§ XI.—De l’agriculture aux Philippines.
Aucune terre n’est plus féconde, plus riche que celle des Philippines, et ne rémunère plus largement les travaux et les soins du cultivateur; ce qui fait dire aux habitants de Manille: «Gratter la terre, faire de la boue, y jeter de la semence, suffit pour remplir son grenier.»
La végétation est d’une si grande vigueur dans ce beau pays, que des champs abandonnés quelques années sans culture se couvrent de végétaux et deviennent des bois impénétrables. Certaines espèces de plantes s’élèvent si spontanément, que quelques jours suffisent pour une croissance de plusieurs mètres.
Cette grande fertilité est due à plusieurs causes, dont le concours réuni contribue puissamment à la fécondité et au développement de la végétation.
La première de ces causes, et sans doute la plus puissante, doit être attribuée à la formation volcanique de toutes les îles de ce vaste archipel.
La seconde est due aux hautes montagnes généralement recouvertes d’une forte couche de terre végétale, d’où s’élève une gigantesque végétation qui restitue continuellement au sol les parties nutritives qu’elle lui emprunte. A l’époque de l’hivernage, les pluies torrentielles enlèvent du versant de ces montagnes les terres limoneuses et les détritus des végétaux qui s’y sont amassés pendant la saison des sécheresses, et les précipite vers les plaines, engrais naturel qui les vient fertiliser.
La troisième est due à ce que, pendant la même saison des pluies, les sources, les réservoirs se remplissent et sont abondamment pourvus pour fournir, pendant la saison des sécheresses, l’eau nécessaire aux irrigations, et pour entretenir le sol inférieur dans un état d’humidité constante.
La quatrième cause doit être attribuée à ces longues nuits des tropiques, rafraîchies par la brise qui souffle constamment de la partie où règne l’hivernage. Ces brises apportent d’abondantes rosées qui conservent cette fraîcheur et cette souplesse aux feuilles, si nécessaire pour absorber l’air et faciliter la végétation.
La cinquième cause enfin, l’électricité, n’est-elle pas aussi un puissant moyen qu’emploie la nature pour la splendeur du règne végétal? De nombreuses observations m’amènent à constater ici un fait qui semble venir à l’appui de cette opinion.
A une époque de l’année, au moment du changement de mousson, pendant un mois ou plus, il se forme journellement des orages; le tonnerre gronde sourdement; l’air se charge d’électricité; de gros nuages parcourent l’atmosphère, et sont bientôt dissipés sans pluie; le soleil brille de tout son éclat, ses rayons brûlants dardent sur une terre qui, privée d’eau pendant six mois, paraît calcinée. Cependant c’est alors que les grands végétaux semblent prendre une vie nouvelle, et se couvrent de bourgeons qui se développent presque instantanément, et donnent de belles et larges feuilles qui ont toute la fraîcheur de celles qui naissent pendant la saison humide.
On doit comprendre qu’avec tous ces éléments de fécondité, le sol des Philippines est largement privilégié de la nature, et qu’une culture qui ne serait pas dans l’enfance donnerait à l’agronome des résultats presque incalculables.
Je vais donner maintenant quelques détails sur la propriété, sur la culture en général, et décrire ensuite celle de chacun des produits qui font la richesse des cultivateurs.
Les Espagnols sont les maîtres suzerains de tout le territoire des Philippines; mais les lois qu’ils ont établies sur la propriété protégent autant qu’il est possible le cultivateur laborieux, et lui assurent à perpétuité la possession du champ qu’il a défriché. Il peut le vendre ou le transmettre à ses héritiers; seulement il perd ses droits, et le gouvernement reprend les siens, lorsque, par paresse ou négligence, il a laissé, pendant plusieurs années, ses terres sans aucune espèce de culture. Dans ce cas encore, les autorités espagnoles n’agissent jamais qu’avec la plus indulgente réserve.
Presque tous les bourgs avoisinent des terres incultes et des forêts. Jusqu’à une certaine distance du bourg, les habitants possèdent en communauté ces terres incultes et ces forêts, et chacun d’eux peut devenir le propriétaire exclusif de la portion qu’il lui convient de défricher.
Les terres et les forêts en dehors des limites du bourg, et que les Espagnols nomment realengas (terres incultes), appartiennent à l’État. Il les vend aux personnes qui veulent acquérir de grands domaines. Le prix est de une à cinq piastres (5 à 25 fr.) le quiñon, mesure qui représente une superficie de 810,000 pieds espagnols.
Voici la mesure des terres aux Philippines:
Le quiñon est un carré de 100 brasses sur toutes ses faces;
La balita représente 10 brasses en largeur sur 100 brasses de longueur;
Le lucan représente une brasse en largeur sur 100 brasses de longueur;
La brasse espagnole est de trois varas castillanes, et la vara castillane, de trois pieds espagnols.
Le pied espagnol équivaut à 11 pouces français.
Ainsi, le quiñon est un carré de 900 pieds espagnols sur toutes ses faces, ou une superficie de 810,000 pieds espagnols, soit environ neuf hectares de notre mesure agraire.
Les Indiens ne payent aucun impôt territorial. Ce que l’on appelle dîme se réduit à un réal d’argent par année, soit soixante-dix centimes par individu au-dessus de dix-huit ans.
La plus grande partie des terres cultivées sont la propriété des Indiens, et sont fort divisées. Il y a cependant de vastes domaines qui appartiennent généralement aux ordres religieux, et quelques-uns à des particuliers. Ces grands domaines sont donnés à ferme aux Indiens par petites portions. Depuis peu d’années, quelques propriétaires font valoir par eux-mêmes ceux qui leur appartiennent.
Presque toutes les terres, et même les montagnes, sont susceptibles d’être fructueusement cultivées; mais les terres préférées sont celles qui peuvent être abondamment arrosées pendant la saison des sécheresses. Elles sont généralement destinées à la culture du riz; jamais elles ne reçoivent d’autre engrais que celui que leur fournit la nature et l’écoulement des eaux, et cependant elles donnent chaque année et sans repos d’abondantes récoltes.
Les terres aménagées pour les plantations du riz sont nommées par les Indiens tubiganès (terres irriguées). Elles ont alors une véritable valeur qui varie, selon les localités, de 200 à 300 piastres le quiñon, (1,000 à 1,580 fr.), qui est de trois cents varas castillanes carrées.
On calcule qu’il faut trois ouvriers pour mettre en culture un quiñon de terres tubiganès, et cinq cabanès, mesure qui équivaut à 133 livres espagnoles, pour ensemencer un quiñon, qui produit, année commune, de 60 à 80 pour un. Presque toutes les terres tubiganès peuvent être ensemencées deux fois dans l’année. La seconde récolte est moins abondante que la première.
Les terres non irriguées, celles situées sur le penchant des montagnes, sont d’une valeur inférieure et qui varie selon les situations. Dans beaucoup de localités, on peut acquérir des terres déjà cultivées, et qui ne laissent rien à désirer sous le rapport de la bonne qualité, à raison de 20 à 50 piastres (100 à 250 fr.) le quiñon.
Ces terres non irrigables s’ensemencent en riz de montagne, en indigo, canne à sucre, tabac, et toutes espèces de plantes qui n’ont pas essentiellement besoin d’eau.
Il serait difficile d’établir, même approximativement, la production des terres de ce genre. Cette production varie selon la culture. Le riz y produit moins que dans les terres irriguées; mais généralement les autres récoltes donnent, dans les bonnes années, au cultivateur un bénéfice plus que double de celui des terres exclusivement destinées à la culture du riz.
Le prix de la journée des ouvriers indiens varie selon les localités. On peut cependant l’évaluer, en moyenne, sur le pied de 0,60 à 0,70 centimes pour les hommes, à 0,33 centimes pour les femmes et les enfants, à 0,33 centimes pour le buffle, et à 0,33 centimes pour une charrue. L’ouvrier qui fournit son buffle et sa charrue reçoit à peu près 1 fr. 30 cent.
En temps ordinaire, la journée commence à six heures du matin pour finir à six heures du soir. On accorde une heure et demie de repos pour les repas.
Aux époques des récoltes, et particulièrement pendant celle du sucre, la journée commence, pour les ouvriers employés au moulin et à l’usine, à trois heures du matin, et se termine à huit heures du soir.
Les instruments qui servent aux Indiens pour la culture sont de la plus grande simplicité, comme on peut le voir par les dessins et l’explication des planches.
Les produits qui font la base de la grande culture sont:
- Le riz,
- L’indigo,
- L’abaca (soie végétale),
- Le tabac,
- Le café,
- Le cacao,
- Le coton,
- Le poivre,
- Le froment,
- Et la canne à sucre.