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Table des matières IChapitre 20 / 24

II

Jiline ne dormit pas de la nuit. D’ailleurs les nuits sont courtes en cette saison. Ayant aperçu le jour à travers une fente, il se leva, élargit cette fente avec ses doigts et regarda. Il vit une route qui descendait de la montagne, à droite une saklia[26] entre deux arbres ; un chien noir était accroupi sur le seuil ; une brebis, accompagnée de ses agneaux, se promenait en agitant la queue. Il vit descendre de la montagne une jeune Tartare vêtue d’une chemise de couleur, d’un pantalon et d’une ceinture et chaussée de bottes. Sa tête était recouverte d’un caftan sur lequel était posée une cruche en fer étamé.

[26] Hutte tartare.

Elle marchait en se dandinant et tenait par la main un tout petit Tartare à la tête rasée, recouvert seulement d’une chemise.

La jeune fille entra dans la saklia. Le Tartare roux de la veille en sortait précisément. Un bechmett[27] de soie l’enveloppait. Son poignard était attaché à une ceinture d’argent. Ses pieds étaient nus dans des souliers. Il était coiffé d’un haut bonnet en peau de mouton.

[27] Long manteau oriental.

L’homme s’étira, caressa sa courte barbe rousse, resta un instant immobile, donna un ordre quelconque au serviteur, puis s’en alla.

Deux enfants à cheval se dirigeaient vers l’abreuvoir. D’autres enfants, le crâne également rasé et également vêtus d’une unique chemise, se rassemblèrent et s’approchèrent du hangar.

Ils prirent un long bâton et le passèrent par la fente du mur. Jiline poussa un « ouh ! » ; les enfants se dispersèrent à toutes jambes en criant. Il ne vit que leurs genoux luire au soleil.

Jiline avait si soif que sa gorge était desséchée. Il songea :

« Pourquoi ne vient-on pas ?… »

Soudain il entendit qu’on ouvrait le hangar.

Le Tartare entra accompagné d’un autre, petit et brun, celui-ci.

Les yeux du petit brun étaient noirs et clairs, son teint coloré, sa barbe bien taillée et son air riant. Il était vêtu plus richement que son compagnon. Son bechmett en soie bleue était galonné de passementeries. A sa ceinture était suspendu un grand poignard en argent. Ses souliers étaient rouges et ornés de broderies en argent. Ces souliers, très fins, étaient enveloppés d’autres moins fins. Son grand bonnet d’astrakan était blanc.

Le Tartare roux entra et se mit à baragouiner comme s’il proférait des injures. Il s’accota au mur et, tourmentant son poignard, il attacha sur Jiline un regard de loup. Le petit brun, vif comme s’il eût été tout en ressorts, s’approcha de Jiline, s’accroupit devant lui, sourit, lui tapota l’épaule, baragouina quelques mots en son langage. Tout en clignant de l’œil, et en clappant la langue, il lui disait à chaque instant :

— Un brave Ourous[28] !

[28] « Un russe » en tartare.

Jiline ne comprit pas. Il dit :

— A boire… donnez-moi à boire.

Le petit brun continua de rire et de répéter son :

— Un brave Ourous !…

Jiline alors éleva ses mains à la hauteur de ses lèvres, et fit entendre qu’il avait soif.

Le Tartare comprit et sourit. Il alla à la la porte et appela :

— Dina !

Une jeune fille accourut. Elle était mince, maigre même, et pouvait avoir treize ans. A sa ressemblance frappante avec le petit brun, on voyait immédiatement qu’elle était sa fille. Elle avait les mêmes yeux noirs et clairs et son visage était agréable. Elle était vêtue d’une longue chemise bleue à larges manches et n’avait pas de ceinture. Aux pans, à la poitrine et aux manches, une garniture rouge. Elle portait un pantalon, et ses souliers fins étaient enveloppés d’autres souliers à hauts talons. Un collier entièrement composé de demi-roubles russes ornait son cou. Sa tête était découverte et une longue tresse noire, nouée par un ruban, descendait sur son dos. Au ruban étaient attachés quelques ornements en métal et un rouble d’argent.

Son père lui dit quelques mots ; elle partit et revint avec une petite cruche eu fer étamé.

Elle tendit sa cruche à Jiline et, vite, se recula en s’accroupissant de telle manière que ses genoux dépassèrent ses épaules ; elle le regardait boire en ouvrant de grands yeux, comme devant une bête fauve.

Lorsque Jiline, ayant bu, voulut lui tendre la cruche, elle fit un bond en arrière comme une chevrette sauvage. Son père éclata de rire et lui donna un ordre. Elle prit la cruche et sortit du hangar en courant. Elle revint presque aussitôt, rapportant du pain sans levain posé sur un plateau de bois. Elle s’accroupit de nouveau et se remit à fixer le prisonnier.

Enfin, les Tartares s’en allèrent en refermant la porte sur Jiline.

Un peu après, le Nogaï entra et dit à Jiline :

— Aï-da ! patron, aï-da !…

Il ne savait pas le russe non plus.

Jiline comprit que le Nogaï lui ordonnait de se lever et de le suivre. Il sortit en boitant à cause de l’entrave qu’il avait aux jambes ; il vit devant lui un village tartare d’une dizaine de huttes, avec son minaret en forme de tour.

Trois chevaux sellés étaient tenus en bride par des enfants auprès d’une hutte. Le Tartare brun sortit de cette hutte et, de la main, fit signe à Jiline d’entrer.

Toujours souriant et baragouinant, il franchit le seuil et Jiline le suivit.

La salle dans laquelle ils entrèrent était fort convenable. Les murs en étaient badigeonnés d’ocre jaune, plusieurs matelas de plumes, de couleurs diverses, étaient entassés au fond de la pièce et de riches tapis étaient suspendus aux murs de côté. Aux tapis étaient accrochés des sabres, des fusils, des pistolets, tous en argent. Une niche pratiquée dans un coin de la salle laissait voir un petit poêle au niveau du sol.

La terre battue qui servait de parquet était d’une propreté extrême ; un coin de la salle était tapissé de feutre. Sur ce feutre étaient posés des tapis et sur ces tapis des coussins de plume. Cinq Tartares, parmi lesquels le petit brun et le roux, étaient assis sur des tapis, adossés à des coussins de plume ; devant eux, étaient placés des plateaux de bois de forme ronde, supportant des crêpes de millet, dans des tasses du beurre fondu, et, dans une cruche, de la bière tartare, de la bouza. Ils mangeaient avec leurs doigts.

Le petit brun se leva, ordonna à Jiline de se mettre à l’écart, non sur un tapis, mais sur la terre nue. Puis il se rassit et invita ses hôtes à prendre des crêpes et de la bouza.

Le Nogaï assit Jiline à la place qui lui était indiquée, ôta ses souliers, les rangea à la porte à côté de ceux des hôtes, et s’assit sur le feutre près de son maître qu’il regarda manger avec une bave de désir aux lèvres.

Quand les Tartares eurent fini leurs crêpes, une femme, vêtue comme Dina, entra et emporta le beurre. Elle revint avec un grand baquet et une cruche à goulot étroit. Les hommes lavèrent leurs mains grasses de beurre, puis se mirent à genoux en soufflant de tous côtés et commencèrent à dire leur prière. Ils baragouinèrent ensuite un moment entre eux, et un des Tartares, s’adressant à Jiline, lui dit en Russe :

— C’est Kazi-Mohammed, fit-il en désignant le roux, qui t’a pris… Il t’a donné à Abdoul-Mourad.

Et, indiquant le petit brun, il ajouta :

— C’est lui qui est ton maître, à présent.

Jiline garda le silence.

Alors Abdoul-Mourad baragouina dans son langage, puis répéta plusieurs fois :

— Bon Ourous ?… Soldat ourous…

L’interprète traduisit :

— Il l’ordonne d’écrire chez toi afin qu’on envoie ici ta rançon. Sitôt l’argent arrivé, tu seras libre.

Jiline, après avoir réfléchi un instant, répliqua :

— La rançon est-elle forte ?… A combien se monte-t-elle ?

Les Tartares parlèrent de nouveau entre eux et l’interprète traduisit leur réponse :

— Trois mille pièces, dit-il.

— Non, répondit Jiline. Il m’est impossible de payer cette somme.

Abdoul se leva et, gesticulant avec animation, parla à Jiline comme si celui-ci eût pu le comprendre.

L’interprète reprit :

— Combien peux-tu donner ?

Jiline répondit, après avoir réfléchi :

— Cinq cents roubles.

Les Tartares, à cette réponse, se mirent à parler tous ensemble. Abdoul s’emportait contre le roux et criait si fort que l’écume lui en venait aux lèvres.

Le roux ne s’en émut pas. Il ferma les yeux en clappant de la langue.

Enfin tous se turent et l’interprète, s’adressant de nouveau à Jiline, lui dit :

— Ce n’est pas assez… Abdoul, ton maître, ne s’en contente pas… Il t’a payé deux cents roubles à Kazi-Mohammed, qui les lui devait… Il ne peut te mettre en liberté à moins de trois mille roubles… Si tu n’écris pas, on te mettra dans un trou et tu seras fouetté à coups de knout.

« Eh ! » pensa Jiline, « avec eux, plus on a peur, pires ils sont. »

Il se dressa vivement sur ses jambes et dit :

— Et toi, dis-lui, à ce chien, que s’il veut me faire peur, il n’aura pas un seul kopek, car je n’écrirai pas… Je ne vous crains pas, chiens que vous êtes, et je ne vous craindrai jamais.

L’interprète transmit ces paroles aux Tartares qui se remirent à parler tous à la fois.

Après avoir longtemps baragouiné, le petit brun se leva de nouveau et s’approcha de Jiline :

— Ourous, dit-il. — Djiguit, djiguit, Ourous.

En Tartare, djiguit signifie brave.

Toujours riant, Abdoul dit quelques mots à l’interprète, qui traduisit :

— Donne mille roubles.

Jiline tint bon.

— Je ne donnerai rien de plus que cinq cents roubles… Si vous me tuez, vous n’aurez rien.

La conversation reprit entre les Tartares ; ils donnèrent un ordre au Nogaï, qui sortit. Ils continuaient de parler en regardant alternativement la porte et Jiline.

Le serviteur revint, accompagné d’un gros homme. Cet homme était pieds nus et avait les jambes entravées comme celles de Jiline. Celui-ci reconnut immédiatement Kostiline.

On plaça Kostiline à côté de son camarade. Ils se racontèrent leurs aventures. Les Tartares les regardaient silencieux.

Kostiline raconta que son cheval s’était arrêté et que son fusil avait raté. C’était ce même Abdoul qui l’avait capturé.

Abdoul se leva et, montrant Kostiline, proféra quelques paroles, que transmit l’interprète.

— Vous appartenez tous deux au même maître ; celui qui donnera le premier rançon sera libre le premier.

L’interprète poursuivit, en s’adressant à Jiline :

— Tu t’emportes toujours ; ton compagnon est plus sage… Il a écrit chez lui pour qu’on envoyât cinq mille pièces… Aussi sera-t-il bien traité.

Jiline répondit :

— Mon compagnon agit comme il l’entend… Peut-être est-il riche ; moi, je ne le suis pas. Pour moi, ce sera comme je vous ai dit. Si vous le voulez, tuez-moi ; mais alors vous n’aurez rien… Je ne veux pas demander plus de cinq cents roubles.

Un silence.

Soudain, Abdoul se leva vivement, prit une petite cassette, en tira une plume, du papier et de l’encre, tendit le tout à Jiline et, lui tapant sur l’épaule, lui fit signe d’écrire. Il acceptait les cinq cents roubles.

— Attends, fit Jiline à l’interprète. — Dis-lui d’abord que nous entendons bien manger, être bien vêtus, demeurer ensemble afin de moins nous ennuyer. Enfin, il faut nous débarrasser de ces morceaux de bois, conclut-il en montrant ses entraves.

Il regarda Abdoul et sourit.

Celui-ci répondit par un sourire. Il écouta la réponse de Jiline, et dit :

— Je vais vous faire donner une tcherkeska[29] et des bottes. Vous serez comme des mariés. Je vous nourrirai comme des princes. Si vous désirez vivre ensemble, soit ; on vous logera dans le même hangar… Mais je ne puis vous enlever vos entraves, car vous vous enfuiriez. On ne vous les ôtera que pendant la nuit.

[29] Longue redingote à taille.

Puis il s’approcha de Jiline et lui tapota de nouveau l’épaule.

— Toi bon, dit-il. — Moi bon.

Jiline écrivit, mais mit une fausse adresse afin que la lettre ne parvînt pas.

« Je me tirerai bien d’ici », pensa-t-il.

On emmena les captifs dans le hangar. On leur apporta de la paille de maïs, de l’eau, du pain, deux vieilles tcherkeska et des bottes éculées prises sans doute sur quelque soldat tué.

A la tombée de la nuit, on leur retira les entraves et on ferma le hangar.