Scène première.
GRIMOALD, GARIBALDE.
GARIBALDE.
Je ne m’en dédis point, Seigneur ; ce prompt retour[1]
N’est qu’une illusion qu’on fait à votre amour.
Je ne l’ai vu que trop aux discours d’Édüige :
Comme sensiblement votre change l’afflige,
Et qu’avec le feu roi ce fourbe a du rapport,
1130Sa flamme au désespoir fait ce dernier effort.
Rodelinde, comme elle, aime à vous mettre en peine :
L’une sert son amour et l’autre sert sa haine ;
Ce que l’une produit, l’autre ose l’avouer,
Et leur inimitié s’accorde à vous jouer[2].
1135L’imposteur cependant, quoi qu’on lui donne à feindre,
Le soutient d’autant mieux qu’il ne voit rien à craindre ;
Car soit que ses discours puissent vous émouvoir
Jusqu’à rendre Édüige à son premier pouvoir ;
Soit que malgré sa fourbe et vaine et languissante,
1140Rodelinde sur vous reste toute-puissante,
À l’une ou l’autre enfin votre âme à l’abandon
Ne lui pourra jamais refuser ce pardon.
GRIMOALD.
Tu dis vrai, Garibalde, et déjà je le donne
À qui voudra des deux partager ma couronne :
1145Non que j’espère encore amollir ce rocher,
Que ni respects ni vœux n’ont jamais su toucher.
Si j’aimai Rodelinde, et si pour n’aimer qu’elle,
Mon âme à qui m’aimoit s’est rendue infidèle ;
Si d’éternels dédains, si d’éternels ennuis,
1150Les bravades, la haine, et le trouble où je suis,
Ont été jusqu’ici toute la récompense
De cet amour parjure où mon cœur se dispense[3],
Il est temps désormais que par un juste effort
J’affranchisse mon cœur de cet indigne sort.
1155Prenons l’occasion que nous fait Édüige :
Aimons cette imposture où son amour l’oblige.
Elle plaint un ingrat de tant de maux soufferts,
Et lui prête la main pour le tirer des fers[4].
Aimons, encore un coup, aimons son artifice,
1160Aimons-en le secours, et rendons-lui justice.
Soit qu’elle en veuille au trône ou n’en veuille qu’à moi,
Qu’elle aime Grimoald ou qu’elle aime le roi,
Qu’elle ait beaucoup d’amour ou beaucoup de courage,
Je dois tout à la main qui rompt mon esclavage.
1165Toi qui ne la servois qu’afin de m’obéir,
Qui tâchois par mon ordre à m’en faire haïr,
Duc, ne t’y force plus, et rends-moi ma parole[5] :
Que je rende à ses feux tout ce que je leur vole,
Et que je puisse ainsi d’une même action
1170Récompenser sa flamme ou son ambition.
GARIBALDE.
Je vous la rends, Seigneur ; mais enfin prenez garde
À quels nouveaux périls cet effort vous hasarde,
Et si ce n’est point croire un peu trop promptement
L’impétueux transport d’un premier mouvement.
1175L’imposteur impuni passera pour monarque :
Tout le peuple en prendra votre bonté pour marque ;
Et comme il est ardent après la nouveauté,
Il s’imaginera son rang seul respecté.
Je sais bien qu’aussitôt votre haute vaillance
1180De ce peuple mutin domptera l’insolence ;
Mais tenez-vous fort sûr ce que vous prétendez
Du côté d’Édüige, à qui vous vous rendez ?
J’ai pénétré, Seigneur, jusqu’au fond de son âme,
Où je n’ai vu pour vous aucun reste de flamme :
1185Sa haine seule agit, et cherche à vous ôter
Ce que tous vos desirs s’efforcent d’emporter.
Elle veut, il est vrai, vous rappeler vers elle ;
Mais pour faire à son tour l’ingrate et la cruelle,
Pour vous traiter de lâche, et vous rendre soudain
1190Parjure pour parjure et dédain pour dédain.
Elle veut que votre âme, esclave de la sienne,
Lui demande sa grâce, et jamais ne l’obtienne :
Ce sont ses mots exprès ; et pour vous punir mieux,
Elle me veut aimer, et m’aimer à vos yeux :
Elle me l’a promis.
Scène première.
GRIMOALD, GARIBALDE.
GARIBALDE.
Je ne m’en dédis point, Seigneur ; ce prompt retour[1]
N’est qu’une illusion qu’on fait à votre amour.
Je ne l’ai vu que trop aux discours d’Édüige :
Comme sensiblement votre change l’afflige,
Et qu’avec le feu roi ce fourbe a du rapport,
1130Sa flamme au désespoir fait ce dernier effort.
Rodelinde, comme elle, aime à vous mettre en peine :
L’une sert son amour et l’autre sert sa haine ;
Ce que l’une produit, l’autre ose l’avouer,
Et leur inimitié s’accorde à vous jouer[2].
1135L’imposteur cependant, quoi qu’on lui donne à feindre,
Le soutient d’autant mieux qu’il ne voit rien à craindre ;
Car soit que ses discours puissent vous émouvoir
Jusqu’à rendre Édüige à son premier pouvoir ;
Soit que malgré sa fourbe et vaine et languissante,
1140Rodelinde sur vous reste toute-puissante,
À l’une ou l’autre enfin votre âme à l’abandon
Ne lui pourra jamais refuser ce pardon.
GRIMOALD.
Tu dis vrai, Garibalde, et déjà je le donne
À qui voudra des deux partager ma couronne :
1145Non que j’espère encore amollir ce rocher,
Que ni respects ni vœux n’ont jamais su toucher.
Si j’aimai Rodelinde, et si pour n’aimer qu’elle,
Mon âme à qui m’aimoit s’est rendue infidèle ;
Si d’éternels dédains, si d’éternels ennuis,
1150Les bravades, la haine, et le trouble où je suis,
Ont été jusqu’ici toute la récompense
De cet amour parjure où mon cœur se dispense[3],
Il est temps désormais que par un juste effort
J’affranchisse mon cœur de cet indigne sort.
1155Prenons l’occasion que nous fait Édüige :
Aimons cette imposture où son amour l’oblige.
Elle plaint un ingrat de tant de maux soufferts,
Et lui prête la main pour le tirer des fers[4].
Aimons, encore un coup, aimons son artifice,
1160Aimons-en le secours, et rendons-lui justice.
Soit qu’elle en veuille au trône ou n’en veuille qu’à moi,
Qu’elle aime Grimoald ou qu’elle aime le roi,
Qu’elle ait beaucoup d’amour ou beaucoup de courage,
Je dois tout à la main qui rompt mon esclavage.
1165Toi qui ne la servois qu’afin de m’obéir,
Qui tâchois par mon ordre à m’en faire haïr,
Duc, ne t’y force plus, et rends-moi ma parole[5] :
Que je rende à ses feux tout ce que je leur vole,
Et que je puisse ainsi d’une même action
1170Récompenser sa flamme ou son ambition.
GARIBALDE.
Je vous la rends, Seigneur ; mais enfin prenez garde
À quels nouveaux périls cet effort vous hasarde,
Et si ce n’est point croire un peu trop promptement
L’impétueux transport d’un premier mouvement.
1175L’imposteur impuni passera pour monarque :
Tout le peuple en prendra votre bonté pour marque ;
Et comme il est ardent après la nouveauté,
Il s’imaginera son rang seul respecté.
Je sais bien qu’aussitôt votre haute vaillance
1180De ce peuple mutin domptera l’insolence ;
Mais tenez-vous fort sûr ce que vous prétendez
Du côté d’Édüige, à qui vous vous rendez ?
J’ai pénétré, Seigneur, jusqu’au fond de son âme,
Où je n’ai vu pour vous aucun reste de flamme :
1185Sa haine seule agit, et cherche à vous ôter
Ce que tous vos desirs s’efforcent d’emporter.
Elle veut, il est vrai, vous rappeler vers elle ;
Mais pour faire à son tour l’ingrate et la cruelle,
Pour vous traiter de lâche, et vous rendre soudain
1190Parjure pour parjure et dédain pour dédain.
Elle veut que votre âme, esclave de la sienne,
Lui demande sa grâce, et jamais ne l’obtienne :
Ce sont ses mots exprès ; et pour vous punir mieux,
Elle me veut aimer, et m’aimer à vos yeux :
Elle me l’a promis.