Les Cenelles : la Nouvelle-Orléans, berceau oublié des lettres afro-américaines
Quand on pense à la littérature afro-américaine, on pense rarement au français. Et pourtant, la toute première anthologie de poésie publiée par des auteurs noirs aux États-Unis est née en 1845, à la Nouvelle-Orléans, entièrement rédigée en français : Les Cenelles, choix de poésies indigènes.
Une communauté libre, entre deux mondes
La Louisiane du début du XIXe siècle abrite une communauté singulière dans l'histoire américaine : les gens de couleur libres, créoles francophones, souvent instruits, propriétaires, parfois eux-mêmes possédants — coincés entre un Sud esclavagiste qui les tolère à peine et un Nord anglophone qui ne les reconnaît pas davantage. C'est de cette communauté que sort, en 1843, une revue fondée par Armand Lanusse (1810-1868), L'Album littéraire, creuset d'où naîtra deux ans plus tard Les Cenelles : quatre-vingts poèmes signés par dix-sept auteurs, réunis et en grande partie écrits par Lanusse lui-même.
Victor Séjour, ou la fiction contre l'esclavage
Dans cette même communauté créole émerge Victor Séjour (1817-1874), qui publie en 1837 — huit ans avant Les Cenelles — Le Mulâtre, une nouvelle aujourd'hui considérée comme le tout premier texte de fiction publié par un auteur afro-américain. L'histoire, brutale, dénonce sans détour la violence de l'esclavage. Séjour, comme beaucoup d'auteurs créoles de son temps, quitte ensuite la Louisiane pour Paris, où il fait une carrière de dramaturge reconnu — signe que cette littérature créole n'était jamais tout à fait chez elle, ni en Louisiane, ni en France. Deux de ses drames parisiens, Compère Guillery et Les Aventuriers, sont disponibles gratuitement sur ce site.
Le romantisme au service de l'abolition
Ce qui frappe à la lecture des Cenelles, c'est la forme : ces poètes écrivent dans la pure tradition du romantisme français, celle de Lamartine et de Musset — amour, mélancolie, nature — tout en portant, en filigrane ou frontalement, la lutte pour l'égalité civique. Une littérature française par la langue et la forme, américaine par son contexte, et profondément singulière par ce qu'elle raconte : une communauté libre qui refuse de choisir entre ses appartenances.
Cette histoire rejoint celle des autres voix francophones nées hors de France que nous avons déjà racontées : les écrivains haïtiens, les voix de l'océan Indien, ou la question plus large de ce que français et francophonie recouvrent vraiment.