§ VIII.—Poissons.
Les lacs et les rivières abondent en excellents poissons. J’ai déjà fait connaître les espèces qui habitent le lac de Bay. J’ai cependant omis de parler de l’espèce la plus abondante, celle qui se distingue par les particularités qui lui méritent une place spéciale: je veux parler du machoirin, nommé par les Indiens candolé.
Le candolé est un poisson sans écailles, dont la longueur ne dépasse jamais deux pieds à deux pieds et demi; il est bleu sur le dos, et blanc argenté sous le ventre. Il a une grosse tête en proportion de son corps. Il porte trois fortes défenses, l’une sur le dos à la naissance de la nageoire, et les deux autres de chaque côté du thorax. Ces défenses sont longues d’un pouce à un pouce et demi, selon la grosseur du poisson, très-aiguës, et sont dentelées en scie le long des bords. Lorsque ce poisson est menacé par un ennemi, il dresse ses trois défenses, et aucune force, à moins de les rompre, ne peut leur faire reprendre leur position naturelle.
La piqûre de cette arme est très-dangereuse, et produit une douleur atroce. Un individu qui serait blessé en même temps par plusieurs de ces poissons en mourrait. Lorsque les Indiens en sont piqués, ils se guérissent en faisant tomber dans la blessure quelques gouttes d’huile enflammée. Pour cette petite opération, ils se servent d’une mèche de coton fortement imbibée d’huile, allument l’une de ses extrémités, et, en l’inclinant au-dessus de la blessure, quelques gouttes s’en détachent et tombent dans la plaie. Cette manière de cautérisation fait immédiatement cesser la douleur.
Il est de la famille des vivipares. A l’époque de la reproduction, on trouve dans l’intérieur des femelles un long chapelet d’œufs globuleux, de la grosseur d’un gros pois. Ces œufs renferment un germe à un état plus ou moins parfait de création. Quelques-uns ne présentent à l’intérieur qu’une substance laiteuse, tandis que d’autres contiennent un fœtus tout formé, et si plein de vie, qu’il suffit de rompre l’enveloppe et de le mettre dans l’eau pour le voir nager aussi bien que s’il était né naturellement.
La chair du candolé se mange surtout fumée ou séchée au soleil.
Avec son estomac on fait de la colle de poisson.
On trouve aussi, et particulièrement dans le lac de Bay et la baie de Manille, une espèce de serpent d’eau, dont les plus forts ne dépassent pas une longueur de trois à quatre pieds. Il est gris, bariolé de noir et de jaune. Il est plus répugnant que dangereux; il est même inoffensif. Dans les grandes crues les Indiens pêchent ce serpent pour en faire de l’huile à brûler. Les aigles-pêcheurs lui font une chasse acharnée.
La mer fournit aux habitants des plages une quantité considérable de bons et excellents poissons. Ceux que nous avons en Europe, et qui se trouvent dans les mers de Luçon, sont les sardines, les mulets, les maquereaux, les soles, les thons, les dorades et les anguilles.
On prend dans la baie de Manille, avec des lignes de fond, une espèce de serpent de mer, d’une longueur de dix à douze pieds, d’une couleur verdâtre mêlée de jaune. Les pêcheurs prétendent que sa morsure est mortelle; aussitôt qu’ils en prennent un, ils lui coupent la tête.
C’est un animal dégoûtant et hideux. Cependant les Indiens le font figurer dans leurs repas.
Les Indiens pêchent une grande quantité de trépangs; des requins, dont ils prennent les ailerons pour les vendre aux Chinois; des tortues, qui fournissent un bon aliment et de l’écaille, et des huîtres perlières.
Parmi ces huîtres il en est une espèce très-abondante dans la baie de Manille, dont les écailles sont très-plates, minces et transparentes. On taille ces écailles en petits carrés, pour servir aux vitraux des maisons de Manille. Ces vitraux ont sur le verre l’avantage de ne donner aux appartements qu’un clair-obscur, et de ne pas laisser pénétrer les rayons du soleil.
La mer produit encore une grande quantité et une variété infinie de crustacés, des mollusques, des coquillages de toute espèce, et notamment d’excellentes huîtres.