Naccache et Ganem : comment est née la littérature libanaise en français
La littérature libanaise de langue française a souvent été racontée à travers ses figures du XXe siècle — Georges Schehadé, Nadia Tuéni, Vénus Khoury-Ghata. Mais l'histoire commence bien avant, avec deux hommes que presque un siècle sépare l'un de l'autre dans la mémoire collective, et qui pourtant partagent le même statut aujourd'hui : leurs œuvres sont libres de droits.
Maroun Naccache, ou le théâtre importé et transformé
En 1848, à Beyrouth, un jeune homme du nom de Maroun Naccache (1817-1855) monte sur scène une adaptation de L'Avare de Molière. Le geste peut sembler modeste — une pièce européenne rejouée au Levant — mais il fonde quelque chose : le théâtre libanais moderne. Naccache ne se contente pas de traduire, il adapte, il ancre l'œuvre dans son contexte. Mort à seulement 38 ans, il n'aura pas eu le temps de développer une œuvre abondante, mais il reste unanimement cité comme le père du théâtre libanais.
Chekri Ganem, entre Beyrouth, Paris et le nationalisme arabe
Né vingt ans après la mort de Naccache, Chekri Ganem (1861-1929) incarne une génération différente : celle des lettrés libanais qui font carrière à Paris tout en restant profondément engagés dans la cause de leur pays d'origine. Journaliste, homme politique, il est surtout l'auteur d'Antar (1910), un drame en vers qui met en scène le poète-guerrier légendaire de la tradition arabe préislamique — un manifeste littéraire du nationalisme arabe écrit, non sans ironie de l'histoire, dans la langue du colonisateur. La pièce connaît un succès notable sur les scènes parisiennes de l'époque. Ganem meurt en 1929, Commandeur de la Légion d'honneur, après avoir œuvré toute sa vie à la cause de l'indépendance libanaise vis-à-vis de l'Empire ottoman.
Une littérature-pont, avant l'heure
Ce qui frappe, en regardant ces deux trajectoires côte à côte, c'est combien la littérature libanaise francophone naît déjà comme une littérature de passage — entre Orient et Occident, entre fidélité à une culture et emprunt d'une langue étrangère. Un siècle avant que la guerre civile ne pousse toute une génération d'écrivains libanais vers Paris, Naccache et Ganem avaient déjà tracé ce chemin.
Pour prolonger la découverte des lettres francophones au-delà de la France, direction notre article sur la Suisse romande ou sur la Belgique francophone.