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Classiquesen Ligne

I

— Eh ! n’importe !… Au salon, soit, dit un jeune officier enveloppé d’une schouba[5] et coiffé d’une casquette de hussard, en s’élançant d’un traîneau de voyage arrêté devant un des meilleurs hôtels de la ville de K.

[5] Fourrure.

— L’affluence est très grande, mon petit père Votre Excellence, fit le portier de l’hôtel qui avait déjà eu le temps d’apprendre de l’ordonnance du jeune officier que celui-ci était le comte Tourbine. De là l’« Excellence » dont il honorait l’arrivant. — La femme du pomestchik — Afremova — a promis de partir dans la soirée avec sa fille. Dès le départ de ces dames, vous occuperez leur chambre, le numéro 11, poursuivit-il en précédant le comte dans le corridor et en se retournant à chaque pas.

Dans le salon commun, groupés sous un portrait en pied de l’empereur Alexandre Ier, plusieurs nobles étaient assis à une petite table et buvaient du champagne. Quelques marchands, de passage à K., se tenaient un peu à l’écart, couverts de leur schouba bleue.

Le comte entra dans le salon, appelant Blücher, un grand chien qui le suivait, ôta son manteau, dont le collet était couvert de givre, alla s’asseoir auprès de la table et commanda de la vodka[6], tout en engageant la conversation avec les personnes présentes. Sa mine agréable et ouverte, encore rehaussée par un dolman de satin bleu du meilleur goût, l’eut vite fait agréer. On lui tendit une coupe de champagne.

[6] De l’eau-de-vie.

Le comte prit d’abord son petit verre de vodka, puis commanda une bouteille de champagne dont il offrit à ses nouvelles connaissances.

Le yamstchik[7] entra, s’approcha du hussard et demanda son pourboire.

[7] Cocher de la poste.

— Sachka[8], donne-lui.

[8] Sachka, diminutif d’Alexandre.

Le yamstchik sortit avec Sachka et revint presque aussitôt en tenant une pièce d’argent dans sa main ouverte.

— Eh quoi ! mon petit père, articula-t-il, rien que cela !… Cependant, j’ai fait le possible pour être agréable à Votre Noblesse… Vous m’aviez promis cinquante kopeks[9] et il ne m’en donne que vingt-cinq.

[9] Un demi-rouble vaut environ un franc vingt-cinq.

— Sachka, donne-lui un rouble.

Sachka, les yeux baissés, fixait les pieds du yamstchik.

— Il a reçu assez, dit-il d’une voix de basse. — D’ailleurs, je n’ai plus d’argent.

Le comte tira de son portefeuille deux billets bleus[10], tout ce qu’il possédait, et en tendit un au yamstchik, qui lui baisa la main et sortit.

[10] Un billet bleu vaut cinq roubles.

— Je suis arrivé au bout, dit l’officier. — Voici mes cinq derniers roubles.

— En bon hussard, comte, lui dit en souriant un des nobles présents, dont la grosse voix, la forte moustache et les jambes arquées décelaient un cavalier retraité. — Vous vous proposez de rester ici longtemps ?

— Je n’y resterai pas si je ne songe à me procurer de l’argent… D’ailleurs, il n’y a pas de chambre dans ce maudit cabaret.

— Permettez, comte, il y en a, répliqua le cavalier, il y a la mienne, le numéro 7. Daignez y passer la nuit en attendant… Vous demeurerez bien trois jours ici… J’étais tantôt chez le predvoditel[11] ; il serait enchanté de vous voir.

[11] Représentant de la noblesse.

— Comte, restez donc, fit un grand et beau jeune homme. — Pourquoi vous hâter ?… Cela n’arrive qu’une fois tous les trois ans, une élection… Restez, si vous voulez voir nos demoiselles.

— Sachka, donne-moi du linge… Je vais au bain, ensuite nous verrons… Peut-être, en effet, me rendrai-je chez le predvoditel, dit le comte.

Puis il appela le domestique, lui dit quelques mots à l’oreille qui firent sourire celui-ci, qui répondit : — Cela est faisable — et sortit.

— Donc, mon petit père, je donne des ordres pour que ma malle soit portée dans votre chambre, dit le comte en s’éloignant.

— Je vous en prie… J’en serai heureux, répondit le cavalier en se précipitant vers la porte.

Là, il cria :

— N’oubliez pas que c’est au numéro 7.

Quand les pas du comte se furent éloignés, le cavalier regagna sa place et, s’asseyant plus près du tchinovnik[12], le fixa de ses yeux riants.

[12] Fonctionnaire.

— Mais c’est lui-même.

— Vraiment !

— C’est comme je te le dis. C’est lui-même, le hussard duelliste, lui, Tourbine, le ferrailleur célèbre entre tous. Il m’a reconnu, je le parie… Comment donc ! mais nous avons mené joyeuse vie ensemble, à Lebediane. Nous sommes restés trois semaines sans nous coucher. C’était au temps où j’étais détaché à la remonte… Il y a eu là entre nous quelque chose… une de ces choses qui rapprochent les distances… Quel gas ! hein !

— Un beau gas ! Quelles manières agréables ! On ne peut rien trouver à redire, dit le jeune homme. Comme nous nous sommes vite familiarisés… Il a vingt-cinq ans, tout au plus, n’est-ce pas ?

— Non. Il paraît n’avoir que cet âge… mais il est moins jeune que cela… Non, il faut savoir ce qu’il vaut… Qui a enlevé la Megounova ? lui ; qui a tué Sabline ? lui. Il a fait sauter Matnev par la fenêtre et gagné 300,000 roubles au prince Nesterov. C’est une tête brûlée ; il faut le connaître. Joueur, duelliste, séducteur, un hussard dans l’âme, enfin, un vrai hussard. On ne fait que médire de nous, mais si l’on savait ce que c’est qu’un hussard — et quel temps c’était que celui-là !…

Et le cavalier raconta à son interlocuteur une partie de plaisir faite avec le comte, tellement fantaisiste qu’elle n’avait et ne pouvait avoir existé que dans son imagination. Première invraisemblance : il n’avait jamais vu le comte, ayant été mis à la retraite deux ans avant que celui-ci entrât au service. Deuxième invraisemblance : ce cavalier accompli n’avait jamais servi dans la cavalerie. Il avait été quatre ans un très modeste sous-officier dans le régiment de Biclev et avait pris sa retraite aussitôt qu’il avait été promu au grade de sous-lieutenant.

Mais — il y avait dix ans de cela — ayant hérité il passa en effet quelque temps à Lebediane, où il dépensa sept cents roubles avec les Cavaliers de la remonte. Il s’était fait faire un uniforme de uhlan avec des parements orange et avait pensé un moment entrer dans un régiment de cavalerie. Ces trois semaines passées à Lebediane formaient la période la plus sereine et la plus heureuse de sa vie. De sorte que ce rêve, il le transportait dans la réalité, le mêlait si bien à ses souvenirs qu’il finissait lui-même par croire à sa carrière de cavalier ; ce petit travers ne l’empêchait pas d’avoir le cœur tendre et honnête et d’être très réellement un brave et digne homme.

— Oui, soupira-t-il. — Qui n’a pas servi dans la cavalerie ne nous comprendra jamais.

Il se campa à cheval sur une chaise et, allongeant la mâchoire inférieure, il continua d’une voix de basse :

— Il t’arrivait de te promener devant l’escadron, non sur un cheval, mais sur un vrai diable, tout en ruades, et de ne faire qu’un avec ce démon. Le commandant, à la revue, s’avançait vers toi : « Lieutenant, disait-il, je vous en prie, sans vous on ne fera rien. Menez donc l’escadron à la parade. — C’est bien », disais-je. Et on se retournait vers les moustachus et on leur criait le commandement. Ah ! le diable m’emporte, quel heureux temps !

Le comte revint du bain, rouge, les cheveux mouillés. Il alla droit à la chambre numéro 7, où le cavalier se trouvait déjà en robe de chambre, fumant sa pipe et rêvant avec une joie quelque peu mélangée d’effroi au bonheur qui lui arrivait de partager sa chambre avec le célèbre Tourbine.

— Que ferais-je ? se disait-il, — s’il s’avisait de me mettre tout nu, de me mener hors de la ville et de me déposer en cet état sur la neige… ou bien de m’enduire de goudron… ou bien tout simplement… Non, il ne fera pas cela à un camarade… Il ne le fera pas, répéta-t-il pour se rassurer.

— Sachka, fit le comte, — qu’on donne à manger à Blücher.

Sachka parut, déjà gris de la vodka qu’il avait bue depuis son arrivée à l’hôtel.

— Tu n’a pas pu te retenir. Tu as déjà bu, canaille… A manger pour Blücher.

— Il ne crèverait pas pour attendre. Il est assez gras, répondit Sachka en caressant le chien.

— Ne réplique pas… Va et donne-lui à manger.

— Voilà comme vous êtes… Il faut que le chien ait à manger, et vous reprochez à un homme le petit verre qu’il a bu.

— Je vais te battre ! s’écria le comte d’une voix qui fit trembler les vitres et donna froid au cavalier.

— Vous feriez mieux de demander si Sachka a mangé aujourd’hui, dit l’ordonnance. — Eh bien ! battez-moi, puisqu’un chien, pour vous, est plus qu’un homme.

Au même instant il reçut au milieu du visage un tel coup de poing que sa tête alla cogner la cloison. D’un saut il fut dans le corridor, où il se laissa tomber sur une banquette.

— Il m’a cassé les dents ! grognait Sachka en essuyant d’une main son nez ensanglanté et en grattant de l’autre le dos de Blücher qui se léchait. — Il m’a cassé les dents, Blüchka ! Tout de même il est mon comte et je me jetterais dans le feu pour lui… Et voilà ! Car il est mon comte, comprends-tu, Blüchka ?… Et toi, as-tu faim ?

Après être resté étendu quelques instants, il se leva, donna à manger au chien, et, presque dégrisé, alla servir le thé à son maître.

— Vous m’offenseriez, disait le cavalier en se tenant debout devant Tourbine, couché sur le lit, les jambes en l’air, et les pieds sur la cloison. — Je suis aussi un vieux militaire, un camarade, pour ainsi dire. Au lieu de vous laisser aller emprunter ailleurs, je tiens deux cents roubles à votre disposition. Je ne les ai pas maintenant, je n’en ai que cent ; mais je puis me procurer le reste aujourd’hui même… Vous m’offenseriez en refusant, comte.

— Merci, mon petit père, merci, fit le comte, devinant aussitôt quel genre de rapports devaient s’établir entre eux. Et frappant sur l’épaule du cavalier :

— Donc, puisqu’il en est ainsi, nous irons au bal tantôt… A présent, qu’allons-nous faire ?… Conte-moi ce qui se passe dans votre ville : Où sont les jolies femmes ? qui fait la noce ? qui joue aux cartes ?

Le chevalier expliqua qu’il y aurait beaucoup de jolies femmes au bal ; que l’ispravnik[13] Kolkov faisait la noce plus que tout autre, mais qu’il n’avait pas l’audace d’un véritable hussard et n’était qu’un bon garçon ; que le chœur des tziganes d’Iliouchka chantait à K. depuis le commencement des élections, que Stiochka était le soliste et qu’aujourd’hui tous ceux de chez le predvoditel se réunissaient ; que les enjeux aux cartes étaient très élevés : Loukhnov, un voyageur en ce moment à K., jouait argent sur table, et Iliine, le locataire de la chambre no 8, un sous-lieutenant de uhlans, perdait beaucoup aussi. « Chaque soir on joue ; et si vous saviez, comte, quel bon garçon est cet Iliine !… En voilà un qui n’est pas avare ! Il vous donnerait sa dernière chemise. »

[13] Commissaire de police.

— Alors, allons chez lui et voyons quels sont ces gens, dit le comte.

— Venez, venez. Ils en seront enchantés.