Scène II
et LE BRET.
Lignière !
Pas encore gris !…
Je vous présente ?
Baron de Neuvillette.
Ah !
La tête est charmante.
Peuh !…
Messieurs de Cuigy, de Brissaille…
Enchanté !…
Il est assez joli, mais n’est pas ajusté
Au dernier goût.
Monsieur débarque de Touraine.
Oui, je suis à Paris depuis vingt jours à peine.
J’entre aux gardes demain, dans les Cadets.
Voilà
La présidente Aubry !
Oranges, lait…
La… la…
Du monde !
Eh ! oui, beaucoup.
Tout le bel air !
(Ils nomment les femmes à mesure qu’elles entrent, très parées, dans les loges. Envois de saluts, réponses de sourires.)
Mesdames
De Guéméné…
De Bois-Dauphin…
Que nous aimâmes…
De Chavigny…
Qui de nos cœurs va se jouant !
Tiens, monsieur de Corneille est arrivé de Rouen.
L’Académie est là ?
Mais… j’en vois plus d’un membre ;
Voici Boudu, Boissat, et Cureau de la Chambre ;
Porchères, Colomby, Bourzeys, Bourdon, Arbaud…
Tous ces noms dont pas un ne mourra, que c’est beau !
Attention ! nos précieuses prennent place :
Barthénoïde, Urimédonte, Cassandace,
Félixérie…
Ah ! Dieu ! leurs surnoms sont exquis !
Marquis, tu les sais tous ?
Je les sais tous, marquis !
Mon cher, je suis entré pour vous rendre service :
La dame ne vient pas. Je retourne à mon vice !
Non !… Vous qui chansonnez et la ville et la cour,
Restez : Vous me direz pour qui je meurs d’amour.
Messieurs les violons !…
(Il lève son archet.)
Macarons, citronnée…
J’ai peur qu’elle ne soit coquette et raffinée,
Je n’ose lui parler car je n’ai pas d’esprit.
Le langage aujourd’hui qu’on parle et qu’on écrit,
Me trouble. Je ne suis qu’un bon soldat timide.
— Elle est toujours à droite, au fond : la loge vide.
Je pars.
Oh ! non, restez !
Je ne peux. D’Assoucy
M’attend au cabaret. On meurt de soif, ici.
Orangeade ?
Fi !
Lait ?
Pouah !
Rivesalte ?
Halte !
Je reste encore un peu. — Voyons ce rivesalte ?
Ah ! Ragueneau !…
Le grand rôtisseur Ragueneau.
Monsieur, avez-vous vu monsieur de Cyrano ?
Le pâtissier des comédiens et des poètes !
Trop d’honneur…
Taisez-vous, Mécène que vous êtes !
Oui, ces messieurs chez moi se servent…
À crédit.
Poète de talent lui-même…
Ils me l’ont dit.
Fou de vers !
Il est vrai que pour une odelette…
Vous donnez une tarte…
Oh ! une tartelette !
Brave homme, il s’en excuse ! Et pour un triolet
Ne donnâtes-vous pas ?…
Des petits pains !
Au lait.
— Et le théâtre ! Vous l’aimez ?
Je l’idolâtre.
Vous payez en gâteaux vos billets de théâtre !
Votre place, aujourd’hui, là, voyons, entre nous,
Vous a coûté combien ?
Quatre flans. Quinze choux.
Monsieur de Cyrano n’est pas là ? Je m’étonne.
Pourquoi ?
Montfleury joue !
En effet, cette tonne
Va nous jouer ce soir le rôle de Phédon.
Qu’importe à Cyrano ?
Mais vous ignorez donc ?
Il fit à Montfleury, messieurs, qu’il prit en haine,
Défense, pour un mois, de reparaître en scène.
Eh bien ?
Montfleury joue !
Il n’y peut rien.
Oh ! oh !
Moi, je suis venu voir !
Quel est ce Cyrano ?
C’est un garçon versé dans les colichemardes.
Noble ?
Suffisamment. Il est cadet aux gardes.
Mais son ami Le Bret peut vous dire…
(Il appelle.)
Le Bret !
Vous cherchez Bergerac ?
Oui, je suis inquiet !…
N’est-ce pas que cet homme est des moins ordinaires ?
Ah ! c’est le plus exquis des êtres sublunaires !
Rimeur !
Bretteur !
Physicien !
Musicien !
Et quel aspect hétéroclite que le sien !
Certes, je ne crois pas que jamais nous le peigne
Le solennel monsieur Philippe de Champaigne ;
Mais bizarre, excessif, extravagant, falot,
Il eût fourni, je pense, à feu Jacques Callot
Le plus fol spadassin à mettre entre ses masques :
Feutre à panache triple et pourpoint à six basques,
Cape que par derrière, avec pompe, l’estoc
Lève, comme une queue insolente de coq,
Plus fier que tous les Artabans dont la Gascogne
Fut et sera toujours l’alme Mère Gigogne,
Il promène, en sa fraise à la Pulcinella,
Un nez !… Ah ! messeigneurs, quel nez que ce nez-là !…
On ne peut voir passer un pareil nasigère
Sans s’écrier : « Oh ! non, vraiment, il exagère ! »
Puis on sourit, on dit : « Il va l’enlever… » Mais
Monsieur de Bergerac ne l’enlève jamais.
Il le porte, — et pourfend quiconque le remarque !
Son glaive est la moitié des ciseaux de la Parque !
Il ne viendra pas !
Si !… Je parie un poulet
À la Ragueneau !
Soit !
Ah ! messieurs ! mais elle est
Épouvantablement ravissante !
Une pêche
Qui sourirait avec une fraise !
Et si fraîche
Qu’on pourrait, l’approchant, prendre un rhume de cœur !
C’est elle !
Ah ! c’est elle ?…
Oui. Dites vite. J’ai peur.
Magdeleine Robin, dite Roxane. — Fine.
Précieuse.
Hélas !
Libre. Orpheline. Cousine
De Cyrano, — dont on parlait…
Cet homme ?…
Hé ! Hé !…
— Comte de Guiche. Épris d’elle. Mais marié
À la nièce d’Armand de Richelieu. Désire
Faire épouser Roxane à certain triste sire,
Un monsieur de Valvert, vicomte… et complaisant.
Elle n’y souscrit pas, mais de Guiche est puissant :
Il peut persécuter une simple bourgeoise.
D’ailleurs j’ai dévoilé sa manœuvre sournoise
Dans une chanson qui… Ho ! il doit m’en vouloir !
— La fin était méchante… Écoutez…
Non. Bonsoir.
Vous allez ?
Chez monsieur de Valvert !
Prenez garde :
C’est lui qui vous tuera !
Restez. On vous regarde.
C’est vrai !
C’est moi qui pars. J’ai soif ! Et l’on m’attend
— Dans les tavernes !
Pas de Cyrano.
Pourtant…
Ah ! je veux espérer qu’il n’a pas vu l’affiche !
Commencez ! Commencez !