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Classiquesen Ligne

Scène VII.

BRANCADOR, HONESTA, toujours voilée, s’avance lentement,
la tête baissée.[22]
BRANCADOR, à part.

Quelle allure chaste et pudibonde !… et ce grand voile, qu’elle ne lèvera que pour moi !… (Malicieusement.) Causons-lui une vive surprise… (Il s’avance sur la pointe du pied et s’arrête en face d’elle.)

HONESTA, jetant un léger cri.

Ah !… pardon, monsieur… je ne vous voyais pas…

BRANCADOR.

Et vous eûtes peur ?…

HONESTA, douce et timide.

Peur ?… non… pas tout à fait… mais la seule vue d’un homme…

BRANCADOR, enchanté, à lui-même.

La seule vue d’un homme !… la seule vue d’un homme seul !… C’est l’innocence d’une colombe. (S’expliquant.) D’une colombe dépareillée… car, il y en a de bien légères… (Haut.) Rassure-toi, mon Honesta…

HONESTA.

Oh ! monsieur !…

BRANCADOR.

Quoi donc ?… Ah ! à cause du toi… Oh ! il faut nous y mettre…

HONESTA.

Oui, monsieur.

BRANCADOR.

Nous allons changer un peu nos habitudes… et d’abord… ceci…

HONESTA.

Quoi donc, monsieur ?

BRANCADOR.
AIR : le Retour des chansons.

Ce voile blanc qui couvre ton visage,
Et le défend contre les aquilons,
Ce voile épais me semble le nuage
Qui du soleil obscurcit les rayons.
Ah ! par pitié, fais tomber cet obstacle !
Depuis le jour où brilla sans bandeau
De tes attraits l’aspect toujours nouveau,
Ton doux visage est mon plus beau spectacle,
Et je voudrais voir lever le rideau !…
Oui, ton visage est mon plus beau spectacle,
Dépêche-toi de lever le rideau !

HONESTA, écartant son voile.

Êtes-Vous content ?

BRANCADOR, avec passion.

Si je suis content !… si je suis… mais, femme primitive, tu n’as donc aucune idée de quoi que ce soit !… tu ne connais donc l’humanité… que par mon faible échantillon !

HONESTA.

Si fait, monsieur… au couvent, je connaissais mes jeunes compagnes.

BRANCADOR.

Tes jeunes compagnes… oui… Ce n’est pas de ce côté que j’envisageais l’humanité… je voulais dire : côté des hommes…

HONESTA, vivement.

Des hommes !…[23] (Elle veut baisser son voile.)

BRANCADOR, l’arrêtant.

Non, non !… Il n’y en a pas d’autre que moi… Le bruit en a couru, mais ç’a été démenti… Ah çà ! dans ton couvent, on ne t’a donc rien appris ?… (Vivement.) Non que je blâme ce système d’éducation !…

HONESTA.

Rien appris ?… mais si fait… on m’a appris à lire dans les livres sacrés…

BRANCADOR.

Bien.

HONESTA.

À chanter au clavecin… des cantiques…

BRANCADOR, à part.

C’est pour ça que tout à l’heure… (Fredonnant.)

Turlurette, ma tanturlurette.

(Haut.) Mais, est-ce que jamais… d’autres idées… d’autres désirs… hein ?…

HONESTA.

Pardonnez-moi… Oh ! je me le suis assez reproché… parce que c’était défendu !

BRANCADOR.

C’était défendu… tu vois bien.

HONESTA, baissant la voix.

J’élevais secrètement, avec une de mes bonnes amies, une petite souris blanche…

BRANCADOR.

Ah ! tu vois bien encore !

HONESTA.

Je sais bien que je faisais mal… et vous allez me trouver bien coupable…

BRANCADOR.

Mais… ça pouvait avoir des suites.

HONESTA.

D’autant plus que j’ai souvent rêvé…

BRANCADOR.

Souvent rêvé ?…

HONESTA, baissant les yeux.

Que mon mari me permettrait d’en élever une autre…

BRANCADOR, vivement.

Un autre mari !…

HONESTA.

Mais non… une petite…

BRANCADOR.

Ah ! oui, oui, oui… blanche… (À part.) C’est Ève, avant la pomme !

HONESTA.

Vous me refusez ?…

BRANCADOR.

Moi !… Je t’accorde autant de souris que tes besoins l’exigeront… j’irai jusqu’à la potée… chère petite chatte… Mais le bonheur du ménage ne consiste pas seulement à élever de ces petits animaux plus ou moins blancs… Ils y contribuent… mais tout n’est pas là… il y a aussi la toilette… les diamants…

HONESTA.

Des diamants ?… oh ! merci, monsieur, je n’en veux pas… on ne m’a pas élevée dans ces idées de luxe et de coquetterie… cette petite croix d’argent, voilà le seul bijou auquel je tienne.

BRANCADOR.

Très-bien, mais… il y a ensuite quelques autres détails que nous allons étudier ensemble… D’abord, on dit : « Mon petit mari… » répète…

HONESTA.

Mon… petit… mari…

BRANCADOR.

Bien !… (Dictant.) « Je t’aime ! »

HONESTA.

Je… je ne peux pas.

BRANCADOR.

Moins bien… Nous travaillerons ce verbe-là… Ensuite, on met sa main dans celle du petit mari… ainsi… on se penche insensiblement vers lui… on approche sa joue… et l’audacieux coquin !…

HONESTA, poussant un cri.

Ah !… (Elle ramène son voile sur sa figure et s’éloigne vivement.)[24]

BRANCADOR.

Encore le voile !… et tu t’éloignes !… mais, farouche gazelle…

HONESTA.

Non !… laissez-moi !… Adieu ! (Elle se précipite dans le bosquet. — Voir la note relative à la mise en scène.)

BRANCADOR, à part, avec joie.

Ciel !… elle entre dans le bosquet !… Elle y est !… Abusons de cette localité ! (Il pénètre dans le bosquet, fait doucement asseoir Honesta, qui tient toujours son voile baissé, et s’assied près d’elle. — Mouvement d’Honesta.)[25] Tais-toi !… tais-toi !


Air de M. Hervé.
Laisse-moi bénir la nature,
Qui, pour deux cœurs,
A créé ce toit de verdure,
Ce lit de fleurs !
Des oiseaux qui, sous le feuillage,
Se font la cour,
Répétons le tendre ramage,
Le chant d’amour !…
Ah ! ah ! ah ! ah !
Ah ! ah ! ah ! ah !