Scène II.
GRIMOALD, GARIBALDE, ÉDÜIGE.
ÉDÜIGE.
1195Elle me l’a promis.Je te l’ai promis, traître !
Oui, je te l’ai promis, et l’aurois fait peut-être,
Si ton âme, attachée à mes commandements,
Eût pu dans ton amour suivre mes sentiments[6].
J’avois mis mes secrets en bonne confidence !
1200Vois par là, Grimoald, quelle est ton imprudence,
Et juge, par les miens lâchement déclarés,
Comme les tiens sur lui peuvent être assurés.
Qui trahit sa maîtresse aisément fait connoître
Que sans aucun scrupule il trahiroit son maître,
1205Et que des deux côtés laissant flotter sa foi,
Son cœur n’aime en effet ni son maître ni moi.
Il a son but à part, Grimoald, prends-y garde :
Quelque dessein qu’il ait, c’est toi seul qu’il regarde.
Examine ce cœur, juges-en comme il faut.
1210Qui m’aime et me trahit aspire encore plus haut.
GARIBALDE.
Vous le voyez, Seigneur, avec quelle injustice
On me fait criminel quand je vous rends service.
Mais de quoi n’est capable un malheureux amant
Que la peur de vous perdre agite incessamment,
1215Madame ? vous voulez que le Roi vous adore,
Et pour l’en empêcher je ferois plus encore :
Je ne m’en défends point, et mon esprit jaloux
Cherche tous les moyens de l’éloigner de vous.
Je ne vous saurois voir entre les bras d’un autre ;
1220Mon amour, si c’est crime, a l’exemple du vôtre.
Que ne faites-vous point pour obliger le Roi
À quitter Rodelinde, et vous rendre sa foi ?
Est-il rien en ces lieux que n’ait mis en usage
L’excès de votre ardeur ou de votre courage ?
1225Pour être tout à vous, j’ai fait tous mes efforts ;
Mais je n’ai point encore fait revivre les morts.
J’ai dit des vérités dont votre cœur murmure ;
Mais je n’ai point été jusques à l’imposture,
Et je n’ai point poussé des sentiments si beaux
1230Jusqu’à faire sortir les ombres des tombeaux[7].
Ce n’est point mon amour qui produit Pertharite :
Ma flamme ignore encore cet art qui ressuscite ;
Et je ne vois en elle enfin rien à blâmer,
Sinon que je trahis, si c’est trahir qu’aimer.
ÉDÜIGE.
1235De quel front et de quoi cet insolent m’accuse ?
GRIMOALD.
D’un mauvais artifice et d’une foible ruse.
Votre dessein, Madame, était mal concerté :
On ne m’a point surpris quand on s’est présenté[8].
Vous m’aviez préparé vous-même à m’en défendre,
1240Et me l’ayant promis, j’avois lieu de l’attendre.
Consolez-vous pourtant, il a fait son effet :
Je suis à vous, Madame, et j’y suis tout à fait.
Si je vous ai trahie, et si mon cœur volage
Vous a volé longtemps un légitime hommage,
1245Si pour un autre objet le vôtre en fut banni,
Les maux que j’ai soufferts m’en ont assez puni.
Je recouvre la vue, et reconnois mon crime :
À mes feux rallumés ce cœur s’offre en victime ;
Oui, Princesse, et pour être à vous jusqu’au trépas,
1250Il demande un pardon qu’il ne mérite pas.
Votre propre bonté qui vous en sollicite
Obtient déjà celui de ce faux Pertharite.
Un si grand attentat blesse la majesté ;
Mais s’il est criminel, je l’ai moi-même été.
1255Faites grâce, et j’en fais ; oubliez, et j’oublie.
Il reste seulement que lui-même il publie,
Par un aveu sincère, et sans rien déguiser,
Que pour me rendre à vous il vouloit m’abuser,
Qu’il n’empruntoit ce nom que par votre ordre même.
1260Madame, assurez-vous par là mon diadème,
Et ne permettez pas que cette illusion
Aux mutins contre nous prête d’occasion.
Faites donc qu’il l’avoue, et que ma grâce offerte,
Tout imposteur qu’il est, le dérobe à sa perte ;
1265Et délivrez par là de ces troubles soudains
Le sceptre qu’avec moi je remets en vos mains.
ÉDÜIGE.
J’avais eu jusqu’ici ce respect pour ta gloire,
Qu’en te nommant tyran, j’avois peine à me croire :
Je me tenois suspecte, et sentois que mon feu
1270Faisoit de ce reproche un secret désaveu ;
Mais tu lèves le masque, et m’ôtes de scrupule.
Je ne puis plus garder ce respect ridicule ;
Et je vois clairement, le masque étant levé,
Que jamais on n’a vu tyran plus achevé.
1275Tu fais adroitement le doux et le sévère,
Afin que la sœur t’aide à massacrer le frère :
Tu fais plus, et tu veux qu’en trahissant son sort,
Lui-même il se condamne et se livre à la mort,
Comme s’il pouvoit être amoureux de la vie
1280Jusqu’à la racheter par une ignominie,
Ou qu’un frivole espoir de te revoir à moi
Me pût rendre perfide et lâche comme toi.
Aime-moi, si tu veux, déloyal ; mais n’espère
Aucun secours de moi pour t’immoler mon frère.
1285Si je te menaçois tantôt de son retour,
Si j’en donnois l’alarme à ton nouvel amour,
C’étoient discours en l’air inventés par ma flamme,
Pour brouiller ton esprit et celui de sa femme.
J’avois peine à te perdre, et parlois au hasard,
1290Pour te perdre du moins quelques moments plus tard ;
Et quand par ce retour il a su nous surprendre,
Le ciel m’a plus rendu que je n’osois attendre.
GRIMOALD.
ÉDÜIGE.
Madame…Tu perds temps ; je n’écoute plus rien,
Et j’attends ton arrêt pour résoudre le mien.
1295Agis, si tu le veux, en vainqueur magnanime ;
Agis comme tyran[9], et prends cette victime :
Je suivrai ton exemple, et sur tes actions
Je réglerai ma haine ou mes affections.
Il suffit à présent que je te désabuse,
Pour payer ton amour ou pour punir ta ruse.
1300Adieu.
Scène II.
GRIMOALD, GARIBALDE, ÉDÜIGE.
ÉDÜIGE.
1195Elle me l’a promis.Je te l’ai promis, traître !
Oui, je te l’ai promis, et l’aurois fait peut-être,
Si ton âme, attachée à mes commandements,
Eût pu dans ton amour suivre mes sentiments[6].
J’avois mis mes secrets en bonne confidence !
1200Vois par là, Grimoald, quelle est ton imprudence,
Et juge, par les miens lâchement déclarés,
Comme les tiens sur lui peuvent être assurés.
Qui trahit sa maîtresse aisément fait connoître
Que sans aucun scrupule il trahiroit son maître,
1205Et que des deux côtés laissant flotter sa foi,
Son cœur n’aime en effet ni son maître ni moi.
Il a son but à part, Grimoald, prends-y garde :
Quelque dessein qu’il ait, c’est toi seul qu’il regarde.
Examine ce cœur, juges-en comme il faut.
1210Qui m’aime et me trahit aspire encore plus haut.
GARIBALDE.
Vous le voyez, Seigneur, avec quelle injustice
On me fait criminel quand je vous rends service.
Mais de quoi n’est capable un malheureux amant
Que la peur de vous perdre agite incessamment,
1215Madame ? vous voulez que le Roi vous adore,
Et pour l’en empêcher je ferois plus encore :
Je ne m’en défends point, et mon esprit jaloux
Cherche tous les moyens de l’éloigner de vous.
Je ne vous saurois voir entre les bras d’un autre ;
1220Mon amour, si c’est crime, a l’exemple du vôtre.
Que ne faites-vous point pour obliger le Roi
À quitter Rodelinde, et vous rendre sa foi ?
Est-il rien en ces lieux que n’ait mis en usage
L’excès de votre ardeur ou de votre courage ?
1225Pour être tout à vous, j’ai fait tous mes efforts ;
Mais je n’ai point encore fait revivre les morts.
J’ai dit des vérités dont votre cœur murmure ;
Mais je n’ai point été jusques à l’imposture,
Et je n’ai point poussé des sentiments si beaux
1230Jusqu’à faire sortir les ombres des tombeaux[7].
Ce n’est point mon amour qui produit Pertharite :
Ma flamme ignore encore cet art qui ressuscite ;
Et je ne vois en elle enfin rien à blâmer,
Sinon que je trahis, si c’est trahir qu’aimer.
ÉDÜIGE.
1235De quel front et de quoi cet insolent m’accuse ?
GRIMOALD.
D’un mauvais artifice et d’une foible ruse.
Votre dessein, Madame, était mal concerté :
On ne m’a point surpris quand on s’est présenté[8].
Vous m’aviez préparé vous-même à m’en défendre,
1240Et me l’ayant promis, j’avois lieu de l’attendre.
Consolez-vous pourtant, il a fait son effet :
Je suis à vous, Madame, et j’y suis tout à fait.
Si je vous ai trahie, et si mon cœur volage
Vous a volé longtemps un légitime hommage,
1245Si pour un autre objet le vôtre en fut banni,
Les maux que j’ai soufferts m’en ont assez puni.
Je recouvre la vue, et reconnois mon crime :
À mes feux rallumés ce cœur s’offre en victime ;
Oui, Princesse, et pour être à vous jusqu’au trépas,
1250Il demande un pardon qu’il ne mérite pas.
Votre propre bonté qui vous en sollicite
Obtient déjà celui de ce faux Pertharite.
Un si grand attentat blesse la majesté ;
Mais s’il est criminel, je l’ai moi-même été.
1255Faites grâce, et j’en fais ; oubliez, et j’oublie.
Il reste seulement que lui-même il publie,
Par un aveu sincère, et sans rien déguiser,
Que pour me rendre à vous il vouloit m’abuser,
Qu’il n’empruntoit ce nom que par votre ordre même.
1260Madame, assurez-vous par là mon diadème,
Et ne permettez pas que cette illusion
Aux mutins contre nous prête d’occasion.
Faites donc qu’il l’avoue, et que ma grâce offerte,
Tout imposteur qu’il est, le dérobe à sa perte ;
1265Et délivrez par là de ces troubles soudains
Le sceptre qu’avec moi je remets en vos mains.
ÉDÜIGE.
J’avais eu jusqu’ici ce respect pour ta gloire,
Qu’en te nommant tyran, j’avois peine à me croire :
Je me tenois suspecte, et sentois que mon feu
1270Faisoit de ce reproche un secret désaveu ;
Mais tu lèves le masque, et m’ôtes de scrupule.
Je ne puis plus garder ce respect ridicule ;
Et je vois clairement, le masque étant levé,
Que jamais on n’a vu tyran plus achevé.
1275Tu fais adroitement le doux et le sévère,
Afin que la sœur t’aide à massacrer le frère :
Tu fais plus, et tu veux qu’en trahissant son sort,
Lui-même il se condamne et se livre à la mort,
Comme s’il pouvoit être amoureux de la vie
1280Jusqu’à la racheter par une ignominie,
Ou qu’un frivole espoir de te revoir à moi
Me pût rendre perfide et lâche comme toi.
Aime-moi, si tu veux, déloyal ; mais n’espère
Aucun secours de moi pour t’immoler mon frère.
1285Si je te menaçois tantôt de son retour,
Si j’en donnois l’alarme à ton nouvel amour,
C’étoient discours en l’air inventés par ma flamme,
Pour brouiller ton esprit et celui de sa femme.
J’avois peine à te perdre, et parlois au hasard,
1290Pour te perdre du moins quelques moments plus tard ;
Et quand par ce retour il a su nous surprendre,
Le ciel m’a plus rendu que je n’osois attendre.
GRIMOALD.
ÉDÜIGE.
Madame…Tu perds temps ; je n’écoute plus rien,
Et j’attends ton arrêt pour résoudre le mien.
1295Agis, si tu le veux, en vainqueur magnanime ;
Agis comme tyran[9], et prends cette victime :
Je suivrai ton exemple, et sur tes actions
Je réglerai ma haine ou mes affections.
Il suffit à présent que je te désabuse,
Pour payer ton amour ou pour punir ta ruse.
1300Adieu.