Scène X
Embrasse-moi !
Monsieur…
Brave.
Ah çà ! mais !…
Très brave. Je préfère.
Me direz-vous ?…
Embrasse-moi. Je suis son frère.
De qui ?
Mais d’elle !
Hein ?…
Mais de Roxane !
Ciel !
Vous, son frère ?
Ou tout comme : un cousin fraternel.
Elle vous a ?…
Tout dit !
M’aime-t-elle ?
Peut-être !
Comme je suis heureux, Monsieur, de vous connaître !
Voilà ce qui s’appelle un sentiment soudain.
Pardonnez-moi…
C’est vrai qu’il est beau, le gredin !
Si vous saviez, Monsieur, comme je vous admire !
Mais tous ces nez que vous m’avez…
Je les retire !
Roxane attend ce soir une lettre…
Hélas !
Quoi !
C’est me perdre que de cesser de rester coi !
Comment ?
Las ! je suis sot à m’en tuer de honte.
Mais non, tu ne l’es pas puisque tu t’en rends compte.
D’ailleurs, tu ne m’as pas attaqué comme un sot.
Bah ! on trouve des mots quand on monte à l’assaut !
Oui, j’ai certain esprit facile et militaire,
Mais je ne sais, devant les femmes, que me taire.
Oh ! leurs yeux, quand je passe, ont pour moi des bontés…
Leurs cœurs n’en ont-ils plus quand vous vous arrêtez ?
Non ! car je suis de ceux, — je le sais… et je tremble ! —
Qui ne savent parler d’amour…
Tiens !… Il me semble
Que si l’on eût pris soin de me mieux modeler,
J’aurais été de ceux qui savent en parler.
Oh ! pouvoir exprimer les choses avec grâce !
Être un joli petit mousquetaire qui passe !
Roxane est précieuse et sûrement je vais
Désillusionner Roxane !
Si j’avais
Pour exprimer mon âme un pareil interprète !
Il me faudrait de l’éloquence !
Je t’en prête !
Toi du charme physique et vainqueur, prête-m’en :
Et faisons à nous deux un héros de roman !
Quoi ?
Te sens-tu de force à répéter les choses
Que chaque jour je t’apprendrai ?…
Tu me proposes ?…
Roxane n’aura pas de désillusion !
Dis, veux-tu qu’à nous deux nous la séduisions ?
Veux-tu sentir passer, de mon pourpoint de buffle
Dans ton pourpoint brodé, l’âme que je t’insuffle !…
Mais, Cyrano !…
Christian, veux-tu ?
Tu me fais peur !
Puisque tu crains, tout seul, de refroidir son cœur,
Veux-tu que nous fassions — et bientôt tu l’embrases ! —
Collaborer un peu tes lèvres et mes phrases ?…
Tes yeux brillent !…
Veux-tu ?…
Quoi ! cela te ferait
Tant de plaisir ?…
Cela…
Cela m’amuserait !
C’est une expérience à tenter un poète.
Veux-tu me compléter et que je te complète ?
Tu marcheras, j’irai dans l’ombre à ton côté :
Je serai ton esprit, tu seras ma beauté.
Mais la lettre qu’il faut, au plus tôt, lui remettre !
Je ne pourrai jamais…
Tiens, la voilà, ta lettre !
Comment ?
Hormis l’adresse, il n’y manque plus rien.
Je…
Tu peux l’envoyer. Sois tranquille. Elle est bien.
Vous aviez ?…
Nous avons toujours, nous, dans nos poches,
Des épîtres à des Chloris… de nos caboches,
Car nous sommes ceux-là qui pour amantes n’ont
Que du rêve soufflé dans la bulle d’un nom !…
Prends, et tu changeras en vérités ces feintes ;
Je lançais au hasard ces aveux et ces plaintes :
Tu verras se poser tous ces oiseaux errants.
Tu verras que je fus dans cette lettre — prends ! —
D’autant plus éloquent que j’étais moins sincère !
— Prends donc, et finissons !
N’est-il pas nécessaire
De changer quelques mots ? Écrite en divaguant,
Ira-t-elle à Roxane ?
Elle ira comme un gant !
Mais…
La crédulité de l’amour-propre est telle,
Que Roxane croira que c’est écrit pour elle !
Ah ! mon ami !