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Table des matières XVChapitre 18 / 21

XVI

LA CORBEILLE DE MARIAGE

Jacques la releva.

—J'hésitais à vous voir, dit-il.

—Pourquoi cela? demanda Éva en levant ses grands yeux clairs sur le docteur.

—Je craignais, répondit celui-ci, que votre entretien avec M. Didier n'eût fait sur vous une plus vive impression.

—Oh! dit Éva, vous m'aviez déshabituée des choses cruelles, Jacques! L'impression, croyez-vous qu'elle soit moins violente parce que je n'éclate pas en sanglots, parce que je ne me roule pas à vos pieds; vous vous trompez, mon ami. Si vous m'avez trouvée à genoux, c'est que je ne voulais pas vous attendre assise et que je n'étais point assez forte pour vous attendre debout. D'ailleurs, n'étais-je pas prévenue, n'est-ce pas moi-même qui vous ai dit: Si jamais vous vous mariez, ne m'éloignez point pour cela de vous; le prêtre est venu m'annoncer votre mariage; mais il m'a annoncé en même temps que vous me gardiez comme une sœur et comme une amie. Je n'en espérais pas tant. Vous m'avez parlé d'expiation, jusqu'à présent, Jacques, je n'ai rien expié, je n'ai fait que suivre au penchant de votre volonté la route que j'eusse suivie seule. Vous avez employé une partie de ma fortune à des œuvres de charité, c'est ce que j'eusse fait moi-même. Aucune grande douleur qui puisse compenser celle que je vous ai faite n'a véritablement atteint mon cœur. Je commence d'aujourd'hui à marcher au milieu des ronces et des épines, sur des cailloux aigus. Mais que vous ai-je dit? que vous ne vous apercevriez pas de ma souffrance, car j'aurais trop peur de vous lasser si je me laissais aller à ma douleur par mes plaintes et par mes sanglots. Je vous sais gré d'avoir choisi un homme de paix et de pardon pour m'annoncer cette nouvelle; mais, au premier mot qu'il m'a dit, j'ai tout deviné, tout compris, et vous ai remercié du fond du cœur d'avoir eu pour moi ce dernier ménagement inutile. J'eusse mieux aimé tout apprendre de votre bouche. Vous avez craint mes larmes, vous avez redouté mes gémissements, j'allais dire mes reproches. J'oubliais que je n'avais pas de reproches à vous faire. Non! j'eusse eu sur moi-même cette puissance de vous écouter avec le même sourire que j'ai sur les lèvres en vous écoutant à cette heure. J'ai promis, mon ami, je tiendrai jusqu'au bout.

—Merci, Éva, dit Jacques.

Et lui prenant la main il la baisa.

Mais à peine ses lèvres eurent-elles touché la main de la jeune fille, que celle-ci jeta un cri, devint pâle comme une morte et tomba sans connaissance sur une chaise.

Elle avait assez de force pour une douleur, pas assez pour une caresse.

Jacques profita de ce qu'elle avait les yeux fermés pour la regarder avec une incommensurable expression d'amour; peu s'en fallut, car ses bras s'ouvrirent, qu'il ne la prit entre ses bras et ne la serrât contre son cœur.

Mais lui aussi avait une puissante volonté et avait juré d'aller jusqu'au bout.

Il tira un flacon de sa poche, et le lui fit respirer.

Si douloureuse qu'eût été la blessure, elle portait son baume avec elle. Éva rouvrit les yeux, ne prononça pas une parole, mais un double ruisseau de larmes coula sur ses joues et elle murmura:

—Oh! que je suis heureuse. Qu'est-il donc arrivé?

—Je vous laisse seule, Éva, dit Jacques, rappelez-vous!

Et il sortit.

Éva et Jacques ne se revirent qu'au dîner, et il ne fut plus question entre eux de la cause qui avait amené M. Didier à Argenton. Seulement de jour en jour le cercle de bistre qui s'était formé autour des yeux d'Éva allait s'élargissant. Sa pâleur devenait plus mate, et deux ou trois fois Jacques Mérey, se levant sur la pointe du pied, allait écouter à sa porte et l'entendait pleurer.

Lui-même alors, voulant ramener la conversation sur cet objet, parut embarrassé devant Éva, balbutia quelques paroles qu'il n'acheva point, comme s'il eût craint de lui faire une trop grande peine et de lui demander quelque chose au delà de ses forces; aussi ce fut elle-même qui vint au secours de ses désirs.

Un soir qu'il paraissait plus troublé encore que d'habitude, elle s'agenouilla devant lui et, lui prenant les mains:

—Mon ami, dit-elle, vous avez quelque chose à me dire et vous n'osez point. Voyons, parlez, dites-moi tout, fût-ce mon arrêt de mort. Vous le savez, tout ce qui viendra de votre bouche me sera cher.

—Éva, dit Jacques, il va falloir nous séparer pour quelques jours.

Elle tressaillit et sourit tristement.

—Jacques, dit-elle, notre vraie séparation date du jour où vous ne m'avez plus aimée.

—Et cependant, continua Jacques, si vous le vouliez, nous ne nous séparerions pas, même pour ces quelques jours.

—Comment cela? dit-elle vivement.

—Je vais à Paris pour faire des achats, la personne est orpheline, n'a point de parente qui puisse me guider dans l'achat des choses agréables à une femme.

—Eh bien, Jacques, demanda Éva, le cœur gonflé de sanglots, mais commandant encore à son émotion, ne suis-je pas là, moi?

—Le fait est, Éva, reprit Jacques, que, si vous vouliez m'accompagner dans ce voyage, vous me rendriez un grand service.

—Me voilà, partons, plus vous me ferez souffrir, Jacques, plutôt je serai pardonnée de Dieu et de vous.

—Si cependant, reprit vivement Jacques, ce sacrifice est au-dessus de vos forces!

—Il n'y a qu'une chose qui soit au-dessus de mes forces, c'est de ne plus vous aimer.

—Éva!

—Pardon, c'est de toutes les promesses que je vous ai faites celle qui est la plus difficile à tenir; il faut être indulgent pour moi à cet égard, mon ami. Quand partons-nous?

—Demain soir, si vous voulez.

—Ma volonté est la vôtre; demain soir je serai prête.

Jacques envoya retenir les trois places du coupé de la diligence, et le lendemain soir, après avoir été jeter dans la journée un regard sur le château de Chazelay et sur la maison du bois Joseph, qui était prête à recevoir ses maîtres, il partit avec Éva pour Paris.

À cette époque on mettait encore deux jours pour venir d'Argenton à Paris. Jacques arriva à sept heures du soir.

C'était du 15 au 20 juin, c'est-à-dire dans les plus beaux jours de l'année; il faisait clair comme en plein midi. Jacques appela un fiacre, y fit monter Éva, monta derrière elle et dit au cocher:

—Hôtel de Nantes.

Éva tressaillit, elle regarda Jacques d'un œil qui voulait dire:

«Mais vous ne m'épargnerez donc aucune douleur.»

Jacques ne parut pas faire attention à ce regard, mais lui prenant la main, il la serra cordialement en lui disant:

—Éva, vous êtes une bonne créature; on peut se fier à votre parole comme à celle d'un homme.

Quelque effort que fît Éva sur elle-même, au fur et à mesure qu'elle approchait de l'hôtel, cette espèce de tressaillement qu'elle avait eu en entendant donner cette adresse se changea en un tremblement dont elle n'était plus maîtresse.

Jacques demanda les deux chambres qu'il avait déjà occupées; elles étaient libres.

Au pied de l'escalier, les jambes d'Éva lui refusèrent leur secours. Comme avait déjà fait une fois, Jacques la prit dans ses bras et la porta jusqu'à l'entresol.

—Oh! ici, dit-elle en entrant dans la chambre, ici j'ai été bien heureuse: j'ai cru mourir.

Et elle alla s'asseoir sur le lit, les mains étendues sur ses genoux, la tête basse, les yeux pleins de larmes.

—Pardonnez-moi, dit-elle à Jacques; mais pourquoi m'avez-vous conduite ici?

—Parce que c'est l'hôtel où je descends toujours, répondit Jacques, et que j'y ai mes habitudes.

—Pas pour autre chose, demanda Éva, pas pour me faire souffrir?

—Pourquoi me dites vous cela, Éva? ces chambres sont des chambres; quelles traces ont-elles gardées de ce qui s'est passé?

—Vous avez raison, Jacques, mais vous ne pouvez pas empêcher que je me souvienne. Il y avait un grand feu dans cette cheminée, le tapis était inondé d'eau, il y avait çà et là des habits déchirés, vous ne m'aimiez plus, mais du moins vous ne me haïssiez pas encore.

—Je ne vous ai jamais haïe, Éva; je vous ai plainte. Les reproches que je vous ai faits, je me les adressais à moi-même. J'ai trop soigné l'admirable perfection de votre corps; je n'ai point assez développé les forces de votre âme. C'est ma faute, c'est ma faute, c'est ma très-grande faute. Mais ne pensons plus à tout cela. Que voulez-vous faire ce soir, Éva? voulez-vous sortir, voulez-vous rester dans cette chambre à regarder les passants?

—Je veux rester dans cette chambre, dit Éva, à regarder dans mon âme. Ne craignez pas que je m'y ennuie; elle est peuplée de souvenirs pour des siècles. Mais assez là-dessus, Jacques, je vous fatigue et je me brise le cœur. Vous avez les mesures prises pour les objets que vous voulez commander?

—Non, mais je tâcherai de trouver une personne qui soit à peu près de la même taille qu'elle.

—Si j'avais le bonheur de ressembler en quelque chose à cette bienheureuse personne, je vous dirais, Jacques: Prenez-moi, vous être utile serait ma plus grande joie.

Jacques regarda Éva, comme si seulement alors il pensait à cette possibilité.

—Ah! par ma foi! dit-il, c'est étrange, vous êtes juste de la même taille, et je suis certain qu'une mesure prise sur vous lui irait admirablement à elle.

—Disposez de moi, Jacques; ne suis-je pas une chose à vous appartenante et dont vous pouvez user à votre loisir?

—Eh bien, demain je donnerai ici rendez-vous aux tailleuses, aux couturières et aux marchands de châles et d'étoffes.

Le lendemain Jacques sortit dès le matin, en recommandant à Éva de se tenir prête pour neuf heures. À huit heures et demie il rentra, fit servir à déjeuner, fut aussi gai et aimable que possible avec Éva, chez laquelle les marchands de modes, les tailleuses, les couturières commencèrent à faire irruption vers dix heures du matin.

Alors, le cœur serré, mais le sourire sur les lèvres, Éva choisit les étoffes pour les robes, les formes pour les chapeaux, les cachemires pour les couleurs, puis vinrent les détails de peignoirs, de jupons, de tout ce monde de femmes enfin, comme l'appelle Juvénal.

Puis vint le tour des bijoux, des bagues, des colliers, des montres, des peignes; puis on passa aux gants, qu'on acheta par douzaines; au linge que Jacques recommanda à Éva de choisir le plus beau possible, et Éva, avec une petite robe de toile de printemps, sans un seul bijou aux doigts ni au cou, un de ces bonnets chiffonnés comme en portent les femmes le matin, choisit pour dix mille francs de bijoux, pour vingt mille francs de châles, pour douze ou quinze mille francs de linge, sans indiquer un seul instant de tristesse ou de jalousie en voyant passer à une autre tous ces trésors de toilette.

L'après-dînée fut employée aux mêmes détails d'une toilette féminine extrêmement élégante: des bas de soie, des jupons, des dentelles, etc. Il lui fallut assortir tout cela à la blancheur du teint, à la couleur des yeux, à la nuance des cheveux. Sous ce rapport, Jacques donna tous les renseignements avec une exactitude qui serra de plus en plus le cœur d'Éva, car elle prouvait quel souvenir fidèle il avait de la personne pour qui tous ces achats étaient faits, et Éva, la chose était visible, avait hâte de quitter Paris; mais il était impossible que toutes ces toilettes fussent livrées avant trois ou quatre jours.

Éva se tint constamment enfermée dans sa chambre de l'hôtel de Nantes.

Le troisième jour, tout était prêt. Jacques commanda des caisses.

—Où donc emportez-vous tout cela? demanda Éva.

—Mais en province, répondit Jacques.

—Ne vous..... mariez-vous point ici? demanda avec hésitation la jeune fille.

—Non, je me marie à Argenton.

—Habiterez-vous..... Argenton? articula Éva.

—De temps en temps, répondit Jacques..... Mais nous avons une maison de campagne pour l'été et une maison de ville à Paris pour l'hiver.

—Il me sera permis de rester à Argenton, n'est-ce pas? demanda Éva, dans la petite chambre de notre petite maison.

Et en disant «notre petite maison», les larmes jaillirent malgré elle de ses yeux.

—Vous resterez où vous voudrez, bonne Éva, lui dit Jacques.

—Oh! bien obscure, bien cachée, bien inconnue, mais près de vous.

—Soyez tranquille, dit Jacques.

Ils repartirent le lendemain pour Argenton, avec toute une corbeille de mariage dont se fût contentée une princesse.