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Table des matières VIChapitre 17 / 24

VII

C’était bien le comte.

La toux rauque du gardien de nuit résonna derrière la haie comme pour répondre au cri de la jeune fille. Tourbine s’enfuit, avec la sensation d’un voleur surpris, et s’enfonça dans la profondeur du jardin.

« Quel sot je suis ! répétait-il. — Je lui ai fait peur… Il fallait y aller moins brusquement et la réveiller par de douces paroles. Maladroit que je suis ! »

Il s’arrêta et tendit l’oreille : Le gardien entra dans le jardin par une petite porte, traînant son bâton sur les allées couvertes de sable. Il fallait se cacher. Le comte descendit vers l’étang.

Les grenouilles en plongeant le firent tressaillir. Sans craindre de se mouiller les jambes, il s’accroupit, et tout ce qui venait de se passer lui revint à la mémoire : ainsi il avait franchi la haie, puis cherché la fenêtre, enfin aperçu une ombre blanche ; à plusieurs reprises, en entendant d’imperceptibles bruits, il s’était éloigné de la fenêtre ; exaspéré de l’attente, il avait reproché à la jeune fille sa lenteur à venir au rendez-vous ; il lui avait semblé improbable qu’elle se fût décidée si facilement à lui accorder un rendez-vous.

Peut-être était-ce un effet de sa confusion de petite provinciale, qu’elle avait fait semblant de dormir ; aussi s’était-il décidé à s’approcher. Mais, tout à coup, il s’était enfui de nouveau ; et, au bout d’un moment, se faisant honte de sa lâcheté, il s’était rapproché d’elle et lui avait touché la main.

Le gardien promena de nouveau sa toux dans les allées et sortit en faisant crier la petite porte du jardin.

La fenêtre de la jeune fille se ferma et les stores se baissèrent à l’intérieur. Cela irrita profondément le comte. Il eût payé cher à présent de pouvoir recommencer ; il n’eût plus agi si stupidement.

… « Quelle charmante fille !… tant de fraîcheur !… Charmante ! charmante !… Et je l’ai laissée échapper… Animal que je suis ! »

Il ne songeait plus à dormir. Du pas résolu d’un homme très irrité, il alla au hasard, devant lui, dans l’allée de tilleuls.

Mais cette nuit lui apporta, à lui aussi, ses dons apaisants ; une sorte de tristesse tranquille et une soif d’amour pur remplacèrent vite son agitation.

L’allée argileuse, couverte çà et là de petites touffes d’herbe et de brindilles sèches, était éclairée par de petites taches lumineuses que la lune jetait à travers l’épaisseur du feuillage. Quelques troncs courbés, recouverts d’une mousse blanche, étaient éclairés de côté. Les feuilles argentées murmuraient entre elles.

Dans la maison, les feux s’éteignirent et les bruits cessèrent. Seul le rossignol emplissait de son chant ce grand espace silencieux et clair.

« Dieu ! quelle nuit ! quelle belle nuit ! » pensait le comte en respirant la fraîcheur odorante du jardin.

« Je regrette quelque chose, comme si j’étais mécontent des autres et de moi, comme si j’étais mécontent de toute ma vie… Quelle charmante fille !… Peut-être, en effet, l’ai-je chagrinée… »

Ses pensées s’entremêlèrent alors ; il se voyait dans ce jardin avec cette jeune provinciale dans les attitudes les plus variées et les plus étranges. Puis l’image de la jeune fille fut remplacée par celle de la chère Mina.

« Quel imbécile je suis !… Il était si simple de la prendre par la taille et de l’embrasser !… »

Plein de regret, le comte rentra dans sa chambre.

Polozov ne dormait pas encore. Il se retourna aussitôt vers le comte.

— Tu ne dors pas ? demanda celui-ci.

— Non…

— Faut-il te raconter ce qui m’est arrivé ?

— Eh bien ?

— Non, mieux vaut ne rien te dire… ou plutôt, si !… recule-toi un peu.

Le comte, abandonnant son regret de cette intrigue manquée, s’assit en souriant sur le lit de son camarade.

— Imagine-toi que la fille de la maison m’avait donné un rendez-vous.

— Que dis-tu ? s’écria Polozov en sursautant.

— Écoute…

— Comment cela ? Et quand ?… C’est impossible !

— Voilà… Tandis que vous régliez vos comptes de la préférence, elle m’a dit qu’elle se trouverait, cette nuit, à sa fenêtre, qui est de plain-pied avec le jardin. Voilà ce que c’est que d’être pratique ; tandis que tu faisais tes comptes avec la vieille, moi je m’occupais… Mais tu l’as bien entendue quand, assise sur le rebord de la fenêtre, elle nous disait qu’elle y prendrait le frais cette nuit.

— Mais elle disait cela en l’air, sans aucune intention.

— Voilà ce que je ne sais pas… Peut-être n’a-t-elle pas voulu y venir d’un seul coup… cela, je l’ignore… Mais il s’en est suivi une affaire très désagréable… J’ai agi comme un imbécile, conclut le comte en souriant avec mépris lui-même.

— Mais où étais-tu donc ?

Le comte raconta l’aventure, tout en ayant soin de ne pas parler de ses hésitations dans le jardin, sous la fenêtre.

— J’ai gâté moi-même mon affaire… J’aurais dû avoir plus d’audace… Elle a jeté un cri et s’est enfuie.

— Alors, elle a crié et s’est enfuie ? interrogea le sous-lieutenant avec un sourire contraint, pour répondre au sourire du comte qui exerçait sur lui une si forte influence.

— Oui… Et maintenant, il est temps de dormir.

Le sous-lieutenant tourna de nouveau le dos à la porte et resta silencieux pendant une dizaine de minutes. Dieu sait ce qui se passa dans son âme. Quand il se retourna, son visage exprimait la souffrance et la décision.

— Comte Tourbine, dit-il d’une voix entrecoupée.

— Rêves-tu ? répondit tranquillement le comte. — Qu’y a-t-il ? sous-lieutenant Polozov.

— Comte Tourbine, vous êtes un malhonnête homme ! cria Polozov en sautant à bas de son lit.