Aller au contenu principal
Classiquesen Ligne

VII

— Attelez ! commanda le comte en entrant dans le salon de l’hôtel suivi de toute la compagnie, y compris les tziganes. — Sachka ! pas le tzigane Sachka, le mien !… Va dire au maître de poste que je le rosserai si ses chevaux ne sont pas bons… Ensuite, tu nous donneras du thé… Zavalchevsky, prépare le thé… Je monte chez Iliine, je veux voir ce qu’il devient, ajouta Tourbine, qui se dirigea vers la chambre du uhlan.

Iliine venait de terminer la partie ; ayant perdu tout son argent jusqu’au dernier kopek, il était étendu à la renverse sur un divan de crin tout déchiré dont il retirait des brins, qu’il mâchait et rejetait à mesure. Deux chandelles, dont l’une était déjà consumée jusqu’au papier qui lui servait de bobèche, étaient posées sur la table de jeu parmi les cartes et luttaient faiblement contre les clartés du matin qui passaient à travers les vitres.

Aucune pensée n’agitait le jeune homme.

Le brouillard épais de la passion du jeu enveloppait toutes ses facultés, à tel point qu’il ne se sentait pas de regret. Il essaya un instant de songer à ce qu’il devait faire à présent ; comment pourrait-il partir, étant sans un kopek ? Comment rendrait-il les quinze mille roubles au Trésor ? Que dirait son colonel, sa mère, ses camarades ?… Une terreur, un dégoût de lui-même l’envahirent à un tel point que, voulant oublier, il se leva, se mit à marcher à travers la chambre, tâchant seulement de marcher sur les fentes du parquet. Tous les détails du jeu lui revinrent à la mémoire : Il s’imaginait qu’il gagnait, qu’il enlevait un neuf et posait un roi de pique sur deux mille roubles, à droite une dame et à gauche un as, à droite un roi de carreau — et tout était perdu. Et s’il y avait eu un dix à sa droite, et à sa gauche le roi de carreau, il eût regagné. Il eût mis encore sur le p et eût alors gagné net quinze mille roubles. Il aurait acheté à son commandant un bon cheval, puis deux autres chevaux, puis une voiture, puis, quoi encore ?… Enfin, ç’aurait été une chose excellente.

Il s’étendit de nouveau sur le divan et se remit à en mâcher les crins.

« Pourquoi chante-t-on au numéro 7, pensa-t-il. — C’est sans doute chez Tourbine qu’on s’amuse. Si j’y allais boire un bon coup ! »

A ce moment le comte entra.

— Eh bien ! tu as tout perdu, frère, hé ! lui cria-t-il.

« Faisons semblant de dormir » pensa Iliine. — « Autrement, il faudrait lui parler, et je veux dormir. »

Tourbine s’approcha et posa sa main sur la tête du uhlan, qu’il caressa.

— Eh bien ! mon ami, tu as tout perdu… Parle donc…

Iliine ne répondait pas.

Le comte le tira par la manche.

— Oui, perdu. Qu’est-ce que cela te fait ? fit Iliine sans bouger et d’un ton à la fois mécontent, endormi et indifférent.

— Tout ?

— Eh bien ! oui… Il n’y a pas là de malheur. Qu’est-ce que cela te fait ?

— Écoute, dis-moi la vérité comme à ton camarade, dit le comte, qui, sous l’influence du vin, était disposé à la tendresse et continuait de caresser la tête du uhlan. Je t’assure que je t’aime. Dis-moi la vérité… Si tu as perdu l’argent du Trésor, je t’aiderai. Sinon, il serait trop tard… C’était l’argent du Trésor, n’est-ce pas ?

Iliine se leva vivement.

— Si tu veux que je parle, ne m’en parle pas, ne me questionne pas, car… Je t’en prie, ne me questionne pas… Il ne me reste à présent qu’à me brûler la cervelle !… s’écria Iliine avec un véritable désespoir.

Il laissa tomber sa tête dans ses mains et fondit en larmes, bien qu’un instant auparavant il songeât tranquillement aux chevaux.

— Quelle jeune fille tu es !… Mais à qui cela n’arrive-t-il pas ?… Ce n’est pas un malheur… Nous pourrons peut-être y remédier… Attends-moi ici.

Le comte sortit.

— Où demeure Loukhnov, le pomestchik ? demanda-t-il à un garçon de l’hôtel.

Le garçon offrit à Tourbine de l’accompagner.

Le comte, malgré les observations du laquais, qui lui objectait que son maître venait d’entrer et se déshabillait, entra dans la chambre de Loukhnov.

Le pomestchik, en robe de chambre, était assis devant une table et comptait plusieurs paquets de billets de banque placés devant lui.

Il y avait sur la table une bouteille de vin du Rhin que Loukhnov affectionnait tout particulièrement. Quand il avait gagné, il s’offrait ce plaisir.

Loukhnov regarda le comte froidement par-dessus ses lunettes, comme s’il ne le connaissait pas.

— Vous semblez ne pas me reconnaître, dit le hussard en s’avançant d’un pas décidé vers la table.

Loukhnov reconnut alors le comte et dit :

— Que voulez-vous ?

— Je voudrais jouer avec vous, dit Tourbine en s’asseyant sur le divan.

— A cette heure ?

— Oui.

— Ce serait avec grand plaisir un autre jour, comte, mais à présent je suis fatigué et je voudrais dormir… Accepterez-vous un peu de vin… Il est très bon.

— Et moi, je veux jouer maintenant.

— Je ne suis plus disposé… Sans doute qu’un de ces messieurs acceptera d’être votre partenaire, mais moi, je ne puis, comte… excusez-moi, je vous prie.

— Alors, vous ne voulez pas ?

Loukhnov haussa les épaules comme pour exprimer son regret de ne pouvoir satisfaire le comte.

— Alors, pour rien au monde, vous ne voulez pas jouer ?

Même geste de la part de Loukhnov.

— Je vous en prie… Voulez-vous jouer ?

Silence de Loukhnov.

— Jouerez-vous ? réitéra Tourbine. Prenez garde…

Même silence. D’un regard rapide, jeté par-dessus ses lunettes, Loukhnov vit le visage du comte qui commençait à s’assombrir.

— Jouerez-vous ! cria celui-ci d’une voix tonnante. Et il frappa la table d’un tel coup de poing que la bouteille de vin du Rhin sauta et se répandit. — Vous avez triché au jeu, tantôt… Pour la troisième fois, voulez-vous jouer ?

— Je vous ai dit que non… Il est vraiment étrange, comte, et pas du tout convenable de venir chez un homme et de lui mettre le couteau sur la gorge, remarqua Loukhnov sans lever les yeux.

Un court silence se fit, pendant lequel le visage du comte pâlissait de plus en plus. Tout à coup, un coup terrible asséné sur la tête étourdit Loukhnov, qui tomba à la renverse sur le divan, tout en essayant de retenir son argent, et jeta un cri si désespérément aigu qu’on n’eût pu croire qu’un homme si tranquille et d’aspect si respectable l’avait poussé.

Tourbine ramassa l’argent qui restait sur la table, bouscula le domestique qui était accouru au secours de son maître et sortit vivement de la chambre.

— Si vous voulez une réparation, je me tiens à vos ordres… Je serai encore pendant une demi-heure au no 7, dit le comte en franchissant la porte.

— Coquin !… Voleur !… entendit-on. Je te ferai un procès criminel.

Iliine n’avait prêté aucune attention à la promesse du comte et demeurait étendu sur le divan, suffoqué par des larmes de désespoir. La conscience de la réalité lui était venue, provoquée par la compatissance et les caresses du comte, et l’idée qu’il était perdu se faisait jour à travers l’enchevêtrement étrange des sensations, des pensées et des souvenirs qui avaient envahi son âme.

Sa jeunesse, déjà riche de souvenirs, l’honneur, la considération sociale, les rêves d’amour et d’amitié, tout cela était perdu à jamais.

La source de ses larmes commençait à se tarir. Une sensation trop calme de désespoir le gagnait de plus en plus et la pensée du suicide, ne provoquant plus en lui ni dégoût ni terreur, attirait de plus en plus son attention.

A ce moment, il entendit le pas ferme du comte. Sur le visage de Tourbine se lisaient encore les traces de la colère de tout à l’heure ; ses mains tremblaient encore, mais ses yeux étaient éclairés par une lueur de bonté et de contentement.

— Prends !… tu as regagné, dit-il en jetant quelques paquets de billets de banque sur la table. — Regarde si tu as ton compte et viens au plus vite au salon commun, car je pars tout à l’heure, ajouta-t-il comme s’il n’eût pas remarqué l’immense agitation, faite de joie reconnaissante, qu’exprimait le visage du uhlan.

Et le comte sortit de la chambre en sifflotant un refrain tzigane.