§ VII.—Oiseaux.
Les oiseaux sont si nombreux aux Philippines, que plusieurs volumes suffiraient à peine pour dépeindre toutes leurs variétés de forme et de plumage, leurs habitudes, et l’instinct que la prévoyante nature a donné à plusieurs espèces pour se reproduire, se garantir de leurs ennemis, et pourvoir à leur subsistance.
Ne pouvant pas faire un cours d’ornithologie, je vais me borner à décrire quelques individus dans les familles les plus remarquables, et donner le catalogue de tous ceux qui sont connus.
Dans les rapaces, où se trouve le monarque des habitants de l’air, on remarque l’haliateus blagrus, l’aigle-pêcheur, que les Indiens nomment laouyn. Il habite les bois situés près des bords de la mer, des lacs ou des grandes rivières. Son plumage est varié de noir et de blanc; il est armé d’un bec crochu et tranchant; il a des pattes nerveuses couvertes d’écailles, des serres aiguës, l’œil étincelant; il frappe l’air de ses puissantes ailes, plane dans les nuages, d’où il se précipite sur sa proie avec la rapidité d’une flèche; il la saisit dans ses serres, s’élève de nouveau, puis, suspendant son vol rapide, plane majestueusement pendant qu’il déchire sa victime. Lorsqu’elle est sans vie, il reprend son vol, et va se percher sur un arbre élevé qu’il a choisi pour le lieu de ses festins.
A l’époque de la reproduction, le mâle aide sa femelle à construire son aire. Celle-ci y dépose deux ou trois œufs, et, pendant tout le temps qu’elle passe à les couver, le mâle, sur une branche voisine, veille sur elle, et ne s’en éloigne que pour chercher sa pâture. Lorsque les aiglons sont éclos, il partage avec sa compagne le soin de les nourrir.
Le plus petit individu connu de cette famille, l’irax siriceus, auquel quelques naturalistes ont donné le nom de gironieri, est un joli faucon de la grosseur du moineau. Son ventre et sa gorge sont blanc argenté, et le reste de son corps d’un beau noir bronzé.
On pourrait le prendre pour le symbole de la fidélité: le mâle ne quitte jamais sa femelle; il est toujours perché près d’elle, sur une branche morte, d’où il plane de son œil perçant sur le sommet des arbres voisins; lorsqu’il aperçoit voler un insecte, il s’élance à tire-d’aile, le saisit, et revient partager sa proie avec sa compagne.
Dans les perroquets, famille si variée par la diversité du plumage, on remarque plusieurs espèces de jolies perruches, dont la couleur dispute aux feuilles leur verdure, à l’écarlate, au jaune et au bleu leur éclat. Ces jolis oiseaux, qui flattent si agréablement la vue, n’ont qu’un cri discordant et désagréable. Ils vivent ordinairement par couples, font leur nid dans des trous d’arbres, et se nourrissent de fruits.
Dans cette même famille se trouvent les cacatois au blanc plumage, à la huppe couleur de soufre. A certaines époques de l’année, ils sont réunis en grandes bandes, font retentir la lisière des bois de leurs cris aigus et discordants, et ne s’interrompent qu’après avoir placé des sentinelles de distance en distance, pour avertir de l’approche de l’ennemi, pendant que la bande entière s’est abattue sur un champ de riz ou de maïs, qu’elle dévaste.
Plusieurs espèces de gallinacés méritent l’attention du naturaliste. L’une est le labouyo des Indiens, le bankiva des naturalistes, ou le coq sauvage, le coq primitif qui a fourni son espèce à toutes nos basses-cours.
Dans les champs, en liberté, loin de l’esclavage, le bankiva a conservé son beau plumage noir bronzé et rouge doré, et sa femelle celui de noir, mêlé d’un peu de gris et de jaune.
Dans l’état de nature, il est étranger aux vices contractés dans la civilisation par les esclaves de son espèce; il a conservé intactes les lois qu’il a reçues de la nature; ainsi il ne remplit jamais le rôle de nos sultans de basses-cours, auxquels il faut tout un harem de jeunes poules. Pendant la saison des amours, il choisit une seule compagne, qu’il aide assidûment dans tous ses soins maternels.
Le coq sauvage a plus de fierté et de bravoure que le coq domestique. Les Indiens profitent de son courage pour le faire succomber dans un combat inégal, et se régaler ensuite de sa chair délicate.
Le matin, lorsque la sentinelle vigilante des hôtes des bosquets annonce l’aube du jour, l’Indien aux aguets lui envoie un de ses semblables qu’il a apprivoisé et armé de deux éperons en acier tranchant. Dès que les deux champions se rencontrent, il s’engage entre eux un combat acharné. L’habitant des bois, avec ses armes naturelles, ne fait que de légères blessures à son ennemi, tandis que celui-ci, fort de celles que lui a données son maître, le blesse mortellement, fait couler son sang jusqu’à ce que, trahi par ses forces et son intrépidité, le loyal habitant des bois succombe aux pieds de son déloyal vainqueur.
La seconde espèce du même genre présente, dans sa reproduction, des particularités qui font admirer l’art et l’intelligence que le Créateur a donnés à tous les êtres qui peuplent notre globe.
Le mangapodius rubripes des naturalistes, nommé par les Indiens tabon7, est de la grosseur d’une poule ordinaire. Le mâle et la femelle sont de la même couleur, noir fauve. Ils se servent peu de leurs ailes pour voler, ont des pattes plus fortes et plus longues que la poule, des ongles très-forts dont ils se servent pour gratter la terre.
Ces oiseaux vivent ordinairement en troupe dans les grands bois. A la saison de la ponte, ils se séparent par couples. Le mâle et sa femelle cherchent aux environs des lacs ou des rivières de grands amas de sable. La femelle s’y introduit à une profondeur de huit à dix pieds; elle y dépose un œuf et le recouvre soigneusement. Le lendemain, elle revient à la même place, fait la même opération, et dépose un second œuf à côté du premier. Elle continue ainsi tous les jours, jusqu’à ce que sa ponte, qui se compose de huit à dix œufs, soit terminée.
Ces œufs, entièrement blancs ou de couleur rosée, sont d’une grosseur plus que double de celle des œufs de nos poules.
L’œuvre de l’incubation est abandonnée à la chaleur du sable. Pendant tout le temps qu’elle s’opère, le mâle et la femelle se tiennent éloignés de leur précieux dépôt, de crainte que leur présence ne le fasse découvrir à leurs ennemis.
A une époque fixe, que la nature sans doute leur indique, ils reviennent. La femelle s’introduit de nouveau dans le sable, casse le premier œuf qu’elle a pondu, et il en sort un petit qui a toute la force nécessaire pour suivre sa mère. Elle recouvre le reste de la couvée, revient le lendemain, et ainsi de suite tous les jours, jusqu’à ce qu’elle ait cassé un par un tous les œufs dans le même ordre qu’elle les avait pondus. Toute la famille retourne alors habiter les bois et vit en commun jusqu’au retour de la saison de l’accouplement.
L’éperonnier (polyplectron bicalcaratum), qui se trouve aux îles Bisayas, est aussi de la famille des gallinacés. C’est un bel oiseau, de la taille d’un petit faisan, et dont le plumage est à peu près semblable à celui du paon.
On compte aux Philippines trois espèces de calaos. Le grand, le plus remarquable (buceros hydrocorax), est brun et blanc, et porte, sur son énorme bec rouge, une monstrueuse protubérance osseuse, de la même couleur que le bec; elle est entièrement vide, et sa cavité communique par des ouvertures à l’intérieur du bec. C’est un vrai diapason, qui donne au cri de cet oiseau une telle sonorité, que ce cri s’entend à des distances considérables; il imite parfaitement le nom de l’oiseau: calao.
La nature a refusé au calao la faculté de se poser à terre. Les arbres lui servent de demeure, les fruits qu’ils produisent de nourriture; et les feuilles qui conservent la rosée du ciel lui fournissent l’eau nécessaire pour étancher sa soif.
L’une des deux autres espèces, noire et blanche, porte sur le bec une moins grosse protubérance, d’une couleur blanchâtre.
La troisième espèce, beaucoup plus petite, que les Indiens nomment talictic, a le dos verdâtre, le ventre blanc, et une très-petite protubérance noirâtre, bariolée de jaune.
Tous ces oiseaux se nourrissent de fruits, et particulièrement de celui que produit le balète-ficus.
Aucun pays n’offre plus de variétés de colombes que les Philippines. Pour orner leur beau plumage, la nature semble avoir mis à contribution toutes les combinaisons possibles.
C’est dans les Bisayas que se trouve ce beau pigeon (calœnas nicobarina) d’un vert d’émeraude resplendissant, et qui porte à la naissance du cou de légères plumes d’un brillant métallique, longues et flottantes, et qui forment au-dessus des ailes et sur sa poitrine la plus jolie collerette qu’il soit possible d’inventer.
C’est aussi à la même espèce qu’appartient la jolie colombe coup de poignard (calœnas luzonica). Elle a le dos couleur d’ardoise, le ventre et le cou d’un blanc parfait, et à la poitrine une tache de sang si naturelle, que celui qui la voit pour la première fois a peine à ne pas la prendre pour une blessure.
Cette espèce se trouve dans l’île de Luçon, habite sous les grands bois, et fait son nid sur la terre.
Parmi les hirondelles, on trouve deux espèces de salangans: l’une, l’esculenta, et l’autre, le nidifica. Les habitudes de ces oiseaux, au vol léger, sont bien différentes de celles des oiseaux de la même famille habitant nos pays.
L’esculenta et le nidifica vivent presque toujours sur les eaux de la mer. Ils s’éloignent des plages à plusieurs centaines de lieues, planent continuellement entre les vagues, et pendant les plus terribles tempêtes ils caressent l’onde du bout de leurs ailes sans paraître y toucher; et cependant, dans leur vol rapide, ils recueillent, sur la surface de l’eau, une gomme blanche et diaphane. Ils l’apportent dans des cavernes, sur les rochers les plus arides, les plus escarpés, pour y construire artistement leur nid. Ces nids sont recherchés avec avidité par les Indiens; ils les vendent au poids de l’or aux opulents Chinois, qui, après leur avoir fait subir une préparation culinaire, les considèrent comme l’aliment le plus riche et le plus recherché qu’ils puissent servir dans leurs splendides festins.
La famille des palmipèdes est aussi très-abondante et très-variée. Sur les eaux des lacs et des grandes rivières on voit continuellement se jouer des millions de canards, de sarcelles, de plongeons, de poules d’eau, de cormorans et de monstrueux pélicans blancs, auxquels la nature a donné, sous leur long bec, une énorme poche membraneuse où ils conservent tout vivants, comme dans un vivier, les poissons qu’ils ont pris pendant le calme, et dont ils se nourrissent à loisir lorsque l’onde trop agitée ne leur permet pas de pourvoir à leur subsistance.
Sur les plages des lacs et des rivières, on voit se promener majestueusement des troupeaux d’échassiers, parmi lesquels on distingue la belle aigrette aux plumes blanches comme neige, qui donne une partie de sa parure pour orner la tête de nos dames et la coiffure de nos officiers.
Enfin, la famille la plus nombreuse, la plus variée, celle qui offre dans le plumage tant de couleurs différentes, est celle des passereaux. Bien que l’on dise généralement qu’entre les tropiques les oiseaux ne chantent pas, aux Philippines ils sont les véritables orphéonistes du ciel. Le matin surtout, lorsque de leurs chants harmonieux ils célèbrent la naissance d’un beau jour, chaque bosquet semble une académie de musique, où une troupe de jeunes artistes fait assaut d’harmonie. Mais ces doux ramages sont interrompus par intervalle par les pics, les coucous et les martins, plus brillants par leur plumage que par leur chant, et qui font retentir les bois de leurs cris aigus et discords.
Je dois à MM. Édouard et Jules Verreaux la nomenclature scientifique des oiseaux des Philippines.
A une époque où les trois frères Jules, Alexis et Édouard Verreaux avaient un grand établissement d’histoire naturelle au cap de Bonne-Espérance, Édouard, le plus jeune, interrompit ses périlleuses excursions dans l’intérieur de l’Afrique, pour visiter les contrées asiatiques. Sa vie aventureuse l’amena à Jala-Jala. Pendant les quelques mois de son séjour chez moi, il se livra particulièrement à l’étude de l’ornithologie, et il recueillit une belle collection qui figure maintenant dans le grand établissement que son frère Jules et lui ont créé à Paris, place Royale, 9.
Les curieux et les savants qui désireraient consulter MM. Verreaux sur les particularités que j’ai pu omettre dans mon aperçu sur l’histoire naturelle, peuvent le faire en toute confiance. Ils trouveront en eux, avec l’obligeance la plus bienveillante, une profonde et solide instruction sur toutes les branches de l’histoire naturelle.
C’est avec plaisir que j’insère ici cette note, qui n’est qu’un faible témoignage de ma reconnaissance pour le concours qu’ils m’ont donné dans mon travail sur l’ornithologie.