Scène IV
Venez à mon secours,
Messieurs !
Mais jouez donc !
Gros homme, si tu joues
Je vais être obligé de te fesser les joues !
Assez !
Que les marquis se taisent sur leurs bancs,
Ou bien je fais tâter ma canne à leurs rubans !
C’en est trop !… Montfleury…
Que Montfleury s’en aille,
Ou bien je l’essorille et le désentripaille !
Mais…
Qu’il sorte !
Pourtant…
Ce n’est pas encor fait ?
Bon ! je vais sur la scène, en guise de buffet,
Découper cette mortadelle d’Italie !
En m’insultant, Monsieur, vous insultez Thalie !
Si cette Muse, à qui, Monsieur, vous n’êtes rien,
Avait l’honneur de vous connaître, croyez bien
Qu’en vous voyant si gros et bête comme une urne,
Elle vous flanquerait quelque part son cothurne.
Montfleury ! — Montfleury ! — La pièce de Baro ! —
Je vous en prie, ayez pitié de mon fourreau :
Si vous continuez, il va rendre sa lame !
Hé ! là !…
Sortez de scène !
Oh ! oh !
Quelqu’un réclame ?
Monsieur de Cyrano
Vraiment nous tyrannise,
Malgré ce tyranneau
On jouera la Clorise.
Si j’entends une fois encore cette chanson,
Je vous assomme tous.
Vous n’êtes pas Samson !
Voulez-vous me prêter, Monsieur, votre mâchoire ?
C’est inouï !
C’est scandaleux !
C’est vexatoire !
Ce qu’on s’amuse !
Kss ! — Montfleury ! — Cyrano !
Silence !
Hi han ! Bêê ! Ouah, ouah ! Cocorico !
Je vous…
Miâou !
Je vous ordonne de vous taire !
Et j’adresse un défi collectif au parterre !
— J’inscris les noms ! — Approchez-vous, jeunes héros !
Chacun son tour ! Je vais donner des numéros ! —
Allons, quel est celui qui veut ouvrir la liste ?
Vous, Monsieur ? Non ! Vous ? Non ! Le premier duelliste,
Je l’expédie avec les honneurs qu’on lui doit !
— Que tous ceux qui veulent mourir lèvent le doigt.
La pudeur vous défend de voir ma lame nue ?
Pas un nom ? — Pas un doigt ? — C’est bien. Je continue.
Donc, je désire voir le théâtre guéri
De cette fluxion. Sinon…
le bistouri !
Je…
Mes mains vont frapper trois claques, pleine lune !
Vous vous éclipserez à la troisième.
Ah ?…
Une !
Je…
Restez !
Restera… restera pas…
Je crois,
Messieurs…
Deux !
Je suis sûr qu’il vaudrait mieux que…
Trois !
Hu !… hu !… Lâche !… Reviens !…
Qu’il revienne, s’il l’ose !
L’orateur de la troupe !
Ah !… Voilà Bellerose !
Nobles seigneurs…
Non ! Non ! Jodelet !
Tas de veaux !
Ah ! Ah ! Bravo ! très bien ! bravo !
Pas de bravos !
Le gros tragédien dont vous aimez le ventre
S’est senti…
C’est un lâche !
Il dut sortir !
Qu’il rentre !
Non !
Si !
Mais à la fin, monsieur, quelle raison
Avez-vous de haïr Montfleury ?
Jeune oison,
J’ai deux raisons, dont chaque est suffisante seule.
Primo : c’est un acteur déplorable qui gueule,
Et qui soulève avec des han ! de porteur d’eau,
Le vers qu’il faut laisser s’envoler ! — Secundo :
Est mon secret…
Mais vous nous privez sans scrupule
De la Clorise ! Je m’entête…
Vieille mule,
Les vers du vieux Baro valant moins que zéro,
J’interromps sans remords !
Ha ! — Ho ! — Notre Baro !
Ma chère ! — Peut-on dire ?… Ah ! Dieu !…
Belles personnes,
Rayonnez, fleurissez, soyez des échansonnes
De rêve, d’un sourire enchantez un trépas,
Inspirez-nous des vers… mais ne les jugez pas !
Et l’argent qu’il va falloir rendre !
Bellerose,
Vous avez dit la seule intelligente chose !
Au manteau de Thespis je ne fais pas de trous :
Attrapez cette bourse au vol, et taisez-vous !
Ah !… Oh !…
À ce prix-là, monsieur, je t’autorise
À venir chaque jour empêcher la Clorise !…
Hu !… Hu !…
Dussions-nous même ensemble être hués !…
Il faut évacuer la salle !…
Évacuez !…
C’est fou !…
Le comédien Montfleury ! quel scandale !
Mais il est protégé par le duc de Candale !
Avez-vous un patron ?
Non !
Vous n’avez pas ?…
Non !
Quoi, pas un grand seigneur pour couvrir de son nom ?…
Non, ai-je dit deux fois. Faut-il donc que je trisse ?
Non, pas de protecteur…
Mais une protectrice !
Mais vous allez quitter la ville ?
C’est selon.
Mais le duc de Candale a le bras long !
Moins long
Que n’est le mien…
quand je lui mets cette rallonge !
Mais vous ne songez pas à prétendre…
J’y songe.
Mais…
Tournez les talons, maintenant.
Mais…
Tournez !
— Ou dites-moi pourquoi vous regardez mon nez.
Je…
Qu’a-t-il d’étonnant ?
Votre Grâce se trompe…
Est-il mol et ballant, monsieur, comme une trompe ?…
Je n’ai pas…
Ou crochu comme un bec de hibou ?
Je…
Y distingue-t-on une verrue au bout ?
Mais…
Ou si quelque mouche, à pas lents, s’y promène ?
Qu’a-t-il d’hétéroclite ?
Oh !…
Est-ce un phénomène ?
Mais d’y porter les yeux j’avais su me garder !
Et pourquoi, s’il vous plaît, ne pas le regarder ?
J’avais…
Il vous dégoûte alors ?
Monsieur…
Malsaine
Vous semble sa couleur ?
Monsieur !
Sa forme, obscène ?
Mais du tout !…
Pourquoi donc prendre un air dénigrant ?
— Peut-être que monsieur le trouve un peu trop grand ?
Je le trouve petit, tout petit, minuscule !
Hein ? comment ? m’accuser d’un pareil ridicule ?
Petit, mon nez ? Holà !
Ciel !
Énorme, mon nez !
— Vil camus, sot camard, tête plate, apprenez
Que je m’enorgueillis d’un pareil appendice,
Attendu qu’un grand nez est proprement l’indice
D’un homme affable, bon, courtois, spirituel,
Libéral, courageux, tel que je suis, et tel
Qu’il vous est interdit à jamais de vous croire,
Déplorable maraud ! car la face sans gloire
Que va chercher ma main en haut de votre col,
Est aussi dénuée…
Aïe !
De fierté, d’envol,
De lyrisme, de pittoresque, d’étincelle,
De somptuosité, de Nez enfin, que celle…
Que va chercher ma botte au bas de votre dos !
Au secours ! À la garde !
Avis donc aux badauds
Qui trouveraient plaisant mon milieu de visage,
Et si le plaisantin est noble, mon usage
Est de lui mettre, avant de le laisser s’enfuir,
Par devant, et plus haut, du fer, et non du cuir !
Mais à la fin il nous ennuie !
Il fanfaronne !
Personne ne va donc lui répondre ?
Personne ?…
Attendez ! Je vais lui lancer un de ces traits !…
Vous… vous avez un nez… heu… un nez… très grand.
Très.
Ha !
C’est tout ?…
Mais…
Ah ! non ! c’est un peu court, jeune homme !
On pouvait dire… Oh ! Dieu !… bien des choses en somme…
En variant le ton, — par exemple, tenez :
Agressif : « Moi, monsieur, si j’avais un tel nez,
Il faudrait sur-le-champ que je me l’amputasse ! »
Amical : « Mais il doit tremper dans votre tasse !
Pour boire, faites-vous fabriquer un hanap ! »
Descriptif : « C’est un roc !… c’est un pic !… c’est un cap !
Que dis-je, c’est un cap ?… C’est une péninsule ! »
Curieux : « De quoi sert cette oblongue capsule ?
D’écritoire, monsieur, ou de boîte à ciseaux ? »
Gracieux : « Aimez-vous à ce point les oiseaux
Que paternellement vous vous préoccupâtes
De tendre ce perchoir à leurs petites pattes ? »
Truculent : « Çà, monsieur, lorsque vous pétunez,
La vapeur du tabac vous sort-elle du nez
Sans qu’un voisin ne crie au feu de cheminée ? »
Prévenant : « Gardez-vous, votre tête entraînée
Par ce poids, de tomber en avant sur le sol ! »
Tendre : « Faites-lui faire un petit parasol
De peur que sa couleur au soleil ne se fane ! »
Pédant : « L’animal seul, monsieur, qu’Aristophane
Appelle Hippocampelephantocamélos
Dut avoir sous le front tant de chair sur tant d’os ! »
Cavalier : « Quoi, l’ami, ce croc est à la mode ?
Pour pendre son chapeau, c’est vraiment très commode ! »
Emphatique : « Aucun vent ne peut, nez magistral,
T’enrhumer tout entier, excepté le mistral ! »
Dramatique : « C’est la Mer Rouge quand il saigne ! »
Admiratif : « Pour un parfumeur, quelle enseigne ! »
Lyrique : « Est-ce une conque, êtes-vous un triton ? »
Naïf : « Ce monument, quand le visite-t-on ? »
Respectueux : « Souffrez, monsieur, qu’on vous salue,
C’est là ce qui s’appelle avoir pignon sur rue ! »
Campagnard : « Hé, ardé ! C’est-y un nez ? Nanain !
C’est queuqu’navet géant ou ben queuqu’melon nain ! »
Militaire : « Pointez contre cavalerie ! »
Pratique : « Voulez-vous le mettre en loterie ?
Assurément, monsieur, ce sera le gros lot ! »
Enfin parodiant Pyrame en un sanglot :
« Le voilà donc ce nez qui des traits de son maître
A détruit l’harmonie ! Il en rougit, le traître ! »
— Voilà ce qu’à peu près, mon cher, vous m’auriez dit
Si vous aviez un peu de lettres et d’esprit :
Mais d’esprit, ô le plus lamentable des êtres,
Vous n’en eûtes jamais un atome, et de lettres
Vous n’avez que les trois qui forment le mot : sot !
Eussiez-vous eu, d’ailleurs, l’invention qu’il faut
Pour pouvoir là, devant ces nobles galeries,
Me servir toutes ces folles plaisanteries,
Que vous n’en eussiez pas articulé le quart
De la moitié du commencement d’une, car
Je me les sers moi-même, avec assez de verve,
Mais je ne permets pas qu’un autre me les serve.
Vicomte, laissez donc !
Ces grands airs arrogants !
Un hobereau qui… qui… n’a même pas de gants !
Et qui sort sans rubans, sans bouffettes, sans ganses !
Moi, c’est moralement que j’ai mes élégances.
Je ne m’attife pas ainsi qu’un freluquet,
Mais je suis plus soigné si je suis moins coquet ;
Je ne sortirais pas avec, par négligence,
Un affront pas très bien lavé, la conscience
Jaune encor de sommeil dans le coin de son œil,
Un honneur chiffonné, des scrupules en deuil.
Mais je marche sans rien sur moi qui ne reluise,
Empanaché d’indépendance et de franchise ;
Ce n’est pas une taille avantageuse, c’est
Mon âme que je cambre ainsi qu’en un corset,
Et tout couvert d’exploits qu’en rubans je m’attache,
Retroussant mon esprit ainsi qu’une moustache,
Je fais, en traversant les groupes et les ronds,
Sonner les vérités comme des éperons.
Mais, monsieur…
Je n’ai pas de gants ?… La belle affaire !
Il m’en restait un seul… d’une très vieille paire !
— Lequel m’était d’ailleurs encor fort importun :
Je l’ai laissé dans la figure de quelqu’un.
Maraud, faquin, butor de pied plat ridicule !
Ah ?… Et moi, Cyrano-Savinien-Hercule
De Bergerac.
(Rires.)
Bouffon !
Ay !…
Qu’est-ce encor qu’il dit ?
Il faut la remuer car elle s’engourdit…
— Ce que c’est que de la laisser inoccupée ! —
Ay !…
Qu’avez-vous ?
J’ai des fourmis dans mon épée !
Soit !
Je vais vous donner un petit coup charmant.
Poète !…
Oui, monsieur, poète ! et tellement,
Qu’en ferraillant je vais — hop ! — à l’improvisade,
Vous composer une ballade.
Une ballade ?
Vous ne vous doutez pas de ce que c’est, je crois ?
Mais…
La ballade, donc, se compose de trois
Couplets de huit vers…
Oh !
Et d’un envoi de quatre…
Vous…
Je vais tout ensemble en faire une et me battre,
Et vous toucher, monsieur, au dernier vers.
Non !
Non ?
« Ballade du duel qu’en l’hôtel bourguignon
Monsieur de Bergerac eut avec un bélître ! »
Qu’est-ce que c’est que ça, s’il vous plaît ?
C’est le titre.
Place ! — Très amusant ! — Rangez-vous ! — Pas de bruits !
Attendez !… je choisis mes rimes… Là, j’y suis.
Je jette avec grâce mon feutre,
Je fais lentement l’abandon
Du grand manteau qui me calfeutre,
Et je tire mon espadon ;
Élégant comme Céladon,
Agile comme Scaramouche,
Je vous préviens, cher Myrmidon,
Qu’à la fin de l’envoi, je touche !
Vous auriez bien dû rester neutre ;
Où vais-je vous larder, dindon ?…
Dans le flanc, sous votre maheutre ?…
Au cœur, sous votre bleu cordon ?…
— Les coquilles tintent, ding-don !
Ma pointe voltige : une mouche !
Décidément… c’est au bedon,
Qu’à la fin de l’envoi, je touche.
Il me manque une rime en eutre…
Vous rompez, plus blanc qu’amidon ?
C’est pour me fournir le mot pleutre !
— Tac ! je pare la pointe dont
Vous espériez me faire don, —
J’ouvre la ligne, — je la bouche…
Tiens bien ta broche, Laridon !
À la fin de l’envoi, je touche.
Prince, demande à Dieu pardon !
Je quarte du pied, j’escarmouche,
Je coupe, je feinte…
Hé ! là, donc !
À la fin de l’envoi, je touche.
Ah !…
Superbe !
Joli !
Pharamineux !
Nouveau !…
Insensé !
… Compliments… félicite… bravo…
C’est un héros !…
Monsieur, voulez-vous me permettre ?…
C’est tout à fait très bien, et je crois m’y connaître ;
J’ai du reste exprimé ma joie en trépignant !…
Comment s’appelle donc ce monsieur ?
D’Artagnan.
Çà, causons !…
Laisse un peu sortir cette cohue…
Je peux rester ?
Mais oui !…
C’est Montfleury qu’on hue !
Sic transit !…
Balayez. Fermez. N’éteignez pas.
Nous allons revenir après notre repas.
Répéter pour demain une nouvelle farce.
Vous ne dînez donc pas ?
Moi ?… Non.
Parce que ?
Parce…
Que je n’ai pas d’argent !…
Comment ! le sac d’écus ?…
Pension paternelle, en un jour, tu vécus !
Pour vivre tout un mois, alors ?…
Rien ne me reste.
Jeter ce sac, quelle sottise !
Mais quel geste !…
Hum !…
Monsieur… Vous savoir jeûner… le cœur me fend…
J’ai là tout ce qu’il faut…
Prenez !
Ma chère enfant,
Encor que mon orgueil de Gascon m’interdise
D’accepter de vos doigts la moindre friandise,
J’ai trop peur qu’un refus ne vous soit un chagrin,
Et j’accepterais donc…
Oh ! peu de chose ! — Un grain
De ce raisin…
Un seul !… Ce verre d’eau…
Limpide !
— Et la moitié d’un macaron !
Mais c’est stupide !
Oh ! quelque chose encor !
Oui. La main à baiser.
Merci, monsieur.
(Révérence.)
Bonsoir.
(Elle sort.)