I. — VISIONS DES SOIRÉES TRÈS CHAUDES DE L’ÉTÉ.
À différentes époques de ma vie, espacées les unes des autres tantôt par des mois, tantôt par des années, j’ai eu des visions on ne peut plus diverses, mais toujours unies entre elles par cette sorte de lien inexplicable d’être filles des plus chauds et limpides crépuscules d’été, de n’apparaître que les soirs où la Terre s’endort d’une torpeur spéciale après s’être, dans le jour, pâmée sous l’ardent soleil, et de choisir ces heures où l’imprécision nocturne commence de tout envelopper, tandis qu’au ciel du couchant persistent ces bandes nuancées de rouge et d’orangé qui ressemblent aux reflets d’un incendie.
Le mot de vision convient mal, mais les langues humaines n’en ont pas d’autres pour mieux nommer ces choses fantomatiques, plutôt imaginées que vues. Soudainement, avec une commotion qui doit venir du Grand Mystère d’en dessous, on se dit : Si pourtant je voyais apparaître ça, dans tel coin d’ombre… et on se le dit avec une si particulière intensité que, pendant un instant insaisissable, on voit ça, esquissé à la place même où on redoutait de le voir.
De ces visions-là, quelques-unes m’ont très longtemps inquiété en souvenir, et en voici une de ma prime jeunesse, de mes quatorze ans, qui me poursuit encore. J’étais allé passer un de mes jeudis de collégien chez des amis de mes aïeules, un ménage d’octogénaires qui s’était retiré dans une maison de campagne isolée, à deux ou trois kilomètres de ma ville natale. Je les visitais rarement, parce que leur petit domaine était triste, triste, dans une désuétude sans grâce, et ce soir-là je les quittai aussitôt après diner, ayant reçu la consigne d’être rentré en ville avant la nuit close ; je ne comprends d’ailleurs pas comment, dans ma famille où l’on me veillait beaucoup trop comme un petit objet précieux, on avait pu admettre l’idée de ce retour, seul, au crépuscule.
La route traversait d’abord un bois de chênes, nommé le bois de Plantemort, parce que jadis, aux siècles passés, on y faisait, paraît-il, de très mauvaises rencontres. Je m’y engageai du reste sans la plus légère appréhension. C’était une soirée de juillet lumineuse et ardente, succédant à une journée torride ; les étés d’aujourd’hui me semblent avoir perdu cette splendeur, que je n’ai plus retrouvée qu’aux colonies. Tout le couchant était tendu d’une bande de feu rouge, qui par le haut se dégradait doucement à la manière des arcs-en-ciel, se fondait en un jaune d’or éclatant et puis en un vert merveilleux. On était grisé par l’odeur des chèvrefeuilles et de mille plantes surchauffées, et dans l’air montait en crescendo le concert frémissant des tout petits chanteurs de l’herbe.
À une cinquantaine de mètres en avant de moi, un sentier de dessous bois venait déboucher dans le grand chemin que je suivais… Et soudain, sous l’empire de quelque chose ou de quelqu’un, qui n’était pas moi-même, à ce coin de sentier, j’imaginai un personnage tout à fait imprévu, qui aussitôt se dessina, créé sans doute à mon appel… Son corps sans épaules était comme une sorte de bâton habillé, drapé dans une robe à traîne de couleur neutre. Il avait un peu plus que la taille humaine. Sa tête, énorme et tout en largeur, avec les gros yeux rejetés aux deux bouts, se tenait penchée, me regardant venir d’un air engageant et enjoué, mais fort suspect ; c’était, démesurément agrandie, une figure comme en ont les libellules, ou plutôt ces longs insectes étranges qu’on appelle des mantes religieuses. Cela m’attendait, cela souriait, et cela semblait dire : « Je ne me montre pas d’habitude, je réside dans mes cachettes au fond des bois, mais je viens de sortir, comme ça, au crépuscule, pour ne pas manquer l’occasion de te voir passer. »
Une demi-seconde à peine, — et puis, plus rien. Quand j’arrivai devant cette entrée de sentier sous les chênes, cela n’y était plus, il va sans dire ; mais tout de même, je ne continuai ma route qu’en me retournant de temps à autre pour regarder derrière moi.
Dans le vieux jardin de la Limoise, les soirs de ces magnifiques étés d’autrefois, plusieurs visions aussi furtives avaient précédé celle-là, vers ma huitième ou dixième année, mais en laissant de moins durables empreintes. Elles apparaissaient surtout quand on restait assis en silence, au crépuscule, sous certain berceau que des jasmins couvraient de mille petits bouquets de fleurs blanches, en saturant l’air de parfum. C’était à l’heure où les premières étoiles s’allumaient dans le ciel ardent, encore d’un rouge de braise, l’heure où l’on commençait, d’une façon plus particulière, à sentir l’enveloppement de ces bois de chênes âgés de plusieurs siècles, qui s’avançaient très près des murs bas et presque croulans de vétusté. On venait d’entendre, dans le lointain de l’air immobile et chaud, le tintement un peu fêlé, doux quand même et pour moi inoubliable, de l’Angélus, sonné au clocher roman du village d’Échillais. Alors, tout au fond du jardin, tout au bout de ses allées droites à la mode ancienne, bordées de buis ou de lavande, passait parfois, très estompé d’imprécision crépusculaire, un bonhomme en redingote notre (comme celle de mon professeur de latin), avec une figure de chauve-souris et de grandes oreilles dressées. Et il m’appelait de la main, par un petit geste discret et confidentiel… Presque toujours, ces visions-là essaient d’appeler, en prenant un air aimable et légèrement espiègle, mais qui ne vous donne quand même aucune envie de venir.
Je franchis maintenant beaucoup d’années, pendant lesquelles rien de très frappant ne m’apparut, pour en venir à un été dont je ne sais plus exactement la date, mais qui devait être tout à la fin du siècle dernier. Au fond du grand jardin d’une maison de faubourg, j’étais assis, au beau crépuscule, en compagnie de trois tout petit garçons, d’un an, trois ans et cinq ans. Leur mère, qui était aussi là, tenait sur ses genoux le plus petit, qui ne voulait pas dormir et gardait obstinément ouverts ses yeux de jolie poupée. Aucun bruit ne nous venait de la ville toute proche et, depuis un instant, nous parlions à peine. Ce soir-là, c’était l’odeur grisante des clématites qui dominait dans l’air ; elles couvraient, comme d’une épaisse neige blanche, déjà un peu noyée d’ombre, le toit d’une vieille petite cabane rustique, presque maisonnette à lapins, dont la fenêtre ouverte, non loin de nous, laissait paraître l’intérieur tout noir.
Pauvre petit, aux larges yeux de poupée, qui ne fit qu’une si courte visite aux choses de ce monde ! Je l’ai à peine connu la durée d’une saison, car il était né pendant un de mes voyages aux Indes et il fut emporté par une épidémie infantile pendant que j’étais en Chine. Pauvre tout petit, qui regardait fixement, comme hypnotisé, le dedans obscur de la cabane, aux clématites ! Jamais encore je n’avais tant remarqué son expression, et c’est toujours son image de cette fois-là que je retrouve en souvenir, quand je repense à lui. Voyait-il quelque chose, ou bien rien ? Pensait-il déjà quelque chose, ou bien rien ? Qui dira jamais ce qui s’éveille ou ne s’éveille pas dans ces mystérieuses petites ébauches de têtes humaines ? L’un des deux autres, — celui de trois ans, tout chevelu de boucles blondes, — qui avait suivi son regard attentif, s’effara tout à coup devant la minuscule fenêtre : « Il y a une figure, là ! » dit-il. Et il répéta plus fort, d’une voix changée par la frayeur, en se jetant contre sa mère : « Si ! Il y a une figure. Je te dis qu’il y a une figure ! » Machinalement, je regardai aussi. Alors la figure m’apparut soudain, ridée, édentée, cadavérique, vieille femme aux longs cheveux ébouriffés, et, avant de s’effacer, elle prit le temps de cligner de l’œil, pour me faire signe de venir.
Bien entendu, je n’eus même pas l’idée d’entrer dans la cabane pour vérifier, étant d’avance parfaitement sûr de n’y trouver personne. Mais il fallut vite emmener l’enfant, qui avait trop peur pour rester là. Et combien j’aurais été curieux de savoir s’il s’était cru appelé, lui aussi ! Cependant je n’osai pas le lui demander, par crainte de préciser et d’agrandir son épouvante.
Et maintenant voici la dernière de la série macabre, une vision qui diffère très peu des précédentes, si peu que je vais tomber dans des redites en cherchant à la fixer ici ; elle a cependant de particulier qu’elle dégage une tristesse absolument indicible et inexplicable, tristesse dont je retrouve la trace dès que je me remets à y songer.
La vision, pour m’apparaître entre chien et loup, avait choisi une soirée ou j’étais seul dans ma chambre et seul dans ma maison familiale. Cela se passait sur la fin d’un dimanche de juillet, par un très chaud crépuscule. Fenêtres grandes ouvertes, j’écrivais je ne sais quelles lettres, me hâtant parce que je n’y voyais plus, — et ne voulais pas allumer de lumière par crainte d’appeler les moustiques.
Le dimanche ne manque jamais d’apporter, sur ma maison vide, une aggravation de nostalgique silence, parce que c’est un usage établi de laisser ce jour-là tous les domestiques se promener, et l’on reste sous la garde d’une vieille femme qui se tient en bas, pas trop rassurée d’ailleurs quand la nuit tombe, et n’ayant d’autre mission que de veiller la porte de la rue, pour le cas très improbable où quelqu’un viendrait sonner. Il faut dire aussi, pour l’intelligence de cette puérile petite histoire, que je me suis choisi une chambre tout au fond de la maison, afin d’avoir plus de silence encore ; elle donne sur une cour intérieure, au bout de laquelle est le pavillon de mon fils, et on est là comme dans une chartreuse, isolé même de la tranquille vie ambiante. Pour me tenir compagnie, pendant que j’écrivais mes lettres, longtemps j’avais eu la musique éperdue des martinets en tourbillon dans le ciel d’or, et puis ils étaient allés se coucher, cédant la place aux chauves-souris dont ma maison a toujours été hantée, et qui sont, comme on sait, de rapides petites bêtes en velours, fendant l’air sans jamais le plus léger bruit d’ailes.
Décidément je n’y voyais plus, et je restais là indécis, sentant une tristesse de solitude descendre sur mes épaules et m’envelopper comme un manteau. Avec un sentiment presque pénible, à mesure que le jour baissait, je songeais à tout ce qui me séparait de la rue, — une morne petite rue de province pourtant, et désertée sans doute à cette heure pour l’habituelle promenade du dimanche soir, mais tout de même une rue, où d’autres gens existaient, où se concentrait le peu de vie d’alentour. J’en étais vraiment loin, séparé par tant d’appartemens inhabités et remplis de trop de souvenirs de chères mortes, enfilade de salons vides, chambres vides, chambres où personne n’avait plus couché depuis que des aïeules en étaient parties pour le cimetière. Oh ! la lugubre chose, quand on s’y appesantit, d’avoir été le plus jeune et de rester le dernier de tout un groupe d’êtres qui vous avaient chéri pendant vos premières années… Et puis, ce jour-là, une sourde angoisse, que l’on osait à peine s’avouer à soi-même, oppressait toutes les âmes françaises. Des paroles ambiguës étaient arrivées de Berlin, l’officine des grandes fourberies, où plus que jamais semblaient se tramer d’abominables complots. Évidemment, on se disait : Non, ce n’est pas possible ; la guerre est devenue infaisable à force d’horreur ; aucun homme au monde, fût-ce même leur Kaiser sinistre, n’oserait déchaîner cela. C’est égal, on traversait une fois de plus une période anxieuse, du fait de l’homme d’Agadir. Et la possibilité d’une telle chose, qui bouleverserait de fond en comble l’humanité, rendait plus profondes mes pensées, avivait pour moi davantage le regret de ces passés relativement calmes et doux, qui imprégnaient encore de leur souvenir la vieille maison.
J’allai m’accouder à ma fenêtre, et là un souffle très chaud du vent d’été m’apporta une odeur exquise, envoyée par certain chèvrefeuille que j’ai toute ma vie connu. Je regardais, en face de moi, le pavillon qui est la demeure de mon fils… Tiens ! pourquoi les fenêtres de sa chambre à coucher, — au deuxième étage, au niveau de la mienne, — restaient-elles grandes ouvertes, puisqu’il était en voyage ? Quelque oubli des domestiques sans doute ; mais cela n’apportait aucune gaieté, au contraire, car, à cette heure bientôt nocturne, l’intérieur de la chambre naturellement était tout noir.
Avec une persistance involontaire, je me rappelai à nouveau toutes ces autres chambres vides, derrière moi, déjà plongées dans la vraie nuit, tandis qu’en avant j’avais ces cours, ces petits jardins, ces petits murs bas aux pierres grises et moussues, tout cela antérieur à mon existence, et si familier à mes premières années ! Beaucoup de roses, certes, beaucoup de fleurs partout, et de plantes grimpantes, mais plus personne de vivant nulle part…
Le chèvrefeuille continuait d’embaumer, mais la tristesse d’être seul, dans cette chère maison jadis si doucement peuplée, m’accablait par trop… Et c’est alors que, sans crier gare, instantanément, là-bas, dans le cadre d’une fenêtre de la chambre de mon fils, se dessina un personnage tout à fait indésirable… Un grand vieux, trop grand, trop chevelu, voûté, horrible, un sourire équivoque découvrant ses dents trop longues… Il se tenait un peu en retrait dans l’ombre, comme n’osant pas affronter ce qui restait de lumière dehors…
Sous mon premier regard, il s’évanouit bien entendu comme une fumée ; mais il avait eu le temps de m’appeler du doigt, de me faire signe : « Viens donc ! Mais viens donc un peu me trouver ! »