CCI
Denise à Philippe.
12 mai.
Votre dépêche m'est arrivée à deux heures; j'ai téléphoné au cercle, vous n'y étiez pas; j'envoie cette lettre chez vous, par un fiacre.
Faites-moi un plaisir, mon ami, venez prendre mademoiselle de Lespinasse avant de vous rendre chez ma belle-sœur. C'est le moins que vous puissiez faire pour la tendre fille après votre oublieux abandon. Encore qu'elle soit aimante et habituée au sacrifice, je crains qu'elle ne vous en veuille de tant de négligence...
Quittons ce ton badin et revenons à nos moutons: J'ai un mal de tête fou—non, sans plaisanter—je vous jure, je n'en puis plus; je n'irai donc pas chez Alice ce soir,—j'y rate mon entrée—gros bête, allez!
Depuis que je vous ai dit mon idée de composition, je suis en gestation; je porte dans mon pauvre petit cerveau une grosse pensée touffue, diffuse... elle me fait très souffrir; je crois qu'elle sort, je veux la noter... frrrr: elle s'enfuit. Ce sera en trois parties... j'accouche, j'accouche... Ah! c'est un mâle!... Fasse le ciel que c'en soit un.
En attendant, sans la plus petite blague mignonne, c'est un mal et très douloureux.
Il faut que je vous aime comme je vous aime, c'est-à-dire infiniment, pour vous permettre de venir, car tous les grands malaises sont horribles à voir. Mon front éclate, il ne supporte rien qui voile sa nudité... Vous connaissez mon âme, non mon front; je suis tout bonnement affreuse coiffée à la chinoise.
Cela, petite lueur, n'a entre nous aucune importance. J'ai l'intuition que vous aimez l'inachevé dans les sensations; nous en avons exploité beaucoup, nous n'irons jamais plus loin qu'où nous sommes. Donc, faisant abstraction de mon moi humain, de la médiocre, de la mince silhouette que je suis, je puis consentir à vous voir sans bandeaux; cela ne vous empêchera pas de vous écrier: «Je vous aime!» comme vous le faites précisément depuis que vous ne m'aimez plus. Cette gigantomachie (moi tout petit géant, vous dieu) que nous nous jouons m'intéresse, en somme... tout est faux dans notre manière d'être; il n'y a de vrai que ce qui, l'un après l'autre, nous a agités.
Ce tantôt pourtant, je ne sais si c'est ce rayon de soleil se jouant sur mon papier et dans lequel s'agite ma plume, ou le souvenir de trois doux mots dits par vous avant-hier soir, mais j'ai besoin de chanter à votre indifférence la tendresse, plaintive un peu, de mes vagues et éternels: je vous aime.
Ah! que du rien que vous me donnez je sais faire un peu de bonheur, pas vrai?