Saint-Esprit ; et qu’ainsi, puisqu’on l’avoit bien sans circoncision, elle n’étoit pas nécessaire.


15.

Deux lois suffisent pour régler toute la république chrétienne, mieux que toutes les lois politiques[10].


16.

La religion est proportionnée à toutes sortes d’esprits. Les premiers s’arrêtent au seul établissement ; et cette religion est telle, que son seul établissement est suffisant pour en prouver la vérité. Les autres vont jusqu’aux apôtres. Les plus instruits vont jusqu’au commencement du monde. Les anges la voient encore mieux, et de plus loin.

Dieu, pour se réserver à lui seul le droit de nous instruire, et pour nous rendre la difficulté de notre être inintelligible, nous en a caché le nœud si haut, ou, pour mieux dire, si bas, que nous étions incapables d’y arriver : de sorte que ce n’est pas par les agitations de notre raison, mais par la simple soumission de la raison, que nous pouvons véritablement nous connoître.


17.

Les impies, qui font profession de suivre la raison, doivent être étrangement forts en raison. Que disent-ils donc ? Ne voyons-nous pas. disent-ils, mourir et vivre les bêtes comme les hommes, et les Turcs comme les chrétiens ? Ils ont leurs cérémonies, leurs prophètes, leurs docteurs, leurs saints, leurs religieux, comme nous, etc. — Cela est-il contraire à l’Écriture ? ne dit-elle pas tout cela ? Si vous ne vous souciez guère de savoir la vérité, en voilà assez pour vous laisser en repos. Mais si vous désirez de tout votre cœur de la connoître, ce n’est pas assez ; regardez au détail. C’en seroit assez pour une question de philosophie ; mais ici où il va de tout… Et cependant, après une réflexion légère de cette sorte, on s’amusera, etc. Qu’on s’informe de cette religion même si elle ne rend pas raison de cette obscurité ; peut-être qu’elle nous l’apprendra.

Écoulement. — C’est une chose horrible de sentir s’écouler tout ce qu’on possède.

Partis. — Il faut vivre autrement dans le monde selon ces diverses suppositions : 1° Si l’on pouvoit y être toujours ; 2° s’il est sûr qu’on n’y sera pas longtemps, et incertain si on y sera une heure. Cette dernière supposition est la nôtre.


18.

Par les partis, vous devez vous mettre en peine de rechercher la vérité : car si vous mourez sans adorer le vrai principe, vous êtes perdu. « Mais, dites-vous, s’il avoit voulu que je l’adorasse, il m’auroit laissé des signes de sa volonté. » Aussi a-t-il fait ; mais vous les négligez. Cherchez-les donc ; cela le vaut bien.

Je trouve bon qu’on n’approfondisse pas l’opinion de Copernic : mais ceci… ! Il importe à toute la vie de savoir si l’âme est mortelle ou immortelle.


19.

Les prophéties, les miracles même et les preuves de notre religion, ne sont pas de telle nature qu’on puisse dire qu’ils sont absolument convaincans. Mais ils le sont aussi de telle sorte qu’on ne peut dire que ce soit être sans raison que de les croire. Ainsi il y a de l’évidence et de l’obscurité, pour éclairer les uns et obscurcir les autres. Mais l’évidence est telle, qu’elle surpasse, ou égale pour le moins, l’évidence du contraire ; de sorte que ce n’est pas la raison qui puisse déterminer à ne la pas suivre ; et ainsi ce ne peut être que la concupiscence et la malice du cœur. Et par ce moyen il y a assez d’évidence pour condamner et non assez pour convaincre ; afin qu’il paroisse qu’en ceux qui la suivent, c’est la grâce, et non la raison, qui fait suivre ; et qu’en ceux qui la fuient, c’est la concupiscence, et non la raison, qui fait fuir.

Qui peut ne pas admirer et embrasser une religion qui connoît à fond ce qu’on reconnoît d’autant plus qu’on a plus de lumière ?

… C’est un héritier qui trouve les titres de sa maison. Dira-t-il : « Peut-être qu’ils sont faux ? » et négligera-t-il de les examiner ?


20.

Deux sortes de personnes connoissent : ceux qui ont le cœur humilié, et qui aiment la bassesse, quelque degré d’esprit qu’ils aient, haut ou bas ; ou ceux qui ont assez d’esprit pour voir la vérité, quelque opposition qu’ils y aient.

Les sages qui ont dit qu’il y a un Dieu ont été persécutés, les juifs haïs, les chrétiens encore plus.


21.

Qu’ont-ils à dire contre la résurrection, et contre l’enfantement de la Vierge ? Qu’est-il plus difficile, de produire un homme ou un animal, que de le reproduire[11] ? Et s’ils n’avoient jamais vu une espèce d’animaux, pourroient-ils deviner s’ils se produisent sans la compagnie les uns des autres ?


22.

… Mais est-il probable que la probabilité assure ? — Différence entre repos et sûreté de conscience. Rien ne donne l’assurance que la vérité. Rien ne donne le repos que la recherche sincère de la vérité.


23.

Les exemples des morts généreuses des Lacédémoniens et autres ne nous touchent guère ; car qu’est-ce que cela nous apporte ? Mais l’exemple de la mort des martyrs nous touche ; car ce sont nos membres. Nous avons un lien commun avec eux : leur résolution peut former la nôtre, non-seulement par l’exemple, mais parce qu’elle a peut-être mérité la nôtre. Il n’est rien de cela aux exemples des païens : nous n’avons point de liaison à eux ; comme on ne devient pas riche pour voir un étranger qui l’est, mais bien pour voir son père ou son mari qui le soient.


24.

Les élus ignoreront leurs vertus, et les réprouvés la grandeur de leurs crimes : a Seigneur, quand t’avons-nous vu avoir faim, soif, etc.[12] ? »

Jésus-Christ n’a point voulu du témoignage des démons, ni de ceux qui n’avoient pas vocation ; mais de Dieu et Jean-Baptiste.


25.

Ce qui nous gâte pour comparer ce qui s’est passé autrefois dans l’Église à ce qui s’y voit maintenant, c’est qu’ordinairement on regarde saint Athanase, sainte Thérèse, et les autres, comme couronnés de gloire et[13] ... comme des dieux. A présent que le temps a éclairci les choses, cela paroît ainsi. Mais au temps où on le persécutoit, ce grand saint étoit un homme qui s’appeloit Athanase ; et sainte Thérèse, une fille. « Élie étoit un homme comme nous, et sujet aux mêmes passions que nous, dit saint Jacques[14], pour désabuser les chrétiens de cette fausse idée qui nous fait rejeter l’exemple des saints, comme disproportionné à notre état. « C’étoient des saints, disons-nous, ce n’est pas comme nous. » Que se passoit-il alors ? Saint Athanase étoit un homme appelé Athanase, accusé de plusieurs crimes, condamné en tel et tel concile[15], pour tel et tel crime. Tous les évêques y consentoient, et le pape enfin[16]. Que dit-on à ceux qui y résistent ? Qu’ils troublent la paix, qu’ils font schisme, etc.

Quatre sortes de personnes : zèle sans science ; science sans zèle ; ni science ni zèle ; zèle et science. Les trois premiers le condamnent, et les derniers l’absolvent, et sont excommuniés de l’Église, et sauvent néanmoins l’Église.


26.

Ordre. — Les hommes ont mépris pour la religion, ils en ont haine, et peur qu’elle soit vraie. Pour guérir cela, il faut commencer par montrer que la religion n’est point contraire à la raison ; ensuite qu’elle est vénérable, en donner respect ; la rendre ensuite aimable, faire souhaiter aux bons qu’elle fût vraie ; et puis montrer qu’elle est vraie.

Vénérable, parce qu’elle a bien connu l’homme ; aimable, parce qu’elle promet le vrai bien.

Un mot de David, ou de Moïse, comme : que Dieu circoncira les cœurs, Deut., xxx, 6, fait juger de leur esprit. Que tous les autres discours soient équivoques, et douteux d’être philosophes ou chrétiens : enfin un mot de cette nature détermine tous les autres, comme un mot d’Épictète détermine tout le reste au contraire. Jusque-là l’ambiguïté dure, et non pas après.

Ordre. — J’aurois bien plus de peur de me tromper, et de trouver que la religion chrétienne soit vraie, que non pas de me tromper en la croyant vraie.


27.

Les conditions les plus aisées à vivre selon le monde sont les plus difficiles à vivre selon Dieu ; et au contraire. Rien n’est si difficile selon le monde que la vie religieuse ; rien n’est plus facile que de la passer selon Dieu. Rien n’est plus aisé que d’être dans une grande charge et dans de grands biens selon le monde ; rien n’est plus difficile que d’y vivre selon Dieu, et sans y prendre de part et de goût.


28.

L’Ancien Testament contenoit les figures de la joie future, et le Nouveau contient les moyens d’y arriver. Les figures étoient de joie ; les moyens, de pénitence ; et néanmoins l’agneau pascal étoit mangé avec des laitues sauvages, cum amaritudinibus[17].


29.

Le mot de Galilée[18], que la foule des Juifs prononça comme par hasard, en accusant Jésus-Christ devant Pilate, donna sujet à Pilate d’envoyer Jésus-Christ à Hérode ; en quoi fut accompli le mystère, qu’il devoit être jugé par les juifs et les gentils. Le hasard en apparence fut la cause de l’accomplissement du mystère.


30.

Une personne me disoit un jour qu’elle avoit grande joie et confiance en sortant de la confession : l’autre me disoit qu’elle restoit en crainte. Je pensai sur cela que de ces deux on en feroit un bon, et que chacun manquoit en ce qu’il n’avoit pas le sentiment de l’autre. Cela arrive souvent de même en d’autres choses.


31.

Il y a plaisir d’être dans un vaisseau battu de l’orage, lorsqu’on est assuré qu’il ne périra point. Les persécutions qui travaillent l’Église sont de cette nature.

L’histoire de l’Église doit être proprement appelée l’histoire de la vérité.


32.

Contre ceux qui sur la confiance de la miséricorde de Dieu demeurent dans la nonchalance, sans faire de bonnes œuvres. — Comme les deux sources de nos péchés sont l’orgueil et la paresse, Dieu nous a découvert deux qualités en lui pour les guérir : sa miséricorde et sa justice. Le propre de la justice est d’abattre l’orgueil, quelque saintes que soient les œuvres, et non intres in judicium[19] ; et le propre de la miséricorde est de combattre la paresse en invitant aux bonnes œuvres, selon ce passage : « La miséricorde de Dieu invite à la pénitence[20] ; » et cet autre des Ninivites : « Faisons pénitence, pour voir si par aventure il aura pitié de nous[21]. » Et ainsi tant s’en faut que la misericorde autorise le relâchement, que c’est au contraire la qualité qui le combat formellement ; de sorte qu’au lieu de dire : «S’il n’y avoit point en Dieu de miséricorde, il faudroit faire toutes sortes d’efforts pour la vertu ; » il faut dire, au contraire, que c’est parce qu’il y a en Dieu de la miséricorde, qu’il faut faire toutes sortes d’efforts.


33.

Tout ce qui est au monde est concupiscence de la chair, ou concupiscence des yeux, ou orgueil de la vie : libido sentiendi, libido sciendi, libido dominandi[22]. Malheureuse la terre de malédiction que ces trois fleuves de feu embrasent plutôt qu’ils n’arrosent ! Heureux ceux qui, étant sur ces fleuves, non pas plongés, non pas entraînés, mais immobilement affermis ; non pas debout, mais assis dans une assiette basse et sûre, dont ils ne se relèvent jamais avant la lumière, mais, après s’y être reposés en paix, tendent la main à celui qui les doit relever, pour les faire tenir debout et fermes dans les porches de la sainte Hiérusalem, où l’orgueil ne pourra plus les combattre et les abattre ; et qui cependant pleurent, non pas de voir écouler toutes les choses périssables que les torrens entraînent, mais dans le souvenir de leur chère patrie, de la Hiérusalem céleste, dont ils se souviennent sans cesse dans la longueur de leur exil[23] !


34.

« Un miracle, dit-on, affermiroit ma créance. » On le dit quand on ne le voit pas. Les raisons qui, étant vues de loin, paroissent borner notre vue, mais quand on y est arrivé, on commence à voir encore au delà. Rien n’arrête la volubilité de notre esprit. Il n’y a point, dit-on, de règle qui n’ait quelque exception, ni de vérité si générale qui n’ait quelque face par où elle manque. Il suffit qu’elle ne soit pas absolument universelle, pour nous donner sujet d’appliquer l’exception au sujet présent, et de dire : « Cela n’est pas toujours vrai ; donc il y a des cas où cela n’est pas. » Il ne reste plus qu’à montrer que celui-ci en est ; et c’est à quoi on est bien maladroit ou bien malheureux si on n’y trouve quelque jour.


35.

Histoire de la Chine. — Je ne crois que les histoires dont les témoins se feroient égorger.

Il n’est pas question de voir cela en gros. Je vous dis qu’il y a de quoi aveugler et de quoi éclairer. Par ce mot seul, je ruine tous vos raisonnemens. « Mais la Chine obscurcit, » dites-vous ; et je réponds : « La Chine obscurcit, » mais il y a clarté à trouver ; cherchez-la. Ainsi tout ce que vous dites fait à un des desseins, et rien contre l’autre. Ainsi cela sert, et ne nuit pas. Il faut donc voir cela en détail, il faut mettre papiers sur table.


36.

La charité n’est pas un précepte figuratif. Dire que Jésus-Christ, qui est venu ôter les figures pour mettre la vérité, ne soit venu que mettre la figure de la charité, pour ôter la réalité qui étoit auparavant, cela est horrible. Si la lumière est ténèbres, que seront les ténèbres ?


37.

Combien les lunettes nous ont-elles découvert d’êtres qui n’étoient point pour nos philosophes d’auparavant ! On entreprenoit méchamment l’Écriture sainte sur le grand nombre des étoiles, en disant : « Il n’y en a que mille vingt-deux[24], nous le savons. »


38.

L’homme est ainsi fait, qu’à force de lui dire qu’il est un sot, il le croit ; et, à force de se le dire à soi-même, on se le fait croire. Car l’homme fait lui seul une conversation intérieure, qu’il importe de bien régler : Corrumpunt mores bonos colloquiæ prava[25]. Il faut se tenir en silence autant qu’on peut, et ne s’entretenir que de Dieu qu’on sait être la vérité ; et ainsi on se le persuade à soi-même.


39.

Quelle différence entre un soldat et un chartreux, quant à l’obéissance ? Car ils sont également obéissans et dépendans, et dans des exercices également pénibles. Mais le soldat espère toujours devenir maître, et ne le devient jamais (car les capitaines et princes même sont toujours esclaves et dépendans) ; mais il l’espère toujours, et travaille toujours à y venir ; au lieu que le chartreux fait vœu de n’être jamais que dépendant. Ainsi ils ne diffèrent pas dans la servitude perpétuelle, que tous deux ont toujours, mais dans l’espérance, que l’un a toujours, et l’autre jamais.


40.

La volonté propre ne se satisfera jamais, quand elle auroit pouvoir de tout ce qu’elle veut ; mais on est satisfait dès l’instant qu’on y renonce. Sans elle, on ne peut être malcontent ; par elle, on ne peut être content.

... La vraie et unique vertu est donc de se haïr, car on est haïssable par sa concupiscence, et de chercher un être véritablement aimable, pour l’aimer. Mais, comme nous ne pouvons aimer ce qui est hors de nous, il faut aimer un être qui soit en nous, et qui ne soit pas nous, et cela est vrai d’un chacun de tous les hommes. Or, il n’y a que l’Être universel qui soit tel. Le royaume de Dieu est en nous : le bien universel est en nous-mêmes, et ce n’est pas nous.

Il est injuste qu’on s’attache à moi, quoiqu’on le fasse avec plaisir et volontairement. Je tromperois ceux à qui j’en ferois naître le désir ; car je ne suis la fin de personne, et n’ai pas de quoi les satisfaire. Ne suisje pas prêt à mourir ? Et ainsi l’objet de leur attachement mourra donc. Comme je serois coupable de faire croire une fausseté, quoique je la persuadasse doucement, et qu’on la crût avec plaisir, et qu’en cela on me fit plaisir ; de même, je suis coupable de me faire aimer, et si j’attire les gens à s’attacher à moi. Je dois avertir ceux qui seroient prêts à consentir au mensonge, qu’ils ne le doivent pas croire, quelque avantage qui m’en revînt ; et de même, qu’ils ne doivent pas s’attacher à moi ; car il faut qu’ils passent leur vie et leurs soins à plaire à Dieu, ou à le chercher.


41.

C’est être superstitieux, de mettre son espérance dans les formalités ; mais c’est être superbe, de ne vouloir s’y soumettre.


42.

Toutes les religions et les sectes du monde ont eu la raison naturelle pour guide. Les seuls chrétiens ont été astreints à prendre leurs règles hors d’eux-mêmes, et à s’informer de celles que Jésus-Christ a laissées aux anciens pour être transmises aux fidèles. Cette contrainte lasse ces bons pères. Ils veulent avoir, comme les autres peuples, la liberté de suivre leurs imaginations. C’est en vain que nous leur crions, comme les prophètes disoient autrefois aux juifs : « Allez au milieu de l’Église ; informez-vous des lois que les anciens lui ont laissées, et suivez ces sentiers. »

Ils ont répondu comme les juifs : « Nous n’y marcherons pas : mais nous suivrons les pensées de notre cœur ; » et ils ont dit : « Nous serons comme les autres peuples. »


43.

Il y a trois moyens de croire : la raison, la coutume, l’inspiration[26]. La religion chrétienne, qui seule a la raison, n’admet pas pour ses vrais enfans ceux qui croient sans inspiration : ce n’est pas qu’elle exclue la raison et la coutume ; au contraire, mais il faut ouvrir son esprit aux preuves, s’y confirmer par la coutume ; mais s’offrir par les humiliations aux inspirations, qui seules peuvent faire le vrai et salutaire effet : Ne evacuetur crux Christi[27].


44.

Jamais on ne fait le mal si pleinement et si gaiement que quand on le fait par conscience.


45.

Les juifs, qui ont été appelés à dompter les nations et les rois, ont été esclaves du péché ; et les chrétiens, dont la vocation a été à servir et à être sujets, sont les enfans libres.


46.

Est-ce courage à un homme mourant d’aller, dans la foiblesse et dans l’agonie, affronter un Dieu tout-puissant et éternel[28] ?


47.

Superstition et concupiscence. Scrupules, désirs mauvais. Crainte mauvaise.

Crainte, non celle qui vient de ce qu’on croit Dieu, mais celle qui vient de ce qu’on doute s’il est ou non. La bonne crainte vient de la foi, la fausse crainte vient du doute. La bonne crainte, jointe à l’espérance, parce qu’elle naît de la foi, et que l’on espère au Dieu que l’on croit : la mauvaise, jointe au désespoir, parce qu’on craint le Dieu auquel on n’a point de foi. Les uns craignent de le perdre, les autres craignent de le trouver.


48.

Salomon et Job ont le mieux connu et le mieux parlé de la misère de l’homme : l’un le plus heureux, et l’autre le plus malheureux ; l’un connoissant la vanité des plaisirs par expérience, l’autre la réalité des maux.


49.

Hérétiques. — Ézéchiel. Tous les païens disoient du mal d’Israël, et le Prophète aussi : et tant s’en faut que les Israélites eussent droit de lui dire : aVous parlez comme les païens, » qu’ilfait sa plusgrande force sur ce que les païens parlent comme lui.


50.

Il n’y a que trois sortes de personnes : les uns qui servent Dieu, l’ayant trouvé ; les autres qui s’emploient à le chercher, ne l’ayant pas trouvé ; les autres qui vivent sans le chercher ni l’avoir trouvé. Les premiers sont raisonnables et heureux ; les derniers sont fous et malheureux ; ceux du milieu sont malheureux et raisonnables.


51.

Les hommes prennent souvent leur imagination pour leur cœur ; et ils croient être convertis dès qu’ils pensent à se convertir.


52.

La raison agit avec lenteur, et avec tant de vues, sur tant de principes lesquels il faut qu’ils soient toujours présens, qu’à toute heure elle s’assoupit et s’égare, manque d’avoir tous ses principes présens. Le sentiment n’agit pas ainsi : il agit en un instant, et toujours est prêt à agir. Il faut donc mettre notre foi dans le sentiment, autrement elle sera toujours vacillante.


53.

L’homme est visiblement fait pour penser ; c’est toute sa dignité et tout son mérite ; et tout son devoir est de penser comme il faut : et l’ordre de la pensée est de commencer par soi, et par son auteur et sa fin. Or à quoi pense le monde ? Jamais à cela ; mais à danser, à jouer du luth, à chanter, à faire des vers, à courir la bague, etc., à se bâtir, à se faire roi, sans penser à ce que c’est qu’être roi, et qu’être homme.

Pensée. — Toute la dignité de l’homme est en la pensée. Mais qu’estce que cette pensée ? qu’elle est sotte[29] !


54.

S’il y a un Dieu, il ne faut aimer que lui, et non les créatures passagères. Le raisonnement des impies, dansla Sagesse, n’est fondé que sur ce qu’il n’y a point de Dieu. aCela posé, disent-ils, jouissons donc des créatures. » C’est le pis aller. Mais s’il y avoit un Dieu à aimer, ils n’auroient pas conclu cela, mais le contraire. Et c’est la conclusion des sages : « Il y a un Dieu, ne jouissons donc pas des créatures. » Donc tout ce qui incite à nous attacher aux créatures est mauvais, puisque cela nous empêche, ou de servir Dieu, si nous le connoissons, ou de le chercher, si nous l’ignorons. Or, nous sommes pleins de concupiscence : donc nous sommes pleins de mal ; donc nous devons nous haïr nous-mêmes, et tout ce qui nous excite à autre attache que Dieu seul.


55.

Quand nous voulons penser à Dieu, n’y a-t —il rien qui nous détourne, nous tente de penser ailleurs ? Tout cela est mauvais et né avec nous.


56.

Il est faux que nous soyons dignes que les autres nous aiment : il est injuste que nous le voulions. Si nous naissions raisonnables, et indifférens, et connoissant nous et les autres, nous ne donnerions point cette inclination à notre volonté. Nous naissons pourtant avec elle ; nous naissons donc injustes : car tout tend à soi. Cela est contre tout ordre : il faut tendre au général ; et la pente vers soi est le commencement de tout désordre, en guerre, en police, en économie, dans le corps particulier de l’homme. La volonté est donc dépravée.

Si les membres des communautés naturelles et civiles tendent au bien du corps, les communautés elles-mêmes doivent tendre à un autre corps plus général, dont elles sont membres. L’on doit donc tendre au géneral. Nous naissons donc injustes et dépravés.

Qui ne hait en soi son amour-propre, et cet instinct qui le porte à se faire Dieu, est bien aveuglé. Qui ne voit que rien n’est si opposé à la justice et à la vérité ? Car il est faux que nous méritions cela ; et il est injuste et impossible d’y arriver, puisque tous demandent la même chose. C’est donc une manifeste injustice où nous sommes nés, dont nous ne pouvons nous défaire, et dont il faut nous défaire.

Cependant aucune religion[30] n’a remarqué que ce fût un péché, ni que nous y fussions nés, ni que nous fussions obligés d’y résister, ni n’a pensé à nous en donner les remèdes.


57.

Guerre intestine de l’homme entre la raison et les passions. S’il n’avoit que la raison sans passions. S’il n’avoit que les passions sans raison. Mais ayant l’un et l’autre, il ne peut être sans guerre, ne pouvant avoir la paix avec l’un qu’ayant guerre avec l’autre. Aussi il est toujours divisé, et contraire à lui-même.

Si c’est un aveuglement surnaturel de vivre sans chercher ce qu’on est, c’en est un terrible de vivre mal en croyant Dieu.


58.

Il est indubitable que, que l’âme soit mortelle ou immortelle, cela doit mettre une différence entière dans la morale ; et cependant les philosophes ont conduit la morale indépendamment de cela. Ils délibèrent de passer une heure. Platon, pour disposer au christianisme.

Le dernier acte est sanglant, quelque belle que soit la comédie en tout le reste. On jette enfin de la terre sur la tête, et en voilà pour jamais.


59.

Morale. — Dieu ayant fait le ciel et la terre, qui ne sentent point le bonheur de leur être, il a voulu faire des êtres qui le connussent, et qui composassent un corps de membres pensans. Car nos membres ne sentent point le bonheur de leur union, de leur admirable intelligence, du soin que la nature a d’y influer les esprits, et de les faire croître et durer. Qu’ils seroient heureux s’ils le sentoient, s’ils le voyoient ! Mais il faudrait pour cela qu’ils eussent intelligence pour le connoître, et bonne volonté pour consentir à celle de l’âme universelle. Que si, ayant reçu l’intelligence, ils s’en servoient à retenir en eux-mêmes la nourriture, sans la laisser passer aux autres membres, ils seroient nonseulement injustes, mais encore misérables, et se haïroient plutôt que de s’aimer : leur béatitude, aussi bien que leur devoir, consistant à consentir à la conduite de l’âme entière à qui ils appartiennent, qui les aime mieux qu’ils ne s’aiment eux-mêmes.

Être membre, est n’avoir de vie, d’être et de mouvement que par l’esprit du corps et pour le corps. Le membre séparé, ne voyant plus le corps auquel il appartient, n’a plus qu’un être périssant et mourant.

Cependant il croit être un tout, et ne se voyant point de corps dont il dépende, il croit ne dépendre que de soi, et veut se faire centre et corps lui-même. Mais n’ayant point en soi de principe de vie, il ne fait que s’égarer, et s’étonne dans l’incertitude de son être ; et sentant bien qu’il n’est pas corps, et cependant ne voyant point qu’il soit membre d’un corps. Enfin, quand il vient à se connoître, il est comme revenu chez soi, et ne s’aime plus que pour le corps ; il plaint ses égaremens passés.

Il ne pourroit pas par sa nature aimer une autre chose, sinon pour soi-même et pour se l’asservir, parce que chaque chose s’aime plus que tout. Mais en aimant le corps, il s’aime soi-même, parce qu’il n’a d’être qu’en lui, par lui et pour lui : qui adhæret Deo unus spiritus est[31].

Le corps aime la main ; et la main, si elle avoit une volonté, devroit s’aimer de la même sorte que l’âme l’aime. Tout amour qui va au delà est injuste.

Adhærens Deo unus spiritus est. On s’aime, parce qu’on est membre de Jésus-Christ. On aime Jésus-Christ, parce qu’il est le corps dont on est membre. Tout est un, l’un et l’autre, comme les trois personnes.

Membres. Commencer par là. — Pour régler l’amour qu’on se doit à soi-même, il faut s’imaginer un corps plein de membres pensans, car nous sommes membres du tout, et voir comment chaque membre devoit s’aimer, etc.

Si les pieds et les mains avoient une volonté particulière, jamais ils ne seroient dans leur ordre qu’en soumettant cette volonté particulière à la volonté première qui gouverne le corps entier. Hors de là, ils sont dans le désordre et dans le malheur ; mais en ne voulant que le bien du corps, ils font leur propre bien.

Il faut n’aimer que Dieu et ne haïr que soi.

Si le pied avoit toujours ignoré qu’il appartînt au corps, et qu’il y eût un corps dont il dépendît, s’il n’avoit eu que la connoissance et l’amour de soi, et qu’il vînt à connoître qu’il appartient à un corps duquel il dépend, quel regret, quelle confusion de sa vie passée, d’avoir été inutile au corps qui lui a influé sa vie, qui l’eût anéanti s’il l’eût rejeté et séparé de soi, comme il se séparoit de lui ! Quelles prières d’y être conservé ! et avec quelle soumission se laisseroit-il gouverner à la volonté qui régit le corps, jusqu’à consentir à être retranché s’il le faut ! Ou il perdroit sa qualité de membre ; car il faut que tout membre veuille bien périr pour le corps, qui est le seul pour qui tout est.

Pour faire que les membres soient heureux, il faut qu’ils aient une volonté, et qu’ils la conforment au corps.

Raison des effets. — La concupiscence et la force sont la source de toutes nos actions : la concupiscence fait les volontaires ; la force, les involontaires.


60.

Philosophes. — ... Ils croient que Dieu est seul digne d’être aimé et admiré, et ont désiré d’être aimés et admirés des hommes, et ils ne connoissent pas leur corruption. S’ils se sentent pleins de sentimens pour l’aimer et l’adorer, et qu’ils y trouvent leur joie principale, qu’ils s’estiment bons, à la bonne heure. Mais s’ils s’y trouvent répugnans, s’ils n’ont aucune pente qu’à se vouloir établir dans l’estime des hommes, et que pour toute perfection ils fassent seulement que, sans forcer les hommes, ils leur fassent trouver leur bonheur à les aimer, je dirai que cette perfection est horrible. Quoi ! ils ont connu Dieu, et n’ont pas désiré uniquement que les hommes l’aimassent ; mais que les hommes s’arrêtassent à eux ; ils ont voulu être l’objet du bonheur volontaire des hommes !


61.

Il est vrai qu’il y a de la peine en entrant dans la piété. Mais cette peine ne vient pas de la piété qui commence d’être en nous, mais de l’impiété qui y est encore. Si nos sens ne s’opposoient pas à la pénitence, et que notre corruption ne s’opposât pas à la pureté de Dieu, il n’y auroit en cela rien de pénible pour nous. Nous ne souffrons qu’à proportion que le vice, qui nous est naturel, résiste à la grâce surnaturelle. Notre cœur se sent déchiré entre ces efforts contraires. Mais il seroit bien injuste d’imputer cette violence à Dieu qui nous attire, au lieu de l’attribuer au monde qui nous retient. C’est comme un enfant, que sa mère arrache d’entre les bras des voleurs, doit aimer, dans la peine qu’il souffre, la violence amoureuse et légitime de celle qui procure sa liberté, et ne détester que la violence impétueuse et tyrannique de ceux qui le retiennent injustement. La plus cruelle guerre que Dieu puisse faire aux hommes en cette vie est de les laisser sans cette guerre qu’il est venu apporter, « Je suis venu apporter la guerre, » dit-il ; et, pour instruire de cette guerre : « Je suis venu apporter le fer et le feu[32] » Avant lui, le monde vivoit dans une fausse paix.


62.

Montaigne. — Les défauts de Montaigne sont grands. Mots lascifs. Cela ne vaut rien, malgré Mlle de Gournay. Crédule (gens sans yeux). Ignorant (quadrature du cercle, monde plus grand). Ses sentimens sur l’homicide volontaire, sur la mort. Il inspire une nonchalance du salut, « sans crainte et sans repentir. » Son livre n’étant pas fait pour porter à la piété, il n’y etoit pas obligé : mais on est toujours obligé de n’en point détourner. On peut excuser ses sentimens un peu libres et voluptueux en quelques rencontres de la vie ; mais on ne peut excuser ses sentimens tout païens sur la mort : car il faut renoncer à toute piété, si on ne veut au moins mourir chrétiennement : or, il ne pense qu’à mourir lâchement et mollement par tout son livre.


63.

Sur les confessions et absolutions sans marques de regret. — Dieu ne regarde que l’intérieur : l’Église ne juge que par l’extérieur. Dieu absout aussitôt qu’il voit la pénitence dans le cœur ; l’Église, quand elle la voit dans les œuvres. Dieu fera une Église pure au dedans, qui confonde par sa sainteté intérieure et toute spirituelle l’impiété intérieure des sages superbes et des pharisiens : et l’Église fera une assemblée d’hommes, dont les mœurs extérieures soient si pures, qu’elles confondent les mœurs des païens. S’il y en a d’hyprocrites, mais si bien déguisés qu’elle n’en reconnoisse pas le venin, elle les souffre ; car, encore qu’ils ne soient pas reçus de Dieu, qu’ils ne peuvent tromper, ils le sont des hommes, qu’ils trompent. Et ainsi elle n’est pas déshonorée par leur conduite, qui paroît sainte. Mais vous voulez que l’Église ne juge, ni de l’intérieur, parce que cela n’appartient qu’à Dieu, ni de l’extérieur, parc-e que Dieu ne s’arrête qu’à l’intérieur ; et ainsi, lui ôtant tout choix des hommes, vous retenez dans l’Église les plus débordés, et ceux qui la déshonorent si fort, que les synagogues des juifs et les sectes des philosophes les auroient exilés comme indignes, et les auroient abhorrés comme impies.


64.

La loi n’a pas détruit la nature ; mais elle l’a instruite : la grâce n’a pas détruit la loi ; mais elle l’a fait exercer. La foi reçue au baptême est la source de toute la vie du chrétien et des convertis.

On se fait une idole de la vérité même ; car la vérité hors de la charité n’est pas Dieu, c’est son image, et une idole, qu’il ne faut point aimer, ni adorer, et encore moins faut-il aimer et adorer son contraire, qui est le mensonge[33].


65.

Tous les grands divertissemens sont dangereux pour la vie chrétienne ; mais, entre tous ceux que le monde a inventés, il n’yen a point qui soit plus à craindre que la comédie. C’est une représentation si naturelle et si délicate des passions, qu’elle les émeut et les fait naître dans notre cœur, et surtout celle de l’amour : principalement lorsqu’on le représente fort chaste et fort honnête. Car plus il paroît innocent aux âmes innocentes, plus elles sont capables d’en être touchées. Sa violence plaît à notre amour-propre, qui forme aussitôt un désir de causer les mêmes effets, que l’on voit si bien représentés ; et l’on se fait en même temps une conscience fondée sur l’honnêteté des sentimens qu’on y voit, qui éteint la crainte des âmes pures, lesquelles s’imaginent que ce n’est pas blesser la pureté, d’aimer d’un amour qui leur semble si sage. Ainsi l’on s’en va de la comédie le cœur si rempli de toutes les beautés et de toutes les douceurs de l’amour, l’âme et l’esprit si persuadés de son innocence, qu’on est tout préparé à recevoir ses premières impressions, ou plutôt à chercher l’occasion de les faire naître dans le cœur de quelqu’un, pour recevoir les mêmes plaisirs et les mêmes sacrifices que l’on a vus si bien dépeints dans la comédie.


66.

Montalte. — ... Les opinions relâchées plaisent tant aux hommes, qu’il est étrange que les leurs déplaisent. C’est qu’ils ont excédé toute borne. Et, de plus, il y a bien des gens qui voient le vrai, et qui n’y peuvent atteindre. Mais il y en a peu qui ne sachent que la pureté de la religion est contraire à nos corruptions. Ridicule de dire qu’une récompense éternelle est offerte à des mœurs escobartines.


67.

Le silence est la plus grande persécution : jamais les saints ne se sont tus. Il est vrai qu’il faut vocation, mais ce n’est pas des arrêts du Conseil qu’il faut apprendre si l’on est appelé, c’est de la nécessité de parler. Or, après que Rome a parlé, et qu’on pense qu’elle a condamné la vérité, et qu’ils l’ont écrit ; et que les livres qui ont dit le contraire sont censurés, il faut crier d’autant plus haut qu’on est censuré plus injustement, et qu’on veut étouffer la parole plus violemment, jusqu’à ce qu’il vienne un pape qui écoute les deux parties, et qui consulte l’antiquité pour faire justice. Aussi les bons papes trouveront encore l’Église en clameurs.

... L’inquisition et la Société[34], les deux fléaux de la vérité.

... Que ne les accusez-vous d’arianisme ? Car ils ont dit que Jésus-Christ est Dieu : peut-être ils l’entendent, non par nature, mais comme il est dit, Dii estis[35].

Si mes lettres sont condamnées à Rome, ce que j’y condamne est condamné dans le ciel : Ad tuum, Domine Jesu, tribunal appello.

... Vous-même êtes corruptible.

... J’ai craint que je n’eusse mal écrit, me voyant condamné, mais l’exemple de tant de pieux écrits me fait croire au contraire. Il n’est plus permis de bien écrire, tant l’inquisition est corrompue ou ignorante.

... Il est meilleur d’obéir à Dieu qu’aux hommes.

... Je ne crains rien, je n’espère rien. Les évêques ne sont pas ainsi. Le Port-Royal craint, et c’est une mauvaise politique de les séparer, car ils ne craindront plus et se feront plus craindre[36].


68.

La machine d’arithmétique fait des effets qui approchent plus de la pensée que tout ce que font les animaux ; mais elle ne fait rien qui puisse faire dire qu’elle a de la volonté, comme les animaux.


69.

Certains auteurs, parlant de leurs ouvrages, disent : « Mon livre. mon commentaire, mon histoire, etc. » Ils sentent leurs bourgeois qui ont pignon sur rue, et toujours un « chez moi » à la bouche. Ils feroient mieux de dire : « Notre livre, notre commentaire, notre histoire, etc., » vu que d’ordinaire il y a plus en cela du bien d’autrui que du leur.


70.

J’aime la pauvreté, parce que Jésus-Christ l’a aimée. J’aime les biens, parce qu’ils donnent le moyen d’en assister les misérables. Je garde fidélité à tout le monde. Je ne rends pas le mal à ceux qui m’en font ; mais je leur souhaite une condition pareille à la mienne, où l’on ne reçoit pas de mal ni de bien de la part des hommes. J’essaye d’être juste, véritable, sincère et fidèle à tous les hommes, et j’ai une tendresse de cœur pour ceux que Dieu m’a unis plus étroitement ; et soit que je sois seul, ou à la vue des hommes, j’ai en toutes mes actions la vue de Dieu qui doit les juger, et à qui je les ai toutes consacrées. Voilà quels sont mes sentimens ; et je bénis tous les jours de ma vie mon Rédempteur qui les a mis en moi, et qui, d’un homme plein de foiblesse, de misère, de concupiscence, d’orgueil et d’ambition, a fait un homme exempt de tous ces maux par la force de sa grâce, à laquelle toute la gloire en est due, n’ayant de moi que la misère et l’erreur.


71.

La nature a des perfections pour montrer qu’elle est l’image de Dieu ; et des défauts, pour montrer qu’elle n’en est que l’image.


72.

Les hommes sont si nécessairement fous, que ce seroit être fou par un autre tour de folie, de ne pas être fou.


73.

Otez la probabilité, on ne peut plus plaire au monde : mettez la probabilité, on ne peut plus lui déplaire.


74.

L’ardeur des saints à rechercher et pratiquer le bien étoit inutile, si la probabilité est sûre.


75.

Pour faire d’un homme un saint, il faut bien que ce soit la grâce ; et qui en doute ne sait ce que c’est que saint et qu’homme.


76.

On aime la sûreté. On aime que le pape soit infaillible en la foi, et que les docteurs graves[37] le soient dans les mœurs, afin d’avoir son assurance.


77.

Il ne faut pas juger de ce qu’est le pape par quelques paroles des Pères, comme disoient les Grecs dans un concile, règle importante, mais par les actions de l’Église et des Pères, et par les canons.


78.

Le pape est premier. Quel autre est connu de tous ? Quel autre est reconnu de tous ? ayant pouvoir d’insinuer dans tout le corps, parce qu’il tient la maîtresse branche, qui s’insinue partout ? Qu’il étoit aisé de faire dégénérer cela en tyrannie ! C’est pourquoi Jésus-Christ leur a posé ce précepte : Vos autem non sic[38].

L’unité et la multitude : Duo aut tres in unum. Erreur à exclure l’une des deux, comme font les papistes qui excluent la multitude, ou les huguenots qui excluent l’unité.


79.

Il y a hérésie à expliquer toujours omnes de tous, et hérésie à ne le pas expliquer quelquefois de tous. Bibite ex hoc omnes[39] : les huguenots, hérétiques, en l’expliquant de tous. In quo omnes peccaverunt[40] : les huguenots, hérétiques, en exceptant les enfans des fidèles. Il faut donc suivre les Pères et la tradition pour savoir quand, puisqu’il y a hérésie à craindre de part et d’autre.


80.

Tout nous peut être mortel ! même les choses faites pour nous servir ; comme, dans la nature, les murailles peuvent nous tuer, et les degrés nous tuer, si nous n’allons avec justesse.

Le moindre mouvement importe à toute la nature ; la mer entière change pour une pierre. Ainsi, dans la grâce, la moindre action importe pour ses suites à tout. Donc tout est important.

En chaque action, il faut regarder, outre l’action, notre état présent, passé, futur, et des autres à qui elle importe, et voir les liaisons de toutes ces choses. Et lors on sera bien retenu.


81.

Tous les hommes se haïssent naturellement l’un l’autre. On s’est servi comme on a pu de la concupiscence pour la faire servir au bien public. Mais ce n’est que feinte, et une fausse image de la charité ; car au fond ce n’est que haine[41].

Ce vilain fond de l’homme, ce figmentum malum, n’est que couvert ; il n’est pas ôté.


82.

Si l’on veut dire que l’homme est trop peu pour mériter la communication avec Dieu, il faut être bien grand pour en juger.


83.

L’homme n’est pas digne de Dieu, mais il n’est pas incapable d’en être rendu digne.

Il est indigne de Dieu de se joindre à l’homme misérable ; mais il n’est pas indigne de Dieu de le tirer de sa misère.


84.

... Les malheureux, qui m’ont obligé de parler du fond de la religion[42] !… Des pécheurs purifiés sans pénitence, des justes justifies sans charité, tous les chrétiens sans la grâce de Jésus-Christ, Dieu sans pouvoir sur la volonté des hommes, une prédestination sans mystère, une rédemption sans certitude !


85.

Église, pape. — Unité, multitude. En considérant l’Église comme unité, le pape quelconque est le chef, est comme tout. En la considérant comme multitude, le pape n’en est qu’une partie. Les Pères l’ont considérée, tantôt en une manière, tantôt en l’autre. Et ainsi ont parlé diversement du pape. Saint Cyprien : Sacerdos Dei. Mais en établissant une de ces deux vérités, ils n’ont pas exclu l’autre. La multitude qui ne se réduit pas à l’unité est confusion ; l’unité qui ne dépend pas de la multitude est tyrannie. Il n’y a presque plus que la France où il soit permis de dire que le concile est au-dessus du pape.


86.

Dieu ne fait point de miracles dans la conduite ordinaire de son Église. C’en seroit un étrange, si l’infaillibilité étoit dans un ; mais d’être dans la multitude, cela paroît si naturel, que la conduite de Dieu est


87.

Sur ce que la religion chrétienne n’est pas unique. — Tant s’en faut que ce soit une raison qui fasse croire qu’elle n’est pas la véritable, qu’au contraire, c’est ce qui fait voir qu’elle l’est.


88.

L’éloquence est un art de dire les choses de telle façon, 1° que ceux à qui l’on parle puissent les entendre sans peine, et avec plaisir ; 2° qu’ils s’y sentent intéressés, en sorte que l’amour-propre les porte plus volontiers à y faire réflexion. Elle consiste donc dans une correspondance qu’on tâche d’établir entre l’esprit et le cœur de ceux à qui l’on parle d’un côté, et de l’autre les pensées et les expressions dont on se sert ; ce qui suppose qu’on aura bien étudié le cœur de l’homme pour en savoir tous les ressorts, et pour trouver ensuite les justes proportions du discours qu’on veut y assortir. Il faut se mettre à la place de ceux qui doivent nous entendre, et faire essai sur son propre cœur du tour qu’on donne à son discours, pour voir si l’un est fait pour l’autre, et l’on peut s’assurer que l’auditeur sera comme forcé de se rendre. Il faut se renfermer, le plus qu’il est possible, dans le simple naturel : ne pas faire grand ce qui est petit, ni petit ce qui est grand. Ce n’est pas assez qu’une chose soit belle, il faut qu’elle soit propre au sujet, qu’il n’y ait rien de trop ni rien de manque.

L’éloquence est une peinture de la pensée ; et ainsi, ceux qui, après avoir peint, ajoutent encore, font un tableau, au lieu d’un portrait.


89.

S’il ne falloit rien faire que pour le certain, on ne devroit rien faire pour la religion ; car elle n’est pas certaine. Mais combien de choses fait-on pour l’incertain, les voyages sur mer, les batailles ! Je dis donc qu’il ne faudroit rien faire du tout, car rien n’est certain ; et qu’il y a plus de certitude à la religion, que non pas que nous voyions le jour de demain : car il n’est pas certain que nous voyions demain, mais il est certainement possible que nous ne le voyions pas. On n’en peut pas dire autant de la religion. Il n’est pas certain qu’elle soit ; mais qui osera dire qu’il est certainement possible qu’elle ne soit pas ? Or, quand on travaille pour demain, et pour l’incertain, on agit avec raison. Car on doit travailler pour l’incertain, par la règle des partis qui est démontrée.


90.

La nature de l’homme n’est pas d’aller toujours, elle a ses allées et venues. La fièvre a ses frissons et ses ardeurs, et le froid montre aussi bien la grandeur de l’ardeur de la fièvre que le chaud même. Les inventions des hommes de siècle en siècle vont de même. La bonté et la malice du monde en général en est de même : Plerumque gratæ principibus vices[43].


91.

Raison des effets. — Il faut avoir une pensée de derrière, et juger de tout par là, en parlant cependant comme le peuple.


92.

La force est la reine du monde, et non pas l’opinion ; mais l’opinion est celle qui use de la force[44].


93.

Le hasard donne les pensées, le hasard les ôte ; point d’art pour conserver ni pour acquérir.


94.

Est fait prêtre qui veut l’être, comme sous Jéroboam. C’est une chose horrible qu’on nous propose la discipline de l’Église d’aujourd’hui pour tellement bonne, qu’on fait un crime de la vouloir changer. Autrefois elle étoit bonne infailliblement, et on trouve qu’on a pu la changer sans péché ; et maintenant, telle qu’elle est, on ne la pourra souhaiter changée ! Il a bien été permis de changer la coutume de ne faire des prêtres qu’avec tant de circonspection, qu’il n’yen avoit presque point qui en fussent dignes ; et il ne sera pas permis de se plaindre de la coutume qui en fait tant d’indignes !


95.

On ne consulte que l’oreille, parce qu’on manque de cœur.


96.

Il faut, en tout dialogue et discours, qu’on puisse dire à ceux qui s’en offensent : « De quoi vous plaignez-vous ? »


97.

Les enfans qui s’effrayent du visage qu’ils ont barbouillé, ce sont des enfans ; mais le moyen que ce qui est si foible, étant enfant, soit bien fort étant plus âgé ! On ne fait que changer de fantaisie.


98.

Incompréhensible que Dieu soit, et incompréhensible qu’il ne soit pas ; que l’âme soit avec le corps, que nous n’ayons pas d’âme ; que le monde soit créé, qu’il ne le soit pas, etc, ; que le péché originel soit, et qu’il ne soit pas.


99.

Les athées doivent dire des choses parfaitement claires ; or il n’est point parfaitement clair que l’âme soit matérielle.


100.

Incrédules, les plus crédules. Ils croient les miracles de Vespasien, pour ne pas croire ceux de Moïse.


101.

Écrire contre ceux qui approfondissent trop les sciences. Descartes.

Descartes. — Il faut dire en gros : « Cela se fait par figure et mouvement, car cela est vrai. » Mais de dire quels, et composer la machine. cela est ridicule ; car cela est inutile, et incertain et pénible. Et quand cela seroit vrai, nous n’estimons pas que toute la philosophie vaille une heure de peine[45].


102.

Athéisme marque de force d’esprit, mais jusqu’à un certain degré seulement.

  1. Article XVII de la seconde partie, dans Bossut.
  2. Actes des Apôtres, xvii, 23.
  3. «Pour que Dieu puisse exercer.»
  4. Le seul être qui connaît la nature ici-bas, c’est l’homme.
  5. Le vrai bien.
  6. Comme s’il disait : «Il y a des calvinistes et des pélagiens (les deux contraires), qui sont trompés (qui sont de bonne foi).»
  7. Le monde de la nature, et le monde de la grâce.
  8. Il y a deux hommes dans les justes, le vieil homme, et l’homme régénéré, membre et image de Jésus-Christ.
  9. Les calvinistes.
  10. P. R. ajoute : l’amour de Dieu et celui du prochain.
  11. Page 416 du manuscrit : « Athées. Quelle raison ont-ils de dire qu’on ne peut ressusciter ? quel est plus difficile, de naître ou de ressusciter ? que ce qui n’a jamais été soit, ou que ce qui a été suit encore ? Est-il plus difficile de venir en être que d’y revenir ? La coutume nous rend l’un facile, le manque de coutume rend l’autre impossible. Populaire façon de juger. Pourquoi une vierge ne peut-elle enfanter ? Une poule ne fait-elle pas des œufs sans coq ? qui les distingue par dehors d’avec les autres ? et qui nous a dit que la poule n’y peut former ce germe aussi bien que le coq ? »
  12. Au jugement dernier, Jésus-Christ dira : « J’ai eu faim, soif, etc. » Ceux qui lui ont donné, et ceux qui lui ont refusé, répondront également : « Seigneur, quand t’avons-nous vu, etc. ? »
  13. Mots illisibles.
  14. Verset 17.
  15. De Tyr en 335, d’Arles en 363, de Milan en 355.
  16. Le pape Libère, en 357.
  17. Exode, xii, 8.
  18. La Galilée était sous la juridiction d’Hérode.
  19. Ps. cxlii,2.
  20. Rom., ii, 4.
  21. Jonas, iii, 9.
  22. Première épître de saint Jean, ii, 16.
  23. On lit encore p. 85 du manuscrit : « Les fleuves de Babylone coulent, et tombent, et entraînent. O sainte Sion, où tout est stable et où rien ne tombe ! »
  24. Il n’y a que mille vingt-deux étoiles dans le catalogue de Ptolémée.
  25. I Cor., xv, 33.
  26. Pascal avait mis d’abord la révélation.
  27. I Cor., i, 17.
  28. Pascal a barré cette pensée sur le manuscrit.
  29. Pascal avait écrit d’abord : « Toute la dignité de l’homme est en la pensée. La pensée est donc une chose admirable et incomparable par sa nature. Il falloit qu’elle eût d’étranges défauts pour être méprisable. Mais elle en a de tels, que rien n’est plus ridicule. Qu’elle est grande par sa nature ! qu’elle est basse par ses défauts ! »
  30. « Aucune autre religion. »
  31. I Cor., vi,17.
  32. Matth., x, 34.
  33. On lit encore à la même page du manuscrit : « Je puis bien aimer l’obscurité totale ; mais, si Dieu m’engage dans un état à demi obscur, ce peu d’obscurité qui y est me déplaît, et, parce que je n’y vois pas le mérite d’une entière obscurité, il ne me plait pas. C’est un défaut, et une marque que je me fais une idole de l’obscurité, séparée de l’ordre de Dieu. Or il ne faut adorer que son ordre. »
  34. De Jésus.
  35. Ps. lxxxi, 6.
  36. Le manuscrit ajoute encore : « Je ne crains pas même vos censures. [illisible], si elles ne sont fondées sur celles de la tradition. Censurez-vous tout ? quoi ? même mon respect ? Non. Donc dites quoi, ou vous ne ferez rien, si vous ne désignez le mal, et pourquoi il est mal. Et c’est ce qu’ils auroient bien peine à faire.»
  37. Voir, sur les docteurs graves, la cinquième Provinciale, ci-dessus, p. 50.
  38. Luc, xxii,26.
  39. Matth,xxvi,27.
  40. Rom. v, 12.
  41. On lit encore p. 419 du manuscrit : « Grandeur. Les raisons des effets marquent la grandeur de l’homme, d’avoir tiré de la concupiscence un si bel ordre. » Et, p. 405 : « Grandeur de l’homme dans sa concupiscence même, d’en avoir su tirer un règlement admirable, et en avoir fait un tableau de la charité. »
  42. Les jésuites.
  43. Horace, Od., III, xxix, 13. — On lit, à la p. 254 du manuscrit, cet autre fragment : « La nature agit par progrès et par retraites ? itus et reditus. Elle passe et revient, puis va plus loin, puis deux fois moins, puis plus que jamais, etc. Le flux de la mer se fait ainsi, le soleil semble marcher ainsi.  » Ces derniers mots sont suivis d’un zigzag, pour figurer cette marche apparente du soleil.
  44. On lit à la suite dans le manuscrit : « C’est la force qui fait l’opinion. La mollesse est belle, selon notre opinion. Pourquoi ? Parce que qui voudra danser sur la corde, sera seul ; et je ferai une cabale plus forte, de gens qui diront que cela n’est pas beau. »
  45. Cette pensée est barrée dans le manuscrit.


ARTICLE XXV.[1]


1.

Quand notre passion nous porte à faire quelque chose, nous oublions notre devoir. Comme on aime un livre, on le lit, lorsqu’on devroit faire autre chose. Mais, pour s’en souvenir, il faut se proposer de faire quelque chose qu’on hait ; et lors on s’excuse sur ce qu’on a autre chose à faire, et on se souvient de son devoir par ce moyen.


2.

Quel dérèglement de jugement, par lequel il n’y a personne qui ne se mette au-dessus de tout le reste du monde, et qui n’aime mieux son propre bien, et la durée de son bonheur, et de sa vie, que celle de tout le reste du monde !


3.

Il y a des herbes sur la terre ; nous les voyons ; de la lune on ne les verroit pas. Et sur ces herbes des poils ; et dans ces poils de petits animaux : mais après cela, plus rien. — O présomptueux ! — Les mixtes sont composés d’élémens ; et les élémens, non. O présomptueux ! Voici un trait délicat. Il ne faut pas dire qu’il y a ce qu’on ne voit pas ; il faut donc dire comme les autres, mais non pas penser comme eux.


4.

... Non-seulement nous regardons les choses par d’autres côtés, mais avec d’autres yeux ; nous n’avons garde de les trouver pareilles.


5.

Il n’est pas honteux à l’homme de succomber sous la douleur, et il lui est honteux de succomber sous le plaisir. Ce qui ne vient pas de ce que la douleur nous vient d’ailleurs, et que nous recherchons le plaisir ; car on peut rechercher la douleur, et y succomber à dessein, sans ce genre de bassesse. D’où vient donc qu’il est glorieux à la raison de succomber sous l’effort de la douleur, et qu’il lui est honteux de succomber sous l’effort du plaisir ? C’est que ce n’est pas la douleur qui nous tente et nous attire. C’est nous-mêmes qui volontairement la choisissons et voulons la faire dominer sur nous ; de sorte que nous sommes maîtres de la chose ; et en cela c’est l’homme qui succombe à soi-même : mais dans le plaisir, c’est l’homme qui succombe au plaisir. Or il n’y a que la maîtrise et l’empire qui fait la gloire, et que la servitude qui fait la honte[2].


6.

Ceux qui, dans de fâcheuses affaires, ont toujours bonne espérance, et se réjouissent des aventures heureuses, s’ils ne s’affligent également des mauvaises, sont suspects d’être bien aises de la perte de l’affaire ; et sont ravis de trouver ces prétextes d’espérance pour montrer qu’ils s’y intéressent, et couvrir par la joie qu’ils feignent d’en concevoir celle qu’ils ont de voir l’affaire perdue.


7.

Notre nature est dans le mouvement ; le repos entier est la mort.


8.

Nous nous connoissons si peu, que plusieurs pensent aller mourir quand ils se portent bien, et plusieurs pensent se porter bien quand ils sont proche de mourir, ne sentent pas la fièvre prochaine, ou l’abcès prêt à se former.


9.

La nature recommence toujours les mêmes choses, les ans, les jours, les heures ; les espaces de même et les nombres sont bout à bout à la suite l’un de l’autre. Ainsi se fait une espèce d’infini et d’éternel. Ce n’est pas qu’il y ait rien de tout cela qui soit infini et éternel, mais ces êtres terminés se multiplient infiniment ; ainsi il n’y a, ce me semble, que le nombre qui les multiplie qui soit infini.


10.

Quand on dit que le chaud n’est que le mouvement de quelques globules, et la lumière le conatus recedendi que nous sentons, cela nous étonne. Quoi ? que le plaisir ne soit autre chose que le ballet des esprits ? Nous en avons conçu une si différente idée ! et ces sentimens-là nous semblent si éloignés de ces autres que nous disons être les mêmes que ceux que nous leur comparons ! Le sentiment du feu, cette chaleur qui nous affecte d’une manière tout autre que l’attouchement, la réception du son et de la lumière, tout cela nous semble mystérieux, et cependant cela est grossier comme un coup de pierre. Il est vrai que la petitesse des esprits qui entrent dans les pores touchent d’autres nerfs, mais ce sont toujours des nerfs touchés.


11.

Si un animal faisoit par esprit ce qu’il fait par instinct, et s’il parloit par esprit ce qu’il parle par instinct, pour la chasse, et pour avertir ses camarades que la proie est trouvée ou perdue, il parlerait bien aussi pour des choses où il a plus d’affection, comme pour dire : « Rongez cette corde qui me blesse, et où je ne puis atteindre. »


12.

Nous ne nous soutenons pas dans la vertu par notre propre force, mais par le contre-poids de deux vices opposés, comme nous demeurons debout entre deux vents contraires : ôtez un de ces vices, nous tombons dans l’autre.


13.

Ils disent que les éclipses présagent malheur, parce que les malheurs sont ordinaires ; de sorte qu’il arrive si souvent du mal, qu’ils devinent souvent ; au lieu que s’ils disoient qu’elles présagent bonheur, ils mentiraient souvent. Ils ne donnent le bonheur qu’à des rencontres du ciel rares ; ainsi ils manquent peu souvent à deviner.


14.

La mémoire est nécessaire pour toutes les opérations de l’esprit.


15.

Instinct et raison, marques de deux natures.


16.

Quand je considère la petite durée de ma vie, absorbée dans l’éternité précédant et suivant ; le petit espace que je remplis, et même que je vois, abîmé dans l’infinie immensité des espaces que j’ignore et qui m’ignorent ; je m’effraye, et m’étonne de me voir ici plutôt que là ; car il n’y a point de raison pourquoi ici plutôt que là, pourquoi à présent plutôt que lors. Qui m’y a mis ? par l’ordre et la conduite de qui ce lieu et ce temps a-t-il été destiné à moi ? — Memoria hospitis unius diei prætereuntis[3].


17.

Combien de royaumes nous ignorent ! Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraye.


18.

Je porte envie à ceux que je vois dans la foi vivre avec tant de négligence, et qui usent si mal d’un don duquel il me semble que je ferois un usage si différent.


19.

Chacun est un tout à soi-même, car lui mort, le tout est mort pour soi. Et de là vient que chacun croit être tout à tous. Il ne faut pas juger de la nature selon nous, mais selon elle.


20.

Le monde ordinaire a le pouvoir de ne pas songer à ce qu’il ne veut pas songer. «Ne pensez pas aux passages du Messie[4],» disoit le juif à son fils. Ainsi font les nôtres souvent. Ainsi se conservent les fausses religions ; et la vraie même, à l’égard de beaucoup de gens. Mais il y en a qui n’ont pas le pouvoir de s’empêcher ainsi de songer, et qui songent d’autant plus qu’on leur défend. Ceux-là se défont des fausses religions ; et de la vraie même, s’ils ne trouvent des discours solides.


21.

Qu’il y a loin de la connoissance de Dieu à l’aimer !


22.

Quand la force attaque la grimace, quand un simple soldat prend le bonnet carré d’un premier président, et le fait voler par la fenêtre.


23.

Es-tu moins esclave, pour être aimé et flatté de ton maître ? Tu as bien du bien, esclave : ton maître te flatte. Il te battra tantôt.


24.

Ce n’est pas dans Montaigne, mais dans moi, que je trouve tout ce que j’y vois.


25.

Deviner. La part que je prends à votre déplaisir. M. le cardinal ne vouloit point être deviné.

« J’ai l’esprit plein d’inquiétude. » Je suis plein d’inquétude vaut mieux.

« Éteindre le flambeau de la sédition, » trop luxuriant.

« L’inquiétude de son génie ; » trop, de deux mots hardis.


26.

Ennui. — Rien n’est si insupportable à l’homme que d’être dans un plein repos, sans passion, sans affaire, sans divertissement, sans application. Il sent alors son néant, son abandon, son insuffisance, sa dépendance, son impuissance, son vide. Incontinent il sortira du fond de [3] son âme l’ennui, la noirceur, la tristesse, le chagrin, le dépit, le désespoir.

Agitation. — Quand un soldat se plaint de la peine qu’il a, ou un laboureur, etc., qu’on les mette sans rien faire.


27.

Nature corrompue. — L’homme n’agit point par la raison, qui fait son être.


28.

Bassesse de l’homme, jusqu’à se soumettre aux bêtes, jusqu’à les adorer.


29.

... Tous leurs principes sont vrais, des pyrrhoniens, des stoïques, des athées, etc. Mais leurs conclusions sont fausses, parce que les principes opposés sont vrais aussi.


30.

Les philosophes ont consacré les vices, en les mettant en Dieu même ; les chrétiens ont consacré les vertus.


31.

Immatérialité de l’âme. Les philosophes qui ont dompté leurs passions, quelle matière l’a pu faire ?


32.

Philosophes. — La belle chose, de crier à un homme qui ne se connoît pas, qu’il aille de lui-même à Dieu ! Et la belle chose de le dire à un homme qui se connoît !


33.

Recherche du vrai bien. — Le commun des hommes met le bien dans la fortune et dans les biens du dehors, ou au moins dans le divertissement. Les philosophes ont montré la vanité de tout cela, et l’ont mis où ils ont pu.

Pour les philosophes deux cent quatre-vingt-huit souverains biens[5].

Le souverain bien. Dispute du souverain bien.Ut sis contentus temetipso et ex te nascentibus bonis. Il y a contradiction, car ils conseillent enfin de se tuer. Oh ! quelle vie heureuse, dont on se délivre comme de la peste !

Il est bon d’être lassé et fatigué par l’inutile recherche du vrai bien, afin de tendre les bras au libérateur.


34.

Mon Dieu, que ce sont de sots discours ! « Dieu auroit-il fait le monde pour le damner ? demanderoit-il tant de gens si foibles ? » etc. Pyrrhonisme est le remède à ce mal, et rabattra cette vanité.


35.

Dira-t-on que pour avoir dit que la justice est partie de la terre, les hommes aient connu le péché originel ? — Nemo ante obitum beatus est. C’est-à-dire qu’ils aient connu qu’à la mort la béatitude éternelle et essentielle commence ?


36.

Le bon sens. — Ils sont contraints de dire : « Vous n’agissez pas de bonne foi ; nous ne devrions pas, » etc. Que j’aime à voir cette superbe raison humiliée et suppliante ! Car ce n’est pas là le langage d’un homme à qui on dispute son dro t, et qui le défend les armes et la force à la main. Il ne s’amuse pas à dire qu’on n’agit pas de bonne foi, mais il punit cette mauvaise foi par la force.


37.

L’Ecclésiaste montre que l’homme sans Dieu est dans l’ignorance de tout, et dans un malheur inévitable. Car c’est être malheureux que de vouloir et ne pouvoir. Or il veut être heureux, et assuré de quelque vérité, et cependant il ne peut ni savoir, ni ne désirer point de savoir. Il ne peut même douter.


38.

On a bien de l’obligation à ceux qui avertissent des défauts, car ils mortifient. Ils apprennentqu’on a été méprisé, ils nempêchent pas qu’on ne le soit à l’avenir, car on a bien d’autres défauts pour l’être. Ils préparent l’exercice de la correction et l’exemption d’un défaut.


39.

Nulle secte ni religion n’a toujours été sur la terre que la religion chrétienne.

Il n’y a que la religion chrétienne qui rende l’homme aimable et heureux tout ensemble. Dans l’honnêteté, on ne peut être aimable et heureux tout ensemble.


40.

La foi est un don de Dieu. Ne croyez pas que nous disions que c’est un don de raisonnement. Les autres religions ne disent pas cela de leur foi ; elles ne donnoient que le raisonnement pour y arriver, qui n’y mène pas néanmoins[6].


41.

Les figures de la totalité de la rédemption, comme que le soleil éclaire à tous, ne marquent qu’une totalité ; mais lesfigurantes des exclusions, comme des juifs élus à l’exclusion des gentils, marquent l’exclusion.

« Jésus-Christ rédempteur de tous. » — Oui, car il a offert ; comme un homme qui a racheté tous ceux qui voudront venir à lui. Ceux qui mourront en chemin, c’est leur malheur : mais quant à lui, il leur offroit rédemption. — Cela est bon en cet exemple, où celui qui rachète et celui qui empêche de mourir sont deux, mais non pas en Jésus-Christ, qui fait l’un et l’autre. — Non, car Jésus-Christ, en qualité de rédempteur, n’est pas peut-être maître de tous ; et ainsi, en tant qu’il est en lui, il est rédempteur de tous.


42.

Les prophéties[7] citées dans l’Évangile, vous croyez qu’elles sont rapportées pour vous faire croire. Non, c’est pour vous éloigner de croire. Les miracles ne servent pas à convertir, mais à condamner.


43.

Quand Épictète auroit vu parfaitement bien le chemin, il dit aux hommes : « Vous en suivez un faux ; » il montre que c’en est un autre, mais il n’y mène pas. C’est celui de vouloir ce que Dieu veut ; Jésus-Christ seul y mène : Via, veritas[8].


44.

Je considère Jésus-Christ en toutes les personnes et en nous-mêmes. Jésus-Christ comme père en son père, Jésus-Christ comme frère en ses frères, Jésus-Christ comme pauvre en les pauvres, Jésus-Christ comme riche en les riches, Jésus-Christ comme docteur et prêtre en les prêtres, Jésus-Christ comme souverain en les princes, etc. Car il est par sa gloire tout ce qu’il y a de grand, étant Dieu, et est par sa vie mortelle tout ce qu’il y a de chétif et d’abject : pour cela il a pris cette malheureuse condition, pour pouvoir être en toutes les personnes, et modèle de toutes conditions.


45.

Différence entre Jésus-Christ et Mahomet. — Les psaumes chantés par toute la terre.

Qui rend témoignage de Mahomet ? Lui-même. Jésus-Christ veut que son témoignage ne soit rien.

La qualité de témoins fait qu’il faut qu’ils soient toujours et partout, et, misérable, il est seul.


46.

Ce n’est pas une chose rare qu’il faille reprendre le monde de trop de docilité ; c’est un vice naturel comme l’incrédulité, et aussi pernicieux. Superstition.


47.

Il y a peu de vrais chrétiens, je dis même pour la foi. Il y en a bien qui croient, mais par superstition ; il y en a bien qui ne croient pas, mais par libertinage : peu sont entre deux.

Je ne comprends pas en cela ceux qui sont dans la véritable piété de mœurs, et tous ceux qui croient par un sentiment du cœur.


48.

Ceux qui n’aiment pas la vérité prennent le prétexte de la contestation de la multitude de ceux qui la nient. Et ainsi leur erreur ne vient que de ce qu’ils n’aiment pas la vérité ou la charité ; et ainsi ils ne sont pas excusés.


49.

Tant s’en faut que d’avoir ouï dire une chose soit la règle de votre créance, que vous ne devez rien croire sans vous mettre en l’état comme si jamais vous ne l’aviez ouï. C’est le consentement de vous à vous-même, et la voix constante de votre raison, et non des autres, qui vous doit faire croire.

Le croire est si important ! Cent contradictions seroient vraies.

Si l’antiquité étoit la règle de la créance, les anciens étoient donc sans règle. Si le consentement général ; si les hommes étoient péris ?

Fausse humilité, orgueil. Levez le rideau. Vous avez beau faire ; si faut-il ou croire, ou nier, ou douter. N’aurons-nous donc pas de règle ? Nous jugeons des animaux qu’ils font bien ce qu’ils font : n’y aura-t-il point une règle pour juger des hommes ? Nier, croire, et douter bien, sont à l’homme ce que le courir est au cheval[9].


50.

Notre religion est sage et folle. Sage, parce qu’elle est la plus savante, et la plus fondée en miracles, prophéties, etc. Folle, parce que ce n’est point tout cela qui fait qu’on en est ; cela fait bien condamner ceux qui n’en sont pas, mais non pas croire ceux qui en sont. Ce qui les fait croire, c’est la croix, ne evacuata sit crux. Et ainsi saint Paul, qui est venu en sagesse et signes, dit qu’il n’est venu ni en sagesse ni en signes, car il venoit pour convertir. Mais ceux qui ne viennent que pour convaincre peuvent dire qu’ils viennent en sagesse et signes.


51.

La loi obligeoit à ce qu’elle ne donnoit pas. La grâce donne ce à quoi elle oblige.


52.

Ce que les hommes, par leurs plus grandes lumières, avoient pu connoître, cette religion l’enseignoit à ses enfans.


53.

Que je hais ces sottises, de ne pas croire l’Eucharistie, etc. ! Si l’Évangile est vrai, si Jésus-Christ est Dieu, quelle difficulté y a-t-il là ?


54.

Le juste agit par foi dans les moindres choses : quand il reprend ses serviteurs, il souhaite leur conversion par l’esprit de Dieu, et prie Dieu de les corriger, et attend autant de Dieu que de ses répréhensions, et prie Dieu de bénir ses corrections. Et ainsi aux autres actions.

De tout ce qui est sur la terre, il ne prend part qu’aux déplaisirs, non aux plaisirs. Il aime ses proches, mais sa charité ne se renferme pas dans ces bornes, et se répand sur ses ennemis, et puis sur ceux de Dieu.


55.

Pourquoi Dieu a établi la prière. — 1° Pour communiquer à ses créatures la dignité de la causalité. 2° Pour nous apprendre de qui nous tenons la vertu. 3° Pour nous faire mériter les autres vertus par travail. — Objection. Mais on croira qu’on tient la prière de soi. — Cela est absurde, car puisque, ayant la foi, on ne peut pas avoir les vertus. comment auroit-on la foi ? Y a-t-il pas plus de distance de l’infidélité à la foi que de la foi à la vertu ?

Dieu ne doit que suivant ses promesses. Il a promis d’accorder la justice aux prières : jamais il n’a promis les prières qu’aux enfans de la promesse.


56.

M. de Roannez disoit : « Les raisons me viennent après, mais d’abord la chose m’agrée ou me choque sans en savoir la raison, et cependant cela me choque par cette raison que je ne découvre qu’ensuite. » Mais je crois, non pas que cela choquoit par ces raisons qu’on trouve après, mais qu’on ne trouve ces raisons que parce que cela choque.


57.

Il n’aime plus cette personne qu’il aimoit il y a dix ans. Je crois bien, elle n’est plus la même, ni lui non plus. Il étoit jeune et elle aussi ; elle est tout autre. Il l’aimeroit peut-être encore, telle qu’elle étoit alors.


58.

Craindre la mort hors du péril, et non dans le péril, car il faut être homme.

Mort soudaine seule à craindre, et c’est pourquoi les confesseurs demeurent chez les grands.


59.

Il faut se connoître soi-même : quand cela ne serviroit pas à trouver le vrai ; cela au moins sert à régler sa vie, et il n’y a rien de plus juste.


60.

Quand notre passion nous porte à faire quelque chose, nous oublions notre devoir. Comme on aime un livre on le lit, lorsqu’on devrait faire autre chose. Mais pour s’en souvenir, il faut se proposer de faire quelque chose qu’on hait ; et lors on s’excuse sur ce qu’on a autre chose à faire, et on se souvient de son devoir par ce moyen.


61.

Miracles. — Que je hais ceux qui font les douteurs de miracles ! Montaigne en parle comme il faut dans les deux endroits. On voit en l’un combien il est prudent, et néanmoins il croit en l’autre et se moque des incrédules[10].


62.

Quand on veut poursuivre les vertus jusqu’aux extrêmes de part et d’autre, il se présente des vices qui s’y insinuent insensiblement, dans leurs routes insensibles, du côté du petit infini ; et il s’en présente, des vices, en foule du côté du grand infini, de sorte qu’on se perd dans les vices, et on ne voit plus les vertus[11].


63.

Diversité. — La théologie est une science, mais en même temps combien est-ce de sciences ! Un homme est un suppôt : mais si on l’anatomise, sera-ce la tête, le cœur, l’estomac, les veines, chaque veine, chaque portion de veine, le sang, chaque humeur du sang ?

Une ville, une campagne, de loin est une ville et une campagne ; mais à mesure qu’on s’approche, ce sont des maisons, des arbres, des tuiles, des feuilles, des herbes, des fourmis, des jambes de fourmi, à l’infini. Tout cela s’enveloppe sous le nom de campagne[12].


64.

Deux sortes de gens égalent les choses, comme les fêtes aux jours ouvriers, les chrétiens aux prêtres, tous les péchés entre eux, etc. Et de là les uns concluent que ce qui est donc mal aux prêtres l’est aussi aux chrétiens ; et les autres, que ce qui n’est pas mal aux chrétiens est permis aux prêtres.


65.

La nature s’imite. Une graine, jetée en bonne terre, produit. Un principe, jeté dans un bon esprit, produit. Les nombres imitent l’espace, qui sont de nature si différente. Tout est fait et conduit par un même maître : la racine, la branche, les fruits ; les principes, les conséquences.


66.

La gloire. — L’admiration gâte tout dès l’enfance. Oh ! que cela est bien dit 1 qu’il a bien fait ! qu’il est sage ! etc. Les enfans de Port-Royal, auxquels on ne donne point cet aiguillon d’envie et de gloire, tombent dans la nonchalance.


67.

L’expérience nous fait voir une différence énorme entre la dévotion et la bonté.


68.

Quel dérèglement de jugement, par lequel il n’y a personne qui ne se mette au-dessus de tout le reste du monde, et qui n’aime mieux son propre bien, et la durée de son bonheur et de sa vie que celle de tout le reste du monde !


69.

On aime à voir l’erreur, la passion de Cléobuline, parce qu’elle ne la connoît pas. Elle déplairoit, si elle n’étoit trompée.


70.

Prince à un roi plaît, parce qu’il diminue sa qualité[13].


71.

On ne s’ennuie point de manger et dormir tous les jours, car la faim renaît, et le sommeil : sans cela on s’en ennuieroit. Ainsi, sans la faim des choses spirituelles, on s’en ennuie. Faim de la justice ; béatitude huitième.


72.

Il n’y a que deux sortes d’hommes : les uns justes, qui se croient pécheurs ; les autres pécheurs, qui se croient justes.


73.

Il n’est pas bon d’être trop libre. Il n’est pas bon d’avoir tout le nécessaire.


74.

L’espérance que les chrétiens ont de posséder un bien infini est mêlée de jouissance aussi bien que de crainte : car ce n’est pas comme ceux qui espéreroient un royaume, dont ils n’auroient rien étant sujets ; mais ils espèrent la sainteté, l’exemption d’injustice, et ils en ont quelque chose.


75.

Scaramouche, qui ne pense qu’à une chose. Le docteur, qui parle un quart d’heure après avoir tout dit, tant il est plein du désir de dire. Le bec du perroquet, qu’il essuie quoiqu’il soit net.


76.

Comminutum cor. Saint Paul. Voilà le caractère chrétien. «Albe vous a nommé, je ne vous connois plus. » Corneille. Voilà le caractère inhumain. Le caractère humain est le contraire.


77.

Symétrie est ce qu’on voit d’une vue. Fondée sur ce qu’il n’y a pas de raison de faire autrement. Et fondée aussi sur la figure de l’homme, d’où il arrive qu’on ne veut la symétrie qu’en largeur, non en hauteur ni profondeur.


78.

Universel. — Morale et langage sont des sciences particulières, mais universelles.


79.

Mais il est impossible que Dieu soit jamais la fin, s’il n’est le principe. On dirige sa vue en haut ; mais on s’appuie sur le sable : et la terre fondra, et on tombera en regardant le ciel.


80.

L’ennui qu’on a de quitter les occupations où l’on s’est attaché. Un homme vit avec plaisir en son ménage : qu’il voie une femme qui lui plaise, qu’il joue cinq ou six jours avec plaisir ; le voilà misérable s’il retourne à sa première occupation. Rien n’est plus ordinaire que cela.


81.

La prévention induisant en erreur. — C’est une chose déplorable de voir tous les hommes ne délibérer que des moyens, et point de la fin. Chacun songe comment il s’acquittera de sa condition ; mais pour le choix de la condition, et de la patrie, le sort nous le donne. Cest une chose pitoyable, de voir tant de Turcs, d’hérétiques, d’infidèles, suivre le train de leurs pères, par cette seule raison qu’ils ont été prévenus chacun que c’est le meilleur. Et c’est ce qui détermine chacun à chaque condition, de serrurier, soldat, etc. C’est par là que les sauvages n’ont que faire de la Provence[14].


82.

Description de l’homme. Dépendance, désir d’indépendance, besoin.


83.

On n’est pas misérable sans sentiment : une maison ruinée ne l’est pas. Il n’y a que l’homme de misérable. Ego vir videns[15].


84.

La nature de l’homme est toute nature, omne animal. Il n’y a rien qu’on ne rende naturel ; il n’y a naturel qu’on ne fasse perdre.

... La vraie nature étant perdue, tout devient sa nature ; comme, le véritable bien étant perdu, tout devient son véritable bien.


85.

Injustice. — La juridiction ne se donne pas pour le juridiciant, mais pour le juridicié. Il est dangereux de le dire au peuple : mais le peuple a trop de croyance en vous ; cela ne lui nuira pas, et peut vous servir. Il faut donc le publier. Pasce oves meas, non tuas[16]. Vous me devez pâture.


86.

La Sagesse nous envoie à l’enfance : Nisi efficiamini sicut parvuli[17].


87.

La vraie religion enseigne nos devoirs, nos impuissances (orgueil et concupiscence), et les remèdes (humilité, mortification).


88.

L’Écriture a pourvu de passages pour consoler toutes les conditions, et pour intimider toutes les conditions.

La nature semble avoir fait la même chose par ses deux infinis, naturels et moraux : car nous aurons toujours du dessus et du dessous, de plus habiles et de moins habiles, de plus élevés et de plus misérables, pour abaisser notre orgueil, et relever notre abjection.


89.

L’Être éternel est toujours, s’il est une fois.


90.

La corruption de la raison paroît par tant de différentes et extravagantes mœurs. Il a fallu que la vérité soit venue, afin que l’homme ne véquît[18] plus en soi-même.


91.

La coutume est notre nature. Qui s’accoutume à sa foi, la croit, et ne peut plus ne pas craindre l’enfer, et ne croit autre chose. Qui s’accoutume à croire que le roi est terrible., etc. Qui doute donc que, notre âme étant accoutumée à voir nombre, espace, mouvement, croie cela et rien que cela ?


92.

… Que me promettez-vous enfin, sinon dix ans d’amour-propre, à bien essayer de plaire sans y réussir, outre les peines ? Car dix ans, c’est le parti[19].


93.

Fausseté des autres religions. Ils n’ont point de témoins, ceux-ci en ont. Dieu défie les autres religions de produire de telles marques : Isaïe, xliii, 9 ; xliv, 8.


94.

Les deux plus anciens livres du monde sont Moïse et Job, l’un juif, l’autre païen, qui tous deux regardent Jésus-Christ comme leur centre commun et leur objet : Moïse, en rapportant les promesses de Dieu à Abraham, Jacob, etc., et ses prophéties ; et Job : Quis mihi det ut, etc. Scio enimquod redemptor meus vivit, etc.[20].


95.

Je ne serois pas chrétien sans les miracles, dit saint Augustin. On n’auroit point péché en ne croyant pas Jésus-Christ, sans les miracles : Vide an mentiar.

Il n’est pas possible de croire raisonnablement contre les miracles. Ubi est Deus tuus ? Les miracles le montrent, et sont un éclair.


96.

Pour les religions, il faut être sincère ; vrais païens, vrais juifs, vrais chrétiens.


97.

Prophéties. — Que Jésus-Christ seraà la droite, pendant que Dieu lui assujettira ses ennemis. Donc il ne les assujettira pas lui-même.


98.

Si ne marque pas l’indifférence : Malachie, Isaïe. Is., Si volumus, etc. In quacumque die.


99.

Adam forma futuri. Les six jours pour former l’un, les six âges pour former l’autre. Les six jours que Moïse représente pour la formation d’Adam, ne sont que la peinture des six âges pour former Jésus-Christ et l’Église. Si Adam n’eût point péché, et que Jésus-Christ ne fût point venu, il n’y eût eu qu’une seule alliance, qu’un seul âge des hommes, et la création eût été représentée comme faite en un seul temps.


100.

Ne timeas pusillus grex.Timore et tremore.Quid ergo ? Ne timeas, modo timeas : Ne craignez point, pourvu que vous craigniez ; mais si vous ne craignez pas, craignez.

Qui me recipit, non me recipit, sed eum qui me misit.Nemo scit, neque Filius.Nubes lucida obumbravit[21].

Saint Jean devoit convertir les cœurs des pères aux enfans. Et Jésus-Christ met la division. Sans contradiction.

Les effets, in communi et in particulari. Les semi-pélagiens errent en disant in communi, ce qui n’est vrai que in particulari ; et les calvinistes, en disant in particulari, ce qui est vrai in communi, ce me semble.


101.

Joh., viii : Multi crediderunt in eum. Dicebat ergo Jesus si manseritis., VERE mei discipuli eritis, et VERITAS LIBERABIT VOS. » Responderunt : « Semen Abrahæ sumus, et nemini servimus unquam[22]. » Il y a bien de la différence entre les disciples et les vrais disciples. On les reconnoît en leur disant que la vérité les rendra libres. Car s’ils répondent qu’ils sont libres, et qu’il est en eux de sortir de l’esclavage du diable, ils sont bien disciples, mais non pas vrais disciples.


102.

Inconstance et bizarrerie. — Ne vivre que de son travail, et régner sur le plus puissant État du monde, sont choses très-opposées. Elles sont unies dans la personne du Grand Seigneur des Turcs.


103.

Les vrais chrétiens obéissent aux folies néanmoins, non pas qu’ils respectent les folies ; mais l’ordre de Dieu, qui, pour la punition des hommes, les a asservis à ces folies. Omnis creatura subjecta est vanitati. Liberabitur[23].

Ainsi saint Thomas[24] explique le lieu de saint Jacques sur la préférence des riches, que, s’ils ne le font dans la vue de Dieu, ils sortent de l’ordre de la religion.


104.

Abraham ne prit rien pour lui, mais seulement pour ses serviteurs ; ainsi le juste ne prend rien pour soi du monde, ni des applaudissemens du monde ; mais seulement pour ses passions, desquelles il se sert comme maître, en disant à l’une : Va, et à l’autre : Viens. Sub te erit appetitus tuus[25]. Les passions ainsi dominées sont vertus. L’avarice, la jalousie, la colère, Dieu même se les attribue ; et ce sont aussi bien vertus que la clémence, la pitié, la constance, qui sont aussi des passions. Il faut s’en servir comme d’esclaves, et leur laissant leur aliment, empêcher que l’âme n’yen prenne ; car quand les passions sont les maîtresses, elles sont vices, et alors elles donnent à l’âme de leuraliment, et l’âme s’en nourrit et s’en empoisonne.


105.

On ne s’éloigne de Dieu qu’en s’éloignant de la charité. Nos prières et nos vertus sont abomination devant Dieu, si elles ne sont les prières et vertus de Jésus-Christ. Et nos péchés ne seront jamais l’objet de la miséricorde, mais de la justice de Dieu, s’ils ne sont ceux de Jésus-Christ. Il a adopté nos péchés, et nous a admis à son alliance ; car les vertus lui sont propres, et les péchés étrangers ; et les vertus nous sont étrangères, et nos péchés nous sont propres.

Changeons la règle que nous avons prise jusqu’ici pour juger de ce qui est bon. Nous en avions pour règle notre volonté, prenons maintenant la volonté de Dieu : tout ce qu’il veut nous est bon et juste, tout ce qu’il ne veut pas nous est mauvais ?

Tout ce que Dieu ne veut pas est défendu. Les péchés sont défendus par la déclaration générale que Dieu a faite qu’il ne les vouloit pas. Les autres choses qu’il a laissées sans défense générale, et qu’on appelle par cette raison permises, ne sont pas néanmoins toujours permises. Car quand Dieu en éloigne quelqu’une de nous, et que par l’événement, qui est une manifestation de la volonté de Dieu, il paroît que Dieu ne veut pas que nous ayons une chose, cela nous est défendu alors comme le péché, puisque la volonté de Dieu est que nous n’ayons non plus l’un que l’autre. Il y a cette différence seule entre ces deux choses, qu’il est sûr que Dieu ne voudra jamais le péché, au lieu qu’il ne l’est pas qu’il ne voudra jamais l’autre. Mais tandis que Dieu ne la veut pas, nous la devons regarder comme péché ; tandis que l’absence de la volonté de Dieu, qui est seule toute la bonté et toute la justice, la rend injuste et mauvaise.


106.

« Je m’en suis réservé sept mille. » J’aime les adorateurs inconnus au monde, et aux prophètes mêmes.

107.

Les hommes n’ayant pas accoutumé de former le mérite, mais seulement le récompenser où ils le trouvent formé, jugent de Dieu par eux-mêmes.


108.

Ordre. — J’aurois bien pris ce discours d’ordre comme celui-ci : pour montrer la vanité de toutes sortes de conditions, montrer la vanité des vies communes, et puis la vanité des vies philosophiques (pyrrhoniennes, stoïques) ; mais l’ordre ne seroit pas gardé. Je sais un peu ce que c’est, et combien peu de gens l’entendent. Nulle science humaine ne le peut garder. Saint Thomas ne l’a pas gardé. La mathématique le garde, mais elle est inutile en sa profondeur[26].


109.

Ordre par dialogues. — Que dois-je faire ? Je ne vois partout qu’obscurités. Croirai-je que je ne suis rien ? croirai-je que je suis Dieu ?

Toutes choses changent et se succèdent. — Vous vous trompez, il y a.


110.

… Une lettre, de la folie de la science humaine et de la philosophie. Cette lettre avant le divertissement.


111.

Dans la lettre, de l’injustice, peut venir la plaisanterie des aînés qui ont tout. Mon ami, vous êtes né de ce côté de la montagne ; il est donc juste que votre aîné ait tout.


112.

Il faut mettre au chapitre des Fondemens ce qui est en celui des Figuratifs touchant la cause des figures : pourquoi Jésus-Christ prophétisé en son premier avènement ; pourquoi prophétisé obscurément en la manière.


113.

Nous implorons la miséricorde de Dieu, non afin qu’il nous laisse en paix dans nos vices, mais afin qu’il nous en délivre.


114.

Si Dieu nous donnoit des maîtres de sa main, oh ! qu’il leur faudroit obéir de bon cœur ! La nécessité et les événemens en sont infailliblement.


115.

Eritis sicut dii, scientes bonum et malum[27]. Tout le monde fait le dieu en jugeant : « Cela est bon ou mauvais ; » et s’affligeant ou se réjouissant trop des événemens.


116.

Faire les petites choses comme grandes, à cause de la majesté de Jésus-Christ qui les fait en nous, et qui vit notre vie ; et les grandes comme petites et aisées, à cause de sa toute-puissance.



  1. Article XVIII de la seconde partie, dans Bossut. Tous les fragments qui composent cet article sont dus aux découvertes de M. Cousin et à celles de M. Faugère.
  2. Ce fragment commence dans le manuscrit par les lignes suivantes, qui se rapportent à un passage de Montaigne, III, 5, p. 325 : « L’éternument absorbe toutes les fonctions de l’âme, aussi bien que la besogne. Mais on n’en tire pas les mêmes conséquences contre la grandeur de l’homme, parce que c’est contre son gré. Et quoiqu’on se le procure, néanmoins c’est contre son gré qu’on se le procure ; ce n’est pas en vue de la chose même, c’est pour une autre fin : et ainsi ce n’est pas une marque de la foiblesse de l’homme, et de sa servitude sous cette action. Il n’est pas honteux, » etc.
  3. Sagesse, v, 15. — On lit encore dans le manuscrit, p. 49 : « Pourquoi ma connoissance est-elle bornée ? ma taille ? ma durée ? à cent ans plutôt qu’à mille ? Quelle raison a eue la nature de me la donner telle, et de choisir ce nombre plutôt qu’un autre dans l’infinité ? desquels il n’y a pas plus de raison de choisir l’un que l’autre, rien ne tentant plus que l’autre. »
  4. Aux passages qui prouvent que le Messie est venu.
  5. C’est un calcul de Varron, rapporté dans saint Augustin, Cité de Dieu, XX, 2.
  6. On lit encore à la p. 25 du manuscrit : « Lettre qui marque l’utilité des preuves par la machine. La foi est différente de la preuve ; l’une est humaine, l’autre est un don de Dieu. Justus ex fide vivit (Rom., i, 17) : c’est de cette foi que Dieu lui-même met dans le cœur, dont la preuve est souvent l’instrument, fides ex auditu (Rom., x, 17), mais cette foi est dans le cœur, et fait dire non scio, mais credo.
  7. Ce passage est précédé dans le manuscrit des lignes suivantes : « Objection. Visiblement l’Écriture pleine de choses non dictées du Saint-Esprit. Réponse. Elles ne nuisent donc pas à la foi. Obj. Mais l’Église a décidé que tout est du Saint-Esprit. Rep. Je réponds deux choses : l’une que l’Église n’a jamais décidé cela ; l’autre que, quand elle l’auroit décidé, cela se pourroit soutenir. »
  8. Jean xiv, 6.
  9. Pascal a écrit en marge de ce fragment : « Punition de ceux qui pèchent ; erreur. »
  10. On lit encore à la p. 449 du manuscrit : « Montaigne contre les miracles, Montaigne pour les miracles. »
  11. En marge : « On se prend à la perfection même. »
  12. On lit encore p. 110 du manuscrit : « La diversité est si ample, que tous les tons de voix, tous les marchers, toussers, mouchers, éternuers. On distingue des fruits les raisins, et entre ceux-là les muscats, et puis Coindrieu, et puis Dezargues, et puis. [illisible]. Est-ce tout ? en a-t-elle jamais produit deux grappes pareilles ? et une grappe a-t-elle deux grains pareils ? etc. « Je n’ai jamais jugé d’une même chose exactement de même. Je ne puis juger de mon ouvrage en le faisant ; il faut que je fasse comme les peintres, et que je m’en éloigne ; mais non pas trop : de combien donc ? Devinez. »
  13. Il lui est presque une société : les autres hommes sont trop au-dessous.
  14. On lit encore p. 394 du manuscrit : « Pensées. Tout est un, tout est divers. Que de natures en celle de l’homme ! que de vocations ! Et par quoi hasard chacun prend d’ordinaire ce qu’il a ouï estimer ! Talon bien tourné. »
  15. Jérém. Thren., iii, 1 : Ego vir videns paupertatem meam. « Je suis un homme qui vois quel est mon dénûment. »
  16. Jean, xxi, 17.
  17. Matth., xviii, 2.
  18. Nous disons à présent vécût.
  19. On lit p. 440 du manuscrit : « Miton voit bien que la nature est corrompue, et que les hommes sont contraires à l’honnêteté ; mais il ne sait pas pourquoi ils ne peuvent voler plus haut. »
  20. Job, xix, 23-25.
  21. Marc, ix, 36 ; xiii, 32 ; Matth, xvii, 5.
  22. Jean, viii, 30 et suivants.
  23. Rom, viii, 20.
  24. Dans son commentaire sur l’épître de saint Jacques.
  25. Gen., xiv, 7.
  26. On lit, p. 29 du manuscrit, cet autre fragment : « Lettre pour porter à rechercher Dieu. Et puis le faire chercher chez les philosophes, pyrrhoniens et dogmatistes, qui travaillent celui qui le recherchent. »
  27. Gen., iii, 5.


LE MYSTÈRE DE JÉSUS.[1].


1.

Jésus souffre dans sa passion les tourmens que lui font les hommes ; mais dans l’agonie il souffre les tourmens qu’il se donne à lui-même : turbavit semetipsum[2]. C’est un supplice d’une main non humaine, mais toute-puissante, et il faut être tout-puissant pour le soutenir.

Jésus cherche quelque consolation au moins dans ses trois plus chers amis, et ils dorment. Il les prie de soutenir un peu avec lui, et ils le laissent avec une négligence entière, ayant si peu de compassion qu’elle ne pouvoit seulement les empêcher de dormir un moment. Et ainsi Jésus était délaissé seul à la colère de Dieu.

Jésus est seul dans la terre, non-seulement qui ressente et partage sa peine, mais qui la sache : le ciel et lui sont seuls dans cette connoissance.

Jésus est dans un jardin, non de délices comme le premier Adam, où il se perdit, et tout le genre humain ; mais dans un de supplices, où il s’est sauvé, et tout le genre humain.

Il souffre cette peine et cet abandon dans l’horreur de la nuit. Je crois que Jésus ne s’est jamais plaint que cette seule fois ; mais alors il se plaint comme s’il n’eût plus pu contenir sa douleur excessive : « Mon âme est triste jusqu’à la mort. »

Jésus cherche de la compagnie et du soulagement de la part des hommes. Cela est unique en toute sa vie, ce me semble. Mais il n’en reçoit point, car ses disciples dorment.

Jésus sera en agonie jusqu’à la fin du monde : il ne faut pas dormir pendant ce temps-là.

Jésus, au milieu de ce délaissement universel, et de ses amis choisis pour veiller avec lui, les trouvant dormant, s’en fâche à cause du péril où ils exposent non lui, mais eux-mêmes ; et les avertit de leur propre salut et de leur bien avec une tendresse cordiale pour eux pendant leur ingratitude ; et les avertit que l’esprit est prompt et la chair infirme. Jésus, les trouvant encore dormant, sans que ni sa considération ni la leur les en eût retenus, il a la bonté de ne pas les éveiller, et les laisse dans leur repos.

Jésus prie dans l’incertitude de la volonté du Père, et craint la mort ; mais l’ayant connue, il va au-devant s’offrir à elle : Eamus. Processit (Joannes)[3].

Jésus a prié les hommes, et n’en a pas été exaucé.

Jésus, pendant que ses disciples dormoient, a opéré leur salut. Il l’a fait à chacun des justes pendant qu’ils dormoient, et dans le néant avant leur naissance, et dans les péchés depuis leur naissance.

Il ne prie qu’une fois que le calice passe, et encore avec soumission ; et deux fois qu’il vienne s’il le faut.

Jésus dans l’ennui. Jésus, voyant tous ses amis endormis et tous ses ennemis vigilans, se remet tout entier à son père.

Jésus ne regarde pas dans Judas son inimitié, mais l’ordre de Dieu qu’il aime et... puisqu’il l’appelle ami.

Jésus s’arrache d’avec ses disciples pour entrer dans l’agonie ; il faut s’arracher de ses plus proches et des plus intimes pour l’imiter.

Jésus étant dans l’agonie et dans les plus grandes peines, prions plus longtemps.


2.

Console-toi : tu ne me chercherais pas, si tu ne m’avois trouvé. Je pensois à toi dans mon agonie ; j’ai versé telles gouttes de sang pour toi.

C’est me tenter plus que t’éprouver, que de penser si tu ferois bien telle et telle chose absente : je la ferai en toi si elle arrive.

Laisse-toi conduire à mes règles ; vois comme j’ai bien conduit la Vierge et les saints qui m’ont laissé agir en eux.

Le Père aime tout ce que je fais.

Veux-tu qu’il me coûte toujours du sang de mon humanité, sans que tu donnes des larmes ?

C’est mon affaire que la conversion : ne crains point, et prie avec confiance comme moi.

Je te suis présent par ma parole dans l’Écriture ; par mon esprit dans l’Église, et par les inspirations ; par ma puissance dans les prêtres ; par ma prière dans les fidèles.

Les médecins ne te guériront pas ; car tu mourras à la fin. Mais c’est moi qui guéris, et rends le corps immortel.

Souffre les chaînes et la servitude corporelles ; je ne te délivre que de la spirituelle à présent.

Je te suis plus ami que tel et tel ; car j’ai fait pour toi plus qu’eux, et ils ne souffriroient pas ce que j’ai souffert de toi, et ne mourroient pas pour toi dans le temps de tes infidélités et cruautés, comme j’ai fait, et comme je suis prêt à faire et fais dans mes élus.

Si tu connoissois tes péchés, tu perdrois cœur. — Je le perdrai donc, Seigneur, car je crois leur malice sur votre assurance. — Non, car moi, par qui tu l’apprends, t’en peux guérir, et ce que je te le dis, est un signe que je te veux guérir. A mesure que tu les expieras, tu les connoîtras, et il te sera dit : « Vois les péchés qui te sont remis. Fais donc pénitence pour tes péchés cachés, et pour la malice occulte de Ceux que tu connois. »

Seigneur, je vous donne tout.

Je t’aime plus ardemment que tu n’as aimé tes souillures, ut immundus pro tuto.

Qu’à moi en soit la gloire et non à toi, ver et terre.

Interroge ton directeur, quand mes propres paroles te sont occasion de mal, et de vanité ou curiosité.


3.

Je vois mon abîme d’orgueil, de curiosité, de concupiscence. Il n’y a nul rapport de moi à Dieu, ni à Jésus-Christ juste. Mais il a été péché par moi ; tous vos fléaux sont tombés sur lui. Il est plus abominable que moi, et, loin de m’abhorrer, il se tient honoré que j’aille à lui et le secoure.

Mais il s’est guéri lui-même, et me guérira à plus juste raison.

Il faut ajouter mes plaies aux siennes, et me joindre à lui, et il me sauvera en se sauvant.

Mais il n’en faut pas ajouter à l’avenir.


4.

Consolez-vous : ce n’est pas de vous que vous devez l’attendre ; mais au contraire en n’attendant rien de vous, que vous devez l’attendre.


5.

Sépulture de Jésus-Christ. — Jésus-Christ étoit mort, mais vu, sur la croix. Il est mort et caché dans le sépulcre.

Jésus-Christ n’a été enseveli que par des saints.
Jésus-Christ n’a fait aucun miracle au sépulcre,
Il n’y a que des saints qui y entrent.
C’est là où Jésus-Christ prend une nouvelle vie, non sur la croix.
C’est le dernier mystère de la passion et de la rédemption.
Jésus-Christ n’a point eu où se reposer sur la terre qu’au sépulcre.
Ses ennemis n’ont cessé de le travailler qu’au sépulcre.


6.

Je te parle et te conseille souvent, parce que ton conducteur ne te peut parler, car je ne veux pas que tu manques de conducteur. Et peut-être je le fais à ses prières, et ainsi il te conduit sans que tu le voies. — Tu ne me chercherois pas, si tu ne me possédois ; ne t’inquiète donc pas.


7.

Ne te compare pas aux autres, mais à moi. Si tu ne m’y trouves pas, dans ceux où tu te compares, tu te compares à un abominable. Si tu m’y trouves, compare-t’y. Mais qu’y compareras-tu ? sera-ce toi ou moi dans toi ? Si c’est toi, c’est un abominable. Si c’est moi, tu compares moi à moi. Or je suis Dieu en tout.


8.

Il me semble que Jésus-Christ ne laissa toucher que ses plaies, après sa résurrection : Noli me tangere[4]. Il ne faut nous unir qu’à ses souffrances.


9.

Il s’est donné à communier comme mortel en la Cène, comme ressuscité aux disciples d’Emmaüs, comme monté au ciel à toute l’Église.


10.

« Priez, de peur d’entrer en tentation[5]. »

Il est dangereux d’être tenté ; et ceux qui le sont, c’est parce qu’ils ne prient pas.

Et tu conversus confirma fratres tuos. Mais auparavant, conversus Jesus respexit Petrum[6].

Saint Pierre demande permission de frapper Malchus[7] et frappe devant que d’ouïr la réponse ; et Jésus-Christ répond après.


11.

Jésus-Christ n’a pas voulu être tué sans les formes de la justice ; car il est bien plus ignominieux de mourir par justice que par une sédition injuste.


12.

La fausse justice de Pilate ne sert qu’à faire souffrir Jésus-Christ ; car il le fait fouetter par sa fausse justice, et puis le tue. Il vaudroit mieux l’avoir tué d’abord. Ainsi les faux justes. Ils font de bonnes œuvres et de méchantes pour plaire au monde, et montrer qu’ils ne sont pas tout à fait à Jésus-Christ ; car ils en ont honte. Et enfin, dans les grandes tentations et occasions, ils le tuent.


FIN DES PENSÉES
  1. Publié pour la première fois par M. Faugère.
  2. Jean, xi, 33.
  3. Jean,XVIII,4.
  4. Jean,XX,17.
  5. 2.Luc,XXII,46.
  6. Ibid.,32 ;64.
  7. Ibid., 49.


APPENDICE AUX PENSÉES.


1. — La puissance des mouches. Elles gagnent des batailles, empêchent notre âme d’agir, mangent notre corps.

2. — Lorsqu’on est accoutumé à se servir de mauvaises raisons pour prouver des effets de la nature, on ne veut plus recevoir les bonnes lorsqu’elles sont découvertes. L’exemple qu’on en donna fut sur la circulation du sang, pour rendre raison pourquoi la veine enfle au-dessous de la ligature.

3. — Vanité, jeu, chasse, visites, comédies fausses, perpétuité de nom.

4. — Les raisons qui, étant vues de loin, semblent borner notre vue, quand on y est arrivé, ne la bornent plus ; on commence à voir au delà. Ms. de Vallant.

5. — Les malingres sont gens qui connoissent la vérité, mais qui ne la soutiennent qu’autant que leur intérêt s’y rencontre, mais hors de là ils l’abandonnent.

6. — La nourriture du corps est peu à peu. Plénitude de nourriture et peu de substance.

7. — Premier degré : être blâmé en faisant mal, et loué en faisant bien. Second degré : n’être ni loué ni blâmé.

8. — La foi reçue au baptême est la source de toute la vie des chrétiens et des convertis.

9. — Œuvres extérieures. Il n’y a rien de si périlleux que ce qui plaît à Dieu et aux hommes. Car les états qui plaisent à Dieu et aux hommes ont une chose qui plaît à Dieu, et une autre qui plaît aux hommes. Comme la grandeur de sainte Thérèse : ce qui plaît à Dieu est sa profonde humilité dans ses révélations ; ce qui plaît aux hommes sont ses lumières. Et ainsi on se tue d’imiter ses discours, pensant imiter son état ; et pas tant d’aimer ce que Dieu aime, et de se mettre en l’état que Dieu aime.

Il vaut mieux ne pas jeûner et en être humilié, que jeûner et en être complaisant. Pharisien, publicain.

Que me serviroit de m’en souvenir, si cela peut également me nuire et me servir ? et que tout dépend de la bénédiction de Dieu, qu’il ne donne qu’aux choses faites pour lui, et selon ses règles et dans ses voies, la manière étant ainsi aussi importante que la chose, et peut-être plus, puisque Dieu peut du mal tirer le bien, et que sans Dieu on tire le mal du bien.

10. — Les mots diversement rangés font un divers sens, et les sens diversement rangés font différens effets.

11. — Talent principal, qui règle tous les autres.

12. — Miscell. Façon de parler : « Je m’étois voulu appliquer à cela. » — Vertu apéritive d’une clef, attractive d’un croc.

13. — Pyrrhonien pour opiniâtre.

Nul ne dit courtisan que ceux qui ne le sont pas ; pédant, qu’un pédant ; provincial, qu’un provincial, et je gagerois que c’est l’imprimeur qui l’a mis au titre des Lettres au Provincial.

14. — Carrosse versé ou renversé, selon l’intention. — Répandre ou verser, selon l’intention.

Plaidoyer de M. Le Maître sur le cordelier par force.

15. — Beauté d’omission, de jugement.

16. — N’est-ce pas assez qu’il se fasse des miracles en un lieu, et que la Providence paroisse sur un peuple ?

— Le bon air va à n’avoir pas de complaisance, et la bonne piété à avoir complaisance pour les autres.

17. — Ce que les stoïques proposent est si difficile et si vain ! Les stoïques pensent que tous ceux qui ne sont point au haut degré de sagesse sont également vicieux, comme ceux qui sont à deux doigts dans l’eau.

18. — « Quand le fort armé possède son bien, ce qu’il possède est en paix. »

19. — On n’entend les prophètes que quand on voit les choses arrivées. Ainsi les preuves de la retraite, et de la discrétion, du silence, etc., ne se prouvent qu’à ceux qui les savent et les croient.

Joseph si intérieur dans une loi toute extérieure.

Les pénitences extérieures disposent à l’intérieure, comme les humiliations à l’humilité. Ainsi les…

20. — Rom., v. 27 : Gloire exclue ; par quelle loi ? Des œuvres ? Non, mais par la foi. Donc la foi n’est pas en notre puissance comme les œuvres de la loi, et elle nous est donnée d’une autre manière.

21. — Le peuple juif, moqué des gentils ; le peuple chrétien, persécuté.

22. — Josèphe cache la honte de sa nation ; Moïse ne cache pas sa honte propre… Quis mihi det ut omnes prophetent[1] ? Il étoit las du peuple.

23. — Sur Esdras. Fable, que les livres ont été brûlés avec le temple. Faux par les Machabées[2] : « Jérémie leur donna la loi. »

Fable, qu’il récita tout par cœur. Josèphe et Esdras marquent qu’il lut le livre. Baron., Ann., p. 180 : Nullus penitus Hebrærum antiquorum reperitur qui tradiderit libros periisse et per Esdram esse restitutos, nisi in IV Esdræ.

Fable, qu’il changea les lettres. Philo, in Vita Moysis : Illa lingua ac charactere quo antiquitus scripta est lex sic permansit usque ad lxx. Josèphe dit que la loi étoit en hébreu quand elle fut traduite par les Septante.

Sous Antiochus et Vespasian, où l’on a voulu abolir les livres, et où il n’y avoit point de prophète, on ne l’a pu faire. Et sous les Babyloniens, où nulle persécution n’a été faite, et où il y avoit tant de prophètes, l’auroient-ils laissé brûler ?

Josèphe se moque des Grecs qui ne souffriroient.

Tertull. : Perinde potuit abolefactam, etc. Lib. I, de Cultu fœm., cap. iii. Il dit que Noé a pu aussi bien rétablir en esprit le livre d’Énoch, perdu par le déluge, qu’Esdras a pu rétablir les Écritures perdues durant la captivité.

Eusèbe, lib. V, Hist., cap. viii : Deus glorificatus est, etc. epi Naboukodonosor[3]. Il allègue cela pour prouver qu’il n’est pas incroyable que les Septante aient expliqué les Ecritures saintes avec cette uniformité que l’on admire en eux. Et il a pris cela de saint Irénée. Euseb., lib. V. cap. xxv.

Saint Hilaire, dans la préface sur les Psaumes, dit qu’Esdras mit les Psaumes en ordre.

L’origine de cette tradition vient du XIVe chapitre du IVe livre d’Esdras.

Contre la fable d’Esdras. II Machab., ii ; —Josèphe, Antiquités. Cyrus prit sujet de la prophétie d’Isaïe de relâcher le peuple. Les juifs avoient des possessions paisibles sous Cyrus en Babylone, donc ils pouvoient bien avoir la loi. — Josèphe, en toute l’histoire d’Esdras, ne dit pas un mot de ce rétablissement. — IV Rois, xvii, 27.

24.— Si la fable d’Esdras est croyable, donc il faut croire que l’Écriture est écriture sainte. Car cette fable n’est fondée que sur l’autorité de ceux qui disent celle des Septante, qui montre que l’Écriture est sainte. Donc, si ce conte est vrai, nous avons notre compte par là ; sinon, nous l’avons d’ailleurs. Et ainsi ceux qui voudroient ruiner la vérité de notre religion, fondée sur Moïse, l’établissent par la même autorité par où ils l’attaquent. Ainsi, par cette providence, elle subsiste toujours.

25. — Contre ceux qui abusent des passages de l’Écriture, et qui se prévalent de ce qu’ils en trouvent quelqu’un qui semble favoriser leur erreur.

Le chapitre de vêpres, le dimanche de la Passion. L’oraison pour le roi.

Explication de ces paroles : « Qui n’est pas pour moi est contre moi[4]. »

Et de ces autres : « Qui n’est point contre vous est pour vous[5]. » Une personne qui dit : Je ne suis ni pour ni contre ; on doit lui répondre. Une des antiennes des vêpres de Noël : Exortum est in tenebris lumen rectis corde[6].

26. — Tradition ample du péché originel selon les juifs.

Sur le mot de la Genèse, viii, 21. (La composition du cœur de l’homme est mauvaise dès son enfance.) Rabbin Moïse Haddarschan : Ce mauvais levain est mis dans l’homme dès l’heure où il est formé. Masseche Succa : Ce mauvais levain a sept noms dans l’Écriture. Il est appelé mal, prépuce, immonde, ennemi, scandale, cœur de pierre, aquilon ; tout cela signifie la malignité qui est cachée et empreinte dans le cœur de l’homme. Misdrach Tillim dit la même chose, et que Dieu délivrera la bonne nature de l’homme de la mauvaise. Cette malignité se renouvelle tous les jours contre l’homme, comme il est écrit, Ps. xxxvii. (L’impie observe le ajuste, et cherche à le faire mourir ; mais Dieu ne l’abandonnera point.) Cette malignité tente le cœur de l’homme en cette vie, et l’accusera en l’autre. Tout cela se trouve dans le Talmud.

Misdrach Tillim sur le Ps. iv (Frémissez, et vous ne pécherez point) : Frémissez, et épouvantez votre concupiscence, et elle ne vous induira point à pécher. Et sur le Ps. xxxvi (L’impie a dit en son cœur : Que la crainte de Dieu ne soit point devant moi) : C’est-à -dire, que la malignité naturelle à l’homme a dit cela à l’impie.

Misdrach Kohelet[7] (Meilleur est l’enfant pauvre et sage que le roi vieux et fol qui ne sait pas prévoir l’avenir) : L’enfant est la vertu, et le roi est la malignité de l’homme. Elle est appelée roi parce que tous les membres lui obéissent, et vieux, parce qu’il est dans le cœur de l’homme depuis l’enfance jusqu’à la vieillesse ; et fol, parce qu’il conduit l’homme dans la voie de perdition qu’il ne prévoit point. La même chose est dans Misdrach Tillim.

Bereschit Rabba sur le Ps. xxxv (Seigneur, tous mes os te béniront, parce que tu délivres le pauvre du tyran) : Et y a-t-il un plus grand tyran que le mauvais levain ? Et sur les Proverbes, xxv (Si ton ennemi a faim, donne-lui à manger) : C’est-à-dire, si le mauvais levain a faim, donne-lui du pain de la sagesse, dont il est parlé Proverb., ix ; et s’il a soif, donne-lui l’eau dont il est parlé Is., lv. Misdrach Tillim dit la même chose ; et que l’Écriture en cet endroit, en parlant de notre ennemi, entend le mauvais levain ; et qu’en lui donnant ce pain et cette eau, on lui assemblera des charbons sur la tête.

Misdrach Kohelet, sur l’Eccl., ix (Un grand roi a assiégé une petite ville) : Le grand roi est le mauvais levain ; les grandes machines dont il l’environne sont les tentations, et il a été trouvé un homme sage et pauvre qui l’a délivrée, c’est-à -dire la vertu. Et sur le Ps. xli (Bienheureux qui a égard au pauvre). Et sur le Ps. lxxviii (L’esprit s’en va et ne revient plus) : Dont quelques-uns ont pris sujet d’errer contre l’immortalité de l’âme ; mais le sens est que cet esprit est le mauvais levain, qui s’en va avec l’homme jusqu’à la mort, et ne reviendra point en la résurrection. Et sur le Ps. ciii, la même chose. Et sur le Ps. xvi.

Principes des rabbins. Deux Messies.

27. — Chronologie du rabbinisme. Les citations des pages du livre Pugio[8].

Page 27, Hakadosch, an 200, auteur de Mischna, ou loi vocale, ou seconde loi.

Commentaires de Mischna : L’un

Siphra.
Barajetot.
Talmud Hierosol., an 340.
Tosiphtot.

Bereschit Rabah, par R. Osaia Rabah, commentaire de Mischna.

Bereschit Rabah, par Naconi, sont des discours subtils, agréables, historiques et théologiques. Ce même auteur a fait des livres appelés Rabot.

Cent ans après le Talmud Hierosol., fut fait le Talmud babylonique, par R. Ase, par le consentement universel de tous les juifs, qui sont nécessairement obligés d’observer tout ce qui y est contenu, année 440. L’addition de R. Ase s’appelle Gemara, c’est-à-dire le commentaire de Mischna. Et le Talmud comprend ensemble le Mischna et le Gemara.

28. — Jérémie, xxiii, 32, les miracles des faux prophètes. En l’hébreu et Vatable, il y a les légèretés.

Miracle ne signifie pas toujours miracle. I Rois, xiv, 15, miracle signifie crainte, et est ainsi en l’hébreu. De même en Job manifestement, xxxiii, 7. Et encore Isaïe, xxi, 4 ; Jérémie, xliv, 12. Portentum signifie terreur, Jér., l, 38 ; et est ainsi en l’hébreu et en Vatable. Is., viii, 18 : Jésus-Christ dit que lui et les siens seront en miracles.

29. — « Il a le diable. » Joh., xx, 21. Et les autres disoient : « Le diable peut-il ouvrir les yeux des aveugles ? »

29 bis. — En montrant la vérité, on la fait croire ; mais en montrant l’injustice des ministres, on ne la corrige pas. On assure la conscience en montrant la fausseté ; on n’assure pas la bourse en montrant l’injustice.

Les miracles et la vérité sont nécessaires, à cause qu’il faut convaincre l’homme entier, en corps et en âme.

30. — Juges, xiii, 23 : « Si le Seigneur nous eût voulu faire mourir, il ne nous eût pas montré toutes ces choses. » — Ézéchias. —Sennachérib. — Jérémie, xxviii ; Hananias, faux prophète, meurt le septième mois. — II Mach., iii, 24 : Le temple prêt à piller secouru miraculeusement. — II Mach., xv. — III Rois, xvii, 24 : La veuve à Élie, qui avoit ressuscité l’enfant : « Par là je connois que tes paroles sont vraies. » —III Rois, xviii : Elie avec les prophètes de Baal.

31. — Le peuple, qui croyoit en lui sur ses miracles, les pharisiens leur disoient : Ce peuple est maudit, qui ne sait pas la loi ; mais y a-t-il un prince ou un pharisien qui ait cru en lui ? car nous savons que nul prophète ne sort de Galilée. Nicodème répondit : Notre loi juge-t-elle un homme devant que de l’avoir ouï[9] ?

32. — Et ingemiscens ait : Quid generatio ista signum quærit ? Marc. viii, 12. Elle demandoit signe à mauvaise intention. Et non poterat facere ; et néanmoins il leur promet le signe de Jonas, de sa résurrection[10], le grand et l’incomparable.

Abraham, Gédéon, sont au-dessus de la révélation. Les juifs s’aveugloient en jugeant des miracles par l’Écriture.

Donatistes. Point de miracle, qui oblige à dire que c’est le diable.

33. — Figures. Les prophètes prophétisoient par figures, de ceinture, de barbe et cheveux brûlés[11], etc.

Le Vieux Testament est un chiffre.

Deux erreurs : 1° prendre tout littéralement ; 2° prendre tout spirituellement.

34. — Figures. Les peuples juif et égyptien visiblement prédits par ces deux particuliers que Moïse rencontra[12] : l’Égyptien battant le juif, Moïse le vengeant en tuant l’Égyptien, et le juif en étant ingrat.

35. — Figuratives. Clef du chiffre : Veri adoratores[13]. — Ecce agnus Dei qui tollit peccata mundi[14].

36. — Saint Paul dit lui-même que des gens défendront les mariages[15], et lui-même en parle aux Corinthiens[16], d’une manière qui est toujours une ratière[17]. Car si un prophète avoit dit l’un, et que saint Paul eût dit ensuite l’autre, on l’eût accusé.

37. — Figuratif. Dieu s’est servi de la concupiscence des juifs pour les faire servir à Jésus-Christ.

Rien n’est si semblable à la charité que la cupidité, et rien n’y est si contraire. Ainsi les juifs, pleins des biens qui flattoient leur cupidité, étoienttrès-conformes aux chrétiens, et très-contraires. Et par ce moyen ils avoient les deux qualités qu’il falloit qu’ils eussent, d’être très-conformes au Messie pour le figurer, et très-contraires pour n’être pas témoins suspects.

38. — La peinture seule de tous les mystères a été déclarée manifestement aux juifs, et par saint Jean, précurseur, et puis les autres mystères ; pour marquer qu’en chaque homme comme au monde entier cet ordre doit être observé.

39. — Ceux qui ordonnoient ces sacrifices en savoient l’inutilité ; et ceux qui en ont déclaré l’inutilité n’ont pas laissé de les pratiquer.

40. — Extravagances des apocalyptiques et préadamites, millénaires, etc. Qui voudra fonder des opinions extravagantes sur l’Écriture, en fondera par exemple sur cela. Il est dit que « cette génération ne passera point jusqu’à ce que tout cela se fasse[18]. » Sur cela je dirai qu’après cette génération, il viendra une autre génération, et toujours successivement. Il est parlé dans les IIes Paralipomènes de Salomon et de roi, comme si c’étoient deux personnes diverses. Je dirai que c’en ètoient deux.

41. — « … Qu’alors on n’enseignera plus son prochain, disant : Voici le Seigneur, car Dieu se fera sentir à tous[19]. » — « Vos fils prophétiseront[20]. » — Je mettrai mon esprit et ma crainte en votre cœur[21]. » — Tout cela est la même chose. Prophétiser, c’est parler de Dieu, non par preuves du dehors, mais par sentiment intérieur et immédiat.

42. — Le règne éternel de la race de David. II Chron., par toutes les prophéties, et avec serment. Et n’est point accompli temporellement : Jérém., xxxiii, 20.

43. — On pourrait peut-être penser que quand les prophètes ont prédit que le sceptre ne sortirait pas de Juda jusqu’au roi éternel, ils auraient parlé pour flatter le peuple, et que leur prophétie se seroit trouvée fausse à Hérode. Mais pour montrer que ce n’est pas leur sens, et qu’ils savoient bien au contraire que ce royaume temporel devoit cesser, ils disent qu’ils seront sans roi et sans prince, et longtemps durant. Osée, iii, 4.

44. — Moïse d’abord enseigne la trinité, le péché originel, le Messie David, grand témoignage. Roi, bon, pardonnant, belle âme, bon esprit, puissant ; il prophétise, et son miracle arrive ; cela est infini. Il n’avoit qu’à dire qu’il étoit le Messie, s’il eût eu de la vanité : car les prophéties sont plus claires de lui que de Jésus-Christ. Et saint Jean de même.

45. — Que peut-on avoir, sinon de la vénération, d’un homme qui prédit clairement des choses qui arrivent, et qui déclare son dessein et d’aveugler et d’éclairer, et qui mêle des obscurités parmi des choses claires qui arrivent ?

46. — Prophéties. Le grand Pan est mort.

47. — Si je n’avois ouï parler en aucune sorte du Messie, néanmoins, après les prédictions si admirables de l’ordre du monde que je vois accomplies, je vois que cela est divin. Et si je savois que ces mêmes livres prédissent un Messie, je m’assurerois qu’il seroit venu. Et voyant qu’ils mettent son temps avant la destruction du deuxième temple, je dirais qu’il serait venu.

48. — Osée, i, 9 : « Vous ne serez plus mon peuple et je ne serai plus votre Dieu, après que vous serez multipliés de la dispersion. Les lieux où l’on n’appelle pas mon peuple, je l’appellerai mon peuple. »

49. — Hérode cru le Messie. Il avoit ôté le sceptre de Juda, mais il n’étoit pas de Juda. Cela fit une secte considérable. Et Barcosba, et un autre reçu par les juifs. Et le bruit qui étoit partout en ce temps-là. Suétone. Tacite. Josèphe.

Malédiction des Grecs contre ceux qui comptent les périodes des temps.

50. — Is., i, 21. Changement de bien en mal, et vengeance de Dieu. — x, 1 ; xxvi, 20 ; xxviii, 1. — Miracles : Is., xxxiii, 9 ; xl, 17 ; xli, 26 ; xliii, 13.

Jér., xi, 21 ; xv, 12 ; xvii, 9 : Pravum est cor omnium et inscrutabile ; quis cognoscet illud ? C’est-à-dire, qui en connoîtra toute la malice ? car il est déjà connu qu’il est méchant. Ego Dominus, etc. — xvii, 17 : Faciam domui huic, etc. Fiance aux sacremens extérieurs. — 22 : Quia non sum locutus, etc. L’essentiel n’est pas le sacrifice extérieur. — xi, 13 : Secundum numerum, etc. Multitude de doctrines.

Is, xliv, 20-24 ; liv, 8 ; lxiii, 12-17 ; lxvi, 17.

Jér., ii, 35 ; iv, 22-24 ; v, 4, 29-31 ; vi, 16 ; xxiii, 15-17.

51. — Prédictions des choses particulières. Ils étoient étrangers en Égypte, sans aucune possession en propre, ni en ce pays-là ni ailleurs, lorsque Jacob mourant et bénissant ses enfans leur déclare qu’ils seront possesseurs d’une grande terre, et prédit particulièrement à la famille de Juda que les rois qui les gouverneroient un jour seroient de sa race, et que tous ses frères seroient ses sujets.

Ce même Jacob, disposant de cette terre future comme s’il en eût été maître, en donna une portion à Joseph plus qu’aux autres : « Je vous donne, dit-il, une part plus qu’à vos frères. » Et bénissant ses deux enfans, Éphraïm et Manassé, que Joseph lui avoit présentés, l’aîné, Manassé, à sa droite, et le jeune Éphraïm à sa gauche, il met ses bras en croix, et posant sa main droite sur la tête d’Éphraïm, et la gauche sur Manassé, il les bénit en sorte. Et sur ce que Joseph lui représente qu’il préfère le jeune, il lui répond avec une fermeté admirable : « Je le sais bien, mon fils, je le sais bien ; mais Éphraïm croîtra tout autrement que Manassé. » Ce qui a été en effet si véritable dans la suite, qu’étant seul presque aussi abondant que dix lignées entières qui composoient tout un royaume, elles ont été ordinairement appelées du seul nom d’Éphraïm.

Ce même Joseph, en mourant, recommande à ses enfans d’emporter ses os avec eux quand ils iront en cette terre, où ils ne furent que deux cents ans après.

Moïse, qui a écrit toutes ces choses si longtemps avant qu’elles fussent arrivées, a fait lui-même à chaque famille les partages de cette terre avant que d’y entrer, comme s’il en eût été maître. Il leur donne les arbitres qui en feront le partage, il leur prescrit toute la forme du gouvernement politique qu’ils y observeront, les villes de refuge qu’ils y bâtiront, et….

52. — Captivité des juifs sans retour. Jér., xi, 11 : « Je ferai venir sur Juda des maux desquels ils ne pourront être délivrés. »

Figures. Is., v, 1-7 : « Le Seigneur a eu une vigne dont il a attendu des raisins, et elle n’a produit que du verjus. Je la dissiperai donc et la détruirai ; la terre n’en produira que des épines, et je défendrai au ciel d’y. La vigne du Seigneur est la maison d’Israël, et les hommes de Juda en sont le germe délectable. J’ai attendu qu’ils fissent des actions de justice, et ils ne produisent qu’iniquité. »

Is., viii : « Sanctifiez le Seigneur avec crainte et tremblement ; ne redoutez que lui, et il vous sera en satisfaction ; mais il sera en pierre de scandale et en pierre d’achoppement aux deux maisons d’Israël. Il sera en piège et en ruine aux peuples de Jérusalem ; et un grand nombre d’entre eux heurteront cette pierre, y tomberont, y seront brisés, et seront pris à ce piége, et y périront. Voilez mes paroles, et couvrez ma loi pour mes disciples. J’attendrai donc en patience le Seigneur qui s voile et se cache à la maison de Jacob. »

Is., xxix : « Soyez confus et surpris, peuple d’Israël ; chancelez, trébuchez et soyez ivres, mais non pas d’une ivresse de vin ; trébuchez mais non pas d’ivresse, car Dieu vous a préparé l’esprit d’assoupissement ; il vous voilera les yeux, il obscurcira vos princes, et vos prophètes qui ont les visions. (Daniel, xii, 11 : « Les méchans ne l’entendront point, mais ceux qui seront bien instruits l’entendront. » Osée, dernier chapitre, dernier verset, après bien des bénédictions temporelles, dit : « Où est le sage ? et il entendra ces choses ; etc. » ) Et les visions de tous les prophètes seront à votre égard comme un livre scellé, lequel si on donne à un homme savant, et qui le puisse lire, il répondra : Je ne puis le lire, car il est scellé ; et quand on le donnera à ceux qui ne savent pas lire, ils diront : Je ne connois pas les lettres. Et le Seigneur m’a dit : Parce que ce peuple m’honore des lèvres (en voilà la raison et la cause ; car s’ils adoroient Dieu de cœur, ils entendraient les prophéties), mais que son cœur est bien loin de moi, et qu’ils ne m’ont servi que par des voies humaines : c’est pour cette raison que j’ajouterai à tout le reste d’amener sur ce peuple une merveille étonnante, et un prodige grand et terrible ; c’est que la sagesse de ses sages périra, et leur intelligence sera… »

Prophéties. Preuve de divinité. Is., xli : « Si vous êtes des dieux, approchez, annoncez-nous les choses futures, nous inclinerons notre cœur à vos paroles : apprenez-nous les choses qui ont été au commencement, et prophétisez-nous celles qui doivent arriver. Par là nous saurons que vous êtes des dieux ; faites-le bien ou mal, si vous pouvez : voyons donc et raisonnons ensemble. Mais vous n’êtes rien, vous n’êtes qu’abomination ; etc. Qui d’entre vous nous instruit (par des auteurs contemporains) des choses faites dès le commencement et l’origine ? afin que nous lui disions : Vous êtes le juste. Il n’yen a aucun qui nous apprenne ni qui prédise l’avenir. » — xlii : « Moi qui suis le Seigneur je ne communique pas ma gloire à d’autres. C’est moi qui ai fait prédire les choses qui sont arrivées, et qui prédis encore celles qui sont à venir. Chantez-en un cantique nouveau à Dieu par toute la terre. » —xliii, 8 : « Amène ici ce peuple qui a des yeux et qui ne voit pas, qui a des oreilles et qui est sourd : que les nations s’assemblent toutes. Qui d’entre elles et leurs dieux nous instruiront des choses passées et futures ? Qu’elles produisent leurs témoins pour leur justification ; ou qu’ils m’écoutent, et confessent que la vérité est ici. Vous êtes mes témoins, dit le Seigneur, vous et mon serviteur que j’ai élu, afin que vous me connoissiez, et que vous croyiez que c’est moi qui suis. J’ai prédit, j’ai sauvé, j’ai fait moi seul ces merveilles à vos yeux ; vous êtes mes témoins de ma divinité, dit le Seigneur. C’est moi qui pour l’amour de vous ai brisé les forces des Babyloniens ; c’est moi qui vous ai sanctifiés et qui vous ai créés. C’est moi qui vous ai fait passer au milieu des eaux et de la mer et des torrens, et qui ai submergé et détruit pour jamais les puissances ennemies qui vous ont résisté. Mais perdez la mémoire de ces anciens bienfaits, et ne jetez plus les yeux vers les choses passées. Voici. je prépare de nouvelles choses qui vont bientôt paroître, vous les connoîtrez : je rendrai les déserts habitables et délicieux. Je me suis formé ce peuple, je l’ai établi pour annoncer mes louanges, etc. Mais c’est pour moi-même que j’effacerai vos péchés et que j’oublierai vos crimes ; car pour vous repasser en votre mémoire vos ingratitudes, pour voir si vous avez de quoi vous justifier, votre premier père a péché, et vos docteurs ont tous été des prévaricateurs. » — xliv. Je suis le premier et le dernier, dit le Seigneur ; qui s’égalera à moi ? qu’il raconte l’ordre des choses depuis que j’ai formé les premiers peuples, et qu’il annonce les choses qui doivent arriver. Ne craignez rien ; ne vous ai-je pas fait entendre toutes ces choses ? Vous êtes mes témoins. » — Prédiction de Cyrus[22]. « A cause de Jacob que j’ai élu, je t’ai appelé parton nom. » — 21 : « Venez et disputons ensemble : qui a fait entendre les choses depuis le commencement ? qui a prédit les choses dès lors ? N’est-ce pas moi, qui suis le Seigneur ? » — xlvi : « Ressouvenez-vous des premiers siècles, et connoissez qu’il n’y a rien de semblable à moi, qui annonce dès le commencement les choses qui doivent arriver à la fin, et disant dès l’origine du monde : Mes décrets subsisteront, et toutes mes volontés seront accomplies. » — xlii, 9 : « Les premières choses sont arrivées comme elles avoient été prédites ; et voici maintenant, j’en prédis de nouvelles et vous les annonce avant qu’elles soient arrivées. » — xliii, 3 : « J’ai fait prédire les premières, et je les ai accomplies ensuite ; et elles sont arrivées en la manière que j’avois dit ; parce que je sais que vous êtes dur, que votre esprit est rebelle et votre front impudent ; et c’est pourquoi je les ai voulu annoncer avant l’événement, afin que vous ne puissiez pas dire que ce fût l’ouvrage de vos dieux et l’effet de leur ordre. Vous voyez arrivé ce qui a été prédit ; ne le raconterez-vous pas ? Maintenant je vous annonce des choses nouvelles, que je conserve en ma puissance, et que vous n’avez pas encore sues ; ce n’est que maintenant que je les prépare, et non pas depuis longtemps : je vous les ai tenues cachées de peur que vous ne vous vantassiez de les avoir prévues par vous-mêmes. Car vous n’en avez aucune connoissance, et personne ne vous en a parlé, et vos oreilles n’en ont rien ouï ; car je vous connois, et comme je sais que vous êtes plein de prévarication, je vous ai donné le nom de prévaricateur dès les premiers temps de votre origine. »

Réprobation des juifs et conversion des gentils. — Is., lxv : « Ceux là m’ont cherché qui ne me consultoient point ; ceux-là m’ont trouvé qui ne me cherchoient point ; j’ai dit : Me voici, au peuple qui n’invoquoit pas mon nom. J’ai étendu mes mains tout le jour au peuple incrédule qui suit ses désirs et qui marche dans une mauvaise voie, ce peuple qui me provoque sans cesse par les crimes qu’il commet en ma présence, qui s’est emporté à sacrifier aux idoles, etc. Ceux-là seront dissipés en fumée au jour de ma fureur, etc. J’assemblerai les iniquités de vous et de vos pères, et vous rendrai à tous selon vos œuvres. Le Seigneur dit ainsi : Pour l’amour de mes serviteurs, je ne perdrai tout Israël, mais j’en réserverai quelques-uns, de même qu’on réserve un grain resté dans une grappe, duquel on dit : Ne l’arrachez pas, parce que c’est bénédiction. Ainsi j’en prendrai de Jacob et de Juda pour posséder mes montagnes, que mes élus et mes serviteurs avoient en héritage, et mes campagnes fertiles et admirablement abondantes ; mais j’exterminerai tous les autres, parce que vous avez oublié votre Dieu pour servir des dieux étrangers. Je vous ai appelés et vous n’avez pas répondu ; j’ai parlé et vous m’avez pas ouï, et vous avez choisi choses que j’avois défendues. C’est pour cela que le Seigneur dit ces choses : Voici, mes serviteurs seront rassasiés, et vous languirez de faim ; mes serviteurs seront dans la joie, et vous dans la confusion ; mes serviteurs chanteront des cantiques de l’abondance de la joie de leur cœur, et vous pousserez des cris et des hurlemens de l’affliction de votre esprit. Et vous laisserez votre nom en abomination à mes élus. Le Seigneur vous exterminera, et nommera ses serviteurs d’un autre nom dans lequel celui qui sera béni sur la terre sera béni en Dieu, etc. Parce que les premières douleurs sont mises en oubli. Car voici : je crée de nouveaux cieux et une nouvelle terre, etles choses passées ne seront plus en mémoire et ne reviendront plus en la pensée. Mais vous vous réjouirez à jamais dans les choses nouvelles que je crée ; car je crée Jérusalem qui n’est autre chose que joie, et son peuple réjouissance ; et je me plairai en Jérusalem et en mon peuple, et on n’y entendra plus de cris et de pleurs. Je l’exaucerai avant qu’il demande ; je les ouïrai quand ils ne feront que commencer à parler ; le loup et l’agneau paîtront ensemble, le lion et le bœuf mangeront la même paille ; le serpent ne mangera que la poussière, et on ne commettra d’homicide ni de violence en toute ma sainte montagne. » — lvi : « Et que les étrangers qui s’attachent à moi ne disent point : Dieu me séparera d’avec son peuple. Car le Seigneur dit ces choses : Quiconque gardera mes sabbats, et choisira de faire mes volontés, et gardera mon alliance, je leur donnerai place dans ma maison, et je leur donnerai un nom meilleur que celui que j’ai donné à mes enfans : ce sera un nom éternel qui ne périra jamais. » — lix : « C’est pour nos crimes que la justice s’est éloignée de nous. Nous avons attendu la lumière et nous ne trouvons que les ténèbres ; nous avons espéré la clarté et nous marchons dans l’obscurité ; nous avons tâté contre la muraille comme des aveugles ; nous avons heurté en plein midi comme au milieu d’une nuit, et comme des morts en des lieux ténébreux. Nous rugirons tous comme des ours, nous gémirons comme des colombes. Nous avons attendu la justice, et elle ne vient point ; nous avons espéré le salut, et il s’éloigne de nous. » — lxvi, 18 : « Mais je visiterai leurs œuvres et leurs pensées quand je viendrai pour les assembler avec toutes les nations et les peuples ; et ils verront ma gloire. Et je leur imposerai un signe, et de ceux qui seront sauvés j’en enverrai aux nations, en Afrique, en Lydie, en Italie, en Grèce et aux peuples qui n’ont point ouï parler de moi et qui n’ont point vu ma gloire ; et ils amèneront vos frères. »

Réprobation du temple. Jér., vii : Allez en Silo, où j’avois établi mon nom au commencement, et voyez ce que j’y ai fait à cause des péchés de mon peuple. Et maintenant, dit le Seigneur, parce que vous avez fait les mêmes crimes, je ferai de ce temple où mon nom est invoqué, et sur lequel vous vous confiez, et que j’ai moi-même donné à vos prêtres, la même chose que j’ai faite de Silo. (Car je l’ai rejeté, et me suis fait un temple ailleurs.) Et je vous rejetterai loin de moi, de la même manière que j’ai rejeté vos frères les enfans d’Éphraïm. Ne priez donc point pour ce peuple. (Rejetés sans retour.) — 21 : « A quoi vous sert-il d’ajouter sacrifice sur sacrifice ? Quand je retirai vos pères hors d’Égypte, je ne leur parlai pas des sacrifices et des holocaustes ; je ne leur en donnai aucun ordre, et le précepte que je leur ai donné a été en cette sorte : Soyez obéissans et fidèles à mes commandemens, et je serai votre Dieu et vous serez mon peuple. (Ce ne fut qu’après qu’ils eurent sacrifié au veau d’or que j’ordonnai des sacrifices pour tourner en bien une mauvaise coutume.) » — 4 : « N’ayez point confiance aux paroles de mensonge de ceux qui vous disent : Le temple du Seigneur, le temple du Seigneur, le temple du Seigneur sont. »

53. — Prophéties.Pugio fidei, p. 659, Talmud : « C’est une tradition entre nous que, quand le Messie arrivera, la maison de Dieu, destinée à la dispensation de sa parole, sera pleine d’ordure et d’impureté, et que la sagesse des scribes sera corrompue et pourrie. Ceux qui craindront de pécher seront réprouvés du peuple, et traités de fous et d’insensés. » — Is. xlix : « Écoutez, peuples éloignés, et vous, habitans des îles de la mer : le Seigneur m’a appelé par mon nom dès le ventre de ma mère, il me protége sous l’ombre de sa main, il a mis mes paroles comme un glaive aigu, et m’a dit : Tu es mon serviteur ; c’est par toi que je ferai paroître ma gloire. Et j’ai dit : Seigneur, ai-je travaillé en vain ? est-ce inutilement que j’ai consommé toute ma force ? faites-en le jugement, Seigneur, le travail est devant vous. Lors le Seigneur, qui m’a formé lui-même dès le ventre de ma mère pour être tout à lui, afin de ramener Jacob et Israël, m’a dit : Tu seras glorieux en ma présence, et je serai moi-même ta force : c’est peu de chose que tu convertisses les tribus de Jacob ; je t’ai suscité pour être la lumière des gentils, et pour être mon salut jusqu’aux extrémités de la terre. Ce sont les choses que le Seigneur a dites à celui qui a humilié son âme, qui a été en mépriset en abomination aux gentils, et qui s’est soumis aux puissans de la terre. Les princes et les rois t’adoreront, parce que le Seigneur qui t’a élu est fidèle. Le Seigneur m’a dit encore : Je t’ai exaucé dans les jours de salut et de miséricorde, et je t’ai établi pour être l’alliance du peuple, et te mettre en possession des nations les plus abandonnées ; afin que tu dises à ceux qui sont dans les chaînes : Sortez en liberté ; et à ceux qui sont dans les ténèbres : Venez à la lumière, et possédez des terres abondantes et fertiles. Ils ne seront plus travaillés ni de la faim, ni de la soif, ni de l’ardeur du soleil, parce que celui qui a eu compassion d’eux sera leur conducteur : il les mènera aux sources vivantes deseaux, et aplanira les montagnes devant eux. Voici, les peuples aborderont de toutes parts, d’orient, d’occident, d’aquilon et de midi. Que le ciel en rende gloire à Dieu ; que la terre s’en réjouisse, parce qu’il a plu au Seigneur de consoler son peuple, et qu’il aura enfin pitié des pauvres qui espèrent en lui. Et cependant Sion a osé dire : Le Seigneur m’a abandonnée, et n’a plus mémoire de moi. Une mère peut-elle mettre en oubli son enfant, et peut-elle perdre la tendresse pour celui qu’elle a porté dans son sein ? mais quand elle en seroit capable, je ne t’oublierai pourtant jamais, Sion : je te porte toujours entre mes mains, et tes murs sont toujours devant mes yeux. Ceux qui doivent te rétablir accourent et tes destructeurs seront éloignés. Lève les yeux de toutes parts, et considère toute cette multitude qui est assemblée pour venir à toi. Je jure que tous ces peuples te seront donnés comme l’ornement duquel tu seras à jamais revêtue : tes déserts et tes solitudes, et toutes tes terres qui sont maintenant désolées seront trop étroites pour le grand nombre de tes habitans, et les enfans qui te naîtront dans les années de ta stérilité te diront : La place est trop petite, écarte les frontières, et fais-nous place pour habiter. Alors tu diras en toi-même : Qui est-ce qui m’a donné cette abondance d’enfans, moi qui n’enfantois plus, qui étois stérile, transportée et captive ? et qui est-ce qui me les a nourris, moi qui étois délaissée sans secours ? D’où sont donc venus tous ceux-ci ? Et le Seigneur te dira : Voici, j’ai fait paroître ma puissance sur les gentils, et j’ai élevé mon étendard sur les peuples, et ils t’apporteront des enfans dans leurs bras et dans leurs seins ; les rois et les reines seront tes nourriciers, ils t’adoreront le visage contre terre, et baiseront la poussière de tes pieds ; et tu connoîtras que je suis le Seigneur, et que ceux qui espèrent en moi ne seront jamais confondus ; car qui peut ôter la proie à celui qui est fort et puissant ? Mais encore même qu’on la lui pût ôter, rien ne pourra empêcher que je ne sauve tes enfans, et que je ne perde tes ennemis, et tout le monde reconnoîtra que je suis le Seigneur ton sauveur, et le puissant rédempteur de Jacob. » — L : « Le Seigneur dit ces choses : Quel est ce libelle de divorce par lequel j’ai répudié la synagogue ? et pourquoi l’ai-je livrée entre les mains de vos ennemis ? n’est-ce pas pour ses impiétés et pour ses crimes que je l’ai répudiée ? Car je suis venu et personne ne m’a reçu ; j’ai appelé et personne n’a écouté : est-ce que mon bras est accourci et que je n’ai pas la puissance de sauver ? C’est pour cela que je ferai paroître les marques de ma colère… : je couvrirai les cieux de ténèbres et les cacherai sous des voiles. Le Seigneur m’a donné une langue bien instruite, afin que je sache consoler par ma parole celui qui est dans la tristesse. Il m’a rendu attentif à ses discours, et je l’ai écouté comme un maître (en disciple). Le Seigneur m’a révélé ses volontés et je n’y ai point été rebelle. J’ai livré mon corps aux coups et mes joues aux outrages ; j’ai abandonné mon visage aux ignominies et aux crachats ; mais le Seigneur m’a soutenu, et c’est pourquoi je n’ai point été confondu. Celui qui me justifie est avec moi : qui osera m’accuser ? qui se lèvera pour disputer contre moi, et pour m’accuser de péché, Dieu étant lui-même mon protecteur ? Tous les hommes passeront et seront consommés par le temps ; que ceux qui craignent Dieu écoutent donc les paroles de son serviteur ; que celui qui languit dans les ténèbres mette sa confiance au Seigneur. Mais pour vous vous ne faites qu’embraser la colère de Dieu sur vous, vous marchez sur les brasiers et entre les flammes que vous-mêmes avez allumées : c’est ma main qui a fait venir ces maux sur vous ; vous périrez dans les douleurs. » — li : « Écoutez-moi, vous qui suivez la justice et qui cherchez le Seigneur ; regardez à la pierre d’où vous êtes taillés, et à la citerne d’où vous êtes tirés. Regardez à Abraham votre père, et à Sara qui vous a enfantés : voyez qu’il étoit seul et sans enfant quand je l’ai appelé et que je lui ai donné une postérité si abondante : voyez combien de bénédictions j’ai répandues sur Sion, et de combien de grâces et de consolations je l’ai comblée. Considérez toutes ces choses, mon peuple, et rendez-vous attentif à mes paroles, car une loi sortira de moi, et un jugement qui sera la lumière des gentils. » — Amos, viii : Le prophète ayant fait un dénombrement des péchés d’Israël, dit que Dieu a juré d’en faire la vengeance. Dit ainsi : « En ce jour-là, dit le Seigneur, je ferai coucher le soleil à midi, et je couvrirai la terre de ténèbres dans le jour de lumière, je changerai vos fêtes solennelles en pleurs, et tous vos cantiques en plaintes. Vous serez tous dans la tristesse et dans les souffrances, etje mettrai cette nation en une désolation pareille à celle de la mort d’un fils unique ; et ces derniers temps seront des temps d’amertume : car voici, les jours viennent, dit le Seigneur, que j’enverrai sur cette terre la famine, la faim, non pas la faim et la soif de pain et d’eau, mais la faim et la soif d’ouïr les paroles de la part du Seigneur. Ils iront errans d’une mer jusqu’à l’autre, et se porteront d’aquilon en orient ; ils tourneront de toutes parts en cherchant qui leur annonce la parole du Seigneur, et ils n’en trouverent point. Et leurs vierges et leurs jeunes hommes périront en cette soif, eux qui ont suivi les idoles de Samarie, qui ont juré par le Dieu adoré en Dan, et qui ont suivi le culte de Bersabée ; ils tomberont et ne se relèveront jamais de leur chute. » — Amos, iii, 2 : « De toutes les nations de la terre, je n’ai reconnu que vous pour être mon peuple. » — Daniel, xii, 7, ayant décrit toute l’étendue du règne du Messie, dit : « Toutes ces choses s’accompliront lorsque la dispersion du peuple d’Israël sera accomplie. » — Aggée, ii, 4 : « Vous qui, comparant cette seconde maison à la gloire le la première, la méprisez, prenez courage, dit le Seigneur, à vous Zorobabel, et à vous, Jésus grand prêtre, et à vous, tout le peuple de la terre, et ne cessez point d’y travailler ; car je suis avec vous, dit le Seigneur des armées ; la promesse subsiste, que j’ai faite quand je vous ai retirés d’Égypte ; mon esprit est au milieu de vous. Ne perdez point espérance, car le Seigneur des armées dit ainsi : Encore un peu de temps, et j’ébranlerai le ciel et la terre, et la mer et la terre ferme (façon de parler pour marquer un changement grand et extraordinaire) ; et j’ébranlerai toutes les nations. Et alors viendra celui qui est désiré par tous les gentils, et je remplirai cette maison de gloire, dit le Seigneur. L’argent et l’or sont à moi, dit le Seigneur (c’est-à-dire que ce n’est pas de cela que je veux être honoré : comme il est dit ailleurs : Toutes les bêtes des champs sont à moi : à quoi sert de me les offrir en sacrifice ?) ; la gloire de ce nouveau temple sera bien plus grande que la gloire du premier, dit le Seigneur des armées ; et j’établirai ma maison en ce lieu-ci, dit le Seigneur. » — « [23] En Horeb, au jour où vous y étiez assemblés, et que vous dîtes : Que le Seigneur ne parle plus lui-même à nous, et que nous ne voyions plus ce feu, de peur que nous ne mourions. Et le Seigneur me dit : Leur prière est juste : je sur susciterai un prophète tel que vous du milieu de leurs frères, dans la bouche duquel je mettrai mes paroles : et il leur dira toutes les choses que je lui aurai ordonnées ; et il arrivera que quiconque n’obéira point aux paroles qu’il lui portera en mon nom, j’en ferai moi-même le jugement. » — Genèse, xlix : « Vous, Juda, vous serez loué de vos frères, et vainqueur de vos ennemis ; les enfans de votre père vous adoreront. Juda, faon de lion, vous êtes monté à la proie, ô mon fils ! et vous êtes couché comme un lion, et comme une lionnesse qui s’éveillera. Le sceptre ne sera point ôté de Juda, ni le législateur d’entre ses pieds, jusqu’à ce que Silo vienne ; et les nations s’assembleront à lui pour lui obéir. »

54. —

55. — Après que bien des gens sont venus devant, il est venu enfin Jésus-Christ, dire[24] : « Me voici, et voici le temps. Ce que les prophètes ont dit devoir avenir dans la suite des temps, je vous dis que mes apôtres le vont faire. Les juifs vont être rebutés, Hiérusalem sera bientôt détruite : et les païens vont entrer dans la connoissance de Dieu. Mes apôtres le vont faire après que vous aurez tué l’héritier de la vigne. »

Et puis les apôtres ont dit aux juifs : « Vous allez être maudits (Celsus s’en moquoit) ; » et aux païens : « Vous allez entrer dans la connoissance de Dieu. » Et cela est arrivé alors.

56. — Il est non-seulement impossible, mais inutile de connoître Dieu sans Jésus-Christ. Ils ne s’en sont pas éloignés, mais approchés ; ils ne se sont pas abaissés, mais… Quo quisquam optimus est, pessimus, si hoc ipsum, quod optimus est, adscribat sibi.

57. — Preuves de Jésus-Christ. Pourquoi le livre de Ruth conservé. Pourquoi l’histoire de Thamar.

58. — Les juifs, en éprouvant s’il étoit Dieu, ont montré qu’il étoit homme.

59. — Pourquoi Jésus-Christ n’est-il pas venu d’une manière visible, au lieu de tirer sa preuve des prophéties précédentes ? Pourquoi s’est-il fait prédire en figures ?

60. — Sur ce que Josèphe ni Tacite et les autres historiens n’ont point parlé de Jésus-Christ. Tant s’en faut que cela fasse contre, qu’au contraire cela fait pour. Car il est certain que Jésus-Christ a été, et que sa religion a fait grand bruit, et que ces gens-là ne l’ignoroient pas, et qu’ainsi il est visible qu’ils ne l’ont celé qu’à dessein ; ou qu’ils en ont parlé, et qu’on l’a ou supprimé ou changé.

61. — Vocation des gentils par Jésus-Christ. Ruine des juifs et des païens par Jésus-Christ.

62. — Si le diable favorisoit la doctrine qui le détruit, il seroit divisé, comme disoit Jésus-Christ. Si Dieu favorisoit la doctrine qui détruit l’Église, il seroit divisé : Omne regnum divisum[25], etc. Car Jésus-Christ agissoit contre le diable, et détruisoit son empire sur les cœurs, dont l’exorcisme est la figure, pour établir le royaume de Dieu, Et ainsi il ajoute : In digito Dei, etc., regnum Dei ad vos, etc.

63. — Omnis Juaæa regio, et Jerosolomytæ universi, et baptizabantur[26]. A cause de toutes les conditions d’hommes qui y venoient. Des pierres peuvent être enfans d’Abraham[27].

Si on seconnoissoit, Dieu guériroit et pardonneroit.

Ne convertantur, et sanem eos, et dimittantur eis peccata[28].

Jésus-Christ n’a jamais condamné sans ouïr. A Judas : Amice, ad quid venisti ? A celui qui n’avoit pas la robe nuptiale, de même.

64. — Concupiscence de la chair, concupiscence des yeux, orgueil, etc. Il y a trois ordres de choses : la chair, l’esprit, la volonté, Les charnels sont les riches, les rois. Ils ont pour objet le corps. Les curieux et savans : ils ont pour objet l’esprit. Les sages : ils ont pour objet la justice. Dieu doit régner sur tout, et tout se rapporter à lui. Dans les choses de la chair règne proprement la concupiscence ; dans les spirituelles, la curiosité proprement ; dans la sagesse, l’orgueil proprement. Ce n’est pas qu’on ne puisse être glorieux pour les biens ou pour les connoissances, mais ce n’est pas le lieu de l’orgueil ; car en accordant à un homme qu’il est savant, on ne laissera pas de le convaincre qu’il a tort d’être superbe. Le lieu propre à la superbe est la sagesse : car on ne peut accorder à un homme qu’il s’est rendu sage, et qu’il a tort d’être glorieux ; car cela est de justice. Aussi Dieu seul donne la sagesse : et c’est pourquoi : Qui gloriatur in Domino glorietur[29].

65. — Soumission, et usage de la raison ; en quoi consiste le vrai christianisme.

66. — Impiété, de ne pas croire l’eucharistie, sur ce qu’on ne la voit pas.

67. — C’est une chose si visible, qu’il faut aimer un seul Dieu, qu’il ne faut point de miracle pour le prouver.

Bel état de l’Église, quand elle n’est plus soutenue que de Dieu !

68. — Cette religion si grande en miracles (saints Pères irréprochables ; savans et grands ; témoins, martyrs, rois ; David, établi, Isaïe, prince du sang), si grande en science, après avoir étalé tous ses miracles et toute sa sagesse, elle réprouve tout cela, et dit qu’elle n’a ni sagesse ni signes, mais la croix et la folie. Car ceux qui par ces signes et cette sagesse ont mérité votre créance, et qui vous ont prouvé leur caractère, vous déclarent que rien de tout cela ne peut nous changer, et nous rendre capables de connoître et aimer Dieu, que la vertu de la folie de la croix, sans sagesse ni signes ; et point ces signes sans cette vertu. Ainsi notre religion est folle, en regardant à la cause effective, et sage en regardant à la sagesse qui y prépare.

69. — Que l’Écriture a deux sens, que Jésus-Christ et les apôtres ont donnés, dont voici les preuves : 1° Preuve par l’Écriture même ; 2° preuves par les rabbins ; Moïse Maymonide dit qu’elle a deux faces, et que les prophéties n’ont prophétisé que Jésus-Christ ; 3° preuves par la cabale ; 4° preuves par l’interprétation mystique que les rabbins mêmes donnent à l’Écriture ; 5° preuves par les principes des rabbins, qu’il y a deux sens. Qu’il y a deux avènemens, glorieux et abject, du Messie, selon leur mérite ; que les prophètes n’ont prophétisé que du Messie. La loi n’est pas éternelle, mais doit changer au Messie. Qu’alors on ne se souviendra plus de la mer Rouge ; que les juifs et les gentils seront mêlés.

70. — Les mouvemens de grâce, la dureté de cœur ; les circonstances extérieures.

71. — Différence entre le dîner et le souper.

En Dieu la parole ne diffère pas de l’intention, car il est véritable ; ni la parole de l’effet, car il est puissant ; ni les moyens de l’effet, car il est sage. Bern., ult. sermo in Missam.

Augustin, V, de Civ., 10 : Cette règle est générale. Dieu peut tout, hormis les choses lesquelles s’il les pouvoit il ne seroit pas tout-puissant, comme mourir, être trompé et mentir, etc.

Plusieurs évangélistes pour la confirmation de la vérité ; leur dissemblance utile.

Eucharistie après la Cène. Vérité après figure. Ruine de Jérusalem figure de la ruine du monde, quarante ans après la mort de Jésus-Christ[30]. « Je ne sais pas[31] : » comme homme, ou comme légat. Jésus-Christ condamné par les juifs et les gentils. Les juifs et gentils figurés par les deux fils : Aug., de Civ., XX, 29.

72. — (20 V) Les figures de l’Évangile pour l’état de l’âme malade sont des corps malades ; mais parce qu’un corps ne peut être assez malade pour le bien exprimer, il en a fallu plusieurs. Ainsi il y a le sourd, le muet, l’aveugle, le paralytique, le Lazare mort, le possédé. Tout cela ensemble est dans l’âme malade.

73. — Elle est toute le corps de Jésus-Christ, en son patois, mais il ne peut dire qu’elle est tout le corps de Jésus-Christ. L’union de deux choses sans changement ne fait point qu’on puisse dire que l’une devient l’autre. Ainsi l’âme unie au corps, le feu au bois, sans changement. Mais il faut changement qui fasse que la forme de l’une devienne la forme de l’autre : ainsi l’union du Verbe à l’homme. Parce que mon corps sans mon âme ne feroit pas le corps d’un homme : mon âme, unie à quelque matière que ce soit, fera mon corps. Il me distingue la condition nécessaire d’avec la condition suffisante : l’union est nécessaire, mais non suffisante. Le bras gauche n’est pas le droit. L’impénétrabilité est une propriété des corps. Identité de numéro au regard du même temps exige l’identité de la matière. Ainsi si Dieu unissoit mon âme à un corps à la Chine, le même corps, idem numero, seroit à la Chine. La même rivière qui coule là est idem numero que celle qui coule en même temps à la Chine.

74. — Fascination. Somnum suum[32]. Figura hujus mundi[33].

L’eucharistie. Comedes panem tuum[34]. Panem nostrum[35].

Inimici Dei terram lingent[36]. Les pécheurs lèchent la terre, c’est-à-dire aiment les plaisirs terrestres.

Singularis ego sum donec transeam[37]. Jésus-Christ avant sa mort étoit presque seul de martyr.

75. — Les deux raisons contraires. Il faut commencer par là : sans cela on n’entend rien, et tout est hérétique. Et même, à la fin de chaque vérité, il faut ajouter qu’on se souvient de la vérité opposée.

76. — Canoniques. Les hérétiques, au commencement de l’Église, servent à prouver les canoniques.

77. — Dieu (et les apôtres), prévoyant que les semences d’orgueil feroient naître les hérésies, et ne voulant pas leur donner occasion de naître par des termes propres, a mis dans l’Écriture et les prières de l’Église des mots et des sentences contraires pour produire leurs fruits dans le temps. De même qu’il donne dans la morale la charité, qui produit des fruits contre la concupiscence. Celui qui sait la volonté de son maître sera battu de plus de coups, à cause du pouvoir qu’il a par la connoissance. Qui justus est justificetur[38], à cause du pouvoir qu’il a par la justice. A celui qui a le plus reçu sera le plus grand compte demandé à cause du pouvoir qu’il a par le secours.

78. — République. La république chrétienne, et même judaïque, n’a eu que Dieu pour maître, comme remarque Philon juif, De la monarchie. Quand ils combattoient, ce n’étoit que pour Dieu ; ils n’espéroient principalement que de Dieu ; ils ne considéraient leurs villes que comme étant à Dieu, et les conservoient pour Dieu. I Paralip., xix, 13.

79. — La victoire sur la mort[39]. Que sert à l’homme de gagner tout le monde, s’il perd son âme[40] ? Qui veut garder son âme, la perdra[41].

Je ne suis pas venu détruire la loi, mais l’accomplir[42]. Les agneaux n’ôtoient point les péchés du monde, mais je suis l’agneau qui ôte les péchés[43]. Moïse ne vous a point donné le pain du ciel[44]. Moïse ne vous a point tirés de captivité, et ne vous a point rendus véritablement libres[45].

80. — Saint Augustin a dit formellement que les forces seroient ôtées au péché. Mais c’est par hasard qu’il l’a dit ; car il pouvoit arriver que l’occasion de le dire ne s’offrît pas. Mais ses principes font voir que l’occasion s’en présentant, il étoit impossible qu’il ne le dît, ou qu’il dît rien de contraire. C’est donc plus d’être forcé à le dire l’occasion s’en offrant, que de l’avoir dit l’occasion s’étant offerte ; l’un étant de nécessité, l’autre de hasard. Mais les deux sont tout ce qu’on peu demander.

81. — Quand Auguste eut appris qu’entre les enfans qu’Hérode avoit fait mourir, au-dessous de l’âge de deux ans, étoit son propre fils, il dit qu’il étoit meilleur d’être le pourceau d’Hérode que son fils. Macrob., Saturn., livre II, 4.

82. — Ordre. Voir ce qu’il y a de clair dans tout l’état des juifs, et d’incontestable.

83. — Eh quoi ! Ne dites-vous pas vous-même que le ciel et les oiseaux prouvent Dieu ? — Non. — Et votre religion ne le dit-elle pas ? — Non. Car encore que cela est vrai en un sens pour quelques âmes à qui Dieu donne cette lumière, néanmoins cela est faux à l’égard de la plupart.

84. — Nihil tam absurde dici potest quod non dicatur ab aliquo philosophorum. Cic., de Divin.

85. — Est et non est sera-t-il reçu dans la foi, aussi bien que dans les miracles ?

Quand saint Xavier fait des miracles… !

Miracles continuels, faux.

86. — Toujours les hommes ont parlé vrai de Dieu, ou le vrai Dieu a parlé aux hommes.

Les deux fondemens : l’un intérieur, l’autre extérieur ; la grâce, les miracles ; tous deux surnaturels.

87. — Judith. Enfin Dieu parle dans les dernières oppressions. Si le refroidissement de la charité laisse l’Église presque sans vrais adorateurs, les miracles en exciteront. C’est un des derniers effets de la grâce.

S’il se faisoit un miracle aux Jésuites !.

Quand le miracle trompe l’attente de ceux en présence desquels il arrive, et qu’il y a disproportion entre l’état de leur foi et l’instrument du miracle, alors il doit les porter à changer. Mais vous, autrement. Il y auroit autant de raison à dire que si l’eucharistie ressuscitoit un mort, il faudroit se rendre calviniste que demeurer catholique. Mais quand il couronne l’attente, et que ceux qui ont espéré que Dieu béniroit les remèdes se voient guéris sans remèdes…

88. — Sur le miracle. Comme Dieu n’a pas rendu de famille plus heureuse, il faut aussi qu’il n’en trouve point de plus reconnoissante.

89. — Roi, tyran. J’aurai aussi mes pensées de derrière la tête. Je prendrai garde à chaque voyage.

90. — Venise. Quel avantage en tirerez-vous, sinon du besoin qu’en ont les princes, et de l’horreur qu’en ont les peuples ? S’ils vous avoient demandés, et que pour l’obtenir ils eussent imploré l’assistance des princes chrétiens, vous pourriez faire valoir cette recherche. Mais que durant cinquante ans tous les princes se soient employés inutilement, et qu’il ait fallu en aussi pressant besoin pour l’obtenir…


fin de l’appendice aux pensées et du premier volume.
  1. Nombres, xi, 29.
  2. II Mach., ii, 2.
  3. Indication de deux passages d’Eusèbe. Pascal cite la première phrase dans la traduction latine, et la seconde dans le texte même.
  4. Matth., xii, 30.
  5. Marc, ix, 39.
  6. Ps. cxi, 4.
  7. Eccles, iv, 13.
  8. Pugio fidei, par Raymond Martin.
  9. Jean, vii, 49.
  10. Matt., xii, 39.
  11. Dan., iii, 94.
  12. Exode, ii, 11-14.
  13. Jean, iv, 23.
  14. Jean, i, 29.
  15. I Tim., iv, 3.
  16. I Cor., vii.
  17. I Cor., vii, 35.
  18. Matth., I xxiv, 34.
  19. Jérém., xxxi, 34.
  20. Joël, ii, 28.
  21. Jérém., xxxi, 34.
  22. Is, xlv, 4.
  23. Deut., xviii, 16.
  24. Marc, xii, 6.
  25. Luc, xi, 17.
  26. Marc, i
  27. Matth., iii.
  28. 3 Marc, iv, 12 ; Is., vi, 10.
  29. I Cor., i, 31, d’après Jér., ix, 24.
  30. Matth., xxiv.
  31. Ibid., 36.
  32. Ps. lxxv, 6.
  33. I Cor., vii, 31.
  34. Deut., viii, 9.
  35. Luc, xi, 3.
  36. Ps. lxxi, 9.
  37. Ps. cxi, 10.
  38. Apoc., xxii, 11.
  39. I Cor., xv, 57.
  40. Luc, ix, 25.
  41. Luc, ix, 24.
  42. Matth., v, 17.
  43. Jean, i, 29.
  44. Jean, vi, 32.
  45. Jean, viii, 36.