Scène III
Hein ?
(Silence. Au premier cadet.)
Pourquoi t’en vas-tu, toi, de ce pas qui traîne ?
J’ai quelque chose dans les talons qui me gêne !…
Et quoi donc ?
L’estomac !
Moi de même, pardi !
Cela doit te gêner ?
Non, cela me grandit.
J’ai les dents longues !
Tu n’en mordras que plus large.
Mon ventre sonne creux !
Nous y battrons la charge.
Dans les oreilles, moi, j’ai des bourdonnements.
Non, non ; ventre affamé, pas d’oreilles : tu mens !
Oh ! manger quelque chose, — à l’huile !
Ta salade.
Qu’est-ce qu’on pourrait bien dévorer ?
L’Iliade.
Le ministre, à Paris, fait ses quatre repas !
Il devrait t’envoyer du perdreau ?
Pourquoi pas ?
Et du vin !
Richelieu, du bourgogne, if you please ?
Par quelque capucin !
L’éminence qui grise ?
J’ai des faims d’ogre !
Eh ! bien !… tu croques le marmot !
Toujours le mot, la pointe !
Oui, la pointe, le mot !
Et je voudrais mourir, un soir, sous un ciel rose,
En faisant un bon mot, pour une belle cause !
— Oh ! frappé par la seule arme noble qui soit,
Et par un ennemi qu’on sait digne de soi,
Sur un gazon de gloire et loin d’un lit de fièvres,
Tomber la pointe au cœur en même temps qu’aux lèvres !
J’ai faim !
Ah çà ! mais vous ne pensez qu’à manger ?…
— Approche, Bertrandou le fifre, ancien berger ;
Du double étui de cuir tire l’un de tes fifres,
Souffle et joue à ce tas de goinfres et de piffres
Ces vieux airs du pays, au doux rythme obsesseur,
Dont chaque note est comme une petite sœur,
Dans lesquels restent pris des sons de voix aimées,
Ces airs dont la lenteur est celle des fumées
Que le hameau natal exhale de ses toits,
Ces airs dont la musique a l’air d’être un patois !…
Que la flûte, aujourd’hui, guerrière qui s’afflige,
Se souvienne un moment, pendant que sur sa tige
Tes doigts semblent danser un menuet d’oiseau,
Qu’avant d’être d’ébène, elle fut de roseau ;
Que sa chanson l’étonne, et qu’elle y reconnaisse
L’âme de sa rustique et paisible jeunesse !…
Écoutez, les Gascons… Ce n’est plus, sous ses doigts,
Le fifre aigu des camps, c’est la flûte des bois !
Ce n’est plus le sifflet du combat, sous ses lèvres,
C’est le lent galoubet de nos meneurs de chèvres !…
Écoutez… C’est le val, la lande, la forêt,
Le petit pâtre brun sous son rouge béret,
C’est la verte douceur des soirs sur la Dordogne,
Écoutez, les Gascons : c’est toute la Gascogne !
Mais tu les fais pleurer !
De nostalgie !… Un mal
Plus noble que la faim !… pas physique : moral !
J’aime que leur souffrance ait changé de viscère,
Et que ce soit leur cœur, maintenant, qui se serre !
Tu vas les affaiblir en les attendrissant !
Laisse donc ! Les héros qu’ils portent dans leurs sang
Sont vite réveillés ! Il suffit…
Hein ?… Quoi ?… Qu’est-ce ?
Tu vois, il a suffi d’un roulement de caisse !
Adieu, rêves, regrets, vieille province, amour…
Ce qui du fifre vient s’en va par le tambour !
Ah ! Ah ! Voici monsieur de Guiche !
Hou…
Murmure
Flatteur !
Il nous ennuie !
Avec, sur son armure,
Son grand col de dentelle, il vient faire le fier !
Comme si l’on portait du linge sur du fer !
C’est bon lorsque à son cou l’on a quelque furoncle !
Encore un courtisan !
Le neveu de son oncle !
C’est un Gascon pourtant !
Un faux !… Méfiez-vous !
Parce que, les Gascons… ils doivent être fous :
Rien de plus dangereux qu’un Gascon raisonnable.
Il est pâle !
Il a faim… autant qu’un pauvre diable !
Mais comme sa cuirasse a des clous de vermeil,
Sa crampe d’estomac étincelle au soleil !
N’ayons pas l’air non plus de souffrir ! Vous, vos cartes,
Vos pipes et vos dés…
Et moi, je lis Descartes.